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CHAPITRE XII

Dooiîème et treûième Siècles.

Dispositions intellectuelles et morales des Provençaux. — Poésie dans les croyances religieuses. — Puissance du Christianisme. — La Chevalerie et ses institutions. — Désordre des mœurs. — Littérature. — Variations du langage. — Caractère de la Poésie provençale. — Troubadours et Jongleurs. — Aperçu sur les principaux d'entre eux. — Esquisse de leurs inspirations et de leurs ouvrages. — Cours d'Amour établies en Provence.— Questions agitées devant elles.— Leurs jugemens.— Musique.— Architecture.—Sculpture.— Sciences physiques et mathémati- (pies. — Exercice de la médecine. — Écoles publiques. — Bibliothèques. — Rareté des livres. — Établissemens d'utilité générale. — Habillemens et Costumes.

-L^B règne des Bérengers^ remarquable sous tant de rapports y est bien digne de notre attention. Le mélange des Catalans et des Provençaux servit à polir les uns par les autres, seconda l'esprit national y et donna du mouvement aux facultés intellectuelles. Déjà les Catalans jouissaient d'une grande renommée soit par leurs guerres avec les Maures d'Espagne , soit par l'activité du commerce de Bar-

celone. Les Bérengers apportèrent en Provence l'esprit de liberté , le goût de l'élégance , l'amour des sciences et des arts que les Arabes cultivaient avec succès dans la Péninsule Hispanique, lorsque les peuples chrétiens gémissaient au milieu des ténèbres de la barbarie. Les Croisades développèrent ces dispositions heureuses , et les imaginations captivées trouvèrent dans la Terre-Sainte des trésors de poésie et d'enthousiasme. Il n'y a que prosaïsme dans l'indifFérence religieuse, il n'y a que pauvreté dans le monde matériel; mais elle est bien riche la foi , mais il est bien noble le sentiment qui s'élève enflammé de reconnaissance vers le trône de rÊtre-Suprême.

Et cette foi était alors ardente; et ce sentiment, plein de sève et de fécondité, produisait des miracles, comme la baguette d'un enchanteur. Le Christianisme, maître absolu de l'existence humaine , dirigeait à son gré les institutions et les lois, les fêtes et les spectacles, et le travail et le repos, et les plaisirs et les douleurs. Depuis plusieurs siècles, il bénissait le glaive du soldat, la charrue du laboureur, les instrumens des arts et des métiers. On le voyait couvrant de son voile mystique les cendres des aïeux , les jeux naifs de l'enfance , les cheveux blancs de la vieillesse , le lit nuptial, toutes les scènes de la vie et tous les «secrets de la mort. Mystères vénérés, croyances populaires, en vous coulait une source abondante de poétiques émotions et d'harmonieuses pensées.

La chevalerie naquit avec la poésie provençale, et fut sans contredit une chose bien curieuse. L'antiquité n'avait rien connu de pareil , et l'avenir n'en reproduira plus les sciences attachantes. Une vie forte et active animait les temps féodaux. Les barons, au milieu de leurs hommes d'armes, marchaient dans la fierté de leur indépendance. Tous ils avaient cette estime de soi-même que donne l'habitude du commandement. L'homme dans cette position n'en est sans doute pas meilleur, mais il a au moins un caractère. Cela ne se voit plus aujourd'huî , car nous vivons d'une vie commune , nous sentons comme tous les autres sentent. Toutes les individualités se perdent dans un mouvement universel ; toutes les figures particulières s'effacent devant une physionomie générale. L'ensemble absorbe toutes les parties. En un mot , il y a des sociétés humaines; des hommes, point. Si l'un d'eux s'écarte des routes battues, vite une main de fer saisit cet orgueilleux et le rejette dans la foule. Telle n'était point la féodalité, si grossière, mais si poétique. Tous les élémens sociaux se trouvaient épars, isolés. La providence semblait régir le monde par d'autres lois* Le sol lui-même , ce sol que nous remuons pour notre usage, présentait un autre aspect. Il y avait encore des forets immenses. Çà et là on rencontrait des ermitages remplis de merveilleuses histoires. Sur toutes les hauteurs apparaissaient de vieux châteaux avec des machi-

coulis j des souterrains y des fossés , des murailles rongées de mousse ^ des tours verdies par le lierre. L'amour et la guerre étaient les seules occupations, les seules joies des chevaliers y et cet amour avait pris un caractère nouveau , une expression étrange. Certainement il n'était pas plus tendre ni plus passionné que chez les anciens , mais il était plus respectueux , et une mysticité jusqu'alors inconnue se mêlait à la chaleur du sentiment. Les femmes étaient honorées comme des créatures angéliques. Il y avait gloire à les servir^ opprobre à ne les pas défendre. Ainsi jadis les Germains s'arrêtaient saisis d'un respect pieux devant leurs prophétesses. La religion s'unissait à toutes les règles de la chevalerie. Des jeûnes austères , des nuits écoulées au milieu des prières , un aveu sincère des &utes passées j des bains et des habits blancs qui figuraient la pureté de l'ame j servaient de préliminaire à la cérémonie par laquelle le novice allait être ceint de Tépée de chevalier (i). C'étaient ordinairement les femmes qui se chargeaient du soin de lui apprendre en même temps le catéchisme et l'art d'aimer (fi). Le jeune gentilhomme^ impatient de mettre en pratique ces bizarres leçons de la galan-

(i) De la Cume de Sainte-Palaye. Mémoires sur l'Andenne Chevalerie. Passan. — De Sainte-Marie. Cérémonies religieuses en donnant la chevalerie , liv. ii, p. 334 et suiv.

(a) Chronique de Jean de Saintré, neuf premiers chapitres.

terie ^ fesait choix d'une dame à laquelle il rapportait tous ses sentimens , toutes ses pensées ^ toutes ses actions y comme à l'Être Souverain qui: recevait aussi ses hommages. Mais cet amour , dans sa métaphysique exaltée , aussi indulgent que la religion de cette époque, alimentait d'autres passions moins pures. Il faut se défier des éloges que donne un siècle aux siècles qui l'ont précédé, car l'homme vante toujours le passé au préjudice du présent ^ et cette disposition malheureuse qui fausse tant de jugemens, est chez lui une maladie incucàhle. La chevalerie, toujours représentée à distance, semble resplendir de vertus héroïques et do grâces enchanteresses. Mais lorsqu'on la regarde de près, lorsque le flambeau de l'examen et de la critique dissipe les nombreuses fictions qui l'entourent, elle perd toutes ses qualités séduisantes et nous étonne par la laideur de sa nudité. Ces dévots chevaliers n'avaient qu'un pas à faire de leur fanatisme en amour aux plus grands excès du libertinage, et jamais on ne vit des mœurs plus corrompues, jamais le règne de la débauche ne fut plus universel (i). Les monumens que le moyen-âge nous a transmis sur la littérature méridionale portent des . marques de ce désordre , beaucoup plus scandaleux que dans aucune autre période. En Provence

(i) De la Cnme. ibid, t. ii , part v. — Fleury, Mœurs dea Chrétiens, p. 399.

surtout la beauté d^un del azuré , la tiède haleine de Tatmosphère y la douce influence du dimat qui ébranle les sens par le feu des désirs, avaient introduit dans la noblesse un extrême relâchement. On ne semblait plus vivre que pour la galanterie toujours mêlée à des pratiques de superstition puérile. Les allusions indécentes, les équivoques obscènes n'étaient point bannies du langage. Les dames qui , par Tempire de Thabitude, ne paraissaient guère dans le monde qu'après avoir choisi un époux, s'enorgueillissaient de la réputation que Ton fesait à leurs charmes , se plaisaient aux louanges de leurs adorateurs , et même ne s'offensaient point des poésies licencieuses qui se répandaient sur elles (i). Ce qu'il y a de vraiment grand, de vraiment beau dans cette chevalerie si vantée ^ c'est l'estime universelle du courage, l'obligation de ne pas forligner , l'esprit de fraternité militaire. I^ littérature provençale , formée à l'école des mœurs chevaleresques , a servi de modèle à toutes les autres , et n'a pourtant produit aucun ouvrage de génie , parmi des milliers de pièces agréables. H ne faut pas y chercher l'invention , la profondeur, la forcé créatrice , des aperçus ingénieux , des artifices de phrase, des reflets heureux de lumière. C'est un milieu entre l'art

(i) Simonde de Sismondi, de la Littérature du Midi de l'Earope, 1. 1 , ch. III.

encore enveloppé des langes de VenÙLUce timide , et cette perfection moderne qui ouvre de nouvelles routes aux entreprises de Fintelligence, au moment où on la croirait épuisée par de nouveaux chefs-d'œuvre. Quand l'homme bégaya ses essais littéraires } il les forma des chants qui bercèrent ses premiers sommeils y des croyances superstitieuses et vagues qui peuplaient autour de lui la nature parée des plus vives couleurs , donnaient d'humaines paroles aux animaux ^ des formes fantastiques aux nuages , un corps aux ombres fugitives , une volonté au souffle du vent j une pensée au murmure des ondes. Telle ne pouvait être la poésie des troubadours , car elle n'était pas assez jeune. Cette poésie originale, qui n'emprunta rien aux anciens , est une des choses dont on parle le plus et que Ton connaît le moin^, parce qu'il est en effet très-difficile de l'atteindre et de s'en former une juste idée. Elle n'était le plus souvent qu'une disposition harmonique de paroles flattant l'oreille, un libre abandon de l'ame affranchie de toute contrainte , une mélodieuse effusion du sentiment, sentiment simple et naïf dans l'amour comme dans la haine , dans la satire comme dans l'éloge , dans les chants belliqueux comme dans les pacifiques accords.

Avant de fixer notre attention sur les troubadours provençaux , jetons un coup d'oeil rapide sur les révolutions du langage.

Au sixième siècle , l'usage de la langue grecque s'éUit perdu en Provence et même à Marseille qui la dernière se servit de l'idiome ionien employé par ses fondateurs. Le dialecte de la Ligurie qu'avaient parlé les anciens indigènes , était également détruit , et la langue latine avait partout prévalu. Cette belle langue , qui deui fois eut le droit de se dire universelle , d'abord par les victoires de Rome, ensuite par les conquêtes du Catholicisme, futgravementaltérée dans les Gaules par l'établissement des Barbares du Nord. La ruine des anciennes écoles contribua aussi beaucoup à Ja corruption du latin; en sorte que du mélange de cette langue avec celle des Barbares , et du commerce de ces derniers avec les Romains ou Gaulois d'origine qui ne firent enfin qu'un seul peuple, il se forma une nouvelle langue qu'on appela Romaine-Rustique, ou Romane, d'autres disent Romance (i). o Les invasions , a dit le président de K Brosses , sont le fléau des idiomes comme celui

H des peuples la collision des langues étouffe

« la plus faible et blesse la plus forte. Cependant « celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est

(■} DoD VaiBMItc «t Chnde de Vie, Hist.de Languedoc, t. i , lit. Tir. — Simoade de Sbmondi, onv. dli , t. i , ch. vir, — Dnclat, Acidémîe dei Insc et Belles-Letlrea, t. xv.

La dénomination de Roman s'eit appliquée et t'appliqae encore parmi nous ao genre de compoiitioni ou histoires fabuleaseï dont cet idiome du moyen-Age ■ offert les premiers estais.

<c pour elle un accroissement; et celle qui était «c bien faite se déforme , c'est pour elle un déclin, ce Ou bien le choc se fait au profit d'un tiers lance gage qui résulte de cet accouplement , et qui a tient de Tun et de l'autre en proportion de ce <K que chacun des deux a contribué à sa généra- « tion(i). » On voit que ce dernier cas est exactement celui de la langue romane , sortant de la collision du dialecte des peuples du Nord et de l'idiome des Romains , l'un encore barbare, l'autre affaibli par une longue décadence (21). Ces cbangemens n'étaient soumis à aucune règle d'analogie , ni même à auam principe de convention. En parlant tout le monde cédait à l'usage , et retranchait successivement des mots les lettres et les terminaisons regardées comme inutiles (3); en commençant à se servir des articles , on abandonnait toutes les finesses de la syntaxe latine pour se rapprocher de la simplicité et de la rudesse des dialectes germaniques (4). Ce latin qu'on ne maniait plus

(i) Traité de la formation mécanique des Langues^ch. ix, n^ 169. (a) Ginguenéy HiBt. Littéraire d'Italie, 1. 1, ch. m.

(3) Raynouard , Choix des Poésies originales des Troubadours 1. 1 , origine et formation de la Langue Romane.

(4) Les prépositions étaient employées très-souvent avec un régime arbitraire. On violait la règle qui soumet l'adjectif à prendre le nombre , le genre et le cas du substantif auquel il se rapporte. Quelquefois le sujet n'était pas mis au nominatif. On n'observait pas plus exactement les régimes des verbes et des noms. Il en était de même de la règle qui exige l'ablatif» soit comme absolu , soit comme désignant le temps et le lieu.

qu'avec peine et que sans cesse on défigurait, devint un mauvais jargon qui continua pourtant d'être employé dans les actes publics , dans les contrats notariés , dans les documens judiciaires , dans les chartes et dans les chroniques. La langue latine reçut beaucoup moins d'outrages dans les affaires de la religion. Les décrets des conciles, les bulles et les lettres des papes , les écrits de quelques évêques en font foi.

Au neuvième siècle , l'instruction religieuse se fesait en patois vulgaire ou roman , et le peuple était devenu entièrement étranger à l'ancien langage de Rome. En allant au Midi , ce patois populaire se rapprochait du latin , tandis que l'allemand dominait au Nord ; l'allemand avait été la langue deCharlemagne et de sa cour(i). Le couronnement deBoson, roi d'Arles, en 879, partagea la France Romane en deux parties bien distinctes. Ces divisions territoriales semblaient destinées à être toujours habitées par des races différentes et rivales. Leur langage, quoique formé des mêmes élémens , s'éloigna toujours plus l'un de l'autre. Après le neuvième siècle, la langue des peuples du Midi se nomma Romane Provençale, et celle des peuples du Nord unit au nom de Romane , qu'elle portait aussi , le nom de Welche ou Wallon qui lui fut généralement donné. On nom-

(i) Bonamy y Insc. et Belles-Lettres , t. xxit.

ma encore le provençal Langue d'Oc (i) , et le Wallon langue d'Oïl ou d'Oui , selon le mot par lequel l'affirmation était exprimée dans l'un et dans l'autre dialecte (a). La langue d'Oui en s'épurant est devenue la langue française.

Voici comment le docte évêque d'Avranches s'exprime sur cet intéressant sujet : <c Le langage a roman fut appelé la langue provençale , non- <K seulement parce qu'il reçut moins d'altération <K dans la Provence que dans les autres cantons de <K la France, mais encore parce que les Provençaux « s'en servaient ordinairement dan^ leurs compo- « sitions. . . . Dès le temps de Hugues Capet, les a Provençaux avaient plus d'usage des lettres et « de la poésie que tout le reste des Français (3) ».

Les savans Bénédictins , auteurs de l'Histoire Littéraire de la France , disent à leur tour : « On « distingua delà poésie française proprement dite , « la poésie provençale. Celle-ci différait de l'autre, (c en ce que le génie delà langue demeura presque et pur roman , au lieu que la française , quoique

(i) C'est delà que le nom de la province du Langaedoc tire son origine ; du moins cette opinion est restée la plus commune. Pasquier ( Recherc. liv. i ^ ch. xiii ) prétend au contraire que le mot Languedoc signifie langue goth , ou langue des Goths. En effet , l'ancienne Narbonaise première, où les Visigoths formèrent des établissemens durables , s'appela successivement Septimanie et Gothie.

(a) Comme si aujourd'hui on appelait Tallemand la langue de Ya^ l'anglais la langue de Yes, l'italien la langue de Si,

(3) Huet y de l'Origine des Romans.

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a pur roman dans son origine ^ comme Tautre , « fîit adoucie peu à peu , tant par de nouvelles €r inflexions et terminaisons qu'elle reçut , que « par les autres endroits qui la rapprochèrent suc-

cc cessivement du génie français C'était la

<c langue qu'employaient ordinairement les poètes a d'en deçà la Loire ; ceux d'au-delà versifiaient « au contraire en langue provençale (i). »

Le nom de Provençal ne fiit point particulier au langage employé par le peuple de la Provence proprement dite ; on le donna aussi à la langue dont on se servait dans toutes les provinces méridionales de la France y et les peuples de ces provinces étaient tous appelés Provençaux. Cette dénomination générale existait à la fin du neuvième siècle , selon les divers auteurs qui ont écrit l'histoire de la première Croisade (a) , et elle durait encore quatre siècles après. La langue qu'on parlait dans les contrées diverses du midi delà France était à peu près celle qu'on y parle aujourd'hui. La langue d'Oc , ou provençale, finit par avoir sur les autres une préférence marquée. Sa grammaire était régulière, la suppression des pronoms donnait à la phrase un tour rapide. La faculté d'employer le substantif au masculin ou au féminin rendait les expressions plus vives , plus figurées.

(i)T. IX, p. 17a.

(a) Raîmond D*Agiles , //m/. JétosoL p. 144.

L'usage des diminutifs et des augmentatifs inspirait des idées d'amitié ou de haine, de sympathie ou de mépris , d'approbation ou de ridicule , comme le font encore aujourd'hui la langue italienne et la langue espagnole (i). Cependant quelle différence dans la destinée de l'idiome français et de l'idiome provençal ! Le langage des Provençaux , éminemment stationnaire , incapable de satisfaire aux progrès futurs de la civilisation , ne pouvait avoir qu'un seul âge. Il allait se flétrir et s'éteindre dans l'obscurité , tandis que la langue française , s'embellissant tous les jours et s'appuyant enfin sur des monumens immortels, devait étendre au loin sa domination glorieuse.

La rime, caractère innovateur de toutes les poésies de l'Europe moderne , fut le fondement de la poésie provençale qui parait l'avoir puisée dans la littérature arabe (a). La poésie des troubadours, offrant le modèle d'une diversité prodigieuse, imagina différentes mesures de vers, plusieurs manières de les combiner entre eux et d'en entrelacer les rimes pour en former des strophes arrondies. Ce sont ces coupes variées qui donnèrent tant d'harmonie aux Canzoni deVétrarque. Nous devons aussi aux troubadours toutes les formes de l'ode française, de même que la ballade dont le premier

(i) De Sismondi , ouv. cité ^ t. i ^ ch. it. (a) Gioguené, out. cité, t. i , cli. v, sect. i.

vers sert de refrain à tous les couplets. Comme la langue des Provençaux était fortement accentuée , leur poésie substitua le nombre et Taccentuation des syllabes à la quantité ou à la durée du son qui fesait la base des vers grecs et latins.

I^a plupart des troubadours, connus sous le nom de jongleurs , allaient de canton en canton , chantant diverses pièces de vers , jouant de plusieurs instrumens de musique , et s'arrétant dans les châteaux des grands seigneurs dont ils savaient flatter Tamour-propre et amuser les loisirs. Ceux-ci leur donnaient pour salaire des draps, des chevaux, des armes, de l'argent (i). Les évêques eux-mêmes les recevaient dans leurs palais (i). Le mot de jongleur , pris plus tard dans un sens défavorable , fut le seul que les poètes portèrent dans les temps primitifs de la poésie provençale. Il désignait alors le premier des arts et le plus noble des talens. Aussi un troubadour du treizième siècle (3) déplore, dans un mouvement d'orgueil blessé, l'avilissement delà jonglerie. Il demande sHl convient de nommer jongleurs des hommes dont l'unique métier est de faire des tours d'adresse , de faire jouer des singesetautresbétes,deshommes qui, sansinstruc-

(i) Rigord. , Jpud. Eut, Franc. Scriptores à Duchesne. , t. T.

(a) Martenne, T/èesaurus Novus Anecdotonim , t. t.

(3) Giraud Riquier de Narbonne. Sa pièce , curieuse sous tant de rapports y est adressée k Alfonse X , roi de Gastille, sons le titre de Supplication au nom des Jongleurs, Voycï fifillot, t. m, p. 356.

tion, sans esprit ^ dérobent le salaire aux gens de mérite qu'ils s'efforcent de décrier. C'est une infamie, ajoute le troubadour indigné, que dépareilles espèces l'emportent sur les bons jongleurs. Plaintes inutiles ! On s'était si fort habitué à ne considérer les jongleurs que comme des bateleurs ambulans qu'un autre troubadour du même siècle(i)y donnant des conseils à Tun de ses confrères «c joue, a lui dit-il, du tambour et des cymbales, fais reten- « tir les lyres et résonner les grelots ; sache jeter et <c retenir de petites pommes avec des couteaux, « imiter le chant des oiseanx , faire des tours avec « des corbeilles, faire sauter des singes au travers de ce quatre cerceaux (a) ». Telle était la dégradation de la poésie et des arts misérablement confondus avec les plus bas exercices.

Il y eut en Provence un grand nombre de troubadours. Je ne dois mentionner que les plus distingués. Richard , de la noble famille de Noves , d'autres disent de Barbantane , se fit remarquer par sa valeur , et quoique ses ancêtres eussent été partisans de la maison des Baux contre celle de Barcelone, il s'attacha à Raymond-Bérenger IV, et le célébra dans plusieurs chansons. Après sa mort il composa son éloge funèbre qu'il allait récitant chez les seigneurs. Il écrivit aussi contre

(r) Giraut de Calanson, né eii Gascogne. Voy. Milloty t. ii, p. a8. (a) Gingnenéy ouv. cité, t. i, ch. y, sect. i.

Fusurpation de plusieurs terres par les gens d'alise (i). Un autre Richard^ de Tarascon, soutint vivement la cause de Raymond YI j comte de Toulouse , et fit en outre quelques pièces galantes (a). Gui , vicomte de Cavaillon , seigneur généreux et courtois , intrépide guerrier , poète fort aimé des Dames , passa pour Tamant de la comtesse Garsende de Sabran , épouse d'Alphonse n et mère de Raymond-Bérenger IV. H avait pour vassal le troubadour Bertrand d'Avignon , et il se trouva engagé dans le parti de Raymond YI contre Guillaume IV des Baux, prince d'Orange (3) , également placé parmi les poètes provençaux (4)- Rambaud de Vaqueiras ou Vachères, dans la principauté d'Orange , ne possédait aucun bien , mais il avait du talent pour en acquérir. U s'attacha d'abord en qualité de troubadour à la maison des Baux, et passa ensuite en Italie auprès de Boniface, marquis de Montferrat , qui l'adopta pour son frère d'armes. Rambaud , jouant un grand rôle , devint amoureux de Béatrix , sœur de BoniÊice. Bientôt il tomba dans la disgrâce par les intrigues des courtisans, et son bonheur s'évanouit comme

(i) Millot , Hist Littéraire des Troubadours , t. n , p. 878.

(a) De Rochegude , Parnasse Occitanien. — Éméric Oarid , Notices pour servir àTHist Litt. des Troubadours. Extrait do tome xvn de THist. Litt. de France.

(3) Le même qui fut écorcbé rif par les Avignonais dans la guerre des Albigeois.

(4) Rajnouard y ouv. cité, t. iv et v, Éméric David. *^. — Crescimbeni. p. 197.

un songe. Mais des jours plus prospères se levèrent encore pour lui. Réconcilié avec le marquis de Montferrat , il le suivit en Orient pour combattre les infidèles. Son protecteur , devenu maître du royaume de Salonique et de l'île de Candie , enrichit le poète provençal, qui toujours occupé de sa belle Béatrix , ne cessa de célébrer ses charmes. Albert de Sisteron, agréable jongleur, sut divertir les compagnies. Elias , né dans l'Agénois , mais établi à Barjols , chanta la volupté et finit par se dévouer pieusement à la solitude du cloître. Blacasd'Aups et son fils Blacasset consacrèrent leur muse au culte de l'amour. Cadenet , fils d'un gentilhomme qui possédait la quatrième partie de Li seigneurie de ce nom sur la rive droite de la Durauce , perdit encore enfant son modeste héritage qui fut ruiné de fond en comble dans la guerre du comte de Provence contre Guillaume VI, comte de Forcalquier. Cependant Cadenet croissait en courtoisie , il parlait avec élégance et savait bien chanter. Enivré de la passion des vers , il se mit à courir le monde , offrant aux Dames ses hommages j et cherchant la fortune avec la gloire. Mais ses premières tentatives n'eurent aucunsuccès. Long-temps pauvre et obscur, il errait en Provence, lorsqu'un gentilhomme de Nice vint à son aide. Il fiit également secouru par Blacas , et finit ses jours dans Tordre des Hospitaliers (i).

(i) Ouirages ci-dessus cités.

Folquet ou Fouquet , né à Marseille d'un riche négociant Génois , avait une ame de feu. Dévoré du désir de la renommée littéraire^ il préféra le rôle de troubadour à la vie douce et indépendante que lui assurait la fortune. Adélaïde de Roquemartine, de la maison des Porcellets d'Arles, femme du vicomte Barrai y devint le sujet de ses chants. U adressa aussi ses vœux à deux sœurs du vicomte , Laure de St.- Julien et Mabile de Pontevès. Ce troubadour inconstant, chassé du palais de Barrai et désespéré d'une si cruelle disgrâce, jura de ne plus composer de vers. Le séjour de Marseille lui devint même insupportable, et il chercha un asile à la cour de Guillaume Vil, seigneur de Montpellier, qui avait épousé Eudoxie , fille de Manuel, empereur de Constantinople. Eudoxie, douce et généreuse , Taccueillit avec bonté , le pressa de composer encore et ranima sa verve éteinte. Folquet chanta de nouveau l'amour ; mais ce poète, enthousiaste et changeant , ne tarda pas à se dégoûter des plaisirs du monde. Saisi de mélancolie , il se livra à toutes les exagérations d'une piété aveugle , ne soupira que pour le cloître , prit l'habit monastique de Citeaux, devint abbé du Torronet dans le diocèse de Toulon , et fut ensuite élu par le chapitre de Toulouse à la place de Guillaume de Babastens , évêque de cette ville (i)-

(i) Hist. de Languedoc , t. m.

C'était répoque où se formaient les orages contre les Albigeois. Folquet signala son fanatisme brûlant contre ces hérétiques. Triomphant de ses attentats, il se rendit à Rome et présenta au pape le fondateur des Dominicains (i).

Bertrand Carbonel , autre troubadour marseillais, semblait lourd et grossier aux jours de sa jeunesse. Mais la société des femmes lui donna des idées et du sentiment. Amoureux d'une demoiselle arlésienne , la fille de Bertrand des Porcellets, il devint poète pour elle. Cette demoiselle , insensible aux hommages de son adorateur , donna sa main à un gentilhomme de la maison d'Eyguières, et Carbonel porta long-temps dans son cœur le trait qui le déchirait.

Les troubadours provençaux ne firent pas toujours entendre des chants d'amour et de plaisir. D'autres sentimens les inspirèrent. On les vit, chantres des combats , tracer des scènes de malheur et de deuil. Une audace bouillante remua puissamment les fibres de leurame. Quel enthousiame féroce ! Tels fiirent les scaldes fameux qui poussaient au carnage les fiers enÊins d'Odin , ces guerriers Êinatiques, affamés de périls et recevant la mort avec un sourire de joie. Les troubadours observèrent quelquefois la société avec une grande hardiesse d'opinions, et leurs critiques passion-

(i) Millot , ouT. cité, t. II.

nées prirent assez souvent un ton injurieux. Les rois j les princes , les grands du monde y devenus leurs justiciables, furent flagellés sans pitié. Quand Sordel de Mantoue fit une complainte sur la mort de Blacas, son bienfaiteur, il débuta ainsi : et Avec ce lui ont péri tous les avantages brillans de la « valeur. Cette perte est immense. Je n'espère pas <c qu'elle puisse jamais être réparée, à moins (c qu'on ne fasse de son cœur un utile partage ; ce oui , qu'on le divise entre les princes et les « barons , qui vivent comme des lâches et par ce oc moyen , ils auront tous du cœur à suffia sance. » Bertrand d'Alamanon , gentilhomme de la viguerie d'Aix, excité par la pièce de Sordel, renchérit sur cet ouvrage. Selon lui, ce serait en vain qu'on ferait le partage du cœur de Blacas. Cinq cents cœurs comme le sien ne suffiraient pas pour donner de la bravoure aux princes qui en manquent. Il vaut mieux partager le cœur de ce noble baron entre les Dames les plus méritantes (i). Faure et Falconet firent contre plusieurs seigneurs, leurs contemporains , une satire aussi mordante dans les expressions que singulière par sa forme. Us imaginent de jouer entre eux ces seigneurs , en les pesant et leur donnant une valeur quelconque. Les poètes mettent au jeu le seigneur de Berre , de la maison des Baux , homme sans foi , enflé

(i) Raynouardy ouv. cité, t. iv.

d'orgueil et riche de biens mal acquis; Guillaume de Sabran, qui s'est laissé dépouiUer du comté de Forcalquier ; Guillaume des Baux, seigneur de Courtéson, et son oncle Raymond de Mévoil- Ion (i). Nous ne connaissons ni le lieu de la naissance ni l'époque de la mort des auteurs de cette pièce (a) ; mais au choix des Barons qu'ils mettent au jeu , il est facile de voir qu'ils habitaient des pays situés auprès delà Durance, et que Faure particulièrement était né dans le comté de Forcalquier.

Les vices de la bourgeoisie et surtout les désordres du clergé enflammèrent aussi la verve satirique de quelques troubadours. Bertrand Carbonel dont j'ai parlé fut un de ces poètes qui aUaient ébranlant la puissance du sacerdoce. «Ah! faux « clergé , s'écria-t-il, traître, menteur, parjure, « voleur, débauché, mécréant, tu commets cha- « quejour tant de désordres publics que le monde « est dans le trouble et la confusion. Saint Pierre « n'eut jamais rentes, ni châteaux ni domaines. « Jamais il ne prononça excommunication ou in-

« terdit. Il tint droite la balance de justice

« Je trouve tant de gens d'église qui brillent

(«) Raynouard, onvr. cité , t. v. — Millot, t. m. — Papon, Hist. de ProTence , t. n. — Éméric David , onv. cité.

(») Ton» les Troubadours dont je parle ont Técu au doaùteie siècle et au treizième.

(c par leur magnificence y et qui marient à leur <c neveu la fille qu'ils ont eue de leur commé- « re(i). » Guillaume Rainols, chevalier de la ville d'Apt , se rendit redoutable aux barons provençaux par ses sirventes caustiques, et de plus il se déchaîna contre le clergé lorsque la croisade contre les Albigeois couvrait d'une lave brûlante les contrées méridionales de la France. Il dit : <c Une faible et vile populace , armée de surplis , <c enlève aux nobles leurs tours et leurs palais. <c Elle se rend si formidable qu elle a établi contre «f leurautoritéune justice nouvelle (l'inquisition), a Je vois la méchanceté s'élever très-haut, tandis « que le mérite et l'honneur tombent en pièces. a Le bouc attaque hardiment le loup; la perdrix « poursuit l'autour; c'est l'agneau qui garde le « berger. Je vois le Ésiible tenir ferme , et le fort a déchoir et tomber ; la charrue aller au-devant a des bœufs ) et noël après le nouvel an (a) ».

Il y eut en Provence une institution dont l'histoire se lie aux travaux des troubadours. Ce fut l'établissement des Cours d'Amour, qui résument d'une façon encore plus poétique les mœurs , les usages et l'esprit du moyen-âge. Dans les annales de l'humanité on ne voit rien de plus curieux, rien de plus remarquable. I^ charme bienfaisant

(i)Milloi,i*«/.t.ii.

de œs gentillesses d'esprit, de ces concerts voluptueux, de cette science gaie (i) etde ces solennités galantes, semble dissiper tout- à-coup la nuit de Tignorance, le cortège des superstitions , et la force parait s'incliner sous le sceptre de la beauté. Pourquoi faut-il qu'une réalité désespérante vienne toujours chasser nos douces illusions, nos rêves enchanteurs! Ces temps n'en furent pas moins bien malheureux. Hommes et choses ne valurent rien. L'existence des Cours d'Amour depuis le milieu du douzième siècle jusques au quinzième est prouvée par des documens authentiques (a). L'autorité de ces tribunaux singuliers ne fut pas l'ouvrage du législateur. L'opinion seule la créa et la maintint, l'opinion, plus puissante que les lois, l'opinion, qui tyrannise si souvent notre raison et notre conscience. Les détails qui concernent les Cours établies en Provence nous ont été transmis par Jean Nostradamus. C'est un roman , et non pas une histoire. L'auteur, dédaignant la vraisemblance et la chronologie , y a rassemblé sans discernement les récits les plus fabuleux. Toutefois il a pour garant l'ouvrage d'un religieux connu dans la littérature provençale sous le nom de Monge , ou Moine des

(i) Lou Gai Saber.

{%) n est probable que cette institution existait auparavant; mais j*ai dà me borner à Tépoque dont la certitude est au-dessus de toute contestation.

Iles d'Oi* (i). ce Les tensonsi dit Nostradamiis, ce estoyent disputes d'amour qui se faisoyent entre « les chevaliers et dames poètes entreparlans entf semble de quelque belle et subtille question d'ace mours ; et où ils ne se pouvoyent accorder , <K ils les envoyoyent, pour en avoir la définition , « aux dames illustres présidentes qui tenoyent a Cour d'Amour ouverte et plainière à Signe et à u Pierrefeu , ou k Romanin, ou à autres, et là-des- « sus en faisoyent arrest qu'on nommoit lous Ar-^ « rest d'Amour (a). ^ Jean Nostradamus, en plusieurs endroits de son ouvrage , parle encore des Cours d'Amour (3) ainsi que des dames qui les composaient (4) i et le plus souvent il ne fait que tra-

(i) Ce moine, qui florissait rers la fin du quatoraiènie siècle, était de l'ancienne et noble famille génoise des Cibo. Dès sa jeunesse il entra dans le monastère de Saint-Honorat , «t fut mis A la tête delà bibliothèque du couvent , autrefois remplie des livres les plus précieux et les plus rares , mais qui avait été minée pendant les guerres de Provence. Il parvint à y remettre Tordre , et même à y rétablir les manuscrits qui en avaient été distraits. L'un des plus curieux était un recueil qu'Alphonse II, roi d'Aragon et comte de Provence, avait autrefois fait rédiger par Hermentère , autre moine de ce couvent. Il y avait dans ce recueil les œuvres des meilleurs poètes provençaux avec un abrégé de leur vie. Le moine des Iles d'Or en épura le texte qui était fort corrompu. Il l'orna aussi de dessins et d'enluminures.

(a) Vies des plus célèbres et anciens Poètes Provençaux, p. i5.

(3) Voyez p. a6,45, 6i , i3i, i68, 174, etc.

(4) Plusieurs Dames de la famille des Baux, Adalazie vicomtesse d'Avignon, Mabille d'Hières , Alalète d'Ongle, Jausserande de

duire en mauvais français les expressions du Moine des Iles d'Or. Des chevaliers siégeaient quelquefois dans ces Cours qui publiaient des réglemens généraux dans certaines circonstances. Il est probable qu'il y eut une jurisprudence établie, et la rédaction des jugemens était conforme à celle des tribunaux judiciaires de l'époque (i). Les Cours d'Amour prononçaient sur les questions exposées dans les suppliques ou débattues dans les tensons. Il paraît aussi que les parties pouvaient comparaître en personne et plaider leurs causes. L'appel était permis. C'est ce que nous démontre un exemple remarquable. Deux troubadours, Simon Doria et Lanfîranc Cigalla, ayant soumis une question aux dames de la Cour de Pierrefeu et de Signe, furent tous les deux mécontens de la sentence, et recoururent à la Cour Souveraine des dames de

Claustral, Lanrette de Saint-Laorens, la. marquise de Malespine» Cécile Rascasse de Caromb , Élys de Meyrargues , la marquise de Saluces, de Méolhon de Curban, Béatrix d'Agoult de Sault, Antoinette de Cadenet de Lambesc, Hugonne de Sabran, Mabille de Villeneuve deVence, Blancbe de Flastans, Anne de Tallard, Rixende de Puyrerd de Trans, etc.

(i) Raynouard» out. cité, t. ii. Ce sarant et consciencieux écri- ▼ain nous donne de précieux renseignemens puisés dans un ouvrage n^ligé on ignoré par les auteurs qui ont écrit sur les poètes prcH Ten^ux et sur les cours d*amour. Cet ouvrage , intitulé De ArU Amandi ei de Rêprobadone Amoris, est de Maître André, chapelain à la Cour royale de France, qui virait , d'après oe que r<m croit, vert l'an 1170.

Romanin (i). Quelques troubadours, n'étant pas à portée d'un tribunal d'Amour et voulant rendre un hommage spécial aux dames , nommaient celles qu'ils choisissaient pour juges de leurs questions galantes. Ces dames s'érigeaient alors en tribunal particulier, exerçant une juridiction arbitrale.

On peut facilement se former une idée des matières traitées dans les Cours d'Amour. Ce n'était le plus souvent que des questions oiseuses^ des frivolités alambiquées , des élans de métaphysique sentimentale ; toutes choses pour lesquelles on se passionnait alors, car la manie des vers, de l'amour et de la chevalerie était une épidémie qui atteignait les plus petits gentilshommes comme les plus grands rois. L'historien des poètes provençaux mentionne la question suivante , soumise au jugement de la Cour d'Amour de Pierrefeu et de Signe : a Laquelle est plus aimée, ou la dame préce sente, ou la dame absente? Qui induit le plus <c à aimer, ou les yeux, ou le cœur (a) »? L'historien ne dit pas quelle fut la décision. 11 parle aussi d'un tenson entre Baimond de Miraval et Bertrand d'Alamanon sur ce sujet : <c Quelle des nations a est la plus noble , ou la Provençale , ou la Lom- « barde »? et il ajoute : « Geste question fut en- « voyée aux dames de la Cour d'Amour résidents

(i) Jeaii Nostradaraus, p. i3i.

(a) l({. , p. afi.

a à Pierrefeu et à Signe , pour en avoir la diffinia tion ; par arrest de laquelle la gloire fut attri- <c buée aux poètes provençaux, comme obtenans a le premier lieu entre toutes les langues vulgai- <c res (i) ». On pourrait multiplier les citations et les exemples; mais quelle en serait l'utilité? La plupart des écrivains modernes qui s'étendent cornplaisamment sur ces détails ne paraissent pas en sentir le ridicule.

Pendant long-temps la musique n'avait guère été cultivée que dans les cathédrales, les collégiales et les monastères. A l'exception de quelques chansons qui , depuis des siècles , étaient dans les bouches des habitans des campagnes, des guerriers sous les armes et des artisans dans les villes, on ne connaissait d'autre musique que le plain-chant. Mais les troubadours portèrent dans les châteaux , avec leurs poésies , le goût d'une musique plus facile et plus variée (a). Les arts donnaient quelques signes d'intelligence et de vie, bien que le mauvais goût dominât encore. Ce fut dans le treizième siècle que le genre d'architecture appelé gothique j genre décrié par les uns et vanté par les autres, brilla de son plus grand éclat. Le vice des sculptures de cette époque est l'extrême raideur des figures , surtout des figures d'hommes , qui ont ton-

(i) Nostradamus , p. 6i.

(a) Hist Litt. de la France , t. xyi«

jours une attitude disgracieuse. Les sciences physiques et mathématiques ne fesaient aucun progrès. On ne connaissait guère que les élémens de Tarithmétique. Quelques rêveurs, en abusant du calcul, qu'ils appliquaient à de folles théories et à des systèmes ridicules , excitaient les plaintes de plusieurs prédicateurs. L'astronomie dégénérait comme auparavant en pure astrologie, laquelle n'était pas seulement une superstition du peuple, mais occupait aussi les plus éminens personnages. Un gentilhomme provençal, Bérald des Baux^ engoué de la manie des horoscopes , devint tout-àfait fou quand il eut découvert une traduction espagnole du Jugement des Astres , ouvrage arabe d'Albohazen-Hali(i). Pouvait-il y avoir une cosmogonie plus extravagante ! Il est dit dans un Uvre en langue provençale que le soleil passe la nuit à éclairer tantôt le purgatoire et tantôt la mer; que la terre est soutenue par l'eau , l'eau par les pierres, les pierres par les quatre évangélistes , et ceux-ci par le feu spirituel, image des anges et figure des archanges (a).

Les clercs et les moines, qui naguère cultivaient la médecine , ne pouvaient plus se Uvrer à l'exercice de cette profession , toujours lucrative. Honorius III le leur défendit (3). C'était beaucoup

(i) Jean Nostradamus , out. cite, p. 86.

(a) Lebeuf , État des Sciences; etc., p. igS.

(3) Pasquier, Recherc. de la France, liy. ix, ch. xxxyi.

ajouter aux décrets du Concile de Latran, qui^ en iai5 , n'avait défendu aux hommes engagés dans les ordres sacrés que les opérations chirurgicales par le fer et par le feu. Au reste l'art de guérir restait stationnaire, car on négligeait la botanique, et, par un préjugé fort ancien , les dissections anatomiques étaient interdites comme sacrilèges. Quelques Juifs se livraient à l'étude de la médecine ainsi resserrée dans des limites étroites , et les autres Israélites dispersés dans les principales villes de la Provence maintenaient parmi eux le bon ordre et la discipline. Deux cents étaient établis à Arles. L'académie de cette ville avait à sa tête six habiles rabbins : Moïse , Tobie , Isaïe , Salomon , Abba- Mari et le docteur Nathan. A Marseille se trouvaient trois cents Juifs qui y possédaient deux collèges. L'un était dirigé par Simon , fib du rabbin Antolie et frère des rabbins Jacob et Lebar , docteurs pleins de zèle pour la science. Les rabbins Jacob Phirphiène , Isaac , Abraham , Meïr son gendre , et un autre Meïr de grande réputation , présidaient à l'autre école (i).

On trouve dans le treizième siècle des écoles publiques en Provence. Les habitans de Tarascon retinrent le troubadour Pierre Cardinal , et lui assurèrent des émolumens honorables pour instruire la jeunesse aux bonnes mœurs et aux belles lettres.

(i) Hist. Litt. delà Fraace, t. ix.

Mais Texcessive cherté des livres opposait des obstacles à Tinstruction populaire. Il fallait être riche pour posséder quelques volumes. En général on ne pouvait en voir que dans les couvents. Oh les y considérait comme des meubles aussi nécessaires que précieux, et cette idée avantageuse porta plusieurs abbés de mérite à faire de sages régiemens pour renouveler les livres de leurs monastères, les entretenir et les transmettre à la postérité. On cite le règlement de Mainier , abbé de St-Yictor de Marseille , en date de 1 198 , pour empêcher que les manuscrits ne fussent dispersés (1). Un exemple , après tout , témoigne de la valeur des livres. Guillaume Riboti, évêque de Yence, légua à la même abbaïe de St.-Yictor tous les volumes qu'il possédait , à l'exception ds son bréviaire qui qui devait être vendu , et dont le prix devait servir à acheter des terres, ad emendas possessiones (a). Du reste , les copistes étaient plus nombreux que jamais. Mais on ne transcrivait malheureusement que des livres d'église. On grattait d'anciens ouvrages classiques pour en employer le parchemin à des écrits religieux (3).

On commençait à sentir les avantages des éta-

(i) Martenne. Vet. Script, et Monument, Amp, CoUectio, 1. 1.

(a) Gallia Christ, Nop. , t. m.

(3) Le papier de chiffe fut employé en France, dès xSog, pour certains actes du procès des Templiers. Peut-être avait-il été tn- ▼enté avant cette époque; mais rien d'authentique ne le prouve.

blissemens d'utilité publique. Des hôpitaux, des halles couvertes de toits qui surprenaient par leur hardiesse s'élevèrent dans les principales communes. Non-seulement les édifices ou se rendait la justice , les ponts , les fontaines , les forteresses même , mais aussi les châteaux des seigneurs et les maisons des particuliers se montraient surchargés de grotesques ornemens y de figures bizarres dans des attitudes tourmentées, tout-à-fait semblables aux sculptures qui décoraient les façades des églises , ou formaient dans l'intérieur les chapiteaux des colonnes. Dans les villes les maisons étaient sombres et mal distribuées; de petits escaliers obscurs et tournant sur eux-mêmes conduisaient à de vastes et incommodes appartemens. La plupart de ces maisons étaient construites en bois avec des portes et des fenêtres terminées par des ogives. Il n'y avait que des rues étroites , sales ettortueuses. En général on paraissait ignorer les plus simples règles de l'hygiène publique et de l'assainissement , de même que l'on semblait dédaigner tout ce qui embellit aujourd'hui nos relations sociales et tout ce qui donne du charme à nos habitudes domestiques. Grâce à nos élégantes manières, à nos progrès et à nos ressources, un bourgeois tant soit peu aisé se £aàt de nos jours une vie plus commode que ne pouvait alora se la faire un monarque tout fier de son opulence stérile. Les modes catalanes dominaient en Pro-

vence par les habillemens y mais nous n'avons sur les costumes de ce temps-là que des renseignemens incomplets. Les hommes , coifiFés d'un petit chapeau de velours noir , laissaient flotter sur les épaules leurs longues chevelures. Les gens du peuple marchaient pieds nus le plus souvent , et les seuls gentilshommes , ou bourgeois armés chevaliers, pouvaient paraître en pubUc bottés et éperonnés. En i!i35y Tévéque de Marseille, son chapitre , l'évêque d'Avignon et l'archidiacre de Maguelonne, ces deux derniers agissant en qualité de commissaires de l'archevêque de Vienne, légat de la cour romaine, firent un règlement qui défendait aux chanoines marseillais d'avoir des souliers recourbés et pointus , d'attacher des dorures aux brides et aux selles de leurs chevaux , lesqueb portaient des sonnettes , de mettre des anneaux au doigt, et de séparer de certains bijoux d'ai^nt ou de cristal , comme les riches bourgeois. Le même règlement leur interdit les jeux de hasard (i). Toutes les classes étaient distinguées par le costume, et il ne pouvait pas y avoir de pêle-mêle de conditions^ car chaque place était marquée. Aussi ne voyait-on pas ces succès étonnans , ces revers imprévus , ces accidens étranges , qui remuent la société nouvelle jusque dans ses en- Ci) LWre yert de rÉyéché de Marseille , cité par les auteurs de rHist. des Éyéques de cette ville, t. ii , liv. yni.

trailles et lui donnent une physionomie si mo*bile. L'on finissait presque toujours comme Ton avait commencé, et l'on allait du berceau à la tombe par un chemin connu d'avance.

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