‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 48 sur 96 · IV · texte numérisé non relu

IV

se déployaient meoaçans , les révoltés perdirent leur audace et parlèrent de soumission. Le cardinal de Grimaldi et les consuls-procureurs, voyant leur repentir, prièrent Duchaine, évèque de Sénez , et Séguiran , président de la cour des comptes , d'aller désarmer la colère du duc de Mercœur. Le duc voulut avant tout que les séditieux missent bas les armes et rendissent la liberté à Forbin d'Oppède. Il leur fit espérer leur grâce s ils donnaient cette marque d'obéissance. Sur cette promesse, le premier président put sortir de l' Archevêché et rentra dans son hôtel , où il reçut les félicitations des citoyens notables. Le même jour d'Oppèdese rendit à Lambesc auprès du gouverneur , et le 3 mars ils entrèrent tous les deux à Aix , suivis des trentecinq conseillers. Le lendemain le duc les installa au parlement , et la compagnie fit aussitôt arrêt portant sursis de toutes affaires civiles pendant dix jours, pour s'occuper sans relâche des informations contre les principaux coupables. D'Oppède reçut de toutes parts des éloges flatteurs sur sa sagesse et son courage. Le cardinal Mazarin , joignant sa voix à ce concert unanime, écrivit au premier président, avant de connaître sa mise en liberté : « Je « n'ai pas été surpris de la fermeté extraordinaire « que vous avez fait paraître. On n'en devait pas « moins attendre de votre naissance et de votre « vertu. Je veux espérer qu'à présent vous serez « sorti de façon ou d'autre des mains de ces furieux;

« mais je n'aurai pas l'esprit en repos que je n'en « sois assuré, car jefrémisàlaseule pensée des pé- « rils que vous avez courus dans cette perturbation. « Vous avez néanmoins cet avantage que la cause « en est trop connue pour ne vous être pas glo- « rieuse. Sa Majesté en est si bien informée, qu'on « peut dire, sans vous flatter, que vous ne vous a signalerez pas moins par vos souffrances que par « vos services. Je continuerai de faire valoir au près « d'Elle le mérite des uns et des autres ; et s'il se ■ pouvait ajouter à l'amitié que j'ai pour vous, je « la redoublerais en cette occasion. Je prends as- « surément plus de part à ce qui vous toucbe que « qui que ce soit de vos amis. »

Les chefs de l'émeute s'étaient réfugiés les uns dans le Comtat-Venaissin , les autres dans la principauté d'Orange, qui à Nice, qui à Gênes, et le plus grand nombre à Marseille. Le parlement de Provence, déployant toute sa sévérité, en condamna huit à être rompus vifs, dix à être pendus, cinq à avoir la tête tranchée. Tous eurent leurs biens confisqués. Un seul fut condamné contradio toirement à dix. ans de galères. Peu de jours après ces cruels arrêts, le ministère fit peser ses rigueurs sur le parlement lui-même. Le duc de Mercœur se présenta devant la compagnie pour lui annoncer qu'il avait reçu du roi l'ordre de s'emparer des présidens Decormis et d'Escalis de Bras , des conseillers de Leydet , Sigoyer père et fils , de Barrème ,

et de l'avocat général Galaup de Chasteuil, lesquels devaient être enfermés au château de Pierre-en- Cise à Lyon. Le gouverneur ajouta que le président Decormis était le seul que l'on avait pu arrêter, les autres ayant pris la fuite. Tous ces magistrats avaient, en plusieurs occasions, donné à Forbin d'Oppède des marques de malveillance. Le ministère n'était pas encore satisfait ; il voulait inspirer une terreur plus grande; il lui fallait d'autres condamnations , et comme il craignait de ne les pas obtenir de la justice du parlement, il fit emploi d'une juridiction exceptionnelle. Il chargea Basin de Bezons , intendant du Languedoc , et Verthamon, maître des requêtes , d'informer de leur chef sur les derniers événemens, et de juger en dernier ressort. Le ao avril , ces commissaires se présentèrent au parlement pour y faire enregistrer leurs pouvoirs. La mère du président de Bras et cellede l'avocat général de Galaup formèrent opposition à l'enregistrement dans l'intérêt de leurs fils, pour lesquels elles réclamèrent le privilège d'être jugés par leur compagnie. Le parlement les débouta de cette opposition ; mais il délibéra des remontrances au roi, pour obtenir qu'à l'avenir tous les magistrats poursuivis par la justice n'eussent d'autres juges que leurs pairs.

Les commissaires s'étant retirés à Villeneuve-lez- Avignon le 29 mai, s'y entourèrent de sept gradués du Languedoc et portèrent rapidement de sé-

vères sentences. Plusieurs habitans d'Aix furent condamnés , par contumace , à la peine de mort ». d'autres aux galères à vie , et les magistrats que le gouverneur avait été chargé d'arrêter , au bannissement perpétuel et à la confiscation de leurs charges. L'extrait de ces jugemens fut gravé sur une pyramide à la place des Prêcheurs, devant le Palais de Justice. Le roi usa d'indulgence par l'active intercession du parlement. Les conseillers de Leydet, de Barrême, Sigoyer père et fils furent réintégrés dans leurs charges, et les présidens Décor mis et de Bras obtinrent six semaines pour disposer des leurs. L'avocat général de Galaup fut le seul dont la charge demeura confisquée. Bien que la conduite des consuls d'Aix fut irréprochable, la commission les déclara déchus de leurs fonctions, les priva pour toujours des prérogatives attachées aux personnages consulaires, ordonna que leurs noms seraient rayés des registres de l'Hôtel de Ville , enjoignit enfin aux habitans de la capitale de pourvoir à leur remplacement dans le délai d'un mois ( i ). Ce dernier arrêt est à la date du ao juillet. Monument d'iniquité monstrueuse , il sacrifiait l'innocence à ces considérations politiques qui ne sont que les mauvaises pensées du pouvoir et servent de prétexte à tous les actes de tyrannie.

(x) Mémoires du président de La Roque t cité» par Papou, t r? »

liv. xiv.

La sédition , chassée d'Aix , alla secouer ses torches sur la ville de Draguignan. En Tannée i653 , le parti des sabreurs et celui des canivets qui , dans cette ville, s'appelaient les hommes de l'industrie, s'étaient heurtés avec fureur. On se battit dans les rues pendant dix jours; plusieurs maisons furent ravagées, et il y eut des deux côtés un grand nombre de morts. Par ordre du duc de Mercœur, le comte de Carces rétablit la tranquillité publique avec le secours de quelques troupes. Mais les passions ne se calmèrent pas; les haines conservèrent toute leur violence , et le feu qui couvait sous la cendre , ralluma l'incendie au mois de juin i659. Le premier consul et* son fils, outragés par des forcenés qui en voulaient à leur vie, se réfugièrent dans le couvent de Saint-François. Plusieurs personnes de condition furent tuées. Le parlement envoya sur les lieux le président de La Roque, les conseillers de Valbelle , d'Albert, et l'avocat général de Gautier , accompagnés dn prévôt de la maréchaussée et d'une colonne d'infanterie. Ces cornmissaires, après toutes les informations légales, emmenèrent à Àix sept prisonniers , dont l'un fut condamné à être pendu à Draguignan. L'arrêt condamna les autres aux galères. Il y eut aussi des condamnations aussi rigoureuses contre une centaine de contumaces. Le parlement ordonna de plus la démolition de la tour de l'Horloge et de la porte des Cordeliers , qui avaient servi de retraite aux

factieux ; et pour punir la ville entière il fit transférer à Lorgnes le siège de la sénéchaussée. Ces actes de rigueur exaspérèrent la population. Dans la nuit du ao septembre, quelques exilés escaladèrent les murailles , blessèrent le premier consul et tuèrent quelques-uns de ses partisans. Le régiment deChambellay vint de suite occuper cette ville malheureuse qui fut tenue en état de siège. Enfin le gouvernement , voulant gagner par la clémence tant de cœurs ulcérés , accorda , au mois de décembre 1660 , une amnistie générale et rétablit la sénéchaussée.

Marseille venait de lui donner des occupations plus sérieuses. Depuis longs-temps on voyait dans cette ville une surabondance capricieuse de passions démocratiqnes , un vague besoin de liberté remuante. En vérité, il y avait trop de mouvement , trop de bruit , trop de feu. Je vais tracer le curieux tableau de ces agitations politiques.

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