RAYMOND-BÉRENGER I
La maison des Bérengers , grâce à son caractère
et à ses mérites , s'était élevée bien haut dans le monde politique. Le premier de cette &mille , GeofFroi , surnommé le Velu , avait été gouverneur de Barcelone sous Charles-le-Chauve, qui lui en donna le commandement héréditaire en récom«* pense de ses bons et loyaux services. Les successeurs de GeofFroi avaient reculé les limites de cet état par des conquêtes sur les Maures et par de riches héritages ^ de sorte que la famille possédait paisiblement toute la Catalogne , à l'exception de Lérida.
Raymond-Bérenger , quatrième de nom en Espagne y régnait depuis trente-deux ans , lorsqu'il devint comte de Provence par son mariage avec Douce I ou Dulcie y fille de Gilbert , dernier souverain de la maison deBoson. Il fut premier de* nom dans son nouveau comté. Ce bon prince^ élevé par sa mère Âlmodie dans la pratique de tous les devoirs , suivait l'exemple de ses aïeux et montrait sur le trône les vertus les plus utiles aux peuples. Ce n'était pas seulement un administrateur éclairé, un politique habile. Guerrier , plein d'expérience , il savait faire encore un excellent usage de sa vaillante épée, et il s'était signalé dans les guerres qu'il avait été obligé dé soutenir contre les Maures. Tarragone, la Cerdagne , l'île de Minorque gardaient le souvenir de sa sagesse et de ses exploits.
Son autorité fut reconnue sans obstacle en Provence, et tous les seigneurs du pays s'empresse-
rentdelui fiiire hommage. La charte de la foi jurée par Pons, seigneur de Fos, issu de la maison vicomtale de Marseille, est parvenue jusques à nous. Cet acte nous donne une idée de la société provençale à cette époque. Les droits du comte hors de ses domaines se réduisaient assez généralement àThonneur révérentid, au service dans les combats et dans les plaids (i). Les barons continuaient de régler en dernier ressort l'administration de leurs fiefs.
Mais si Raymond-Bérenger V^ ne vit autour de lui que des vassaux respectueux, il se vit aussi obligé d'accepter avec l'investiture du comté de Provence les difficultés et les chances de la guerre contre Alphonse Jourdain , comte de Toulouse , fils de Raimond de Saint-Gilles dont la famille puissante était arrivée à la souveraineté de l'ancienne Septimanie. Cet Alphonse , possesseur du Comté Venaissin donné en dot à la princesse Emme sa bisaïeule
(i) Juro ego Pontius de Fos Hbi Raimundo Berengarii, comiii Barchinofersi et Pnmneiœ , et eonjugi tuœ dulciœ comiûssœ , etfitus pelfiiiarum pestns quod de istd hord in anUhfiddU ero po6is de pestrd vUd et de ves' tris membris quœ in eorporibus pestrit se tenent, et de vestro honore quem
/todiè habetis , pel in anteà adquisiiun eritis potestatem non çetaBo
9ohis quoAtos vices mihi requisieritis per vos metipsos aut per nuntios pestros, nec homo neque femina per mettm consiUwn^ necpermeum ingenium. Et si est homo aut homines , femina aut feminw quœ çoHs ioUai aut toUant, ego Pondus suprà scriptus ero çohis adjutor cum meis homt^ nibuSf et honore meo juerrejare , de/endere , plaàtore , ut meiiiu potuero perfidem reetam ^ etc.
dont il était le représentant , voulait reculer les bornes de ce comté. La lutte fut vive entre le comte de Provence et son ambitieux voisin. Enfin les deux adversaires^ fatigués de leurs longues que. relies qui n'amenaient aucun résultat, les terminèrent par un traité de paix et de partage l'an 1 125. Les limites de leurs états respectifs se trouvèrent ûJées au moyen de concessions mutuelles. Raymond-Bérenger céda à Alphonse Jourdain tout le territoire situe entre le Rhône, l'Isère et la Durance; ce territoire continua de porter le nom de Comté Yenaissin ; on l'appela aussi Marquisat de Provence. Alphonse Jourdain abandonna à Raymond-Bérenger tout le pays enclavé entre la mer , le Bas^Rhône, la Durance et les Alpes. La ville d'Avignon et quelques domaines restèrent indivis.
Guillaume IV, comte de Forcalquier et de la Provence Occidentale, ne put rien contre ces accords funestes qui lui enlevaient une partie considérable ' de ses terres patrimoniales au profit d'Alphonse Jourdain. Rédyit à la triste nécessité de dévorer ea silence une aussi cruelle injure, il se vit resserré dans les districts de Gap, de Sisteron , d'Embrun et de quelques autres places qui composèrent sa souveraineté indépendante ; et ce qu'il y eut de plus fâcheux pour lui, c'est que Raymond-Bérenger I^ s'obligea à ne point le soutenir contre le comte de Toulouse. Pour comble d'infortune , Guillaume lY s'attira la haine des
moines de Mont-M ajour, à qui il enleva une partie de la ville de Pertuis dont ils jouissaient précédemment. Ces moines vindicatifs ne le lui pardonnèrent jamais. Ils lui causèreiU bien des angoisses et le firent même excommunier.
L'abbaye de Lérins était toujours exposée dans son île aux brusques invasions des Maures. Le comte de Provence ordonna d'y achever la construction d'une grande tour destinée à servir de couvent et de citadelle. De son côté, le pape Uonorius II accorda des indulgences à ceux qui feraient dans l'île un service de trois mois pour la défendre.
Raymond-Bérenger V^ , qui résidait habituellement en Catalogne , ne vint qu'une fois en Provence. Ce fut en allant à Rome. Il débarqua à l'embouchure duRhône, et le peuple, accourant sur son passage , le reçut partout avec enthousiasme. Ce prince, accablé d'infirmités et d'années, céda à l'influence de ces terreurs religieuses qu'inspirent presque toujours \e déclin de la vie et l'af&L blissement des facultés mentales. Il ne se contenta pas d'envoyer des sommes considérables à l'ordre des Templiers dans leur établissement de Jérusalem; il se fit lui-même recevoir chevalier, après avoir déposé les insignes du pouvoir suprême, et mounit à Barcelone dans la maison du Temple en ii3i.