‹ Histoire de Provence (volume 4)Chapitre 51 sur 98 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

L*Europe entière est troublée par la guerre. — Désastre de la France. — Combat naval de Toulon. — Les Français, après avoir obtenu quelques succès en Italie , repassent le Yar.

— Invasion des Autrichiens en Provence. — Leurs opérations militaires. — Us se rendent maître d'une grande partie de la Province. — Belle conduite de TÉvéque de Yence. — Arrivée du Maréchal de Belle-Isle » commandant l'armée française. — Celte armée reprend l'offensive. — Triste position des Autrichiens. — Ils évacuent la Provence. — Paix d'Aix-la-Chapelle. — Rupture entre l'Angleterre et la France. — Glorieuse expédition de Minorque.

— Paix générale.

JLà paix régnait en Europe , lorsque Tempereur Charles VI , dernier prince de la maison d'Autriche, mourut au mois d'octobre l'j^o. Ce monarque , à défont d'enfons mâles , avait institué pour son héritière universelle l'archiduchesse Marie- Thérèse, sa fille aînée , épouse de François de Lorraine, grand dac de Toscane, et il descendit au tombeau avec la ferme confiance que l'exécution de ses dernières volontés ne rencontrerait aucun

DE PROVENCE. 2ftt

obstacle. Marie-Thérèse se fcmdait sur le droit na« turel qui l'appelait à Tliéritage de son père, sur une pragmatique-sauction qui confirmait ce droit^ et sur la garantie de presque toutes les puissances de rSurope. Mais dès que Charles VI eut rendu le dernier soupir , plusieurs prétendans se montré* rent. Charles- Albert, électeur de Bavière > Âugus^* te III , électeur de Saxe et roi de Pologne, le roi d'Espagne Philippe Y , réclamèrent la succession en tout ou en partie. Un prince dont on parlait peu, mais dont le nom devait bientôt voler de bouche en bouche sous l'immortelle consécration du génie et de la gloire , Frédéric II , roi de Prusse, porta les premiers coups en s'emparant de la Si«» lésie» Le feu de la guerre se ralluma, et l'Europe ébranlée retentit du bruit des armes.

L'électeur de Bavière n'attendait, pour éclater ^ qu'un signal de la France. Mais le cardinal de Fleury ne voulait point dépouiller à main armée une héritière légitime que le gouvernement français avait déjà reconnue par un pacte solennel. La violation des traités troublait sa conscience et désolait sa vieillesse. Il reculait devant une entre* prise qui lui semblait aussi hasardeuse qu'injuste* Le comte de Belle-Isle et son frère le chevalier, parvinrent à vaincre les scrupules du sage minis^ tre. Fleury refusa toutefois de faire une guerre ouverte. De Belle-Isle fut envoyé à Francfort, au camp du roi de Prusse et à Dresde , pour négocier

ea faveur de Charles-Albert de Bavière, qu'on voulait élever à l'empire, et enrichir des dépouilles d'une maison si long-temps rivale de la France. Il s'entendit avec Frédéric et la cour de Saxe. Charles-Albert reçut bientôt le titre de lieuteimnt-général des armées de Louis XY , et il entra facilement en Autriche , tandis que l'impératrice Marie-Thérèse résistait à peine au roi de Prusse. Ce prince , à la tête de l'armée française et de vingt mille saxons, marcha ensuite vers Prague, s'enempara, s'y fit couronner roi de Bohême, et alla recevoir à Francfort la couronne impériale sous le nom de Charles VII. Avec moins d'énergie et de vertu, Marie-Thérèse n'eût pas pu résister à tant d'ennemis ligués contre elle. Mais c'était une femme forte et digne de porter le sceptre des Césars. Quand tout semble l'abandonner, la Hongrie devient son reft^e. Elle reçoit dans cette contrée belliqueuse des marques de dévouement admirable. L'^ithousiasme public lui crée partout des défenseurs, ranime son espoir, relève ses afiOaires. L'Angleterre et la Hollande lui envoient des secours d'argent. Ses ennemis n'agissent point de concert et se plaignent les uns des autres. L'empereur Charles VII éprouve à son tour des revers. Les armées françaises en Bavière et en Bohême s'affaiblissent de jour en jour, sans qu'il se donne une grande bataille. I^es Autrichiens viennent assiéger Prague , au mois de dé«cembre 174a. Le comte de Belle-Tslc, nommé ma-

réchal de France, sauve le reste de larmée française assiégée dans cette ville, et ramène treize mille hommes à Égra par une route détournée, au milieu des glaces. Enfin la guerre est reportée du fond de TAutriche au Rhin.

Les Français semblaient brouillés avec la victoire; l'année suivante ils perdirent la bataille de Dettingen contre Georges II , roi d'Angleterre , par trop de précipitation et trop peu de discipline, c'est-àdîre, par une faute du genre de celles qu'ils commirent aux journées funestes de Poitiers et d'Azincourt. Marie-Thérèse fit la paix avec le roi de Prusse au prix de la Silésie. L'empereur Charles YII n'avait plus d'états. Ses ressources étaient détruites. La France , si malheureusement engagée dans une querelle étrangère, gémissait sous le poids des humiliations et des disgrâces, tandis que les Anglais, menaçant ses colonies, promenaient sur toutes les mers leur pavillon dominateur.

Le cardinal de Fleury termina sa carrière au mî- 'lieu de ces malheurs qu'il avait prévus , et Louis XV resta pendant toute l'année 1743 dans une insensibilité léthargique. Ce monarque sentit enfin l'aiguillon de l'honneur, et le commencement de 1744 fut employé à de grands préparatifs militaires.

Le roi de Sardaigne s'était uni avec Marie-Thérèse. Mais il restait un allié précieux au cabinet de Versailles, c'était le roi d'Espagne. L'infant don

Carlos était maître du royaume des Deux-SicUes , et Ton destinait le Milanais et le Parmesan à don Philippe , son frère puiné. Ce dernier s'empara du duché de Savoie. En même temps la France dé« ploya ses forces maritimes.

U y avait à Toulon une flotte de seize vaisseaux espagnols, qui avaient transportédes troupes et des munitions à don Philippe en Italie. Les canonniers, peu experts dans leur art, furent exercés pendant quatre mois. On les fit tirer au blanc en excitant leur émulation par des prix proposés. Quatorze vaisseaux français , quatre frégates et trois brûlots se trouvaient aussi à Toulon , par les soins du comte de Maurepas, ministre de la marine. L'es^ cadre espagnole était commandée par don Joseph Navarro, et l'escadre française avait pour amiral le chevalier de Court. Bien que cet officier fût âgé de quatre-vingts ans, la vieillesse n'enlevait rien à sa vigueur de corp;^ et d'esprit. L'amiral anglais Matthews s'était établi en croisière devant Toulon avec quarante*cinq vaisseaux de ligne , cinq frégates et quatre brûlots. Le aa février 1744? ^^ escadres combinées d'Espagne et de France sortie rent du port, et s'avancèrent à l'aide d'une forte brise à la rencontre des ennemis, malgré leur in^» fériorité. Matthev^s crut devoir engager l'actioa avant d'avoir rallié toutes ses forces, et Tune de ses divisions resta en arrière. Il tira au large pour se rendre maître du vent, et juanœuvra avec tant

DE PROYEIfCE. 295

d'habileté qu'il parvint à rompre la ligne espagnole et à la séparer des vaisseaux français. Un combat furieux s'engagea entre cinq vaisseaux anglais et Tamiral espagnol Le RojnsU Philippe de cent dix canons. Ce vaisseau souffrit beaucoup, mais il continua son héroïque résistance. Matthews von* lut lancer un brûlot sur lui. Les vaisseaux qui de* vaient masquer l'approche de ce petit bâtiment manoeuvrèrent fort mal, et le brûlot, mis à décour i^rt devant Le Royal Philippe , fut aussitôt £3n* droyé et se vit près de couler-bas. Le capitaine de ce brûlot^ furieux d'avoir manqué son coup , se fit sauteravec son équipage. Le chevalier de Court, s'étant enfin dégagé , arriva au secours des Es* pagnols, reprit un de leurs vaisseaux, et la nuit finit le combat. Matthews alla se réparer à Miaor^ que, et les deux flottes combinées gagnèrent Car^ thagène. L'amiral anglais, sialgré les preuves de bravoure qu'il avait données, fut puni de n'avoir pas vaincu. Une cour martiale le jugea incapable de servir. De Court , accusé par les Espagnols de ne leur avoir apporté qu'un secours trop tardif, fut relégué dans une de ses terres, et don Joseph Navarro s'attribua tout l'honneur de la bataille de Toulon. Au reste , la France et l'Espagne recueillirent les fruits de cette bataille navale. La Méditerranée fut libre pendant qudque temps , et les provisions dont avait besoin don Philippe purent aisément lui arriver des côtes de Provence.

de

I^'après le plan de campagne adopté par le cabi. net d# Versailles , le prince de Contl devait commander les Français dans les Alpes , et y seconder don Philippe et les Espagnols ; le maréchal de Ck>igny , demeurer sur la défensive en Alsace ^ et les hostilités principales être portées dans les Pays-Bas. Le maréchal de Noailles devait s'attacher au siège des places fortes , et le comte de Saxe en couvrir les opérations. Don Philippe et le prince de Gonti se rendirent en Provence, où vingt mille espagnols et vingt-mille français s'étaient réunis. Cette armée arriva sur les bords du Yar le 126 du mois de mars, ^t le passa dans la journée du 1^ avril. Deux ponts volans , construits le 3 , l'un en face du village de Saint-Laurent, l'autre vis-à-vis d'Aspremont , favorisèrent le transport des bagages et de Fartillerie. Nice se rendit sans combat , mais on fut obligé de perdre un temps précieux en attaquant les châteaux de Yillefranche et de Montalban. Vers la fin de juillet on avait forcé tous les remparts du Piémont. Les retranchemens de Château-Dauphin furent emportés à leur tour. Enfin les Français et les Espagnols gagnèrent la bataille de Goni , sans pouvoir prendre la ville de ce nom qu ils assiégeaient.

En même temps nos armes obtenaient dans la "Flandre des succès admirables. Le 11 mai 1745, la bataille de Fontenoy vint exalter notre orgueil national 9 et chez nous tout biiUa d'espérance et de joie.

DE PROVESCE. 297

Eu Italie on combattait encore avec acharnement. Le prince de Conti n'y commandait plus les troupes françaises. Il était à la tête d'une armée qui couvrait FÂlsace et menaçait FAUeniagne. Le maréchal de Maillebois , son successeur à l'armée dltalie , descendit dans le Montferrat. Alexandrie , Tortone , Parme et I^aisance deviennent sa conquête , avec l'aide des Espagnols. Milan lui ouvre aussi ses portes. Mais la bataille de Plaisance , per^ due le i5 juin 1746^ ruina les affaires des Français et renversa leur pouvoir. L'infant don Philippe , le maréchal de Maillebois, le marquis de Las Minas, général espagnol, firent tous leur retraite de Lombardie sur Gênes. Le maréchal de Maillebois avait à peine onze mille hommes, et le marquis de Las Minas n'en ramenait pas neuf mille. Les Autrichiens , poursuivant ces faibles restes d'une armée naguère si florissante , arrivèrent par la Polsévéra jusque devant Gênes, et s'établirent à San-Pierid'Arena, tandis que la flotte anglaise de Matthév^s, qui parut dans le golfe en même temps qu'eux , menaçait la ville du côté de la mer. Les Français et les Espagnols , ne se croyant point en état de la défendre, l'évacuèrent en désordre, et les Autrichiens y entrèrent le 6 septembre , pendant que le roi de Sardaigne recouvrait son comté de Nice. Le marquis de Las Minas se sépara alors des Français et tourna vers la Savoie par le Dauphiné , car les Espagnols étalent toujours maîtres de ce duché, et

«ils voulaient le conserver en abandonnant le reste de leurs possessions. Le 28 octobre , les Français parurent sur le Yar et se retirèrent en Provence , manquant de tout , la moitié des officiers à pied , point d'approvisionnemens , point d'outils pour rompre les ponts, peu de vivres; leur situation était déplorable. Don Philippe tomba dangereusement malade à Arles , et le maréchal de Maillebois courut à Versailles accuser le marquis de Las Minas des malheurs de cette retraite.

La puissance autrichienne , accablée en Flandre^ mais victorieuse dans les Alpes , résolut la con* quête delà Provence» Dix-huit bataillons des meilleures troupes piémontaises se réunirent auxAutrir chiensy et cette armée, forte de quarante mille hommes , fut placée sous les ordres du comte de Brown. Le 3o novembre 1746, die passa le Var en six colonnes , sous la protection de la flotte anglaise , et alla camper à Gagnes , à deux lieues d'Antibes, la droite appuyée au bois de Villeneuve, la gauche à la rivière du Loup. Elle demeura dans cette position jusqu'au six du mois de décembre, et se rapprocha ensuite d'Antibes, en appuyant la droite au village de Biot , et la gauche au bois de Vaugrenier. Le même jour, le comte de Brown poussa un corps de troupes à la portée du Fort- Carré. Mais le commandant de ce fort fit un feus! vif, que les ennemis en abandonnèrent l'attaque. Le la décembre, ils prirent la route de Crasse, dont ils

s'emparèrent sans coup férir et qu'ils mirent au pillage. Leur droite s'y appuyait , et leur gauche se trouvait à Cannes, où fut établi le quartier-général du comte de Brown , à deux grandes lieues d'Ântibes et à une petite lieue de File Sainte-Mar« guérite.

Le i4f à une heure après midi, les Anglais commencèrent à bombarder le fort de cette lie , et dans la nuit du 1 4 au 1 5, ils firent une descente, au* nombre de deux mille hommes. Comme la garnison ne consistait qu'en un petit nombre d'invalides, le commandant se rendit par capitulation avec les prisonniers d'état qu'il avait sous sa garde^ et qui s'étaient en vain flattés de leur délivrance. Cet officier , la garnison et les prisonniers furent transportés à Marseille sur un vaisseau anglais.

Les habitans de Vence voulaient abandonner leurs foyers ; mais Surian , leur digne éveque, les rassura, se mita leur tête , attendit les généraux ennemis aux portes de la ville , et leur tint ce langage : ce Vous ne venez point faire la guerre au « citoyen, mais au soldat. Le Dieu des armées dé* « Cidera qui doit être vainqueur. Mais Thumanité (c des princes que vous servez ne vous permet pas «c de maltraiter des hommes désarmés. » Le véné* rable prélat conduisit dans son palais les généraux autrichiens et acheva de les subjuguer par ses nobles manières. Un aide-de-camp ayant eu l'indiscrétion de lui demander combien il faudrait de

temps h l'armée autrichienne pour aller jusqu'à Lyon I Surian lui répondit aussitôt : « Je sais bien, a Monsieur , le temps qu'il me fiaut pour me ren- « dre dans cette ville ; mais je ne saurais estimer «c celui qu'il faudrait à une armée qui aurait à a combattre les troupes du roi mon maître. »

Le 19 du même mois de décembre , les ennemis /commencèrent à bombarder Ântibes, et ouvrirent en même temps la tranchée. Le gouverneur de cette place fit bonne contenance et se défendit avec vigueur. C'était le brigadier d'infanterie Joseph-David comte de Sade , seigneur d'Ayguières. Quelle joie pour les ennemis , s'ils se rendaient maîtres d'Ântibes ! Quel triomphe pour eux , et surtout pour la marine anglaise , s'ils pouvaient s'emparer de Marseille et de Toulon !

Louis XV jeta les yeux sur le maréchal de Bdie- Isle, pour sauver cette belle partie de son rojraume 9 et ce maréchal fut envoyé en Provence , mais sans argent et sans soldats. En arrivant à Aix , il ne vit que du découragement et de la désolation ; des miliciens effrayés ; des débris de régimens sans discipline, qui s'arrachaient le foin et la paille ; les chevaux mouraient faute de nourriture. Les ennemis avaient tout rançonné , tout dévoré, du Var à la rivière d'Argens et à la Durance.

Chose digne de remarque ! Bien que les combats se multipliassent alors , il ne se formait point de ces talens militaires que l'heureux Louis XIV avait

DE WIOVEWCE. âOi

VUS se prodaire m foule sous son règne. Le maréchal de Belle-Isle n'était pas un grand capitaine, mais il avait un esprit d'ordre et beaucoup d'activité. Il entendait assez bien la guerre de surprises et de chicane. Ses soins paterneb rendirent le courage à des troupes accablées de honte , de misère et de lassitude. Les ressources manquaient ; les dangers devenaient tous les jours plus pressans. Le maréchal eut beaucoup de peine à emprunter en son nom cinquante mille écus , pour subvenir aux plus urgents besoins. Il fut obligé de remplir lui-même les fonctions d'intendant et de munitionnaire. Sur ces entreÊiites , le gouvernement lui envoya quelques bataillons , et le marquis de Las Minas vint le joindre avec un renfort d'Espagnols, par ordre du nouveau roi d'Espagne, Ferdinand YI, qui venait de succéder à Philippe Y , son père. De Belle-Isle empêcha l'ennemi de se rendre maître de Castellane , de Draguignan et de Brignoles. Ensuite il se renferma dans un camp retranché aux environs du Puget, pour couvrir les approdies de Toulon. Le i^' décembre , le quartier général des Impériaux était à Fréjus. Une bataille paraissaU imminente , lorsque le soulèvement des Génois changea subitement la face des afiaires.

Les Autrichiens usaient avec rigueur du droit de la victoire. Le 5 décembre de la même année 17469 l^ L C ils conduisaient au travers des rues de Gênes un des mortiers qu'ils avaient tirés de l'arsenal de

Page 1