‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 55 sur 96 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Continuation de la lutte entre le pouvoir séculier et l'autorité ecclésiastique. — Clameurs générales contre les Jésuites. — Banqueroute du P. Lavalette. — La plupart des parlcmeos du royaume entament des poursuites contre l'institut de Loyola. — Portrait de Ripert de Monclar , procureur-général au parlement d'Aix. — Poursuites dirigées par ce parlement contre les Jésuites du ressort. — Incidens divers. — Intrigues de la minorité du parlement. — Réquisitoire du procureur général. — Un arrêt prononce la suppression définitive des Jésuites. — Malheureux acharnement des corps judiciaires contre les proscrits. — Louis XV met un terme à ces persécutions. — La discorde déchire le sein du parlement de Provence. — Arrêt contre plusieurs de ses membres. — Le roi casse cet arrêt. — La cour de France s'empare de la ville d'Avignon et du Comtat^Venaissin. — Peu après elle les restitue au pape.

Avant la guerre de sept ans , de même que pendant le cours de cette guerre funeste, les querelles religieuses agitèrent l'intérieur de la France, condamnée à subir le joug de toutes les humiliations et de toutes les sottises humaines. La hitte continuait

entre le clergé et les parlemens du royaume, entre la discipline ecclésiastique et la juridiction séculière , parce que ces deux puissances rivales n'avaient jamais eu des bornes bien marquées. Chose affligeante! le christianisme, qui s'était annoncé au monde comme une loi suprême d'harmonie et de bonheur, s'était vu, depuis sa naissance, déchiré parla discorde, et plus souvent pour des sujets futiles que pour des causes importantes ; tant il est vrai que les meilleures choses se défigurent et se corrompent toujours au contact de nos misérables fragilités, au souffle empoisonné de nos passions mauvaises ! Machault, contrôleur-général des finances , cédant à l'esprit philosophique qui envahissait le gouvernement lui-même, avait jeté l'effroi dans le clergé, en lui demandant un état détaillé de tous ses biens , afin que le roi pût voir ce que cet ordre devait à l'état et l'on crut à la prochaine suppression des plus riches monastères. Le cabinet de Versailles, effrayé sans doute par les murmures d'un corps si puissant , abandonna son entreprise. Belsunce occupait encore le siège épiscopal de Marseille. Affaibli par l'âge , et d'ailleurs dirigé par un jésuite nommé Lemaire , ce n'était plus ce pasteur héroïque , brûlant des saintes flammes de la charité chrétienne. C'était un homme de parti , c'était un vieillard altier , opiniâtre, vindicatif, un prêtre qui troublait par ses emportemens la paix du sanctuaire. Il osa écrire au contrôleur-général :

« Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir a à Dieu ou au roi. Vous savez lequel des deux « aurait la préférence. » Cette lettre dénoncée au parlement de Paris , fut brûlée par la main du bourreau.

L'orage se déclarait contre les Jésuites avec une violence inouïe , et leur puissance touchait à son terme. Des cris accusateurs , des haines implacables ne cessaient de les poursuivre. Ils voyaient réunis contre eux des jansénistes jaloux , des philosophes ardens, une jeunesse enthousiaste, incrédule et frivole , toute une génération qu'ils avaient euxmêmes élevée. Malheureusement pour eux , leur nom se trouvait attaché à des crimes atroces, parce que la compagnie avait toujours compté de véritables fanatiques parmi un grand nombre d'hommes éclairés. On leur reprochait aussi des maximes horribles contenues dans quelques-uns de leurs livres ; mais il est juste de dire que ces livres peu connus avaient été publiés par des jésuites étrangers , et que la grande majorité des jésuites français ne les avouait point. Au fait les Jésuites, comme le commun des hommes, n'avaient pu se garantir de ce funeste esprit de vertige et d'orgueil qu'enfantent la jouissance d'une longue prospérité et l'habitude d'une domination adroite. C'était là leur principal tort , et c'est celui qu'on pardonne le moins.

Lorsque tout se réunissait pour avertir les Jé-

DE PROVENCE. 313 suites des périls qui les menaçaient , lorsque tout leur imposait la loi de la prévoyance , de la modération et de la sagesse, ils fournirent à leurs ennemis l'occasion et les moyens de les perdre. Un membre de leur ordre , le P. Lavalette , visiteurgénéral et préfet apostolique des missions établies à la Martinique , y fesait un vaste commerce et répandait dans l'Europe entière son papier, qui avait un grand crédit En 1755 , les Anglais s'emparèrent de plusieurs de ses navires adressés aux frères Lioncy et Gouffre , qui tenaient à Marseille une maison considérable de banque. Dans l'attente de deux millions de marchandises, ils avaient accepté pour quinze cent mille francs de lettres de change. Ils déposèrent leur bilan le 19 février 1756, et Lavalette lui-même , après avoir demandé en vain des secours au général de son ordre et aux jésuites négocians qui correspondaient avec lui , déclara une faillite de plus de trois millions. Les banquiers marseillais ne purent croire que les Jésuites se refuseraient à des sacrifices pour sauver l'honneur de leur compagnie et pour éviter des poursuites judiciaires ; mais ces religieux n'offrirent qu'une satisfaction dérisoire. Il parut une multitude de créanciers qui tirent retentir les tribunaux de leurs plaintes. Les Jésuites obtinrent des lettres-patentes qui renvoyèrent par devant la grand'chambre du parlement de Paris toutes les contestations sur ce point. Comme ils ne vqulaient point se reconnaî-

tre solidaires des engagera eus du P. La Valette , ils prétendaient que celui-ci avait violé les règles de leur institut en se livrant au commerce. «Eh bien! « montrez-nous donc ces règles , répondirent les « magistrats. Qu'ils paraissent enfin au grand jour « ces statuts mystérieux, si bien cachés depuis deux « siècles aux regards des rois et des peuples ; » et le 17 avril 1761 il intervint un arrêt qui ordonnait que les constitutions de la compagnie de Jésus seraient déposées au greffe, pour y subir un examen. Le 8 mai suivant la grand'chambre rendit un autre arrêt qui condamnait le général des Jésuites, et en sa personne la société , au paiement des quinze cent mille francs des lettres de ebange et des intérêts de droit , aux dépens et à cinquante mille francs dédommages intérêts en faveur de la maison de Marseille. Enfin le 6 août 1 76a , le parlement de Paris rendit l'arrêt qui condamnait l'institut des jésuites , les sécularisait et prononçait la vente de leurs biens.

La plupart des parleraens du royaume entamèrent des poursuites contre les jésuites de leur ressort. Le 6 mars 1762 , les gens du roi du parlement d'Aix se présentèrent aux chambres assemblées. De Castillon , avocat-général requit la communication et le dépôt des statuts du fameux ordre de Loyola. Audience tenante, le parlement, malgré la vive opposition de quelques-uns de ses membres , fit droit à ce réquisitoire soutenu avec autant de modération que de logique.

Les jésuites établis à Aix apportèrent aussitôt leurs constitutions au greffe de la cour ; mais quelques jours après, ils obtinrent de Louis XV unédit qui suspendait les poursuites commencées, et paraissait même conserver à la société une existence légale.

Le procureur-général était ce Ripert de Monclar, qui a laissé si belle renommée dans les fastes de la magistrature provençale. De Monclar avait un sens droit et fin, une intelligence élevée, une mémoire excellente, et, à ces heureux dons de la nature, il joignait l'amour du travail et des études fortes. Infatigable dans la recherche des textes , il puisait la science aux bonnes sources, et il amassait des trésors d'érudition consciencieuse (i). Nul ne sut mieux régler l'emploi du temps, ce temps qui nous emporte dans sa course rapide. Nul ne sut mieux tirer profit de tout ce qui orne l'ame , forme le jugement , agrandit les facultés de notre être. La justice était pour lui un véritable sacerdoce, et il savait qu'il lui faut le calme, la méditation, le silence. Il savait que, pour former ses oracles, elle a besoin de s'élèver, indépendante et pure , au-dessus de cette atmosphère grossière

(i) De Monclar est l'auteur d'un ouvrage sur YinalicnabiUié du Comtat, fenaiuin. Cet ouvrage , écrit avec une rare sagacité y est le fruit d'excellentes recherches historiques. On le trouve à la bibliothèque d'Àix et h celle de Marseille.

dans laquelle s'agitent tant de passions désordonnées , tant d'intérêts rivaux , tant de faiblesses et de vices. De Monclar, noble dans son langage, sévère dans ses mœurs , avait l'ambition de bien dire et de bien faire . La gravité de son caractère n'ôtait rien à la simplicité de ses manières affables , et toujours il conserva cette élégance , ce bon ton , ce goût parfait , cette politesse exquise qui fesaient le cbarme et l'éclat de la haute société française au 18e siècle. Les hommes en place sont naturellement portés a exagérer l'importance de leur position officielle. Surtout les magistrats chargés de la vindicte publique ne se laissent que trop souvent entraîner par la chaleur de leur zèle et par leurs habitudes de sévérité. De Monclar paya-t-il ce tribut déplorable ? Ne s'égara-t-il jamais dans ses voies ? C'est ce que Ton ne saurait assurer. Mais il n'est permis à personne de révoquer en doute la pureté de ses intentions , son dévoûment au prince et au pays ; mais l'on peut dire en toute confiance qu'il fut toujours fidèle au culte de l'honneur. De Monclar cédait à l'empire des sentimens religieux, et il aimait le christianisme, bien que la direction de ses études ne lui eût pas permis d'en approfondir les dogmes. C'était , chez lui, la seule chose oû l'instinct d'une foi sincère remplaçait le raisonnement philosophique , et il croyait pouvoir honorer sans honte une religion qui avait reçu les hommages de New-

ton, de Leibnitz, de Bossuet et de Pascal. Du reste il était étranger à tout esprit de coterie, de corporation et de secte. Tel était le magistrat qui se levait plein d'ardeur pour combattre les Jésuites ; tel était le redoutable organe du ministère public qui allait les presser de sa dialectique et de son éloquence.

De Monclar ne s'opposa pas à l'enregistrement de l'édit qui suspendait les poursuites , mais il n'en persévéra pas moins à demander que les constitutions des Jésuites fussent examinées avant que le parlement prit aucune détermination définitive.

La cour accueillit ce réquisitoire et aux audiences du 28 mai , du 3 et du 4 juin 176a, le procureur-général se livra lui-même , avec des développemens étendus, à l'examen des statuts de Loyola. L'arrêt du parlement , en date du 5 juin et conforme aux conclusions du chef du parquet, ordonna que l'appel comme d'abus interjeté par le ministère public serait notifié au provincial des Jésuites, pour y défendre , si bon lui semblait , et à cet effet on renvoya le jugement après la Saint- Remy. Cet arrêt enjoignit ensuite au provincial et aux supérieurs des diverses maisons du ressort de communiquer tous les livres et documens relatifs au régime de Tordre. Il leur fit provisoirement défense de recevoir de nouveaux sujets , suspendit tous les exercices religieux et scolastiques , or-

donna la dispersion des élèves et plaça tous les membres de l'institut sous la juridiction de Tordinaire , c'est-à-dire, sous le pouvoir direct des prélats diocésains. Enfin, l'arrêt prononça la séquestration de tous les biens meubles et immeubles des Jésuites, et nomma les conseillers de Boades et de Boutassy fils pour en assurer l'exécution en présence du procureur-général.

L'arrêt provisoire du 5 juin, qui semblait préjuger l'arrêt définitif, ne fut rendu qu'à la suite d'une vive discussion , et à la simple majorité de vingt-quatre voix contre vingt-deux. Cette minorité imposante à la tête de laquelle on remarquait les présidens Boyer-d'Eguilles , de Coriolis , d'Espinouse , de Gueidan et d'Entrecasteaux fit tous ses efforts pour détourner les coups qui se dirigeaient contre les Jésuites, et se plaignit avee amertume de la violation des formes protectrices. Dix-neuf membres de cette minorité adressèrent collectivement leurs réclamations au chancelier , et la mésintelligence devint plus prononcée à mesure que l'on avança dans le cours de la procédure.

Il ne paraissait pas que les jésuites fussent disposés à se défendre. Cependant Me Mottet , leur procureur , se présenta à l'audience du 4 octobre 1762 , non pas, il est vrai , pour fournir des justifications, mais seulement pour demander un délai de huitaine. La cour remit la cause à trois

jours , et ce délai étant expiré , Me Mottet se présenta encore pour obtenir une nouvelle remise , en motivant sa demande sur l'impossibilité où étaient les Jésuites de trouver des défenseurs. Un autre arrêt porta ajournement de la cause au ia novembre pour dernier délai. Le procureurgénéral voulut constater si les avocats avaient, en effet , refusé leur ministère aux Jésuites. Sur sa demande Tordre s'assembla , et bientôt Ton eut la preuve que ces religieux ne s'étaient adressés que depuis peu de jours à Gueyroard , lequel les avait priés de l'en excuser, parce qu'il se tenait éloigné du barreau ; à Julien qui avait fait la même réponse ; à Siméon père et à Leclerc qui donnaient pour motif de leur refus le nombre de leurs affaires. 11 fut prouvé que les Jésuites étaient loin d'avoir épuisé la liste des défenseurs que le barreau d'Aix pouvait convenablement leur offrir. Néanmoins , Bipert de Monclar engagea Siméon père à se charger de la défense des accusés, et Siméon céda à ses instances.

Sur ces entrefaites, la minorité du parlement obtint une victoire qui la combla de joie , mais qui ne lui procura pas de grands avantages. A sa prière, le roi signa, le 22 octobre 176a , des lettrespatentes qui ordonnaient la suspension indéfinie de l'affaire des Jésuites , et en même temps exigeaient la communication des motifs de l'arrêt du 5 juin , et de plusieurs arrêts postérieurs rendus

sur des incidens divers. Conformément aux conclusions du procureur-général , la cour enregistra ces lettres-patentes. Toutefois voulant concilier son obéissance au souverain , avec le sentiment de sa propre dignité, elle nomma le premier président de la Tour, le président de Saint-Vincens , les conseillers de Gallifet , de Ballon , de Lubières et de Lauris pour aller dévoiler à Louis XV les intrigues de la minorité, et surtout celles du président Boyer-d'Éguilles, qui en était le membre le plus actif. Le Roi dispensa cette députation de se rendre à Paris et déclara qu'il lui suffisait de connaître les motifs des décisions rendues par le parlement. De Monclar fit un mémoire sur ce point et le conseiller de Gallifet fut chargé de le porter aux pieds du trône.

L'illustre procureur-général ne négligea rien pour justifier la majorité parlementaire , et puis il traça d'une main vigoureuse le tableau véridique des cabales ennemies.

« Il fallut , disait-il au roi, il fallut suppléer par « des intrigues à la faiblesse du parti. C'est le « point capital de la morale pratique de la société « des Jésuites , d'employer toute sorte de moyens « pour son accroissement , et à plus forte raison a pour la conservation de son existence.

« Sire, il est nécessaire que Votre Majesté sache « d'où naît cette force invisible qui rend la société « redoutable.

n La direction dévoile aux Jésuites l'intérieur « de toutes les familles.. Si quelqu'une leur refuse a sa confiance , elle ne leur échappe pas. Des dote mestiques afûdés se font un devoir de trahir « leurs maîtres. Rien n'est caché pour la société. « Ses regards pénètrent partout. Elle connaît les a divers intérêts, les espérances , les craintes , les « caractères, les passions, les liaisons, les inimitiés; « et soit qu'elle veuille nuire ou servir, sa politique « s'arrange sur toutes ces connaissances.

« On captive des esprits faibles sous le joug « d'une superstition commode qui calme les ter- « reurs , sans combattre les penchans. On allume « des imaginations vives par le fanatisme qui croit « avoir le mérite de toutes les vertus , sans autre « effort que le soin ardent de persécuter ceux « dont la société veut faire des victimes.

« Ces ressorts ainsi préparés peuvent faire mou* a voir les plus grandes machines. Un fils est me* « nacé par son père de l'exhédération. Un mariage « est fait ou rompu au gré de la société. Elle <e dicte ou révoque les testamens dans un pays où « la faculté de disposer est illimitée. Elle met la « paix ou le trouble dans les familles. Plusieurs « aspirans sont tenus en échec par l'attente de la « succession d'un collatéral. Une épouse soumise « à un directeur indulgent, impérieuse au sein « de ses foyers domestiques, séduit ou tourmente « un époux. Un créancier devient facile ou impi-

« toyable. La société distribue les biens et les « maux. Les menaces et les promesses sont encore a aujourd'hui employées. Elle est redoutable « dans le sein même du malheur. Elle se dit irait mortelle. Sa reconnaissance et sa vengeance « peuvent opérer à chaque instant , ou attendre « la postérité

« Avant que le jour de l'audience soit arrivé , « six mois se seront écoulés depuis l'assignation , « et plus d'un an et demi depuis la naissance de « cette affaire. Ce n'est point dans l'intérieur du « tribunal , c'est à la face de l'univers , que la « cause sera agitée. Rien ne sera précipité. Les « plaidoyers respectifs seront un corps complet a pour l'attaque et pour la défense. J'ose assurer o à V. M. que la vérité sera mise dans tout son « jour. Ma fidélité lui en répond , et mon honneur « à la nation entière.

« Rome, votre clergé, vos peuples , toute l'Eu- « rope auront les yeux sur nous. Sire, Votre « Majesté tiendra la balance au-dessus de nos têtes « pour juger nos justices. Mais je crois pouvoir « présager que ces courriers infatigables , qui « veulent être à la fois juges dans le tribunal et « agens des Jésuites à la Cour , n'auront plus la « même audace (i) »

Ce dernier trait tombait de tout son poids sur

(i) Recueil des pièces du procès, p. 8, g, ro, g.f.

les magistrats dissidens qui avaient obtenu, par leurs voyages multipliés et par leurs démarches actives , les lettres-patentes du 5 juin , lesquelles , comme on va le voir , furent bien stériles pour eux. Le conseiller de Gallifet n'avait pas perdu un instant pour s'acquitter de la mission dont le parlement l'avait chargé , et le roi ne s'opposait plus à ce que l'affaire des Jésuites suivît son cours. Le jour de l'audience allait enfin se lever. C'était, comme je l'ai dit, le 3 janvier 1763. Ce jour là Me Mottet, comparaissant à la barre, annonça que bien que ses cliens eussent pris la résolution de se défendre , ils se trouvaient forcés de s'en abstenir , parce que le provincial résidant à Dôle n'avait point envoyé les pièces nécessaires à l'avocat Siméon, et s'était renfermé dans un silence absolu, au lieu de répondre aux prières des Jésuites d'Aix. La cause fut définitivement remise au lendemain. A cette audience solennelle , le premier président donna la parole au procureur-général, après avoir fait constater que les accusés n'étaient pas présens, malgré tous les efforts qu'avait fait la justice pour leur donner des moyens de défense.

« Messieurs , dit Ripert de Monclar , j'accuse « les lois et la morale d'un ordre célèbre , qui a « étendu son crédit et sa puissance dans les quatre « parties du monde , qui a gouverné les rois et « les peuples , qui a su s'attirer des éloges de la a part des papes et gagner la confiance dune in-

<t fuiité d'évêques , qui a défendu l'église par de « savans écrits , qui a produit des martyrs et des « saints.

« Serait-ce que, par une de ces révolutions qui « sont inévitables dans le cours des choses humai- « nés , cet ordre tombant en décadence aurait « corrompu ses voies ? Non, Messieurs, le régime « que j'attaque fut toujours à peu près le même ; « les lois que je crois devoir référer à votre cen- « sure sont presque aussi anciennes que la fonce dation ; la morale dont je me plains se découvre « dans les premiers écrivains de la société ; tous « les abus qui excitent mon ministère sont nés « avec elle. Les accusations datent d'aussi loin. « Chaque année de ses annales nous fait voir des « flétrissures humiliantes et des monumens glo- « rieux , des suffrages honorables et des censures « accablantes.

« Quel étrange phénomène ! Après plus de deux a siècles d'expérience , c'est encore un problème « de savoir si cette société est née pour 1 edifica- « tion ou pour la destruction. La Sorbonne avait « décidé cette question contre elle en 1 556 , c'est- « à-dire , dès sa naissance. Il n'y a presque point « d'avis mitoyen. Les uns voient les Jésuites au- « teurs de tout bien , les autres de tous maux. Ils « ont des adorateurs et un plus grand nombre « d'ennemis. En général la haine a toujours pource suivi cette congrégation vouée à tous les actes

« de charité qui peuvent attirer l'amour et la vé- « nération des peuples.

« Comment se peut-il que, dans le sein du chris- « tianisrae , une société d'hommes justes et bien- « faisans, consacrés au salut des âmes, au secours « du prochain , à l'exercice de toutes les vertus , a soit constamment diffamée depuis deux siècles? a C'est , dit-on , l'ouvrage de l'enfer qui la redoute « et qui se venge. Il y aurait du fanatisme à se « contenter d'une pareille solution. D'autre part, « comment supposer qu'un corps religieux ait « conspiré pour détruire l'évangile et la morale ? « Ce sont des tableaux opposés qu'on nous prête sente.

« Sans se déclarer entre ces deux systèmes , on « peut dire qu'un ordre religieux n'a point rem- « pli l'objet de son institution , lorsque sa répu- « tation est équivoque. Il y a plus de scandale « dans les soupçons qu'il ne peut y avoir d'édifier cation dans les oeuvres. H n'est nullement « nécessaire qu'une congrégation quelconque « existe dans l'église. Il est nécessaire , si elle « existe, qu'elle répande la bonne odeur de Jésus- « Christ, et qu'elle ne soit suspecte ni dans sa « foi ni dans sa morale.

« Vainement répondrait-on que les Jésuites « ne doivent point être responsables de l'injustice « des hommes. La réputation permanente n'est « point l'effet du hasard : la vertu la fixe. La

326 HISTOIRE « calomnie échoue contre une conduite qui n'est « jamais démentie. Chaque particulier est tenu de « n'être point suspect à ses concitoyens. Un ordre « religieux Test encore plus.

« Les témoignages qui sont en leur faveur ne « détruisent point l'objection , ils donnent lieu a d'en faire une seconde sur les inconvéniens de « l'opposition extrême que la société entretient « dans les esprits. Ce partage est un mal dans l'or- « dre politique. Il a produit de tous les temps « des divisions intestines. Le bien quelesJésui- « tes peuvent faire , et qui est au moins douteux, « ne balance pas l'inconvénient certain de la fer- « mentation qu'ils occasionent. Si les jugemens « sinistres sur leur compte étaient universelle- « ment adoptés , la société serait moins dange- « reuse ; elle tomberait dans l'impuissance et le « mépris. La diversité d'opinions lui fournit des « motifs et des moyens de vengeance.

« La dernière ressource est de publier que ses « adversaires ont toujours été des jaloux , des en- « vieux , des libertins, des novateurs, des fauteurs « de l'hérésie et de l'irréligion. La vertu , la piété « n'ont point garanti de ces imputations les bom- « mes les plus illustres. C'est une espèce de néces- « sité pour les Jésuites de noircir ceux qui décrivent * leur morale. On prétend qu'elle les y autorise , « et leur conduite justifie ce reproche. Ceux-ci « supportant avec peine d'être dépeints comme

« jaloux , novateurs ou athées, il est impossible « de conserver la paix et les Jésuites ; il faut choia sir.

« Il me semble que sur cet exposé seul et avant « toute discussion des faits , la raison porte à a croire qu'il doit y avoir dans cette société le plus a étrange alliage du bien et du mal. C'est le sort « de l'humanité que ce mélange se trouve dans les « actions et les motifs des particuliers. Il ne doit <c point se glisser dans les lois , et surtout dans « celles d'un corps régulier qui rapporte tout à « Dieu. Les plus saintes lois n'empêchent pas « toujours le mal , mais si la législation est elle- « même vicieuse , les passions qu'elle favorise « n'auront plus de frein.

« L'orgueil , l'esprit d'indépendance , l'ambi- « tion , la soif de s'accroître, sont des fléaux dans a un ordre religieux , plus redoutables encore « que la volupté et la mollesse. Leurs ravages « sont plus étendus et plus nuisibles à la tranquil- « lité publique.

« Ces ressorts dangereux sont mis en usage par tt l'institut de la société , dans l'objet de procurer « plus efficacement le bien universel. On a remué « des sources bourbeuses pour faire jaillir des « fontaines d'eau vive.

« Les Jésuites ne sont ni des anges , ni des dé» « mons. Ce sont des hommes que le zèle et l'ena thousiasme ont réunis dans un faux système de

« religion. Or , comme toutes les institutions dé- « clinent avec le temps , il n'est rien de pire dans « la nature que la corruption d'un faux système « de religion. Le fanatisme fait aisément alliance « avec l'ambition qu'il confond avec le zèle. La « bonne foi diminue insensiblement , l'ambition « augmente , et l'orgueil est plus criminel.

«c Un ordre austère et contemplatif, qui se cor- « rompt dans le relâchement de la discipline , de- « vient un poids inutile, mais peu inquiétant pour « letat. Un ordre , qui a pris pour objet de diri- « ger toutes les ames et de dominer partout pour « la gloire de Dieu , se corrompt dans les vices « de l'esprit ; il en devient plus formidable. Le « premier tombe dans la mollesse et la léthargie , « le second dans une convulsion d'intrigues et de « projets ambitieux : telle est l'histoire de la soft ciété.

« Je prouverai que ses lois constitutives sont « essentiellement répugnantes aux maximes de l'é- « glise gallicane , directement opposées au vérita- « ble esprit de la religion, inadmissibles dans toute « société civile, et qu'elles ont été la source de cette « morale qui a scandalisé et effrayé l'univers(i). »

De Monclar employa plusieurs audiences au développement de son réquisitoire, beau monument d'érudition , d'éloquence et de dignité. Par arrêt

(i) Recueil des pièces du procc».

du a8 janvier de la même année, rendu à une forte majorité, le parlement d'Aix prononça la suppression définitive des Jésuites , comme l'avaient déjà fait celui de Paris et plusieurs autres du royaume. La compagnie de Jésus fut ensuite chassée d'Espagne , des Deux-Siciles , de Parme , de Malte , de presque tous les pays qu'elle avait fatigués du poids de sa puissance. On attendait de cette compagnie une résistance plus énergique , mais elle ne montra dans sa chute que de l'irrésolution et de la faiblesse , et fut loin de soutenir sa vieille réputation d'habileté.

Les grands corps judiciaires firent un malheureux abus de la victoire. En s'acharnant sur les proscrits , ils donnèrent à penser que la passion et non pas la justice avait dicté leurs sentences. On n'épargna aucune persécution à des hommes qui s'étaient consacrés avec quelque succès à la carrière de l'enseignement public, à des vieillards respectables par leurs travaux littéraires ou scientifiques. On leur défendit de vivre en commun et l'on se réserva d'accorder à chacun d'eux de faibles secours alimentaires, en leur imposant la ty rannique obligation de déclarer, sous la foi du serment, qu'ils abjuraient comme abominable un institut qu'ils avaient embrassé comme saint. Louis XV mit sagement un terme à ces tortures de la conscience. Son édit (i) confirma la dissolution de la

(i) Du 26 novembre 1764.

société de Jésus en France , et permit néanmoins à ceux qui la composaient d'y vivre en particuliers sous l'autorité des lois.

Durant le procès des Jésuites , plusieurs membres du parlement de Provence , livrés à Peraportement d'une opposition ardente , avaient excité l'indignation de la majorité de leurs collègues par la publication de plusieurs mémoires qne cette majorité regarda comme injurieux. La compagnie avait réservé contre eux des poursuites criminelles, et , sur la plainte de l'avocat-général de Castillon , ces poursuites furent suivies avec rigueur dès que l'arrêt définitif du a8 janvier eut été rendu. Les accusés étaient le président Boyer-d'Éguilles , le conseiller-clerc de Montvallon , les conseillers de Montvallon père, de Montvallon fils aîné , de Coriolis , de Beaurecueil , de Mirabeau , de Jouques, de la Canorgue et de Charleval. Trois seulement , de Montvallon père et fils , et de la Canorgue , se présentèrent devant les chambres assemblées pour s'y défendre, et le procès fut instruit par contumace contre tous les autres. Le 17 mai 1763 , le parlement condamna le président d'Éguilles à être banni du royaume à perpétuité, et l'abbé de Montvallon à être exilé de la province pendant vingt années ; déclara les conseillers de Coriolis , de Beaurecueil , de Mirabeau , de Jouques , de Montvallon père et de Montvallon fils incapables d'exercer aucune fonction de magistrature , et or-

donna qu'ils seraient rayés de la liste des officiers de la Cour. Quant aux conseillers de la Can orgue et de Charleval, ils furent interdits de leurs charges pendant le terme de quinze ans. Ces décisions bien rigoureuses avaient un air de ressemblance avec les inspirations de la vengeance et de la haine, et comme elles étaient rendues par une majorité qui se constituait juge dans sa propre cause, elles fesaient mal à voir. Aussi le roi en son conseil cassa l'arrêt du parlement d'Aix , adoucit la peine prononcée contre le président d'Éguilles , et réhabilita sans restriction les autres magistrats. Le pape Clément XIII, opiniâtre défenseur des Jésuites, s'était mis en état d'hostilité contre tous les états qui avaient aboli l'institut de ces religieux , et il voulut faire le premier essai de ses foudres sur un petit souverain , don Ferdinand de Bourbon , duc de Parme , lequel avait restreint les droits exercés par le Saint-Siège sur les bénéfices et les affaires ecclésiastiques de ses trois duchés. Clément XIII revendiqua en outre Parme et Plaisance comme un domaine de l'église. Le duc de Choiseul engagea Louis XV à venger l'outrage que recevait sa maison , et lui représenta la nécessité de réprimer l'arrogance pontificale. L'ordre fut aussitôt donné de se saisir d'Avignon et du Comtat-Venaissin. L'aliénation d'un domaine de la couronne avait toujours été considérée par tous les parlemens comme contraire aux lois fondamentales du royaume, et lors-

332 HISTOIRE que les rois de France reprenaient les terres papales c'était en vertu d'un arrêt du parlement de Provence. I^e cabinet de Versailles jugea qu'il fallait faire valoir le dernier arrêt de ce parlement qui réunit en 1688 Avignon et le Comtat à la couronne. Cet arrêt n'avait point été spécialement révoqué , et il fut mis à exécution comme subsistant dans toute sa force.

Le 9 juin 1768, le parlement d'Aix nomma pour commissaires le premier président de la Tour , les conseillers de Boutassy, de Ballon , de St. -Julien, de Meyronnet Saint-Marc, Leblanc- Ventabren, deLubières, de Lauris, duBourguef, de Raousset, et le procureur-général de Monclar. Le 11 du même mois , le comte de Rochechouart, commandant de la province, se fit suivre de ces commissaires et de quelques troupes, se présenta, de la part du roi, devant la ville d'Avignon , alla droit au vice-légat qui gouvernait au nom du pape, et lui dit selon l'ancien protocole usité sous Louis XIV : « Monsieur, le roi m'or- « donne de remettre Avignon en sa main , et vous « êtes prié de vous retirer. » Les commissaires du parlement de Provence firent publier l'arrêt de réunion, en même temps toutes les cloches sonnèrent , le peuple fit des feux de joie. On commença dès ce jour à insérer dans tous les actes publics : « Régnant souverain prince Louis, par a la grâce de Dieu , X V du nom , roi de France et

DE PROVENCE. 333 « de Navarre , comte de Provence , de la ville « d'Avignon et du Comtat-Yenaissin. »

Mais le roi, indécis et faible , s'effrayait de ce qu'il avait osé, et semblait chercher l'occasion de satisfaire le Saint-Siège , sans nuire à sa politique, sans compromettre son honneur et sans blesser son amour-propre. Cette occasion ne se fit pas attendre. L'inflexible Clément XIII mourut bientôt, et son successeur Ganganelli , qui prit le nom de Clément XIV, eut à cœur de suivre des maximes plus conciliantes. Le ministère français loi offrit la restitution d'Avignon et du Comtat-Yenaissin pour prix d'un bref qui supprimerait l'institut des Jésuites. Clément XIV rendit ce bref le 10 juillet 1773, et la cour de Versailles tint fidèlement sa promesse. Les philosophes se rejouirent de voir le siège pontifical sacrifier un ordre religieux qui l'avait si bien soutenu par ses principes ultramontains et par ses dogmes d'obéissance passive.

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