IV
conduite de ce chef audacieux. Les sections le destituèrent , et Cabrol-Moncoussou , président du club , fut nommé à sa place. Ce nouveau chef de l'armée marseillaise était recommandable par son patriotisme et par ses vertus, mais comme i\ ne connaissait pas Fart militaire, on lui adjoignit, pour le diriger dans son commandement, un ancien officier fort estimé , nommé dHilabre-Chamvert. . oij
Lieutaud avait dans plusieurs sections une minorité qui le défendait chaudement et à la tète de laquelle on remarquait Je procureur Arnaud. Quelques amis le soutenaient aussi dans le directoire du département et dans celui du district. Bremond- Julien, procureur-syndic auprès de ce dernier dU rectoire, et le littérateur Esménard l'appuyaient à leur tour dans une feuille qu'ils rédigeaient et qui avait pour titre : V Observateur Marseillais , journal patriotique. Leur collaborateur Barbaroux venait de rompre avec eux. Ce jeune avocat qui plus tard devait jouer un grand rôle à la convention nationale parmi les chefs de la brillante et malheureuse Gironde, s'était l'un des premiers levé contre Lieutaud. II y eut un redoublement d'intrigues et de querelles; la ville entière en était troublée, et toutes les passions de ces hommes ardens se consumaient déjà en luttes intestines. .1 }. ufrnx
la ville et 8 à la Campagne. Chaque section avait un bataillon de garde nationale.
La ville de Toulon n'était pas plus tranquille. De Glandevès, successeur d'Albert de Rioms au commandement de la marine, avait cru pouvoir ramener à lui tous les mécontens par ses prévenances, ses sacrifices et ses manières populaires ; mais une expérience cruelle vint bientôt le détromper. On abusait des concessions ; on s'irritait des plus justes refus. Monier de Castellet, chef d'escadre, habitait une maison de campagne dans la vallée de Dardennes. Une bande d'anarchistes s'y transporta le n août 1790, s'empara de cet officier-général, le traîna à Toulon , l'accabla de coups , le couvrit de blessures , et le fit passer sous une potence placée à la porte du cimetière de l'ouest. Richard, maire de la ville, courut à son secours et lui sauva la vie au péril de la sienne, en l'arrachant des mains de ces furieux. Il fut aidé • courageusement par les grenadiers Jancel et Abrachi , du régiment de Barrois , par le grenadier Castinel et le fusilier Bucherot, du régiment de Dauphiné, par le caporal Bernard et le soldat Camarat, du corps royal de la marine. A la nouvelle de cet attentat , le directoire du département du Yar , siégeant à Toulon et composé des hommes les plus honorables, réclama l'appui des commandans des forces de terre et de mer pour maintenir la tranquillité publique. La générale fut battue; la garde nationale se mit en mouvement et se joignit aux troupes de ligne. La municipalité , invitée à se
transporter auprès du directoire, y envoya deux de ses membres chargés de rendre compte des mesures qui avaient été prises pour dissiper les perturbateurs. L'ordre fut bientôt rétabli , grâce au concours de tous les fonctionnaires. Le directoire du département donna des témoignages de satisfaction à la municipalité pour sa conduite en cette circonstance; il décerna des éloges particuliers au maire et à Félix Tournier, conseiller municipal , qui s'était porté sur les lieux au moment de la plus grande fermentation et n'avait rien négligé pour assurer l'exécution des lois. U vota aussi des remercîmens à la garde nationale et à la garnison, et délivra une médaille d'argent aux six militaires que je viens de nommer. La remise leur en fut faite par le président du directoire, le a5 août, jour de la Saint-Louis, au milieu delà solennité la plus grande.
Les nouvelles institutions régnaient sans obstacle dans toute l'étendue du royaume. Seulement l'organisation judiciaire , décrétée en principe , n'était pas complète dans l'exécution , car les parlemens étaient encore debout, représentés par leurs chambres des vacations, ces anciennes compagnies souveraines étant indéfiniment en vacance depuis le 3 novembre 1789, par décret de l'assemblée nationale. Depuis l'existence de cette assemblée, toutes les fonctions politiques des parlemens se réduisaient à enregistrer
les actes législatifs auxquels le roi attachait sa sanction. L'arrêt était porté contre eux, et ils allaient tomber sans combat et sans bruit , non pas devant la haine du peuple , mais devant son indifférence , car la haine publique ne s'acharne pas d'ordinaire sur les choses mourantes d'engourdissement et de faiblesse. Ccst à la force qu'elle lance ses traits. Le parlement d'Aix , entraîné par l'empire des circonstances, avait chargé depuis longtemps le conseiller d'André de présenter à l'assemblée nationale son adhésion au nouvel ordre de choses. Ce n'était pas là de sa part un acte de conviction indépendante , mais de servile flatterie qui devait être en pure perte. Personne ne lui eût fait le reproche de conserver, en expirant, un silence plein de dignité, car qui peut exiger que des hommes habitués à la jouissance de tous les avantages politiques et sociaux, se lèvent pour bénir la main qui les dépouille ?
Le 27 septembre 1790, la chambre des vacations du parlement d'Aix , présidée par de Cabre , tint sa dernière séance. L'ancien assesseur Pascalis , * entouré de ses collègues d'Alphéran et Dubreuil , et de dix jeunes avocats , vint se présenter à la barre et prononça cette courte harangue :
« Messieurs, les édits du 8 mai 1788 me for- « cèrent , comme administrateur du pays , de « consigner dans vos registres les réclamations * d'un peuple jaloux de sa constitution et de sa « liberté, idolâtre des vertus de son roi.
« Dans des circonstances plus désastreuses je « viens remplir un ministère non moins inipo- * sant , et, au nom d'un ordre qui s'honorera a toujours de seconder vos efforts pour le main- « tien des droits du pays, déposer dans votre « sein les alarmes des bons citoyens.
« Si le peuple , dont la tête exaltée par des pré- « rogatives dont il ne connait pas le danger et « dont le cœur est corrompu par les idées répu- « blicaines, souscrit au renversement de la moa narchie , à l'anéantisse ment de notre const i t u- « tion , à la destruction de toutes les institutions « politiques; s'il applaudit à la proscription de « votre chef, à la dispersion de la magistrature « qui veille sans cesse pour son bonheur , et à Tact narchie qui exerce déjà ses ravages; si, dans « l'excès de son aveuglement, il provoqua les ca- « lamitésde toute espèce qui l'assiègent, plaignons « ses erreurs, gémissons sur le délire qui l'agite , « et craignons qu'il ne se charge lui-même un « jour de sa vengeance.
a Le temps viendra où , le prestige dissipé par « l'excès des maux qu'il aura produits , nos conte citoyens , rendus à leur sentimens naturels de « fidélité , de franchise et de loyauté , béniront « une constitution (i) applaudie parles publiasse tes, l'égide de la liberté sociale, le garant de la « félicité publique.
(i) La Constitution provençale.
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« Tels sont, Messieurs, les vœux dont vous fait « aujourd'hui l'hommage un ordre non moins cé- « lèbre par ses talens que par ses vertus , qui sut « mériter l'estime des différens barreaux du royau- « me et conserver la vôtre; qui mit toujours sa « gloire à partager vos travaux et vos disgrâces; « qui n'eut d'autre récompense que celle de veiller « plus spécialement au maintien delà constitution « et au soulagement du peuple; et qui , décidé à « s'ensevelir avec la magistrature, veut vivre et u mourir en citoyen provençal, bon et fidèle su- « jet du comte de Provence, roi de France. Le président de Cabre répondit à Pascalis : « La chambre, dans les circonstances difficiles « où elle se trouve, ne croit pouvoir mieux vous « témoigner sa sensibilité , qu'en ordonnant que « votre discours et le nom des avocats présens à « l'audience soient inscrits dans les registres, pour « servir de monument de votre fidélité au roi et a de votre attachement à la constitution du « pays. »
Bernard, syndic de la communauté des procureurs, déclara au nom de son corps donner son adhésion aux sentimens dont Pascalis s'était rendu l'organe, et telle fut la séance par laquelle le parlement d'Aix termina son existence de trois siècles (i). Le courageux discours de Pascalis lui
(i) Le parlement de Provence fut institue parédit de Louis XII , à la date de juillet 1601, et confirmé par un autre édit de i5oa. Voy. le tom. m, pag. 1 14 et suivantes.
coûta la vie. Cet honorable et savant avocat , jeté en prison le i a décembre, en fut tiré le 1 4 au matin par une bande de terroristes qui le traîna jusqu'au milieu du Cours où elle le pendit à un arbre. L'infortuné méritait une autre fin. Il ne devait pas périr comme l'ennemi du peuple, celui qui en fut sans cesse le défenseur désintéressé, celui qui éleva une voix éloquente et pure contre des prétentions injustes et des privilèges oppresseurs. Son seul tort fut de croire que les anciennes institutions provençales suffisaient aux besoins de l'époque et au bonheur du pays. Nous ne pouvons approuver ses plaintes imprudentes contre le régime nouveau et ses protestations inutiles contre la puissance des faits. Nous le trouvons un peu trop citoyen provençal et pas assez citoyen français; mais nous n'avons pas la force de pousser plus loin notre blâme, car nous aimons à reconnaître que ses illusions étaient généreuses, que ses erreurs étaient de bonne foi , et qu'il eut dans toutes les circonstances le courage de son opinion. Ce culte du passé est quelquefois la passion des a mes les plus belles. Il a des droits à notre respect quand il s'allie , comme chez Pascal is , à une conviction profonde, à un patriotisme éprouvé et à de mémorables services.
Ici finit la Provence. Le 4 août 1789, elle avait vu sa constitution politique entraînée par la chute de toutes les franchises locales et de tous les privi-
léges provinciaux. Le décret du 16 février 1 790 touchant la division du royaume en départemens lui enleva son nom et son unité territoriale. Quelques mois après, le nouveau régime judiciaire lui fit perdre son tribunal suprême et régulateur , le gardien de ses lois et de ses coutumes antiques. Dès lors sa nationalité s'éteignit , son rôle dans l'histoire se trouva terminé et tout fut accompli pour elle.