‹ Histoire de Provence (volume 4)Chapitre 55 sur 98 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Révolution dans la magistrature. — > Exil des membres de l'ancien parlement d*Aix. — Le nouvean parlement invoque en vain la clémence royale en faveur des exilés. — Mort de Louis XV. — Louis XVI , son successeur , rétablit les parlemens et le peuple d'Aix se livre à des transports de joie. — Coup d'oeil sur la situation du pays. — Langue provençale. — Académies d* Arles et de Marseille. — Provençaux distingués dans la carrière des lettres » des sciences et des arts. — Impositions publiques. — Commerce des grains. — Mouvement commercial et industriel. — Diverses améliorations sociales. — Dispositions morales et carac* tère de l'époque. — Signes précurseurs de la révolution.

JLe parlement de Paris , par son esprit d'opposition perpétuelle ^ avait fatigué la patience du souverain , et le peuple ne pouvait rien gagner dans la lutte inégale d'une pédante aristocratie de robe contre un gouvernement qui, en recourant à la force, croyait faire usage d'un droit. Le parlement perdit le plus ferme de ses appuis par la disgrâce du duc de Choiseul, et le chancelier de Maupeou con-

çut le projet de. changer toute Fadministration de la justice dans le royaume , projet utile et hardi qu'il sut mènera bonne fin, grâce aux lumières du siècle. Maupeou > réalisant les espérances des vrais amis du progrès social, abolit l'opprobre de la vénalité des charges de judicature et le scandale des épices. En 1 77 1 , le parlement de Paris et la plupart dc^ parlemens de province furent supprimés. On les remplaça par de nouvelles compagnies sous le titre de Conseils Supérieurs , et les nombreux adversaires du chancelier crurent faire une excellente plaisanterie en donnant à ces compagnies le nom de Parlemens Maupeou , comme si la magistrature qui venait de tuer Calas , le chevalier de la Barre et le comte de Lalli eût dû laisser quelques regrets.

Le comte de Rochechouart, commandant en Provence, et Lenoir, maître des requêtes, avaient été commis à l'exécution de l'édit royal qui remplaçait le parlement d'Aix par la cour des comptes de la même ville. Le i*' octobre 1771, ces deux commissaires se rendirent au palais de justice et y furent reçus sans aucune cérémonie. Après s'être placés au-dessus du doyen dans les chambres assemblées , ils firent enregistrer l'édit de suppression , par très-exprès commandement du roi. A l'issue de cette séance , tous les magistrats , sans exception , reçurent une lettre de cachet qui les exilait dans leurs terres, et ne leur laissait quequa-

rante-huit heures pour quitter la ville (i). Le mé* me jour j les commissaires du roi rnstallèrent la compagnie nouvelle que présidait le marquis d'Aïbertas. Trois membres de la cour des comptes refusèrent d'entrer dans ce parlement et de recueillir les dépouilles des vaincus. Tous les autres virent avec joie leur changement de position.

Le nouveau sénat provençal , signalant son début par une démarche bien généreuse, invoqua la clémence royale en faveur des parlementaires exilés dont il occupait le siège. Trois jours après son installation ^ il écrivit à Louis XV : « Sire , votre a parlement, en joignant à l'hommage de son oc respect les témoignages des peuples dont il est «c en ce moment l'interprète , ne peut justifier le « choix de votre majesté qu'en remplissant les c devoirs qu'il lui impose. Tant que les officiers «r qui composent aujourd'hui votre cour ont vu <K les principes de notre législation suprême atta- « qués par de nouveaux systèmes , ils ont cru décc fendre les lois fondamentales qui , pour assurer oc la liberté des peuples, ont assuré au roi la toute « puissance. Aujourd'hui , Sire j que l'étendue de a votre pouvoir doit vous efifrayer vous-même, vo- <c tre parlement , en reconnaissant qu'il n'est dé-

(i) Ce fut pendant l'exil du parlement , et au conunencement de 1773, que le procureur-général de Monclar mourut dans sa terre» à Saint-Satuniin , du diocèse à*hpi.

« positaire que de votre balance et non de votre « sceptre, en annonçant à vos peuples que leur voie lonté ne peut jamais arrêter la vôtre , consacre- « ra ses veilles à vous faire sans cesse apercevoir « les véritables bornes par lesquelles Dieu nîême « a circonscrit l'autorité la plus absolue qu'il ait et donnée à un homme sur ses semblables. Les sys- R tèmes s'écroulent » les prétentions s'oublient , ce chaque siècle a ses chimères ; il reste entre les oc rois et les peuples une loi sacrée , éternelle , ec inaltérable ; et cette loi est la justice. Ce que ce Dieu a défendu à l'homme ne sera jamais per- « mis aux souverains. Tout est réglé par la nature ; ce nous tenons nos droits de notre destination ^ et « il n'est point d'ordre humain qui puisse l'inter- « vertir.

« Les rois nous doivent ce que Dieu leur orcc donne. C'est ^ Sire, dans ce code immuable, c'est « dans votre conscience, c'est dans la nôtre, c'est ^ dans celle de l'univers que nous trouverons les « lois fondamentales de toutes les sociétés , les « règles sur lesquelles les hommes n'ont disputé <c que lorsqu'ils les ont méconnues , et qu'ils eus- « sent du chercher, non dans les archives de « l'histoire qui n'atteste que le règne des passions, ce mais dans la raison, dans l'humanité , dans la « justice. Nous sommes . Sire . vos officiers et vos

a Ce double titre fait remonter .VOS devoirs et <c les nôtres à une source commune. C'est en ne « la perdant point de vue que nous seconderons a les plans de votre sagesse. Et quelle foule d'o- <c bligations ils présentent dans ce moment à nos ce regards étonnés ! Vous voulez ^ Sire^ que nous « devenions les interprètes des vœux de votre « peifple. Il en est un que nous nous hâtons de a porter aux pieds de votre trône. La Provence, ce en applaudissant à vos bienfaits, n'oublie point « qu'elle perd des citoyens utiles. Elle a mainte- « nant les yeux sur nous , et semble nous dire : « Ministres de la justice du meilleur des Rois y « soyez 'le encore du plus tendre des pères. « Vous avez parlé, Sire, et vos volontés n'ont es- « suyé aucune contradiction. Pourquoi faut-il que a des ordres rigoureux aient été à côté d'une lé- <c gislation bienfaisante et utile ? Votre justice n'a « point voulu punir; et la paix, la tranquillité, « l'harmonie qui accompagnent nos premiers pas « dans la nouvelle carrière qui nous est ouverte, a annoncent que votre prudence même n'avait pas a d'obstacles à écarter. Votre bonté nous entend , <c car tout ce qui intéresse votre cœur n'a pas be-» <c soin d'être développé pour faire sur lui l'impres- « sion la plus vive. Quant à votre parlement. Sire, « il est obligé de faire taire en ce moment l'en- « thousiasme de la reconnaissance pour ne s'oc- « cuper que de la sévérité de ses devoirs, et c'est

tt par sa constance à les suivre qu'il doit répondre « à vos bontés et s'en rendre encore plus digne. »

Ce langage y inspiré par une grande noblesse de sentimens, sanctionnait le despotisme des rois^ en lui donnant une source divine; mais, après tout, il ne fesait que rappeler les principes qui servaient de base à la monarchie française essen* tiellement absolue, puisqu'aucune institution nationale ne servait de contrepoids à la puissance royale libre dans tous ses caprices. Les prières des membres de la cour souveraine ne furent pas accueillies, et l'exil des anciens magistrats dura autant que l'existence des nouveaux.

Mais cet exil eut bientôt une fin. Louis XV mourut le lo mai 1774 , et Louis XVI son successeur, dirigé par le comte de Maurepas, rétablît les parlemens vers la fin de la même année. T^s membres de l'ancien parlement de Provence rentrèrent dans la ville d'Aix, aux acclamations du peuple, car le peuple s'était pris de haine pour le parlement Maupeou dont il méconnaissait les avantages, tant l'aveuglait l'esprit d'opposition à un ministre décrié. Le roi de la Bazoche, entouré de ses officiers, suivit les magistrats lorsqu'ils se rendirent au palais pour y reprendre leurs fonctions. Le commandant de Rochechouart et le conseiller-d'état de Marville furent chargés par le roi de faire solennellement l'ouverture de cette séance , dans laquelle les députés des diverses juridictions et

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des principales conuDanaotés de k province vin* rent offrir à la compagnie les témoignages de la satisÊiction poUiqae. An milieades réjouissances, un filou s'étant glissé dans la foule fat pris en flagrant délit. On allait le conduire en prison, lorsque le peuple demanda sa liberté pour ne pas troubler la joie d'un si beau jour par les larmes d'un malheureux. Cette prière désarma la justice.

Avant de raconter les événemens qui vont suivre , qu'il me soit permis de jeter un coup d'œil rapide sur la situation du pays.

Bien que trois siècles se fassent écoulés depuis la réunion de la Provence à la monarchie fi^nçaise, cette province se regardait encore comme indépendante et distincte du reste de la France. Elle continuait d'avoir l'allure d'un pays libre. L'idiome français était, il est vrai, le seul officiel, le seul que l'on pût employer dans les tribunaux, dans les administrations publiques, dans les actes notariés ^ dans tous les documens civils. Mais hors de là il n'avait qu'une existence insignifiante, et il était à peu près inconnu dans les bourgs et dans les campagnes. La langue provençale, par une longue prise de possession, dominait sans partage aux foyers domestiques et se trouvait sans concurrence dans toutes les af£aiires de la vie sociale. La plupart du temps les hommes le plus haut placés ne fesaient pas emploi d'un autre langage dans leurs rapports avec leurs égaux et leurs subordon-

nés. Tant il est vrai que le langage d*un peuple longtemps indépendant est l'œuvre la plus vivace entre toutes les œuvres humaines. Quand ce peuple a perdu sa physionomie^ son caractère et ses mœurs, quand il ne reste rien de ses institutions anciennes^ sa langue se montre seule au milieu des ruines éparses. Elle vit^ elle règne encore comme pour saluer une dernière fois la nationaUté évanouie.

Les académies de province ne pouvaient pas rendre de grands services à la littérature, aux arts, et aux sciences ; mais elles pouvaient contribuer à répandre le goût et l'usage de la langue française. Considérées sous ce point de vue , elles avaient une utilité incontestable. En 1668, quelques gentilshommes artésiens formèrent une société de beaux esprits érigée en académie royale par lettres-patentes de Louis XIV. Cette compagnie eut vingt membres originaires et habitans de la ville d'Arles. Le roi lui donna des privilèges étendus et voulut en outre qu'elle eût toujours pour protecteur un des membres de l'Académie Française. Le nombre des académiciens d'Arles fut un peu plus tard porté à trente , puis à quarante , mais il fallait toujours qu'ils fussent nobles. Ces littérateurs de mauvais aloi ne savaient pas apparemment que dans la république des lettres les rangs sont distribués selon le mérite et jamais selon la naissance. L'académie d'Arles fut la seule société de ce genre qui admit des femmes dans son sein , et madame Deshouliè-

res fut une de ses correspondantes. Vers la fin du règne de Louis XIV , la guerre éloigna des occupations littéraires une grande partie de la noblesse arlésienne. Les assemblées académiques devinrent insensiblement moins nombreuses , et enfin elles cessèrent entièrement.

L'académie d'Arles avait terminé sa courte carrière sans bruit et sans éclat , lorsque quelques habitûus de Marseille , amis des lettres , voulurent à leur tour former une académie. Durant }a peste de 171209 ils se réunissaient dans la maison de campagne de l'abbé de Porrade j l'un d'eux; mais cette compagnie ne parut sur la scène publique et n'eut une existence légale qu'en 1726. Le nombre des membres résidans fut alors porté à vingts et il y eut un pareil nombre d'associés (i). Un gentilhomme de Tarascon j établi à Marseille depuis sa jeunesse et nommé Chalamond de la Viscléde , était l'ame de tous ses travaux. Il avait publié plusieurs ouvrages médiocres qui sont oubliés aujourd'hui , bien qu'ils aient été couronnés par l'académie française et par diverses académies du royaume.

Mais d'autres provençaux , plus favorisés de la nature, brillèrent d'un éclat plus vif, et il en est parmi eux dont le nom ne peut pas périr. Provence

(1) Le nombre des académiciens de Marseille fut augmenté plus tard.

ingénieuse, sois toujours fîère de tes enfans. Je ne sache pas qu'une autre province de France puisse mettre au grand jour plus de richesses intellectuelles !

Moréri consacra sa vie à la composition de son dictionnaire, qui servit de guide à Bayle pour faire le sien. Expilly fut proclamé de son vivant le plus laborieux , le plus exact et le plus utile de tous les hommes de lettres qui ont écrit sur la géographie. Pagi fit des progrès remarquables dans l'étude de l'histoire ; il releva les erreurs chronologiques des annales de Baronius, et nul ne marcha d'un pas plus ferme dans le dédale obscur où des savans recommandables s'étaient égarés. Tournefort se rendit célèbre dans l'étude de la botanique ^ science également cultivée avec autant d'ardeur que de succès par Plumier, et par les médecins Garidel et Darluc (i). Le P. Feuillée (a) alla dans le Levant avec Jacques Cassini, déterminer la position de plusieurs villes et d'un grand nombre de ports. Le succès de ce voyage lui inspira le désir de faire des observations du même genre en Amérique. Rien de ce qui touche à l'astronomie, à la physique , à l'histoire naturelle et à la géographie n'échappa à ses infatigables recherches, et l'on peut dire en

(i) Moréri naquît à Bargemont , Expilly à Saint-Remy , Pagi à Rognes , Tournefort à Aix » Garidel dans la même ville , Plumier à Marseille , et Darluc à Grimaud.

(a) De Mane, près de Forcalqnier.

toute Térité que c'est un des voyageurs qui ont le plus contribué à l'avancement de ces sciences dont il avait l'enthousiasme.

Le nom de dllozier rappelle l'étude du UasoB et de la généalogie , étude qui avait alors beaucoup d'importance ) mais qui fort heureusement n'est plus comprise aujourd'hui. Ménard se livra à de longs travaux sur les antiquités de Nismes^ et Dominique de Colonia fit aussi d'utiles recherches sur la ville de Lyon (i).

Un autre provençal s'était trouvé qui avait su se ÙLire un rang et une gloire à part^ homme étonnant et comme on en voyait peu même dans son siècle, qui était celui de Grotius et de Scaliger. Ce prodige de travail, de constance, de mémoire et d'érudition s'appelait Peyresc. Sa maison , ouverte à tous les savans , était le dépôt de toutes les curiosités ; et toutes les branches des connaissances humaines, histoire , archéologie , botanique , astronomie , droit public, législation civile et criminelle, se classaient admirablement dans sa tête encydopé-» dique (a).

(i) D*Hozier yît le jour à Marseille , Ménard à Tarascon , et Dominique de Colonia à Aix.

(a) Ce savant célèbre , né à Belgencîer , mourat à Aix le i4 j<ûn 1737, à r&ge de SS ans. On célébra son nom et son mérite dans tons les pays civilisés et en tonte sorte de langues.

On n'a de Peyresc qu'une dissertation curieuse sur un trépied liQtic|ue découvert à Fréjus en 1629 , mais il a laissé des manuscrits

Gassendi 9 ami de Peyresc et chanoine de Digne, avait à son tour paru sur la scène du monde savant, au moment même où Descartes affranchissait Tesprit humain du joug de la vieille école , changeait la face de la philosophie et lui ouvrait une nouvelle carrière. Gassendi entra aussi dans cette carrière difficile avec toute l'ardeur de son organisation puissante. En attaquant la théorie de Descartes, il ne forma pas un système nouveau, il ne fit que renouveler les idées de quelques philosophes anciens (i).

Félix Carry , profond antiquaire , jeta une vive lumière sur la fondation de Marseille (a). L'histoire générale de Provence et celle de quelques-unes de ses villes en particulier fut traitée avec plus ou moins de succès par César Nostradamus , Gaufridy , Honoré Bouche, Clapiers, Guesnay, Saxi, Papon, Ruffi, de Haitze, Pitton, Anibert, Raymond Soliers , Columby. Déjà Masse et Mourgues avaient com-

immenses dont une partie se trouye dans la bibliothèque du roi , et l'antre dans celle de Carpentras. Le président de Mazaugnes possédait plus de dix mille lettres de lui , qui auraient rendu un gtnnà service aux sciences et à la littérature s'il les avait publiées. Parmi ses médailles» il s'en trouvait un millier de grecques qu'il était seul, de son temps, capable d'expliquer.

(i) Gassendi , né à Champtersier , près de Digne . le aa janvier

mente les statuts provençaux , mais ces traités inintelligibles étaient à peu près tombés dans Toubliy lorsque Jullien^ avocat au parlement d'Aix et professeur en l'université de cette ville , publia son savant commentaire, aux frais de la province. DecormiSy Émérigon , Gensollen , Scipion Dupérier et Montvallon se distinguèrent aussi par leurs ouvrages de jurisprudence et de droit. Gensollen eut un mérite de plus; c*est le premier avocat d*Aix qui ait plaidé sur de simples notes (i). L'abbé de Coriolis acquit des titres à Testime publique par son traité sur l'administration du comté de Provence.

Dumarsais se fit un impérissable renom par ses travaux si utiles sur la grammaire générale et par son livre des tropes. L'abbé Féraud , se livrant aussi à des recherches grammaticales, réunit dans un ordre alphabétique tous les principes de la syntaxe française, rassembla les observations déjà faites par les grammairiens les plus instruits , et enrichit de ses propres remarques cette analyse raisonnée.

(i) Un extérieur noble et gracieux , nne yoix sonore , une déclamation imposante , servirent à merreille Gensollen dans cette inno- Tation qui ne date que de 1720. Jusqnes alors les avocats ayaient lu leurs mémoires devant le parlement

Gensollen est l'auteur d*un traité du Frano-Alêu, Decormîs a publié un recueil d'excellentes consultations , Émérigon s'est illustré par son traité des assurances , Scipion Dupérier par ses questions de droit , Montrallon par son livre des successions.

Les nombreux ouvrages du marquis d'Ârgens , fruit d'une philosophie audacieuse , ont joui assez long-temps d'uhe sorte de vogue qui a fait place à l'oubli. Une philosophie plus douce et plus consolante inspira Vaiivenargues, jeune ami de Voltaire, qui versa des fleurs sur son tombeau. L'auteur du voyage du Jeune Anacharsis j l'illustre Barthélémy , prit un des premiers rangs parmi les érudits et les grands écrivains dont la France s'honore.

Maure 9 Gaillard et Mascaron parurent avec éclat dans la chaire évangélique. Là brilla surtout Massillon , si beau d'élégance, de pureté» de noblesse et d'énergie; admirable orateur qui, en parlant aux grands du monde, ne mit son éloquence qu'au service de la vérité inflexible et de la morale éternelle.

Bardon , Françoise Duparc , les trois Parrocel et Yanloo se distinguèrent dans les beaux-arts. Mais un autre en saisit la glorieuse palme. C'est le Michel-Ange de la France, c'est Puget. Dire son nom c'est faire son meilleur éloge.

Les richesses du royaume s'étaient accrues d'une manière étonnante , et tout ce qui marche avec elles, c'est-à-dire le luxe, les jouissances , ou si l'on veut les besoins factices , avaient suivi cet accroissement rapide. Cependant quelques provinces n'étaient pas heureuses, parce qu'une grande partie des impôts portait sur plusieurs objets de néces-

site première » qu'ils étaient levés avec des frais énormes, qu'il n'y avait aucune base d'équité dans leur répartition , et que les dîmes du clergé et les droits seigneuriaux ajoutaient beaucoup à ces charges. La Provence , ainsi que les autres pays d'états , se trouvait dans une situation plus florissante. Quelles étaient les principales sources de la richesse publique? Les entreprises du commerce et de l'industrie. A l'aide de ces moyens féconds, les classes intermédiaires, qui font toujours la force d'un état bien organisé, s'étaient élevées à peu près au niveau des classes aristocratiques.

La doctrine des économistes avait en 1764 &it prévaloir une liberté absolue dans la circulation des grains au dedans comme au dehors. Mais cet encouragement que l'on croyait avoir donné à l'agriculture nationale disparut avec les honteux calculs de la cupidité et les coupables manœuvres de l'agiotage. Au milieu du conflit des systèmes divers et des théories rivales qui se croisaient de toutes parts , Louis XV demanda l'avis des parlemens sur la question du commerce des grains. Le parlement d'Aix , après s'être expliqué sur cette question, crut devoir proposer ses vues sur d'autres objets d'administration publique.

<c II est certain, sire, écrivait-il au roi , le ai noce vembre 1768, que l'admirable police que vous « avez établie sur les subsistances exige diverses « autres mesures pour être complète. La finance a

<r une infinité de perceptions qui gênent l'industrie « et retardent les progrès de l'agriculture. Les checc mins de communication sont presque partout a impraticables. La partie montueuse de Provence ce ne peut fournir ses blés à la Basse ^ qu'il n'en « coûte pour la voiture au-delà du tiers de la vaa leur.... Plusieurs canaux navigables ou flottables a peuvent être dérivés des rivières. Plusieurs ri- « vières peuvent devenir navigables , et les trouve pes étant employées à ces ouvrages, les ren- « draient peu dispendieux.

<c Les fêtes sont trop multipliées et trop sévèrece ment observées , continuait le parlement. Super primer un nombre de fêtes , c'est donner du ce pain aux journaliers et ôter à plusieurs des ce occasions de dissipation et de dépense. La corce ruption des mœurs qui augmente de jour en (c jour et qui gagne tous les états , mérite l'attente tion et la vigilance du gouvernement. Sans les ce mœurs , il n'y a point de bonnes lois. »

L'abbé Terray fit révoquer l'exportation des grains par l'édit de juillet 1770, mais cette révocation désirée n'eut pas des effets aussi prompts qu'on l'avait cru. Les rigueurs prohibitives s'étendaient jusqu'à soumettre à différentes gênes la cir-

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sion à Marseille. On en voyait journdlement arriver des chargemens d'Ancône^ de Trieste et de divers ports de l'Adriatique, du royaume des Deux- Siciles , des États du Pape , de la Toscane , de la Bourgogne par la descente du Rhône , de la Hollande , de Hambourg et de la mer Baltique. On évaluait le commerce général de Marseille à 358 millions y et la branche du Levant était la plus considérable. Celle du commerce d'Amérique occu^ pait un capital de quinze à dix-huit millions pour l'exportation de Marseille , et vingt à vingt-deux millions pour l'importation des denrées coloniales. Le commerce des Indes ne formait qu'un objet de trois millions en la valeur de cargaisons assorties pour l'ile Bourbon et l'ile de France y la cote de Coromandel , le Bengale et la mer Rouge. L'industrie manufacturière de Marseille avait sans contredit moins d'importance que son commerce maritime ; cependant elle était active et prospère. Les tanneries, les fabriques de savon , les manufactures de coton et de chapeaux , la fabrication des salaisons et des cierges , les raffineries de sucre et de soufre , les parfumeries , les tapisseries peintes à l'huile et les verreries procuraient de grands bénéfices. Les fabriques de faïence , de tuiles , de chandelles, d'amidon et de cartes à jouer obtenaient aussi des succès.

La plupart des villes , celles surtout qui savaient mettre en œuvre les ressources de l'industrie et du

commerce, avaient pris un meilleur aspect , une physionomie plus élégante et plus animée. Leur enceinte s'agrandissait^ parce qu'elles pouvaient détruire leurs remparts désormais inutiles , grâce à l'heureuse fin des discordes civiles, au changement de l'art militaire, à la bonne police, à la sûreté générale. A côté des anciennes rues sales , étroites et tortueuses , se montraient de beaux percemens, des édifices réguliers , des constructions salubres et commodes. On voyait partout des embellissemens nombreux et des améliorations de toute sorte. La vieille rouille des temps féodaux était tout-àfait couverte par le vernis brillant où la civilisation nouvelle peignait tous ses reflets de lumière et de couleur. Alors Marseille , comme une reine enorgueillie , se fit voir belle entre toutes les cités de la France. En 1781 le conseil municipal de cette ville acquit du gouvernement, au prix de dix millions, l'arsenal qui était devenu inutile au service de la marine royale , et sur son emplacement on construisit une partie de ces nouveaux quartiers qui font l'admiration des étrangers. Les galères partirent pour Toulon, où s'élevaient tant de monumens de puissance et de grandeur (1).

L'aspect matériel de la société répond toujours à sa situation morale. Un grand changement s'é-

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tait opéré dans les mœurs , dans les goûts et dans les besoins. La disposition des esprits annonçait l'inévitable et prochaine arrivée d'un nouvel ordre de choses, ordre vague, indéfinissable et comme couvert de nuages, parce qu'on ne pouvait s'entendre pour le formuler, au milieu de tant d'opinions irréfléchies qui sacrifiaient à la mode et cédaient à l'enthousiasme. Mais quand il s'agissait de l'extinction d'une foule de préjugés et d'abus, tout le monde se trouvait d'accord. Le désir des réformes utiles, le sentiment de l'égalité politique et de la dignité humaine, un esprit général de bienveillance sociale , une sensibilité inépuisable qu'alimentait le tableau de toutes les passions séductrices , tels étaient les principaux traits du caractère de cette époque. Tout y était en fermentation et en travail. C'était un bruit confus, étrange, inouï, fait pour troubler la tête et causer des vertiges. Grande était la diminution du respect pour les avantages de la naissance, pour les privilèges conventionnels. L'unité de croyances s'était brisée, et le génie du siècle, dans sa mobilité, analysait, décomposait et jugeait froidement tout ce que le vulgaire avait adoré jusque là. On avait foi dans la perfectibilité absolue de l'homme; on n'assignait aucune borne aux progrès des sciences fières de leurs conquêtes; on caressait avec ivresse tous les rêves de liberté, dé bonheur public, et l'on croyait que- la philosophie allait s'asseoir triomphante sur

les ruines des temples de Terreur, siir des idoles trop long-temps encensées par des peuples crédules. Il y avait peu d'hypocrites , parce que les aventureuses pensées 9 les douces illusions conservaient toute la fraîcheur de la jeunesse confiante. La presque généralité des avocats, des médecins, des négocians,des bourgeois, et la minorité de la noblesse et du clergé, témoignaient les mêmes sympathies, marchaient ensemble vers un avenir inconnu qu'embellissaient les prestiges de l'espérance. Les avocats surtout, unis entre eux par une discipline presque républicaine , se nourrissaient depuis long-temps de principes d'indépendance. Le barreau d'Aix citait avec orgueil les noms de Pazéry,Gassier, Pascalis, Dubreuil, Siméon, Portails, Barlet,Alpheran,les uns jurisconsultes pleins de prudence et de savoir , les autres, orateurs brillans et féconds , tous également dignes de l'estime publique par leur dévoûment et leurs services. A Marseille, La vabre, Lejourdan, Villecroze, Rigordy, avaient aussi acquis beaucoup de renommée.

Une nouvelle puissance régnait en souveraine, la puissance de l'opinion, et devant elle tout s'agenouillait. Le mouvement des intelligences s'annonçait ennemi des choses religieuses, et cependant

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de poarvoir à la détresse du trésor public , c'était d^étendre Timpôt sur le clergé et la noblesse. Ces projets , tentés par Turgot et par Necker , furent repris par Calonne, qui se flatta de les Êiires adopter par rassemblée des notables. De Cussé de Boisgelin , archevêque d'Aix. , Dulau ^ archevêque d'Arles , Desgallois de la Tour , premier président du parlement , de Castillon y procureur-général , et dlsnard , maire de Marseille (f), représentèrent la Provence à cette assemblée , laquelle finit par consentira un impôt sur le timbre, à rétablissement d'une subvention générale sur les trois ordres, à la suppression des corvées et à la création d'assemblées provinciales, qui rapprochaient les pays d'élection de la condition des pays d'états.

Ce fut alors que la cour s'occupa du rétablissement des états de Provence, suspendus , Comme je l'ai dit , depuis 1639 , et remplacés par les assemblées des communautés fa). Ces états furent convoqués dans leur ancienne forme. De là naquirent des discussions importantes et de graves événemens. Pour que la cause en soit bien comprise , j'ai besoin de faire ici quelques observations rapides.

(i) Le marquis de Gaillard , successeur d'Isnard à la mairie de Marseille , assista à la seconde assemblée des notables.

(1) Voyez sur la suppression des étaU et sur la composition des afesembléoi générales des communautés le tom.iii de cette histoire , pag. 19 et aS» et le tom, tv, pag. 79.

Tous les ^[eiililshommes provençaux avaient d'abord eu leur entrée dans l'assemblée des états , mais plus tard les nobles possédant fief eurent seuls droit de séance. Les terres féodales , soumises à un régime exceptionnel, n'étaient grevées d'aucune charge publique , et j'ai indiqué ailleurs la cause de cette exemption (i) qui était réelle et non personnelle, c'est-à-dire y qu'elle s'attachait au fond et jamais à la personne» de manière que le roturier possesseur d'un fief jouissait , pour ce fief, de l'affranchissement des tributs, et le noMe, possesseur de biens roturiers , n'avait aucune prérogative pour le paiement de l'impôt.

Les bieos du clergé et les bénéfices ecdésiaétiques étaient aussi affranchis des taiUes , mais ce privilège avait des limites, car il ne pouvait être réclamé que par le clergé considéré comme corps possédant. Les immeubles patrimoniaux des ecclésiastiques étaient rangés parmi les fonds contribuables , et quand les biens de l'église passaient dans des mains étrangères , il y avait retour au droit commun.

Une chose blessait toutes les idées de justice ^ c'est que le clergé et les seigneurs de fiefs votaient dans l'assemblée des états , concurremment avec le troisième ordre , tous les impôts et toutes les

(a) Voyez au tom. m. pag. i5 et pages 34 jusqu'à 3o înclusivemcut.

dépenses d'utilité commune que ce troisième ordre

payait seul.

Telle était la base de l'ancienne constitution provençale que rien n'avait modifiée en 1787 , au moment où Louis XVI rétablit les états du pays.

Tout annonça bientôt une lutte violente , car dans des conférences préliminaires les nobles et les communes ne purent s'entendre sur la constitution oi^anique de l'assemblée. Les nobles ne consentaient à discuter d'autre iquestion que celle de la formation même , c'est-à-dire, la question de la représentation proportionnelle de leur ordre et de celui du tiers. L'avocat Pascalis/ assesseur , élevait une question préjudicielle; c'était celle de savoir si les possesseurs de fiefs ne devaient point^ avant tout , renoncera leurs exemptions pécuniaires , l'impôt ne pouvant être voté par ceux qui ne le payaient pas , et le droit d'administration étant le prix de la contribution aux chaînes. Une assemblée des procureurs du pays nés et joints, tenue au mois d'août 1787 , n'eut pas un meilleur résultat. Pascalis y soutint les mêmes principes. On dressa un procès verbal d'opinions , et l'on s'accorda à demander la convocation des états-généraux du royaume.

Le 3o décembre de la même année 1787, les. états de provence s'assemblèrent à Aix, selon l'ancienne forme, dans l'église du collège de Bourbon, sous la présidence de l'archevêque, premier procu-

reur né du pays. Le dergéy avait pour m^sindataires les évéques, les abbés et les commandeurs de Malte : la noblesse était représentée par cent vingthfuit seigneurs possédant fief , et ces deux ordres , unis par l'intérêt y avaient une grande supériorité numérique sur le tiers-état, qui ne disposait que de cinquante-six voix. Au milieu des formalités préliminaires , le marquis de Trans demanda de siéger dans Tordre delà noblesse, suivant son titre de premier marquis de France; mais rassemblée décida qu'il ne devait prendre rang que d'après son âge , sauf à lui de faire valoir ses prétentions devant te roi. Aprèâ la vérification des pouvoirs, les députés de Marseille réclamèrent sur le rang occupé par les députés d'Arles, et se retirèrent en protestant. Les membres du clergé prêtèrent ensuite serment la main placée sur le cœur ; les seigneurs et les représentans du tiers-état le prêtèrent ta main levée au ciel.

Après quoi, le président fit un discours sur les avantages qui résulteraient du concours unanime des trois ordres , sans dire un seul mot qui eût rapport aux contributions conimunes ou qui pût indiquer que le clergé et la noblesse'^étaient disposés à faire quelques sacrifices. Pascalis , prenant la parole au nom du tiersp^at, répondit que son ordre voulait rester uni aux deux autres , mais à condition i^ que les états seraient légalement assemblés; a^ qu'on y opinerait par tête et non

par ordre; 3^ que lea trois ordres coocourraient ensemble au paiement de toutes les charges publiques et coramuoes , d'une manière égale , c'est-àdire y proportionnée à leurs facultés individuelles et à leurs possessions territoriales.

Les deux ordres privilégiés accueillirent ce dis* cours par des rumeurs prolongées, et £lléon de Castellane, évéque de Toulon, injuria Pascalis personnellement (i). Le tiers-état et son courageux défen* seur n'opposèrent que lamodération à ces violences, et le calme ayant succédé à l'orage , les procureurs du pays pour la noblesse observèrent que l'assemblée ne pouvait délibérer valablement sur les contributions, qi^'après avoir consulté les cahiers des anciens états ; que les trois ordres parviendraient facilement à s'entendre; qu'à tout événement , ils pourraient convenir d'arbitres , et que si, contre toute espérance , les arbijtres n'opéraient pas la conciliation , le gouvernement du roi en déciderait.

Ces fins dilatoires avaient l'inconvénient de ne satisfaire sur aucun point l'impatience publique, et de laisser intactes toutes les questions irritantes. Les anciens états de Provence avaient-ils toujours été légalepient assemblés ? Devait-on opiner par ordre ou par tête ? Les arbitres devaient^ils suivre les principes du droit commun oui)eux du droit

(i) Après la séance, l'ëvéque revenu ^ lui-même sentit ses torts; il se renJdit ckex Pàsoalis et lut témoigna ses regrets.

DE PROVE3NCE. 361

féodal ? Coimneot concilier l'intérêt des uns et des autres ?

La défiance et l'inquiétude tenaient )es esprits en suspens ) et tout restait dans une indécision désolante. Dans la séance du 8 janvier 1788, on vit luire l'espoir d'ua rapprochement désiré. L'assemblée déclara , à la majorité des suffrages , que les voix de l'ordre du tiers seraient égales aux voix des deux premiers ordres réunis. Cette bonne bar* monie ne dura pas long^temps. Lorsqu'il s'agit d'organiser l'administratipn intermédiaire des états^ les communauté^iayaat dem,andé l'égalité des voix, la noblesse s'en tint aux anciennes règles. Le tiers , voyant que les deux premiers ordres persistaient dans le relus de payer les impositions du pays, leur demanda de contribuer au moins à l'entretien des chemins et des bâtards. Cette demande était de toute justice, car on négligeait souvent les grandes routes pour entretenir des chemins détour-nés f qui conduisaient aux terres seigneuriales du clergéet de la noblesse* Quand aux bâtards, Tordre du tiers n'était pas sans doute le seul qui concourut à leur, multiplication. Après de vi& débats ^ la noblesse seule offrit la modique somme de 4000 livres , noji en forme de contribution obligatoire, mais seulement comme un don gratuit , sans tirer à conséquence pour l'avenir. Il y eut encore des incidens sans nombre^ des actes d'opposition et de protestation de part et d'autre touchant les ques-

tions du jour, c'est-à-dire, touchant la constitution organique de rassemblée , le paiement des impositions communes , le nombre de voix revendiqué par le tiers, la délibération par tête et non par ordre , mais aucune de ces questions fondamentales ne fut définitivement résolue.

Le ïo janvier, le lieutenant-général comte de Caraman , commandant en Provence , et Desgallois de la Tour, premier président du parlement et intendant du pays, tous les deux commissaires du roi , demandèrent un don gratuit de 700,000 liv. Après avoir entendu Tassesseur Pascalis , les états votèrent ce don par acclamation , et un courrier extraordinaire en porta la nouvelle à Louis XVI. Dans les séances subséquentes on s'occupa de la belle bibliothèque léguée à la province par le marquis de Méjanes , gentilhomme d'Arles. L'archevêque d'Aix proposa à l'assemblée de foire bâtir un édifice pour y placer cette collection, la plus nombreuse et la plus riche peut-être que jamais un simple particulier ait formée à lui seul , et dans des vues aussi patriotiques. Les opinions se partagèrent. Les uns Voulaient restituer la bibliothèque aux héritiers du marquis de Méjanes ; les autres étaient d'avis de la garder. Cette dernière opinion prévalut , mais on renvoya à des temps plus favorables toute dépense sur ce point. Les états de Provence terminèrent leurs séances le 1*^ février , après avoir discuté divers objets d'intérêt local et d'administration générale.

Pascalis venait de publier un mémoire consacré à la défense des intérêts du tiers-état, dont il était l'infatigable défenseur. La force de ses raisonnemens, fondés sur l'histoire du pays, sur les principes d'équité et sur les droits de tous les peuples , détruisait de fond en comble les prétentions du clergé et de la noblesse. Ce mémoire, que la passion nHnspirait point, mais qu'avouaient une saine logique et une haute intelligence, fit la plus grande sensation dans la province. Gassier, avocat de la noblesse, y répondit par un autre mémoire. Ses argumens avaient pour base tout ce que l'on contestait si légitimement, c'est-à-dire, les usurpations des deux ordres privilégiés, le droit féodal et les abus de ce régime.

La lutte continuait entre la cour et le parlement de Paris , lequel proclamait le principe qu'aux seuls états-généraux du royaume appartenait le droit de voter l'impôt. Dans ces circonstances , l'archevêque de Toulouse, successeur de Galonné et principal ministre , concerta avec le garde-dessceaux Lamoignon un plan de réformation qui devait affaiblir le pouvoir judiciaire des parlemens et dépouiller ces grands corps de leur pouvoir politique. Ce plan , conçu dans l'intérêt du despotisme, avait pourtant l'avantage de diminuer les degrés de juridiction, de mettre les justiciables

naux. Le parlement de Paris , avant d'être suspendu , fit une protestation énergique, qui eut beaucoup de retentissement populaire.

Le 5 mai 1788 , le parlement d'Aix fit aussi une protestation par laquelle il déclara tenir d'avance pour nuls et illégaux tous les actes d'enr^istrement qui lui seraient imposés par la force. Ses craintes étaient fondées , car le 8 du même mois le marquis de Miran et le conseiUer d'état Pajot de Marcheval se rendirent au palais pour y faire enregistrer , malgré le renouvellement de la protestation précédente , les divers édits que le roi venait de rendre. Le premier établissait des balliages et des présidiaux (i) ; le second supprimait tous les tribunaux d'exception , tels que les bureaux des finances, les juridictions des greniers à sel et maitrises des eaux et forêts ; Je troisième abolissait l'usage de la sellette et «de la question préalable , ordonnnait que les crimes seraient définis par les jugemens de <k>ndamnation , et que ces décisions , comme celles d'acquittement, recevraient la publicitéparla voie 4e l'affiche; le quatrième créait à Pacis une Cour Plénière pour l'enr^istresient des lois et le jugement des magistrats ; le cinquième rédui-

(t) Par 4Mt ^dît , I« reMori du Parlement de Provence fut ditité en deux bailliages, l'un à Aix, l'autre à Digne, pour juger en dernier ressort jusqu'à la somme de 4000 francs. Les sénéchaussées furent conrerties en présidiaux pour juger jusqu'à la somme de 3000 francs , pareiUemeiM en dernier ressort.

sait à quarante les offices de conseillers au pariement ; enfin le sixième mettait imléfiniment cette compagnie en vacances, sans châimbre de vacation , jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné après l'exécution du nouveau système d'administration judiciaire.

L'avocat général de Calissane, prenant la parole, appUudit aux édits relatif à l'amélioration de la justice criminelle^ et s'éleva avec'Hine grande énergie contre ceux qui dépouillaient les parlemens au profit de la cour plénière. Il s'attacha à prouver que cette mesure était la violation du traité d*union de la Provence à la France, et il ajouta «Nous « déclarons formellement empêcher , pour le roi, <c pour son intérêt, pour le dû de notre charge et « l'hommage que nous devons à la patrie, l'enre- « gistrementde la déclaration dont il s'agit. Nous a requérons que notre opposition soit couchée « sur le registre et dans le procès verbal, et nous «c prenons à témoin ce sé^at auguste de notre ré- « sistance de fidélité. »

L'enregistrement des édits fut forcé, mais les gens du roi refusèrent d'en faire Tenvoi aux sénéchaussées du ressort. Les conseils municipaux , l'université, les diverses classes de citoyens et tous les corps de la province s'associèrent à cette résistance. L'ordre des avocats surtout montra un attachement inviolable aux lois constitutionnelles du pays, et la protestation contre les édits nouveaux

366 HiSTOI&E

devint unanime. Le 4 mai, il y eut àl^mbesc Une assemblée générale des commutiautés. Pascalis y fit un discours sur toutes les affaires traitées par les états dans leur dernière session, et s'attacha derechef à prouver que les deux premiers ordres devaient contribuer à toutes les charges communes. Le roi avait invité l'intendant Desgallois de la Tour à déployer de la fermeté et de la sagesse pour maintenir la tranquillité dans l'assemblée. Tous les membres témoignèrent la peine que leur causaient ces expressions et protestèrent de leur dévoûment au monarque. En même temps on rédigea des doléances sur l'atteinte portée à la constitution par les derniers édits, on réclama la protection de Monsieur, Comte de Provence, et on vota des éloges au parlement, à la cour des comptes, à l'assesseur Pascalis, au marquis de Mandols de la Palud, premier procureur du pays, qui avaient tous soutenu courageusement la cause des lois nationales.

Les états avaient décidé qu'une assemblée renforcée des procureurs du pays nés et joints se tiendrait trois fois par an. La première fut convoquée à Âix le a juin 1788, sous la présidence de M. de Bausset, évêque de Fréjus. Là Pascalis fit encore briller son généreux patriotisme. Cet illustre avocat, après avoir combattu un système qui enlevait au comté de Provence son caractère d'état fédéré, en détruisant le parlement, dépositaire et

gardien de ses lois^ exhorta les opinans à prendre des mesures de salut public et à conserver une al* titude digne de la gravité des circonstances. L'assemblée, électrisée par ces nobles paroles , constr déra que la nation provençalene pouvait pas être subalternée à laFrance, et devait conserver le droit de s'imposer elle-même; que le tribunal vérificateur des actes du roi pour la Provence' devait siéger en Provence. En conséquence^ elle déclara qu'il serait fait opposition à la transcription et à la pubU« cation des édits, notamment del'édit delà cour piénière; enjoignit aux consuls d'Aix, aussitôt après le rétablissement du parlement, de se rendre à la grand'chambre pour y demander acte de cette opposition, et arrêta de considérer les édits comme nuls et non avenus jusqu'à leur enregistrement libre. L'assemblée délibéra en même temps dedeman- 4er au roi les états-généraux. Elle se sépara le i4 juiOi après avoir entendu divers rapports sur les chemins, sur quelques digues à construire^ sur les ouvrages entrepris à Fréjus , sur la continuation du canal de Boisgelin et sur d'autres travaux publics précédemment ordonnés.

Déjà au cri poussé par la province entière , le gouvernement s'était ému et semblait céder. Le lo juin, au moment où le comte deCaraman, chargé de proposer des modifications aux édits; allait entrer dans la ville d'Aix , le peuple se porta devant son hôtel et chassa un artificier qui préparait

368 HTSTOmE

des salves de boites. Le commandant fut reçu avec un morne silence, et des tambours s'étantprésentés à sa porte pour hit donner raubade se virent contraints de s'enfuir an milieu des huées. La résolution en était prise ; tous les corps de la province, dominés par la pensée que l'antique constitution provençale ne devait subir aucune modification imposée par la force, avaient délibéré an refus fdrmel à tout accommodement. L'ordre de la noblesse , le parlement, la cour des comptes, le bureau des finances, le chapitre métropolitain, les consuls d'Aix à la tête de six cents citoyens , n'allèrent saluer le commissaire du roi que pour lui demander la conservation intégrale des immunités du pays. Le marquis de Suifren-Saint-Tropez, orateur de la noblesse, déclara que jamais la cour plénière n'étendrait son autorité sur la nation provençale, et que ce vœu était irrévocable. De la Tour, premier président du parlement, et d'Albertas, premier président de la cour des comptes, parlèrent à peu près dans le même sens, mais avec beaucoup moins d'énergie. Les procureurs nés et joints réclamèrent l'exécution des traités passés avec les rois de France. La foule salua tous ces magistrats par de nombreux applaudissemens, et le comte de Caraman répondit en protestant de son attachement à la Provence , du désir qu'il avait de lui être utile et du regret qu'il éprouvait de ne pouvoir concilier avec l'exécution des intentions

du roi TopposUion générale qui venait de lui être manifestée*

Cette opposition fut condamnée par un arrêt du conseiM'état 9 rendu le ao juin, en présence du prince.

Cependant Tesprit de résistance et d^nnovation franchissait toutes les limites , et la cour af&iblie par des échecs multipliés ne pouvait pas lutter contre la force entraînante de l'opinion publique Louis XYI déclara, dans trois arrêts du conseil, que les parlemens étaient autorisés à reprendre leurs fonctions; qu'il renonçait à l'établissement de la cour plénière , et que les états^généraux se* raient^ convoqués le 5 mai 1789. Peu après, le roi, sur l'avis de Necker qui venait de remplacer au ministère l'archevêque de Toulouse, décida que les députés du tiers-état seraient égaux en nombre aux députés des deux premiers ordres réunis.

L'assessorat de Pascalis touchait à sa fin, et les communes provençales sentaient vivement la perte qu'elles allaient faire. On loi cherchait partout un homme digne d'occuper sa place. Le conseil municipal d'Aix s'assembla le jour fixé pour procéder à la nomination du nouvel assesseur et des nouveaux procureurs du pays. Jamais élection n'avait été plus difficile et plus importante. Pascalis fixa enfin l'incertitude du conseil; il assura que l'avocat Roman-Tributiis méritait les suffrages à tous- égards et qu'il serait toujours fidèle à la cause du peuple.

L'assemblée le nomma à l'uiianimilé, et le penpie

sanctionna ce choix par des cris d'enthousiasme.

On attendait avec impatience l'installation des nouveaux procureurs du pays. L'idée avantageuse qu'on s'était formée du nouvel assesseur et l'espérance de voir renaître un meilleur ordre de choses augmentaient cette impatience. Le jour désiré arriva et la joie se répandit dans la ville d'Aix. Les habitans des lieux circonvoisins s'y rendirent en foule. I^ cérémonie de l'installation se fit avec ordre et décence, au milieu des acclamations les plus flatteuses.

La seconde session des états de Provence apprcH chait, et les communes s'empressaient d'envoyer des députés àJeurs vigueries respectives pour y nommer les représentans du tiers. Le aS janvier 1789, les états se réunirent à l'hôtel de ville d'Aix, dans les formes accoutumées. L'archevêque de cette capitale fit encore l'ouverture de rassemblée et la présida. On lut la lettre close du roi , on prononça les discours d'usage, et avant toute discussion les députés des communautés et vigueries protestèrent contre l'énonciatioil gens des trois états ^ trois or-dresj et annoncèrent qu'ils agiraient ainsi à chaque séance, parce qu'ils contestaient la légalité de l'assémblée, tant par rapport à la supériorité des voix de la noblesse, que par rapport aux vices d'une représentation nationale où les ecclésiastiques du second ordre et les nobles non possédant fief n'a-

taient paa de dépotés; à quoi le$ autres membres répondirent en soutenant laTalidité de leurs droits constitutionnels* Le tiers^état ne se tint pas pour vaincu y et s'il fit tous ses efforts pour assurer le triomphe des principes du droit commun, les deux premiers ordres à leur tour ne négligèrent rien pour se maintenir dans la jouissance de leurs an-» ciens privilèges. Les lettres^patentes de convocation portaient que /e c/^r^^ , /a noblesse , le tiers-étal s* assembleraient pour former de concert les états de Provence. Or, disaient les communes, que Ton nous montre maintenant les trois ordres légale** ment assemblés en corps d'état. Le haut clergé, les possédant fief, quelques villes privilégiées dont la population est infiniment moins considérable que beaucoup d'autres, doivent-ils, peuven^ ik représenter individuellement les trois ordres? Quelle est la nature de leur mandat ? Le tiers-état soutenait encore qu'il n'était pas juste d'opiner par ordre et qu'il fallait recueillir les voix par appel nominal; que les trois ordres devaient con«* tribuer aux charges communes du pays; qu'enfin il était temps que le tiers cessât de payer seul les contributions délibérées néanmoins par les deux premiers ordres*

Ce fut au milieu de ces débats ardens que d'Âl* bertas de Jouques fit signifier à l'assemblée une protestation en forme contre tout ce qui pourrait s'y voter de contraire aux prérogatives de la no*

372 msToœE

blesse provençale > et de la Fare^ premier consul de la ville d'Aix , parla dans le même sens sur le ton d'un énergnmène. Roman-^Tributiis ne défendit que Êiiblement les droits des communes.

Dans la séance du ag janvier ^ le tiers renouvela toutes les protestations précédentes, et les signifia au président par acte notarié. On lut deux fois les instructions du roi k ses commissaires, et Ton nomma une députation pour aller dénoncer au comte de Caraman et à DesgaHois delà Tour Pacte signifié au nom des communes. Les deux commissaires du roi déclarèrent cet acte irrégulier ^ illé' galj téméraire , attentatoire à V autorité souveraine.

Les haines politiques s'accumulaient sans cesse dans les cœurs frémissans, lorsqu'on vit apparaître au sein de l'assemblée un orateur audacieux qui devait faire la gloire de la tribune nationale et remuer la monarchie française sur ses vieux fondemens,en feuchantles abus comme des herbes mort^. C'était le comte de Mirabeau, lequel, ainsi que tous les grands hommes qui marquent dans des temps de trouble, est encore un dieu pour les uns et un génie malfaisant pour les autres. Déjà il s'était fait connaître par les désordres de sa jeunesse, p^r la fougue de son caractère de feu, par ses Yiombreux écrits, par son immense instruction politique , enfin par ses plaidoiries en revendication de sa femme devant le parlement d'Aix , où

l'illustre Portalis eut l'iioniieur de le vaincre. Repoussé par les nobles au sein desquels il était né, froissé de bonne heure par le ressentiment de son père y par le despotisme du gouvernement et par les décisions des tribunaux, il joignait, à ses sotitimens de vengeance contre le pouvoir arbitraire, Tinstinct des coeurs justes et des intelligences bien faites, qui lui disait qu'il fallait à la France un régime meilleur 9 à la royauté une autre base, au peuple la sanction solennelle de ses droits éternels. C^e géant de l'art oratoire présentait le contraste <les passions les plus généreuses et des goûts les plus effrénés. Tantôt bizarre et outré, tantôt naturel et profond, on voyait souvent en lui les brusques emportemens d'un tribun dominateur, et quelquefois la dignité calma d'un homme d'état. Son éloquence privée de bon goût, mais pénétrante, mais enflammée, allait chercher ses inspir rations et ses élans dans la région des orages; ce mauvais goût donnait même à ses idées plus d'originalité, de force et de verve. Sa pensée, s'échappant large de son cerveau , jaillissait en images pleines de lumières, et sa parole, quand des contradicteurs l'excitaient, vibrait au loin imposante, terrible. La nature, en formant son âme vigoureuse , lui donna en partage la toute puissance de l'entraînement y et malgré ses nombreux écarts il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a rendu au peuple d'immenses services.

Le 3o janvier, Mirabeau vint prêter son appui aux communes. Il se demanda^ dans son discours, si la nation provençale était représentée. Or, le clergé n'avait point de représentant^les prêtres des paroisses n'ayant pas de député; la noblesse n'était pas représentée , les nobles non possédant fief n'ayant point nommé de mandataires; le tiers-état n'était pas représenté , y ayant dans l'assemblée àes officiers municipaux et non des élus spéciaux, et les agrégations territoriales y figurant sans aucun rapport avec leur importance relative. Mira* beau s'étendit ensuite sur la disproportion énorme ^ntre les voix des deux premiers ordres et celles du troisième. Cherchant un remède k ces maux, il ne le trouvait que dans une assemblée proportion* nelie des trois ordres et dans une nouvelle consti* tution. Mais cette constitution ne devait pas être donnée par le roi , c'était à la nation provençale à se la choisir librement : « Qu'on ne cite plus, disaît- « il, ce testament (i) qui léguait des hommes « comme un héritage. Je ne vois le titre de notre <c union à la couronne de France que dans l'élec- «t tion libre faite par un peuple qui use de ses « droits. » Il conclut en invitant l'élite des gentilshommes provençaux à provoquer dans sa magnanimité une convocation générale des trois ordres du pays , pour atteindre le but désiré.

(i) Le testaoïent de Charles du Maine, neveu de René, par lequel le Comté de Provence fut légué à Louis zi, roi de France.

Les députés du tiers-état accueillirent avec enthousiasme le discours de Mirabeau , et la séance fut levée au milieu du tumulte. Le lendemain y 3i janvier, les mêmes députés insistèrent pour la con^ vocation d'une assemblée générale des trois ordres, chargée de réformer la constitution provençale. Les consuls d'Aix, procureurs du pays, opinèrent dans le même sens. La discussion s'échauffa ; il y eut des interpellations violentes dans toutes les parties de la salle ; l'irritation et le désordre furent à leur comble. De Suffren, évéqiie de Sisteron, remit au président une protestation signée par tous les membres du clergé contre l'opinion de Mirabeau tendante, disait-elle , à désunir 1^ trois ordres, lorsque des voies de conciliation semblaient ouvertes. La noblesse, par Torgane de Gaillard de Fourrières, fit la même déclaration, et désavoua Mirabeau qu'elle accusa de professer un désir effréné des innovations les plus dangereuses. De la Fare le somma de déposer sur le bureau les titres> en vertu desquels il possédait un fief et avait par conséquent le droit d'assister aux états , toutes les terres seigneuriales de la famille appartenant au père qui vivait encore. Mirabeau déclara se réserver tous ses droits contre le dire du clergé et de la noblesse , et s'inscrivit en faux contre l'accusation de s'opposer aux voies de conciliation. Les députés

376 llISTOia£

gnèrent le plus par leur haine contre les deux ordres privilégiés et par l'explosion de leurs sentimens populaires, on cita les deux représeotans de la ville deSaint-Remy, Pélissier père, médecin^ et Durand de Maillane, avocat.

Les états se trouvèrent suspendus à dater de cette séance. Le président de l'assemblée et les commissaires du roi voulurent instruire la cour de tout ce qui se passait et attendre ses ordres, que la gravité des circonstances rendait toujours plus nécessaires. D'un autre côté, les états-généraux du royaume étaient convoqués à Versailles pouf le 5 mai j et U fallait procéder à l'élection des députés.

Le peuple d'Âix était dans l'effervescence. U poursuivait de ses huées et de ses imprécations les membres des deux premiers ordres, et de la Fare, au pouvoir d'un attroupement, fut heureusement délivré par quelques députés du tiers qui volèrent à son secours. La multitude assaillit à coups de pierres le carrosse de l'archevêque , les vitres furent cassées et quelques domestiques blessés. En vain le parlement fit défense au peuple de s'assem*» bfer, à peine contre les contrevenans d'être poursuivis suivant la rigueur des ordonnances; le peuple brava cet arrêt. Au conseil municipal, l'ex-assesseur Pascalis fit une motion tendante à ce que l'assemblée approuvât l'opinion du tiers toudiant un meilleur mode de représentation dans les états. U opina de nommer quatre commissaires chargés

DE PROYEMCE. 377

de féliciter les députés des communes du zèle, de la sagesse et du courage qu'ils avaient déployés pour la défense de la chose publique. <Jette motion fut adoptée, et l'on choisit Pascalis, Miolis, Grégoire et Bertalier.

Des excès étaient commis en plusieurs lieux de la province. L'évéque de Sisferon, passant par Manosque , faillit y être assassiné par une populace furieuse. On l'accusait calomnieusonent de s'être associé avec un nommé Nicolas, négociant à Sisteron , et d'accaparer des grains pour afifomer le pays. Heureusement pour Tévéque, deux jeunes gens p^cèrent la foule, le couvrirent de leurs corps et protégèrent sa fuite. Isautier et Nicolas, consub de la ville, se présentèrent au^ décorés de leurs chaperons, et l'évéque arriva à son château de Lnrs, blessé à la tête et au bras. Dès qu'on apprit à Aix œ triste événement , la Fare se rendit à Ma* nosque pour y recueillir tous les renseignemens néoessaires. A peine fut-il de retour à Âix qu'une commission du parlement, escortée par un détachement de quatre cents hommes desrégimens de Lyonnais etde yexin,'aUa y instruire la procédure. Elle entendit un assez grand nombre de témoins et lança des décrets contre plusieurs accusés (i).

A Aups , le marquis de Montferrat ne savait pas

{r) Les érénanens politiques qui MmrinreDC t'opposéneut à ce quo cette afTaire eût une suite.

supporter patiemment les outrages dont on abrecH vait les ordres privilégiés. Le peuple de cette petite ville , instruit de ses propos imprudens et de ses folles menaces^ se porta en fouie à sa maison. Montferrat s'y barricada le mieux quMl put, bien résolu de se défendre. Comme les assaillans s'efforçaient de briser la porte , le marquis, armé d'un fusil, se présenta soudain à l'une des fenêtres, fit feu et blessa deux ou trois personnes. Alors le peuple en fureur se disposa à forcer la maison et Montferrat voulut s'échapper par une porte de derrière. Mais on l'aperçut, on courut sur lui, on l'atteignit, on le massacra, on remplit saboudie de boue que l'on bourra avec un bâton, et l'on traîna son corps dans les rues. Le parlement ordonna de suite de saisir les coupables et de les conduire sous bonne escorte dans les prisons d'Aix. Deux des principaux assassins y furentame^nés et les autres prirent la fuite (i).

Mirabeau , qui avait trouvé un refuge auprès du tiers-état, en était devenu l'idole, et quand les magistrats déconcertés baissaient la tête sous l'orage, lui seul y sans caractère officiel et sans fonc* tions politiques, réussissait à calmer le courroux des flots populaires, jouant ainsi entre les auto-

(i) Les circonstances forcèrent aussi le parlement à différer le jugement, et les assassins furent du nomlire des prisonniers que les Marseillais allèrent déliyrer trois ans après»

rites et la multitude ce rôle de modérateur qui accroissait son influence et servait si bien ses desseins. Il s'empressa de répondre aux attaques des privilégiés dans les dernières séances des états. Voici un fragment remarquable d'un discours qu'il adressa à la nation provençale :

<c Généreux amis de la paix , j'interpelle ici voa tre honneur, et je vous somme de déclarer tt quelles expressions de mon discours ont attenté « au respect dû à l'autorité royale ou aux droits tf de la nation. • . . Nobles Provençaux, l'Europe « est attentive : pesez votre réponse. Hommes de a Dieu , prenez garde ; Dieu vous écoute. »

ce Que si vous gardez le silence , si vous vous <c renfermez dans les vagues déclamationsque vous tt avez lancées contre moi , soufiPrez que j'ajoute (c un mot.

« Dans tous les pays^ dans tous les âges , les ce aristocrates ont implacablement poursuivi les <c amis du peuple; et si, par je ne sais quelle comte binaison de la fortune, il s'en est élevé quelce qu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils « ont frappé , avides qu'ils étaient d'inspirer la « terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le « dernier des Gracques par la main des patriciens; « mais, atteint du coup mortel, il lança delà pous- « sière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs^ « et de cette poussière naquit Marins : Marins, <c mpiûs grand pour avoir exterminé les Gimbres

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