ET PARTICULIÈRES
Il y avait eu des démembremens dans le comté de Provence , et l'on y voyait plusieurs souverainetés et seigneuries indépendantes. La plus importante était celle de Forcalquier. Ce comté souverain renfermait d'abord toutes les terres de la Provence Occidentale , c'est-à-dire le pays d'en delà la Durance et le Rhône jusqu'à l'Isère, et les montagnes des Alpes. Là se trouvaient Avignon , Cavaillon, Carpentras, Vaîson, Pertuis, Apt, Manosque, Sisteron, Gap, Die, Embrun, la contrée de Champsaur et quelques autres enDauphiné. Rothbold, frère de Guillaume P', deuxième comte souverain de Provence , avait eu le comté de Forcalquier , à la mort de Boson, un peu avant 968.
(1) J.-F. Bouche , 1. 1 » 6* partie.
Il est probable que ce gouvernement se maintint béréditaire dans cette brancbe collatérale , et les deux frères Geoffroi et Guillaume IV le possédèrent ensuite en commun par l'effet du partage de io53. U y eut ainsi deux Provences bien distinctes, l'Orientale et l'Occidentale. Parle mariage d'Adélaîs la Provence Occidentale, c'est-à-dire le comté de Forcalquier, passa 27 ans plus tard, comme je l'ai dit, au pouvoir dllermengaud , de la maison dlJrgel, collatérale de celle qui régnait à Barcelone. Hermengaud avait d'un premier lit un fils qui portait son nom. Par testament fait en 1090^ il laissa à ce fils le comté d'Urgel , lui substituant , au cas où il mourrait sans enfams , son autre fils appelé Guillaume, né de sa seconde femme Adélaïs, et laissa à ce jeune prince le comté de Forcalquier. Il mourut en 1092, après avoir placé Guillaume sous la tutelle du gouverneur d'Arles et des évé-
ques de Nice et de Vaison. Les comtes de Forcalquier fesaient leur séjour ordinaire en hiver dans la ville de Manosque , et passaient à Forçaiquier toute la belle saison. Parmi les familles provençales qui fesaient l'ornement de leur cour , on distinguait celles de Sabran et de Simiane, unies à ces souverains par des liens de consanguinité ou d'alliance (i). On verra, dans la suite de cette histoire, à quelle occasion le comté de Forcalquier fut réuni au comté de Provence.
(i) Hon. Bouche, 1. 1, liv. viii , sect ir.
Le Comté Yenaissin , ainsi appelé de Venasque, une des villes les plus importantes de l'ancienne Provence , fut démembré du comté de Forcalquier. Rothbold le donna en dot à sa fille Emme, lorsqu'il la maria avec Guillaume y surnommé Taillefer , comte de Toulouse. De cette manière la Êimille des Baimonds qui régnait dans le Languedoc , devint maîtresse du Comté Yenaissin ^ lequel ren« fermait dans son étendue un grand nombre de villes , entre autres Avignon , Carpentras ^ Yaison, Cavaillon , Lisle , Bolène, Yaurias , Bedoin, Bonieux ^ Caderousse , Malaucène , Pernes , Yizan, Tor , Bédarrides , Mourmoiron , Jonquières , Rochegude.
On a vu précédemment (i) comment la principauté d'Orange avait été formée en l'année 793 , par la concession de Charlemagne à Guillaume au Cornet , ou au Court-Nez. Cette principauté était réduite à la ville d'Orange et à quelques villages voisins. Les descendans de Guillaume y exerçaient encore le pouvoir vers le milieu du douzième siècle (a).
Les comtes de Provence confièrent à des lieutenans nommés vicomtes ^ le gouvernement de quelques cités épisco pales. Un de ces lieutenans, envoyé à Marseille , trouva le moyen de fonder à son
(i) Voyez le tome i de cette Histoire , p. 3ii. (1) De Lapise , Tableau de TUist. d'Orange. — Bonayentare » Hist. Nouvelle de la ville et principauté d'Orange.
profit dans la ville basse un fief souverain qui fut appelé Vicomte. L'évêque se créa de son côté une seigneurie indépendante dans la ville haute. II est possible aussi que le premier vicomte de Marseille ait été de la Êimille des comtes de Provence, et qu'il ait reçu en apanage héréditaire la vicomte de la ville inférieure. Il n'y a sur ce point que de l'incertitude et des ténèbres. Ce qui est démontré, c est que le vicomte Guillaume l^ (i) avait la seigneurie delà ville basse, en l'année 9711, et j'ai dû le considérer comme l'auteur delà dynastie vicomtale. Ses successeurs, étendant la juridiction et les dépendances de ce fief , possédèrent dans la suite un territoire d'une vaste étendue. Ils devinrent maîtres d'une cinquantaine de bourgs ou villages , parmi lesquels on distinguait Toulon (a), Aubagne, St.-Marcel , St. Julien , Roquevaire , Auriol , Allauch , Cassis , Ceyreste, Belcodène, Trets , la Cadière , le Castelet , Six-Fours , Cuges , le Bausset, Hyères, Signes, Fos, Gardanne, les Martigues, Fourrières, Cabriés, Venelles, Fuveau , Gréasque. Mais les vicomtes de Marseille virent leur pouvoir s'af&iblir insensiblement , et il y eut de leur fsiute, car leur caractère propre fut une dévotion sans
(i) Le plus grand nombre de ces possesseurs de petits £ie(s souverains s'appelaient Guillaame. Ce qui augmente la confosion de cette époque.
(1) Cette TÎlle, aQJoard'km si impoitante, n'était alors qu'un gros bourg.
lumières et sans bornes. Sous leur administration inhabile, les Marseillais de la ville basse, enrichis par le commerce , surent conquérir quelques droits politiques. Ils eurent un Conseil Municipal à la tête duquel se trouvaient des magistrats librement élus et appelés Recteurs. Ils ne laissèrent aux vicomtes que l'administration de la justice, quelques droits domaniaux et la haute juridiction. Moins heureuse était la ville haute, sans franchises municipales , sans importance , sans richesse. Soumise au pouvoir de l'évéque , son seigneur et maître, elle n'avait pour habitans que des pécheurs auxquels cependant on permettait de choisir par^ mi eux , toutes les années , quatre prud'hommes, pour juger sommairement les différends relatifs à leur industrie.
Tous ceux qui à l'exercice d'un commandement joignaient la possession du crédit et des richesses, tiraillaient le pouvoir, le morcelaient pour en Ëiire unepropriété de famille. Vers l'année io3a , le baron de Castellane fut un de ces ambitieux seigneurs. Il fit si bien , qu'il fonda dans les montagnes une petite souveraineté héréditaire , assez forte pour défendre, envers tous, son indépendance naissante. La Ëimille de ce baron provençal , déjà une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres du pays , possédait de vastes domaines. Elle était maîtresse de Riez , Salerne , Yillecrose , Cotignac , Entrecasteaux, Allemagne, Quinson et la Yerdière.
Il parait qu'elle s'appelait d'abord Bbniface , et qu'elle tira ensuite son nom de la ville de Castellane , siège de sa baronie seigneuriale , comme les maisons de Glandevès , de Pontevès , d'Oraison , de Grasse , de Seillane et de Demandolx qui n'eurent d'autre nom que celui de leurs fiefs.
La baronie de Grignan fut formée y on ne sait à quelle époque , par la famille Âdhémar, qui ne voulant point reconnaître l'autorité des comtes de Provence ou de Forcalquier y fit hommage de son petit état aux empereurs.
Ce fut dans le dixième siècle que s'établit la ba-* ronie de Sault. Des fables couvrent son origine. On a dit qu'un prince saxon , nommé Wolf , vint en Provence pour offrir ses services contre les Sarrasins qui la ravageaient ; qu'après les avoir taillés en pièces y il reçut en récompense la contrée de Sault (i), théâtre de ses combats et de ses victoires; mais qu'il ne reconnut que les empereurs desquels il prit l'investiture de son fief. Ce Woit passa pour être la sourœ de la fsimille d'Agoult , célèbre sous le règne des comtes de Provence et maîtresse de cette seigneurie de Sault (a), qui ne laissa pas que
(i) Saalt vient de Saitus , bois. La baronie de Sault n'était an* ciennement qu'une forêt
(i) Cette seigneurie poru le titre de baronie jusques à Charles IX, roi de France, qui Férigea eu comté en i56a en faveur de François d'Agoult de MonUuban. Elle passa plus lard dans la maison de VUleroi.
d'avoir de la puissance et de l'éclat. La vallée d'Oulle, enclavée dans la viguerie de Sisteron , y était annexée.
U y eut une &mille qui efEaça par ses richesses, par son antique illustration et par ses hautes alliances toutes ces &milles seigneuriales. Ce fut la maison des Baux (i)9dont l'origine était gothique. Après la prise d'Arles par Euric, quelques habitans des campagnes s'étaient réfugiés sur le rocher des Baux 9 ainsi appelé du vieux mot ligurien Baou j qui signifie escarpement. Un chef visigoth , que Ton croit même issu du sang royal, eut, pour sa part des conquêtes , la pente méridionale des Alpines , et bâtit sur le rocher dont je viens de parler le château dit des Baux , où il fixa sa résidence. De là vint le nom de ses descendans. La maison des Baux posséda des comtés , des duchés et des principautés en Italie. Elle eut des vicomtes de Marseille et des princes d'Orange. Dans la paix comme dans la guerre elle sut conserver sa place et marcha toujours sans rivales. Son esprit remuant d'indépendance se mêla sans cesse à ses projets d'ambition tracassière , et pour faire pencher en sa faveur la balance des intérêts politiques, elle n'eut qu'à y jeter le poids de son nom et de son crédit. L'étendue de cette baro-
(i) On trouTe dans les anciennes Chartes de Baucio , de BMdo et Balth.
nie souveraine comprenait toutes les terres dites vulgairement Terres Baussenques ^^sinomiytQàjà soixante-dix-neuf. Quelques-unes étaient situées dans le comté de Forcalquier; les autres se trouvaient dans le comté de Provence.
Au reste , tous ces fiefs n'avaient pas devanteux un long avenir politique. Faibles ou puissans , ils allaient à leur ruine par une pente insensible. Deux causes en effet les minaient sourdement. C'étaient, d'un côté , le travail de la Bourgeoisie, mûre pour la conquête des libertés communales; et, de l'autre, la domination d'une dynastie puissante et vénérée qui , fesant briller autour d'elle les rayons d'une gloire pure , ouvrant les sources de la prospérité publique, gagnant tous les coeurs par des bienfaits, tendait à triompher des résistances individuelles , à rapprocher toutes les parties du territoire provençal, à fixer sur des bases solides l'unité nationale. Vraiment les souverainetés particulières n'étaient pas de force à lutter contre ces causes de destruction , elles qui ne s'étaient formées que par Tanarchie féodale et par la faiblesse des souverains.
DYNASTIE DES BÉRENGERS,