CHAPITRE II
ai8-a7 ^'^ ayant J.-C.
Passage d*Annibal dans la Celto-Ligurie. — Les Oxibiens et les Décéates assiègent Nice et Antibes. — Les Romains Tiennent délivrer ces colonies marseillaises. — Ils secourent ensuite Marseille contre les Ligures Saliens. — Fondation de la ville d'Aix. — Défaite des Allobroges et des Auvergnats. — Établissement de la Province Romaine. — Envoi d'une Colonie à Narbonne. — Invasion de plusieurs peuples du Nord. — Défaite des armées romaines. — Marins dans b Proyince. — Ses travaux et ses dispositions militaires.
— U taille en pièces les Barbares. — Troubles à la mort de Sylla. — Tyrannie du gouverneur Fontéius. — Insurrection générale. — Elle est comprimée. — La Province accuse de- Tant le Sénat romain Fontéius défendu par Cicéron. — Les Allobroges et la conspiration de Catilina. — Révolte et défaite de ce peuple. — Jules-César obtient le gouvernement de la Province. — H fait la conquête des Gaules. — Guerre de César et de Pompée. — Siège de Marseille. — Réduction de cette ville. — Sa position. — Arles , Orange et Fréjus.
— Guerres civiles à la mort de César, r— Triumvirat — Octave , sons le nom d'Auguste , devient le maître unique de la République Romaine.
iioHE et Carthage, rivales de domination , s'étaient heurtées avec des fortunes diverses. Cette
première guerre punique finit pourtant à l'avantage de Rome qui demeura maîtresse de la Sicile et de la Sardaigne. En Espagne, TÉbre servit délimite aux deux républiques , et l'on convint que le territoire de Sagonte resterait libre. La paix durait depuis plus de vingt ans j et les Marseillais continuaient de vivre dans une étroite alliance avec les Romains , lorsque Ânnibal , qui dès son enfance avait voué une haine éternelle aux vainqueurs de sa patrie y obtint le commandement des troupes d'Espagne, vacant par la mort d'Asdrubal son beaufrère. Au mépris des traités, ce jeune général s'empara de Sagonte qui s'immortalisa dans son-désespoir sublime ; et ce fut le signal d'une guerre nouvelle. Annibal, ne respirant que les combats, voulut attaquer Rome au sein tnémede son empire. H ne négligea rien pour se rendre favorables les habitans de la Gaule Transalpine , et n'épargna pas l'argent (i). Il les garantit de tous dommages et en régla la réparation (a). Il s'assura aussi, par de secrètes ambassades, des Gaulois Cisalpins qui, ne pouvant rien entreprendre par leurs propres forces , cb€;rchaient l'occasion de se relever de leurs désastres. Les Romains voulurent aussi se procurer d'utiles alliances , et leurs envoyés ayant parcouru l'Espagne et les Gaules , ne trouvèrent des amis
(i) Polybe , liv. m.
(a) Plutarq.y de Firtudbus Mîdienm,
qu'à Marseille. Annibal franchit TÉbre, passa les Pyrénées et arriva sans obstacle sur la rive droite du Rhône, à quatre journées de son embouchure, dans le pays des Yolces qui s'étaient jetés sur la rive gauche du fleuve pour lui en disputer le passage.
Le général carthaginois , qui payait largement et savait maintenir dans son armée une sévère discipline y fit publier dans le pays qu'il achèterait tous les navires de transport que les habitans voudraient lui cé^er. Comme les nations riveraines du Rhône fesaient le commerce maritime (i), soit avec les colonies marseillaises, soit avec la côte ligurienne et espagnole, plusieurs bateaux furent amenés à Annibal. On construisit aussi sous ses yeux , à la manière des indigènes, des canots d'un seul tronc d'arbre creusé dans sa longueur. Toute l'armée carthaginoise se mit à l'ouvrage, et la flottille fut prête au bout de deux jours (a).
Cependant une multitude d'ennemis, cavaliers et fantassins , garnissaient la rive gauche du Rhône et pouvaient empêcher le débarquement. Annibal, recourant à une de ces ruses de guerre ignorées des Barbares , détacha un corps de troupe sous le commandement dllannon , fils de Bomilcar , avec ordre de remonter le fleuve , de le passer à une journée de marche, et de tomber à Timproviste
(i) Polybe, Ht. hi.
(a) Tite-Liive, liv. xxi , ch. xxn.
sur le derrière des Volces. Le succès couronna toutes les mesures prises. Hannon , s'éloignant de vingt-cinq milles au-dessus du camp d'Annibal,arriva, conduit par des guides gaulois^ dans un lieu où le Rhône se divisait en deux branches pour former une petite île. Il construisit à la hâte quelques radeaux , et traversa d'un bord à l'autre sans éprouver le moindre obstacle. Après vingt-quatre heures de halte ^ Hannon se remit en marche , redescendit la rive gauche du fleuve, et par des signaux informa Annibal qu'il avait effectué le passage et qu'il n'était plus qu'à une petite distance des Volces. Annibal fit aussitôt ses dispositions d'embarquement. A la vue des premières barques , les ennemis, fesant retentir l'air de hurlemens affreux mêlés à des chants de guerre, agitèrent leurs boucliers sur leurs têtes et lancèrent sur les Carthaginois une grêle de flèches (i). Mais tout à coup des flammes s'élevèrent derrière l'armée des Volces dont le camp venait d'être incendié par Hannon. Les troupes d'Annibal, débarquant avec ordre , se formèrent en bataille sur le rivage , et les Volces , assaillis de toutes parts, s'enfuirent dans leurs bourgades.
Sur ces entrefaites , le consul Cornélius Scipion était arrivé à Marseille , avec une flotte de soixante galères et une légion, pour arrêter la marche d'An- Ci) Tite-Live, iàid.
nibal. Scipion n'y resta pas long-temps et débarqaa ses troupes aux bouches du Rbone. Annibal, délibérant s'il irait attaquer Tarmée romaine^ détacha cinq cents cavaliers numides pour reconnaître les lieux. Le hasard voulut que ce jour-là même le consul envoya à la découverte^ dftns la direction contraire ^ trois cents cavaliers romains ^ sous la conduite de guides marseillais. Les deux corps se rencontrèr^t et se chaînèrent avec acharnement. Les Romains perdirent d'abord cent soixante hommes ^ mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux Numides qui laissèrent sur la place deux cents des leurs (i). Cet événement hâta le départ d'Ânnibal^ qui se dirigea aussitôt vers le cours supérieur du Rhône. Scipion se mit à sa poursuite ; mais voyant , malgré sa diligence , la grande distance qui l'en séparait y il jugea impossible de le joindre , r^agna ses vaisseaux et fit voile pour ritalie , pendant que l'armée carthaginoise s'avançait vers les Alpes à marches forcées (a).
Annibal j se jouant de tous les obstacles, franchit les Alpes et tombe sur l'Italie étonnée. La victoire s'attache à ses enseignes , et son génie fait pâlir le génie de Rome qui pourtant se montre admirable sous le poids des revers. Vaincue dans quatre batailles j elle ne désespère pas de sa fortune et relève
(i) T\%eAÀye,U>id.
(s) En Fannée ai8 avant l'ère chrétienne.
noblement le front Carthage voit ses armées défaites , et, tremblante à son tour, rappeUe en vain son Annibal qui ne peut la défendre. C'est en Afrique que son sort se décide. La bataille de Zama met le comble à la gloire deRome, et force sa rivale à signer une paix honteuse. Annibal , toujours redoutable aux Romains, remue l'Orient contre eux , se voit enfin sans asile , et termine ses jours
par le poison.
La Celto-Ligurie venait d'éprouver quelques changemens politiques. La nation des Jrvernes , ou Auvergnats, supérieure depuis près d'un siècle à tous les autres peuples de la Celtique, avait Êiit de grandes conquêtes. Cette nation puissante avait su profiter des mouvemens excités par le passage d'Annibal, et s'étendait depuis les Pyrénées jusques au voisinage de Marseille (i). Les Auvergnats et les Marseillais établirent entre eux un commerce de marchandises et de denrées (a) que l'on transportait sur des mulets ou sur des chevaux à travers les Cévennes. Les Auvergnats , enflés de leurs succès, dénaturèrent les notions d'histoire que les Marseillais leur avaient enseignées, et , dans les chimères de leur orgueil , ils crurent, comme les Romains, qu'ils descendaient des Troyens(3).
(i) Strabon,liv. it.
(3) Diod. de Sicile , Ut. t.
(3) Lacain traite ainsi d'illusion cette croyance des AuvergnaU :
Arvernique ausi lalio se fiagen fratrts ; Sanguine <d) iliaco poptdi, etc.
Pbars. liv. i.
Du côté de la rive droite du var , les Oxibiens et les Décéates s'étaient aussi renforcés : ils menaçaient sans cesse Nice et Antibes effrayées de ce voisinage et incapables de résister long-temps. Rome, depuis ses victoires sur Carthage, avait soumis les Gaulois Cisalpins et se voyait maîtresse paisible de toute lltalie.
Dans ces circonstances , les Oxibiens et les Décéates assiégèrent Nice et Antibes. Ces colonies marseiUaises implorèrent l'assistance de la métropole. Marseille , ne pouvant leur fournir que d'insufiBsans secours , sollicita la protection de Rome , et le Sénat envoya sur les lieux Flaminius , Popilius Laenas et L. Puppius, commissaires chargés de mettre un terme aux hostilités. Le vaisseau qui les conduisait mit l'ancre devant AËgytna (i), bourg principal des Oxibiens. Ceux-ci accoururent sur le rivage, sommèrent les Romains de se retirer et joignirent à cet ordre des menaces insultantes. Flaminius, qui avait déjà pris terre avec ses bagages et ses esclaves , leur répondit avec mépris. Alors les Oxibiens, poussant des cris de mort , pillèrent ses bagages , tuèrent deux de ses serviteurs , le blessèrent grièvement lui-même et le forcèrent de monter sur son bord. Flaminius prit la route de Marseille et y reçut de touchantes marques d'amitié.
(i) Ce bourg était «itué sur la plage de Cannes, au levant des Sles Saintè-Marguerîte.
68 HISTOmB
A cette nonvelle, Findignation éclata dans le Sénat romain. Il voulut avoir raison de cette insulte et venger cette violation du droit des gens par un châtiment exemplaire. Une armée se rassembla en toute hâte à Placentia, sous les ordres du consul Quintus Opimius^ et marcha vers la Cdto-Ligurie. Le consul campa devant .£gytna ^ prit le bourg d'assaut, le livra au pillage, et réduisit en esclavage tous les habitans qui tombèrent sous sa main. Non loin de là , les Oxibiens s'étaient réunis au nombre de quatre mille. Opimius marcha à leur rencontre avant qu'ils eussent opéré leur jonction avec les Décéates, leurs alliés. Les Oxibiens s'avancèrent en bon ordre et se précipitèrent avec impétuosité sur les troupes romaines. Mais que pouvait l'ardeur furieuse de ces barbares contre le courage discipliné des légionnaires ? La lutte ne dura pas longtemps. Les Oxibiens furent partout enfoncés, et le champ de bataille se couvrit de leurs cadavres ; ceux qui échappèrent à la mort rejoignirent les Décéates, et tous ensemble ib s'avancèrent pour attaquer l'armée romaine qui se reposait de ses Êitigues. Opimius remporta une seconde victoire. Les deux peuples lui demandèrent la paix et il la leur accorda. Le consul concéda aux Marseillais les terres conquises , exigea que les vaincus leur donnassent des otages et qu'ils livrassent leurs armes. Ensuite le consul laissa des troupes en quartier d'hiver dans les principales
bourgades de la contrée , et son expédition étant ainsi terminée, il retourna à Rome (i).
Les garnisons placées dans ce quartier dliiver se replièrent l'année suivante sur lltalie ; mais les Romains ne tardèrent pas à reprendre le chemin de la Gaule pour réprimer quelques mouvemens des Salasses (2), peuple habitant dans les Alpes. Le consid Appius Claudius fut envoyé contre eux et les subjugua (3) ; mais il paraît qu'il n'y parvint qu'après avoir essuyé des revers, et un ancien auteur assure qu'Appius ne vainquit cette nation farouche qu'après avoir perdu dix mille hommes d'infanterie dans une première bataille (4). Quoi qu'il en soit , la fortune prodiguait aux Romains des faveurs éclatantes. Carthage n'offrait plus que des ruines, tristes témoignages d'une grandeur tombée. Cette ville superbe avait été prise et réduite en cendres par Scipion Émilien, qui la punit ainsi d'avoir osé disputer à Rome l'empire du monde. La somptueuse Corinthe avait subi le même sort, et l'indépendance grecque s'était évanouie dans le dernier soupir de la ligue achéenne. Un luxe corrupteur et des richesses immenses envahi-
(i) Polybe, Légat, i34. — Tite-LiTO» Epitom, liy. xjtm — iSSans aTantJ.-C.
(1) Dicdonn. de Calepin, perho SaiassiL
(3) Tite-Lire , Epîtom. liy. tni.
(4) Paul Orose. jipp'ms ChiuRus advershs Salassos GaUos congressus et çictus deeem mii/ia pedUum penRdlt. Reparatd pugnd , quînque milita hominum occuUt, , Uh, y.
rent ce Sénat que Cynéas avait pris pour une assemblée de rois y et Rome alors ne mit plus de bornes à son ambition dévorante. Elle jetait des yeux d'envie sur la Gaule Transalpine , elle voulait y former des établissemens durables , lorsque Marseille vint lui en fournir Toccasion. Marseille j inquiétée parles Saliens, supplia , selon son usage, sa fidèle alliée de lui prêter assistance. Rome accueillit ces nouvelles plaintes , et le consul Fluvius Flaccus, envoyé dans la Celto-Ligurie , battit deux fois les Saliens (i). Leur défaite fut sans doute loin d'être complète, car, peu de temps après, ils reprirent les armes et choisirent pour chef un guerrier intrépide. C'était Teutomal qui trouvait le secret de son mâle courage dans sa haine pour le nom romain , Teutomal qui appelait tous les Gaulois à la vengeance et à la liberté. Caïus SextiusCalvinus, proconsul, marcha contre les Saliens, les vainquit et fit un grand nombre de prisonniers. Promenant ensuite ses légions le long du littoral entre le Rhône et le Var , il en balaya les habitans dans les montagnes de l'intérieur , leur défendant d'approcher à plus de quinze cents pas des lieux de débarquement et à plus de mille du reste de la côte. Il concéda ensuite toute cette bande de terrain aux Marseillais , qui l'exploitèrent à leur profit (a). I^ plupart des captifs furent vendus au son de
(i) Tite-Live, Epitom. liv. tx, — Florus , 2?e//. Allobrog, liv. m. (a) Strabon, liv. iv.
trompe. L'un d'eux^ Dommé Crato, passant chargé de fers devant le proconsul^ lui tint à peu près ce langage : « Attaché depuis mon enfance à la cause a de Rome, j*ai soulevé contre moi de nombreuse ses inimitiés, et aujourd'hui que Rome triomphe «t est'il juste qu'elle m'expose dans un marché « d'esclaves i» ? Sextius , frappé de ces paroles si énergiques dans leur sincérité, brisa les chaînes de Crato et Jui permit même de désigner neuf cents prisonniers qui obtinrent leur délivrance. Le général prit ensuite ses quartiers d'hiver sur le théâtre de sa victoire , à quelques lieues au nord de Marseille, tout près de la petite rivière que les Romains appelèrent Cœnus et qui se nomme aujourd'hui l'Arc. La pureté de l'air , la beauté du site entrecoupé de collines couvertes de vieilles forêts , l'abondance des sources d'eaux vives et surtout d'eau thermale que les Romains recherchaient beaucoup , parce que l'usage des bains chauds s'était introduit parmi eux , tous ces agrémens réunis charmèrent Sextius. Ce général y assit un camp fortifié , qui porta le nom dAquœ SexticBj les eaux sextiennes, ou les eaux de Sextius. Les soldats y logèrent d'abord dans des cabanes de bois et y substituèrent ensuite des maisons. Ainsi furent jetés les fondemens de la ville d'Aix, premier établissement des Romains dans la Ligurie Transalpine (i).
(i) 191 ans ayant J. -G.
C. Sesdus proconsul, vîçtd Salviorum genU, coloniam Jquas Sejstias
Teutomal, poursuivi de retraite en retraite, s'était réfugié chez les Allobroges et les avait intéressés dans sa querelle. Ce peuple belliqueux occupait tous le pays situé entre le Rhône et liseré jusqu'au lac Léman ou de Genève. Il commit des dégâts sur le territoire des Éduens (i), qui avaient joui de tout temps d'une grande puissance dans la Gaule (a), et qui méritèrent le titre de frères et d'alliés du peuple romain. T^ite nous apprend (3) qu'ils furent les premiers admis dans le Sénat. Les Allobroges , menacés d'une redoutable attaque , se liguèrent avec les Auvergnats , alors gouvernés par Bituit, fils de Luérius qui avait étalé durant son règne toute la splendeur des richesses et montré une prodigalité insensée. Assis dans un char , il répandait avec profusion des pièces d'or et d'argent (4). Les deux peuples firent de grands préparatife de guerre, et les Ruté- * niens (5) , épousant leur cause , voulurent figurer comme auxiliaires. L'armée romaine était comman-
condidlt, oà aquarum eepiam , et calidU et frigidis fontibus, atque à nomine suo ità appeUatas, Tite-Lîve , Epit, tx et uti.
Cassio autem Longino , et Sextio Cdvino qui SaUues <^nd aquas quœ ab €0 sextiœ appdlantur, devicit, consuUbus, VeU, Paterc.y Uy. i.
(i) Ils occupaient le territoire d'Autun,deChâloiis, deMâcon, etc.
(a) Ccesar , Comment, liv. i.
(3) Annal, liv. ii.
(4) Strabon , liv. iv.
(5) Habitans du Rouergue.
dée par le proconsul Domitius AEnobarbus. Bituit croyant Téblouir ou l'intimider par l'éclat d'un feste étrange, lui envoya une ambassade solennelle. On y voyait une meute d'énormes dogues tirés de la Belgique et de la Grande Bretagne. Un barde célébrait dans ses cbants la gloire et les exploits des princes auvergnats. Le chef de la députation engagea Domitius à ne pas soutenir une lutte inégale et à ne pas braver plus long-temps le courroux de son puissant maître. Le général romain se retira sans daigner lui répondre. Retranché dans une position favorable, il attendait, pour agir, des secours de lltalie. Les ennemis, impatiens de remporter une victoire qu'ils croyaient facile, allèrent au-devant des Romains en descendant la rive gauche du Rhône. Le proconsul, quittant sa position, les rencontra au confluent de ce fleuve et de la Sorgue , près de Yindalium (i) , un peu au-dessus d'Avignon. Le choc fut vif de part et d'autre; mais la victoire resta aux Romains. Ils la durent surtout à leurs éléphans qui jetèrent l'effroi et le désordre dans les rangs ennemis (a). Vingt mille Gaulois perdirent la vie , et le nombre des prisonniers s'éleva à trois mille (3). Domitius rentra dans sa position fortifiée, et bientôt après, le consul Q. Fabius
(i) Tite-Liye, EpU. Uy. lxi. — Strabon, Uy. iy.— Vindalium cet anjourdliiii Vedène. D'AiiYilley ouy. dté. (i) Floroây Uy. in.
(3) Panl Orose , Uy. y , ch. xin.
Maximus arriva d'Italie à la tête de deux légions. L'année romaine , forte alors de quarante mille hommes , sans compter les auxiliaires marseillais et éduens y se prépara à de nouveaux combats.
Cette armée semblait trop £siible pour résister à Bituit qui avait rassemblé deux cent mille hommes (i). Fabius, jugeant utile de prendre l'offensive, marcha hardiment vers le pays des Allobroges et passa l'Isère. Une bataille y fiit livrée, sanglante et décisive. La victoire se plaça de nouveau sous les drapeaux de Rome , grâce à la tactique et à la discipline qui doublent toujours la puissance. Les Allobroges et les Auvergnats furent, pour ainsi dire , anéantis. Cent vingt mille hommes au moins restèrent sur la place (a). Bituit se sauva dans les montagnes, laissant au pouvoir des Romains son char et son manteau royal. Ce prince, trahi par la fortune , ne songea plus qu'à demander la paix^ et il entama des négociations avec Fabius. Mais Domitius , d'un caractère jaloux et d'une ame perfide , voulut enlever au consul la gloire de terminer cette guerre. Il invita Bituit à se rendre aux Faux Sextiennes. Ce chef y vint sans soupçon , sans es-
(i) Toujours en la même amiée^ c'est-à-dire m ans ayant l'ère chrétienne.
(a) C'est le nombre indiqué par TÊte-Lire, Epitom, Ut. lxi; Pline dit i3o,ooo, liv. yii, ch. l; et Paul Orose parle de iSo^ooo , liv. Y, ch. xnr.
corte y suivi seulement de son fils Cogentiat. Domitiusle fit charger de fers et embarquer pour Rome, au mépris des plus saintes lois ( i ).
Les deux généraux firent élever des monumens de pierre sur le champ de bataille, pour transmettre à la postérité le souvenir de leurs triomphes. « Chose inouie jusqu'alors , dit un historien , car « jamais le peuple romain n'avait reproché sa vic- « toire aux nations subjugées (a) ».Domitius, dans sa vanité , voulut attacher son nom à un ouvrage d'utilité publique. U restaura une vieille route faite, dit-on, par les Phéniciens, laquelle traversait le littoral entre les Alpes et le Rhône, et cette route fut appelée depuis lors P^oie Domitierme. Ensuite il parcoumt le pays , à la tête de son armée , monté sur un éléphant, dans l'appareil d'un triomphateur.
Les AUobroges perdirent pour toujours leur indépendance politique et furent soumis à la République Romaine. Les Auvergnats, plus heureux, ne perdirent que les terres qu'ils avaient jusques alors occupées entre les montagnes des Cévennes et la Méditerranée. Les Romains s'étant ainsi rendus maîtres de cette importante partie des Gaules, la réduisirent sous la dénomination de Transalpine ou Ultérieure, le plus souvent sous le nom de Prouince y Proifincia , on Proifincia Romana ^ nom qui
(i) Valère-Maxime, Uy. ti, ch. ix.
(a) Hic mos musitaius nostiis. Manquant enim popuius romanus hostibus Dcmûds çicionam suam esprohnwiu Flonis y Ut. c.
s'est conservé dans celui de Provence. On abandonna généralement l'ancienne qualification de Braccata. Lorsque les Romains avaient conquis un pays, des commissaires du Sénat en marquaient les limites, et plaçaient des garnisons sur les frontières (i). On régla donc celles de la Prow/ice, qui fut bornée, au nord, par le lac de (Genève et le Rhône jusques à son confluent avec la Saône; à l'orient par les Alpes; au midi, tantôt par la mer, tantôt par la République Marseillaise , agrandie par les concessions territoriales d'Opimius et de Sextius j à l'occident, par la Garonne. Les Romains se fortifièrent avec beaucoup de soin contre les peuples de la Celtique qui environnaient la Province. Us y bissèrent plusieurs corps d'armée. En vertu de la loiSempronia, promulguée depuis peu de temps , le Sénat désignait , avant le jour des Comices , les deux provinces dont les nouveaux consuls auraient le gouvernement durant Tannée de leurs fonctions et celles qu'on devait donner aux autres consuls sortant de charge (a). L'assemblée indiquait ensuite les provinces qui devaient tomber en partage aux préteurs. Les provinces consulaires étaient ordinairement frontières , exposées à la guerre étrangère ou à des troubles domestiques. La nouvelle province des Gaules fut confiée au consul Q. Mar-
(x) Tacite, des Mœurs des Germains. — Si^onius, <U AiUlqmo Jure Pronndarum , liv. i.
(a) On les appelait alors Proconsuls.
tius Rex. Avant son départ, on délibéra dans le Sénat sur les moyens de consolider cette conquête importante. Licinius Crassus ouvrit Tavis d'envoyer àNarbonneune colonie de citoyens romains. La mesure était grave , et longue fiit la discussion. On objectait à Crassus Timprudence d'exposer des Romains aux flots de la barbarie (i), dans une contrée à peine conquise, à la merci de peuples fsirouches.
Cet orateur, bien que jeune encore , parla , au rapport de Qcéron , avec la force et la sagesse d'un vieillard consommé. Il répondit qu'une ville romaine pouvait seule adoucir ces peuples et les £siçonner à l'obéissance ; qu'elle deviendrait pour la république un boulevart contre les dangers du dehors, et une sentinelle vigilante au sein de la conquête. L'opinion de Crassus prévalut, et on le chargea lui-même d'établir la colonie (a), qui fut la première dans les Gaules , et la seconde après celle que l'on avait conduite à Carthage trois ans auparavant. Narbonne, dès lors appelée Narbo Martius (3) , était une ville depuis long-temps bâtie
(i) Barhanœ fluetîbus, Gîcéron, orai, pro Flac.
(a) 1 16 ans avant J.-C — Gcéron , de Clar, orat. de Orat. Ht. n; pro duendo. — Vell. Paterc Ut. i , ch. xt. — Entrope, Ut. it.
(3) EUe empninta ce nom, non pas de Marcius Rex, sous le gou- Temement duquel eUe fut étabUe, comme quelques-uns l'ont cru mal à propos , mais plutôt du dieu Mars> ou des Tétérans de la légion Martia , qui peut être y furent euToyét dans la suite pour
par les indigènes et déjà marchande et considérable. Elle eut bientôt de l'accroissement et de la splendeur. On y remarquait un capitole, un théâtre, un marché, des bains publics, des temples magnifiques, des écoles célèbres, une teinturerie dont l'intendance devint plus tard une dignité de l'État. Narbonne fut la capitale de la province qui prit alors le nom deNarbonnaise.Les deux Gaules , c'est-à-dire la Narbonnaise et la Cisalpine , eurent quelquefois le même gouverneur , mais elles formèrent le plus souvent deux gouvernemens séparés, selon les conjonctures. La domination romaine ne s'y consolida qu'avec peine, et toujours elle parut dure à des peuples qui frémissaient sous le moindre joug et se passionnaient pour l'indépendance. Ceux qui étaient aux pieds des Alpes maritimes exercèrent surtout les Romains par leurs révoltes. Souvent la liberté , proscrite partout ailleurs, trouve dans les montagnes un asile inviolable. Là, marchant dans sa force, portant défi à l'oppression, elle fait entendre le cri de guerre, l'hymne des combats vengeurs, formidables accens que les échos répètent. Les Liguriens des Alpes se virent enveloppés à l'improviste par l'armée du
Taugmenter. U est en effet prouvé par les auteurs et les anciennes inscriptions qu'elle fut appelée Narbo Mordus , et non pas Mordus,
^pilly» ouT. cité. — Gately Mémoires de Thist du Languedoc , p. 73 et suiT. — Hist. générale du Languedoc, 1. 1, liv. 11.
consul Q. Marcius. Ils se battirent en désespérés ; mais voyant enfin qu'il leur était impossible de prolonger la résistance, ils mirent le feu à leurs habitations et se précipitèrent au milieu des flammes, après avoir égorgé leurs femmes et leurs enfans. Ceux qui ne purent suivre cet exemple et qui furent Êiits prisonniers 9 se donnèrent aussi la mort, les uns par le fer^ les autres en se pendant, quelquesuns en refusant toute espèce de nourriture. Un historien dit qu'il n'y en eut aucun , même parmi les plus jeunes , chez qui Famour de la vie fut assez fort pour lui faire supporter l'esclavage (i).
Alors la majesté du nom romain commençait à jeter un éclat éblouissant. Mais le destin réservait encore au grand peuple des jours de péril et d'épreuve. Cent treize ans avant l'ère chrétienne , une catastrophe épouvantable avait bouleversé la demeure des Cimbres et des Teutons dans la Péninsule du Jutland et sur les côtes voisines. Un tremblement de terre, poussant la mer sur le rivage , en engloutit une partie (a). Les deux peuples épouvantés se confondirent en une seule horde, au nombre de trois cent mille hommes. Boïorix commandait les Cimbres (3). Le chef des Teutons
(i) Ntdlusque omninh pd parmUu superfuit qui servituiis condidonem çitœ amore tolérant, Paul Orose, Ht. ▼, ch. xr?.
(a) Strabon, liv. tii. — Ammien , liy. xxxi , ch. yi. — Jppian. BeiL lUyr,
(3) Tite-Liye y Epitom. lxtii.
s'appelait Teutobokhe , d'une force et d'une taille si prodigieuses qu'il franchissait d'un saut six chevaux rangés de front (i)» Des chariots portaient les vieillards , les femmes et les enfans (2). Ces Barbares y se dirigeant au sud-est , entrainèrent dans leur route trois tribus helvétiennes^ les Tigurins, les Tughènes et les Ambrons, tous ensemble avides de butin , haletans de carnage. Aucune autre invasion n'avait paru plus menaçante. Les Barbares y dans le farouche instinct de leur courage , en voulaient principalement à Rome y ennemie digne de leurs coups terribles , comme s'ils eussent eu mission de venger les peuples vaincus ; et ce qu'il y avait surtout d'effrayant , c'est que l'Aigle Romaine fuyait épouvantée. Le premier avantage des Cimbres fîit la dé&ite du consul Papirius Carbon dans l'Illyrie (3) ; ensuite ils demandèrent des terres à habiter; le Sénat les leur refusa , et bien il fit ; car, observe sagement Florus (4) , comment aurait-on accordé à des étrangers des terres qui ne suffisaient pas aux citoyens et dont le partage était un sujet continuel de troubles domestiques ? Les années suivantes , les Bar-
(i) Quatemos senosque equos transUire solUus, Floras , Ut. ni. (a) Plutarqae, Vie de Marias.
(3) Strabon, Hy. v. — Tite-Liyc, Epiiom, lxiii. — Vellei. Paterc., liv. xi, ch. viii.
(4) Liv. III.
bares trioniplxèrent encore. Le consul Junius Silanus fîit dé£siit dans la Gaule septentrionale (i); Aurélius Scaurus (a), aussi vaincu, tomba au pouvoir des Cimbres , et comme leurs principaux chefs délibéraient devant lui sur la question de savoir s'il fallait de suite franchir les Alpes et envahir lltalie y il les en détourna avec fierté y disant que les Romains y seraient invincibles. A ces mots, Boîorix, frémissant de colère, Tétendit à ses pieds (3). Les Barbares se jetèrent alors sur la liarbonnaise, et les Tigurins défirent complètement, dans le pays des Allobroges, le consul L. Cas^ siuSy qui périt dans la bataille (4): en même temps les Yolces-Tectosages défectionnèrent , et tous ces désastres firent craindre au Sénat la perte de la Province^ abandonnée aux ravages des vainqueurs, n y envoya le consul Servilius Cépion , qui attaqua la ville de Toulouse , capitale des Tectosages y la prit et la livra au pillage. Cette ville possédait une énorme quantité d'or, provenant en partie des mines des Pyrénées , et surtout de son temple d' Apol-
(x) Tite-LÎTe, Epitom, lxt. — Floras, ibid.
(a) Yelléiiift-Paterciilus lui donne le titre de Consul, Ht. ii; Tite-Lîye, Epitom, ijcni, ne l'appelle que Lieutenant du Consul.
(3) Ei quum in ConsiUum ah iis evocatus , déterrent eos ne Alpes transirent liaRam pêtiturî , eo quod diceret Romanos çinci non posse , à Bojori^e, féroce juvene , occisus est, Tite-Live, lxtii.
(4) 107 ans avant J.-C. — Titc-Live, lxv.
Ion qui attirait de toutes parts de nombreuses et riches offrandes. La loi attribuait ce trésor à la République; mais Cépion, voulant se l'approprier, renvoya sous escorte à Marseille. Des sicaires^ placés en embuscade sur la route , massacrèrent les hommes chargés de cette garde, et s'emparèrent du trésor au profit de Cépion (i). Cependant cet indigne romain fut continué l'année suivante dans le gouvernement de la Province avec la qualité de proconsul , et Mallius , nouveau consul , s'y rendit avec des renforts ; mais la mésintelligence éclata entre les deux chefs , et il n'y eut aucune harmonie dans leurs dispositions militaires. Mallius vint camper sur la rive gauche du Rhône , et Cépion se plaça sur la droite. Un détachement de l'armée du proconsul fut battu par les Cimbres et les Ambrons. Alors Mallius, passant le fleuve, s'établit entre le camp de Cépion et celui des ennemis , non pour lui porter du secours, mais pour s'attribuer l'honneur d'une victoire dont il exagérait la facilité. Les Rarbares, regardant ce mouvement comme un signe de réconciliation entre les deux généraux, envoyèrent des députés à Mallius pour demander la paix. Les députés furent obligés de
(i) Orose, liv. v, ch. xv et xvi.
Ce crime ne resta pas impuni; tous ceux qui y avaient eu part périrent misérablement De là vint , dit Aulugelle , ce vieux proverbe admis pour peindre un homme arrivé au dernier degré de rinfortune : Il a de l'or de Toulouse. Liv. m, ch. ix.
traverser le camp de Cépion , lequel , irrité de ce qu'on n'avait songé qu'à traiter avec son collègue, les accueillit avec mépris et les menaça de mort. Les Barbares s'en indignèrent; ils comprirent que la mésintelligence entre les deux généraux s'était réveillée plus forte que jamais , délibérèrent de tenter une attaque générale , et prononcèrent un redoutable serment. Us jurèrent de ne rien conserver de tout ce que la victoire ferait tomber dans leurs mains, et d'offrir toutes ces dépouilles aux dieux. La bataille se livra près d'Orange (i) ; des flots de sang y coulèrent, et la fortune abandonna encore l'armée romaine, qui fut exterminée. On fait monter le nombre des morts à quatre-vingt mille soldats , et à quarante mille valets ou gens à la suite (2). Dix hommes seuls échappèrent au carnage, parmi lesquels Cépion et le jeune Sertorius que nous verrons plus tard jouer un rôle brillant. Les Barbares , fidèles dans Taccomplissement de leur vœu , pendirent les prisonniers à des arbres , et jetèrent dans le Rhône les armes , les chevaux , largent et tout le bagage des vaincus (3). Ensuite il se divisèrent au lieu de passer en Italie. Les Cimbres , marchant en Espagne, portèrent la destruction sur leur passage,
(x) io5 ans ayant J.-G.
(a) Tite-LWe , Epîiom, lxyii.
(3) Orose, liv. ▼, ch. xyt.
depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées (i), et les autres restèrent cantonnés dans les Gaules. Ainsi ils surent mieux vaincre que profiter de la victoire .
Rome émue jeta les yeux sur Marins et lui confia ses destinées. Ce plébéien célèbre venait de fonder aux Sables Africains une éclatante renommée. Aussi, lui seul, désigné d'une commune voix, parut capable de sauver la patrie et d'y faire flotter ses enseignes libératrices. Quoique absent (a) , il fut élu consul pour la seconde fois et nommé au gouvernement des deux Gaules. Cependant il ne passa pas dans la Narbonnaise, et se contenta d'y envoyer Sylla, son lieutenant. Depuis la prise de Toulouse, le Sénat avait décrété l'assujettissement des Yolces- Tectosages et leur incorporation à la Province; mais ces peuple^, favorisés par les victoires des Barbares, avaient reconquis leur indépendance ;SylIa les subjugua, et fit prisonnier Copill, leur chef (3). Marius, attentif aux mouvemens des hordes ennemies , s'appliquait à discipliner ses troupes et à les enflammer de son ardeur. Il passa deux années tantôt en Italie et tantôt dans la Narbonnaise où il établit des magasins, distribua ses troupes en plu-
(i) Tite-Live, EpUom. i.xvn.
(i) D'après un usage établi à Rome, il fallait être dans la yille pour être nommé Consul.
(3) Plularque, Vie de Sylla.
sieurs cantonnemens , les occupa à d'utiles et vastes travaux , organisa de sa puissante main Fadministration , les lois et les finances. Il exerça les habitans au maniement des armes , leur fit construire des camps retranchés sur des hauteurs faciles à défendre, traça des routes , fonda des villages , défricha des terres , éleva une foule de monumens sur les débris desquels sa grande ombre semble aujourd'hui planer encore , honorée par le souvenir des peuples. Les embouchures du Bhône étaient obstruées par la vase et le sable , et les gros navires chargés n'y pénétraient que difficilement. Marins, qui voulait tirer ses approvisionnemens de l'Italie et avoir la mer libre ^ fit creuser un canal large et profond, qu'on appela Fossce-^Marianœ, allant, de l'est à l'ouest et en ligne droite , du golfe de Stomalimné (i) jusqu'au Rhône, à un mille environ au-dessus de ses embouchures, sur une longueur de seize milles (:i). Dès lors l'armée romaine reçut plus aisément les convois de blé , les subsistances et les munitions qui lui arrivèrent par la Méditerranée.
Le général se servait d'une devineresse pour subjuguer les esprits esclaves des superstitions re-
(i) Aujonrcniiii V Étang de ^Estouma. Statistiqae des Bouches-du- Rli6ne , t. ii.
(a) Le yillage de Foz , qui a retenu le nom de ce canal, est b&ti aa-dessas de Tendroît où il se jetait dans le golfe. /</.
ligieuses ^ car les Romain^^ qui se riaient des périls et de la mort, poussaient loin la crédulité et tremblaient devant les augures. Cette femme, d'une origine syrienne, s'appelait Martha. On la disait initiée aux mystères de la nature et aux choses de l'avenir. Aussi elle exerçait un ascendant souverain et se voyait entourée d'hommages. Portée dans une litière dorée, elle parcourait le camp que sa présence électrisait'; et quand venait le moment du sacrifice , elle apparaissait devant l'autel , couverte d'un manteau de pourpre , balançant une pique ornée de bandelettes et de couronnes de fleurs (i). Marins , donnant à ses soldats l'exemple du travail et des privations , sévère et dur pour lui-même comme pour les autres , appliquant à tous les détails du gouvernement l'activité d'une ame ardente et d'un génie indomptable, parvint ainsi à son quatrième consulat. Les Cimbres , chassés d'Espagne par les Celtibériens (2), joignirent dans la Gaule Transalpine les trois autres peuples qui continuaient d'y promener la terreur. Ayant tous formé le dessein d'entrer en Italie par deux côtés difïérens, afin de diviser les forces des Romains et inspirer plus d'épouvante encore , ils se séparèrent une seconde fois. Les Cimbres et les Tigurins
(i) Plutarque, Vie de Marius.
(a) Les Aragonais.
marchaient lentement vers les Alpes grecques (i), et les Teutons réunis aux Ambrons prenaient la route des Alpes maritimes. Le rendez-vous général fut fixé sur les bords du Pô.
Marius qui se trouvait alors en Italie , y laissa Catulus son collègue, passa promptement les monts, se rendit à Aix où il fixa d'abord son quartier-général, et accourut peu après au confluent de l'Isère et du Rhôde (7). Comme la division ambro-teutone descendait le fleuve, pour gagner plus au midi le chemin de l'Italie , Marius rétrograda vers la mer, et plaça son camp de manière à couvrir en même temps les deux voies romaines qui, se croisant à Arles, conduisaient en Italie , l'une par les Alpes maritimes , l'autre par le littoral de la Narbonnaise. Il attendit dans cette position inexpugnable les Barbares dont l'avant-garde ne tarda pas d'arriver. L'armée entière, se déployant dans la campagne, rangea ses chariots et dressa ses tentes en face des retranchemens de Marius. Les ennemis mirent tout en usage pour harceler les Romains et les défier au combat, menaces ironiques, rires insultans , paroles provocatrices. « Leur aspect, dit Plutarque (3),
(i) Aajoardlioi le Pedt-Saiot-Beniard. La dénomination d*Jiph Graia est attribuée au passage fabuleux d*Hercule, qui, selon la tradition rapportée par Pline ( liv. m, ch. xx ) , avait établi dans ces quartiers une partie des Grecs dont il était suivi.
(a) JuxtàlsarœRhodoMqueJluminaf M in se se confiuunU Paul Orose, liv. V , ch, XVI.
(3) Ihid,
a était hideux, leurs cris effroyables, leur nomce bre immense. »
Les légionnaires , frémissant de colère derrière leurs palissades, brûlaient de les franchir et de laver dans le sang des Barbares les outrages faits à leurs aigles. Patience , le temps n'est pas loin. Un chef teuton s'avança , et appelant Marins , lui proposa un combat singulier. Le consul lui fit répondre que s'il était fatigué de la vie , il n'avait qu'à s'étrangler (i); et comme cet homme insistait, Marins lui envoya un gladiateur. Les ennemis, ayant voulu forcer les retranchemens , furent repoussés avec perte. Voyant enfin l'inutilité de leurs attaques et ne pouvant obliger Marins à sortir de ses lignes, ils résolurent de continuer leur route vers l'Italie. Leur nombre était si considérable qu'ils mirent six jours à défiler devant le camp des Romains, et les insultèrent encore en passant. Quelques-uns même dirent dans leurs railleries : nous allons à Rome. N'avez-vous rien à mander à vos femmes (a)?
Ils arrivèrent bientôt à Aix , et le consul les suivit à petites journées. Leur armée ne s'arrêta pas long»temps dans cette ville. Après l'avoir ravagée, elle alla , un peu plus au levant , camper proche la rivière de l'Arc , en deux corps séparés. Celui des Ambrons, placé très-près de la rivière, était en
(i) Frontin. Stratag. , liv. iv. (a) Plutarque, Vie de Marius.
même temps le plus rapproché de la ville. Marius^ arrivant bientôt ^ vint se retrancher dans un lieu avantageusement situé, mais qui manquait d'eau , et les soldats en murmurèrent. Alors le consul , leur montrant la rivière qui coulait à leurs pieds : « Vous êtes des hommes (i), leur dit-il, voilà de « l'eau; vous devez Tadieter au prix de votre sang, c — Menez-nous donc au combat, s'écria Tun d'eux, « avant que ce sang soit tari dans nos veines. — «Oui, répondit Marins, mais il faut avant tout « fortifier notre camp ». Et les soldats se mirent au travail avec ardeur, pendant que les Ambrons, campés sur l'antre rive, se baignaient dans la rivière on dans des ruisseaux d'eaux thermales. Cependant des valets armés descendirent pour £sdre des provisions d'eau. Les Ambrons , d'abord en petit nombre , tombèrent sur eux. Peu à peu les autres survinrent, agitant leurs armes en cadence, et frappant l'air de ces clameurs : ambra! ambrai Cri de guerre qui retraçait le nom de leur patrie et le souvenir de leurs exploits. Cette Êiible troupe de valets imprudens expia bientôt son audace. Alors rien ne put retenir l'armée de Marins dans ses reti*anchemens. La charge sonna, et les Ligures qui servaient en qualité d'auxiliaires, revendiquant l'honneur de porter les premiers coups, fondirent sur les Barbares en leur renvoyant le même cri di ambra qui était aussi leur cri de
(i) Viri estis, . . • Florus, liv. iii> ch. m.
guerre et de ralliement. Les Romains suivirent de près. Les ennemis furent culbutés et on en fit un grand carnage. La rivière se remplit de morts, la plaine s'en couvrit aussi. Ceux qui parvinrent à se sauver coururent vers leur camp dont l'enceinte était formée avec des chariots, et les vainqueurs se mirent à leur poursuite. L'on vit alors un affreux spectacle d'héroïsme et de désespoir. Les femmes des Ambrons, grinçant des dents, agitées par des convukions frénétiques, allant au-devant de la mort, se ruèrent dans la mêlée en frappant indistinctement leurs époux comme de lâches fuyards et les Romains comme des ennemis exécrables. La plupart d'entre elles rendirent le dernier soupir, roulant dans la poussière, déchirées, palpitantes. La nuit vint étendre son voile sur cette scène de carnage et de deuil , et Marins fesant sonner la retraite , l'armée romaine , épuisée de fatigue, rentra dans son camp. Qudle nuit! Les Romains la passèrent dans une sombre inquiétude , car leurs nouveaux retranchemens n'étaient pas achevés et les Teutons n'avaient pas encore paru sur le champ de bataille. Les Ambro-Teutons, saisis de douleur et de rage, poussaient des cris affreux qui ressemblaient beaucoup moins à des lamentations humaines qu'aux hurlemens d'animaux féroces (i). Le coeur des Romains en fiit saisi
(i) m 11$ ne firent autre chose toute la nuit que hurler k haults
de crainte, et Marias lui-même frappé d'étonnement.
Cette nuit et le lendemain , les Barbares ne tentèrent aucune attaque. Dans la nuit qui suivit, Marius détacha Claudius Marcellus avec trois mille hommes d'infanterie pour aller se mettre en embuscade dans un bois épais, derrière le camp des ennemis , avec ordre de les attaquer lorsque le reste de Tarmée engagerait le combat. Ensuite le consul s'avança le long de la rive droite de l'Arc sur le penchant d'une colline où il rangea ses troupes en bataille. Les ennemis, impatiens de venger leur dé&ite, gravirent la colline, et les Romains, profitant de l'avantage de leur position , les chargèrent avec impétuosité et mirent la confusion dans leurs rangs. Alors Marcellus, sortant de son embuscade, courut sur leur arrière-garde qui se replia vers le centre. Les Teutons, investis des deux côtés, écrasés sans résistance, tombèrent comme un immense holocauste sous les armes romaines (i). Les historiens ne sont pas d'accord sur le nombre des morts
« cm qui n'étalent point semblables aux soapîrs et gémissemens « des hommes» mais plostost aux burlemens des bestes sauvages» « de manière que le mugissement d'une si grande multitude d'hom- « mes bestiaux me9lé de menaces et de lamentations faisait retentir les « montagnes d'alenviron et le canal de la rivière. Au moyen de m quoi toute la plaine resonnait d'un frémissement horrible et espoum vantable à cuir ». Pintarque» Traduction d'Amyot.
(i) Cette mémorable bataille fut livrée loa ans avant J.-€.
et des prisonniers ( i ) , mais tout indique que ce nombre fut considérable. Le chef Teutobokhe et quelques capitaines inférieurs parvinrent à se sauver dans les montagnes ; mais des paysans les j saisirent et les amenèrent garottés aux Romains. Les habitans du pays exterminèrent presque tous les fuyards. Les cadavres entassés restèrent sans sépulture , et ces champs de la putréfisiction^ retenant le nom de Campi Putridi^ le donnèrent plus tard à Fourrières (a). « Les Marseillais (3) , dit a encore Plutarque (4) , fermèrent leurs vignes de a haies faites d'os de morts, et les corps étant <x pourris et consumés dessus leurs champs par a les grandes pluyes qui tombèrent dessus l'hiver « ensuivant 9 les terres en devinrent si grasses , et <c en pénétra la gresse si profondement au dedans, or que Testé ensuivant elles rapportèrent une « quantité incroyable de toutes sortes de fruits i>. Le butin trouvé dans le camp dtes Ambro-Teutons fut immense, et les soldats, d'un consentement
(i) Tite-Liye parle de aoo^ooo hooimes taés et 90,000 prisonmets, — Plutarque» loo^ooc tués et pris, — Eusèbe et Entrope, aoo,ooo tués, 80,000 prisonniers, — Velléius Paterculns, 140,000 morts, — Orose, aoo,ooo morts, 80,000 prisonniers, 3, 000 fugitifs.
(a) Magasin Encyclopédique, année i8o4* Dissertation de Fauria de Saint-Vincent.
(3) Le terrain qui servit de champ de bataille apparteaait aux Marseillais. Il provenait de la donation de Sextius Galvinns.
(4) Traduction d'Amyot.
unanime^ le déposèrent aux pieds de Marius qui n'accepta que ce qui pouvait servir d'ornement à son triomphe , et voulut brûler tout le reste en rhonneur des Dieux protecteurs de la patrie. On prépara un sacrifice solennel. L'armée entière entourait le bûcher y et partout se montraient des palmes triomphales. Le général, couronné de lauriers, vêtu d'une robe de pourpre, éleva vers le Ciel une torche enflammée et mit ensuite le feu aux dépouilles des ennemis, pendant que le bruit des trompettes retentissait de toutes parts. Dans ce moment , Marius vit accourir vers lui à toute bride quelques-uns de ses amis de Rome qui l'embrassèrent en lui annonçant que le peuple venait de le nommer consul pour la cinquième fois, et les légions ravies saluèrent le grand capitaine en brandissant leurs armes et poussant des cris d'allégresse*
Aix et toutes les villes de la Province célébrèrent avec enthousiasme le beau triomphe de Marius, et la république de Marseille applaudit aussi à la gloire de son libérateur. Le général lui donna les Fosses Marianes pour l'indemniser des puissans secours qu'elle lui avait fournis durant la guerre. Les Marseillais creusèrent , à la prise des eaux , un port désigné sous le nom de Gradus Massilitanorum^ et perçurent des droits sur toutes les marchandises qui remontaient ou descendaient le Rhône. Ik élevèrent aussi sur la côte un phare pour guider les vaisseaux pendant la nuit. Marius, ayant
appris que Catulus s'était retranché devant les Cimbres qui avaient passé l'Adige, se prépara à marcher au secours de son collègue. Il mit ordre aux affaires de la Narbonnaise et partit pour lltalie. La victoire qu'il remporta sur la seconde horde des Barbares vint ajouter un nouvel éclat à sa célébrité. Rome , ivre de joie et d'orgueil , le reçut comme un génie tutélaire. Chaque citoyen répandit des libations en son nom. Le peaple le surnomma le troisième Romulus (i). Les prisonniers cimbres et teutons, attachés avec des colliers de fer, précédèrent son char de triomphe. Les regards de la foule étonnée se fixaient principalement sur la haute stature de Teutobokhe qui surpassait, dit-on, les trophées portés autour du vainqueur (2). Le nombre des soldats romains diminua dans la Narbonnaise; la surveillance administrative y devint moins active, et le gouvernement de cette province, qui jusque-là n'avait été confié qu'à l'un des deux consuls , fut donné à un préteur. Les Ligures-Salyens , toujours remuans , crurent qu'il ËiUait profiter de toutes ces circonstances pour
(i) Le second avait été Camille, vainqueur aussi de peuples gaulois.
(a) Florus, liv. m. — Valère-Maxime , liv. viii, ch. xv. — PIutarque» Vie de Marius. — Frontin. Stratag. , liv. rv , cb. vii, et liv. v, ch., II. — Orose,liv. v. — Tite-Live, Epit, ucviii. — VclL Patcrc, liv. ni. — Claudian., de Bell. Get, -— Aul. Gcll., Nuits Attiques, liv. XIX.
lever Tétendard de la révolte. Mais le préteur Gécilins les réduisit promptement à Fobéissance (i). Le calme régnait dans la Province Romaine pendant ([ne lltalie était en proie aux plus affreuses calamités. Marins et Sylla , impitoyables proscripteurs, déchirèrent le sein de Rome gémissante. La mort de Marins ne mit pas fin à cette guerre impie. Sylla^ marchant de succès en succès, vit à ses pieds ses. ennemis, et se rendit maître absolu de tous ses concitoyens sous le titre de Dictateur. Cependant Sertorius, habile et vaillant capitaine, tenait encore en Espagne pour le parti du vainqueur desCimbres, et Valérius Flaccus gouvernait alors la Narbonnaise avec la qualité de Préteur. Sertorius, obligé d'abandonner l'Espagne, réunit les débris du parti populaire sous le soleil de la Lusitanie (a) où il voulut transporter Rome (3) et relever l'auguste image de la République abattue. Son nom devint redoutable aux troupes de Sylla, et son génie leur donna de l'exercice. Le dictateur envoya contre lui Q. Metellus Pius, homme de résolution et d'expérience. Mais Sertorius paralysa ses efforts et le mit dans la nécessité d'implorer le secours de Lollius, successeur de Flaccus dans le
(i) Tite-Lîye» Epit, lxxiii. — ioo ans avant J.-G. (a) Le Portugal.
(3) Rome n'est plos dans Rome , elle est toute où je suis.
Gorubillb.
gouvernement de la Narbonnaîse. Les renforts que ce préteur lui amena de Narbonne n'arrêtèrent pas les progrès de Sertorius (t). Quelque temps après , Métellus fut forcé d'avoir recours à Mtnilius Népos (a) , nouveau gouverneur de la Province , lequel partit avec trois légions et quinze cents chevaux. Quelques avantages qu'il obtint au commencement de la campagne ne furent que le prélude d'une défsiite complète. Hirtuléius, lieutenant de Sertorius, lui prit toutes ses places et le força de se renfermer dans Lérida.
Les revers de Métellus et des gouverneurs de la Narbonnaise , qui marchèrent à son secours , ne firent pas perdre à cette province son heureuse tranquillité. Mais la mort deSylla, confondu dans la foule des simples citoyens par sa méprisante abdication, fut pour dile une cause de troubles et de discordes. La division se mit entre les consuls Emilius Lépidus et Lutatius Catulus (3). Le premier proposa le rappel des proscrits et l'abolition des lois despotiques du dictateur. Mais Catulus rejeta la proposition de son collègue , et l'obligea même de prendre la fuite. Lépidus se réfugia dans l'Etrurieet passa ensuite dans la Narbonnaise dont il avait obtenu le gouvernement pour l'année sui-
(i) Plutarqae, Vie de Sertorius.
(a) Orose , liv. y , cb. xxiii.
(3)Pigliia8, t. m.
vante; fit aUiance ouverte avec Sertorius, et invita les Gaulois à le suivre en Italie. Peu répondirent à son appel, car ces querelles leur étaient étrangères. Lépidus partit néanmoins à la tête d'une troupe de proscrits , entra dans Rome et eut la hardiesse de se présenter aux Comices. Il y causa d'abord du tumulte, mais il fut bientôt repoussé par Catulus et Pompée qui le forcèrent de s'enfuir une seconde fois dans la Narbonnaise. Formant d'autres desseins, il leva des troupes, inspira la révolte aux peuples qu'il gouvernait (i), se mit à la tête de son armée principalement composée de Ligures , et partit de nouveau pour Rome, <en nourrissant des projets de vengeance. Au bruit de sa marche, le Sénat le déclara ennemi de la patrie, et envoya contre lui Catulus et Pompée qui le défirent en Etrurie. Quelques Ligures repassèrent les montagnes. Lépidus et les débris de son armée trouvèrent un asile en Sardaigne. Ce général y mourut peu de temps après, etPerpenna, son ami, conduisit le reste de ses troupes en Espagne au secours de Sertorius.
Le soulèvement des peuples de la Narbonnaise devint presque général. Sertorius , malgré l'échec de son parti, resta maître de toute la Province. Il y fit reconnaître l'autorité de son Sénat, composé de sénateurs proscrits , nomma un gouverneur et des
(i) 77 ans airant J«4^«
magistrats, distribua des garnisons dans les places, ne négligea enfin aucune des branches de Fadministration publique. Pour étouffer cette insurrection dangereuse y le Sénat resté à Rome nomma Manius Fontéius au gouvernement de la Province , et chargea Pompée, qui devait conduire une armée en Espagne contre Sertorius, de réduire en passant les Ligures rebelles. Pompée n'avait pas trente ans et n'était encore que questeur; mais déjà il avait fondé sa réputation sur des exploits éclatans, et le Sénat, le dispensant de la règle commune (i), lui confia extraordinairement le même pouvoir que s'il eût été consul. Il employa quarante jours à rassembler son armée et prit la route des Alpes (a). Les habitans de ces montagnes , épousant la cause de Sertorius, s'y étaient retranchés, de sorte que Pompée se vit contraint de s'ouvrir un passage par la force des armes vers les sources du Pô et du Rhône. Arrivé dans la Narbonnaise, il battit les insurgés et s'empara des villes qui tenaient pour Sertorius. Les postes de ce général ne pouvant plus garder le pays , se replièrent sur l'Espagne , rallièrent toutes les garnisons et passèrent les Pyrénées. Pompée épouvanta les populations liguriennes par des actes de sévérité cruelle et de
(i) L*A|^ de trente ans était nécessaire pour l'obtention d*ane magistrature éleyée» et l'éligibilité au Consulat était fixée à quarante-Heux ans.
(i) Salluste, Hist. — Gicéron , pro Uge ÂÊÊnil. et pro Fonteio,
▼engeance implacable. Il mit tout à feu et à sang, gagna Narbonne à travers des monceaux de cadavres (i), et rétablit ainsi le pouvoir de Rome* Voulant ensuite régulariser ce règne de violence et de terreur, il priva par un décret public les Volces- Ârécomiciens et les Helviens (a) d'une partie de leurs terres qu'il adjugea aux Marseillais (3) , en récompense de leur attachement inviolable aux intérêts du peuple romain. Pompée , ne trouvant plus d'obstacles à vaincre dans la Province , laissa à FoDtéius le soin d'exécuter le décret pour la confiscation des terres des rebelles , et partit pour l'Espagne où il arriva, malgré la résistance des troupes de Sertorius qu'il dé^t au passage des Pyrénées. La révolte semblait comprimée dans la Narbonnaise; mais la vengeance couvait dans tous les coeurs, et le délire du désespoir fesait rêver à l'afiranchissement national. Fontéius ajoutait aux rigueurs de sa mission en l'exécutant avec toute la dureté de son caractère. Il parcourait à la tête des soldats les territoires frappés du décret , et marchait environné de supplices. Les peuples, qui ne souffraient qu'impatiemment le joug de ce proconsul odieux , se soulevèrent en masse au premier échec éprouvé par Pompée , et se donnèrent rendez-
(i) IterùUemacUme Gaiiorum paie/acUan est. Qcér., /i/v Le^» ManiL (a) Let HelTiens habitaient le YiTarais. (3) Cjbmp, Jïe//. CiV.,UT. i.
vou^ SOUS les murs de Narbonne dont Us formèrent le siège. Il y a des raisons de croire qu'ils furent soutenus dans cette entreprise par un détachement de Tarmée de Sertorius (i). Fontéius marcha au secours de sa capitale et la délivra (a). Les révoltés, regardant Marseille comme complice de la tyrannie romaine, s'avancèrent aussi contre elle , pour la punir de sa fidélité à leurs oppresseurs ; mais Fontéius accourut, sauva encore cette ville et défit les Ligures dans plusieurs rencontres. Dèd lors il ne mit aucune borne à ses vexations impitoyables , et fit exécuter le décret de Pompée à la pointe du sabre. Des confiscations plus étendues^ eurent même lieu au profit des légionnaires, et les privilèges dont jouissaient plusieurs des districts de la Province furent abolis. Fontéius courba le pays sous un sceptre de fer , étouffa dans son ame tous les sentimens de justice et de pitié , ne suivit d'autres règles que ses volontés capricieuses. Il introduisit Tusage des impôts sur le vin et créa plusieurs charges inusitées. Il obligea les propriétaires des terres voisines des chemins publics où passaient fréquemment les troupes romaines , d'en faire la» réparation à leurs frais , et en donna la surveillance à deux de ses lieutenans qui, aussi
(i) Hisl. de Languedoc, par deux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, t. i.
(a) Cicér . , pro Mon . Ponteio .
avides d'argent que lui-même^ ne cherchèrent qu'à satisfaire leur avarice. Il ordonna en outre une levée de troupes , principalement de cavalerie, qu'il envoya en Espagne au secours de Pompée. Toutes les denrées montèrent à un prix extraordinaire ; la misère publique fut à son comble , et bien que pendant deux ans la terre restât frappée de stérilité, l'inexorable publicain continua de tout immoler aux besoins d'un fisc dévorant.
Pompée, ne pouvant plus se soutenir en Espagne, rentra dans la Narbonnaise, après avoir exposé au Sénat sa situation déplorable par le défaut de secours suffisans. En même temps il démontra la nécessité de lui en fournir de nouveaux et l'impossibilité d'en tirer de la Narbonnaise épuisée (i). Fontéius, résidant alors dans la Province en qualité de lieutenant du proconsul Aurélius Cotta, qui l'avait remplacé dans ce gouvernement^ fit rendre de grands honneurs à Pompée. L'année suivante (a) Fontéius fut nommé gouverneur pour la seconde fois , et Pompée, qui avait rassemblé des troupes dans ses quartiers d'hiver, se remit en marche pour l'Espagne, résolu de continuer la guerre contre Sertorius. Il eut le bonheur de terminer en deux campagnes cette guerre qui durait depuis environ dix ans , et fut ensuite rappelé à Rome.
(i) Cicér. , pro Ponteio, — Tite-Liye, Epit, xciii. (a) 73 ans ayant J.-C.
Trois ans après, -la Narbonnaise délivrée de Fadministration de Fontéius ^ voulut avoir raison de sa tyrannie, et résolut de le dénoncer au Sénat. Les Allobroges, manifestant leur haine avec le plus de chaleur, se chargèrent d*exposer les griefs du pays et d'en soutenir les intérêts. Â cet efiet, ils envoyèrent des députés en Italie, etinduciomar, un de leurs principaux magistrats, fut le chef de cette ambassade; ce qui indique que ces peuples avaient su conserver quelques droits, malgré les vexations deFontéius.Leurs députés, bien accueillis à Rome, trouvèrent un accès Ëicile auprès de Plétorius et de Fabius Sanga; le premier était alors questeur et édile, le second était le patron des Allobroges, suivant les usages de cette époque où les peuples sujets ou alliés de la République avaient dans le Sénat un protecteur qui soignait leurs affaires. Tous les deux, citoyens honnêtes et recommanda-^ blés, mais ennemis secrets de Fontéius et cherchant depuis long-temps l'occasion de le perdre , prêtèrent avec joie leur appui à ses accusateurs.
Fontéius, effrayé du nombre et de la gravité des faits articulés contre lui , confia sa défense à Cicéron qui parla deux fois dans le Sénat (i). Ce puissant orateur, peu scrupuleux sur le choix des argumens, comme le sont en général les avocats.
(i) Nous n'avonsjpas son premier Plaidoyer, et il ne nous retie qu'un fragment du second.
n'épargna rien pour assurer le succès de sa cause. Du haut de sa fierté romaine, il jeta le sarcasme et le mépris sur les représentans de la Narbonnaise qui ne demandaient point faveur , mais justice. « Le dernier citoyen de Rome, s'écria-t-il, « est au-dessus du premier chef de ce peuple bar- •r bare, et son témoignage ne pourra jamais être « détruit par l'accusation du plus recommanda- « ble des Allobroges ». Les députés ne paraissaient qu'en supplians aux pieds des Pères conscrits , et Cicéron les représenta comme des imposteurs audacieux dont il fallait courber la tête menaçante. Dans sa jactance cruelle], il leur fit un reproche de tout ce qui leur appartenait , de tout ce qui les fesait remarquer au milieu de Rome corrompue par le luxe : moeurs singulières , vétemens grossiers, chevelure en désordre. Lui qui avait consacré sa vie au culte de la philosophie et des lettres, lui qui fesait un admirable usage de la langue latine, il ne put pardonner aux Allobroges leur dialecte barbare, et alla même jusqu'à dire que ces accens âpres et rudes répandaient la terreur sur la place publique (i). Sans doute sa colère puérile se fût calmée, si ces hommes qui exprimaient sans grâce ce qu'ib sentaient avec énergie , eussent été des rhéteurs élégans , capables d'admirer son style et
(i) FiigaitturUKdatquetrecdpatsim totoforo, eumquibusdam nimis, et haéaro àiqtse immam temn vtrèorum. Gcéron , pro Fonteio.
son éloquence. Ce fiit plaisir de l'entendre tonner contre les cérémonies barbares et les sacrifices sanglans des Gaulois. <c Ussouillent^ dit-il, leurs temples ce et leurs autels en offrant des victimes humain es. a Chose étrange! Pour satisfaire à ce qu'ils doivent ce à leur religion y il faut qu'auparavant ils la dés- « honorent par quelque meurtre. Ils ne peuvent « être religieux sans être homicides (i) ». La plupart des Romains qui demeuraient dans la Narbonhaise vinrent déposer en faveur de Fontéius. Les habitans de Narbonne prirent aussi sa défense, et Marseille envoya des députés à Rome pour rendre un témoignage avantageux de sa conduite. Nous ne connaissons pas l'arrêt du Sénat; mais il est probable qu'il prononça l'acquittement de Fontéius, car les accusateurs avaient un grand tort , celui d'être bibles et vaincus. Fontéius , au contraire , comptait sur ses richesses et sur son nom illustre, sur sa famille puissante, sur sa sœur vestale, sur la foule de ses amis qui l'environnaient, avec des applaudissemens pour Cicéron, avec un rire moqueur pour des étrangers portant saies et braies. Et puis les crimes reprochés à Fontéius n'étaientils pas les crimes du gouvernement romain? La
(i) Il est douteux que les Allobroges et les autres peuples de la Narbonnaise immolassent à cette époque des yictimes humaines. La domination romaine avait mis fin à ces abominables sacrifices. Mais Cicéron, voulant rendre odieux les accusateurs de son client , les confondit avec les autres Gaulois que Rome n'avait pas soumis.
souveraineté de la République, l'intérêt de ses conquêtes, le droit terrible de la guerre dont elle usait toujours sans miséricorde , n'étaient-ils pas mis en cause?
La Narbonnaise n'eut aucun soulagement, et les successeurs de Fontéius l'accablèrent aussi de leur administration despotique. IjCS Allobroges envoyèrent à Rome une nouvelle ambassade pour accuser Calpurnius Pison (i) , à qui le Sénat avait donné le gouvernement de la Province, l'année qui suivit son consulat. Cicéron défendit aussi Pison qui fut absous (a).
Ce fut sans doute pour prévenir de semblables plaintes que le Sénat envoya à la place de Pison , le préteur Licinius Muréna , lequel , par sa douceur et son équité, calma les e9|)rits des peuples de la Narbonnaise et s'attira l^r amour pendant les deux années de son gouvernement. Cependant ces peuples infortunés ne voyaient aucun terme à leurs misères , des charges énornîes les accablaient , et les intérêts accumulés depuis long-temps par les calculs d'une sordide usure , par l'insatiable avarice des fermiers , montaient plus haut que la valeur même des fonds de terre. Les débiteurs , dans l'impossibilité de satisfaire à des exactions si cruelles, étaient à la veille devoir vendre comme es-
(i) Cicér., pro rai, Plaeco,
(a) 6s ans avant Tère chrétienne.
daves leurs femmes et leurs euÊins. Les Allobroges, qui toujours en agissant pour eux, agissaient aussi pour les autres peuples de la Province, envoyèrent encore des députés à Rome j pour demander au Sénat une diminution d'impôts ; mais cette assemblée se montra insensible à leurs justes plaintes. Cicéron était alors consul, et Catilina ourdissait sa conspiration fameuse. Lentulus, son principal complice , voulut mettre à profit le mécontentement de la NarboQuaise , et se flatta d'en tirer de puissans secours. Dans cet espoir, il chargea Umbrénus, un des conjurés, qui avait quelques liaisons avec les députés ÂUobroges , de négocier leur participation à l'entreprise, en promettant l'abolition de toutes leurs dettes. Gabinius lui fut ensuite adjoint, et les deux conjurés firent aux envoyés les ouvertures et les propositions convenues. Les AUobroges irrésolus ne s'engagèrent à rien et prirent conseil de Fabius Sanga, qui les dissuada d'entrer dans le complot, et instruisit sur-le-champ Cicéron de tout ce qui se, passait. Le consul les vit, leur fit des promesses plus brillantes que celles de Lentulus, et s'assura de leur dévouement. Ik feignirent alors d'accueillir les offresdes conjurés et manifestèrent le désir de traiter avec les chefe. Ils eurent une secrète entrevue avec Lentulus , Céthégus , Statilius et quelques autres auxquels ils demandèrent des garanties. On rédigea un traité que toutes les parties signèrent. Les AUobroges en
reçurent un double, et décidèrent départir la nuit suivante pour se rendre dans leur pays en passant par le camp de Catilina où le conjuré Volturdus , porteur de plusieurs lettres y se chargea de les conduire. Cicéron , averti à temps y envoya sur la route deux préteurs avec des gardes , et lorsque les Allobroges y arrivèrent , on s'empara de Yolturcius et de toutes les preuves du crime. Lentulus et ses complices forent aussitôt arrêtés ^ et le Sénat ayant décrété leur supplice , Cicéron les fit mettre à mort dans la prison. Catilina , forcé de tenter le hasard d'une bataille , mourut les armes à la main^ avec un courage digne d'une cause meilleure (i).
n parait que les Allobroges ne reçurent pas la récompense promise et méritée des services importans qu'ils venaient de rendre à la République ; car peu de temps après, ce peuple belliqueux , animé par Ijatugnat, son chef, prit les armes et désola par ses courses les établissemens Romains de la Narbonnaise. Le préteur Ponlinius , homme de courage et d'expérience , qui avait acquis des titres à Vestime des bons citoyens durant la conjuration de Catilina , gouvernait alors la Province. Il détacha Manlius Lentinus , un de ses lieutenans , avec un corps de troupes pour arrêter les incursions des révoltés , et le suivit lui même de près
(i) Sâlliiflte» BeU, Catilitt.
avec le reste de son armée. I^entinus, s'étant avancé dans le pays des AUobroges , prit une de leurs villes, nommée Ventia et située sur l'Isère. Au bruit de la marche de ce général, la terreur fut si grande que Catugnat qui s'était approché avec une partie des rebelles , se hâta de s'éloigner ^ ce qui obligea les autres à demander la paix. Cette demande n'était faite que pour gagner du temps et recevoir des secours. Les paysans , s'étant bientôt rassemblés , assiégèrent et reprirent Ventia. Lentinus alla camper sur les bords de l'Isère, et Catugnat , passant la rivière , obtint un avantage sur les Romains , qui eussent été entièrement défaits sans un orage qui s'éleva tout à coup et mit fin au combat (i). Lentinus, se relevant de cet échec , ravagea la campagne , se présenta devant Ventia et l'emporta de vive force. Pontinius prit des mesures pour terminer cette guerre qui troublait toute la Narbonnaise. Il ordonna à L. Marius et à Sergius Galba , ses lieutenans , de passer le Rhône , de se rendre dans le pays des AUobroges et de joindre Lentinus. Les deux généraux mirent le feu à la ville de Solonium , située aussi sur les bords de l'Isère ; mais Catugnat revint avec un renfort considérable , arrêta l'incendie et empêcha les Romains de s'emparer de ce poste important. Pontinius ne tarda pas à arriver avec toute son armée.
(i) Dion Cassius , liv. xxxvn.
n attaqua Catugnat dans son camp avec tant d'impétuosité y que celui-ci se voyant hors d'état de faire une plus longue résistance , abandonna tout à la discrétion des légionnaires (i). Par cette viclpire, le gouverneur de la Narbonnaise termina, la troisième année de soi> administration, une guerre qui inspirait de vives inquiétudes à la République. Le temps de ses fonctions étant expiré , il se rendit à Rome et demanda les honneurs du triomphe qu'on lui refusa d'abord, mais qu'il obtint cinq ans après , malgré l'opposition de ses ennemis.
Pendant soixante ans. la Gaule. Narbonnaisé avait été province frontière; mais elle allait devenir le centre des provinces de l'Occident, car César , avide de gloire , se préparait à reculer les limites de la domination romaine. Jusque là le gouvernement de la Narbonnaise , quelquefois dépendant , et quelquefois séparé de celui de la Cisalpine , n'avait été donné que pour une année , conformément à la loi Sempronia. Le peuple seul pouvait en proroger la durée. Aussi les consuls et les préteurs qui avaient conservé leur autorité plus long-temps , avaient obtenu une prorogation à la fin de chaque année , ou n'avaient continué d'y commander qu'en attendant un successeur. Il fallait à l'ambitieux génie de César d'autres honneurs
(i) 60 ans avant J.-C.
que ces honneurs vulgaires. Élu consul par Tappui de Pompée et de Crassus auparavant brouillés et qu'il avait su réconcilier , il obtint pour cinq ans, à l'expiration de sa magistrature suprême, le gouvernement de la Narbonnaise à laquelle un tribun du peuple ) sa créature, fit joindre la Gaule Gisalr pine et l'Illyrie. César arriva dans la Province (i) qui était soumise et tranquille. Il s'appliqua aux soins de l'administration et ne changea rien à l'ordre établi. Bientôt , prenant son essor , il porta au loin la gloire du nom romain. On connaît la fortune et les exploits de cet homme prodigieux. En moins de dix ans, il triompha des Helvétiens, passa le Rhin , défit Arioviste , roi de la Germanie , soumit la Belgique à ses lois, subjugua toutes les Gaules , et vint, audacieux conquérant, planter ses aigles dans la Grande Bretagne , séparée du monde connu (a). Il tira d'utiles secours de la Narbonnaise et de Marseille en particulier. Aussi, plein de reconnaissance, il agrandit le territoire déjà bien vaste de cette république alliée , et lui fit d'autres concessions favorables à ses intérêts commerciaux (3).
Heureuse Rome, si elle eût pu , en conservant unis César et Pompée , jouir paisiblement du fruit
(i) Toujours 60 ans avant J.-C.
(a) Et penidu ioto divisos orbe Britaïutos. Virg.
(3) Gaesar, de Bell, Civil, liy. i.
de leurs triomphes et retenir dans de justes bornes leur ambition rivale! Mais non. La guerre civile s'est allumée de nouveau, et des flots de sang vont couler pour la querelle de ces deux grands hommes. Qu'importe alors leur gloire ? Elle est trop chère à ce prix. Mieux eût valu qu'ils eussent passé sur la terre sans y laisser la moindre trace , comme des voyageurs ignorés dans la foule , et que leur vie obscure se ftit éteinte sans retentissement. César quitte la Narbonnaise , entre dans la Cisalpine y franchit le Rubicon et se rend maître de Rome. Ensuite il reprend la route de la Province par les Alpes maritimes , dans l'intention de marcher en Espagne contre Pétréius et Âfranius , lieutenans de Pompée , placés à la tête d'une armée puissante j toute composée de vieux soldats. La Narbonnaise entière reconnaît son autorité; pourtant un obstacle imprévu l'arrête. Marseille vient de se déclarer pour son rival (i). Le conseil des Hmouques n'a pas hésité un instant. La politique constante de cette assemblée aristocratique fut de ne voir Rome j les principes du gouvernement et les règles de la justice que dans l'enceinte du Sénat où elle avait placé toute sa confiance , toutes ses sympathies \ et le Sénat mâchait avec Pompée, le seul représentant du pouvoir légitime. César , quoique maître du Capitole et de l'Italie ,
(i) Voy. mon Hist de Marseille , 1. 1 , liy. i.
ne parut aux yeux des Marseillais que comme un usurpateur et un traître. Dans les illusions généreuses de leur antique fidélité , ils firent avec ardeur des préparatifs de défense, réparèrent les fortifications et les murailles , armèrent plusieurs galères , appelèrent à leur secours des bandes d'Albiciens, et attendirent ainsi César, bien résolus de braver son courroux et de résister à ses armes. Il ne tarda pas de se présenter à la tête de trois légions (i), et demanda une conférence. Quinze principaux citoyens (2) se rendirent auprès de lui dans son camp. Il les reçut avec bonté, leur dit qu'ils devaient plutôt suivre l'exemple de toute l'Italie que la volonté d'un seul homme (3) , et les exhorta vivement à engager leurs compatriotes dans sa cause. Les députés marseillais rentrèrent
(i) 49 ai^ avant J .-C.
La légion , fameuse chez les Romains comme la phalange chez les Grecs, n'eut pas toujours le même nombre de soldats. Ce nombre, successivement augmenté, fut à peu près invariable depuis Marins jusques à la décadence de TEmpire. La légion avait alors 6,000 hommes environ.
L'infanterie se divisait en dix cohortes , la cohorte en trois manipules, le manipule en deux centuries, la centurie en dix décuries ou chambrées.
Le corps de cavalerie se divisait en dix compagnies appelées turmet , et chaque turme en trois brigades de trente hommes.
Acad. des Insc et Belles Lettres, t xxv, xxviii, xxix, xxxii, XXXV, XXXVII et suiv.
(a) Il est probable qu'ils formaient le Conseil des Quinze. (3) Cœsar, de Bell. CwU, liv. i.
dans la ville, et le ConseU des Six Cents s'assembla aussitôt pour délibérer. Ne changeant pas de résolution, il voulut seulement gagner du temps, et les mêmes députés portèrent à César la réponse des Sénateurs. Elle était ainsi conçue : <c Nous sa- « vons que le peuple romain est divisé en deux « partis; mais il ne nous appartient pas de décider « de quel coté se trouve la justice. César et Pompée « ont des titres égaux à notre reconnaissance, car « ils nous ont comblés de bienfaits et sont les pro- « tecteurs de notre république. L'un agrandit « notre territoire aux dépens des Helviens et des « Volces-Arécomiciens , l'autre nous a accordé c des avantages non moins précieux. Nous devons « donc conserver une neutralité parfaite et ne rece- « voir ni l'un ni l'autre dans nos murs (i)».
n y avait peu de sincérité dans ce langage, car, pendant les négociations , Domitius Enorbarbus , lieutenant de Pompée , nommé par le Sénat Romain pour succéder à César dans le gouvernement des Gaules , entra dans le port avec une petite flotte de sept vaisseaux. On lui donna le commandement de la ville et la direction de la guerre. César irrité fit approcher ses légions des remparts de Marseille. Voulant en même temps bloquer le port, il ordonna de construire et d'équiper à Arles douze galères , lesquelles furent prêtes dans trente jours et placées
(i) C«sar , de Bell, Cwû, Uv. i.
SOUS les ordres de Décimus Brutus. César , laissant le commandement de l'armée de terre et la conduite du siège à Trébonius y partit ensuite pour l'Espagne (i).
I^ siège de Marseille fut plus long que César ne Tavait prévu. Dix-sept galères marseillaises , montées par des Âlbiciens , offrirent le combat à la flotte romaine ; mais les soldats de Brutus avaient un trop grand avantage sur ces montagnards auxiliaires pour ne pas en triompher. Les Marseillais perdirent neuf galères, et les huit autres entrèrent en mauvais état dans le port (a). Trébonius avançait en même temps ses travaux du côté de la terre, et le malheur semblait inspirer à Marseille une éuerçie nouvelle, un enthousiasme plus ardent pour la cause de Pompée. Le général romain s'était approché des remparts à la &veur des parapets et des mantelets ; pourtant il ne jugea pas prudent de tenter un assaut qui lui présentait trop de périls. Entreprenant , avant tout , d'immenses travaux de siège, il fit construire une terrasse en bois et en osier de quatre-vingts pieds de hauteur , pour dominer les murs de la ville. L'essai de cette machine ne fîit pas heureux. Les assiégés , animés
(i) Cœsar, de Bell. Civil, liv. i. — Dion Cassias, lîv. xti. — Vell. Paterc, liv. ii., ch. x.. — Tite*LiTe, Epit. ex. — Floros, liv. IV, ch. II. — Orose , liv. vi, ch. xv. — Suétone , C. J. Cœsar, n*» 34.
(a) Cœsar , ibid, — Dion Cassius, ihid.
d'une patriotique audace et $e servant de leurs balistes avec une merveilleuse adresse y lançaient d'immenses projectiles, des solives de douze pieds de long, armées de pointes de fer, lesquelles tombaient avec firacas sur les claies de la terrasse , en traversaient quatre rangs et s'enfonçaient encore en terre. Les Marseillais jetèrent aussi d'énormes barres de fer rougies sur les remparts parallèles à leurs murailles que les Romains avaient élevés^ et consumèrent tous ces ouvrages dans ipa vaste incendie. Lorsque , à l'abri de la tortue y le bélier approcha sa tête menaçante pour secouer la muraille sur sa base , les Marseillais descendirent une corde avec un nœud coulant et levèrent si haut cette tète de bronze qu'ils la rendirent inoffensive. Puis avec la pierre et le feu ils anéantirent toute la machine sur laquée les Romains fondaient leurs espérances (i).
L'héroïque résistance des Marseillais frappa Pompée d'admiration , et il envoya à leur secours Nasidius ^ un de ses lieutenaas, avec une flotte de dix-sept vaisseaux qui mouillèrent à Tauroentum. Les assiégés, instruits de l'arrivée de ces auxiliaires, rendirent de solennelles actions'de grâces à toutes les divinités protectrices de la patrie. Femmes , vieillards , eofaas j tous sentirent redoubler les généreux élans de ce patriotisme républicain qui
(i) Vilruve , liv. x.
toujours enfanta des prodiges de courage et de vertu. L'arsenal prit une nouvelle activité ; on répara les galères anciennes , on en construisît quelques autres , on les fit suivre de barques de pécheurs garnies de claies y à l'épreuve des traits , et remplies d'archers et de machines de guerre. Les Marseillais se préparèrent ainsi à opérer leur jonction avec Nasidius. Le jour du départ pour Tauroentum , on vit un bien beau spectacle. Toute la population se pressa sur les quais ; et lorsqu'un vent propice y enflant les voiles de la flotte guerrière y l'éloigna du rivage , ce peuple attendri y les mains levées vers le Ciel, les yeux mouillés de larmes, accompagna de ses adieux, touchans ses braves défenseurs , tant que ses regards purent suivre les vaisseaux qui disparurent enfin au milieu des vapeurs d'un horizon sans bornes.
Brutus se mit à leur poursuite y mais il ne put les empêcher de joindre à Tauroentum la flotte de Nasidius. Bientôt il résolut de leur livrer combat. I^s Marseillais et leurs alliés ne le refusèrent point et se formèrent en ligne ; les premiers occupaient l'aile droite, et Nasidius l'aile gauche. Les Marseillais firent des prodiges de valeur , mais la victoire leur fut encore infidèle. Le vaisseau que montait Brutus était reconnaissable par un large pavillon déployé y et deux galères marseillaises lancées de toute la force de leurs rames , fondirent de deux côtés sur ses flancs. Le pilote romain, voyant le
péril, sut éviter leur choc par une manœuvre aussi prompte qu'habile, et les deux galères , ne pouvant arrêter leur mouvement impétueux , se heurtèrent avec violence et s'engloutirent dans les flots. Nasidius s'enfuit lâchement avec sa flotte vers l'Espagne dtérieure. Une galère marseillaise le suivit. Cinq furent coulées à fond , quatre prises , et une de celles qui restaient fut sur-le-champ dépêchée à Marseille, pour y porter la fatale nouvelle. Du quartier-général de Trébonius, situé sur une hauteur tout proche de Marseille (i), l'œil plongeait dans l'enceinte de cette grande ville, et c'est de là que les Romains observaient les divers mouvemens de sa population agitée. Sitôt que la galère fut aperçue du port , la multitude , accourue sur le rivage , poussa des gémissemens. « C'était , dit
< l'historien de cette guerre , un deuil aussi pro*
< fond, une désolation aussi violente que si la c cité eût été prise d'assaut (a) ». Pourtant les Marseillais persistèrent dans leur héroïque défense et le siège continua. Trébonius fit construire des machines de toute espèce , livra des assauts, repoussa des sorties, et parvint à saper une partie des reniparts. Alors les Marseillais se virent réduits aux dernières extrémités. N'attendant plus leur
(i) Là où se trouTe anjoiirdliiii le Lazaret.
(a) OnmU muUUudo se se ad eognoscendum effudit, s», re cogmtd , toMtus lueius exeipit, ut w6s ab hosdbus capta eodem vestigio videretur. Ccsar, ièid. , liv. ii.
salut que de la commisération de Tréboniu$ , ils lui envoyèrent des députés qui lui firent un tableau attendrissant de leur ville infortunée. Prosternés à ses pieds , ils le conjurèrent de ne pas la livrer à la fureur de ses troupes, ce Lorsque César ce arrivera d'Espagne, aj outèrent-ils , nous lui ouvri- « rons nos portes aux conditions qu'il voudra nous ce dicter. Que dès maintenant les hostilités soient « suspendues ; que le sang cesse de couler ». Trébonius leur accorda la trêve demandée , et ses soldats en murtnurèrent parce qu'ils s'étaient flattés de trouver dans le pillage de Marseille le juste prix de leurs fatigues. Mais ces plaintes d'une courte durée firent place à la plus entière confiance.
L'obscurité couvre ici un événement raconté de deux manières, et l'on ne sait sur quel parti l'accusation doit tomber. Suivant César (i),les Romains, tranquilles sur la foi de la suspension d'armes , négligeaient de surveiller avec leur activité ordinaire les retranchemens , les machines de guerre et les travaux de siège. Un jour que le vent soufflait avec violence, à Theure de midi, une colonne Marseillaise fit une sortie , livra aux flammes tous ces ouvrages qui furent réduits en cendres*, et rentra dans ses murs, vivement poursuivie par les assiégeans. Le lendemain les Marseillais, encouragés par ce succès , tentèrent une autre sortie qui leur
(l) Ouv. cité,Uv. II.
devint funeste, car ils furent rejetés dans la ville, après avoir laissé sous les murailles un grand nombre de morts. Ainsi parle César qui était alors absent et qui ne peut avoir écrit cette partie de ses Commentaires que sur les notes de Trébonius, intéressé peut-être à lui cacher la vérité. Dion Cassius assure (i) qu'une attaque de nuit, &ite par les Romains au mépris de la trêve , enflamma les Marseillais d'une soudaine indignation et les poussa dans le camp ennemi où ils marquèrent leur passage par d'horribles traces de feu. Quoi qu'il en soit , les Romains , travaillant avec une inÊitigable ardeur , réparèrent bientôt leurs désas* très, et sur les débris de leurs ouvrages anciens d'autres ouvrages s'élevèrent plus menaçans que jamais. La situation de Marseille fut alors affireuse. La ville était dépeuplée par la &mine et par des maladies pestilentielles , fruit du blocus et de la mauvaise nourriture. Les Citoyens qui survivaient ne pouvaient plus compter sur leurs forces abat* tues y sur leur courage chancelant , et déjà l'on en voyait , semblables à de misérables fantômes , se traînant à grand'peine au bord de leur tombeau. Sur ces entrefaites , César arriva à Narbonne, vainqueur de l'Espagne soumise en quarante jours , et se hâta de paraître sous les murs de Marseille. Les habitans résolurent de se rendre
(i) Liy. xij.
à discrétion. Domitius sortit du port avec trois vaisseaux , échappa à la poursuite de Bnitus et gagna lltalie.
Le conquérant des Gaules, fidèle à ses habitudes généreuses, n'avait jamais voulu la destruction de Marseille. Il avait même expressément recommandé par lettres à Trébonius de ne pas souffrir que la ville fut emportée d'assaut. Ému par les souvenirs de son origine et de sa gloire , il eût cru se couvrir d'une éternelle honte en effaçant du monde cette ville célèbre , en ordonnant qu'elle tombât souillée par le pillage dans un jour de colère. Jugeant plus digne de lui de se montrer clément , il laissa à Marseille son indépendance et ses lois. U se contenta de lui enlever ses armes , ses vaisseaux , ses machines de guerre , son trésor public et toutes ses colonies, à l'exception de Nice qui , par une faveur particulière (i) , continuai d'élire ses magistrats et de se régir sous la protection de sa métropole. César mit deux légions en garnison dans la citadelle de Marseille , ordonna qu'un de ses ports (a) fût exclusivement consacré aux besoins de cette garnison nombreuse (3) , et
(i) u est probable que Nice ne conserva ce privilège que parce qu'elle s'était montrée favorable à la cause de César.
(i) Le Port de la Joliette, Jul'd Siaûo.
(3) Ces deux légions fournissent la preuve de l'importance de Marseille. C'est la garnison la plus forte que les Romains aient jamais mise dans aucune autre place.
joignit à la Narhonnaise les vastes possessions que la ville tenait de la libéralité des généraux romains auxquels elle avait rendu tant de services. Marseille fut ainsi réduite à son territoire primitif. Faible république marchande, toujours gouvernée par le Conseil des Timouques et désormais étrangère aux intérêts de Rome j elle perdit son influence et son pouvoir politique , mais die conserva sa renommée littéraire^ sa politesse exquise et ses mœurs séduisantes.
Après la prise de Marseille y César retoiuna en Italie. Bientôt la bataille de Pharsale mit le comble à ses prospérités et lui livra TEmpire. Déjà il avait donné le gouvernement des Gaules à D. Brutus. Nous ignorons si la Narbonnaise en fesait partie ; nous savons seulement que vers la même époque Claude Néron , père de l'empereur Tibère» fîit diargé par le Sénat de conduire deux colonies de vétérans à Arles et àNarbonn^ cette dernière ville prit alors le surnom de Colonia Décumanorum , parce que les vétérans de la dixième légion s'y fixèrent, et Arles s'appela Colonia Sextanorum^ parce qu'dle reçut dans son sein ceux de la sixième l^on. On peut rapporter au même temps l'établissement des vétérans de la seconde légion à Orange (i). On voyait à l'embouchure de la rivière
(f) Colonia Seeundtmarum,
Ls0 soldats de la septième légion fuient envoyés à Béziers, Bi' Urrm SepiimoRoram, — Hist de Languedoc.
d'Ârgens qudques cabanes liguriennes. César, reconnaissant les avantages de cette position , y fit creuser un port et jeta les fondemensdeFréjus(i). Ce grand homme n'oublia jamais les marques d'attachement que la Narbonnaise lui avait données, n accorda le titre de Citoyens Romains à un grand nombre d'habitans de cette province Êivorite, entre autres à tous les soldats d'une légion qu'il y avait levée et qu'il entretenait à ses dépens (a). H fit admettre aussi plusieurs Ligures dans le Sénat, lorsqu'il éleva à neuf cents le nombre des membres de cette assemblée (3). H ne craignit point de s'exposer aux railleries de quelques-uns de ses compatriotes y lesquels se prirent à dire que le dictateur avait changé les brayes des Gaulois contre les laticlaves.des Pères conscrits ^ et qu'il était singulier de le voir tantôt attacher ces Gaulois comme captifs à son char de triomphe j et tantôt les honorer des premières charges de la RépuUique (4). Les Pompéiens surtout , partisans chaleureux des vieilles institutions romaines , manifestèrent leur dépit : à les entendre y tout était perdu , les arts comme le pouvoir , l'éloquence comme la
(i) Forum Julii, Marché de Joies, (s) Suétone , in Cœsar,
(3) Plus tard Auguste réduisit ce nombre à six cents.
(4) Suétone nous rapporte ainsi ces paroles :
Gallot Castor in triumphum iuâu lidem in Càrîd Galll Braccas deposnenmt, latum dt»um sumpierwU.
liberté. Cicéron lui-même fit à César une querelle de puriste et laissa échapper ces plaintes douloureuses : « Adieu Turbanité ! adieu la fine et é)é- « gante plaisanterie ! la braye transalpine a a envahi nos tribunes (i) »•
Le dictateur passa dans la Narbonnaise pour aller en Espagne continuer la guerre contre les fils de Pompée qu'il vainquit. Il retourna à Narbonne où il rencontra Marc-Antoine qui s'y était arrêté et qui s'occupait beaucoup moins des affaires publiques que de ses plaisirs (a). César y de retour à Rome , donna le gouvernement de la Na]> bonnaise et de l'Espagne citérieure à Lépide avec le conupandement de quatre légions (3).
Lépide était alors général de la cavalerie , et comme cette charge ne lui permettait pas d'aller exercer par lui-même les fonctions de gouverneur, il envoya des lieutenans à sa place.
César tomba dans le Sénat sous vingt coups de poignards (4) , victime immolée , malgré son génie et sa clémence , par les partisans fanatiques des privilège patriciens et de la vieille aristocratie. Lépide , nommé grand pontife , se mit en route pour la Province Romaine à la fin de l'année et
(i) Lettres FamUièret , Ut. ix, ad H. Fanon et Cœter. (s) Cicéron , Philip, n.
(3) Florus, liv. nr, ch. ii. — Dion , liv. xtin.
(4) Le i5 mari de l'an 7 10 de Rome , 44 ans avant l'ère Tulgaire.
fixa son séjour à Narbonne(i), tandis qu'Antoine et le jeune Octave , en concurrence pour le pouvoir, déchiraient Rome par la lutte de leur ambition rivale. Bientôt après , Plancus, qui gouvernait la partie des Gaules formées des conquêtes de César, eut ordre du Sénat de bâtir la ville de Lyon^ pour donner asile à quelques habitans de Vienne diassés par les Âllobroges. Plancus, attaché au Sénat qui s'était rallié à la cause d'Octave, passa le Rhône pour mener les troupes en Italie par la Narbonnaise; il craignait que Lépide ne s'opposât à sa marche, lorsqu'il apprit que l'héritier de César , guidé par les consuls Hirtius et Pansa , venait de défaire Antoine auprès de Modène , et que ce dernier se disposait à se jeter dans la Province Romaine. AlorsPlancus voulut aller joindre Lépide qui lui paraissait mieux intentionné ; mais Lépide se hâta de passer sous les drapeaux d'Antoine (a) en faveur duquel la ville de Marbonne se déclara la première, à la sollicitation des soldats de la dixième légion qui lui étaient dévoués , et toute la Province suivit de près cet exemple. Sur ces entre- &ites, Octave se réconcilia avec Antoine et Lépide, sous le prétexte de réunir leurs troupes pour venger la mort de César et marcher ensemble contre
(i) Dion, liv. xlvi. — VcU. Paterc , Ut. n , ch. uaiu — Appien, de BeiL a^iL Ut. iii.
(a) Gîcéron, Lettres FamU. Ut. x.
Brutus et Cassius qui se trouTaient à la tête d'une année considérable. Plancus se détermina à faire aussi la paix avec Antoine et Lépide qui passèrent en Italie avec dix-sept légions et dix mille chevaux. Lépide laissa à Yarius Catulo , son lieutenant, le gouvernement de la Narbonnaise (i).
Antoine, Lépide et Octave ^ dans une entrevue proche de Modène, formèrent ce triumvirat fameux qui détruisit la République et renouvela les proscriptions de Marins et de Sylla. Ils firent le sacrifice mutuel de leurs proches et de leurs amis qu'ils s'abandonnèrent par un article de cet exécrable traité. Ce fut ainsi que Cicéron périt victime de la fureur d'Antoine par la lâche in&mie d'Octave dont il avait créé la puissance et soutenu la jeunesse de son crédit et de son grand nom. Les triumvirs partagèrent entre eux les provinces. Lépide conserva le gouvernement de la Narbonnaise et de l'Espagne. Antoine eut celui des Gaules conquises par César , où Plancus commandait encore. Octave obtint l'Afrique, la Sicile, la Sardaigne et les autres îles. L'Italie et la Gaule Cisalpine restèrent en commun. L'Asie, occupée par Brutus et Cassius , n'entra point dans ce partage. Bientôt la liberté mourante vint rendre le dernier soupir aux plaines de Phiiipes. Brutus et Cassius, qui y furent vaincus, entraînèrent dans leur tom-
(i) Plutarque , Vie d'Antoine.
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beau les restes de la République. Les triumvirs firent un nouveau partage de TEmpire (i). Octave prit pour lui l'Espagne et céda l'Afrique à Lépide qu'il ne craignait plus et qu'il n'avait jamais estimé. Le lot d'Antoine, déjà maître des Gaules , fut augmenté de la Narbonnaise dont il donna le gouvernement à des favoris qui n'avaient d'autre mérite que celui d'être dévoués à sa cause. U faut en excepter Asinius Pollion , homme supérieur, digne ami de Virgile et d'Horace. Calénus administrait le reste des Gaules sous l'autorité d'Antoine , lorsque Octave travailla sous main à soustraire tontes ces Provinces à l'obéissance de son collègue. Il passa les Alpes et s'efforça de gagner à son parti les troupes de Calénus qui mourut sur ces entre&ites. Le fils deCalénus se joignit à lui avec onze légions (a), et la Narbonnaise passa ainsi sous le pouvoir d'un autre maître. Octave révoqua tous les magistrats nommés par Antoine, en choisit d'autres à leur place, donna à Salvidiénus le gouvernement de la Province et retourna en Italie. Salvidiénus fit ofirir à Antoine, alors occupé au siège de Brindes, d'embrasser son parti avec toutes les troupes qu'il commandait aux environs du Rhône. Les deux triumvirs s'étant réconciliés , Antoine découvrit à
(i) Appien, de BeU. Civil, liv. v. — Dion, liv. xj-viii. — Pighins, t. ni.
(i) Appien. iiid.
son collègue la trahison de Salvidiénus, qui fut arrêté , jugé par le Sénat et condamné à mort.
Octave et Antoine convinrent d'un nouveau partage. Le gouvernement de l'Occident échut au premier, celui de l'Orieut au second, et l'Afrique fut laissée à Lépide que les deux autres ne daignaient plus consulter. Honte et pitié ! Trois hommes , foulant aux pieds la patrie enchaînée et les lois avilies , sans avoir même pour excuse le génie qui subjugue ni la gloire qui éblouit, s'attribuaient comme leqr patrimoine ces magnifiques dépouilles qui avaient coûté tant de sang, ces vastes provinces conquises par la valeur des légions et maintenues dans l'obéissance par la sagesse du Sénat. Et de ces trois hommes, un seul régna bientôt en ravissant le pouvoir aux deux autres. Ce dominateur heureux fut Octave. La ruine de Lépide ne lui coûta pas de grands efforts; quelques intrigues lui suffirent. Ce triumvir , méprisé des soldats , s'en vit abandonné au milieu de son camp. Octave le dépouilla de l'autorité souveraine, puis il se tourna contre Antoine qui était maître de toutes les forces de l'Egypte et de l'Orient. C'est sur la mer que les deux rivaux vidèrent leur querelle : la bataille d'Actium décida de l'empire du monde (i), et Octave triomphant réduisit Antoine à se tuer lui-même. Il conserva les anciennes magistratures et cacha son pouvoir
(i) 3i ans avant Tère yalgaire.
absolu sous des formes trompeuses de liberté, car il savait que le nom seul de République , environné de séduisans prestiges, conservait encore le privil^e d'émouvoir fortement les cœurs et de charmer la multitude. Octave reçut le surnom d'Auguste et le titre d'Empereur (i). Un de ses premiers soins fut de partager les provinces avec le peuple romain. Il se réserva celles où la guerre pouvait se rallumer, et les fit gouverner par des ofi&ciers auxquels il donna le gouvernement des troupes avec le titre de Propréteur. Lies Provinces dont la tranquillité n'était point menacée furent cédées au peuple qui les fit gouverner pas des Proconsuls (a). Ceux-ci, magistrats purement civils, n'exerçaient aucune autorité sur la milice. Cependant ils avaient des licteurs et d'autres marques distinctives qu'ils prenaient au sortir de Rome et qu'ils ne quittaient qu'à leur retour dans cette capitale de l'Empire. Auguste fixa en même temps la durée des gouvernemens à une année, et mit la Narbonnaise au nombre des provinces cédées au. peuple.
(i) La réunion du Consulat et du Tribunal fut la source de la puissance impériale, qui n'était autre chose que Tassemblage du pouvoir , des dignités et des emplois de l'ancienne République. Voyez les Mém. de l'Acad. des Insc. et Belles Lettres , t. xxiv et xxr.
(a) Soit que ces gouTemeurs eussent exercé la charge de Goosalf ou seulement celle de Préteur.