‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 32 sur 48 · J04 HISTOIRE · texte numérisé non relu

J04 HISTOIRE

rent à la famille de Sabran le restant du pays , depuis Forcalquier jusqu'à la Durance. Guillaume, chef de cette famille , conserva le droit de se qua^ lifier comte de Forcalquier; mais ce dernier comté, formé d'un territoire subalterne , se perdit dans un titre purement honoraire. Raymond-Bérenger IV ne tarda pas à acquérir la juridiction consulaire de BrignoUes. Puis , pour montrer son zèle au Pape , il se joignit aux Croisés contre les Albigeois qui puisaient de nouvelles forces dans leur fanatisme et dans leur désespoir.

On ne cessait de combattre. Mais quels combats ! Aux crimes succédaient des crimes. Les milices de Marseille , d'Avignon , de St.-Gilles, de Beaucaire et de Tarascon mirent an fuite les troupes du cardinal Bertrand, légat de la cour de Rome. Une bande d'Avignonais fit prisonnier Guillaume des Baux , prince d'Orange , et le conduisit à Avignon. La populace en fureur se jeta sur lui, l'écorcha vif et le hacha en morceaux. Le a8 janvier iaa6 , Louis VHI, roi de France, déclara, dans un concile à Paris, la résolution qu'il prenait de marcher au secours de l'Église, à la tête de la nouvelle Croisade proclamée par Honorius IIL Tous les arrangemens nécessaires étant pris, ce prince partit de Bourges, premier rendez- vous général , et suivant sa route par Nevers et par Lyon , il parut le 6 juin devant Avignon avec le légat Saint-Ange et une armée de cinquante mille hommes. I^e comte de Provence

vint se joindre à lui. La république d'Avignon , émue devant une puissance aussi formidable , envoya à Louis "VIII des ambassadeurs pour traiter; mais comme le roi de France voulait introduire dans la ville un corps de troupes , les consuls lui en fermèrent les portes. Alors il dressa ses machinés de guerre et commença un siège en règle. Pendant trois mois les Albigeois Avignonais se défendirent avec rage. Mais enfin , privés de ressources et pressés de toutes parts, ils demandèrent à capituler. Louis VIII et Raymond-Bérenger IV entrèrent dans la ville le i a septembre. Le roi de France se rendit ensuite en Languedoc et mourut à la fin de la même année.

La prise d'Avignon ne profita guère au comte de Provence. Le cardinal Saint-Ange y commanda en souverain , et ce légat étant allé à Paris saluer le nouveau roi Louis IX , lança contre les Avignonais un décret fulminant. Il fit abattre les tours et les murailles, combler les fossés, raser trois cents maisons. Il exigea six mille marcs d'argent, et la ville ordonna que les sommes par elle empruntées pour payer cette contribution forcée seraient privilégiées et préférées à toutes autres dettes. En outre il exigea qu'on lui remit toutes les machines de guerre et que l'on envoyât au secours de la Terre-Sainte trente chevaliers bien armés aux frais de la commune, lesquels durent y rester une année entière au service de Jésus^Christ ^ avec To-

bligation de remplacer ceux d'entre eux qui mourraient ou seraient hors de service (i). Avignon, humilié par la loi du vainqueur , conserva cependant son indépendance républicaine y et nomma plus tard des podestats.

Fort de la protection d'un légat tout-puissant et de l'amitié de Louis IX y Raymond-Bérenger IV travaillait à consolider son pouvoir et à rattacher au comté de Provence toutes les parties qui en avaient été démembrées* Il fixa sa résidence à Âix. et depuis lors cette ville resta la capitale du comté, Il reçut le renouvellement de l'hommage du baron de Casteliane , hommagt fait à genoux et les mains jointes. Il acquit ensuite le consulat de Tarascon , et l'année suivante (a) il acquit aussi le consulat de Grasse.

L'attention du comte se fixa particulièrement sur les républiques de Marseille , d'Arles et (te Nice qu'il voulait abattre , ou tout au moins afifaiblir , en les attaquant séparément. Il chercha donc à les diviser. D'abord il fit avec Marseille un traité d'alliance. Cette ville en avait besoin, parce qu'elle ne cessait d'être tracassée par les moines de Saint- Victor et par les membres de la £amille des Baux qui réclamaient, malgré la vente authentique, leurs portions de seigneurie vicomtale. Cependant le

(i) Nouguier, ouv. cité.

traité d'alliance entre les Marseillais et Raymohd- Bopenger IV fut bientôt rompu , on ne sait pour quelle cause. Le comte de Provence , alors résolu à faire tomber ses roups sur Nice et sur Marseille, rechercha l'amitié de la république d'Arles avec laquelle Marseille était en guerre par suite des prétentions des deux communes dans le partage de la seigneurie de Fos. Tout fut disposé de manière à seconder ses vues. Le a octobre lââS, le conseS des cent*vingt s'assembla à Arles. Du con* sentement de l'archevêque , il donna pouvoir au podestat Roland George Pavesan et à son vigaier de s'engager pour tous les Arlésiens à défendre la personne et les possessions du comte de Provence et celles de ses sujets ; à lui donner secours et conseil au besoin y spécialement contre les Marseillais, sauf l'église -et l'empereur; en un mot , à l'aider contré la ville de Marseille jusqu'à ce que la paix fut faite à sa satisfaction. Ils stipulèrent l'obserfation religieuse de ces accords pendant trois ans , dans les pays situés en-deçà de la Durance et du Rhône , et dans les diocèses d'Arles > d'Avignon, de Marseille^ et d'Aix, jusques à Jouques , à Rians et à la vallée de Trets inclusivement. De son côté. Ray mond-Bérenger s'obligea à défendre les magistrats , les citoyens et les possessions de la république arlésienne ; à n'accorder dans ses terres ni sauvegarde ni passeports aux Marseillais; à fermer le passage de Marseille à ceux

qui voudraient y entrer ou en sortir avec des vivres et des marchandises. Enfin il assura qu'il mettrait à son ban les marchands venant de cette ville ou y allant , et qu'il livrerait au premier occupant leurs hardes et leurs denrées (i).

Après quoi , le comte de Provence se prépara à marcher contre Nice. Un ministre habile , Romée de Villeneuve , lui fournissait l'appui de son expérience , de ses talens et de sa valeur. A l'approche de l'orage qui menaçait l'indépendance de la patrie y les consuls niçards resserrèrent leur union avec Grasse et Draguignan. Ils demandèrent des secours à la république de Pise qui leur envoya des galères , des armes et des vivres (a). L'armée Provençale franchit bientôt le Var et vint assiéger la ville* Pendant plusieurs mois la résistance fut opiniâtre. Miron Badat , dont j'ai déjà parlé , fit preuve de constance , de courage et d'enthousiasme. Mais tous ses concitoyens ne brûlaient pas du même feu. D'ailleurs , une faction puissante contrariait toutes ses vues. Quelques hommes de ce parti négocièrent secrètement avec Romée de Villeneuve et proposèrent de capituler aux conditions accordées par Alphonse V dans le traité de 1 1 76. L'offre ayant été acceptée , Pierre Gais et Bertrand

(i) Papon, t. II, Preuves, n« 47. — Anibert, t. m, ch. iv. (a) D*après les clauses d'une convention souscrite au mois de novembre laaS.

Sardina s'emparèrent d'une porte de la ville et la livrèrent aux soldats provençaux. Miron Badat, suivi de quelques amis , n'eut que le temps de s'embarquer sur une galère de Pise et de gagner le large. Ce fut ainsi que Raymond-Bérenger s'empara de Nice en laag. Par acte du 9 novembre ^ reçu aux écritures du notaire Guillaume Téry, ce prince confirma l'administration consulaire ainsi que les privilèges et franchises de la ville , tels qu'ils avaient été reconnus par ses prédécesseurs. Il se borna à recevoir l'hommage des habitans , comme comte souverain , et à ordonner des poursuites contre Miron et ses principaux adhérens. Baymond-Bérenger , par les conseils de Bornée de Villeneuve , laissa dans Nice une forte garnison , et fortifia l'ancien château qui devint en i!i3o une forteresse imposante (i).

La même année, Baymond-Bérenger IV tourna toutes ses forces contre Marseille. Après diverses courses sur les terres de cette république , il se disposa à mettre le siège devant la ville. Les Marseillais appelèrent à leur secours Baymond VII , comte de Toulouse , et se placèrent sous sa protection. Ce prince avait été solennellement absous des anciennes excommunications ; mais il n'était plus maître du Comté Venaissin dont les Croisés Catholiques s'étaient emparés après la prise d'Avi-

(i) Durante, 1. 1, liv. 11 , ch. ▼.

gnon f et que le pape possédait depuis lors. Raymond YII embrassa la défense des Marseillais avec d'autant plus de chaleur qu'il était bien aise d'avoir une occasion de signaler contre le pontife sa profonde antipathie. Le comte de Provence lui en voulait aussi beaucoup , et la haine mutuelle de ces deux souverains avait d^anciens comptes à régler. La république d'Arles assista Raymond-Bérenger IV dans le cours de cette campagne , et Raymond YII ne put empêcher l'armée provençale d'assiéger Marseille au commencement du mois d'août. Le comte de Provence ne donna point de relâche aux habitans ; mais ceux-ci prolongeant leur résistance au-delà de ses prévisions, il abandonna l'entreprise et leva le siège vers la Toussaint. Aussitôt après, c'est-à-dire le 7 novembre ia3o, les Marseillais de la ville basse , voulant donner au comte de Toulouse une marque éclatante de reconnaissance, lui accordèrent en parlement la seigneurie de cette ville sa vie durant. Mais l'évéque de Marseille , Benoît d'Alignano , dévoué aux intérêts du comte de Provence , promit à ce prince et au podestat d'Arles d'empêcher que ses sujets , les habitans de la ville haute, ne leur fissent la guerre, et d'obliger les contrevenans de réparer les dommages.

Pendant que Raymond-Bérenger IV luttait contre une foule d'ennemis étrangers et domestiques, avec l'appui des Arlésiens, ses seuls alliés, les

bourgeois de Tarascon se soulevèrent pour rétablir le gouvernement consulaire. Cette commune se ligua avec le comte de Toulouse envers et contre tous , notamment contre le comte de Provence. Elle n'excepta que l'église romaine , l'empereur, le roi de France et l'archevêque d'Arles. En même temps la maison des Baux se déclara pour la république de Marseille et son nouveau protecteur.

Les soins de cette guerre n'empêchèrent pas Raymond -Bérenger de se livrer à des travaux utiles. En ia3i il jeta les fondemens de la ville de Barcelonnette dans les montagnes de la haute Provence (i) , et lui donna ce nom pour honorer le berceau de ses ancêtres. Il accorda à la cité naissante les plus beaux privilèges , et il agrandit aussi la ville des Martigues dont il voulait faire une place de premier ordre.

Hugues Béroard , archevêque d'Arles , fit tous ses efforts pour mettre un terme aux hostilités qui désolaient la Provence. Il engagea le comte de Toulouse à renoncer à ses alliances en-deçà du Rhône , et à ne fournir désormais aucun secours aux Marseillais ni aux Tarasconnais. Par les négociations de ce prélat , il y eut une suspension d'armes au commencement de l'année ia3a. Mai3

(i) Diverses inscriptions anciennes qui ont été trouvées aux environs de Barcelonnette font juger que les Romains avaient un établissement en ce lien*

le comte de Toulouse ne tarda guère à sortir de son repos. Â la fin du printemps , il passa le Rhône y dévasta les campagnes et emporta la plupart des forteresses qui s'opposaient à son passage. Baymond-Bérenger IV , ému de ces désastres , implora l'assistance de l'église et de l'empereur. Le comte de Toulouse , exhorté d'abord et ensuite sommé par les légats du pape de renoncer à son entreprise, fut excommunié pour avoir désobéi. En même temps l'empereur Frédéric envoya en Provence un nonce chargé de rétablir la paix entre Baymond-Bérenger et la république d'Arles d'une part ; la république de Marseille , Guillaume de Sabran , comte honoraire de Forcalquier, la maison des Baux et la commune de Tarascon d'autre part. Toutes les parties belligérantes acceptèrent la médiation impériale , à l'exception de Marseille qui fut mise au ban de l'empire, comme rebelle. Elle obéit enfin, et l'on signa une trêve qui donna quelque repos.

Dans cet intervalle , le comte Baymond-Bérenger éprouva une satisfaction bien douce. En ia34, le roi Saint Louis lui députa Gauthier , archevêque de Sens , et Jean , seigneur de Nesles , pour demander en mariage Marguerite sa fille ainée. Cette jeune princesse, aussi sage que belle, était l'idole des Provençaux. On raconte qu'elle donna une preuve de la sévérité de ses mœurs en exilant aux îles d'Hyères un poète qui avait osé lui dédier

une pièce de galanterie. Raymond-Bérenger accueillit avec empressement la proposition de Saint Louis y fixa la dot de Marguerite à dix mille marcs d'argent, et remit cette fille adorée aux deux ambassadeurs qui la conduisirent à Sens où le roi l'épousa et la fit couronner reine de France (i). Ainsi fut resserrée l'alliance de la nation fi-ançaise et du peuple provençal.

Deux ans après ^ Éléonore, seconde fille du comte de Provence , fixa le choix d'Henri III , roi d'Angleterre, etcette princesse lui ayant été accordée avec une dot semblable à celle de sa sœur , partit accompagnée d'un grand nombre de chevaliers.

La république d'Arles était alors en proie à de graves désordres. On avait élu pour podestat le seigneur de Trets , nommé Bourgoin. Des contestations s'élevèrent entre des citoyens notables et l'archevêque Jean Baussan , ci-devant évéque de Toulon, né à Marseille, et d'une famille toute dévouée à Raymond-Bérenger IV. Les prêtres firent cause commune avec le prélat , et le podestat luimême se déclara en sa Êiveur. Aussitôt quelques patriotes formèrent sous le nom de Confrérie une de ces associations que les Marseillais avaient formées pour s'afiTranchir du joug des vicomtes , et qu'un concile venait de défendre en alléguant

(i) Mézerai.

qu'elles ne cachaient bien souvent que des conspirations contre le bon ordre et la sûreté publique. Les Confrères arlésiens désarmèrent les partisans de Bourgoin et de Baussan y prirent de force l'archevêche et les maisons des chanoines , chassèrent de la ville tous leurs ennemis ^ mirent leurs biens sous le séquestre , tinrent des parlemens , abrogèrent les anciennes lois y et placèrent des baillis (i) à la tête de l'administration nouvelle. On défendit aux habitans , à peine de cent sous d'amende, de payer aucune redevance aux ecclésiastiques , de travailler pour eux et de leur rendre le moindre service. On publia aussi que tous ceux qui dans un certain temps n'entreraient pas dans la Confrérie seraient traités en ennemis et privés de toute justice devant les tribunaux (a).

L'archevêque , réfugié à Salon , se vengea de ces violences en lançant des sentences d'excommunication contre les fédérés, et notamment contre Bertrand Malferrat , prévôt de l'église d'Arles et commissaire du Pape pour la recherche des hérétiques. Les curés eurent le courage de publier ces anathèmes dans la chaire de leurs paroisses. Mais la Confrérie n'en fut nullement émue. L'usage des sacremens qu'on refusa à ses membres ne les dé-

(i) Bajuli.

(a) ArchÎT. de rArcheyéché d'Arles, liv. d'or, t. ocm. — Anibert , t. m , ch. t.

sarma point. Pons Gaillard et plusieurs autres Confrères prirent leurs femmes de la main des laïques, réduisant le mariage au simple contrat civil. C'était là plus grande hardiesse de pensée qui se pût voir à cette époque. L'archevêque indigné lança de nouveau ses foudres ; mais toute cette colère n'avançait pas ses affaires. Les prêtres et les clercs furent embarrassés de pourvoir à leur subsistance et à tous les besoins de la vie. Les boulangers, qui leur avaient préparé du pain, furent mis à l'amende de cent sous, et on imposa la même peine à un citoyen qui avait porté une offrande dans une église au nom d'une femme étrangère. Pons de Montilis, un des Confrères, cassa son bâton sur la tête d'un homme qui^ présentant son enfant sur les fonts baptismaux dans l'église de S*-Julien , avait dit qu'à Vhonneur de Dieu et en dépit du Diable il ferait V offrande ac^ coutumée^ nonobstant les défenses contraires.

La troisième fête de Pâques (i) , jour qui de tout temps avait été destiné à l'élection des magistrats , les baillis se démirent de leur emploi, et l'on nomma douze consuls suivant l'antique usage. Le croira-t-on ! tout-à-coup les chefs de la Confrérie se démentirent honteusement; ils montrèrent autant de £Eiiblesse et d'humilité qu'ils avaient d'abord montré de résolution et d'audace. Us eurent

(i) Toujours en ia36.

peur de leur ouvrage, ces émouveurs de sédition! Ijàches et rampans, ils se soumirent à tout ce qu'il plairait à l'archevêque d'ordonner , et abjurèrent les sermens de leur association. Les consuls euxmêmes résignèrent leur dignité entre les mains du prélat le a5 juillet suivant, et se reconnurent bien et dûment excommuniés. Le lendemain le conseil désigna trois électeurs pour nommer de nouveaux consuls ; et ces électeurs s'étant joints à l'archevêque , rétablirent les magistrats qui s'étaient démis la veille. Peu après on leur donna douze adjoints (i).

Le comte de Provence n'avait pas perdu l'espoir de soumettre Marseille , et il se préparait à une nouvelle entreprise contre cette ville en entretenant des intelligences avec l'évêque Benoit d'Alignano, docile instrument de sa politique et de ses désirs. Benoit mit tout en usage pour le service du comte ; mais les Marseillais , toujours plus amoureux de leur indépendance , furent inaccessibles à toutes les séductions , repoussèrent toutes les offres, refusèrent toute concession, et appelèrent dans leurs murs le comte de Toulouse , leur seigneur viager. Alors Raymond-Bérenger lança contre Marseille un manifeste violent, et vint en 1^37 assiéger cette ville avec une nombreuse armée. Les Marseillais se défendirent vigoureusement, et le

(i) Anibert, t. m, ch. v.

comte fut y trois mois après y obligé de lever le siège (i).

Le a4 avril de l'année suivante , il reçut à Aix , dans l'église de Saint-Jean ^ les protestations du dévouement de Raimond Âudibert , archevêque de cette capitale , de l'archevêque d'Arles, des évêques de Fréjus, de Toulon, d'Antibes et de Digne, de l'abbé de Saint-Victor de Marseille et du prévôt de Pignans (a).

L'empereur Frédéric II s'occupait de soumettre à son autorité les républiques italiennes. Le comte Raymond-Bérenger , l'archevêque d'Arles et Tévêque d'Avignon allèrent lui rendre hommage en Lombardie. Frédéric voulut étendre aux communes provençales le système qu'il avait adopté pour les villes libres d'Italie , auxquelles il donnait des podestats de son choix. En conséquence , il conféra (3) la dignité de podestat d'Arles à Supramont Loup, qui avait exercé cette magistrature suprême cinq ans auparavant. Ensuite il envoya dans cette ville Bérard , comte de Lorette , avec la qualité de Vicaire-Général de V Empire pour le royaume (Jt Arles. Le comte de Lorette convoqua , le 4 décembre, le parlement de la république arlésienne, et requit tous les citoyens de prêter serment de

(i) Voy. mon Hist. de Marseille, 1. 1 , liv. m. (a) Hon. Bouche, t. ii , liy ix> sect. ii. (3) En ia38.

fidélité à Tempereur. Cela ne tendait à rien moins qu'à changer l'ancienne constitution de l'État, et à déplacer le pouvoir de l'archevêque , jusque là revêtu lui-même du titre de Ficaire de V Empire. Aussi Jean Baussan s'opposa aux prétentions du comte de Lorette. Toutefois il consentit, par forme d'accommodement, à ce que les habitans prêtassent serment A^ amitié , d'honneur et de respect à ce comte, sauf les droits de l'archevêché d'Arles pour le présent et pour l'avenir , et la liberté des gentilshommes et des bourgeois (i). Cet arrangement fut unanimement approuvé {ql).

Cependant le pape Grégoire IX , voulant venger la violation des privilèges de l'église d'Arles, lança contre Frédéric II, le Jeudi Saint de l'an laSg, une bulle d'excommunication. Le comte de Pro* vence sut profiter avec habileté de toutes ces circonstances. Secrètement • appelé par le parti de l'archevêque, il entra dans la ville d'Arles comme ami de l'empereur, et chassa le comte de Lorette qui se réfugia à Avignon, où il ne cessa d'intriguer. Par deux actes successifs du ïi5 juillet et du 19 août , le parlement arlésien , sur la proposition de l'archevêque , transféra au comte de Provence, sa vie durant , le gouvernement de la cité , avec

(i) J'ai déjà dit que le peuple n'était compté pour rien dans la république d'Arles.

(a)Archiv. del'Archev., liv. noir, f iia. — Anibert, t. m» ch. VII.

ses revenus et ses charges, sauf les droits de FEglise , et sous la réserve aussi de plusieurs privilèges.

Un gentilhomme, Guillaume de Miromari , jura, par mandat exprès du parlement , sur Tame de tous les assistans et sur la sienne propre , l'observation fidèle de ce traité, Raymond-Bérenger prononça aussi un serment qui prouve que le pouvoir qu'on venait de lui accorder n'était pas plus étendu que celui des magistrats connus auparavant (i). L'administration politique resta à peu près la même que par le passé.

Frédéric 11 reçut ces nouvelles avec une extrême déplaisir. Par lettres patentes données à Crémone en décembre lïi 39, il déclara le comte de Provence ennemi public, criminel de lèse-majesté, et le mit au ban de l'empire. Il priva ce prince de tous les fiefs qu'il possédait sous la suzeraineté impériale, et confisqua tous ses états , notamment le comté de Forcalquier et la ville de Sisteron qu'il donna à Raymond VII , comte de Toulouse.

Ce décret ne pouvait être exécuté que par la force des armes. Le comte de Toulouse avait suspendu la guerre depuis quelques années ; mais la sentence impériale lui remit les armes à la main. Au mois de janvier ia4o il partit de sa capitale ,

(1) Saxi, PonAf, Arelat, , p. 371 et suiv. — Hon. Bouche, t. 11, p. a43 et suiv. — Anibert, t. ni, ch. tiii.

passa le Rhône à Âviguon y s'empara du pont de Bompas sur la Durance j y laissa une garnison 9 entra dans le comté de Provence et poussa vivement Raymond-Béi'enger. Ce prince eut recours aux Français qui s'étaient établis aux environs du Rhône depuis le siège d'Avignon fait par Louis VIII en latiô, et les Français volèrent au secours du beau-père de leur roi. Mais le comte de Toulouse les surprit dans une embuscade et les défit entièrement. Il soumit ensuite plusieurs places^ pénétra dans la Camargue j s'empara du château de Trinquetaille et se prépara à attaquer la ville d'Arles avec l'assistance des Marseillais qui lui avaient fourni des vaisseaux, des munitions , des armes et des machines de guerre.

Cependant le roi d'Angleterre, gendre du comte de Provence , interposa ses bons offices auprès de Frédéric IL Les démarches de Louis IX , roi de France , autre gendre du comte , et surtout ses préparatifs de guerre, eurent plus d'effet. On convint de restituer ce qu'on avait pris de part et d'autre. Le comte de Toulouse écrivit lui-même au roi Saint Louis pour se justifier. Il leva le si^ d'Arles, abandonna Trinquetaille, et se retira content du dégât qu'il avait £ait dans la Camargue (i).

La paix fut bientôt conclue entre le comte de Toulouse et le comte de Provence par la médiation

(i) Hisl. de Languedoc , t. m , liv. xxv.

des rois de France et d'Angleterre. Raymond Vil négocia son union avec Sancie, troisième fille de Raymond-Bérenger IV. A la vérité , il était déjà mariéy mais l'église romaine ne se montrait pas difficile pour les cassations de mariage. Le pape avec lequelle comte de Toulouse était réconcilié, nomma des commissaires qui déclarèrent nul son mariage avec Sancie d'Aragon sa femme, de laquelle il était séparé depuis long-temps. Les délégués de la cour de Rome fondèrent leur décision sur ce que Sancie d'Aragon avait été tenue sur les fonts baptismaux par le père de Raymond ; ce qui était alors considéré comme un lien de parenté spirituelle.

La princesse provençale, promise au comte de Toulouse, épousa le frère du roi d'Angleterre, Richard, duc de Cornouaille, qui devint plus tard roi des Romains. L'accord de cette union fut fait à Montpellier en présence de Jacques , roi d'Aragon. Raymond VII , contracta une autre alliance en épousant la fille du comte de la Marche.

Raymond-Bérenger IV, n'ayant plus rien à craindre du comte de Toulouse , dirigea ses attaques sur la république de Marseille qui se voyant sérieusement menacée , fit, en iïi43 , un traité par lequel le comte de Provence ratifia solennellement tous les achats que la ville avait rapportés des anciens vicomtes ; il reconnut l'indépendance de la cité et sanctionna son mode de gouvernement. En même temps il fut dit que Marseille serait

placée sous la haute protection du comte qui avait le droit de la monnaie outre l'ancien droit de la chevauchée.

Le comte de Provence avait une quatrième fille, nommée Béatrix , qui n'était pas encore mariée. Ce prince , craignant que sa succession n'amenât des troubles et voulant éviter le partage de ses états , fit à Sisteron son testament par lequel û institua sa fille Béatrix héritière de ses comtés de Provence et de Forcalquier, sous la condition que, si elle mourait sans enfans , Jacques , roi d'Aragon , son cousin , lui succéderait. Il légua à la reine de France et à la reine d'Angleterre , ses deux filles aînées, cent marcs d'argent , et cinq mille à la duchesse de Cornouaille , sa troisième fille. Il en destina deux mille à des œuvres de piété , pourvut à l'établissement du douaire de sa future veuve , ainsi qu'au paiement de ses dettes et à la réparation des injustices qu'il pouvait avoir commises. Il assigna pour la sûreté de ces legs , les revenus de la ville de Nice, du village de Château-Renard et de la terre d'Albaron dans la Camargue. Enfin il nomma pour exécuteurs testamentaires l'archevêque d'Aix , l'évêque de Riez , celui de Fréjus , Guillaume de Cotignac et son premier ministre Roméede Villeneuve à qui il avait donné la baronnie de Vence.

La cour de France , ne dissimulant pas ses vues sur la Provence , ménageait le mariage de Béatrix

avec Charles d'Anjou ^ frère de Saint Louis. Mais Raymond-Bérenger avait d'autres affections , d'autres intérêts , une autre politique. Avec ses idées méridionales , il n'éprouvait aucune sympathie pour les lois et les mœurs de la Gaule du Nord. Il préférait pour gendre le comte de Toulouse j sauf encore à faire casser son second mariage ^ ce qu'il aurait sans doute obtenu sans beaucoup de peine, car le pape Innocent IV accordait alors son amitié à Raymond VII^ et venait de lui restituer le comté Venaissin. Le comte de Provence , qui se complaisait dans la pensée d'opérer l'union du Languedoc à ses états, mourut au milieu de ses projets, le 19 août 1^4^ 9 %é de quarante-cinq ans, et fut enseveli à Aix , auprès du tombeau de son père, dans l'église des Hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem.

Raymond-Bérenger IV fut le dernier des comtes de Catalogne qui régnèrent en Provence. Ses sujets payèrent à sa mémoire un tribut de regrets , et il méritait bien cet hommage , lui prince juste et bon, administrateur habile, chevalier brillant de valeur , homme plus éclairé qu'aucun autre homme de son temps. La fortune mit à l'épreuve son caractère, et ses jours coulèrent agités par d'honorables soucis. Sans cesse en mouvement et en travail , il n'eut rien de commun avec ces rois vulgaires qui ne s'assirent sur le trône que pour en user les coussins. Notre comte, comprenant les

devoirs de sa naissance et s'élevant à la hauteur de sa mission, surmonta beaucoup d'obstacles, triompha de beaucoup d'ennemis, conduisit à bon terme la plupart de ses entreprises , rétablit les finances épuisées, encouragea toutes les choses utiles , aima les arts et les lettres à Tégal des afiEsiires. Malheureusement il se précipita dans la guerre contre les Albigeois , pour affaiblir la maison de Toulouse , et la mettre désormais hors d'état de nuire à la sienne. Grâce pour lui, indulgence pour des faiblesses humaines que rachetèrent de belles qualités ; car ses fautes furent celles de son siècle, mais ses vertus n'appartinrent qu'à lui-même , vertus rares et de bon aloi. La renommée qui distribue le blâme et la louange , a publié la gloire de ce prince chéri. D'âge en âge le peuple l'a placé parmi les bons rois. Il l'a proclamé grand , avec cette voix solennelle qui , imposant silence aux flatteries trompeuses , sait faire bonne justice sur la tombe des puissans du monde.

Page 1