CHAPITRE I
Temps priontifs jasqa'à Vannée ai8 ayant J.-C.
Aperçu sur les ligures , premiers habitans du pap. — Principales tribus. — Fondation de Marseille par les Phocéens.
— Tentative des indigènes contre la colonie naissante. — Victoire des Marseillais^ — Ligne de toutes les peuplades liguriennes. — L'armée de Bellovèse défait les Barbares et délivre Marseille. — Les Perses assiègent Phocée. — Seconde migration dès Phocéens. — Agrandissement de Marseille.
— Institutions de cette république. — Sa législation. — Ses colonies. — Générosité de sa politique. -*- Pythéas et Euthymènes. — Marseille civilise la Celto-Ligurie. — La ville d* Arles. — Obscurité qui obuvre son ori^ne. — Avignon et autres villes liguriennes de rintérîeur. — Établissemens grecs sur les côtes. — Tous les auteurs anciens font l'éloge de Marseille. — Opinion de Cicéron sur cette oité célèbre. — Alliance entre Marseille et Eome.
JLa Provence, mobile théâtre de tant d'événemens mémorables, était jadis bornée au nord parle pays
des Allobroges (i), à Torient par les Alpes et le Var , au midi par la Méditerranée , à l'occident par le Rhône qui la séparait des Volées - Arécomiciens (a). Ces limites ont pourtant varié selon les vicissitudes politiques. Là fut une nation barbare appelée Lygie par les Grecs, et Ligure par les Latins. Les uns, comme Strabon (3) et Diodore de Sicile (4) 9 la distinguaient des Gaulois ; d'autres , comme Denys d'Halicarnasse (5), pensaient que son origine se dérobait à tous les regards.
Tout concourt à démontrer que les Ligures appartenaient aux peuples de sang ibérien. Festus Aviénus, qui travaillait sur lesdocumens laissés par les Carthaginois et devait en conséquence avoir de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de ribérie, met le séjour primitif des Ligures dans le sud -ouest de l'Espagne (6). Etienne de Bysance place aussi dans le sud-ouest de la même contrée , près de Tartesse, une ville ligurienne qu'il appelle Ligystiné (7).
(i) LeDauphiné.
(1) Peuples Liguriens qui habitaient la partie orientale du Languedoc.
(3) Liy. II.
(4) Liv. IV, ch. VI.
(5) Antiq. ,liv. i.
(6) Fest Avien., v. i3a et suiv.
(7) Amédée Thierry, hist. des Gaulois , t. i, introduction.
DK PROVENCE. 7
Dès les temps les plus reculés, c'est-à-dire vers le seizième siècle avant notre ère , des bandes de Gaulois envahirent une partie de la péninsule es^ pagnole ; et les nations ibériennes , refoulées par les conquérans sur la côte de l'est , forcèrent les passages orientaux des montagnes. La tribu des Sicanes pénétra la première dans les Gaules qu'elle ne fit que traverser , se jeta sur l'Italie par le littoral de la Méditerranée , et s'empara plus tard de la Sicile. Vinrent ensuite les Ligures. Ceux-ci , se rendant facilement maîtres de toute la côte déblayée parles Sicanes, s'étendirent depuis les Pyrénées jusqu'à l'embouchure de l'Arno. La côte comprise entre le Var et le Rhône fut plus particulièrement désignée sous le nom de Celto-Lygie, ou Celto-Ligurie.
L'irruption des Sicanes et des Ligures enseigna aux Gaulois la route de l'Italie. Tandis que ces races Galliques, poussées par la passion des conquêtes aventureuses, se remuaient au midi des Alpes où dles voulaient fixer leur fortune vagabonde, la civilisation orientale vint jeter un de ses rayons sur les rivages liguriens. Selon toutes les apparences, des navigateurs venus delà Phénicie fréquentèrent de bonne heure la côte de la Méditerranée qui leur présentait des avantages mercantiles; ils y établirent même quelques comptoirs. Les indigènes péchaient autour des îles appelées aujourd'hui îles d'Hyères, du corail dont ils ornaient leurs
armes(i) et que sa beauté fit rechercher des Orientaux , lesquels , en échange de ces richesses , importaient du verre , des tissus de laine , des métaux ouvrés, des instrutfiens de travail, objets ordinaires
de leur traite (a).
Ce n'est que par des traits vagues, généraux et bien souvent trompeurs que nous pouvons connaître les peuplades liguriennes dont on a raconté des choses merveilleuses. Les .Grecs surtout, crédules, babillards, amoureux des prodiges, défiguraient tous les Barbares en leur prêtant des qualités chimériques. Ils parlèrent des Ligures dans les £ables qu'ils débitaient sur les voyages d'Hercule (3). L'Orient , berceau des folles rêveries et des poétiques mystères , conserva la tradition confuse de ces voyages miraculeux. C'est aux bouches du Rhône que l'on fait d'abord arriver le héros symbole de l'audace et de la force. C'est près de là , dit-on , qu'il soutint un premier et terrible combat. Assailli à l'improviste par deux fils de Neptune, il épuisa bientôt ses flèches, et il allait tomber sous les coups de ses ennemis redoutables , lorsque Jupiter j ému de pitié à l'aspect de son infortune, fit tomber du ciel une pluie de pierres. Hercule , avec le secours de ces armes inespérées, se vit maître
(i) Pline, liv. XXXII, ch. ii.
(a) Thierry, ouy. cîté, 1. 1, part, i, ch. i.
(3) Hist. de TAcad. diss Inscriptions , t xyiii, pag. 8i
de la victoire ( i ). Ainsi on expliquait dans des récits mythologiques cette étonnante quantité de cailloux qui couvrent les champs de la Crau sur la rive gauche du Rhône, non loin de son emhouchure* Les Ligures sont du nomhre de ces peuples dont la petite portée de notre histoire n'atteint que la décadence (a). Ils se montrent toujours à nous sans arts , sans police , sans demeure fixe. Enfans aven*turenx d'une nature grossière , ils établissaient leur résidence au gré du caprice ou du besoin , dormaient ordinairement couchés à terre , rarement dans des cabanes, et quelquefois dans des cavernes. Les habitans des côtes vivaient de la pécha et de la piraterie à l'aide de barques fragiles ou de larges radeaux soutenus sur des outres. Corsaires hardis et féroces, ils choisissaient une nuit d'orage pour se précipiter sur leur proie , se riaient des flots mugissansy et revenaient ensuite déposer leur butin dans les îles voisines du rivage (3). Le3 autres erraient dans les montagnes et les forets. Infatigables chasseurs, ils poursuivaient les bétes fauves, et luttaient avec elles de force et d'agilité. Pour eux une valeur sans pitié était le seul titre de noblesse , la seule vertu digne de l'homme. Aussi jamais on ne poussa plus loin le &ste du courage et le mé-
(i) JEsti^., PromeHu Solut apudStrabon, lÎY. rr, p. i83.
(a) Niebuhr., Hist. Romaine, trad. de Golbéry^t. i, p. ssgetfui?
(3) Diodore de Sicile, liy. iv, ch. yi.
pris de la mort. On leur entendait souvent dire que lorsque 9 en temps de guerre, le plus faible d'entre eux appelait en combat singulier le Gaulois le plus grand et le plus fort , ce Gaulois succombait toujours sous les coups de leur compatriote (i). Depuis l'âge viril jusques à la vieillesse décrépite , un Ligure aurait rougi de paraître sans ses armes (a), compagnes inséparables qu'on brûlait ou qu'on enterrait avec lui. Ces armes étaient un petit bouclier et une épée d'une longueur médiocre. Les différends se décidaient presque toujours par un combat meurtrier. La force tenait ainsi lieu de drpit, et la victoire légitimait la violence. Les crânes des ennemis particuliers immolés en duel, ou des ennemis de l'état tués sur un champ de bataille, étaient, pour les vainqueurs, des trophées précieux, des témoignages de gloire dont leurs familles s'enorgueillissaient (3). On en fesait des coupes réservées pour les grands festins. Les convives les approchaient de leurs lèvres avec délices, et ceuxlà seuls jouissaient de cet honneur qui s'étaient signalés par les mêmes exploits (4)'
Les Ligures avaient une taille petite, une complexion sèche mais nerveuse (5), un son de voix
(i) Diod. de Sicile, ibid.
(a) Claudian , de Bell, Get, — Tacit., Morib, Gerus.
(3) Pomp. Mêla , liv. ii, ch. i. — Solin., ch, xxv.
(4) Pelloutier, Hist. des Celtes ypassim,
(5) Diod. de Sicile , ibid.
fort et rude. Us laissaient flotter une longue cheyelare, et ils avaient pour vêtement une tunique de peau de béte arrêtée au milieu du corps par une ceinture en cuir (i). Ils étaient sobres et durs au travail (a). Très-attachés aux lois de l'hospitalité y ils traitaient mieux chez eux les étrangers que les compatriotes. Toutefois ils gâtaient ces vertus par des vices déshonorans, car ils passaient pour fourbes y perfides, intéressés (3); de plus on les disait vains, légers, curieux, téméraires. Les femmes perdaient la faiblesse de leur sexe en se livrant ,comme les hommes, aux plus rudes travaux. Les Gaulois exerçaient sur leurs épouses un despotisme sans limites ; mais une Ligurienne était pour son mari une compagne et jamais une'esciave.Dans quelques circonstances , les femmes de la Ligurie furent même investies d'un pouvoir de conservation et d'un ministère de paix. <r De vives querelles, dit Plutarque (4), s'étaient jadis élevées chez ce peuple. Déjà les deux partis avaient couru aux armes; déjà ils se mesuraient des yeux sur le champ de bataille^ lorsque les femmes, se précipitant entre eux, voulurent connaître le sujet de la
(î) Diod. de Sicile, liv. v.
(a) Astuetwn mtdo Ligurem, Virgil., Georg. liv. ii. — Durum genus, Ute-LiTe, liv. xxvii.
(3) Latrones, huidiosi , mendaces , foliacés, Cato apud Servium , ad lié, XI. JEneid. — Claudian, idyll. xii.
(4) De yirtui, MuTier.
discorde. Elles le discutèrent et le jugèrent avec tant d'équité et de raison j qu'une admirable amitié de tous avec tous régna dès lors dans chaque famille. De là naquit l'usage d'appeler les femmes aux délibérations sur la paix et sur la guerre , et de leur soumettre les différends survenas avec les alliés. 3»
Il est probable que les Ligures professèrent la religion des Gaulois. G)mme eux, ils avaient un^ idée de Dieu et de l'immortalité de l'ame. Mais ce Dieu de justice^ ils le défiguraient dans les horribles superstitions du culte druidique. Ils le fesaient à leur image, c'est-à-dire farouche, sanguinaire, ami de la douleur et de la destruction. Pourtant ces guerriers avides de périls, ces hommes impatiens du joug le plus léger dans leur indépendance sauvage , reculaient de terreur devant l'anathème des prêtres. Les Druides, armés du glaive de la loi, de la force des préjugés , de la puissance des habitudes héréditaires , imposaient leurs volontés aux imaginations séduites. Pour eux seuls le pouvoir , les dignités, les privilèges, les hommages du petiple. A eux il appartenait d'expliquer les décrets du Ciel , de répandre ses trésors ou de lancer ses foudres. Dans l'enfancede la civilisation, ainsi que dans les sociétés policées, l'homme éprouve le désir secret de connaître ses destins futurs , d'interroger les temps qui ne sont pas encore. Le passé le tou* che faiblement ; le présent échappe à son activité
toujours inquiète 9 et ce n'est pas pour lui qu'il travaille, qu'il s'^te, qu'il s'émeut. De l'avenir seul il a souci. Là il concentre toute sa sollicitude. Les Druides savaient mettre à profit cette disposition du coeur humain , plus particulière encore aux ligures fort attachés à leurs oracles. Dans leurs pratiques religieuses, dans leurs cérémonies expiatoires, on ne voyait que des scènes d'horreur. Une foret étendant ses branches toufiues sur un autd informe, voilà leur temple ; et cet autel était couvert des hideux simulacres d'Ésus ou de Tentâtes, veprésentés par des pierres brutes (i) et des
^ troncs grossièrement fsiçonnés (a). Les Druide$ , vêtus d'une robe blanche , le front ceint de feuilles de diéne , venaient y chercher le guy sacré, objet de la vénération publique (3). Barbares sacrificateurs, ils y brûlaient les figures d'osier qui renfernaient des victimes humaines (4).
La nation celto-ligurienne se divisait en peuplades indépendantes , et chacune d'elles avait son chef. La plus nombreuse et la plus redoutable
« était celle des Saliens, ou Salluviens (5). Le pays
(i) Lncain, Phars.
T* (i) Macrobe , Satam. — De Caylus en ses Antî<|uitéd. • (3) Don Martin, Religion des Gaulob.
(4) Cétar. , de B^L GaUic. — Pline , liv. xxx. — Pomp. Mêla, lÎT. m. -^Lactance, Vwinar, tnstit. liv.yi. — Tertullien, Apolog. f A. a.
. r^j (kUt Saljes dans Su»bon, liv. nr. Pline les appelle Sallum ,
^' oi, ci. IT*
de plaine , où fut bâtie plus tard la ville d'Aii y parait avoir été leur quartier principal (i). LesCavares occupaient la contrée où se trouvent aujourd'hui situés Orange, Avignon, CavaUlon et Carpentras (a). Les Voconces possédaient les districts de Die et de Vaison, et Pline (3) témoigne de leur puissance. Ils partageaient leDauphiné,le Comtat Yenaissin et une partie de la Provence avec les Cavares , du nord au midi jusques à la Durance dont ils ne passaient pas les limites (4). Les Oxibiens étaient fixés sur les bords du fleuve d'Argens, et les Décéates non loin de là aux environs d'Antibes (5). Venaient ensuite des tribus d'un rang inférieur, les Albiciens dans la vallée de rHuveaune et dans les montagnes voisines (6) , les Commones (7) le long du rivage depuis Marseille jusqu'à
(i) D*AnviIle , ouv. cité. -^ Forda d*Urban , Hist ancienne des Saliens.
(a) D*AnyiUe, ouv. cité. — Strabon étend leur territoire juiques à la jonction de l'Isère avec le Rhône , liv. iv.
(3) Liv. n, ch. v. — Liv. in, ch. iv.
(4) Honoré Bouche , Chorographie de Provence.
(5) Polybe, Exeerp. légat. — Pline, liv. m et rv. — Pomp. Mêla, liv. II , ch. V. — D'Anville, ouv. cité.
(6) Tous les géographes , ainsi que Papon et les anciens liisto* riens de Provence, placent cette tribu aux environs de Riez. Je préfère à leur opinion et à leurs raisonnemens les motifs que fait valoir la Statistique des Bouches-du-Rhône , t. ii, p. 199 et 100.
(7) Il paraîtrait, d'après un passage de Caton le Censeur, cité par Pline y qu'au lieu du nom de Commoni donné par Ptolémée , il faudrait lire Cenomani. Cenomanes jiêxtà MassiUam habitasse inFolcU. Pline, liv. III, ch. XIX.
Fréjus. Les Anatiliens , depuis Uétang de Berre jusqu'au Bhône, habitaient les bords de ce fleuve depuis son embouchure jusques au-dessus de la Camargue qu'ils occupaient aussi (i). Au-dessus des précédensy entre Tarascon, Les Baux et St.- Remiy se trouvaient les Désuviates. Les Reiens- ApoUinares avaient leur siège dans le territoire de Riez, les Bodionticiens à Digne , les Édenates à Seyne (a). On pourrait encore mentionner d'autres tribus aussi obscures ; maiâ que servirait d'en faire la nomendature fastidieuse ? Souvent il est bien difiBcile de fixer leur position , et les savans qui , sur ce point, ne s'accordent jamais entre eux, s'égarent dans des recherches stériles (3) ; l'exposé de leurs opinions diverses ne peut inspirer qu'un intérêt médiocre. Ce n^est point là que nous devons nous arrêter, car des scènes plus attachantes réclament notre attention. Yoici un bien beau spectacle : vers ces cotes inhospitalières s'avance à pleines voiles une flotte ionienne , avide de conquêtes
(i) Pline^ lîv. III. — Papon , Chorogr. de Provence.
(a) Pline, liv. in. — D'Anyille et Papon , ouv. cités.
(3) D'ailleurs il est prdbable que plusieurs peuplades liguriennes dont parient les anciens auteurs n'existaient pas six cents ans avant J.*G. , telles qu'ils nous les indiquent. La plupart de ces géographes cf de ces lustoriens écrivaient sons les empereurs romains. Ils ont déûgaré tons les noms de ces peuplades barbares en les latinisant. Les tndicatioiis qu'ils nous donnent sont pourtant les seules traces çoenoos puissions saivre aujourd'hui.
pacifiques. Là vont descendre les enfans de la Grèce; ils vont descendre avec leur culte riant, leur langue harmonieuse , leurs arts consolateurs , leur liberté féconde. Ils iliontreront leurs gracieuses formes et leurs robes flottantes. Cette terre inculte, embellie parleurs mains, se couvrira de moissons, de temples et de monumens. Une industrie créatrice y multipliera ses prodiges, et des flots de lumière dissiperont la nuit de l'ignorance. A Phocée ce grand bienfait est du.
C'était en Tannée 599 avant Jésus-Christ, et en la 4^^ olympiade. Alors avaient fini les temps que Varron nomme fabuleux. Babylone, riche des dépouilles de rOrient, enflée de ses victoires et de ses voluptés , menaçait les peuples de la servitude. Jérusalem , subjuguée par ses armes , venait d'être détruite de fond en coiqble, et le temple de Salomon n'offrait pkis qu'un monceau de cendres. Les tribus d'I$raèl , captives aux bords de l'Euphrate , pleuraient leur gloire éteinte et leur culte aboli. L'Egypte, immobile dans ses mœurs graves et dans ses règles uniformes, savait se maintenir puissante et respectée. Tyr tenait le sceptre des mers, fière de ses navigateurs hardis et maîtresse d'un commerce immense. Carthage jetait en silence les fondemens de sa grandeur. La somptueuse Corinthe voyait avec plaisir prospérer Syracuse, Crotone, Tarente et ses autres colonies. Solon avait placé Athènes sous l'égide des lois populaires; depuis long-temps
Lycurgue, marchant sur les pas de Minos, avait* donné à Sparte des institutions de fer. Rome dans son enfance luttait contre de petits peuples rivaux, et son travail n'annonçait pas encore les grandes destinées de la ville éternelle. L'Asie Mineure se montrait ornée d'une ceinture de villes grecques* Sous ce beau ciel d'azur, quelquefois enflammé de légers nuages de pourpre , sur ces rivages fortunés que baignaient mollement des flots toujours calmes, on remarquait Éphèse, Gnide, Milet, Phocée, cités brillantes de civilisation , de luxe et de poésie. Le climat exerçait son influence sur les mœurs et le caractère de tous ces peuples ioniens, qui étaient mous, ennemis du travail, avides de plaisirs. Ils portaient , comme les riches habitans d'Athènes , des tuniques de lin et des cigales d'or dans les cheveux (i); leurs institutions n'étaient point populaires , car jamais la démocratie ne put prendre racine sur la terre d'Asie. Pourtant ils ne consentaient point à se courber sous la verge du despotisme : une aristocratie modérée fut en général la forme de leur gouvernement. Comme ces villes grecques n'obéissaient pas aux mêmes chefs ^ elles avaient besoin d'être unies par quelque lien qui les empêchât de devenir la proie des Barbarg^. Pour prévenir ce malheur et pour se rappeler '3ans cesse que leur salut dépendait de leur union , elles formaient
(i) Thucidide^liT. i.
une association religieuse par laquelle elles s'engageaient à se donner des secours mutuels et à pourvoir à leur sûreté commune. Les Ioniens avaient bâti des temples près du promontoire de Mycale, où ils se rendaient toutes les années avec leurs femmes et leurs enfans. Dans ce lieu sacré j ils sacrifiaient auxDieux^ célébraient des jeux publics et des fêtes solennelles, choisissaient des arbitres pour terminer leurs différends, décernaient aux généraux les récompenses dues à leurs services , prenaient enfin, quand les circonstances l'exigeaient, des résolutions générales contre les nations étrangères (i) .
Phocée , fille de TAttique (a) , trouvait dans le commerce maritime une source de prospérité. Ses vaisseaux lui apportaient sans cesse les tributs des pays lointains; ses navigateurs s'étaient rendus célèbres par leurs longues courses et leurs entreprises périlleuses. Ceux de Tyr seulement pouvaient rivaliser avec eux. Phocée, d'abord soumise à des rois, puis république aristocratique , sagement gouvernée par un sénat, avait fondé Chalcédoine à l'entrée du Bosphore deThrace; elle avait aussi établi d'utiles comptoirs en Italie , en Sicile ,
(i) Denys d* Aticarnasse , Antiq. liv. iv.— Sainte-Croix, deTctat et du sort des Colonies des anciens peuples.
(a) L'drcbonte Néiée l'avait fondée environ 1080 ans avant notre ère.
en Corse , et jamais elle ne laissait perdre l'occasion d'étendre ses relations commerciales. Un jour des jeunes hommes , de retour d'un voyage aux côtes liguriennes, crurent qu'une colonie fondée en ces lieux procurerait de grands avantages à leurs compatriotes ; ils en parlèrent hautement et trouvèrent plusieurs citoyens Êivorahles à leurs vues(i). Bientôt le Sénat, approuvant ce projet , fit équiper une flotte qu'il plaça sous le commandement de Simos et Protis (a). Les jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se chargea des frais de transport, et fournit des vivres, des outib et des armes. Chez les Ioniens, la religion se mêlait à tous les actes de la vie ; ils n'entreprenaient rien d'important sans consulter les oracles , et surtout ils plaçaient les af&ires de la république sous les auspices de Diane d'Éphèse, leur divinité tutélaire (3). S'il faut en croire Strabon (4), qui se plait à donner à son récit une teinte de merveilleux.
(i) Justin, liv. XLni.
(a) Arutote , cité par Atbénée , prétend que celte flotte n'avait qu'un seul chef, et que ce chef était un marchand nommé Euxène.
(3) Les conquêtes de Sésostrfe avaient répandu en Asie le culte égyptien , que Ton reconnaît dans la figure symbolique de Diane d'Éphèse» qui est chargée des attributs d'Isis. Le comte de Caylus croit qu'elle fut d'abord apportée d'Egypte, malgré les additions que les Asiatiques firent à sa forme primitive. — Académie des Liscriptions, t. XXX.
(4) Liv. IV.
l'oracle répondit qu'il Êdlait, avant tout, relâcher à Éphèse, pour recevoir les ordres de la déesse. Simos et Protis obéirent. Pendant la nuit , Diane apparaissant en songe à une femme de cette ville, nommée Âristarché et recommandable par ses vertus, lui enjoignit de prendre une de ses statues et de suivre les Phocéens. Âristarché monta aussitôt sur leurs longues galères à cinquante rames (i) et portant à la proue la figure sculptée d'un phoque. Cette flotte mit à la voile pour sa destination , et s'arrêta à l'embouchure du Tibre. Simos et Protis y firent alliance avec Tarquin l'Ancien, roi de Rome et grec d'origine. Puis ils remirent à la voile , et arrivèrent bientôt aux côtes désirées^ où devait s'établir la colonie nouvelle. Les Phocéens, après avoir choisi dans le golfe l'endroit le plus convenable^ résolurent d'envoyer Protis auprès de Nann ou Nannus , chef de la tribu ligurienne la plus voisine , pour gagner ^n amitié et obtenir la permission de bâtir une ville. Suivant Justin (a) , cette tribu était celle des Ségohrygiens. Mais on a cru qu'il s'est trompé sur son nom (3) , car il est le seul qui le mentionne : peut-être le nom véritable a-t-il été défiguré par quelque copiste ; peut-être aussi les autres historiens l'ont-ils confondu sous la désigna-
(i) Hérodote, liv.*i.
(i) Liy. xLni.
(3) Papon, Hist. générale de Proyence, liy. i.
tion générique de Celto-Lygiens , donnée par les Grecs à tous les habitans de la Ligurie comprise entre le Var et le Rhône. Quoi qu'il en soit , nous renonçons à fixer la position de cette peuplade inconnue. Il nous est impossible de concilier toutes les opinions contradictoires qui se heurtent sans Élire jaillir la moindre lumière dans un dédale obscur où nos pas s'égarent incertains , où les efforts de la science expirent inutiles.
Protis, accompagné de quelques Phocéens^ arriva chez Nannus le jour même où ce chef de Barbares mariait sa jeune fille , nommée Gyptis y suivant les uns (i), et Petta, suivant les autres (a). Celle-ci n'avait pas encore fixé son choix. C'était au milieu d'une fête, c'était à la fin d'un banquet, qu'elle devait indiquer son époux parmi les convives, en offrant à l'un d'eux un vase rempli de quelque boisson; car telle était l'antique coutume ibérienne conservée chez les Ligures (3). Protis et ses compatriotes, accueillis avec bienveillance, furent invités à la cérémonie. Non loin de là, Gyptis attendait la fin du repas, qui se composait, selon Fusage , de venaison et d'herbes cuites (41 Lors-
(i) Jnstm y liy. c.
(a) Âristote, dans Athénée.
(3) Quelques traces de cette coutume subsistent encore aujourdlini dans plusieurs cantons du pays Basque et en Stagne.
(4) Diod. de Sicile , Ut. ly.
que le moment fut venu, la jeune fille s'approcha, suivie de plusieurs compagnes, et parcourut la nombreuse assemblée où se trouvaient Télite des guerriers saliens et les envoyés grecs. Ces derniers, par l'élégance de leur costume, par la noblesse de •leur attitude , . charmèrent ses regards , et l'un d'entre eux eut la préférence. S'avançant vers Protis, elle posa le yase(i) devant lui, et le proclama ainsi son époux. Ce choix imprévu frappa de surprise tous les convives. Nannus le confirma, croyant y reconnaître une inspiration supérieure et un ordre de ses dieux (2). Le mariage s'accomplit, et les Phocéens obtinrent facilement la concession du terrain nécessaire à la fondation de la colonie (3). Se mettant à l'œuvre avec ardeur, ils construisirent une petite ville sur une presqu'île attenante au continent par une langue de terre étroite (4). Le sol de la presqu'île était sec et pierreux.
(i) Justin dit que cette boisson était de l'eau : Fîrgo cîtmjuhere" iur, . . . aquam porrigere ( liv. XLm, ch. ni ) ; Aristote, que c'était du vin mêlé d*eau ( Ap. Athen. , liy. c ). Ce vin, si c*était du vin , provenait du commerce étranger , car la vigne n'était pas encore introduite en Gaule.
(a) Aristote, ubi supra,
(3) Justin , ihid,
(4) Festus Avîenus, Ora Mariùma, — Paneg, Eumen, in ConsUmt.,xix, — Dlonys, Perieg, — Justin, ibid. — Cœsar, Bell, Civ, liv. ii.
L'ancienne Massalie fut bâtie à peu près au même endroit où Marseille est aujourd'hui, mais le sol, envahi par la mer, a éprouvé des changemens notables.
Nannus y joignit quelques cantons du littoral encore couvert de forets épaisses (i), mais où la terre parut aux Phocéens parfaitement propre à la culture des arbres de Flonîe.
La ville nouvelle reçut le nom de Massalias. On a donné plusieurs étymologies de ce nom doux et sonore. Suivant Timée, un des pilotes phocéens, en abordant à la côte , jeta une corde à un pécheur ligurien pour y amarrer le vaisseau. Dans cette hypothèse, la dénomination de la ville viendrait de deux mots grecs qui signifient attachez^ pécheur. D'après Plutarque, le chef de l'expédition grecque s'appelait Massalias. S'il faut croire d'autres savans, le cri amenez les i^oiles, nous touchons au pays des SalienSy se trouve dans cette dénomination. Une autre étymologie beaucoup plus vraisemblable est généralement adoptée : c'est celle qui Élit dériver Massalias de deux mots dont l'un , MctSj signifie demeure, et l'autre Salyorumy des Sallens (a).
Massalie, protégée par Nannus, se fortifia, s'agrandit, et bientôt couvrit tout le promontoire de ses maisons de bois et de chaume, car les Massaliens n'en eurent pas d'autres pendant long-temps (3) ;
(i) Tite>Ijiyey liv. v, ch. xxxiv.
(a) Cary, Dissert sur la fondation de Marseille. (3) Massiliœ, animadverUre possumus sine iegtdis, suhactâ eum palets terré, tectd, — Vitmye , Uy. i, ch, i.
ils réservaient le marbre pour les édifices publics. La forme de leur gouvernement fut oligarchique^ et l'autorité nationale se trouva concentrée dans les mains de quelques magistrats qui Texercèrent sans abus. La pêche, le trafic et la navigation satisfirent tous les besoins de ces industrieux Phocéens. Ils construisirent une citadelle et y placèrent le temple de Diane dont Aristarché devint la première prêtresse. Apollon de Delphes reçut aussi des hommages particuliers , et les autres divinités de rionie eurent des autels. Au sein de la cité naissante tout respira la grâce, l'intelligence et la fécondité. Autour d'elle tout changea d'aspect. Ses campagnes stériles et bornées se couvrirent des pampres de Phocée , des grenadiers de Samos , des oliviers de l'Attique, et des plants de myrte du
mont Latmus, Êimeux par les amours de Diane et d'Endymion (i).
L'héritier du pouvoir de Nannus ne le fut pas de sa bienveillance pour Massalie. Ck>manus , son fils , ne put voir sans inquiétude et sans méfiance un établissement étranger sur la terre de ses aïeux. Cependant il dissimulait ses sentimeus^ et rien n'indiquait qu'il voulût recourir à la force des armes. Un Ligure lui fit jeter le voile en lui parlant ainsi : a Un jour, une chienne pleine supplia un « berger de lui prêter un coin de sa cabane pour
(i) Ovide, Métam.
ce mettre bas. Le berger y consentit. Alors la « chienne demanda la permission d'y nourrir ses ce petits. Elle Tobtint encore. Les petits grandirent^ « et la mère y forte de leur secours, se déclara ce maîtresse du logis. O chef de nos guerriers ! « voilà ton histoire. Ces étrangers qui te paraisce sent aujourd'hui fisiibles et méprisables , demain a s'empareront de toute la contrée et te feront la ce loi ». Comanus, frappé de cet' apologue , jura d'anéantir la nouvelle Phocée en la surprenant par trahison. La colonie, plongée dans une sécurité parfisiite , se préparait à célébrer la fête de Flore. Déjà commençaient les réjouissances publiques et les cérémonies religieuses, déjà on saluait avec pompe la déesse des fleurs , lorsque des guerriers liguriens vinrent à Massalie sous le prétexte d'assister à ce spectacle solennel. Comanus en fit entrer quelques autres dans des chariots couverts de feuillages , et se mit lui-même ei embuscade avec ime armée dans les montagnes voisines. U avait le projet de pénétrer dans la ville , quand ses émissaires lui en ouvriraient les portes durant la nuit. Ainsi eut péri MassaUe, au milieu des plaisirs et des jeux. Elle n'eût apparu qu'un instant sur cette scène du. monde où elle a jeté un éclat si vif et si pur. Mais l'amour qui avait présidé à sa naissance fat son sauveur. Une Ligurienne , parente de Comanus^ aimait un jeune Phocéen d'une rare beauté. Cette fille émue, le pressant sur son sein, lui ré-
véla le complot des Barbares ^ et celai-ci courut le dévoiler aux magistrats. On ferma aussitôt les portes, on prit toutes les mesures que dictait le salut public ; les Ligures qui se trouvaient dans la ville reçurent la mort. Les Grecs coururent aux armes , sortirent sans bruit de leurs murs lorsque la nuit fut close, tombèrent à Timproviste sur les ennemis, les taillèrent en pièces , et Comanus perdit la vie avec sept mille des siens. Depuis cet événement, les Phocéens veillèrent avec attention sur les Barbares qui les entouraient , et prirent, en temps de paix , les mêmes précautions qu'en temps de guer* re(i).
La mort de ce perfide chef et la dé£siite de son armée enflammèrent de fureur toutes tes peuplades liguriennes qui firent cause commune. Des cris de vengeance retentirent de toutes parts, et partout Ton courut aux armes. Une ligue puissante, dirigée par un chef nemmé Catumandus» jura la ruine de la cité grecque, qui ne dut son salut qu'à un secours inespéré.
Alors s'avançait en hurlant, comme un ouragan redoutable, une multitude de Gaulois tirée de tri* bus diverses , et ces races exterminatrices allaient chercher de nouvelles terres et fonder de nouveaux royaumes. Des bouleversemens intérieurs les poussèrent hors de leur pays. Les tribus fixées au
(i) Justin , iiid.
nord-est de la Gaule, dans la Séquanie et lUelvétie, envoyèrent au dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans sous la conduite de Sigovèse. Cette horde sortit par la forêt Hercynie (i), et s^établit sur la rive droite du Danube et dans les Alpes niyriennes , où elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde armée s'organisa en même temps parmi les nations du centre, les Bituriges , les Éduens, les Arvernes, lesÂmbarres, et se mit en marche vers Fltalie. Elle avait pour chef le Biturige Bellovèse. La force des deux hordes réunies montait , dit-on , à trois cent mille hom« mes (2).
LTiîver durait encore lorsque l'armée de Bellovèse arriva au pied des Alpes. Elle fit halte , en attendant que ses guides eussent examiné l'état des chemins (3), et dressa ses tentes sur les bords de la Durance et du Rhône. Elle y était campée depuis plusieurs jours , quand elle vit arriver à elle des députés de Massalie, vivement assiégée par la confédération des Ligures. Bellovèse, écoutant avec intérêt le récit des Phocéens, mit sous sa protection la colonie suppliante. Conduit par les députés, il marcha contre les Ligures , tomba sur eux à Timproviste, les mit en pleine déroute, aida les
(i) Tlte-Li?e , liv. v , ch. xxxnr.
(3) Amédée Thierry » ouv. cité, 1. 1 , part, i , ch. i.
(3) Tite-LiTe , ihid.
Phocéens à reprendre les terres qui leur avaient été enlevées, et leur en donna de nouvelles (i). Sitôt que cette expédition fut terminée , Bellovèse entra dans les Alpes , déboucha par lé mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins qui habitaient entre le Pô et la Doria y et s'avança vers la frontière de la Nouvelle Étrurie, tandis que les soldats de Sigovèse s'établissaient dans la Pannonie et sur les rives de lister (a). Un beau destia était promis ânx descendans de ces. belliqueuses peuplades. Une renommée immicirttiie les attendait dans leur; courses triomphantes*, et l'antiquité , qui les regarda comme invincibles, leur adjugea la palme du courage. Arbitres des empires tremblant devant leurs armes, on les vit embrasser dans leurs conquêtes rapides l'Europe , l'Asie et l'Afrique ; on les vit entourer les murs du Capitole, forcer les Thermopiles , piller Delphes, planter leurs tentes sur les champs où fut Troie , et il ne fut plus permis au monde d'ignorer ce que pesait une épée gauloise.
Les Ligures, vaincus par Bellovèse, ne furent pas tentés dinquiéter MassaUe, et cette ville ^ en ses jours de calme, consolida sa puissance. Tandis qu'elle jouissait ainsi d'une paix profonde , un
(i) Tite-Live , iSid.
(a) Laorean, Ifist. de France ayant Gloris. — Sohœpflin,Vindic. Celt.
orage terrible grondait sur la métropole. Cyrus , que nos livres saints représentent comme Finstrument de Dieu , volait dans l'Orient de victoire en victoire, et fondait un nouvel empire. Babylone Humiliée allait tomber sous les lois du jeune vainqueur. Cyrus laissa à son lieutenant Harpage le soin de soumettre FÂsie Mineure , et ce général , à la tête d'une armée persanne, s'avança pour donner des fers aux villes ioniennes. Vers l'année 543 avant Jésus-Christ y il assiéga Phocée qui se défendit vigoureusement Une plus longue résistance devint enfin inutile, et il fallut céder. Pourtant Phocée, fière dans ses malheurs, ne voulut point subir la domination étrangère. Ses citoyens demandèrent une courte trêve, qui leur fut accordée^ et profitant de cette suspension d'armes, ils enlevèrent leurs richesses et les statues de leurs Dieux protecteurs, les transportèrent sur leurs vaisseaux, s'y embarquèrent avec leurs familles, et les Perses impatiens entrèrent dans la cité déserte. Les Phocéens prirent la route de Chio , mais les habitans de cette île ne voulurent point les recevoir. Alors les fugitifs résolurent de chercher un asile dans 111e de Cyrné (i) où prospérait Alalia , une de leurs colonies. Toutefois , avant de s'y diriger, ils voulurent revoir le ciel de la patrie et le sol ionien , où reposait la cendre de leurs aïeux. Ils cinglent vers
(i) La Corse.
Phocée j pénètrent dans le port , tombent comme la foudre au milieu des Perses surpris , les immolent à leur vengeance 9 vont ensuite embrasser leurs autels domestiques y disent un dernier adieu à leurs murs adorés j et montent sur leurs navires. Alors un de leurs cbefs prit une barre de fer , la fit rougir au feu et la précipita dans les ondes ; puis on Fentendit s'écrier : « Que nul d'entre les en£sms de a Phocée ne rentre dans ces murailles avant que ce ce fer n'ait reparu aussi, rouge et ardent, au-des- « sus des flots. » Tous les exilés répétèrent ce serment terrible et vouèrent aux anathèmes vengeurs la tête des parjures. Cependant une grosse moitié d'entre eux , ne pouvant résister au besoin de mourir sous les toits paternels , retourna à Phocée. Les autres abordèrent à Cyrné (i) et se joignirent à leurs compatriotes d'Âlalia. La piraterie (a) , qui n'avait alors rien de honteux , leur procura des richesses considérables. Mais les Tyrrhéniens (3) et les Carthaginois , voulant arrêter leurs auda-
(i) Hérodote, liv. i.
(a) Latrocimo marh , quod ilâs temporîbus gloriœ habebatur, pitam tolerabant. — Justin , liv. xliii , ch. in.
La piraterie , considérée comme genre de guerre avoué par la nation ou autorisé par le souverain, fut long-temps Téut habituel des sociétés politiques à une époque ou Ton ne connaissait aucun droit public entre les peuples et où la loi du plus fort était presque la seule du genre humain.
(3) Les Toscans.
cieuses déprédations , vinrent les attaquer dans les eaux de Sardaigne ^ avec une flotte puissante , vers Tannée 538 avant Jésus-Christ. Les Phocéens vaincus ne sauvèrent que vingt vaisseaux et retournèrent à Cyrné; prenant leurs meubles et leurs ÊimiUes f ils s'embarquèrent de nouveau. Les uns se dirigèrent vers la péninsule italienne où ils fondèrent Vélie; les autres firent voile vers Massalie qui les reçut avec des transports de joie (i).
Ainsi la seconde migration phocéenne , environ soixante ans après la première , vint agrandir la nouvelle cité qui s'élevait dans les Gaules , et qui dès lors prit un rang distingué parmi les républi-^ ques les mieux réglées et les plus florissantes. Des travaux habilement dirigés (2) la rendirent presque inexpugnable. On y éleva un arsenal et des chantier^ Massalie ne tarda pas à laisser loin derrière elle l'antique Phocée , sa métropole. Sa constitution politique subit un changement , prescrit par l'empire des besoins nouveaux , nécessité par Taccroissement de la population et des richesses. L'oligarchie, jusque là dominatrice paisible, se vit obligée de fléchir devant les rivalités puissantes et les ambitions légitimes , qui demandaient une
(f ) Hérodote , ibid,
(9) Lahas et o/im conàitorum dilige/u
Formam locorum atque arva naturalia Evicitarie, . . .
Festus Aneniu, y. 708 et seq.
part dans l'exercice du pouvoir , et qu'on ne pou-» vait, sans imprudence^ laisser en dehors des affaires publiques. Une aristocratie beaucoup plus étendue se mit en possession de l'autorité souveraine ^ et voici quel fut le nouveau système de gouvernement. La direction suprême appartenait à un grand conseil de six cents Sénateurs à vie, appelés Timouques. n allait qu'ils fussent mariés , qu'ils eussent des enfans, et que leur £simille jouît du droit de cité depuis trois générations. Deux parens ne pouvaient siéger ensemble dans ce conseil (i)^ qui exerçait la plénitude du pouvoir législatif^ déclarait la guerre , fesait les traités de paix y nommait les ambassadeurs, et statuait sans contrôle sur tous les grands intérêts de la république (a). Nous manquons de notions précises sur le mode électoral , et tout est muet sur ce point. Les Tipiouques en choisissaient quinze parmi eux^ ces quinze formaient un petit conseil permanent pour l'expédition des affaires courantes , et la nature de ses fqnctions indique assez qu'elles étaient temporelles. Le petit conseil nommait dans son sein trois présidens pour la distribution des emplois^ le commandement des troupes et l'exercice de la puissance executive. Il est probable que cette
(i) Aristote, PoUt., liv. y.
(a) Strabon , Iît. iv.
haute magistrature n'était conférée que pour un temps limité.
Tous les Ioniens avaient adopté, dans leurs diverses émigrations, les usages civils et religieux d^Âthènes (i). Les Phocéens de Massalie^ que désormais nous appellerons Marseillais ^ conservèrent aussi cette législation (a), à laquelle ils durent plus tard Élire quelques changemens , parce qu'il est impossible que toutes les lois d'une métropole conviennent à une colonie éloignée où dominent toujours d'autres mœurs et d'autres besoins. Les lois étaient écrites sur des tables d'airain ou de marbre , exposées au milieu de la place publique (3). Ainsi point de surprise ^ point de prétexte à l'ignorance. Ge monument, d'une simplicité vénérable , rappelait sans cesse aux citoyens leurs droits et leurs devoirs. Ce symbole de paix et d'harmonie semblait aussi dire aux étrangers : « Yoilà les lois de notre république; chérissez-les, « respectez-les toujours. A cette condition vous « trouverez chez nous un accueil généreux , un « asile inviolable; et lorsque vous vous retrouverez « au sein de votre patrie , que les autres apprenne nent de vous à chérir et à respecter ces bienfai- « santés lois. Puisse ainsi le nom Marseillais s'éten-
(i) Sainte-Croix « ouv. cité.
(3) Strabon» liy. it.
(3) Strabon, Ut. rv.
« dre entouré d'hommages » ! Marseille regardait alors l'hospitalité comme une obligation pieuse. Seulement , depuis les entreprises de Comanus et Catumandus, les étrangers, en entrant dans la ville, déposaient leurs armes aux portes , et on les leur rendait à leur sortie (i).
Les magistrats ne négligeaient rien pour maintenir dans les familles l'austérité des maximes, la modération des désirs et l'amour de la tempérance. Marseille, exhalant au loin le doux parfum de ses vertus I devint l'heureux sanctuaire de la concorde et de la justice. L'excellence de ses mœurs fîit partout vantée et passa même en proverbe (a). De sages lois somptuaires réprimèrent les écarts d'une opulence orgueilleuse , mirent un frein à ce luxe effronté, qui insulte au mérite malheureux et à la pauvreté honorable. La dépense de la parure était fixée, les hommes avaient des vétemens de la même étoffe et faits d'une manière uniforme (3). Cent écus d'or composaient la plus riche dot (4)* Le vin était interdit aux femmes (5); les mariées portaient les clefs de la maison à la ceinture et un anneau de fer sans chaton au quatrième doigt de la main
(i) Valère-Maxime, liv. ii , ch. ix.
(a) Ubitu es, qui colère mores massiliênses postulas. — Plaute, Casin, act. m, se. IV.
(3) iElian. de Var. Hist. , liv. ii.
(4) Strabon, liv. iv.
(5) Athénée , liv. x, ch. vni. — JEUan. id.
gauche (i). On ne permettait qu*à celles qui se distinguaient par leurs talens ou leurs vertus d'avoir des anneaux d'or ou d'argent (a). Des inspecteurs , appelés Gjrneconomes , surveillaient les festins et vérifiaient si le nombre des convives et la dépense étaient conformes aux règles établies (3). La législation s'occupait aussi des funérailles avec une minutieuse sollicitude. A chaque porte de la ville se trouvaient deux bières , connues sous le nom de Libjrtines , l'une destinée aux hommes de condition libre , sans distinction de rang , l'autre aux esclaves ; et les cadavres , conduits sur des chariots , étaient brùlSs à une distance de deux mille pas au moins des remparts (4)«0n bannissait les lamentations des convois funèbres, et l'on n'y voyait pas ces ridicules pleureurs à gage qui se montraient dans Rome aux riches funérailles. Lorsque les flammes du bûcher avaient consumé les restes du défunt , ses parens et ses amis se réunissaient dans un banquet (5) pour honorer sa mémoire et resserrer leurs liens. Avant d'aller le rejoindre, ils promettaient d'embellir, par une commune
(i) Bayle, Dîct. crit.,art. Marseillais ^ vem, D.
(a) Artaad y Dissertation Hist sur la Législation de Marseille. — Recneil des Mémoires de 1* Académie de cette yille, année 1755.
(3) £lian. ihid,
(4) Dion y Ut. xlyih.
(5) Valère-Haxime, lif. n, ch. ni.
bienveillance et par une constante affection, le temps qui les séparait de la mort.
La législation marseillaise, touchant la condition des esclaves, était dégradée par des réglemens inhumains et déraisonnables. Là perçaient cet esprit d'avarice et cette sécheresse de sentimens qui dominent toujours chez les nations commerçantes. Comme partout ailleurs, un homme dans Tétat de servitude n'était plus qu'une chose ; mais à Marseille la loi multipliait tellement les précautions pour en garantir la propriété au maître, que l'esclave affranchi n'obtenait qu'une liberté précaire. iJn caprice pouvait pendant trois fois le faire rentrer dans ses chaînes. La quatrième manumission devenait irrévocable, parce qu'alors il paraissait certain que si le maître était lésé , il ne l'était que par sa faute (i).
Marseille , qui savait honorer toutes les professions utiles et encourager tous les travaux honnêtes, était jalouse d'éloigner de son sein ce qui blessait la morale et corrompait les mœurs. Elle proscrivait les histrions, les pantomimes, tous les spectacles obscènes, tous les jeux indécens. Avec non moins de rigueur, on repoussait ces prêtres mendians qui , pour nous servir des paroles d'un auteur romain, « par faux semblant de religion « et sous le masque d'une piété menteuse , circu-
(i) Valère-Maxime^ liv. ii , ch. yi.
a laient de ville en ville , engraissant leur pares- « se (i) ».
La peine de mort était admise, mais on la prodiguait si peu que le glaive destiné à l'exécution des grands criininels, depuis la fondation de la ville, sommeillait couvert de rouille et presque hors de service (a). Un supplice, en apparence plus doux que la peine capitale, inspirait bien plus de terreur aux méchans. C'était l'infamie. Le prévaricateur qui en était frappé gémissait solitaire, privé de tous ses droits , dépouillé de tous ses biens. 11 vivait, mais il était mort aux jouissances honnêtes, aux pures affections. Vil rebut delà société, maudit du Ciel et des hommes, il vivait; mais jamais un regard d'amour ne se reposait sur lui , jamais une parole de bienveillance ne venait réjouir son ame dégradée. Il ne voyait dans l'avenir que les horreurs de la misère, et traînait ainsi jusqu'au tombeau le poids du crime.
Tel était à Marseille le sort des juges prévaricateurs. C'est ce que nous apprend Tanecdote suivante racontée par Lucien (3) : Un magistrat, nommé Ménécra te, prostitua un jour son ministère auguste. Le misérable , se laissant corrompre par des présens, fit mentir la justice, dont il était l'or-
(i) Valère-Maxime , iiUl, (3) Toxar. siy. Amic'uia,
gane , et rendit une sentence inique. On entendit aussitôt des cris accusateurs, et le coupable ne leva pas long-temps une tête impunie. Cité devant le Conseil des Six-Cents , il se vit accablé des preuves de son crime, et tomba du faîte des honneurs et des richesses dans un abyme de honte et d'indigence. Il supportait avec résignation sa propre infortune, mais lorsqu'il jetait les yeux sur sa fille unique, son courage f abandonnait. Cette fille, appelée Cydimaché, était borgne et paralytique. Les difformités les plus hideuses la rendaient un objet de dégoût. Ménécrate, en ses jours prospères, se flattait de trouver un gendre. De jeunes ambitieux, attirés par son crédit , éblouis par son or , n'auraient-ils pas brigué son alliance? Quel époux se présenterait maintenant? Qui voudrait, s'associant à l'infamie et à la pauvreté, choisir pour compagne une créature repoussante? Telles étaient les tristes réflexions de cet homme flétri d'un sceau réprobateur. Un ami pourtant lui restait, un ami incomparable, attaché à sa mauvaise fortune et dépositaire de ses chagrins poignans. C'était Zénothémis, beau et riche jeune homme , fils de Charmoléus. Zénothémis lui dit un jour : « Ne perds point courage , « ô mon ami ; ta fille trouvera un époux digne de « sa naissance » ; ensuite il conduisit dans sa maison Ménécrate et Cydimaché , partagea ses trésors avec ce malheureux père , commanda un brillant festin et y appela de nombreux convives. « Le repas
« finissait y dit le spirituel narrateur ^ et les pieuses « libations avaient coulé en l'honneur des Dieux , a lorsque 2^nothémis ^ remplissant une coupe , la « présenta au juge condamné. Accepte cette coupe ^ « lui dit-il , accepte-la de la main de ton gendre. « Cest moi qui t'en supplie en signe d'alliance. A « ces motsMénécrate se récrie : — Non , Zénothé- « mis y non , tu ne le seras pas. Je ne suis pas assez « insensé pour souflrir que toi y qui es un beau « jeune homme , tu épouses une pauvre fille dises graciée. — Il parlait en vain : Zénothémis avait «c saisi la main de Cydimaché et l'entraînait vers «r sa chambre. Ils disparurent un instant; quand « ils revinrent y elle était sa femme.
« Dès ce jour, il vit avec elle, l'aimant par-dessus « tout et ne la quittant jamais. La fortune a récom- « pensé sa constante et vertueuse amitié. Cette « femme si laide lui a donné le plus beau des fils. « H n'y a pas long-temps que le père, prenant cet a enÊintdans ses bras , l'apporta au milieu du Con- «r seil des Six-Cents. Il l'avait couronné de branches « d'olivier et enveloppé d'un vêtement noir , afin a d'inspirer pour l'aïeul une commisération plus <c Tive. Le petit suppliant souriait à ses juges et « leur battait des mains. L'assemblée tout entière « fut émue ; et , levant la sentence qui pesait sur « Ménécrate, elle lui rendit ses dignités et sa fortuit ne. »
U était une règle bizarre qui donnait au suicide
un caractère légal ; institution qui paraîtrait incroyable si un auteur cligne de foi ne l'attestait formellement (i). Lorsque la vie devenait à charge à un citoyen y il exposait au Conseil des Six-Cents les motifs qui lui fesaient désirer la mort. Quels tableaux venaient là se dérouler ! On y voyait la nature humaine avec ses misères et ses vanités y avec ses contrastes et ses énigmes. Des soucis dévorans, des pertes, des revers, un amour malheureux, une amitié trahie n'étaient pas les seules raisons que l'on invoquait en demandant l'asile de la tombe. I/excès fatigant d'un bonheur sans mélange servait quelquefois de prétexte, car l'homme est ainsi fait. Dans le sein de la fortune et des grandeurs, dans le calme de toutes les jouissances, il arrive qu'un froid dégoût et un ennui indéfinissable s'emparent de son être épuisé. Alors, lançant au Ciel des paroles blasphématoires ou des sarcasmes amers , le malheureux ne parle de sa destruction que comme d'une chose de convenance , et il se prend à mépriser la vie , pressé qu'il est d'en finir avec elle. Le Sénat de Marseille pesait tous les motifs ; si ces motifs paraissaient fondés , il accordait au réclamant la permission de terminer ses jours, et lui fournissait de la ciguë déposée en un lieu public, sous la garde des magistrats (a)-
(l) Venenum ciculd temperatum puhlîcè custoditur, quod datur ci qui causas Sexcentis exIiièuU, propter quas morssit ilU expetenda, — Valère- Ifaxime , liv. ii.
(a) Ibid,
Mnsi on obtenait par sentence le droit de se tuer sans infamie et sans reriiords (i). « Loi excellente te, dit à ce sujet un poète grec, puisqu'elle dis- « pense de mal vivre celui qui ne saurait vivre « bien (a) ».
L'éducation de l'enfance et de là jeunesse était placée sous la surveillance des magistrats et avait pour base la gymnastique. L'âgexle i8 ans accomplis était le terme de l'enfonce. On prenait alors place parmi les jeunes gens, les éphèbes, et l'on y demeurait deux années, pendant lesquelles on commençait l'apprentissage militaire. Les citoyens, inscrits à vingt ans sur le rôle des soldats, y restaient j usques à soixante , à moins qu'ils n'invoquassent un cas d'empêchement ou d'exception. Ainsi, comme on le voit, Marseille, instituée pour le commerce et lés arts pacifiques, ne négligea pourtant pas son état militaire et se mit toujours en mesui*e de résister aux peuplades guerrières qui l'environnaient. Si elle n'attaqua jamais, elle sut toujours
(x) Selon récrÎTam ci-dessus cité, la même loi était en 'vigueur à Géot , île de la mer Egée.
Voltaire s'exprime ainsi dans son Dictionnaire Philosophique :
• On a beau dire qu'il y a eu des pays où un Conseil était établi n pour permettre aux citoyens de se tuer quand ils en avaient des ■ raisons Talables ; je réponds ; ou que cela n*est pas , ou que ces
• magistrats avaient très-peu d'occupation ». Un ton moins badin entêté plus digne d'un sujet aussi sérieux.
(a) Ménandre , Frag.
se défendre. Les Carthaginois, qui ne voyaient qu*avec envie sa prospérité croissante , lui prirent en pleine paix plusieurs barques de pêcheurs, (i). Cette insulte ne resta pas impunie, et les vaisseaux de Marseille défirent plusieurs fois les flottes de Carthage. ('2) On voyait dans la citadelle et dans le temple de Diane de nombreuses dépouilles, témoignages de ces victoires (3). La république, rapportant ses succès à la chaste déesse, envoya à Delphes une statue de bronze (4).
Les artisans formaient à Marseille plusieurs collèges ou corporations. Le collège des charpentiers et des marchands de bois était connu sous le nom de Dendrophores (5).
Quelle était la législation commerciale des Marseillais? Quel était surtout leur droit maritime? Les anciens auteurs ne nous ont laissé aucun document sur ce point. Us ne nous ont aussi rien transmis sur les lois par lesquelles étaient régis le trafic et la navigation chez les peuples qui, pendant une époque plus ou moins longue, ont exercé l'empire de la mer (6). Les lois des Phéniciens, des Cartha-
(i) Justin y liy. XLni.
(a) Thucidide , liv. i. •*- Pansanias , Phoci.
(3) Strabon , liv. nr.
(4) Pausanias, liy. x.
(5) C'est ce qu'atteste une inscription trouvée anciennement dans les caves de l'abbaye de S^-Sauveur. — Spon, miscell, erud, aiUiq,
(«) Pardessus y Collection des Lois Maritimes, t. r.
ginois^ des Cretois et des Lydiens ne nous sont point parvenues. La législation des Égyptiens , qui se livrèrent plus tard au commerce maritime , ne nous est pas mieux connue. Nous ne connaissons que leurs lois touchant la police des rivages et des lieux de débarquement^ celles qui assuraient protection aux navigateurs de tout pays forcés par les vents à relâcher sur leurs côtes^ qui accordaient aux étrangers la Êiculté de choisir des magistrats pour terminer leurs différends (i). Toutes les lois commerciales d'Athènes nous seraient inconnues sans les plaidoyers de Démosthènes. Nous ne possédons que quelques fragmens du droit maritime des Rhodiens. Il avait une sagesse vantée par tous les historiens qui ont parlé du haut rang que ce peuple a occupé parmi les' nations commerçantes (a). Il est à peu près certain que la répubhque de Marseille adopta ces lois fameuses , qu'elle perfectionna à mesure que son commerce s'étendit (3). Les Ligures ne cessaient d'infester les côtes par leurs pirateries , et la marine marseillaise ne pou-
Ci) Hérodote, liy. n.
(a) Tite-Live , liv. xuv, ch. xin. — Strabon , liv. xxr, ch. n. — Flonu, liy. n, ch. tix. — Aulugelle, Nuits Attiqaesylly. vn, ch. in ; liy. xy, ch. xxxi. •— Pastoret , Disaei:^tioii sur les Lois Maritimes des Rhodiens.
Cicéron rendit hommage à ces lois en présence du peuple Romain. Prv Uge mamBd.
(3) Aitand , Dissertation citée.
vait réprimer ces brigandages. En vain les Grecs s'emparèrent des iles, construisirent des forts dans quelques-unes, et y placèrent des garnisons (i); ces pirates pleins d'audace se firent d'autres repaires. Marseille songea dès lors à créer un bon système de colonisation étendue , tantôt par droit de conquête, et tantôt par concession; elle occupa les points importans du rivage , pour protéger ses intérêts commerciaux, former des stations maritimes, des mouillages commodes, et contenir plus facilement les Ligures, souvent vaincus, mais trouvant toujours dans leurs défaites de nouveaux sujets de haine et de vengeance. C'est ainsi qu'elle fonda un grand nombre de colonies, à l'exemple d'Athènes et de Phocée. Ces établissemens furent créés à diverses époques qu'il est impossible de fixer. Il est même probable que quelques-unes des colonies dont l'origine est attribuée aux Marseillais , aient été fondées par d'autres Phocéens , séparés de la flotte principale qui abandonna File de Corse, après la victoire des Tyrrhéniens et des Carthaginois. On a dit (2) qu'un vaisseau de Phocée , séparé de la flotte par une tempête , fut poussé sur la côte , et que l'équipage fonda Tauroentum (3). Quoi
(i) Strabon , liv. iv.
(a) Édenne de Bysance. In você tauroets.
(3) Ou Taurentum, Taurendum, Tauroentiam, Tanrentinum , Taurois , Tauroenta , à Forient de La Ciotat.
qu'a en soit, la ligne des établisseùiens grecs qui devinrent, pour la plupart, des villes florissantes, se prolongeait depuis le pied des Alpes maritimes, jusqu'au grand promontoire qui porte aujourd'hui le nom de Cap-Saint-Martin. De ce côté elle se mêlait parmi les colonies carthaginoises , de l'autre elle touchait à la république romaine. Le petit l^rtHerculis Monœci{i), sous les derniers escarpemens des Alpes, formait à l'est la tête de cette ligne. Venait ensuite Nicéa (a), bâtie sur la rive gauche du Var, après une victoire remportée sur les indigènes ; puis Antipolis (3), en deçà du fleuve, sur le territoire celto-ligurien ; Athenopolis (4), Olbia et Tauroentum dont je viens de parler. A l'ouest, entre Marseille et les Pyrénées, se trouvaient Héracléa Cacabaria (5), qui paraît avoir été un ancien comptoir phénicien ; Rhodanousia^ ancienne colonie rhodienne , qui s'était mise sous la protection de la république marseillaise. Cette ville était située près de l'embouchure occidentale du Rhône. On voyait encore Jgatha, ou jàgathê-
(i) Anjourdlmi Monaco. Strabon, liv. nr. — Pline, liv. m, ch. v. (a) Nice. Strabon, ch. iv. — Gluverius, Ital, Jnàquit, — Justin, Ut. xiin. — Tite-Livc , liy. v. — Polybe, liy. n. — Gioffredi, IHeœa OpUos, cb. n. -— Durante , Hlst. de Nice.
(3) Antibes. — Strabon, ihid, — Ptolémée , liy. n, cb. x.
(4) jéthenopolù massUiensum. Pline , liv. m, ch. iv.
(5) Aujourd'hui Saint-Gilles. His. générale du Languedoc , par deux Religieux de la congrégation de Saint-Manr, yol. i , p. 4-
Tychê^ BonnC'Fortune (i), construite aux bouches de l'Hérault Enfin, au delà des Pyrénées, sur le littoral ibérien , Rhoda ( 2 ) , Emporta (3) , Halonis (4) , et Hemeroscopium , ou Dianium (5) , ainsi appelé d'un temple de Diane qui dominait tout le promontoire et la mer (6).
La jalousie et la cupidité dirigeaient alors la politique de tous les peuples commerçans y et Carthage porta ces passions jusques à la barbarie. Avide et dévorante , elle interdit aux États qui lui contestaient la suprématie sur mer ^ la faculté d'aborder aux lieux de son empire. Ses vaisseaux coulaient bas tous les navires étrangers qu'ils rencontraient dans les parages de Sardaigne (7). Elle défendit même aux habitans de cette île, sous peine de la vie , de planter et de semer (8) , et se
(i) Strabon , liv. ly. — Scpnnus de Odas , orbU descrip, — Catel, Mémoires de THisL da Langaedoc , lly. n , ch. rv.
(1) Autre Colonie Rhodienne qui se soumit à Marseille. Cest aujourd'hui Roses.
(3) Aujourd'hui Ampurias. Strabon, liv. m. — Tite-LiTC, liy. xxniy ch. xlii ; liv. xxi , ch. lx. — liv. xxxiv , ch, thi.
(4) Ptolémée , liv. n , ch. vi. — On ignore la position de cette ville.
(5) Aujourd'hui Dénia. Strabon , liv. ni.
(6) Voyez , sur toutes les Colonies Marseillaises, la Statistique
des Bouches-dn-Rhôoe, et l'Hist. des Gaulois , par Thierry , t n , part. II , ch. I .
(7) Strabon , liv. xviii.
(8) Aristote, deMirab.
réserva le droit de leur envoyer des vivres d*Afiîque (i). Marseille, toujours généreuse dans ses vues, toujours humaine dans ses entreprises, eût rougi d'imiter ces maximes abominables , ce monstrueux système d'une puissance oppressive; elle se maintenait pure^ florissait par la justice, subordonnait ses intérêts aux règles de la morale, et conciliait son ambition avec les droits de la nature. Oh ! que cette ambition était légitime et belle ! Il y avait toujours profit pour les arts, pour les travaux de l'esprit humain, pour les découvertes scientifiques.
Deux célèbres navigateurs , Pythéas et Euthymènes, honorèrent Marseille qui leur donna le jour. Ces hommes prodigieux pour leur siècle^ d'abord pauvres et obscurs, furent travaillés du besoin de sortir de la foule, et la gloire, objet de leurs vœux, ne leur fit pas défaut. La date de leur naissance estincertaine. Il parait néanmoins qu'ils véairent sous le règne d'Alexandre, ou peu avant (a). Pythéas détermina lalatitude de Marseille, d'après Tombre du gnomon, avec une exactitude de calcul qui a surpris les savans modernes. Il expliqua aussi le phénomène des marées par le mouvement de la lune. Il parcourut, dans toute leur longueur, les côtes orientales et occidentales de l'Europe, depuis
(i) Sainte-Croix , onv. cité.
(2) Vojes mon Hist. de Marseille , 1. 1 , p. 49 et suiv .
Tembouchure du Tanaïs dans la mer noire , jusqu'à la presqu'île Scandinave dans l'océan dii nord. 11 avait composé un Périple du Monde et un Hure sur rOcéan. Ces ouvrages sont malheureusement perdus; il n'en reste que quelques fragmens (i). Tandis que Pythéas fesait le tour de l'Europe, son compatriote Euthymènes , également auteur d'un Périple, partait des Colonnes d'Hercule pour explorer les côtes occidentales de l'Afrique (2).
La civilisation marseillaise ne se contentait pas de ces expéditions maritimes, si utiles aux SLCiences naturelles et géographiques. Elle répandait encore ses bienfaits dans l'intérieur de la Celto-Ligurie. Les mœurs s'y adoucissaient; l'agriculture y fesait des progrès rapides. Les femftnes liguriennes, toujours habituées à de fatigans exercices, partageaient avec leurs maris les plus durs travaux de la campagne. Comme eux, on les voyait descendre par bandes de la montagne, pour aller travailler, moyennant salaire , sur les domaines de Marseille. Posidonius, célèbre voyageur grec, fut témoin du fait suivant , bien digne de remarque à tous égards. Une de ces femmes, employée avec une
<i) Plutarqne, de Placit. Philosoph,^ liv. m , art. xvii. — Straboo, liv. II. — Murray , Nov, Comm, SocUt, GotL t. yi. -.- Bougaiiiyille , Mémoires de TAcad. des Insc. et Belles-Lettres , t xix , p. i46 et suiv.— D'AnyiHe, ^m/., t. xxxvi , p. 436 et suiv. — Aztml, Mém. de TAcad. de Marseille, année i8i3.
(a) Sénèque, Quœst, Nat. }\y, rv, ch. ii. — Plutarque, ouv. cité.
DE PROTENCE. 49
troupe de ses compatriotes, sur la propriété d'un marseillais nommé Charmolaûs , fut tout à coup saisie des douleurs de l'enfantement; elle se retira silencieuse dans un petit bois voisin, se délivra ellemême, déposa son enfant sur un lit de feuilles, à Fabri d'un taillis épais, et vint reprendre son ouvrage. Le surveillant des travaux voulut la congédier; mais elle resta parmi sçs compagnes, jusqu'à ce que celuici , par pitié , lui eût fait don de soi» salaire. Alors elle se leva, prit Tenfant, lebaigna dans une source d'eau vive , et l'emporta che25 elle tnveloppé de quelques lambeaux (i)-
Marseille entretenait à sa solde des Ligures armés et disciplinés à la grecque. L'usage du bouclier de cuivre, £Eibriqué sur le modèle grec, devint même assez général , parmi ces peuples, pour donner lieu , à quelques étymologistes anciens, de leur supposer une origine hellénique (a). Les Ligures portaient des anneaux aux doigts (3). Leur habillement consistait en une sorte de chemise fendue avec des manches et ne descendant qu'un peu audessous des hani^es (4). Ils mettaient ei^suite Ie$ . féminaiiaf les haut- de -chausses, autrement diti bracca. Ces brayes étaient longues, larges et de
(i) Strabon , liv. m. — Diodore «le Sicile , Ht. iy.
(2) Amédée Thierry , oay. cité, part, ii, cli. i.
(3) Pline dit que c'était au doigt du milieu. Liv. xxxiii, cb. i.
(4) C'est ce qui a fait dire à Martial, Ut. i : Dimidiosque naUsgal- Uca paUa tegît.
diverses couleurs. Us les couvraient avec un autre vêtement appelé sagum , saye y fait ordinairement de laine ou de poil rude et hérissé (i). Les brayes firent donner par les Romains le surnom de Gallia Braccata à la Lîgurie Transalpine (a).
Parmi les villes liguriennes on distinguait Arles qui probablement fut fondée la première. Les bords du Rhône et la fertilité du territoire durenty fixer de bonne heure de nombreuses habitations , car il est probable que les Ligures y comme les Gaulois , recherchaient le voisinage des fleuves et des rivières (3) ; ils aimaient à s'y baigner , et célébraient au bord des eaux, comme au milieu des bois, leurs cérémonies religieuses (4). La plus profonde obscurité couvre le berceau de cette ville fameuse entre toutes les cités des Gaules. On a fstit de vains efforts pour le reculer dans la nuit des siècles , audelà de toutes les notions historiques , et l'on est allé jusqu'à dire qu'il doit être placé neuf cents ans avant la fondation de Marseille et quinze cents ans avant la naissance de J.-C. (5). Des écrivains sans critique ont ouvert un champ vaste à des fables grossières. On a cru que les Livres Saints qui par-
Ci) Pline le décrit an Iît. vin, ch. xLVin.
(a) Transalpine par rapport à la position de Rome.
(3) Vitandi ctstûs causa pUrumque tilvarum ae fiuminum petunt pro» pinquitates, — César, Comment, de Bell, Gall. lib, vi.
(4) Pelloutier, liv. ii, ch. y; liv. m, ch. ix, et liv. iy, ch. ir.
(5) Anibert, Mémoire sur l'ancienneté d* Arles.
lent d'un Âralus, fils de Gad, indiquent ainsi le fondateur d'Arles. D'autres ^ cherchant ce fondateur dans les poétiques récits de la guerre de Troie, ont dit que le vieux roi Priam eut un neveu aussi nommé Âralus qui vint édifier aux rivages du Bhône une ville nouvelle. Dans ce conflit de sentimens divers , au milieu de tant de conjectures hasardées , il faut renoncer à fixer Tépoque précise de la fondation d'Arles; mais il n'en est pas moins certain qu'elle est postérieure à l'arrivée des Phocéens qui civilisèrent les tribus liguriennes. Sa destinée fut brillante ; les anciens historiens témoignent de ses richesses, de sa grandeur et de sa gloire; rOccident est plein de ses souvenirs , et son nom est écrit sur d'imposantes ruines. Eh bien ! nous ne connaissons pas d'une manière positive l'étymologie de cq nom. Ici les opinions varient encore , incertaines et confuses. Suivant les uns , l'étymologie est tirée des mots latins Area Lata , terrain spacieux, interprétation que semblerait justifier la vaste étendue du territoire d'Arles. Suivant les antres , elle vient des mots Ara Lata, large autel, sur lequel toutes les années, aux calendes de mai, on sacrifiait trois jeunes hommes , d'après les coutumes gauloises (i). Mais pourquoi chercher dans
(i) Honoré Bouche, Ghorographie. — Saxi , Préface de THist. Ecdés. d'Arles. — ExpiUi , Dict. géog. hUt. et polit, des Gaules et de la France. — Seguin , Antiq. d'Arles.
la langue latine une interprétation forcée ou un sens équivoque y lorsque tout établit que les Ligures sont eux-mêmes les fondateurs de cette ville célèbre? C'est là une tradition qui exista long4emps et qui n'était pas effacée à la fin du huitième siècle (i). Le nom d'Arles ne doit donc pas avoir une racine latine. U paraît que la véritable étymologie est tirée de deux mots celtiques, AR et LATH, ou Llaeth, qui signiûent auprès ou sur le bord des eaux (a). Plus tard les mots celtiques furent changés par corruption en J relate ^ Arelatum^ Arelasy Arelor' tus. Non loin de là se trouvait un curieux phénomène qui a donné naissance à tant de conjectures et de systèmes. C'était le champ des pierres (3) , célèbre dans la mythologie symboUque de l'Orient,
(i) Isidore de Séville écriyalty dans le sixième siècle da christianisme» que Narbomie , Arles et Poitiers avaient été fondés par les naturels da pays où ces trois yilles sont situées. Narbonam, Ardatum etPrUwium Cotonupropm condiJerunt, Isid., HUpaleus, episc, orig.seu etpnoiog', Ub, xv, cap. i, de Ctvitatibus,
A la fin du huitième siècle , Théodulphe, éréque d'Orléans, envoyé en 798 par Charlemagne dans la Gaule Narbonnaise en qualité de MtUiiu Domimau, s'exprime ainsi dans la rdation en Ters qu'il nous a laissée de son voyage :
....... nos tandem opulenta recepU
Urbs Arelas civet quant siatuere tuL Urbt Ardas atus quœ pluiibus urbihus e jetai Prima gradu, etc.
(a) Cambden, in Britannid — Vie de Peyresc, par Gassendi. (3) Campus lapideus. ( Mêla., liv. ii, ch. v. ). Campi lapidei ( Pline» liv. XXI , ch. X. )
pour avoir été le théâtre d'une des victoires d'Hercule, victoire dont j'ai déjà parlé. Cette grande plaine était jonchée sur toute sa superficie d'une innombrable quantité de pierres arrondies et lisses.. On eût dit d'une pluie de cailloux (i). Vers le milieu jaillissaient quelques sources d'eau salée (a). Il croissait dans ce lieu stérile quelques herbes et surtout du thym dont les brebis se montraient friandes. On les y amenait par milliers et de pays fort éloignés (3).
Le nom d'Avignon , Avenio Cavarum , dérivé d'un mot celtique qui , dit-on , signifie rivière , prouve assez qu'il ne faut attribuer qu'à des Gaulois ou à des Ligures l'origine de cette ville (4). Nous devons aussi leur attribuer la fondation de Tarascon , Tarasco , et de Vaison , Fasio , dont l'ancienneté ne peut être révoquée en doute , bien que la cause des deux dénominations soit inconnue.
Oi*ange fiit également fondée par les naturels du pays. On a émis plusieurs opinions sur son étymologie. Lesuns ont prétendu que le mot Arau-
(i) Credas pluUse, Mêla, ihid, (a) Strabon , loco. cU,
(3) Tfymis lapideot eampot refertos tcimut ; hoc penè solo reMta ; è hnginquis regionîbus pécudum milliku convenUntibus, ut tfymo petcaniur. Pline, liy.xxi , ch. x.
(4) Papon, Chorographie.
sio est le premier nom gaulois de cette ville (i), et
qu'ensuite les Phocéens , fondateurs dé Marseille ,
lui donnèrent la dénomination grecque de Chrr-
sopolisy Cité dor, ou dorée (a). Il paraît que les
Ligures bâtirent encore Biignoles , Brinonia ,
Cavaillon, Cabellio Cavarunij Sisteron, Ségus--
tero. Les Marseillais fondèrent des comptoirs dans
quelques-unes de ces petites villes liguriennes ; le
nombre de leurs agens s'y multiplia d'année en
année , et chacun de ces établissemens devint un
centre de civilisation hellénique. Arles surtout fut
riche et florissante. On y parlait l'ionien autant que
l'idiome indigène. L'antique nom d'Jrlatk fut
même changé par les Marseillais en celui de 7%^-
liné , Mamelle (3) , par lequel Us exprimaient à la
(i) Adrien Valois , Notitia Galiiarum ordine litUrana», etc.
(a) Du Charron, Hist Universelle des Gaulois. —Papyre-lHaason, dans 6a description des fleuves de France , cite deux vers d'un ancien poète nommé Ligurinus, qui plaçait la ville d'Orange appelée ChryiopolU'Sur le bord du Rhône, ou du moins tout auprès. JJgurinus était contemporain de Martial.
Bonaventure,Hist de la Ville et Principauté d'Orange. Avignon*
(3) Arles conserva long-temps ce surnom, car Festus Avienus , vivant dans le quatrième siècle de l'ère chrétienne , termine une longue description du cours du Rhône en ces termes : Patulasque aremu quinque tulcat ostus.
Arelatus iliic cipitas atioilitur Tkeline voçata subpriore sœculo, Graio incoUnte.
Ora, JHarie,f vers, 680 et seq.
Quelques-uns ont aussi appelé cette cité Areku mammillaria.
fois la fertilité du. pays et rabondanoe des denrées nécessaires à la ^ie qu^on trouvait dans cet entre* pôt principal du commerce de la Gaule. Les Marseillais élevèrent des tours pour servir de phares à la barre duRhône* Us construisirent aussi ^ sur File que forment ses bouches ^ un temple consacré à Diane y leur grande déesse (i).
Ainsi le culte gracieux , les mœurs feciles et la langue sonore de la Grèce , se répandant au sein des contrées liguriennes naguère si barbares y se mêlaient à la religion toujours cruelle de ces peuplades belliqueuses y à leurs habitudes moins vagabondes y à leur langage sans harmonie. Sur les cotes c'était un autre spectacle. Là régnaient sans mélange les institutions ioniennes. Là florissaient les colonies de Marseille , unies entre elles par la sympathie d'une commune origine j unies surtout à la métropole par les doux liens de la reconnaissance filiale y conservant au reste toute leur indépendance politique et se gouvernant par leurs propres lois. L'antiquité pensait que le pouvoir absolu des métropoles sur les colonies n'était par sa nature ni légal, ni vrai, ni juste (a). Cependant les colonies marseillaises, toujours fières de marcher
(i) Strabon^liv. nr.
(a) Denyt d'Halic, liv. m, ch. ii. — Sainte-Croix , out. cité.
Grotius , fidèle à cette maxime , prétend qa*une colonie est un nooTeau peuple qui naît dans Findépendance, Nopus poptdus tui juris nascUwr, De jure Beiliei Pacii, liv. Il, ch. n.
8ur ^68 traces de la mère patrie j eurent les mêmes croyancesy les mêmes fétes^ les mêmes s^crifiGes, le même culte de Diane^ avec tous les rits qui se pratiquaient à Éphèse (i). Il est vraisemblable qu'elles adoptèrent lamême forme de gouvernement aristocratique. Seulement le conseil souverain dut être moins nombreux qu'à Marseille, parce que la population y était beaucoup moins considérable. Peutêtre même une pure oligarchie ne cessa d'y dominer, comme la forme primitive de la législation marseillaise. Quoi qu'il en soit, toutes ces villes maritimes, sans avoir une existence éclatante, jouirent de la paix et ne furent pas déchirées par les discordes civiles.
Et dans leur métropole célèbre y eut-il des agitations politiques ? La voix des factions irritées retentit-elle au milieu des tempêtes ? Se disputa-ton le pouvoir ? Y eut-il lutte entre le Sénat et le peuple ? Quels débats s'agitèrent dans le palais des Timouques ? Quels furent les orateurs aux paroles entraînantes et les hommes d'état en possession de la célébrité ? Juste sujet de regrets éternels ! Les injures du temps ont détruit les annales de cette république marseillaise qui jeta dans le monde une lumière si pure. Aristote , qui avait fait le recueil des constitutions de plus de cent cinquante Etats , depuis l'opulente Carthage jusqu'à la misé-
(i) Surabon , ioco cit.
rable Ithaque , avait aussi écrit sur Marseille , et son ouvrage ne noi^ est point parvenu. La nouvelle Phocée enflamma l'enthousiasme de Cicéron qui se passionnait toujours pour tout ce qui présentait un caractère de stabilité dans l'organisation sociale. Dans une de ses harangues , il s'éaria qu'il était plus facile de louer les lois de Marseille que de les imiter (i). On conçoit que le prince des orateurs romains ait trouvé dans son ame une vive sympathie pour le Conseil des Six-Cents qui , après tout ^ paraît avoir usé de son autorité avec modération et sagesse ; car ce grand homme , défenseur constant de la vieille constitution de son pays y avait un faible pour toutes les aristocraties. Cependant il ne voulait pas que le peuple fôt privé de toute puissance et de toute délibération publique. Aussi il ne put s'empêcher ailleurs de reconnaître la base vicieuse du gouvernement des Timouques^ et il modifia ainsi ses phrases admiratives : <c Si les c Marseillais y nos cliens , sont gouvernés par leurs € principaux concitoyens avec une grande justice, « la condition du peuple y semble pourtant voi- « sine de la servitude (a) » Un peu plus bas , revenant sur ce gouvernement, il le compare à ce qu'avait été jadis , dans Athènes , la tyrannie des
(i) Ormiio pro L. Flaeco.
(s) 5f MassUUnses , nostri (dénies, per teUctos et principes cives sum» mdjusdiid regwdmr, inest tamen in ed comUtione populi sinuUiudo quctiUam serviiuiis — De Re Pubiicd, lia, i.
trente (i). Au reste Cicéron , après avoir défini séparément la royauté , le pouvoir aristocratique et la démocratie , leur préfère une quatrième forme que ne lui présentaient ni Rome , ni Marseille, ni aucun peuple connu. C'était un quatrième système composé de l'essence et de la réunion des trois premiers (a) ; c'était un mélange égal des trois meilleurs modes de gouvernement réunis et tempérés l'un par l'autre (3) , vague combinaison que ne put admettre plus tard le profond Tacite , découragé qu'il était par l'empire des Césars j par le spectacle de tant de bassesses et de tant de misères (4).
Les étrangers avides d'instruction accouraient en foule à Marseille, devenue l'Athènes des Gaules. Au sein de ses écoles célèbres brillait le feu sacré des arts et des sciences. La littérature grecque dut
(i) Cic.,JêMePtthlicd,\ib. I.
(i) Quartum quoddam genus rei publicœ maxime probandum esse sentio, quod est ex his, quœ prima dixi, moderatum et permixtum tribus, ^ DeRePublicd,lib.j,
(3) ^quatum et temperatum ex tribus optimis rerum pubUcarum modit — id.
(4) Tacite , rappelant aussi les trois principales natures de gou- ▼eruement , prononce ces paroles remarquables : » Une forme de « société issue et composée de leur mélange est plus facile à Tanter « qu'à obtenir; ou que si elle se rencontre, elle ne saurait être du- « rable. • Deieeta ex his et comsociata rei publicœ forma laudari/aciliiis quam eçenire ; ne/ si etwàt, kaud diutuma esse potesL — jinn, iib.tff
top, XXXIII.
à des grammairiens marseillais une des premières et des plus correctes révisions des poèmes homériques (i). Belle destinée delà colonie phocéenne ! tous les hommes illustres de l'antiquité prononcèrent son nom ^ son nom vénérable qui se trouva mêlé aux grands débats de l'univers. Rome l'honora du titre de sœur , et ce fut une sœur toujours bonne et fidèle. L'alliance des deuK républiques ne pouvait pas être plus ancienne , car elle remontait à l'expédition de Protis, suivant un vieux récit accrédité (a). Les Marseillais fournirent aux Bomains d'utiles secours dans des circonstances critiques (3). S'il faut en croire Justin (4) , la prise de Rome par les Gaulois de Brennus excita dans Marseille une douleur universelle. La ville recueillit l'argent du trésor public, les citoyens y joignirent leurs épargnes, et cette rançon généreuse fut envoyée en Italie pour la délivrance du Capitole. Lès Romains récompensèrent leurs alliés en leur accordant le droit de siéger parmi les Sénateurs dans les fêtes publiques et les représentations théâtrales.
Mais les temps sont changés. Depuis lors Rome
(i) Wolf, Proleg, in Homer. p. CLXXV.
(a) Suivant ce récit, la flotte phocéenne, se dirigeant vers la Gaale, s'arrêta quelque temps à l'embouchure du Tibre, fit alliance avec Tarquin FAncien , roi de Rome et grec d'origine , et remit ensuite à la voile.
(3) Ammien-Maroell., liv. xv, ch. iit
(4) LdT. xuii.
60 HISTCHRE
agrandie a franchi les limites du Latium. La voilà, la voilà portant au loin la terreur de ses armes ; la voilà ^ conquérante superbe , qui s'approche du sol ligurien. Encore quelques années, et ce sol , convoité par son ambition , deviendra le théâtre d'exploits prodigieux et d'événemens mémorables. Il tremblera sous les pas des légions guidées par la victoire. Il se couvrira de leurs tentes , de leurs aigles et de leurs trophées. Rome , portant dans la Ligurie son culte , sa langue et ses lois , étalera le magnifique appareil de cette administration habile et puissante qui enlaça le monde subjugué. Et ce sera un spectacle curieux. Trois ordres différens d'idées, trois sociétés diverses , s'y donneront rendez-vous. Jje Druide et le Flamine, le Timouque marseillais et le Sénateur romain se rencontreront face à face. Dans ce monde livré à nos vaines disputes, c'est une loi des intelligences de s'éclairer par le rapprochement. Toujours il y a profit dans le mélange des hommes, dans le contact de leurs institutions. Ainsi tombent peu à peu les anciennes barrières qui séparent les peuples , s'adoucissent les haines farouches, disparaissent les préjugés funestes, les avilissantes erreurs, et l'humanité gagne tout ce que perd la barbarie.