CHAPITRE XXX
Sâtoidoo poUdqae de Marseille. — Esprit d'égalité et de turbulence. — Le Règlement du Sort, -— Le Roi nonme d'office les Consuls. — Ceux-ci mécontentent les citoyens. — TiioselleSy chef de parti. — »Uoe première émeute est apaisée. — Bientôt une insurrection générale éclate et les mécontens triomphent. — Louis XIT se dispose à réduire Marseille^ et plusieurs ngftables sont mandés^à la Cour.—» Le duc de Merooour, gouverneur de Pl*0¥eQee» ^t son entrée à Marseille. — • Nouyeauz désordres. — Entrée de Louis XIY en Provence. — Un corps de troupes prend possession de Marseille. — Diverses punitions infligées à cette ville. -«Le Roi y entre par la brèche.-* Suppression du consulat— Le Roi , en sortant de Provence , se rend à Orange , s'en empare et en fait démolir les fortificatiom.
jyLARSEiLLE, graoe à la constante bienveillanoe des rois de France, et à l'actif développement de ses franchises municipales , avait acquis , vers le milieu du dix-septième siècle , autant d'indépendance véritable qu'elle pouvait raisonnablement en attendre d'un gouvernement monarchique , et se trouvait sans contredit plus heureuse qu'dle ne l'eût
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été 80U& uo régime répiibUçaiD* La liberté absolue ^Ds la puissance est souvent un don bien funeste. Cette ville célèbre ^ livrée à elle-même, aurait prA» sente le spectacle de la faiblesse et de l'isolement. Qui eût garanti sa nationalité précaire? Qui eût donné des gages à son avenir incertain? Quel eût été le guide de ses destinées orageuses ? Qui eût soutenu sur les mers Thonneur de son pavillon ? Bien qu'elle eût conservé ses mœurs républicaines, elle a^it dit un éternel adieu au génie de la repu- Uique. Le monde avait changé de physionomie autour d'elle. Les intérêts nationaux n'étaient plus les mêmes. Il y avait en circulation d'autres idées, d'autres systèmes. On ne voyait ni les individualités des jours antiques , ni le morcellement provincial du moyen âge, et les petits peuples s'étaient fondus dans de grandes agglomérations sociale% Enfin tout était différent, parla raison qui veut que les choses anciennes tombent pour £aiire place à des choses nouvelles. A d'autres temps il allait d'autres lois. Quelle figure Marseille eût-elle faite , quel rôle eût-elle joué, en concurrence avec les grandes puissances maritimes et à côté des vastes monarchies qui couvrent la vieille Europe? Mais , soumise au pouvoir des rois de France , elle plaçait sous lepr sauveg^e sa marine marchande, se^ intérêts commerciaux, ses ressources industrielles. Ainsi rien ne troublait sa brillante existence, rien n'arrêtait le cours de ses longues prospérités.
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On avait toujours vu dans les coeurs marseillais un immense besoin d'égalité politique, et œ besoin ttvait alors plus vif, plus puissant que jamais. Par^ tout ailleurs , et notamment à Aix , les nobles se montraient pleins d'orgueil et, de morgue. Us se tenaient sans cesse à distance du peuple.  Marseille ils s'en approchaient. Il est vrai que quelques fisimilles patriciennes y jouissaient d'une grande influence. Mais c'était l'inévitable et légitime influence des richesses, de l'instruction, des élégantes manières , et souvent de la bienfaisance. On n'eut pas souffert patiemment un autre genre de supé* riorité. Les richesses de la plupart de ces fiimilles n'excitaient même aucune envie, parce qu'elles étaient le fruit du commerce et du travail, et parce que d'ailleurs rien ne gênait la libre concurrence. Dans une ville où les plus riches ont toujours été les plus nobles, il y avait des avantages de position comme il s'en trouve partout où les hommes se réunissent ; mais il n'y avait point de privilèges de naissance, de ces privilèges odieux qui offensent h nature, révoltent la raison, soulèvent tous les cœurs bien fiiits.
Tous les hommes considérables de la ^té plaçaient leurs jouissances dans la possession des charges municipales , et surtout du chaperon consulaire. Aussi , que de cabales dans les Sections f que d'intrigues en mouvement ! que de passions mises enjeu! que de rivalités en présence! Dans
les républiques anciennes j les comices n^éttieiit pas plus tumultueux^ la lutte n'était pas plus ardente. En tout temps , en tout lieu , en toute circonstance, ainsi sont faits les hommes , quand Tambition les poiW(e , quand la vanité lès dirige; ils déploient autant d'énergie sur un théâtre obs* cur que sur une scène éclatante.
Depuis long-temps les bons esprits de Marseille manifestaient le désir d'arrêter le cours des désordres qui a£Qigeaientla ville à l'époque des élections. Pour détruire le mal dans sa source ^ il fiilbit modifier le règlement électoral. Les bommçs ûe pou* vaut changer , il fallait changer l'instrument de leurs passions turbulentes. En iG5a , les consuls d'Âiglun y de Gastines, Gonsolin, et Fassesseur Jean de Riquetti s'adjoignirent dik-sept notables pour combiner un nouveau système d'élection qui coâciliât les droits d'une cité libre et le maintien du bon ordre. Après un mûr examen, cette commission proposa de créer un conseils-général et perpétuel de trois cents citoyens nommés y sur la présentation des consuls , par le conseil municipal alors en exercice. Pour remplacer les membres morts ou démissionnaires y on devait jeter dans Une urne, devant Kassedablée entière y les noms de tous les conseillers prèsens. Cn enfant de sept ans en tirait sept y et les sept membres ainsi choisis étaient proclamés Surveillons du Sort. Le même en£Eint désignait par le même moyen un nomma'-
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teur et dnq ofprobaieurs. Séanoe tenante, le nomiiiateur indiquait à haute voix un candidat , et les approbateurs votaient au scrutin s^ret sur son admission ou sur son rejet. Si le candidat était reçu , on inscrivait son nom sur un bulletin placé dans une urne. On admettait de la même manière trois autres candidats j en changeait chaque fois le nominateur et les approbateurs. Ces quatre noms étaient jetés au sort , et le premier que tirait l'enfant était celui du nouveau conseiller.
On fesait choix, dans les mêmes formes, des capitaines de quartier , des juges des marchands et de tous les fonctionnaires xpunicipaux. Certains emplois inférieurs étaient donnés sans ballottage par un conseiller que le sort désignait lui-même sur vingt-cinq de ses collègues.
• Pour nommer les consuls et rasses$eur il £dlait s^pt approbateurs au lieu de cinq. Il fallait de plus quatre candidats pour chacune de ces élections.
Les consuls , après leur nomination , proposaient chacun trois gentikhommes possédant fief pomme candidats à la dignité de Yiguier. Les noms de. ces neuf candidats, après avoir été ballottés par sept approbateurs, étaient placés dans l'urne. L'enfinnt en tirait trois , parmi lesquels le roi choisissait.
Cent membres du conseil^éoéral^ nommés cha* que année par la voie du sort , formaient le conp> seil de ville et pouvaient être réélus.
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Telles étaient le^ principales disposhioDséasjs* tème nouveau appelé Règlement du Sort. Comme ce n'était encore qu'un projet , les consuls conto* quèrent tous les chefs de famille dans le réfectoire des Dominicains , en présence dHônoré de Puget, évéque de Marseille. L'assemblée, composée de plus de huit cents personnes y approuva unanimement tous les articles 9 et le roi les dédara exécutoires par lettres patentes du mois d'octobre i65a.
Pendant quatre ans aucune réclamation ne s'éleva contre le règlement du sort ; mais , au commencement de 1657 , des murmures se firent en^ tendre » des signes de mécontentement éclatèrent chez qudques hommes que travaillait' l'amour des nouveautés ^ que tourmentait la vue du repos public. Au mois d'octobre y uu parti , à la tête du*quel s'était tout-à-conp placé Louis de Yento , premier consul sortant de charge, envoya des députés à Aubagne , où siégeait l'assemblée des communautés , et où se trouvaient le duc de Mercœur , le premier président du parlement et là plupart des notabilités provinciales. Ces députés se plaignirent de l'injustice et de la bizarrerie dti sort aux élections inunicipales, et puis, mauvais citoyens , indignes Marseillais , ils demandèrent que les consuls fussent désormais élus d'office par le roi. Le succès couronna leurs iutrignes infatigables. Louis XIY nomma consuls par lettres pate»« tes Laaare de Yento^jabaume, Bon^M» Pascal,
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Joseptt Fabre, et donna le chaparon d'assesseur à Tavocat Jean Descamps. «Tout fit sentir à ms nouveaux magistrats qu'ils n'étaient que les élus de l'arbitraire, qu'ils n'avaient point l'honneur de représenter Marseille , que l'estime publique se retirait d'eux j serviles insirumens d'un pouvoir détesté. On les abreuva d'humiliations et de dégoûta. On prit plaisir à les méconnaître et à les braver. Ceux-ci en butte à tant de ressentimens déchaînés pensèrent à leur sûreté personnelle. U leur fallait un prétexte pour introduire des soldats dans la ville , en violation des privil^es municipaux qui interdisaient l'entrée aux troupes royales. Ce pré* texte ils l'eurent bientôt trouvé. Des corsaires avaient été vus sur les côtes, principalement du côté des bouches du Rhône , et l'on craignait pour les bâiimens qui remontaient ce fleuve pendant la foire de Beaucaire. Les consuls marseillais , d'après l'avis d'un comité composé de leurs créatures, firent venir la galère du chevalier de Vendôme, fils du duc de Mercœur, et décidèrent qu'elle serait armée aux frais du commerce, pour donner la chasse aux corsaires. En même temps quelques soldats envoyés par le gouverneur entrèrent dans Marseille. .
On cria de suite à l'oppression , car la haine dans son aveuglement grossie tous les objets sur lesquels elle veut s'abattre. Du sein des mécontens les plus £6ugueux surgit on gentilhomme avec
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la tête haute et le cœur indigné. Celait Gaspard deGlapâevès-Nioselles, puissant par les avantages de la naissance et de la fortune. Il avait alors trentehuit ans. Sa taiUe était imposante', et tous ses traits brillaient d'une beauté virile. Nourri dans les principes d'une indépendance sévère , inflexible dans son puritanisme politique y il ne voulait traiter qu'avec rhpnneuri ne savait jamais composer avec l'arbitraire, et regardait comme une lâcheté la moindre concession aui^ temps, aux circonstances, aux hommes. Il avait une pétulance plus aveugle , un patriotisme plus aventureux que semblait ne ie permettre la maturité de son âge. Il cédait sans prudei^œ à son enthousiasme irréfléchi , à l'entraînement de ses convictions chevaleresques. En un mot , c'était un de ces hommes qui , tout en soutenant la -cause delà liberté, avancent, sans le savoir, les af&ires du despotisme. Cependant, comme ses défauts n'étaient que l'exagération de ses vertus , on ne pouvait s'empêcher de l'estimer. Qœ de mouvement il se donne pour s'opposer à l'armement de la galère ! il appelle tous ses amis, il excite leur zélé , il veut les animer de l'ardeur qui l'enflamme. A moi, Félix de la Beynarde, Riquetti de Mirabeau , Antoine de Candole. A mei d'Arène, Bionau -d'Airargues , Pierre de Paul , de Bausset, Serre ^-Gueydon. £t vous tous Mar^ aeiUais généreux , venez à moi , venez défendre les prédeuses franchises de votre rille natale, venez
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en aide à h liberté menacée. H dii^ et de neknbreux champions , disposés à tout entreprendre» se ran^ gent sons ses ordres. Les constds s'entourent aussi de leurs amis , à' la tête desquels on remarque lé chevalier deForesta, le chevalin de Yalbelle, de Ctpières, d^Aiglun , Gratian j de Cabre^Roquevaire^ les frères fieanmont, les frères Martin^ portant tous à leur boutonnière des rubans jatanes et noirs en signe de raUiement*
Les regards étaient irrités ^ les fronts etpri** maient la menace , et de sombres présages annon^ çaient la guerre civile. Il eût &llu , pour Tempecher 9 beaucoup de ménagement et de sagesse. H eut fallu des ^euic côtés des vues conciliatrices ^ et malheureusement il n'y avait que des haines accumulées, des sentimens d'exaspération et de vengeance. Des paroles trop vives , prononcées par ie premier consul Labaume, causèrent un soulèvement populaire le i3 juillet i658. Gueydon, l'épée à la main , voulut forcer l'Hôtel de Ville à la télé d'un rassemblement. Nioselles , armé d'un mous* quet y vint se joindre à lui. Gre£kt, trésorier de la commune , le blessa au bras gauche d'un coup de pistolet , et frit aussitôt fût prisonnier. Pendant que l'on se battait à l'Hôtel de Tille, les consuls , suivis de leurs partisans » parcouraient les principales rues f y lésaient placer des canons , usaient enfin de tous les moyens de défense. D'un autre côté, Niosdles , malgré sa blessure, se disposât à
combattre encore. Ses amis s'assuraient de la Porte Royale et^e celle du Marché.
Déjà quinze personnes avaient perdu la vie dans cette émeute , lorsque Paul de Fortia de Piles , gouverneur du Château-d'If , vînt se jeter comme médiateur entre les deu^ partis. Ils écoutèrent sa voix aimée, abandonnèrent leurs positions respec-* tiVes et déposèrent les armes. Les consuls promirent d'éloigner la galère, objet du mécontentement public ; mais ils oublièrent bientôt leurs promesses et prièrent le duc de Mercœur de leur envoyer des renforts pour en imposer aux mutins. Dans la nuit du iS au 19 du même mois, le duc fit entrer secrètement à Marseille des soldats qui se réunirent à ceux qu'il avait déjà introduits.
Le 19 au matin le calme régnait dans la ville , chacun vaquait à ses af&ires , et les négocians étaient assemblés à la Bourse , selon leur coutume , lorsqu'une troupe de partisai^s des consuls, les uns armés de mousquets , les autres de hallebardes , vint tout-à-coup faire irruption. Les négocians se dispersèrent, l'alarme se répandit de proche en proche, toutes les boutiques furent fermées. En même temps le bruit courut que Nioselles et ses principaux amis allaient être arrêtés. Alors l'indignation publique ne connut plus de bornes. On sonna le tocsin dans toutes les églises , et l'insurrection devint générale. Les chefs ne lui manqué** rent point. Nioselles n'était-il pas là ? Son énergie