CHAPITRE XXXII
InsofBstnce àes mesures sanitaires à IfarseiUe. — - Introduction de la peste dans cette ville. — Premiers décè^. — AiTreose situation. — Lâche conduite des uns , dévouement et charité des autres. — Héroïsme de l'évéque Beisunce et 4^ échevins. — Au moyen de la contrebande , le fléau envahit les villes d'Aîx , de Toulon et d'Arles. — Faits divers dans ces irob villes. — Autres localités infectées par la peste. — Abus du despotisme militaire durant le règne de la maladie. — Plaintes à ce sujet. — La contagion^ après s'être éteinte à Marseille et dans la Provence entière , se montre de nouveau à Marseille. — Elle en disparaît enfin sans retour.
LYLajlseille, ouverte de tous côtés^ recevant dans son port les navires de tous les peuples , entretenant avec l'Egypte des relations assidues^ et fesant un commerce avantageux avec les échelles du Levant , avait été souvent ravagée par la peste. Ce fléau destructeur y trouvait un accès facile ^ parce que Fadministration insouciante ne prenait contre lui que des précautions incomplètes. Les réglemens sanitaires avaient besoin d'une sage réforme.
DE PROTElf CE. 229
d'un développement mieux approprié à rintérét commun et aux circonstances nouvelles. Les Mar^ seiUais eu firent la cruelle expérience. Il leur fal* lait une leçon sévère pour les tirer de leur funeste apathie.
Un vaisseau , nommé le Grand^Saint-Jntoine , et commandé par le capitaine Çhataud, était parti de Seyde^ le 3i janvier 17110, avec patente nette. \^^^ Le capitaine se rendit à Tripoli de Syrie, tant pour y réparer les mâts de son navire, que pour chan* ger de nouvelles marchandises. On le força même d'y embarquer quelques Turcs qui devaient descendre en Chypre. Un de ces Turcs tomba malade dès le lendemain du départ , et mourut le troi^ sième jour de sa maladie. Deux matelots de l'équipage, commandés pour jeter le cadavre à la mer^ furent malades à leur tour et périrent fort brusquement. Deux autres succombèrent aussi avec le chirurgien qui les avait traités. Pour lors le capitaine Chataud , effrayé de ces morts si promptes, se sépara du reste de l'équipage et se retira dans la poupe, d'où il donna ses ordres pendant toute la traversée. Trois autres matelots, atteints du même mal , moururent à Livourne où Chataud relâcha.
Ce capitaine , en arrivant à Marseille , le a5 mai 1720 , communiqua aux intendans delà santé le certificat du médecin et du chirurgien des infirmeries de Livourne, qui portait que les trois derniers mgtelots étaient tuorts d'une fièvre maligne. U leur .
déclara en méoie lemps les décès antérieurs. On savait à Marseille, depois k commencement du mois de mai , que la peste régnait dans la plupart des échelles du Levant. La prudence la plus vulgaire imposait aux intendans le devoir de prendre des précautions rigoureuses. Malheureusement les négocians les plus considérables de la ville étaient intéressés dans la riche cargaison du Grand-Saini' Antoine y et comme la foire de Beaucaire appro» chait y ib se flattaient d'une vente prompte et lucrative. L'intérêt personnel leur fit fermer les yeux sur le danger commun. Équipage, passagers, ballots funestes , furent reçus dans les infirmeries avec une aveugle et coupable confiance.
On fit plus : trois navires venant aussi du Le^ vant abordèrent à Marseille le 3o et le 3i mai avec patente brute. Un quatrième entra dans le port le 12 juin. La première Êiveur obtenue, contre taules les règles, par le Grand-Saint^Jntoine ^ entraîna celle qui fut accordée aux autres b&timens suspects. Tous les passagers eurent même leur libre entrée. Cependant un garde de l'intendance sanitaire , placé sur le premier navire, un matelot et un mousse du même bord , deux portefaix employés à la purge des mardiandises , moururent successivement dans le courant du mois de juin avec tous les signes distincti£i de la peste. Gayrard^ premier chirurgien de la santé , soit qu'il fût aveuglé par son ignorance, soit qu'il eut é|é
gagné par des brgesaes y déclara qu'il n'avait dé* couvert aucune trace du mal contagieux. Bientôt d'antres personnes succombèrent dans les infirme* ries , et Gayrard fit le même rapport (i). Toutefois les intendans de la santé commencèrent à se défier de lui. Us appelèrent des chirurgiens plus expérimentés ou moins complaisans , lesquds remarquèrent les signes manifestes du venin pestikntid. On prit alors des mesures sévères. Mais il était trop tard* La maladie terrible , jusque là renfermée dans les Infirmeries , venait d'en franchir les barrières. La négligence des administrateurs était si grande, que les matelots des navires infectés avaient jeté par-dessus les murailles plusieurs objets de leurs pacotilles , ramassés par des personnes affîdées quisechai^eaient de ce commerce criminel (a). Dans la nuit du 6 au 7 juin , un bateau de pécheur aborda , par des ordres particU'** liersyle navire du capitaine Chataud^qui mouillait au large et en reçut plusieurs paquets qu'il trans* porta clandestinement dans la ville. Un marchand, demeurant à la Canebière, acheta un de cespa-
(1) Ce chirurgien fut crueUementpuiii de «on inconcevable co»dnite. Qndquea mois après , U peste l'enlera avec presque toute sa famille.
(a) Plus tard , on prévint le danger du passage furtif de paqaeXê de marchandises qui pouvaient receler des miasmes pestilentiels ^ en élevant une seconde muraille à unei certaine distance de Uipremière , pour empêcher tonte coromnnif^ttiwi^
232 mSTOIRE
quets y contenant douze pièces de bourre du Levant, dont il vendit , deux jours après y la plus grande partie. Il ne s'en réserva que deux pièces qu'il donna à Tune de ses nièces , laquelle s'empressa de la remettre à sa taiUeuse (i).
Le ao juin , la peste se déclara dans la rue de rEchdle, au sein des vieux quartiers , sur une femme qui eut un charbon à la lèvre. Bientôt toute cette rue pleine de populace fîit infectée, et la maladie étendit ailleurs ses ravages. Les médecins Sicard et Peyssonel fib, chargés par les échevins de visiter les malades , détruisirent tous les doutes , firent connaître l'horrible vérité, et les Marseillais passèrent de l'excès de la confiance à l'excès de l'abattement.
C'était à la fin de juillet, et la ville présentait déjà Taffi^eux spectacle de toutes les douleurs et de toutes les misères. Déjà la hideuse famine se joignait à la maladie dévorante. Partout des hurlemens , des cris de désespoir , des objets de pitié , des scènes lameiintables.
(i) Le médecin Foumier , dans un ooTrage que je cite un peu plus bas , s'exprime ainsi : Cet homme ftit surpris de la peste le a4 septembre , et succomba le ap , me renourelant , avant sa mort , la Térité de ce qu'il m*ayait confié sur l'entrée furtive du bateau chargé de marchandises infectées.
Sa nièce avait été attaquée de la même maladie le i8 juillet et avait péri dans l'espace de fuatre jours. La taiUeuse était déjà morte avec une de ses filles qui avait travaillé avec elle.
D£ FEOYENCE. 233
Le parlement d'Aix rendit un arrêt qui défendait, sous peine de mort, toute communication entre les Marseillais et les habitans de la province. Par ordre des échevins on alluma , pendant trois jours, des feux sur les places publiques, le long du cours et des remparts , au devant même de chaque maison. On brûla aussi une grande quantité de soufre, et chacun parfuma son logis pour purifier Tair. Mais toutes ces mesures furent inutiles , et plus on prenait de précautions , plus le mal redoutable élargissait le cercle de ses ravages. Le Duc d'Oriéans , régent du royaume sous la minorité de Louis XV , envoya à Marseille Chicoyneau et Verny , Médecins de Montpellier , et Michel, chirurgien en la même université, lesquels entrèrent dans la ville le la août. Peu après ils en sortirent frappés d'épouvante. Cependant, encouragés par l'exemple de plusieurs de leurs confrères qui accoururent de différentes provinces , ils retournèrent à Marseille , vers le milieu du mois de septembre , suivis de Deidier , autre médecin de Montpellier, de Souiller et de Faybesse , chirurgiens de la même ville , et du jeune Fournier , de Dijon , qui fut plus tard médecin des états de Bourgogne. En 1777, Fournier eut l'occasion défaire le tableau de cette peste épouvantable (i), etcinquan-
(i) Observatioiis sur la nature et le ffaitement de la peste , avec les moyens d'en prévenir on d'en arrêter le progrès. Dijon 1777.
234 mSTOIRE
te-sept ans d'interralle ne parent alifiBiibbr les fortes
sensations qui Pavaient ébranlé.
« Ce souvenir , dit-il ^ gl^ce encore mes sens de a terreur. Nous entrâmes à Marseille à trace vers plus de vingt mille morts , et neuf à dix <c mille malades ou monrans. Nous fumes si frap- «c pés de ce spectadeafifreux^ que nous refusâmes « toute espèce de nourriture en arrivant au logis « qui nous avait été destiné. Chacun fot occupé , (c dans le plus profond silence^ de son triste sort, « et quelques-uns d'entre nous pleuraient déjàleur « famille ^ dont ils se croyaient séparés pour touce jours. Après environ deux heures de «escrudles ce réflexions, sans que personne prononçât un seul <c mot f je ne sais comment fut rompu ce morne a silence. Je me souviens seulement que je me lecc vai le premier pour aller dans la rue, et que ce cette sortie fut pour nous tous le signal d'un <c nouveau courage. Après tout, nous étions sur ce la brèche sans pouvoir reculer. U fallait en esce suyer le feu ou y périr.
ce Nous parcourûmes les principales rues de la <c ville y si jonchées de cadavres et de malades que cr nous ne pouvions , en bien des endroits , trouce yer un espace à placer nos pieds. Nous encou- « rageâmes ces pestiférés , tout surpris que nous ce osassions les approcher sans crainte. Leur étonce nement se chango^ bientôt en joie. Ib nous re- » gardaient commedes hommes descendus du ciel
« pour les secourir 9 et commencèrent à prendre «c un peu de confiance.
<c Les morts étaient entassés en plusieurs ence droits y et les autres étaient tirés de leurs maice sons par leurs plus proches parens on leurs plus ce fidèles amis. Les pères et les mères traînaient ce impitoyablement leurs enfans dans les rues , et c les abandonnaient à leur destinée avec une a cruauté inouïe , ne leur donnant pour tout secc cours qu'une cruche remplie d'eau. D'une autre cr party les enfans rendaient à leurs parens ce cruel c office. La voix du sang et de la tendresse était a étouffétk On a vu dans cette horrible calamité ce la réunion de tous les excès de barbarie et de a toutes les actions de désespoir, dont on n'ima- « ginait pas que le cœur humain pût être capa- « ble.
ce La mortalité était si rapide et si générale^ que « les cadavres amoncelés devant le portail deè églice ses 9 des maisons rdigieuses, dans les places puce bliques et presque dans toutes les rues» y pourff rissaient depuis plusieurs jours. Leurs membres ce éparsy leurs chairs dissoutes coulaient en lamce beaux et répandaient une infection affreuse.
ce Tous ces cadavres étaient presque nus. Les ce malades et les mourans enveloppés de draps ce ou de vieux haillons. Plusieurs s'efforçaient a d'arriver à l'hôpital 9 et tombaient de défaillance ce au millieu de leur pénible marche. Des femmes
a à demi-couverte8 réclamaient , avec les gémis- « semens les plus touchans^ les secours les plus or- <c dinairesy l'eau qui se perd dans4es rues , et ne ce pouvant l'obtenir de personne, se traînaient cr auprès du ruisseau où elles expiraient par ce c dernier effort, avec leurs nourrissons pendans à « leurs mamelles. Ce funeste mal laissait encore <c après le trépas, dans les victimes qu'il avait K frappées^ des marques de sa violence qui ren? «c daient tous les traits méconnaissables.
(c D'autres pestiférés étaient plus malheureux. « Couchés au milieu des cadavres , ils respiraient « sans cesse un principe de mort avec ]#s émana* ce tions corrompues qui s'en exhalaient. Le reste ce de leur misérable vie était pour eux un sup- <c plice bien plus cruel que la mort même , qu ils (C appelaient aussi à grands cris et avec une escc pèce de fureur.
ce La vapeur et la fumée continuelle des lits , a des couvertures de laine, des matelas et de ce toutes les bardes des pestiférés qu'on brûlait ce sans cesse , pendant le jour et pendant la nuit , « augmentaient la masse générale de la corrup- <K tion et de la puanteur. L'atmosphère était conti- (c nuellement surchargée de nuages fétides , d'é- « manations mortelles.
<c Cependant la violence du mal s'accroît d'un a jour à l'autre. Le nombre des morts se multi- 'c plie avec tant de rapidité , qu'on ne peut leur
a donner aucune apparence de sépulture. On est ce forcé de les jeter par les fenêtres. La désolation « devient générale. On manque des choses les ce plus nécessaires à la vie. Tout fuit dans le déa sordre et dans l'épouvante. I^es habitans éperdus « courent sans aucun dessein et s'évitent les uns a les autres. Il en est qui se barricadent dans leur <c maison sans prévoir les dangers qui les y at- « tendent. D'autres se retirent dans leurs bastides. « D'autres vont fixer leur demeure sur des navires V au bord de la mer. Ils cherchent tous avec un « trouble inexprimable quelque retraite qui puisse « les sépéPrer de l'espèce humaine. Mais partout « où se retirent ces victimes infortunées , elles « ne peuvent échapper au venin mortel qui les ce poursuit. Plusieurs , dans leur délire, se préce cipitent au milieu des eaux , à la vue de leur ce famille expirante de contagion et de misère.. . . « Le terrible fléau n'épargne personne dans sa « route. Le riche comme l'indigent , le fort comme ^ le faible , le vieux comme le jeune , reçoivent « également ses cruelles atteintes. j>
Plusieurs médecins de différentes provinces se dévouèrent au sernce des malades , par l'appât des récompenses. On leur donnait tout ce qu'ils demandaient y jusqu'à dix mille livres par mois, et une pension pour leur famille, en cas de mort dans l'exercice de leurs fonctions. Un grand nombre de garçons chirurgiens , attirés par l'espoir d'une
fortune immense , arrivèrent aussi à Marseille de toute part. Presque tous y périrent, et principalement tous ceux qui se flattaient , selon un préjugé populaire, de se soustraire à la fiitale influence du mal contagieux , en prenant des cordiaux le matin , ou bien en remplissant leur estomac d'alimens et de boisson échauffante (i).
Aux jours de grande calamité , lorsque la mort suspend sa faulx sur toutes les têtes , les homoies se dépouillent , en général , de tout ce qu'ils ont de £aictice , de tout ce qui gène leur allure et comprime leurs mouvemens , parce qu'ib sont abandonnés à eux-mêmes et qu'ib se voient libres des liens de famille » du joug social, du frein des lois. Us déchirent le voile qui , dans l'état normal , couvre leur caractère , et ils paraissent dans une nudité morale qui tantôt fût plaisir et qui tantôt Élit peur. On voit alors tous les contrastes, lâcheté, courage, égoîsme , dévoûment , passions abjectes, &cultés généreuses , goûts dépravés , penchans honorables, calculs honteux du crime , nobles inspirations de la vertu. Tout ce que la nature , si bonne pour les uns et si ingrate pour les autres , plaça dans le cœur humain , en sort alors sans déguisement comme sans effort.
Cest ce que Ton vit à Marseille pendant que le fléau s'y appesantissait. Il y eut un débordement
(i) Fonmier. OuTrage cité.
audacieux de pensées malfesantes^ et les magistrats firent placer des potences en plusieurs endroits pour intimider les vagabonds, ptur contenir les misérables qui se livraient aux plus condamnablesf ployés àrenlèvementdes
cada e cette périlleuse charge
de a le le dégoût et l'horreur.
La j: ntraient une avidité ré-
voltante j une cruauténnoqueuse» une insouciance infernale. Us tuèrent quelques npaladespour voler avec plus de sûreté ; et pour aller plus vite en besogne , ils jetèrent dans les tombereaux , au milieu des corps en pourriture , des malheureux qui respiraient encore (i). Plusieurs employés à la commune, plusieurs fonctionnaires publics abandonnèrent lâchement leur poste. Des prêtres , frappés aussi d'une frayeur coupable , cherchèrent leur salut dans une fuite ignominieuse , eux indignes ministres d'une religion amie des douleuirs humaines y d'une religio osait le devoir de parai bras infatigable , le cœ it où il y avait des larm à répandre. Dès le c > les moines de Saint-' avec des provisions de toute espèce , dans leur antique
(i) Manuscrit du père Giraud » déposé à la bibliothèque publique de Marseille.
abbaye qui ressemblait à une forteresse par ses
murailles et par ses. tours. ""
Grâce à-Dieu , d^autres ne suivirent pas leur exemple. Il y eut de noble» âmes qui surent s'é* lever bien haut et conquii naissance des peuples, à f lanthropie héroïque. Des | des religieux de différens
▼iitces les* plus reculées du royaume (i) , se réunirent à ceux des nombres du clergé marseillais qui remplissaient dignement leurs devoirs , et t#us ensemble ils se sacrifièrent avec une résignation sublime aux travaux dangereux de leur saint ministère.
On voyait à leur tête l'évêque de Marseille , ce Belsunce (2), dont le nom entouré d'une auréolede gloire impérissable , exprime ce qu'il y a de plus beau dans l'amour de l'humanité , et de plus pur dans les vertus chrétiennes.Rien n'abattait son courage ' ' ' ' ssait son zèle apostoliq de son immense et
(a) , de Castcl-Moron , né le
4 àéce rd jésuite, pois éféque de
Marseille en 1709. Il ne Toulat point abandomi^ ce diocèse en 1733 , pour Tévéché duché-pairie de Laon , auquet^le Roi TaTait nommé. Le Pape Thonora du Pallium, Il mourut à Marseille en 1755 , et eut pour successeur de Belloy , mort cardinal et archevêque de Paris, en 1808.
DE PIlOVElfCE. 241
diviDe'charité. Lui donner le poste le plus péril* ' leur 9 c'était bien lui faire plaisir , c'était le mettre taut-à<^fait à son aise. Si grande que fût lUnfortune publique , plus grand encore était le caractère ijle l'incomparable Prélat. Et le jour ^t la nuit , il entrait dans les hôpitaux et dans la demeure des malades. Il s'approchait des moribonds couchés dans les rues y ne ^craignait point leur souffle empoisonné j implorait pour eux les bénédictions du ciel , et plus il s'exposait aux .teups de la mort , plus ii semblait invulnérable (i). Il ordonna des processions y fit des cérémonies expiatoires > marcha lui-même les pieds nus et la corde au cou, au milieu d'un peuple éperdu que rartinaiit sa voix chérie. Son argenterie et ses meubles devinrent le patrimoine des pauvres» Tel au seizième siècle , durant la peste de Milan , s'était montré l'éréqve Saint-Charles Borromée.
Belsunce était assisté par le chef d^escadre Lange-
(i) Why drew MaweUl •
When nature Sicke ^
ist IV. •
Ponrcpioi , près des > bris »
Le vertueux fielsmu
Ne respira-t-il point
Qne les veAts secouaient sur Marseille infedtée ?
Traduction de Fontanes*
La poésie française a aussi payé tin digne tribut d'hommage à lliéroïque prélat. Milleroiea chanté un si bel héroïsme dans son poème de Beèsunce ou la PtsU de Marseille,
roif qui avait reçu , fe douze septembre y ?e commandement de Marseille avec des pouvoirs sans bornes. Cet officier 9 plein de lumières, de courage el de justice , était bien \ i-
cile. Il travailla avec une s i-
lagement des pestiférés , à ^
au maintien de la police ^
samment secondé par le ' s,
par les échevins Estelle , Moustiers, Dieudéet Audimar^ par l'assesseur Pichatty de Croissainte, par le chevalier Kose, commissaire-général du quartier de Rive-Neuve (i) , par Rigord , subdélégué de Tintendant de Provence. Gapus, archiviste de la commune, le -trésorier Bonis, Rolland et RozeTainé, membres de Tintendance sanitaire, les médecins Peyssonel , père et fils , les chanoines Boujarel, Es- %Êf et Guérin, les pères Milay et Lgver, jésuites (a), méritèrent également bien du pays parleur zèle et
(x) Au ibre 1710 , deux mille
i^orts se t le cadavres en poamtnre
gisaient si i écherins avaient perda
Vespéranc roir. Le chevalier Roze»
à la t^ c ^eusement à Tceavre ; et
pour doni 1 de terreur , il prit par
une jambe le premier corps étendu sous ses pas. U fit jeter ces cadavres dans deux anciens bastions et les fit' couvrir de chaux vive. Tous les galériens employés à cette opération dangereuse périrent^ à l'exception de deux ou trois. Roze ne fit qu'une courte maladie.
(1) Ils succombèrent tous les de»x.
leur dévouement. Ces vertus valent mieux que la valeur guerrière. Tout exalte un soldat sur les champs de bataille. La gloire lui sourit ^ l'espoir de son avanœment l'anime. La voix des chefs , le bruit des armes , la fumée , la vue même du sang> tout rétourdît^etréchauffe, et l'enivre. La mort est sans laideur pour lui. Mais sur la scène affreuse d'une contagion dévoraMe, l'homme qui se dévoue an salut de ses semblables a besoin d'une âme plus forte f d'un cœur plus résolu. Il lui £siut un sangfroid plus difficile que l'exaltation, et son courage est un courage de tous les instans. Vous tous , dignes magistrats de Marseille, intrépides ministres delà religion consolée, héros de l'humanité reconnaissante, vous vivrez dans la mémoire des hommes. Vous y vivrez tant qu'ils conserveront le goût 4es actions généreuses, des choses admirables , et vos noms seront grands entre les grands noms.
En ces conjonctures calamiteuses , le Pape Clément XI montra sa sollicitude paternelle pour une ville chrétienne et vint généreusement en aide au peuple Marseillais. Il envoya de Civita-Vecchia deux navires chaigés de grains , que Belsunce distribua aux pauvres. Deux riches négocians de Marseille, Constans etRemuzat, donnèrent vingt mille charges de blé. Taxil, agent de la compagnie des Indes , remit aux échevins six cents marcs de matières d'argent et vingt mille marcs de piastres. En voyant Marseille secourae par le souverain pontife
244 UISTOnŒ
et par de simples particuliers , que iaut-il penser du gouvernement français qui laissait dans l'abandon cette ville malheureuse ? Sans doute le xégent ne vit pas avec indifférence une calamité si grande. Mais son administration était alors dans l'embarras, et l'on peut croire que le découragement et la pénurie où le mettait la chute du Système deLa^ l'empêchèrent de prendre les mesures qu'il eût prises en temps ordinaire. U ne sut point récompenser les hommes qui s'immortalisèrent en cette occasion et dont les noms étaient partout accueillis avec un concert de louanges. C'est là un de ces torts que rien ne peut excuser.
Comme on n'avait pas reconnu assez tôt l'existence delà peste dans Marseille, et comme on n'a*^ vait pas porté autour du territoire un assez grand nombre de troupes , le fléau étendit au loin ses ravages. La ville d'Âix en fut la première infectée. Au commencement du mois d'août 1712O1 la contagion s'y glissa dans des marchandises de contrebande , enleva d'abord plus ^e cinquante personnes , et devint beaucoup plus intense en octobre. L'épouvante régna dans toutes les familles. Les chanoines de Saint-Sauveur et la plupart des religieux de dififéreps ordres prirent la fuite. I^s marchands fermèrent leurs boutiques, les artisans suspendirent leurs travaux, le parlement lui-même se transporta à Saint-Remi, après avoir délégué le soin d'administrer la justice dans la capitale de
la Provence, aux hommes généreux que le barreau avait toujours fournis dans des conjonctures semblables. L'histoire doit recueillir les noms des avocats qui acceptèrent cette mission honorable et périlleuse. Ce furent Decormis, Tabaret, François de Séguiran, Bayon, Gérard , Pierre Blanc, Saurin , Pierre de Séguiran, Canceris, Sube, Melchior Blancv Genesy , Benoît et l'assesseur Buisson. Le parlement ne tint pas long-temps ses séances à Saint-Rem i. Il se dispersa dans les villages circonvoisins. La lâcheté de cette compagnie souveraine sei^it à donner plusd'éclat au courage de Yintimille-du- Luc, archevêque d'Aix, et du marquis de Clapiers de Vauvenargues, premier consul-procureur, revêtu de pouvoirs extraordinaires par ordonnance royale. VintimiUe tint la conduite d'un bon et digne pasteur. Yauvenargues soutint presque seul le fardeau des affaires. Plein d'une activité patriotique , il veilla au maintien de l'ordre public , présida au transport des malades dans les hôpitaux , travailla à l'enlèvement des cadavres, assura les subsistances , montra enfin tous les genres de mérite et de vertu, en face de la mort qui frappait sans relâche ses concitoyens gémissans.
La contrebande qui avait introduit la peste dans Aix vint bientôt infecter Toulon. Quelques habitans de Bandol , petit port de mer à trois lieues de cette dernière ville, abordèrent la nuit dans l'île de Jarre, où des marchandises provenant du navire
246 msTomfi
marseillais le Grand-Saint-Antoine avaient été dé» posées. De retour à Bandol ces misérables partagèrent entre eux le butia^ et tout le, hameau iîit atteint de la contagion mortelle. Un patron de barque de Toulon , nommé Gancelin , qui se trouvait le même jour à Bandol , prit le parti d'y laisser son bateau et de revenir par terre chez lui. Le 5 octobre 1720, il se présenta aux portes de Touloo^ et comme il était porteur d*un l)illet de santé en bonne forme, il fut admis sans difSculté. Le lendemain on apprit que la peste était à Bandol. Le commandant du port fit aussitôt bloquer toutes les avenues de ce hameau , et les consuls totilonnais prirent en même temps toutes les précautions dictées par la prudence.
Cancelin mourut le 11 octobre 1 sa fille le 17 , et cinq autres ptiOrsonnes de la même famille suc» combèrent en moins de 1 5 jours avec les symptômes de peste le plus caractérisé»^ Comme aucun autre cas ne fut signalé , la sécurité la plus pro» fonde succéda aux plus vives alarmes.
Cependant le 3 décembre de la même année , une veuve infirme mourut de langueur ^ et sa ché* tive succession , consistant en quelques meubles de peu de valeur, fut partagée le lendemain entre trois héritiers qui ne s'attendaient pas à recueillir la peste dans cet héritage funeste. Deux d'entre eux et plusieurs membres de leurs £ei milles périrent successivement. Après quoi la maladie sembla s*ar-
réter dans son cours. Mais le çommeDcement de TaDoée 1721 vint lui rendre son activité meurtrière. Le 10 janvier, le nommé Gros, voyant la ville dépourvue d'étoffes grossières dont les pauvres avaient besoin pendant Fbiver , trouva le moyen d'en faire venir d'Âix en trompant la surveillance des administrateurs et des gardes. £n moins de deux jours il vendit ces étoffes, qui étaient infectées du venin pestilenti^. Dès lofS le feu s'alluma partout et ne sembla s'éteindre d'un côté que pour s'enflammer davantage de l'autre.
Le Conseil Municipal donna aux consuls pouvoir d'agir comme ils le jugeraient convenable dans l'iiHérét de la chose publique. Ceux-ci ordonnèrent là quarantaine générale des babitans. Des commissaires et dr$ pourvoyeurs allaient dans toutes lea maisons porter le pain et la viande (i). La communauté se cbargea de nourrir les pauvres. Elle trouw dans l'arsenal maritime des ressources intarissables et ^n tira les bois et les ustensiles nécessaires. Au mois d'avril la mortalité était affreuse. On eût dît que la ville n'avait jamais été habitée* L'herbe croissait dans les rues. Les babitans, épargnés par la mort, enduraient les plus vives souffrances et se voyaient réduits aux extrémités les plus déplorables dans leurs maisons, où
nait encore séquestrés. Jja peste, pénétrant inéme dans l'Hôtel de Ville, enleva successivement Gavoty et Marin , second et troisième consuls, Taumônier de la commune , le médecin , le trésorier , le secrétaire, les fourriers^ tous les officiers municipaux, tous les domestiques sans exception. Le premier C€>nsul d'Ântrechaux , seul debout au milieu de tant de victimes , ne faillit pas un seul instant à son beau caractère et s'immortaHsa par son pa* triotisme. On cite aussi avec éloge Latour«du-Pin de Moatauban , évéque de Toulon , Jacques Portails et André Tournier, consuls-adjoints, Oarnier de Fonsblanche et Pierre de Creyssel , commissaires-généraux , de Beauvaix- Thomas e% Dorves Martiny, officiers de Marine. La quarantaine génfr raie fut levée le lo mai 1721 , bien que le feu de la contagion ne s'éteignit que vers le milieu du mois d'août (i).
Le viguier et les consuls d'Arles avaient pris des mesures pleines de sagesse pour garantir cette viUe de la maladie contagieuse , lorsqu'un pourvoyeur de Tarascon arriva dans la Crau au commencement de novembre 1710 , apportant de Marseille» par contrebande^ diverses marchandises pestiférées. Le nommé Robert, chez lequd ces marchandises avaient été déposées , ne tarda pas à se sentir malade. Il profita de la nuit pour entrer dans
(1) Relation de la peste de Toulon par d*AntrecIiaux. Paris 1756.
DE PROYENCE. 249
la ville sans être aperçu par les gardes et se rendit dans sa maison^ au milieu des Arènes , où il mourut avec* sa femme , malgré les secours les plus prompts. Sa belle mère et plusieurs voisins qui avaient communiqué avec lui , succombèrent à la fin du mois de décembre. Les habitans prirent Talarmd. Cependant à la fin d'avril 1721 ^ il n'était mort que quarante-six personnes. Le mois suivant la contagion devint plus meurtrière. Les mendians furent séquestrés au faubourg de Trinquetaille , et Jacques d'Arktan de Beaumont, qui exerçait dans la ville le eommandement militaire^ la fit cerner par des troupes réglées, avec défense de passer la ligne prescrite sous peine de la vie. Le 4 juin, trois mille individus, pâles de faim et de misère, se joignirent aux pestiférés en quarantaine , se répandirent dans la ville , enlevèrent le pain destiné aux malades et forcèrent les barrières de Trinquetaille. L'archevêque Jacques de Forbin-Janson sortit de son palais avec le chatoine Lecamus, son grand vicaire, le commandant d'Arlatan , les consuls et plusieurs notables pour califter les perturbateurs. Il y parvint par ses paroles touchantes , après avoir été repoussé par les plus audacieux, dont un osa lui jeter une pterre. En ce moment de tumulte et de .désordre les Cofbeaux (i) se livrèrent à des pil-
(1) On donnait ce nom aux hommes qui enlevaient les cadavres et lesjetaient dans la fosse.
lages. Le lieutenant-général de Cayluff, CMnoiaodant en Provence , entra dans Arles pour y rétablir le bon ordre, et fit fusiller, au pont de Cfnn; troU chefs des révoltés. La peste déployait alors toutes ses fureurs. L'archevêque, d'une piété stas exein* pie, parcourait à pied toutes les rues pour exhorter les malades à se soumettre avec résignatîpn aux volontés du cieL Le commandant d'Ârlatan , les consuls Jacques de Gleise , Fourchon , Jean Grossi^ Honoré de Sabatier et Ignace de Gra^esoa, le major de Bouchet, Jean Baudran, capitaine du guet, le trésorier Gaspard Brunet , les notables dli^urd , de Cays, d'Ântonelle de Saint-Léger, de Nicolas-, de Servane , de Bedarride et quelques autres citoyens généreux , payèrent de la vie leur noMb dévouement à la chose publique. Le viguier François de Grille , les consuls Guillaume de Piquet et François Franconi , le commandant de Jossaud , le capitaine de Malijay , 1% marquis de Lagoy, la chevalier dej&omi^p, le chanoine de Pazéry , Fabbé Maurin , les avocats Guillaume Fassin , Pierre Brunet et Jtt&éar Vacher , le procureur Granier , le médecin Simon , le^pharmacieu Charles Honorât , les bourgeois Mathieu Richaud , Antoine Isnard et Michel s# distinguèrent par leur zèle et par leur courte dans les occa>^ sions les plus difficiles. Ijes consuls de fieaucaire et de Nimes envoyèrent des secours , et de Mailli , cardinal-archevêque de Rheims , qui avait été le
Dfc PROVENCE. 251
père des pauvres pendant qu'il occupait le siège 4'Arles ^ donna la somme de dix mille francs pour fournir aux besoins des plus nécessiteux.
La pesté cessa ses ravages à Arles vers le milieu du mois de septembre 1721. Ceux qu'elle avait épargnés se mirent à chanter des hymnes y firent des pA)cessions et des cérémonies religieuses , si attendrissantes et si pures après une longue cala« mité. Chaque &mille était en deuil. Tous avaient fait des pertes et tous prièrent du fond du cœur sur le tombeau des victimes (i).
Xe mois suivant la peste ne laissa plus de traces à Marseille. On ouvrit les églises avec solennité , on porta dans une procession générale , au milieu des pompes les plus imposantes, les reliques de Saim-Roch, et Ton rédigea un acte déclaratif de Tétat sanitaire de la ville pour rassurer la France et les nations étrangères.
Le fléau avait tour à tour fi*appé Tarascon, Aubagne y Auriol y Roquevaire y Salon , Saint-Remi y les Martigues, Orgon, Cassis, Berre et cinquante autK^ communes provençales (a). Environ cent
(t) Extrait des registres de l'Hôtel de Ville d'Ajrles.
(1) Allant , Gemenos, Gardanne, GraTeson, le Paget, la Garde y le Reyest,^ Seyne, Meyrargoes, Olioallesy Maillane , la Roque-Qrussane , Rognac, Saint-SaToamin , Saint-Zacharie » Sif miane , Gignac , le Canet , Néooles , Noyés , Six-Foors , Sainte- Tulle y Venelles , la Valette , Forcalqaeiret y Vitrolles et quelques autres.
252 mSTOIRE
mille victimes tombèrent sous ses coups (i). H ne parait pas qu'il se soit beaucoup étendu dans œ qui forme aujourd'hui le département des Basses- Alpes. Cependant il pénétra dans le Bas-Languedoc et dans le Gévaudan. La Ciotat sembla préservée
(i) La contagion enleva à Marseille et dans son territoire environ cinquante mille habîtans sor une population de qaatre-vingt-dix
mille 60,000
Le dénombrement des morts fait officiellement ne s'élère
qu'à 39,107. Mais ce chiffre n'est pas considéré comme
exact , et Ton adopte généralement celui qui est ci-dessus
exprimé.
Aix perdit sept mille cinq cent trente-quatre habitans sur
yingt-quatre mille 7,534
Toulon , quinze mille sept cent quatre-vingt-trois sur
Tingt-six mille deux cent soixante-seize 1 5,783
Arles , dix mille deux cent dix sur vingt-trois mille cent
ftoixante-dix-huit. 10,210
La contagion en enleva aux Martigues 3,l50
A Aubagne 2,114
A Auriol 1,595
A Berre 1,071
A Saiot-Remi 996
A Salon 700
A Cassis , 214
A Tarascon 210
A Orgon 105
A Roquevaire. •••«••^..,«., 46
92,718 La peste enleva de plus sept mille cinq cents âmes environ dans les autres communes infectées 7,500
Ce qui présente un total de cent mille deux cent dix-huit 100,218
pour devenir le port auxiliaire de Marseille. On y prit des précautions si sages, que le mal essaya en vain de franchir les limites principalement posées par le courage et la prévoyance des femmes.
Un arrêt du conseil du i4 septembre 1710 avait enlevé au parlement de Provence les attributions de police durant le cours de la contagion^ et le^ avait données aux commandans militaires. La plupart de ces officiers abusèrent de leur pouvoir, et le pays qui gémissait déjà sous le poids de deux fléaux y la peste et la disette , eut à subir un troi* sième fléau tout aussi redoutable, le despotisme des gens de guerre. Toulon fut le premier théâtre de leurs injustices brutales. Avant que la peste s'y fût déclarée on y avait arrêté un homme et une femme accusés de porter des marchandises de contrebande. Us furent traduits devant un conseil de guerre qui condamna la femme à la peine de mort m mit Thomme hors de cause. Au mépris de ce jugement , le gouverneur les fit tous les deux fusiller. Les j uges d'Hyères avaient condamné un homme à mort pour des crimes ordinaires. Ceux de Trets avaient prononcé la même peine contre un coupable. Ces deux malheureux appelèrent au parlement d*Aix. Mais malgré cet appel, l'officier qui commandait à Saint-Maximin, les fit passer par les armes s^ns les entendre, sans même avoir vu la procédure. A Rians , à Tavernes , à Tourves, à Digne, à Castellane et dans d'autres communes, les gens
de guerre se livrèrent à des exactions infinies , et aux excès les plus odieux. Ils voulurent juger en leur propre cause , forcèrent des curés de monter en chaire et de £iire des publications contre la défense de leur évéque, bannirent des prêtres, tuèrent des religieux à coups de fusil , sans aucune forme de procès. A Lambesc et à Salon ils décidèrent de la validité des testamens et obligèrent , par voie militaire , les héritiers au payement des legs. A Marseille y la sagesse de Langeron vint échouer contre recueil du pouvoir sans limites dont la Cour l'avait investi. Il porta si loin sesentreprises, qu'il se rendit l'arbitre souverain de tous les différends, connut de l'état des personnes, des crimes de rapt et de tous les délits ordinaires , jugea les procès civils , revit et annula les arrêts du parlement , obligea les parties à payer des sommes dont ces arrêts les avaient déchargées, exigea même que les paiemens fussent faits sans protestation. A l'aîie dans sa dictature , il donna un taux arbitraire à la valeur des monnaies et empêcha l'enregistrement de la déclaration royale qui rétablissait le cours de la justice ordinaire.
L'assemblée particulière des procureurs du pays nés , réunie d'abord à Aix sous la présidence de l'archevêque, puis à St.-Remi, ensuite à Tarascon , avait délibéré de demander au régent du royaume : i® L'abandon des dons gratuits pendant tout le temps de l'affreuse maladie. 2^ La fer-
me du contrôle des actes des notaires. 3^ Les arrérages de la capitation des années 1 7 1 8 et 1719. 4^ Le courant des billets de banque qui se trouvaient dans la caisse de la province. 5® L'ordre au directeur de la monnaie de changer ces billets en espèces. 6^ Le payement de six cent mille livres dus au pays pour l'abonnement du contrôle des actes. Le régent n'accorda que de»x cent mille livres à compte des six cent mille dont je viens de parler , envoya cinq cent mille livres en billets de banque , et garda le silence sur les autres chefs de demande. L'assemblée, regardant ces secours comme insuffisans, délibéra en outre d'emprunter jusqu'à un .million , au fur et à mesure des besoins publics.
Une assemblée générale des communautés, tenue à Lambesc le ^^ avril 17^2 , imposa la somme de trois cents livres par feu sur la Provence entière pour srubvenir aux charges courantes. Elle établit un autre impôt de cent livres par feu pour compenser les sommes dues aux communautés , à raison des avances par elles faites.
 Marseille les alarmes s'étaient dissipées, les travaux reprenaient leurs cours, la confiance et la joie rentraient dans tous les cœurs si long-temps serrés de détresse, lorsque le 4™ai 172a, un homme mourut subitement frappé du mal contagieux. Le lendemain deux jeunes personnes aux-
telles eurent le même sort. Plusieurs autres personnes périrent avec tous les symptômes du venin pestilentiel. Aussitôt le peuple s'agite , s'échauffe , frémit. Chacun pense à sa sûreté , chacun travaille à son salut. Les religieux de St.-Victor ^ frappés encore d'épouvante , encore poursuivis par des fantômes menaçans, se retranchent dans leurinac* cessible mona^tère^ dont la peste n'avait pu franchir les murailles. Les échevins prirent aussitôt tou* tes les mesures préservatives. De Brancas, gouverneur de Provence, défendit aux Marseillais de sortir de leur territoire sous peine de mort, et enjoignit aux malades de se déclarer dans les vingt-quatre heures sous la même peine. En même temps , Louis XV , devenu majeur , appela de nouveau au commandement général de Marseille le chef d'escadre Langeron , dont la conduite honorable offrait de si puissantes garanties , et qui annonçait tout ce qu'il pouvait faire par ce qu'il avait déjà £siit. Langeron , qui était sorti de Marseille le 219 novembre 1721 , y rentra le 28 juin 172a , et la peste cessa bientôt , après avoir enlevé quelques centaines de malades. Le roi , par un édit daté de Versailles le 19 novembre suivant , rétablifla libre communication avec Marseille et ordonna la re*traite des troupes qui formaient le cordon autour de cette ville. L'exportation des marchandises fut pourtant reculée jusques au 27 mai 1723.
DE PROVENŒ. 257