‹ Histoire de Provence (volume 4)Chapitre 47 sur 98 · IV. II · texte numérisé non relu

IV. II

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patriotique pouvait-elle Êdre défaut? Son courage impatient ne cherchait-il pas l'occasion de se montrer avec éclat ? L'un des premiers il parut dans les rues suivi de son frère le commandeur de Cuges et de trois capitaines de vaisseau , tous armés de fusils. Lasalle fils, Félix de la Reynarde, de Bausset, le chevalier de Montfuron , plusieurs négocians recommandables , un grand nombre de capitaines marins , se retranchèrent à la place Neuve. Les consuls envoyèrent contre eux une compagnie de soldats, laquelle fut mise en fuite et chassée jusqu'au corps-de-garde de lllôtel-de- Ville , où elle essuya une décharge de mousqueterie. Des barricades alites avec des poutres , de grosses pierres et des balles de laine, étaient élevées dans plusieurs rues. Le peuple entier bouillonnait de fureur. Les femmes même avaient pris les arines. Bionau-d'Ayrargues occupait la place de Yivaux avec deux cents hommes déterminés; un autre détachement s'était fixé à la place du Palais. En vain de Piles, toujours animé d'un généreux esprit de conciliation, feiit de nouveaux efforts pour rétablir la paix. La tâche est trop au-dessuâ de ses forces. Un de ses domestiques est tué à ses cotés, et lui-même n'échappe que par miracle aux coups de fiisil qu'on lui tire. L'insurrection déployant sa fureur se rend maîtresse de la ville entière , sauf le quartier de Cavaillon , que défend le dievaiier de Foresta, et les consub sont investis dans l'Hôtel-de-Ville par les

flots irrités d'une multitude victorieuse. Labaume, déguisé en abbé , trouva le moyen de s'enfuir en passant par une fenêtre àTided'une échelle. Ses deux collègues ^ Bonilace Pascal et Joseph Fabre , désespérant d'être secourus > mirent une serviette au bout d'une pique en signe de capitulation^ On exigea d'eux qu'ils licenciassent les soldats que le duc de Mercoeur leur avait envoyés, et qu'ils ordonnassent au chevalier de Eoresta d'évacuer le quartier de Cavaillon. On ne leur rendit la liberté que lorsqu'ils eurent exécuté leurs promesses , et la ville reprit son calme ordinaire. Mais le deuil régnait dans plusieurs familles , car le sang des victimes fumait encore, et la guerre civile avait partout laissé des marque;s déplorables. Cinquante personnes , au nombre desquelles se trouvait le jeune de Cabre, venaient de périr daus ce mouvement insoirectionnel.

On ne concevait rien à la conduite du duc de Mercoeur qui se tenait alors tranquille à Tarascon , quand tout lui fesait un devoir de prendre des mesures vigoureuses. Quelques hommes ardens du parti populaire voulaient de suite procéder à l'élection de nouveaux consuls. Leur avis fut rejeté, et les consuls en charge reprirent leurs fonctions. Mais que peut un pouvoir convaincu de faiblesse , un pouvoir qu'on vient d'avilir? Nioselles exerça toute l'autorité. Ses partisans résolurent d'envoyer FéUx de la Reynarde auprès de Mazarin , et de dé-

puter en même temps Gérente-Cabanes au doc de Mercœur , pour faire connaître à l'un et à Vautre les véritables causes de la sédition. La Reynarde quitta Marseille pour se rendre à la cour ; mais il ne put y paraître et fut jeté dans les cachots de Pierre-eti-Cize, Le duc de Mercœur, après avoir reçu Gérente-Cabanes avec un visage sévère et des paroles rudes d'indignation , songea sérieusement à sortir de son repos. 11 revint à Aix et mît toutes ses troupes en mouvement. Cette armée , divisée en trois corps , se composait de quatre régimens d'in&nterie, de deux de grosse cavalerie, et d'une compagnie de chevau-légers. IjC premier corps fut cantonné à VitroUes, le second aux Pennes , le troisième à Aubagne. En même temps le chevalier Paul, chef d'escadre, sortit du port de Toulon avec six vaisseaux , et vint mouiller devant Marseille, de sorte que cette ville se trouva bloquée par terre et par mer.

Les chefs de la faction triomphante montrèrent alors des craintes et parlèrent d'accommodement. Les consuls de Toulon et d'Arles , ainsi que ceux de plusieurs autres communautés, se trouvaient à Aix pour y régler quelques affaires avec les procureurs du pays. Les uns et les autres exprimèrent le désir de travailler à la pacification des troubles , et le duc de Mercœur ne voulut pas les contrarier. Meyrargues et Saint-Symphorten , conseillers au parlement, se rendirent à Marseille pour y con-

daire à bonne fin ce projet honorable. Leur succès fut complet. Nioselles et ses adhérens Rengagèrent À déposer les armes et à ne pas entraver l'exercice légal de l'autorité consulaire. Le duc de Mercœur promit de son côté d'éloigner de Marseille les troupes et les vaisseaux, de passer le voile de l'oubli sur les derniers événemens , et de solliciter auprès du roi une amnistie générale. Ces articles furent exé^ eûtes de part et d'autre avec bonne foi. Le courrier que le duc de Mercœur avait envoyé à* la Cour fit diligence et arriva à Marseille le i4 du mois d'août. Il apportait l'amnistie telle qu'elle avait été stipulée par l'intermédiaire de Meyrargues et de Saint-Sympborien.

Conformément au règlement du sort , les élections municipales devaient commencer à Marseille le a8 octobre. On attendait ce jour avec impatience, lorsqu'on apprit qu'un arrêt du conseil d'état renvoyait sans aucun motif raisonnable les élections au a8 décembre. 11 parait que cet arrêt u'était pas légalement obligatoire , parce qu'il ne fut pas signifié dans les formes ordinaires. D'ailleurs les Marseillais avaient pris la résolution de s'opposer par tous les moyens aux nouveaux empiétemens de la Cour. En conséquence , sans avoir égard à l'arrêt du conseil considéré comme non avenu , ils procédèrent aux élections. François de Bausset , Vacon et Lagrange furent nommés consuls , et l'avocat de Loulle eut le chaperon d'asses-

seur. Le peuple Marseillais ^ ivre de son triomphe et jaloux de braver le gouvernement d'une manière éclatante j se livra pendant trois jours à des fêtes animées , à de bruyans transports de joie.

Et quel était celui dont on méconnaissait ainsi l'autorité ? C'était Louis XIV , c'était un prince qui portait haut le diadème et ne savait parler qu'en maître ^ c'était un monarque impérieux qui poussait loin les raffinemens du pouvoir absolu et ne laissait jamais une offense impunie. On l'avait vu en bottes et le fouet à la main entrer au parlement de Paris et lui dicter ses ordres despotiques. Jugez s'il y avait prudence à blesser un pareil roi ; jugez si ce roi , entouré de séductions et d'hommages , n'était pas en mesure de venger l'honneur de son trône et d'infliger à Marseille désobéissante un châtiment exemplaire ?

Aussi bien il est des choses dont on a de la peine à se rendre raison. A quel entraînement les Marseillais cédaient-ils y au lieu de se soumettre à la nécessité? Qui pouvait leur enfler le cœur? Qui leur inspirait tant d'audaoe? La Provence, étrangère à leurs mouvemens déréglés , les regardait avec indifférence. Ils n'espéraient point de secours, aucun appui n'était possiblç. Quel est le sens d'une révolte qui n'a point de chances favorables et dont le dénoûment est prévu ?

Un arrêt du conseil fit défense aux nouveaux consub d'exercer leurs fonctions. Louis XIV les

manda à Lyon où il se trouvait alors, et donna le même ordreàltioselles, au commandeur de Cuges, à Lasalle et à d'Arène. Us refusèrent tous d'obéir. Lie bas peuple se livra de rechef à quelques désordres ; mais Jes citoyens éclairés comprimèrent ces tentatives insensées y et le conseil municipal , revenant aux sentimens de modération qu'il n'aurait jamais dû perdre, chargea Gérente-Venelles, d'Arène et l'avocat d'Artigues de se rendre à la Cour et de calmer la colère du Roi. Ces députés se. tinrent cachés à Lyon durant plusieurs jours, employant aupiès du cardinal Mazarin la protection du duc de Vendôme, père du duc de Mercœur. Ib purent enfin se montrer , et le cardinal leur promit que le roi oublierait la conduite coupable de Marseille, si les personnes qu'il avait mandées obéissaient en toute diligence. Toutes montrèrent sur ce point la meilleure volonté. Nioselles seul voulut résister parce qu'il était le plus compromis , et il ne consentit à partir avec les autres que lorsque Mazarin lui eut donné un sauf-conduit.

Les consuls et les gentilshommes de Marseille eurent à Lyon une audience du premier ministre, lequel se plaignit en termes fort vifs de ce besoin d'agitation désordonnée , de ce déplorable esprit de révolte qui ne cessait d'animer une ville insensible aux bien&its du gouvernement le plus doux. Bfazarin voulut ensuite avoir une audience partieu* lière avec Mioselles , et celui-ci , qui aurait cru

£ïiUir à son caractère et compromettre sa renommée en paraissant fléchir devant le pouvoir, se montra plus intraitable et plus fier que jamais.

Jusque-là Louis XIV avait refusé de voir Nioselles et ses compagnons; mais enfin il leur permit de lui présenter leurs hommages, et le jour d'audience fut fixé au 6 janvier lôSg , dans le cabinet du roi. A cette époque les députes du clergé et de la noblesse avaient seuls le privilège de parler debout au monarque, et tous les autres devaient se mettre à genoux devant lui. L'audience allait commencer , et l'antichambre où les Marseillais se trouvaient était pleine de courtisans empressés, lorsque Nioselles et son frère le commandeur de Cuges dirent à Saintot , maître des cérémonies , qu'en leur qualité de gentilshommes ils se croyaient dispensés dé prendre la posture des supplians. Saintot en fit de suite son rapport au roi qui rejeta la demande de Nioselles et du commandeur, parce qu'ils n'étaient point députés de la noblesse et qu'ils ne paraissaient à la G)ur que pour se justifier. P^i après Louis XIV sortit de son cabinet et passa dans un salon voisin. Au même instant les Marseillais s'avançant vers lui se mirent àgenoux, mais Nioselles et son frère restèrent debout, au grand étonnement des assistans et surtout du monarque , qui enfonça son chapeau sur la tête. Le comte de Brienne, placé à ses côtés, dit à haute voix: Messieurs de Marseille y tous à genoux ^ le roi rentend ainsi.

Il répéta ce cominandement ; mais les deux Marseillais conservèrent leur attitude , et le roi fit semblant de n'y prendre pas garde , pour éviter tout jsujet de scandale.

« Sire, dit alors Tassesseur , bien que Votre (c Majesté connaisse notre fidélité et notre obéis- <c sance, et qu'elle soit pleinement informée qu'il (c ne s'est rien passé contre son service dans la a ville de Marseille , nous sommes néanmoins a prosternés à vos pieds pour vous en donner un « témoignage plus authentique , et vous assurer «c qu'il n'y a aucun de nous qui n'aimât mieux « perdre la vie que de vous déplaire. Si nous étions « assez malheureux pour que Votre Majesté eût « pris contre nous des impressions peu favèra- «c blés , nous osons nous flatter qu'elle s'en dé- « pouillera en nous voyant dans la ferme résoluce tion d'exécuter tout ce qu'il lui plaira de nous « ordonner. Car quelle que soit la loi que Votre «c Majesté voudra nous imposer , nous l'exécute* « rons sans nous plaindre , pourvu qu'elle nous <& £stsse la grâce de croire que nous serons inviom lablement ses très-humbles^ très-obéissans, trèsce fidèles sujets et serviteurs. »

Si l'on ne connaissait pas le mensonge des harangues officielles^ celle-ci le ferait connaître. Le roi répondit à l'assesseur que les Marseillais ne lui avaient que trop donné des sujets de mécontente^ ment; que néanmoins il était satisfait de leur obéis* sance , et qu'il verrait ce qu'il aurait à faire.

Le cardinal Mazarin qui avait usé jusqu'alors d'une modération infinie , voulut en combler la mesure en rendant la liberté à Félix de la Reynarde. Ce ministre , contre lequel tant de ressentimens et de préventions s'élevaient , mit tout en œuvre pour inspirer aux Marseillais des sentimens pacifiques , des pensées de concorde et d'ordre public. Persuadé que la clémence ne gâte jamais rien etquHl est des momens où le pouvoir ne perd pas de sa force en fesant des concessions mesurées , il fit confirmer l'amnistie. Mais l'élection des quatre consuls nommés au mois d'octobre précédent fut de nouveau déclarée nulle ^ et le duc de Mercœur , qui se trouvait à Lyon , reçut l'ordre de se rendre à Marseille pour y faire procéder à une autre éleo tion. De leur côté, Nioselles et ses amis retournèrent dans cette ville , qui les reçut avec toute la pompe d'un triomphe solennel , comme si elle avait eu à saluer les soutiens de sa liberté et les vengeurs de ses droits , comme si elle avait eu k célébrer la gloire de ses héros tutélaires. L'esprit d'opposition inspira seul cette démonstration éclatante. Telles sont toujours les passions politiques qui font emploi de tous les instrumens pour se satisfisiire, sauf à les briser un moment après dans leur mobilité capricieuse.

Le 21 janvier, le duc de Mercœur entra à Marseille sans appareil militaire et même sans la^ moindre escorte. Il n'était suivi que de six niables

envoyés à sa rencontre par le conseil municipal. Quelques hommes de la dernière classe du peuple eurent la bassesse de l'outrager, et lui, dans sa grandeur d'ame , dédaigna de tirer vengeance de ces outrages ignobles. U poussa même la complaisance bien loin en acceptant un arrangement qui donnait gain de cause à Tamour-propre des Mar« seillais , mais qui semblait contraire aux devoirs de sa charge et principalement au but de sa mis* sion. On voulait avoir les mêmes consuls. En conséquence , l'élection ne devait se foire que pour la forme, et l'on avait décidé de ne mettre dans l'urne du scrutin que les noms des quatre magistrats dont la nomination venait d'être cassée. Le a6 du même mois , le duc se rendit à lHotel-de-Ville. Tout s'j passa comme l'on était convenu. De Bausset» Yacon , Lagrange , et l'assesseur de LouUe parurent régulièrement nommés selon le règlement du sort, et le peuple donna un libre cours à sa joie. Mais comme il ne pouvait jamais garder une mesure raisonnable dans l'ardente expansion des sentimens qui l'agitaient , il fit repentir le gouverneur de son extrême condescendance en composant contre lui des chansons injurieuses.

Sur ces entrefoites la sédition violente que j'aide criteau chapitre précédent éclata dansla ville d'Aix. Plusieurs coupables vinrent chercher un asile à Blarseille , et Nioselles eut le tort de les accueillir avec anebienvdllanceaffectée.Peu après^ un bour-

geois nommé Perret , attaché à l'ancien parti consulaire y fut assassiné en plein jour sur le quai du port par des hommes de la faction opposée. Nioselies ne pouvait être accusé d'un crime aussi odieux qu'inutile. Son caractère bien connu le mettait audessus de tous les soupçons. Cependant le parlement d'Âix y sous l'influence de ses ennemis ^ le décréta d'ajournement personnel. Nioselles refusa de comparaître devant cette cour souveraine et ne marcha plus qu'environné d'une escorte nombreuse que ses partisans lui formèrent. Quelques jours après , le parlement lança contre lui un décret de prise de corps ; mais comme la mise à exevution de ce décret paraissait dangereuse , on ne trouva aucun huissier qui voulût le signifier. Le cardinal Mazarin poussé à bout renonça à son système -de ménagement. On ne lui représentait Nioselles que sous les couleurs les plus noires. On le lui peignait de tous côtés comme un brandon de discorde civile y comme le mortel ennemi du trône et des lois, comme un tribun séditieux dont il fallait courber la tête menaçante. Louis XIY , irrité contre lui par les rapports de son premier ministre, crut à son tour que son pouvoir serait désormais compromis s'il souffrait plus long-temps les hostilités insolentes du gentilhomme marseillais. Il le somma de se rendre de suite à la Ck)ur, sous peine de désobéissance au premier chef; et Mazarin adressa cet ordre au duc de Mercceur , le-

quel en confia la signification k un lieutenant de ses gardes , appelé la Gouvernelle.

Cet officier entra dans Marseille le 16 octobre 1659, alla droit à raôtel-de-Ville , y trouva les consuls en conférence avec Niosetles y et lut tout haut Tordre du roi. lilioselles , répondit en s'inclinant , que Ton pouvait compter sur son obéis* sance , et pendant qu'un commis rédigeait le récé* pissé de Tordre transmis par le lieutenant des gardes, Serres, Tun des plus chauds partisans de Nioselles, descendit sur la place delà Bourse, y rassembla une troupe de mutins, et se présenta bientôt à leur tête dans le cabinet dés consuls. On se jeta sur La Gouvernelle, on Taccabla de coups et d'outrages , on lui arracha les moustaches et Ton déchira dans ses mains Tordre de Louis XIY. Enfin Tenvoyé du duc de Mercœur courait risque d'être jeté par la fenêtre, lorsque Nioselles , qui d'une seule parole mettait en mouvement ou en repos la foule qui l'idolâtrait, lui sauva généreusement la vie et le fit sortir de Marseille.

Conformément au règlement du sort, les élections se firent le a 8 octobre. Les nouveaux consuls furent Antoine de Candole, Pierre Gueidon et Barthélémy Cousinery. L'avocat Claude Reynaud eut le chaperon d'assesseur.

Dès que ces magistrats furent installés, c'est-àdire le 4 novembre, le duc de Mercœur adressa un nouvel ordre du roi, plus pressant que le premier.

et par lequel il leur était enjoint de faire partir pour la Cour Nioselles qui ne se pressait guère d'obéir 9 bien qu'il en eut donné la promesse. Le duc accompagna cet ordre d'une lettre conçue en ces termes :

« Ce serait commettre ouvertement l'autoriié «c du roi que d'exposer une seconde fois ses or- « dres dans une ville où le respect et la retenue ce viennent d'être étouffés par les mouvemens et « les violences d'un tas de factieux.... Le roi veut « que le sieur Nioselles obéisse j ou qu'il soit ar- « rété. C'est votre intérêt de faire valoir sa volonté^ « et c'est aussi la seule voie pour réparer ce que « la mauvaise conduite de vos devanciers pré- « pare de fâcheux. Je ne prétends pas vous « exhorter à cette obéissance; vous savez ce que «c vous pouvez et devez faire en semblable conjonc- «c ture j et vous n'avez personne à consulter que « vous-mêmes. Vous m'avez pourtant cette oUitc gation que je juge par avance favorablement de « vouSy et que j'estime que vous ne serez pas fît- <c chés de travailler au repos d'une ville assez en- « gagée. Quoi qu'il en soit , vous pouvestf prévenir ft bien des choses et adoucir par votre obéissance « ce qu'on doit attendre d'un roi offensé. »

Le duc de Mercœur ne trouvant personne qui osât se charger de ses dépêches , parce que chacun craignait d'éprouver le sort du lieutenant La Gouvemelle, les fit secrètement passer à une demoi-

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selle de Marseille dont le nom ne nons eçt point parvenu, et l'invita à les remettre an premier consul avec les précautions qu'elle jugerait convenable. Cette demoiselle choisit le jour où de Candole, au milieu d'une nombreuse et brillante assemblée, recevait des compltmens sur son élection à la première magistrature municipale. £Ue s'approcha de lui après s'être glissée dans la foule, mit les dépêches dans sa main et sortit aussitôt >sans qu'on la remarquât. Lorsque de Candole fut libre, il lut la lettre du gouverneur de Provence et la montra ensuite à ses coUègues qui furent d'avis de la communiquer à Nioselles et d'en Êiire un secret à tous les autres. Ils résolurent aussi d'envover un exprès au duc de Mercceur pour lui peindre les difficultés de leur position. Mais le duc , refusant de recevoir ce député, exigea que Nioselles obéît avant touti En même temps le cardinal Mazarin écrivit aux consuls de Marseille une lettre qui les frappa de terreur.

«c Je ne vous cacherai pas, leur disait-il , que « quand même j'aurais entrepris de justifier auprès a de S. M. l'insulte faite à La Gouvernelle, cela flc n'aurait servi de rien, chacun trouvant l'action «r scandaleuse et criminelle en toutes ses circons- « tances, et qui plus est, le roi en étant indigné « à un tel point qu'il n'y a personne qui ne juge « que son autorité, son service, le bien de la pro- « vince et le repos même de Marseille ne permet-

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<K tant pas qu'un tel attentat ^ qui est en suite de a beaucoup d'autres , puisse demeurer impuni. j> Louis XIV et sa cour, voyageant à petites journées dans les provinces méridionales j étaient alors à Toulouse , pendant que la France et l'Espagne finissaient, par les n^ociations du cardinal Mazarin et de don Louis de Haro j une guerre de vingtcinq ans également funeste aux deux royaumes. La main de l'infante Marie-Thérèse Ait accordée à Louis XIV ; mais ce traité de mariage souffrit d'abord quelques difficultés, et en attendant que la princesse arrivât sur la frontière le roi continuait de se promener triomphalement dans le midi de ses états. Le 7 janvier 1660, le ducdeMercœur et le premier président baron d'Oppède partirent d'Aix et se rendirent à Montpellier pour présenter leurs hommages au souverain. Pçu après, les députés du parlement et de la cour des comptes , le premier et le troisième consul de la capitale , deux procureurs joints pour chacun des trois ordres et le greffier de l'assemblée générale des communautés prirent le chemin d'Arles où toute la noblesse provençale s'était donné rendez- vous. Le i a du même mois, Louis XIV passale Rhône àTarascon, et l'évêque de Digne , procureur joint popr le clergé, le complimenta au nom de la province. Le lendemain le roi entra dans Arles et y fut reçu avec magnificence. Après avoir confirmé les privilèges de la commune, il partit pour Salon , et fit son

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es^réeà Aix>Ie 17 janvier^ par la porte ifeftAugua^ tins, saos beaucoup de bruit et de faste, selon sou exprès coauuaademe&t. Les compajgnies des quar^ tiers étaient allées à sa rencontre. On voyait à sa suite la reine-mère , le dtic d'Anjou son frère, nia* demoiselle, fiUe ainée^e Gkiston duc d'Orléans, le cardinal Mazarin et quatre secrétaires-d'état, le prince de Gonti , le comte de Soissons , la comtesse Palatine de Nevers, le nonce du Pape, l'ambassa^ dëur extraordinaire de Venise , les évéques de Poitiers, de Rbodez, de BeziCrs, de Valence et de Fréjus, les maréchaux de Grammont, Duplessis, et de Villeroy, les ducs de Damville et deNoirmoutier, le comte de Brissac, le ndarquis de Ville* quier et plusieurs autres grands seigiieurs et digni^ taires. Le roi descendit à l'hôtel du président de Régàsse auquel on joignit celui du baron de Châ«> teau -Renard. La reine^mère et le duc d'Anjou logèrent à l'Archevêché ; mademoiselle s'établit étiez Maurel de Pontevès ; Mazarin occupa la rési* dence du baron d'Oppède , et les seigneurs de h cour furent reçus dans divers hôtels (1).

Sur la prière des consuls, Louis XIV jura le maintieli des franchises municipales d'Aix. Ces magistrats lui donnèrent, au nom de la ville, des bottes de confitures, des flambeaux de cire blanche et deux pièces de vin du pays. Le roi se mon-

(1) Pitton , hist. d*Aix , liv. v.

tra souvent en public, et ce fiit durant son séjour daps la capitale de Provence qu'on vit arriver le prince de Condé suivi du duc de Longueville. Des mécontentemens particuliers l'avaient &it passer au service de l'Espagne. Mais lorsque la paix fut signée il rentra en France,- vint à Air , et se jeta aux genoux du roi pour le prier d'oublier le passé. Louis Xiy l'interrompit, et annonçant dès lors tout le tact de son caractère, toute la justesse de son esprit, & Mon cousin, lui dit-il, je n'ai garde <r de me souvenir d'un mal qui n'a porté doma mage qu'à vous (i). »

A l'approche du roi, les Marseillais les plus compromis perdirent l'assurance et pensèrent k leur sûreté. La fuite était difficile , car des vais* seaux partis de Toulon bloquaient le port et des troupes occupaient les routes. Nioselles choisit d'abord pour retraite une maison particulière, mais craignant d'y être découvert, il s'ensevelit avec son valet de chambre , les deux frères Serre et Feautrier, habitant de Cuges, dans un souter* rain que le confesseur des capucines lui avait pré* paré dans l'endos du couvent de ces religieuses. Ses amis se cachèrent partout où ils purent.

Le conseil municipal de Marseille, fesant tous ses efforts pour détourner l'orage qui menaçait la ville, délibéra d'envoyer auprès du roi Tévêque

(i) Anquétil, Hist. de France, t. xi, p. ii3.

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Étienûe de Puget Ce fut .en Tain que ce prélat de* manda la grâce des MarsdUais. Louis XIV fiit sourd à toutes les prières. Le ao janvier , le duc de Mercœur partit d'Aix avec une armée de sept mille hommes. Le lendemain il établit son qiiartier-gé* néral tout près à^Aren^ et envoya aux consuls Tordre de lui porter les clefs de Marseille. Ceux-ci obéirent aussitôt , et le duc leur enjoigtiit d'aller l'attendre à l'Hètel de Ville. Le même jour il fit son entrée à Marseille à la tête de toutes ses troupes. En lui tont annonçait le ministre de la vengeance royale. H mit des corps-de-garde aux portes de la ville, aux Boulevarts^ aux Tours , aux Moulins, an Port, à la Ix>ge, et refîlsa de voir les officiers de la sénéchaussée ainsi que plusieurs notables qui se présentèrent pour le complimenter. Il fit dresser des potences en divers endroits pour contenir le peuple et même ses propres soldats auxquels U avait prescrit la plus sévère discipline , mais qui n'étaient que trop portés à se considérer comme les maîtres d'une ville ennemie. Puis , au milieu du silence universel et de la consternation générale , le gouverneur parut à VHôtel de Ville où siégeait le conseil municipal. Tous les membres se tenaient dd>out, et les consuls s'étaient confondus parmi eux.

« Messieurs 9 dit alors le duc, je vous croîs plus « malheureux que coupables, mais vous êtestom- ^ bés dans la disgrâce du roi. S. M. ne veut pins

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a que vous soja consuls, ni qu'à Tavenir il y ait ¥. à Marseille des magistrats de ce nom. EHe a « résolu de changer la forme du gouvernement de « la ville, m'ayant commandé de vous déposer et « de remettre votre autorité entre les mains dé <c M. de Piles, pour commander aux habitans et « aux gens de guerre qui y sont et y seront en a garnison , jusqu'à ce que Sa Majesté ait réglé la « forme du gouvernement politique. »

Ensuite le gouverneur ordonna aux consuls de quitter leurs chaperons qu'il envoya au cardinal Mazarin. Il déclara confirmer au nom du roi les autres charges municipales, même celles de capi* taines de quartier qui conservèrent leur organisation ancienne; cependant il confia la police à l'un desesofiBciers nommé commandant de place. Fortia de Piles fit publier à son de trompe dans tous les carrefours l'ordonnance du roi qui déclarait Ntoselles et ses adhérens criminels de lèse-majesté. Défense était faute de les recevoir , sous peine de la vie, avec promesse delà somme de six mille livres pour ceux qui les livreraient. Tous les habitans furent désarmés; on les obligea de se retirer dans leurs maisons avant huit heures du soir, et on les soumit au logement des gens de guerre, contraire* ment aux privilèges de la commune. Le gouverneur frappa Marseille d'une contribution militaire de huit mille livres au profit de la ville d'Âix qui avait à sa charge la résidence de la Cour. De plus

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il fk scier et tnmsporter à Toulon , pour y être fondus y les canons de bronee qui étaient sur les remparts.

Le 27 du même mois, le parlement d'Aix en* voya à Marseille une chambre de justice composée des présidens de Coriolis et de Forbin-la-Roque, des conseillers de Ballon^ de Vilteneuve, de Saint- Marc, Etienne, Tressemanes , Antdmi, Foresta, Laurensy Maurel, Duchafaut, et de l'avocat^générai de Vergons. Cette chambre devait juger prévô* talement les auteurs des derniers troubles. Aussi elle ne traîna pas la procédure en longueur. Nioselles 9 les quatre complices qui l'avaient suivi dans sa retraite , le notaire Jaubert et neuf autres furent condamnés à mort par contumace , avec confiscation des biens. Un seul dont le nom nous est inconnu fut exécuté réellement. La Salle père ^ fils, de Félix Tainé et son frère Tabbé, de Beausset père et fils, Charles de Mazenod et Favocat Ambroise Cornier ûirent exilés. Le même arrêt ordonna que la maison de Nioselles serait rasée et que Tony élèverait une pyramide infamante pour transmettre à la postérité son crime et son châtiment. Mais cette pyramide ne fut considérée par les Marseillais que comme un monument de patriotisme et d'honneur. Tant il est vrai que l'opinion publique se jouant toujours, sous le rapport moral, des vaines sentences de la justice humaine, est la seule puissance qui inflige souverainement des punitions ou qui décerne des récompenses.

. ComiDe le duc de Meroorar, selon les instruclions qu'il avait reçues de Louis XIY, tenait beaucoup à la prise de Nioselles , on fit par ses ordres les recherches les plus sévères, on se livra aux investigations les plus minutieuses. Mais tous les efforts de la pdice échouèrent , bien que Tasile de Nioselles fût connu par un grand nombre deper« sonnes. A la gloire des Bbirseillais, aticune d'elles ne se laissa séduire par l'appât des six mille livres promises. Les cinq proscrits restèrent cachés dans le souterrain pendant plus de trois mois. Le 25 avril y un de leurs amis, nommé Audtfïret, ÊM^itita kqr embarquement 9 et ils se réfugièrent à Barcelone (i).

Marseille fut encore frappée d'une contribution de quatre-vingt-dix-mille livres qui servirent à la construction de la dtadelte Saint-Nicolas , élevée pour tenir en bride les habitans de cette vifle dont l'indépendance turbulente paraissait peu d'accord avec la subordination monarchique. Le II février on traça sur la première pierre œtte inscription : De peur que la fidèle Marseille^ trop somment en proie aux criminelles agitations

(i) Quelques années après , Nioselles obtint la permission de se retirer dans l'une de ses terres. Il ne put rentrer à Marseille qu'en 1714 , et il mourut la même année. Agé de 94 ans. La pyramide fut alors détruite.

Depuis long-temps les biens de Nioselles avaient été rendus à Françoise de Félix , sa mère.

de quelques-uns^ ne causée du dommage à elle-même et au royaume^ ou par la fougue des plus audacieux^ ou par une trop grande passion de la Uberté^Loms XIV ^ roi des Français^ apourvu^ en construisant cette citadelle , à la sûreté des Grands et du peuple. Le roi ta ordonné. Le^ cardinal Jules Mazarin^ après la paix signée auxPyré^ nées^ Vaconseillé. Louis de Vendôme (i), gouyer-neur de Provence ^ Va exécuté (a).

Pendant que la Cour de France déployait à Marseille tant de sévérité, on célébrait à Aix des fêtes scdennelles. La paix avec TËspagne excitait les transports de la joie populaire. Le parlement vérifia le traité en audience publique, ensuite le greffier annonça au peuple cette bonne nouvelle , dans un brillant appareil. Il était précédé delà maréchaus* sée et des huissiers, de trompettes et de hérauts d'armes. Les consuls et les officiers de la séné* chaussée marchaient derrière lui, tous en robe de soie avec les chaperons fourrés d'hermine ^ tous montés sur des chevaux à housse traînante. Quand les cérémonies furent terminées, le roi sortit delà ville d'Âix, prit la route de Saint-Maximin, et fit ses dévotions à la Sainte-Baume. Puis il visita successivement SoUers, Toulon , Hyères, Belgencier,

(i) liC titre de duc de Vendôme appartenait an duc de Merccror depuis la mort de son père.

(a) Le fort Suint^Jean fut constmit en 1664. '

BrignoUes, Carces, Notre-Daine<le«Grâce au territoire de Cotignac. Après quoi il se dirigea vers Blarseille.

Le duc de Mercœur avait fait une large brèche aux remparts tout près de la Porte Royale. Cest par là que Louis XIV entra, comme si Marseille eut été une place ennemie prise de vive force. Il y entraxe a mars 1660, à quatre heures après midi, suivi delà reine mère, du duc d'Anjou, du cardinal Mazarin et d'une partie de sa cour. De Piles, accompagné d'un grand cortège, lui présenta deux clés d'or sur un plat d'argent. Mais le prince les lui rendit après les avoir touchées. La stupeur ^tait peinte sur tous les visages, l'indignation bouillait au fi)nd des cœurs. On assure qu'un officier suisse, placé à la tête de deux compagnies, refusa de passer par la brèche en disant avec fierté: les Suisses ne passent que par les brèches faites à coups de canon.

Le roi choisit pour logement l'hôtel de Thomas Riquetti de Mirabeau. I^ reine riière descendit chez Léon de Valbelle; le ducd'Anjou, chez Charles de Mazenod, condamné à l'exil; Mazarin^ chés fialthazard de Cypriani.

Le 7 mars, Louis XIV supprima le consulat de Marseille et le remplaça par deux échevins. Il maintint la charge d'assesseur et voulut qu'elle continuât d'être remplie par un avocat. U pourvut d'office à ces trois places , en déclarant toutefois

que c*était sans préjudice du règlement du sort pour les nominations subséquentes. Le conseil municipal fut réduit à soixante-six membres^ y compris les échevins et Tassesseur, et le tiers sor* tait chaque année. Les deux tiers restans admettaient ou rejetaient au scrutin secret les candidats proposés par les échevins et par Tassesseur. Fortia de Piles fut nommé viguier perpétuel ; et deux ans après, le roi porta à quatre le nombre des échevins. Louis XIV partit y le 8 mars, de Marseille ou il laissa une garnison de 3,5oo hommes. U retourna à Aix, en sortit le i6 avec toute sa cour, et alla passer plusieurs jours à Avignon où il fit plusieurs actes de souveraineté. U se rendit ensuite à Orange. Cette place et son territoire appartenaient depuis long-temps à Fitlustre maison de Nassau. En i6ao, le prince Maurice, zélé protestant , avait donné au château onze bastions liés par leurs courtines avec un fossé creusé dans le roc, et en avait fait une des plus fortes positions de l'Europe. La ville fat aussi fortifiée de plusieurs ouvrages sous la direction de l'ingénieur Servole. La place d'Orange, occupée par une forte garnison de soldats hollandais et suisses , devint le boulevart des protestans des provinces voisines, et ils le nommèrent le Crè^ecœur des catholiques. Cette garnison , mal payée , infestait les lieux d'alentour et fesait même en Provence des exécutions militaires. Louis XIV, au sortir d'Avignon , voulut posséder la place de gré

OU de force. Ayant obtenu le consentement de la princesse douairière d^Orange y grand^mère du fisimeux Guillaume III de Nassau, alors en bas âge, il donna ses ordres pour en faire le siège. Le comte d'Hona, gouverneur, n'attendit pas Tassaut dont on le menaçait. Le ai du mois de mars il parut à la porte de l'Ange pour y recevoir le maréchal Duplessis-Pralin qui venait, au nom de Louis XIV, prendre possession d'Orange et de ses dépendances, à la tête du régiment des gardes françaises. Le comte dHona sortit du Château avec toute la gar* nison par la porte de la Yignasse , après avoir signé une capitulation par laquelle il devait recevoir du roi la somme de deux cent mille livres. Louis Xiy donna le gouvernement de la principauté au chevalier de Gault. Cela Êiit, il s'avança vers les Pyrénées, eut une entrevue avec Philippe IV, roi d^Ëspagne , épousa l'infante, et rentra dans la capitale, au milieu des acclamations et des fêtes. La même année, il fit démolir les fortifications d'Orange, ne voulant pas, dit le dernier historien de cette principauté (i) , qu'une place Sium importante, enclavée dans la Provence, le Languedoc, le Dauphiné et le Comtat-Venaissin , devint une autre Genève.

(t) Le père Bonaventure, p. 410 et suiT.

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