‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 57 sur 96 · CHAPITRE XXXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIIL

Les états de Provence reprennent leurs séances. — Nouveaux débats touchant les charges publiques. — Clôture de la dernière session. — Ouverture des étals-généraux du royaume.

— Destruction du régime féodal. — Anéantissement de la constitution provençale.— Situation politique de Marseille.

— Entrée du comte de Caramau dans cette ville. — Changemens opérés. — Lutte entre la garde bourgeoise et le peuple. — Malheureux événement delà Toorrette. — Pillage de la maison de l'échevin Laflèche. — Entrée des troupes à Marseille. — Insurrection à Toulon. — Les révoltés s'emparent du conimaudant-général de la marine et résistent au gouvernement. — Suites de cette affaire. — Division du territoire français en départemens. — Nouveaux troubles à Marseille. — Prise des forts. — Meurtre du major de Bausset. — Assemblée a Brignoles. — Événemens divers. — Dernière séance du parlement d'Aix. — Discours de Pascalis.— Réponse du président de Cabre. — Toutes les institutions provinciales sont détruites, et la Provence n'existe plus.

Le ai avril 1789, les états de Provence, suspendus depuis le 3i janvier précédent , reprirent leurs séances à la requête des commissaires du

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roi , lesquels demandaient la délibération sur une partie des impôts qui n'avaient pas été votés. Les députés des communes renouvelèrent leurs protestations contre la légalité de l'assemblée, et Ton agita encore la question touchant la contribution proportionnelle des trois ordres aux charges publiques. Un membre du tiers rappela les déclarations des deux premiers ordres faites dans les sénéchaussées et admettant le principe de l'égalité en matière d'impôt; il parla aussi d'une délibération des possédant fief dans leur comité particulier du 27 mars. Cette délibération contenait le même vœu. L'évêquede Fréjus, président en l'absence de l'archevêque d'Aix , qui venait de partir pour assister à l'ouverture des états-généraux , annonça que le clergé contribuerait désormais , sans privilèges ni exemption , à toutes impositions royales, communes et municipales du pays. L'assesseur Roman-Tributiis réclama l'insertion de ce dire au procès verbal.

Ce fut alors qu'un possédant fief expliqua les intentions de son ordre. Suivant lui , ceux qui dans le comité du 27 mars avaient adopté le vœu de la contribution proportionnelle y persisteraient , et on s'en rapporterait à la sagesse du roi pour la solution des autres questions. Les seigneurs firent bientôt connaître aux états une nouvelle délibération qui confirmait celle du 27 mars, sauf et réservé l'intérêt individuel des absens et des con-

DE PROVENCE. 397 tredisans, sans d'ailleurs les nommer, de sorte que chacun pouvait se ranger dans cette dernière classe , et l'acte de délibération devenait dérisoire. Cependant la majorité des possédant fief s'y retrancha avec constance. Une très- faible minorité d'hommes plus justes ou plus prudens manifesta d'autres principes. D'Àlbertas-Albertas , tant pour lui que pour d'Albertas-Gémenos, son père, Lecamus de Puypin , Sebastiani de Champelos , Gautier d'Artigues et Dauphin de Trebillane déclarèrent consentir à l'encadastrement de leurs biens nobles, à compter du moment fixé par le tiers. Aussitôt un grand nombre de seigneurs abandonnèrent lassemblée ; ceux qui restaient demandèrent de délibérer par ordre, mais ils ne purent l'obtenir. Les députés des communes, qui avaient gardé leurs places , mirent tout leur espoir dans un sy tème de désorganisation complète. Une députation au roi, la nomination des procureurs joints pour chaque ordre furent aussitôt rejetées que proposées, et la dernière session des états de Provence fut close le 28 avril au soir.

Le 5 mai , le roi ouvrit les états-généraux du royaume. Deux provençaux, le comte de Mirabeau et l'abbé Sieyes (i) exercèrent une grande influence sur cette assemblée si belle de talens, de bonne foi et de patriotisme , mais trop spéculative

(i) L'abbé Sieyes était député de Paris.

dans ses travaux qui embrassaient la France entière et son avenir , trop absolue dans ses principes de régénération politique et sociale. Qui ne connaît les événemens mémorables de cette époque de destruction et d'enfantement ? L'ordre du tiersétat se déclare assemblée nationale, les deux ordres privilégiés se réunissent à lui , et les représentai de la France acquièrent ainsi la toute puissance législative et constituante. On rompt avec le passé; le peuple se lève et la bastille s'écroule; tout s'ébranle, tout se précipite; la monarchie tombe pièce à pièce. Dans la nuit du 4 août, rassemblée détruisit tout ce qui restait du régime féodal et décréta l'égalité des droits, au milieu d'une ivresse entraînante et d'un enthousiasme électrique. Les membres du clergé et de la noblesse s'empressèrent de renoncer à toutes leurs prérogatives , et les députés des communes vinrent à leur tour faire leurs offrandes. Comme ils ne pouvaient immoler des privilèges personnels, ils sacrifièrent ceux des provinces et des villes, disant qu'ils ne voulaient plus aucune espèce de distinction parmi les membres de la grande famille française, et toutes les constitutions particulières devant se fondre dans la constitution générale du royaume. En ce moment solennel, les députés provençaux s'avancèrent au milieu de la salle et répudièrent les privilèges et les franchises de leur province. Ainsi tomba l'ancienne constitution du comté de Provence,

Forcalquier et terres adjacentes. Fondée sur le droit féodal et sur des principes exceptionnels, elle devait s'anéantir devant l'empire du droit commun et d'une législation uniforme.

La nation provençale, travaillée par l'amour des nouveautés les plus séduisantes, continuait de se livrer aux mouvemens désordonnés d'une démocratie sans expérience et sans frein. Les passions populaires bouillonnaient surtout à Marseille , comme elles bouillonnent toujours au sein des grandes masses dans des momens de crise, car toutes les choses qui se font d'entraînement se trouvent là , et il v a en abondance des élémens de perturbation. Depuis le jour où la maison du fermier Rebufel fut livrée au pillage, les rangs de la garde bourgeoise de Marseille s'étaient grossis de tous les jeunes gens de famille, partisans des institutions nouvelles. Cette garde avait demandé la réforme des abus introduits dans le régime municipal, la destruction du monopole des fermes et un système d'impositions plus équitable. Le conseil de ville , entraîné parla force des circonstances, changea dès lors sa constitution politique, en s'adj oignant des citoyens de toutes les classes et des députés de toutes les corporations. Le prix du pain et de la viande fut diminué, et l'on nomma une commission de surveillance, composée d'un noble non possédant fief, d'un négociant , d'un chevalier de Saint-Louis, d'un courtier de corn-

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merce, de deux, cultivateurs, d'un capitaine de

quartier, de deux tailleurs d'habit , d'un portefaix, d'un cordonnier et d'un jardinier. En outre on délibéra de fixer l'attention la plus sérieuse sur les finances de la ville et de vérifier les anciens comptes.

Comme on le voit, Marseille venait d'acquérir une indépendance à peu près complète par la conduite de sa garde bourgeoise et de son conseil municipal , qui n'étaient que l'organe de la population tout entière. Le parlement et la haute noblesse d'Aix , alarmés déjà des démonstrations politiques des principales communes et des scènes de désordre dont elles avaient été le théâtre, accusèrent Marseille de sédition, et l'intendant Desgallois de la Tour fut l'interprète de cette accusation auprès du ministère, qui fit avancer sur Aix quatre régi mens d'infanterie et deux de cavalerie. En même temps il ordonna au comte de Caraman de se rendre à Marseille avec toutes ces troupes, qui présentaient un effectif de huit mille hommes. Leur entrée dans la ville étaient une violation de ses anciens privilèges. C'est ce que disaient les Marseillais, mais c'est aussi ce qu'ils avaient perdu le droit de dire. Ces privilèges dont on invoquait la puissance ne venaient-ils pas d'être immolés solennellement par les représentans du pays dans l'assemblée nationale ? N'avait-on pas juré haine au passé? Ne voulait-on pas élever un nouvel édifice social sur les débris fumans de l'édifice antique?

Le marquis de Piles, gouverneur-viguier de Marseille , envoya au comte de Caraman trois citoyens notables pour le supplier de ne pas entrer dans cette ville avçc ses troupes, dont la présence pourrait troubler l'incertaine tranquillité. L'agitation des esprits lésait craindre en effet une explosion terrible. De Caraman , sans s arrêter aux instances de cette dépu talion , partit d'Aix , le 20 mai (1), à la tète de toutes ses troupes qu'il fit arrêter à Areriy à un quart de lieue de la ville. Là de Piles, accompagné de quelques personnes de distinction, eut une conférence avec lui. Pendant leur pourparler, un escadron d'abord , puis deux autres , tous les trois détachés du corps d'armée qui stationnait à Aren, se présentèrent à la porte d'Aix et y trouvèrent des citoyens armés , disposés à leur disputer le passage. Ces escadrons, trop faibles pour engager la lutte , rebroussèrent chemin. Alors le comte de Caraman , à qui la cour avait prescrit de n'agir qu'avec une extrême prudence, en assurant l'exécution des lois et le maintien du bon ordre, déclara qu'il, entrerait seul à Marseille. La joie éclata dans la cité dès que cette résolution y fut connue , et Ton dressa à la hâte un arc de triomphe à la porte d'Aix. Les échevins et l'assesseur y reçurent le comte qui fit son entrée à cheval au milieu de la garde bourgeoise. Il établit à

(1) Toujours en Vannée 1789.

402 HISTOIRE Marseille son quartier-général et dans la citadelle Saint-Nicolas, où casernait le régiment de Vexin. = f ! i W\Ol

De Caraman , voulant réduire le conseil municipal à sa constitution ancienne , élimina les citoyens des diverses classes et les députés des corporations que cette assemblée s'était adjoint II cassa ensuite la garde bourgeoise et travailla à la formation d'une nouvelle milice , sur un plan qui fut généralement repoussé comme aristocratique. La plupart des volontaires ne voulurent pas reconnaître les capitaines, tous nommés par le conseil de ville dans la classe des nobles et des riches négocians,au mépris des autres classes de citoyens. L'ancienne garde n'avait pour marque distinct! ve qu'un pouf et une cocarde; on assigna un uniforme bleu à la nouvelle , mais elle ne put jamais se compléter, et les officiers plus nombreux que les soldats, se virent exposés à la haine publique.

Toutes les corporations demandaient avec une énergie voisine de la révolte le rétablissement du conseil municipal, tel qu' il s'était précédemment organisé par des adjonctions , et le comte de Caraman fut obligé de céder à ces vœux. Le 3o juillet, le conseil . ainsi réorganisé , déclara l'intendant de Latour auteur des calamités de la province, enjoignit à tous les corps administratifs et à tous les citoyens en particulier de rompre avec lui toute relation, et fit publier cette délibération à son de

trompe. Le lendemain un membre proposa la réforme delà garde bourgeoise, et la motion , chaleureusement appuyée par la très-grande majorité, fut violemment combattue par plusieurs capitaines de cette garde qui fesaient partie du conseil. L'un d eux osa même tirer l'épée contre un opinant. Au milieu du tumulte et des apostrophes les plus injurieuses , d'autres officiers du poste de l'Hôtel de Ville entrèrent dans la salle des délibérations , et la séance fut levée.

En ces circonstances le comte de Caraman , voulant donner une juste satisfaction au conseil municipal et au peuple , accorda la réforme demandée, et nomma une commission pour l'aider dans ce travail. lies officiers de la garde bourgeoise en furent exaspérés , d'autant que le bruit courut qu'on leur ferait défense de porter l'uniforme militaire dont ils étaient jaloux et fiers. Dans la nuit du 19 août, des agitateurs apposèrent des affiches au coin des principales rues pour exciter le peuple contre la garde bourgeoise et pour l'inviter à se rassembler le lendemain sur l'esplanade de la Tourrette. La garde, qui n'avait aucune habitude d'obéissance et de discipline, crut que son honneur lui commandait d'accepter le défi , prit les armes et courut à la Tourrette, où il n'y avait aucun attroupement hostile; seulement quelques hommes y travaillaient; on y voyait aussi des enfans et des curieux inoffensifs. Un officier ayant

404 HISTOIRE maltraité un des ouvriers on ne sait trop pour quelle cause, des huées se firent entendre. Aussitôt les premiers rangs delà garde bourgeoise, sans Tordre des chefs , firent feu sur les spectateurs dont le bruit de cette scène avait grossi le nombre. Quarante personnes forent blessées plus ou moins grièvement (i), et un boucher, nommé Garcin , qui venait joindre la garde bourgeoise dont il était l'un des brigadiers . tomba mort de trois coups de balle.

A la nouvelle de ce funeste événement le peuple de Marseille ne fut plus maître de son indignation, et il y eut un soulèvement général. La garde bourgeoise se dispersa. Les officiers , poursuivis par des bandes d'ouvriers exaspérés, de femmes en fureur, et même d'en fan s qui fesaientle triste apprentissage des discordes civiles, étaient partout accablés d'outrages et de coups. On leur arrachait les épaulettes, on leur déchirait l'habit, et plusieurs eurent la vie en péril. Une foule immense . traînant le cadavre de Garcin et demandant vengeance au comte de Caraman , vint assiéger la citadelle Saint-Nicolas, résidence de ce commandantgénéral. A l'entrée de la nuit, la multitude envahit la rue Noailles où demeurait l'échevin Laflèche. On force la maison de ce magistrat , on la dévaste entièrement, on brûle tous ses meubles. Le comte

(i) Deux d'entre elles moururent quelque* jour* après.

de Caraman se présente à cheval au milieu des mutins. 11 cherche en vain à les calmer par des paroles de persuasion et de bienveillance. Sa voix se perd au milieu des plus insultantes clameurs, et on le force même de descendre de cheval. Le commandant, plein de courage en ce moment critique, ordonne une dernière, fois aux perturbateurs de se disperser sous peine de l'être par la force , et des trompettes leur font sommation. Le désordre ne cessant pas, plusieurs escadrons de cavalerie et le régiment suisse d'Ernest qui fesaient partie du corps d'armée venu d'Aix et campé dans le voisi. nage, entrent au pas de charge dans la ville, fondent sur le rassemblement et s'emparent de quelques séditieux.

Un appareil de force militaire resta long-temps déployé, en imposa aux plus audacieux, et maintint la tranquillité publique, sans maintenir la paix dans les esprits toujours livrés à la discorde. Trois hommes d'énergie qui s'étaient feit connaître par toutes les passions d'une démocratie ardente et qui exerçaient beaucoup d'influence sur le peuple, Trophime Rebecquy, négociant, Orner (*ranet,fils d'un riche tonnelier ( i ) et Toussaint Pascal, droguiste , furent jetés dans les cachots de la citadelle Saint-Nicolas, comme instigateurs de.s

(i) Hehecquy el Granet furent plus lard envoyé* à la Convention p*r le département des fiouehet-du-Rhône.

derniers troubles, et Bournissac, prévôt-général des maréchaussées de Provence, instruisit leur procès. Cette instruction criminelle fut une nouvelle cause d'irritation populaire. On avait l'habitude de considérer le pouvoir comme un ennemi contre lequel tous les moyens de guerre étaient bons, et l'on honorait comme des martyrs ceux qu'il semblait persécuter.

La situation politique de Marseille fixait à juste titre l'attention du gouvernement, et d'André, conseiller au parlement d'Aix et député de cette ville à l'assemblée nationale, fut envoyé en Provence en qualité de commissaire pacificateur, à la charge par lui de s'entendre avec le commandant-général comte de Caraman , pour assurer le succès de sa mission conciliatrice. Ces deux fonctionnaires crurent qu'une nouvelle assemblée représentative de la commune de Marseille devait remplacer le conseil municipal renforcé, trop engagé dans les querelles qui avaient troublé la ville , pour qu'il pût travailler au bien public, au rétablissement de la concorde, et fournir à eux-mêmes un concours efficace. En conséquence, ils écartèrent du conseil municipal tous les membres adjoints qui y avaient été appelés, divisèrent la ville, les faubourgs et la banlieue en vingt-quatre quartiers, et convoquèrent le 6 octobre tous les chefs de famille âgés de vingtcinq ans, pour nommer trois représentais par quartier, chargés de renforcer le conseil muntci-

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pal ordinaire. Les élections se firent sous l'influence des passions hostiles au pouvoir , et cette assemblée fut moins traitable que la précédente. Le 3 1 du même mois, elle invita Bournissac à suspendre sa procédure prévôtale jusqu'à la promulgation du décret qui allait être rendu sur l'instruction criminelle. Bournissac ne répondit à cette invitation qu'en accablant de rigueurs les trois prisonniers de la citadelle Saint-Nicolas , jusqu'à ce qu'un décret de l'assemblée nationale , à la date du 8 décembre, lui eût enlevé la connaissance de cette affaire et l'eût renvoyée à la justice ordinaire, c'est-à-dire, à la sénéchaussée de Marseille.

Les mouvemens séditieux qui agitaient le royaume à cette époque éclatèrent à Toulon avec une violence inouïe. On venait de procéder dans toutes les communes à la formation de la garde nationale. Celle de Toulon était composée de douze cents hommes, et l état- major avait été choisi parmi les négocians, les bourgeois aisés et quelques nobles sans fortune. Les démocrates exaltés , mécontens de ces choix, demandèrent que la milice citoyenne fût réorganisée dans un sens populaire. L'autorité supérieure s'y opposa, et la municipalité organisa alors un comité permanent , qui, le i4 octobre 1789, prit une délibération par laquelle tous les citoyens étaient invités à arborer la cocarde tricolore.

Le i3 novembre, un officier de Dauphiué,

portant un vieux chapeau avec un ruban noir noué en forme de ganse , fut arrêté à la Porte-Vieille par le poste de la garde nationale qui l'accusait d'avoir arboré la cocarde noire. On maltraita cet Officier , et bien qu'il protestât contre toute intention coupable, on le conduisit en prison. Généraux de terre et de mer le réclamèrent vainement. Les militaires des deux armes en furent exaspérés. Les bas-officiers et soldats de la 0e et de la 7e division du corps royal des canonniers marins écrivirent à la municipalité et se plaignirent des exigences de la garde nationale; ils déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient pour maître que le roi , pour chefs que leurs officiers, et que jamais ils ne souffriraient qu'on manquât au respect qui leur était dû. Dès lors une lutte s'engagea entre la garde nationale, la municipalité et le comité permanent d'une part, et la marine de l'autre.

Le chef d'escadre d'Albert de Rioms, commandant-général de la marine, fut accusé par des malveillans de faife des préparatifs d'attaque à bord de l'amiral,au poste du petit-rang, àlapatachedu port, et de confectionner des cartouchesà pierrier et à espingole. On désignait le premier décembre comme le jour où devaient éclater l'incendie et le sac de la ville 5 on ajoutait qu'on n'attendait pour consommer cet horrible complot que l'arrivée de la garnison de Digne qui s'avançait, disait-on , à marches forcées, et qui, n'ayant pas paru, fut censée avoir reçu contre ordre à Mezcl.

D'Albert , voyant que quelques ouvriers de l'arsenal, qui étaient entrés dans la garde nationale, négligeaient , sous ce prétexte , le travail pour lequel ils étaient payés , jugea sagement que ces deux devoirs étaient incompatibles, et annonça en conséquence que les ouvriers qui préféreraient le service de la milice citoyenne ne seraient plus employés par l'administration maritime. A cette occasion , il congédia , le 3o novembre , deux maîtres d'équipage dont il avait à se plaindre depuis longtemps. Ces deux hommes allèrent porter plainte à Roubaud , maire de la ville, et une émeute fut publiquement annoncée pour le lendemain. En effet, le ier décembre , les ouvriers désertent en grand nombre leurs ateliers et se rassemblent tumultueusement. Le maire, accompagné d'une députation du conseil permanent et d'une populace furieuse, se dirige vers l'arsenal et s'arrête à la porte. D'Albert de Rioros, informé de son arrivée, l'invite à entrer. Le peuple s'y oppose, disant que ses magistrats ne doivent pas se mettre à la discrétion de leurs ennemis. Le maire demande alors un rendez-vous dans la ville, et le commandant-général indique son hôtel. Roubaud et son cortège s'y transportent. D'Albert ne tarde pas à s'y rendre lui-même, accompagné de tous les officiers de marine qui se trouvaient dans l'arsenal. La main sur la garde de l'épée, ils marchèrent au milieu des émeutiers qui ne cessaient de les huer et de les menacer.

Le maire et la députation du conseil permanent demandèrent à d'Albert la grâce des deux maîtres d'équipage, promettant qu'à cette condition tout rentrerait dans l'ordre. Le commandant-général hésita d'abord et fit sentir le danger de cet acte de faiblesse. Un des membres de la députation prit alors le maire par le bras, et lui dit * Mon- « sieur, retirons-nous; allons sauver la ville qui « est en danger. » Mais le maire continua d'insister auprès de d'Albert de Rioms, obtint la grâce des deux maîtres d'équipage, et la fit publier dans tous les quartiers.

En même temps d'Albert donna ordre de rassembler au champ de bataille cinquante canonniers sous les armes, commandés par de Broves, major de vaisseau. Quatre bandes d'émeuticrs débouchèrent soudain , et comme par enchantement, des quatre principales issues de la place. Le major de Broves fut insulté; on tenta même de lui arracher son épée, mais inutilement. 11 ordonna alors à sa troupe de porter les armes, et ne fut obéi que par le premier rang. La populace , prenant cet ordre pour le commandement de faire feu, redoubla de fureur. De Broves ne parvint qu'avec beaucoup de peine à rentrer chez le commandant-général, qui détacha sur le champ un de ses officiers à l'Hôtel de Ville pour demander la proclamation de la loi martiale. La mairie la lui refusa, et d'Albert commanda, pour défendre son hôtel, un piquet

de cinquante hommes du régiment de Bar rois. Dès que ce détachement fut arrivé, le major de la garde nationale représenta que la présence de la troupe de ligne ne ferait qu'augmenter la rage populaire, et qu'il répondait de tout. Sur cette assurance, d'Albert de Rioms consentit à renvoyer le piquet. Dès qu'il fut parti , de Saint-Julien , major de vaisseau, porteur d'un ordre du général , se vit attaqué par les séditieux dont l'effervescence allait toujours croissant. On répandait le bruit que la mairie et le conseil permanent étaient arrêtés, et que la garnison marchait de toutes parts pour fusiller le peuple. De Saint-Julien n'eut que le temps de se rallier aux soldats de la marine assemblés pour la garde du port. « J'espère, leur dit-il , que « vous ne laisserez pas assassiner un officier à « votre tête. » Ils lui répondirent qu'il n'avait rien à craindre. Néanmoins il fut aussitôt assailli par la populace , sans que ces soldats fissent aucun mouvement pour le secourir. On lui arrache son épée du fourreau. Accablé de coups de pierre et de crosse de fusil, il tombe couvert de sang. Donde et Vaquier, officiers de la garde nationale, lui font un rempart de leurs corps. En même temps, d'Albert de Rioms, à la tête d'une trentaine d'officiers, vole à son secours et l'entraîne à l'hôtel de la marine.

L'émeute devient alors générale. Le bruit court que de Bon ne val , major-général de la marine , a

commandé le feu , que l'ordre a été répété par de Broves , et que la troupe a refusé d'obéir. D'horribles cris de joie, des applaudisscmens frénétiques frappent long-temps les airs ; la populace demande qu'on lui livre les coupables ; la garde nationale fait cause commune avec elle , et l'hôtel est cerné. De Bonneval était appuyé sur la balustrade qui terminait alors la terrasse de cet hôtel. Il parlait avec Hubert et Durand , capitaines de la milice citoyenne. Un volontaire s'élance sur lui , le blesse au front d'un coup de sabre et lui coupe un des doigts de la main sur laquelle il avait la tête appuyée. Peu après, un coup de fusil part du milieu d'une compagnie de garde nationale. La balle brise les vitres du cabinet de d'Albert et s'enfonce dans le plancher.

A deux heures après midi , le calme semblait régner , et plusieurs officiers sortirent de l'hôtel pour quelques instans; mais lorsqu'ils se présentèrent pour rentrer, la garde nationale refusa la porte à la plupart d'entr'eux. A trois heures, les chefs de la révolte s'efforcèrent de ranimer l'exaspération populaire. Ils répétèrent que l'ordre de faire feu avait été donné , et que sans la résistance des soldats le peuple eût été massacré. Le tumulte, les mouvemens et les cris de la populace reprirent alors le même degré de violence. Un officier supérieur de la garde nationale vint dans ce moment demander le major de Broves pour le conduire au

palais de justice, promettant qu'il ne lui serait fait aucun mal. Le généreux de Braves , craignant de compromettre ses camarades par son refus , se livra aussitôt à la garde nationale, qui le conduisit au palais au milieu des vociférations les plus affreuses. Bientôt après , la députa tion du conseil permanent , accompagnée de Carpillet , commandant de la garnison, vint annoncer à d'Albert que le peuple était satisfait , qu'on allait faire rentrer la milice citoyenne à la réserve d'un détachement de cinquante hommes , que le général accepta en demandant qu'il y fut joint un piquet d'un pareil nombre d'hommes du second régiment de Barrois. La députation répondit qu'elle n'était pas autorisée à donner cette permission et qu'elle allait en référer au conseil permanent, qui l'accorderait sans doute. La garde nationale s y étant opposée, le major fit battre un ban devant chaque compagnie pour engager les volontaires à prendre sous leur sauvegarde l'hôtel du commandant et les officiers qui s'y trouvaient. La garde nationale ne lui répondit que par les plus violens murmures. Au même instant elle force les portes de l'hôtel , s'y précipite en désordre et se jette sur d'Albert de Rioms, de Bonneval , de Castellet , de Village et Broquier. On traîne ces officiers au palais comme des scélérats, à travers les outrages d'une vile populace. Coups de plat de sabre , de crosse de fusil et de pointe de bayonnette, coups de pieds mê-

me, rien ne leur est épargné. Le commandant-général, qui fut pendant vingt ans la terreur des Anglais et l'honneur de notre marine , a la pins large part dans ces lâches insultes, dans ce traitement ignominieux.

On arrive au palais de justice. D'Albert est d'abord conduit dans une chambre où il trouve du feu. Mais bientôt une partie de son escorte exige qu'on le fasse descendre au cachot, et une dispute s'élève sur ce point. « Mettez-moi où vous vou- « drez, dit fièrement le général , pourvu que je « ne vous voie plus. » On l'emmène au rez de chaussée dans un de ces réduits humides et infects réservés jusque là aux plus vils malfaiteurs , et on le laisse à côté d'un criminel qui depuis six mois attendait son jugement. Ses compagnons d'infortune sont également jetés dans des cachots affreux; mais le maire plus humain se transporte de suite au palais , rassure les prisonniers , et les l'ait mettre tous ensemble dans une chambre convenable.

Le peuple dont la rage n'était pas encore assouvie chercha long-temps Gautier , directeur des constructions, pour lui faire subir le même sort; mais ce fonctionnaire eut le bonheur de s'échapper après avoir couru les plus grands périls.

Quelques jours après, de Bonneval et de Castellet, blessés pendant l'émeute, furent transportés à l'hôpital de la marine , et des volontaires les y gardèrent à vue. D'Albert de Rioms, atteint de

douleurs rhumatismales et souffrant beaucoup d'un coup de crosse qu'il avait reçu entre les deux épaules, demanda au maire d'être aussi conduit à l'hôpital. La garde nationale , supposant que les détenus prétextent des maladies pour s'évader plus facilement, abandonne le champ de bataille où elle était rassemblée pour une revue, se porte en masse à l'hôpital , en arrache de Bonneval et de Castellet, et les ramène au palais de justice. On les y resserre plus étroitement et on les accable de vexations.

D'André, commissaire du roi en Provence, se rendit à Toulon en toute hâte. On décida à l'Hôtel de Ville qu'on nommerait sous sa présidence un comité de recherches composé de douze membres, et les procès verbaux furent adressés à l'assemblée nationale.

De Laroque , le plus ancien des capitaines de vaisseau, rédigea un mémoire qu'il adressa au comte de Caraman, qui avaittoujours son quartiergénéral à Marseille. En même temps, tous les officiers de marine de Toulon et des autres ports de France, tous ceux qui se trouvaient en congé à l'intérieur , adressèrent des demandes collectives au gouvernement pour obtenir la liberté des prisonniers détenus arbitrairement par la sédition triomphante.

Une le ttrede S'-Priest, m inistre de la maison du R oi, annonça officiellement à l'assemblée nationale les

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troubles tic Toulon, et Malouet (i) insista avec force sur la nécessité de faire rentrer dans Tordre cette ville importante; il demanda qu'il fût fait une éclatante réparation à d'Albert de Rioms, et proposa un projet de décret sur ces deux objets. L'abbé de Bonneval, frère de l'un des prisonniers, chercha à émouvoir la sensibilité de rassemblée : mais elle se contenta de charger son président il» supplier le roi de donner des ordres pour que les officiers emprisonnés fussent immédiatement élargis. C'était lui demander moins qu'il n'avait déjà fait, car il avait aussi ordonné de poursuivre les principaux auteurs de la révolte. Mais Louis XVI , dépouillé de son autorité absolue , n'exerçait pas toujours librement le pouvoir exécutif quela constitution nouvelle plaçait dans ses mains, et sa volonté, sans franchir les bornes légales, se voyait bien souvent atteinte d'impuissance.

Le conseil municipal de Toulon reçut le 12 décembre 17891a lettre de Saint-Priest, contenant l'ordre du roi de mettre en liberté les officiers de la marine retenus en prison. Le conseil s'assembla le même jour et eut l'audace de faire une déclaration dont voici la substance. « Considérant que « la lettre de M. de Saint-Priest ne porte pas l'em- « preinte légale de la volonté certaine du roi ; (pie

(1) Malouet, intendant de la Marine, à Toulon, était député d« ' seiu-cliaussér de Ri. >m pour le tiers-état.

o le sieur d'Albert et autres ont été arrêtés sur la « clameur publique, et que les circonstances n'ont « pas changé, les représentans de la commune « attendent la discussion de rassemblée nntio- « nale. »

Cette délibération, adressée à rassemblée avec quelques autres pièces, fut lue dans la séance du 17 décembre. Le rapport de l'affaire, continué au lendemain , ne fut repris que lorsqu'on eut reçu des nouvelles ultérieures de Toulon; elles n'arrivèrent que le ai et consistaient dans un procès verbal du conseil général de la commune, portant : « Que le décret de l'assemblée ayant été reçu à « Toulon dans la soirée du 14 , la garde nationale « s'était assemblée le lendemain à sept heures du « matin; que le conseil-général, précédé des trom- « pettes , avait publié le décret de l'assemblée na- « tionale et les ordres du roi, avec injonction aux « citoyens de n'apporter aucun obstacle à leur « exécution; que le peuple et les soldats ayant juré « soumission et respect , le conseil s'était trans- « porté au palais, avait mis en liberté les officiers a de la marine , et les avait reconduits à l'hôtel du « commandant, sans aucun mouvement de la part « du peuple. Qu'en retournant à l'Hôtel de Ville, « le conseil avait trouvé sur la place beaucoup de « personnes rassemblées ; qu'il leur avait enjoint « de retirer, et que l'attroupement s'était dis- « sipé;quele mémo j^ur officiers avaient fait

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« demander un passeport pour se rendre à Mar- « seille , et que le conseil le leur avait accordé. »

Apres avoir entendu la lecture de ce procès verbal l'assemblée nationale décréta que son président écrirait au conseil général de la commune de Toulon, pour lui annoncer qu elle était satisfaite de la manière dont il s'était conduit au sujet du décret sanctionné par le roi. Ne voulant pas ou n'osant pas ajouter le moindre mot de blâme sur les attentats qu'on avait commis contre des officiers honorables réduits à la nécessité d'abandonner leur service , elle rendit le décret suivant , à la date du 16 janvier 1790. « L'assemblée nationale, prête sumant favorablement des motifs qui ont animé « M. d'Albert de Rioms, les autres officiers de la « marine impliqués dans l'affaire, les officiers « municipaux et la garde nationale de Toulon* « déclare qu'il n'y a lieu à aucune inculpation. »

D'Albert et ses compagnons de captivité partirent en poste de Marseille pour Paris, et le 19 janvier ils adressèrent au roi une supplique pour lui demander justice. Les lettres écrites par le corps de la marine tout entier vinrent appuyer cette prière. Mais telle était alors la faiblesse d'un gouvernement débordé par les réformateurs, que M. de la Luzerne, ministre de la marine, écrivit, au nom du roi, aux officiers plaignans, une lettre pour leur annoncer combien sa majesté »™«it été personnellement tourbe* J© leur malheur et de

leur zèle pour son service. Telle fut la seule réparation qu'ils obtinrent.

Le a a décembre précédent , l'assemblée nationale avait adopté un projet conçu par Sieyes ^ et présenté par Thouret au nom d'un comité qui s'en était occupé sans relâche pendant deux mois, îl s'agissait de distribuer le royaumed'une manière plus égale et plus régulière, car aucune pensée d'harmonie gouvernementale n'avait présidé à la réunion des diverses provinces à la couronne de France. Cette réunion s'était faite à diverses époques, ici par droit de conquête, là par pure donation, ailleurs par alliance matrimoniale. Les provinces avaient en général une trop grande étendue, elles étaient d'ailleurs soumises à un régime trop indépendant de l'autorité centrale, qui devait être désormais plus libre dans ses mouvemens , plus rapide dans son action , pour prévenir l'isolement des diverses parties de l'état , en former un tout homogène , et maintenir sur toute la surface d'un vaste territoire une administration uniforme et hiérarchique. Le décret de l'assemblée nationale, sanctionné par le roi le 26 février 1790, divisa la France en quatre-vingt-trois départemens ; le département fut à son tour divisé en districts , et le district en cantons. Il y eut dans chaque département un conseil administratif composé de trentesix membres, et un directoire exécutif composé de cinq. Le district ftit organisé de même; il eut

un conseil et un directoire qui furent moins nombreux et qui relevèrent du conseil et du directeur» * supérieurs. Le canton , ordinairement composé de cinq ou six communes, fut une division électorale et non administrative. Les citoyens actifs (i) s'> réunirent pour nommer leurs députés et leurs magistrats, car tout, dans le nouveau plan, était soumis à l'élection ; mais celle-ci eut deux degrés. Les citoyens actifs du canton désignèrent des électeurs chargés de nommer les membres de l'assemblée nationale, les administrateurs du département, ceux du district et les juges des tribunaux. On établit un tribunal criminel pour tout le département, un tribunal civil pour chaque district, et une justice de paix pour chaque canton.

Cette division territoriale et même la base de ce régime administratif, n'ont pas changé au milieu de tant de vicissitudes politiques qui ont remué Je pays.

11 restait à régler l'organisation de la commune. On en confia l'administration à un conseil-général et à une municipalité composés de membres dont le nombre fut proportionné à la population communale. Les officiers municipaux furent nommés directement par le peuple et purent seuls requérir l'action de la force armée.

(i) Pour <**<re citoyen actif il fallait paver une contrîWïon équi valeute à trois journiV» Af travail (-f A. 3a c).

DE PROVENCE. 121 Les trois départeraens des Bouches-du-Rhône, du Var et des Basses-Alpes remplacèrent la province de Provence. Les Bouches-du-Rhône eurent sept districts : Aix , Arles , Marseille » Tarascon, Apt, Salon et Orange; le Var, neuf districts : Toulon , Hyères, Sain t-Maximin, Brignoles, Barjots, Fréjus , Draguignan , Grasse et Saint-Paul de Vence ; les Basses- Alpes , cinq : Forcalquier , Sisteron, Digne, Ca Stella ne et Barcel on nette.

Ce vaste système d'élection qui organisait la souveraineté du peuple et fesait concourir tous les citoyens français au libre choix de leurs magistrats, reçut partout une exécution paisible , et les troubles qui désolèrent Marseille à cette époque eurent une autre cause. Cette ville était placée sous la loi martiale depuis le 19 août 1789, c'est-àdire, depuis l'entrée des troupes après le meurtre du boucher Garcin et le pillage de la maison de Téchevin Laflèche ; mais la force brutale était bien loin de dominer , car un grand nombre de soldats et même de sous-officiers fraternisaient avec le peuple, témoignaient leurs sympathies pour les idées démocratiques, et les liens de la discipline militaire étaient ainsi relâchés. Le ao mars 1790 , le marquis d'Ambert, colonel du régiment royal marine, s'étant présenté à la porte d'Aix à son arrivée d'Avignon , le factionnaire de la garde nationale lui demanda son nom et son passe- port. « Qui ètes-vous pour me faire celte demande, dit

« vivement d'Ambert? Garde national, répond la « sentinelle, et j'exécute ma consigne. — Qu'est- « ce que cette garde? Je ne la connais pas, reprend « le colonel , et en même temps il ordonne à son « cocher d'avancer. — A quoi le soldat citoyen réplique : « Vous voyez cependant que je suis en « faction; j'ai le pouf qui distingue la garde na- « tionale de Marseille. — Le capitaine du poste arrive sur ces entrefaites, décline son grade et dit à l'étranger qu'il aurait dû se nommer au Heu de se mettre en colère. « Vous, capitaine! s'écrie « d'Ambert. Vous n'avez point d'uniforme. Avec « votre redingote, votre habit gris et vos plumes, « je ne vous connais pas. » Et de suite le colonel appela le sergent du poste de la troupe de ligne qui fesait partie de son régiment (i), et lui ordonna d'amener ses soldats. En même temps portant la main sur la poitrine du capitaine: <r Si vous « voulez la guerre , dit-il, vous l'aurez. Je vous « attends demain à la plaine Saint-Michel. Une « seule compagnie me suffira pour mettre en « fuite toute cette canaille. Allez, allez le dire à « votre maire et à votre municipalité. » Le capitaine de la garde nationale, ayant appris d'un soldat du marquis d'Ambert le nom de ce colonel, dressa son procès verbal et bientôt toute la ville

(ï) Il y avait deux corp> de garde à la porte d'Ai* * 'Yln occupe par la garde nationalo, l'autre p«n la troupe de ligne.

en rumeur demanda vengeance. Le lendemain les sous-officiers de royal-marine se rendirent auprès de la municipalité et lui déclarèrent qu'ils ne violeraient jamais leur serment civique. Quelques instans après, d'Ambert accompagné de quelques officiers de son régiment et de Greling, commandant-général de la garde nationale de Marseille , entra dans l'Hôtel de Ville pour faire des excuses au conseil municipal et pour se mettre sous sa sauvegarde, en se constituant prisonnier. Un attroupement considérable l'avait suivi en le chargeant d'imprécations. La multitude irritée demandait sa téte et devenait toujours plus menaçante. L'avocat Lejourdan, procureur de la commune, descendit alors de l'Hôtel de Ville pour arrêter ce débordement. Confondu dans la foule, il s'efforçait en vain d'élever la voix, lorsqu'un jeune sousofficier de royal-marine, voyant l'impuissance où il était de se faire entendre, l'éleva dans ses bras et lui servit ainsi de tribune aux harangues. Lejourdan fit une courte mais énergique allocution ; il déclara que d'Ambert resterait prisonnier jusqu'à ce que l'assemblée nationale eût statué sur son sort, et parvint à calmer la vengeance du peuple. Le sous-officier était Bernadote, guerrier privilégié que la fortune des armes et le flot des révolutions devaient porter sur le trône de Gustave- Adolphe et de Charles XII.

Un décret de rassemblée nationale renvoya

devant la sénéchaussée de Marseille l'affaire du colonel d'Atnbert, et le 9 avril, Chomel, lieutenantcriminel , lui accorda la liberté provisoire. Le peuple en fut exaspéré, et ce magistrat, effrayé de ses démonstrations menaçantes, se hâta de prendre la fuite.

Il semble que le calme aurait dù régner à Marseille , car il n'y avait plus aucun sujet d'irritation raisonnable. Le prévôt Bournissac venait d'être dépossédé de la procédure contre Rebecquy, Granet et Pascal, et ces trois patriotes avaient été portés en triomphe par dix-huit cents gardes nationaux. Les troupes de ligne étaient sorties de la ville à la demande de Mirabeau; il ne restait que le régiment de Vexin en garnison dans les forts. Un club s'établissait sous le titre Rassemblée patriotique des amis de la constitution. Que voulait-on de plus ?Les mécontens n'avaient-ils pas reçu une réparation suffisante? Les défenseurs du peuple navaient-ils pas assez de garanties ? Le pouvoir n'ètait-il pas assez affaibli, et la liberté n'était-elle pas assez forte ?

Mais non, il était dit que cette liberté sainte, dont le réveil avait fait palpiter tant de cœurs généreux , irait un moment se perdre profanée au milieu de toutes les exagérations et de toutes les extravagances humaines. Les sentimens les plus nobles avaient donné le signal de la révolution la plus juste et la plus glorieuse qui fut jamais, et

maintenant le tour des passions mauvaises était venu. Dans la nuit du 29 au 3o avril (1), cinquante individus , la plupart de la classe ouvrière, se placèrent en embuscade auprès du fort de Notre-Dame-de-la-Garde, après s'être divisés en deux détachemens. A cinq heures du matin , lorsqu'on baissa le pont-levis, ils se précipitèrent dans le fort, en désarmèrent la faible garnison et arborèrent sur le donjon un drapeau tricolor portant ces mots : La Liberté ou la Mort. Quelques heures après, la ville entière était en mouvement; la générale battait dans les quartiers ; les citoyens couraient aux armes. On disait que l'œuvre était trop bien commencée pour ne pas la 6nir , et Ton voulait aussi s'emparer de la citadelle Saint-Nicolas et du fort SaintJean. Tout le monde était d'accord pour l'exécution de cette entreprise, le peuple, la garde nationale et la municipalité. Les habitans de la campagne entrèrent armés dans la ville, et une foule immense vint assiéger la citadelle. De Laroque, qui en était commandant, se préparait à la défendre, et il pouvait en résulter de grands malheurs. Le temps pressait, et la multitude impatiente, ne prenant conseil que de son ardeur, allait monter à l'assaut, lorsque le conseil-général de la commune se présenta chez le commandant et l'invita à capituler, pour éviter les maux de la

(1) Toujours en l'année J7U0.

guerre civile. De Laroque se trouvait dans une position difficile; il n'attendait aucun secours, et il avait à concilier ses devoirs militaires avec la crainte d'être responsable du sang français qui pouvait se verser. Cette dernière considération l'emporta chez lui , et il signa sans difficulté une capitulation qui d'ailleurs n'entachait pas son honneur. Cette capitulation portait que la garde nationale garderait la citadelle concurremment avec le régiment de Vexin, dans la proportion d'un garde national sur trois soldats; ce qui fut aussitôt exécuté. Le conseil-général de la commune se dirigea ensuite vers le fort Saint-Jean , placé sous le commandement d'un officier supérieur nommé Calvet. Ce fort était aussi assiégé par le peuple, et (Calvet, après avoir consulté son conseil de guerre, accepta, contre l'opinion du major de Bausset, les articles d'une capitulation semblable à celle que le commandant de la citadelle Saint-Nicolas venait de signer. On sut de suite dans la ville que de Bausset avait été d'avis de défendre le fort, et cet officier fut dès lors exposé à tous les traits delà vengeance populaire. Le lendemain ier mai, des difficultés s'élevèrent pour la remise des armes et on répandit le faux bruit que le major voulait faire sauter le fort en mettaut le feu à la poudrière. La ville fut en proie à l'agitation la plus violente; la générale battit encore; la garde iwicionale prit les armes et le peuple s© leva en masse.

La municipalité entre dans le fort et enlève tous les fusils qu'elle y trouve au nombre de trois mille. La multitude y était aussi entrée pour assouvir sa rage sur le major de Bausset. Cet officier se met à la hâte un habit bourgeois , échappe à ceux qui le poursuivent et court se réfugier dans les bureaux de l'intendance sanitaire. Obligé d'en sortir, il se précipite dans une boutique voisine qui était celle d'un perruquier nommé Mangin, lequel en ferme aussitôt la porte et fait d'inutiles efforts pour sauver l'infortuné placé sous sa protection. La porte ébranlée vole en éclats, la boutique est envahie, et le major tombe sous les coups de sabre et de bayonnette. Son neveu le comte de Bausset , chanoine de Saint- Victor et conseiller municipal, accourt à sa défense avec un autre membre de la municipalité. Mais il arrive trop tard et tombe en défaillance à la vue du plus affreux de tous les spectacles. Les uns dansaient autour du cadavre de son oncle; d'autres le foulaient aux pieds. Sa tête placée au bout d'une pique fut portée en triomphe. Des femmes lui arrachèrent les parties sexuelles , les placèrent aussi au bout d'une pique , et les promenèrent dans la ville. Elles s'arrêtèrent avec leur horrible trophée à la rue du Vieux Concert devant la maison d'une dame qui passait pour être la maîtresse du malheureux major, et y chantèrent un De Profundis d'un ton infemalement ironique.

l'eu de jours après , les prisonniers accusés du pillage de la maison Laflèche firent une tentative d'évasion que réprima soudain la garde nationale; niais la populace demanda à grands cris leur mise en liberté, et Ton vit , dans cette émeute, des femmes qui s'abandonnaient aux transports convulsifs d'une rage bruyante. Martin, dit le juste, maire de Marseille , fit arborer le drapeau rouge au palais de justice; on somma les perturbateurs de se disperser , et force resta à la loi.

En même temps on reçut par un courrier extraordinaire une lettre du ministre Saint-Priest, avec un décret de l'assemblée nationale et un ordre du roi portant que la milice citoyenne évacuerait les forts. Aussitôt les esprits s'échauffent ; un mouvement général éclate. A la citadelle ! criet-on partout. Patriotes, à la citadelle! tombe , tombe ce monument du despotisme! et lesouvriers abandonnent leurs travaux , et des rassemblemens se forment dans tous les quartiers. Une foule immense se précipite dans la citadelle Saint-Nicolas et commence la démolition du donjon (i). La municipalité, suivie d'un détachement de la garde nationale , se rend à la citadelle et ordonne à la foule d'en sortir. Cet ordre fut exécuté, mais non pas sans murmure , et pendant que le corps municipal retournait à l'Hôtel de Ville, la multi-

(i) Le 17 mai.

tudeenvahitde nouveau la citadelle et recommença son œuvre de démolition. Alors la municipalité convoqua le conseil général de la commune pour délibérer sur ce qu'il fallait faire dans ces circonstances difficiles.

Toutes les assemblées politiques et temporaires font nécessairement des concessions à l'opinion publique dont elles sont les organes , et le conseilgénéral de Marseille cédait à cet esprit tyrannique de démocratie dissolvante qui avait présidé à sa nomination. D'ailleurs ce conseil dominé par les événemens ne pouvait pas déployer la force publique contre les citoyens , puisque les citoyens la formaient eux-mêmes dans les rangs de la garde nationale. L'élan était général ; on ne pouvait pas l'arrêter , mais on pouvait lui tracer des limites , et c'est ce que fit le conseil général delà commune de Marseille. Il ordonna que l'on démolirait seulement les batteries qui menaçaient la ville et nomma quatre commissaires de surveillance.

Dès le 11 mai, d'André, parlant avec émotion mais aussi avec courage , avait fait à rassemblée nationale le tableau des désordres qui affligeaient Marseille. Il y eut une longue discussion dans laquelle furent successivement entendus le duc de la Rochefoucauld , Lafayette , le comte de Mirabeau et le vicomte son frère, de Menou , les deux Lameth , le comte de Virieu , Malouet et Barnave. L'assemblée ordonna que Marseille enverrait deux

députés à sa barre pour donner des explications touchant la possession des forts et le meurtre du major de Bausset. En même temps elle chargea son président de se retirer vers le roi pour le remercier des mesures qu'il avait prises. Dans la séance du i~j mai l'assemblée décréta que la démolition des forts serait suspendue sur le champ. Le 29, Bremond-Julien et un autre citoyen , députés extraordinaires de la commune de Marseille, parurent à la barre : Bremond-Julien chercha à justifier ses compatriotes, le côté gauche l'applaudit, et Ton ordonna le renvoi de l'affaire à la commission des rapports.

Le décret du 27 mai arriva à Marseille le Ier juin, et la municipalité, sur la réquisition du procureur de la commune, se fit escorter par deux bataillons de la garde nationale et le proclama dans les principales rues. Elle entra ensuite dans la citadelle, somma les démolisseurs de se disperser, et ceux-ci obéirent sans résistance.

Le mouvement et les démonstrations plaisent toujours à ceux qui font l'essai de leur pouvoir naissant. Le conseil municipal de Marseille avait invité les principales communes des trois départemens compris dans l'ancienne Provence à envoyer des députés à Brignoles pour y jurer un pacte d'alliance fédérative et le maintien des lois nouvelles. Deux cent vingt députés composèrent cette assemblée qui tint sa première séance le 16 mai, dans

l'église des cordeliers , sous la présidence de Maurin , maire d'Arles. Tout y fut dirigé par l'influence et par les lumières de Lejourdan , représentant de la commune de Marseille. On promit fidélité à tous les principes d'affranchissement politique , d'égalité fraternelle etde bonheur public, obéissance aux décrets de l'assemblée nationale et à la constitution du royaume. On abdiqua de nouveau tous les privilèges et tous les titres contre lesquels protestaient la nature, l'intelligence humaine et l'intérêt social. L'assemblée, après avoir donné un libre cours à tous ces sentimens de patriotisme exalté auxquels se mêlaient toutes les déclamations en usage à cette époque , se sépara le ao mai.

Le 1 4 juillet , on célébra dans la France entière, au milieu de toutes les émotions d'une joie malheureusement passagère, l'anniversaire de la prise de la Bastille et la fête pompeuse de la première fédération. A Marseille, Aix , Arles, Toulon, et dans les autres villes de Provence, cette solennité nationale ne fut signalée que par des scènes de grandeur imposante qui semblaient endormir les haines et confondre toutes les pensées dans l'amour du bien public. Draguignan fut la seule commune où il y eut quelques désordres. Chacun s'était empressé de prêter le serment civique entre les mains du maire, et tous les yeux étaient fixés sur ce magistrat lorsqu'on s'aperçut qu'il ne l'avait pas prêté lui même. Aussitôt un volontaire

432 HISTOIRE sort des rangs de la garde nationale et le somme de prononcer le serment. Le maire s'y refuse avec obstination; la foule se presse autour de lui, des cris à la lanterne se font entendre , et un soldat se disposait à lui fendre la tête d'un coup de sabre, lorsque Laroque , lieutenant-colonel du régiment de Bourgogne, arrêta son bras. Les clameurs redoublent alors, et la multitude exige que le maire prête le serment; mais il s'y refuse encore, et quelques officiers supérieurs ne parviennent à le garantir de la fureur du peuple qu'en lui saisissant le bras et en l'élevant malgré lui. Le maire, à travers la foule qui le huait , se rendit à l'Hôtel de Ville où il se démit de sa place, et le secrétaire de la commune vint aussitôt lire cette démission au peuple qui se retira satisfait.

A cette époque, il y avait à Marseille un homme que le vent de la faveur populaire avait poussé au faite des honneurs civiques. Il ne devait pas cet avantage à ses talens, à ses vertus, ni à sa fortune, car tout cela n'abondait pas chez lui; mais il fut puissamment aidé par son caractère plein de hardiesse et de résolution , par son amour de la renommée et du pouvoir, par son esprit d'intrigue, par sa rare activité, par sa force et son adresse dans le maniement des armes. La protection de Mi* rabeau et de quelques autres personnages influens fit le reste. On l'appelait Jean-François Lieufcmd , et il était marchand mercier. H avait trouvé le

moyen d'entrer au conseil municipal , et il obtint le commandement général de la garde nationale lorsque de Greling s'en fut démis , après l'assassinat du major de Bausset. Mais bientôt son orgueil et ses caprices despotiques soulevèrent contre lui de nombreuses inimitiés, et Forage gronda sur sa tète.

Au club des amis de la constitution Lieutaud fut dénoncé comme un ennemi du bien public, et l'on y proposa de renouveler tous les grades dans la garde nationale, pour le dépouiller du commandement général. Lieutaud, impatient de venger cet outrage, ameuta des sicaires contre l'assemblée, et le 17 août quelques-uns de ses membres couru* rent le risque d'être égorgés. On commença une procédure à la suite de laquelle le commandant* général fut assigné pour être ouï. Dès-lors l'arrogance de Lieutaud ne connut plus de bornes, et au lieu de comparaître devant le magistrat instructeur, il menaça d'assembler ses bataillons et de confier le soin de sa vengeance à la force brutale. C'en était vraiment trop, et ceux qui jusqu'alors n'avaient pas pris parti contre lui furent les premiers à s'indigner. On l'accusa de désobéir à la justice, de violer les lois du pays, d'opprimer la liberté publique et d'aspirer à une sorte de dictature militaire. Le conseil général de la commune arrêta que les sections (1) délibéreraient sur la

(1) Marseille et sa banlieue avaient été divisée» en 3a quartiers ou sections pour les opérations électorales. Il y avait a4 sections dans

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