J62 HISTOIRE
goavernement du pays à son grand sénéchal (i); et parmi les gentilshommes provençaux qui suivirent ses enseignes à l'île de Chypre et en Egypte , on remarquait Barras , Castelanne, Grimaldi, Glandevès , Blacas , Laincel , Villeneuve , Sabran , Pontevès , Montolieu. Beaucoup de barons et de chevaliers s'embarquèrent à Marseille , et l'historien Joinville fut du. nombre. La plupart n'avaient jamais vu la mer. Saisis d'étonnement et de crainte devant son immensité et ses abîmes, ils invoquaient tous les saints du Paradis et recommandaient leur ame à Dieu. Le bon Joinville, qui ne sait dissimuler aucune de ses sensations, ne peut s'empêcher de dire que « bien fou celui qui , ayant « quelque péché sur son ame , se met en un tel a danger ; car, si on s'endort au soir, on ne sait « si on se trouvera le matin au fond de la mer (a). »
(i) Ce premier dignitaire de la Provence était le lieutenant do comte. Il avait la surintendance de Ja justice , de la police, de la guerre et des finances. La charge de sénéchal , d'abord annuelle , devint ensuite triennale , et plus tard elle eut une durée subordonnée à la volonté du souverain.
Avant le règne de Charles 1^' on ne voit en Provence aucune trace de l'existence des grands sénéchaux.
(a) Michaud , Hist. des Croisades » t. xv , liv. xiv.
Joinville raconte ainsi son départ de Marseille : « Et fut ouverte X la porte de la nef pour faire entrer nos chevaux; et quand nous « fûmes entrés la porte fut rcclouse et estoupée ainsi qu'on Taurait « fait pour un tonneau de vin. Et tantôt le maitre de la nef s'écria à « ses gens qui étaient an bas de la nef : Et votre besogne prête ? « Sommes-nous à point ? Et ils répondirent oui , et ils te prirent à a chanter le Feni Creator, m
Les Arlésiens profitèrent de Tabsence du comte de Provence pour commettre des actes d'agression que le sénéchal et les autres officiers de ce prince ne surent pas réprimer. En même temps les factions s'agitèrent au sein de la république. Le parti populaire avait pris quelque consistance ; les corporations d'arts et métiers n'étaient plus exclues des affaires publiques. Leurs chefs , librement nommés comme à Marseille, formaient un conseil particulier qui bien des fois prit une attitude hostile devant la noblesse et la bourgeoisie , et lutta contre le conseil des cent- vingt. Tous ces élémens de discorde donnèrent naissance à une affreuse guerre civile. Pons Gaillard , dont j'ai déjà parlé, se mit à la tête du peuple et s'associa un de ses frères nommé Etienne. On détruisit les maisons des Templiers ; on força l'hôpital de Saint-Thomas près de Trinquetaille; on massacra dans l'église quelques-uns des religieux et l'on coupa par morceaux leurs cadavres palpitans. Etienne Gaillard tua de sa main Imbert Dardier, gentilhomme qui s'était rendu à discrétion. On appliqua plusieurs prisonniers à la torture ; et l'archevêque étant accouru pour s'y opposer, Pons Gaillard et ses satellites levèrent sur lui le couteau et l'obligèrent à se retirer (i).
(i) ArchW. de r Arche V. d'Arles, liv. d*or, tit. aïo. — Anibert, t. III, ch. XI.
liCs Marseillais^ émus de pitié à Taspect des malheurs qui pesaient sur leurs alliés , leur envoyèrent une ambassade chargée de faire entendre des paroles conciliatrices. On dressa des articles de pacification que le débordement des haines politiques ne tarda pas à renverser.
L'anarchie qui régnait dans la ville n'empêchait pas de pourvoir à sa défense. Au commencement de 1^49 9 un corps de troupes provençales fîit défait par les Arlésiens dans la Crau. Toutefois les vainqueurs n'eurent pas lieu de s'applaudir de ce succès. Le grand sénéchal de Provence , Amalric de Turreyo, se disposa à venger l'affront qu'avaient reçu ses armes, et le gouvernement d'Arles, pour éviter les coups de sa colère , se soumit à lui payer trois mille livres.
Cependant les légats du pape travaillaient sour^ dément à seconder le projet de Charles P*" sur les villes libres de Provence. Le concile de Valence , présidé par les légats, défendît toute sorte d'association , soit entre les particuliers , soit entre les communes du pays. En conséquence, les commissaires de la cour de Rome firent sommer les Arlésiens , les Marseillais et les Avignonais de rompre leur traité d'alliance. Les citoyens de ces trois républiques se pourvurent par -devant le pape innocent IV , lequel suspendit en leur faveur l'exécution du décret du concile jusqu'à ce qu'il en eût conféré avec les évêques de la contrée.
Les ministres du comte de Provence entrete* naient à Arles des émissaires dont les manœuvres formèrent bientôt un parti puissant. Ce fut le parti monarchique et français, parti qui se laissa vaincre par la faction nationale et républicaine. Quelques amis du comte périrent les armes à la main; d'autres eurent la tête tranchée. On en con* damna plusieurs à la confiscation de leurs biens et au bannissement (i).
Ces rigueurs af£|iblirent le parti de Charles d'Anjou , mais ne le détruisirent point. jCc parti était robuste et vivace, car il avait pour lui la plupart des gens d'église et de cloitre qui ne se lassaient point de cabaler en sa faveur. Comme il importait beaucoup à la cause du peuple de gagner l'archevêque Jean de Baussan qui déjà ne montrait pas des dispositions favorables , les partisans du comte chargèrent un moine du soin de l'attirer à eux. Ce moine, à force d'adresse , s'insinua dans l'esprit du prélat. Intime confident de toutes ses pensées, il lui porta les paroles du sénéchal et des Français ; mais bientôt il éveilla des soupçons, et on le chassa de la ville comme émissaire despuisr sances ennemies (a).
Le ag août ia49, le conseil des cent -vingt renouvela contre l'archevêque l'interdit qu'on avait
(i) Anibert, ihid.
(«) Archiy. de l'ArcheY. Loco, ck.
jeté quatorze ans auparavant sur lui et sur tous les clercs. On défendit aux citoyens de lui parler, d'entrer dans son palais , de faire quoi que ce soit pour son service ou celui de ses serviteurs , de leur donner , vendré^^ou prêter la moindre chose sans la permifsion du podestat et des chefs des corporations en exercice semainier.
Ce décret fut publié dans toute la ville, malgré l'opposition du podestat Albert de Lavagne. On ajouta peu après que quiconque visiterait Tarchevéque serait poursuivi comme coupable de trahison. On s'empara de l'archevêché. Jean de Baussan fut relégué dans sa chambre à coucher, à la porte de laquelle on plaça des sentinelles. Quand son médecin, son chirurgien et son barbier seprésentèrent, on les empêcha d'entrer. Enfin Pons Gaillard et Yentairon , ardens républicains , le sommèrent de sortir de la ville. On lui proposa pourtant de rester, à condition que son palais serait gardé par un corps de troupes et qu'il congédierait tous ses domestiques, à l'exception de deux dont on ne hii laissait pas même le choix. Jean Baussan demanda la permission d'envoyer à Marseille demander un asile à ses parens et à ses amis. On lui refusa cette faveur , et il se détermina alors à sortir d'Arles sur-le-champ (i). Craignant d'être arrêté parla populace ameutée , ildemsindsLpour famour
(i) Aniberl , ibiti.
de Dieu un sauf-conduit jusqu'à Fourques, et on ne le lui accorda qu'après avoir exigé de lui des suretés pour le paiement des dettes qu'il pouvait avoir contractées avec divers citoyens. Il partit et choisit pour retraite l'église de St.-Pierre du Camp Public, au voisinage de Beaucaire.
En ce moment Barrai des Baux , podestat de la république d'Avignon , entra dans Arles. Par ses discours y par ses caresses , il captiva les suffrages de la multitude dont il devint l'idole. On procéda à une saisie générale du temporel de l'archevêque, et l'abbaye de Mont-Majour subit la même violence.
Le prélat intéressa en sa faveur le cardinal Pierre, légat du Saint-Siège, qui lui promit de venir à Arles pour y négocier la paix. Jean de Baussan écrivit en même temps aux principaux de son clergé de ne mettre aucun obstacle à la conciliation que de* vait proposer le légat; mais le peuple se méfia de toutes ces démarches. Le podestat Albert de Lavagne, qui passait pour un partisan de l'archevêque , fut forcé de se démettre de sa charge et de sortir de la ville. La multitude, dans son enthousiasme , ne voulut d'autre podestat que Barrai des Baux. Les plus simples convenances repoussaient ce choix , car Barrai était déjà podestat de la république avignonaise. Les lois s'y opposaient aussi , parce que ce seigneur possédait des biens dans le territoire d'Arles. Mais que devient le règne des
lois devant la tyrannie des passions triomphantes? Le caprice des partis vainqueurs n'aime-t-il pas à les renverser comme un joug importun? Au mois de janvier iii5o. Barrai fut nommé magistrat suprême. Aussitôt l'archevêque écrivit à ses agens pour l'exhorter à se démettre d'une dignité qu'il occupait défait et non de droit. Les prêtres députés de Jean de Baussan se rendirent à lllôtdl de Ville. Donnez-moi i^os dépêches y leur dit Barrai , je les ferai lire en plein conseil. A cette lecture l'indignation fut si grande dans l'assemblée que les députés , saisis d'épouvante y sortirent incontinent. La tentative du prélat ne servit qu'à aigrir les esprits , et l'on rejeta même la médiation du cardinal Pierre, qu'on avait d'abord acceptée. Pour résister à tant d'ennemis conjurés, on crut qu'il n'y avait rien de mieux à faire qu'à se reposer sur le patriotisme et la vigilance de Barrai des Baux. Et ce Barrai était un misérable! il trahissait les intérêts d'un peuple qui l'idolâtrait , d'un peuple confiant qui avait sacrifié à son ambition la sainteté des lois.
Baimond VII, comte de Toulouse, dernier mâle de la maison de Saint-Giles, venait de mourir (i), laissant pour héritier son gendre Alphonse , comte de Poitiers , frère de Charles V. Cet événement fut bien Éatal aux républiques provençales, qui
(i) Le 27 septembre 1249.
eurent ainsi un ennemi à la place d'un allié. Le midi des Gaules subissait Tinfluence de la politique française. Barrai des Baux fit un voyage à Paris. Le i^' mars ia5o il traita avec la reine Blanche > régente de France y du sort des deux états dont on lui avait confié le gouvernement. Il s'obligea de travailler de tout son pouvoir à réduire la ville d'Avignon sous la puissance d'Alphonse^ comte de Poitiers et de Toulouse , pendant sa vie seulement. H promit aussi d'engager les citoyens d'Arles à se soumettre au comte de Provence , et à lui céder, sa vie durant , tous les revenus de la communauté, sauf les franchises municipales; que, s'il ne pouvait exécuter cet article, Barrai engagerait du moins les Arlésiens à restituer à la reine Blanche quelques droits de juridiction appartenans à Charles son fils dans la ville, dans le château d'Aureille, dans la Camargue et dans la Crau. Enfin , au cas que Barrai ne pût absolument réaliser aucune de ses espérances , il s'obligea d'abandonner Avignon et Arles, de rompre avec eux toute liaison, et même de leur déclarer la guerre, si la reine le lui ordonnait. Le podestat des deux républiques assigna pour terme de l'exécution du traité un mois après la Pâque prochaine. Il stipula que la reine mère lui accorderait sa bienveillance, et qu'elle écrirait à ses deux fils Alphonse et Charles de lui pardonner tous les griefs passés
et de lui garantir la paisible possession de toutes ses terres (i).
Que fesaient alors ces deux prinœs? Dignes frères de Fun des plus grands rois dont la France s'honore 9 ils déployaient une rare intrépidité aux rives de l'Egypte (a). Mais , hélas ! que leur servit tant de bravoure? elle n'empêcha pas la fortune de venir en aide aux ennemis du nom chrétien, et les Croisés se virent accablés de revers. Saint Louis, sublime dans les chaînes , commanda le respect à ses vainqueurs étonnés. Le comte de Provence et le comte de Toulouse , tombés aussi au pouvoir des Musulmans , partagèrent cette captivité héroïque.
L'éloignement des princes français rassurait les trois républiques provençales. Les Arlésiens surtout n'avaient aucune crainte. Barrai des Baux continuait d'être en possession de leur confiance. Jean de Baussan essaya de les intimider par les dernières armes que lui fournissait son ministère pontifical. Le 1 5 mai (3) il lança du fond de sa retraite près de Beaucaire une sentence d'interdit sur la ville d'Arles et son territoire, ainsi que sur les terres de Barrai des Baux. Il frappa de l'ana-
(i) Hist. de Languedoc, t. m. Preuves. Chartes n? a88. (a) Robert , comte d'Artois et troisième frère da roi de France , se laissa emporter par son courage et trouva la mort k Mansoorgh. (3) Toujours en laSo.
thème ecdésiastique non-seulement les auteurs des excès dont il avait été victime, mais encore Barrai nommément, les électeurs qui l'avaient nommé podestat et tous les chefs du parti républicain y comme aussi tous ceux qui auraient des liaisons d'affaire ou d'amitié avec les Arlésiens , ceux qui travailleraient pour eux, même ceux dont l'industrie est de pourvoir aux premières nécessités de la vie. L'archevêque mit tous les citoyens d'Arles hors de la paix , livra leurs biens au premier occupant et dispensa de la restitution tous les usurpateurs. Il déclara nuls les contrats passés avec eux, et il osa excommunier ceux-là même qui seraient assez honnêtes pour remplir leurs engagemens.
Ces foudres impuissantes n'alarmèrent pas les républicains arlésiens. Mais ce qui leur inspira des craintes plus sérieuses fut l'arrivée au port d' Aigues- Mortes du comte de Provence racheté de sa captivité (i). C'était au mois d'octobre laSo. L'archevêque Jean de Baussan , suivi de quelques-uns de ses chanoines, alla à Nimes pour s'aboucher avec le prince à son passage, et pour aviser ensemble aux moyens de renverser la république d'Arles. Le prélat et le comte se garantirent mutuellement leurs droits. Charles V^ se rendit ensuite dans la
(i) Hist. de Languedoc, t. iii> liv. xxvi, et lesPreoves du même vol.
ville d*Aix sa capitale , et se mit en devoir de pous«ser son entreprise. Vers le mois de novembre, les hostilités commencèrent entre les Ârlésiens et le comte de Provence, tant sur la terre que sur le Rhône. De part et d'autre on fit des prisonniers ; on pilla divers convois de denrées et de marchandises; plusieurs rencontres eurent lieu avec des succès partagés. La ville d'Arles présentait une assiette assez forte. Les marais la couvraient au levant et au midi. Au couchant le Rhône empêchait toute tentative, et le château de Trinquetaille formait un boulevart sur l'autre bord de ce fleuve rapide. Les troupes provençales ne pouvaient trouver un passage que du côté du nord. Aussi ce fut là que Charles dirigea ses attaques. Il établit son quartier général à Tarascon (i).
Ces opérations militaires n'empêchèrent pas le comte de Provence de s'absenter pendant une grande partie de Thiver de i a5 1 . Il alla voir le Pape à Lyon et passa jusqu'en Angleterre pour demander des secours en faveur des Croisés de la Palestine. Il ne vint reprendre son poste à Tarascon qu'au printemps suivant, et son frère, le comte de Toulouse, arriva bientôt à Beaucaire avec des troupes fraîches pour travailler à la réduction d'Avignon. Arles offrait alors un désolant spectacle. La guerre fesait peser tous ses fléaux sur cette
(i) Aoibert , t. m, ch. xiv.
ville infortunée , et pour comble de malheur la lutte éclata encore entre les républicains et les partisans de Charles. Barrai des Baux sortit d'exercice. Son traité avec la reine Blanche, toujours tenu secret, n'avait pu recevoir aucune exécution. On nomma à la place de ce podestat trois gouverneurs ou recteurs annuels. Ce furent Pons Gaillard , Bertrand Rostang et Raimond Ferréol , démocrates ardens qui ne purent sauver du naufrage l'indépendance de leur patrie. Le parti populaire , accablé d'épuisement et de désastres , parla de capituler. Le ag avril , le conseil des cent-vingt et celui de chefs des métiers s'assemblèrent à l'Hôtel de Ville. On députa huit citoyens à Tarascon pour proposer la paix au comte de Provence, et on leur donna pleins pouvoirs touchant les clauses et conditions du traité. Les articles au nombre de vingttrois furent dressés le lendemain même, 3o avril. Arles perdit sa souveraineté et la république s'éteignit.
Par cette convention la ville se soumit à la domination du comte et de ses héritiers à perpétuité. Elle lui céda à titre de donation gratuite ses biens, ses droits et ses domaines utiles , avec promesse de défendre sa pie et ses membres, de le préserver de tout dommage, et de lui révéler tout complot tramé contre lui, dès qu'on en aurait connaissance. On s'obligea à se soumettre à tout ce que le prince ordonnerait pour la paix publique. Il fut dit que Charles P' établirait à Arles un viguieret
deux juges y tous les trois nommés seulement pour une année y et le premier ne pouvant être choisi parmi les habitans; qu'au moment où ce viguier entrerait en charge il nommerait un conseil municipal composé d'un nombre égal de nobles et de bourgeois. Le comte s'engagea à nefaire sortir aucun citoyen de la ville pour le donner en otage , et les Arlésiens se soumirent à une chevauchée annuelle pour Charles dans un rayon de vingt lieues et pendant quarante jours. On convint que les prisonniers faits de part et d'autre seraient rendus; que les armes et les munitions de guerre appartenant à la ville n'en sortiraient point et seraient conservées pour sa défense. Le comte promit de protéger les personnes , les biens et les droits des citoyens d'Arles qu'il déclara francs d'impôt; de jeter sur le passé le voile de l'oubli, et d'ouvrir les portes aux exilés , à moins qu'ils ne fussent coupables de meurtre et de trahison. Il fut également convenu par un des articles de la capitulation qu'on restituerait aux proscrits ce qui leur avait été enlevé, et que dans le cas où la restitution serait impossible , on leur accorderait des réparations modérées, aux dépens de la commune et à dire d'experts. Le viguier présida le conseil de ville, mais en certaines circonstances on nomma des syndics en nombre illimité (i). Dans les af-
(i) On les rendit annuels plus tard, et on les réduisit à quatre, deux nobles et deux bourgeois.
faires importantes on convoqua encore le parlement ; mais on ne tarda pas de s'en passer. Seulement le viguier du comte remplaça cette assemblée par l'adjonction de plusieurs notables dont il renforça le conseil municipal (i).
Le comte de Provence , maître d'Arles , dirigea ses troupes vers Avignon déjà pressé par son frère Alphonse , comte de Toulouse. Cette ville capitula le 7 mai , à des conditions à peu près semblables à celles qu'avaient acceptées les Arlésiens. Voici les clauses particulières que présenta le pacte avignonais. La ville fut possédée par indivis entre . le comte de Provence et le comte de Toulouse qui s'en partagèrent la souveraineté. On stipula que les officiers de Charles ne pourraient empri* sonner aucun citoyen qui offrirait bonne et valable caution I sauf les cas d'hérésie , d'homicide ou de quelque autre crime capital. Si le viguier ou tout autre fonctionnaire fesait sous clause pénale à un citoyen une injonction par laquelle ce citoyen pût se croire opprimé, la peine n'était exigée que devant le juge, après l'instruction de la cause suivant les règles du droit. Le juge seul pouvait soumettre à la question sur de raisonnables indices, et nul n'é^^ait punissable pour un délit non prouvé. Le parlement fut conservé (a).
(i) Anibert, t. m, ch. xr?.
(a) n fut plas tard aboli comme à Arles.
Cette assemblée générale conserva le droit d'infliger certains châtimens ; mais le viguier connut de la plainte en oppression dans un conseil de juges et de jurisconsultes (i).
Charles I^'^ fit ensuite des armemens considérables contre la ville basse de Marseille. Mais cette république, qui s'était préparée sans bruit à une sérieuse résistance , présentait une proie moins facile à l'ambition du comte entreprenant. La chute d'Arles et d'Avignon n'abattit pas son courage. Puissante par la concorde , heureuse par ses sages lois , fière de son origine , de ses souvenirs
et de ses richesses , elle aimait trop son indépendance pour ne pas vendre bien cher la permission de la lui enlever. Tous les citoyens, unis dans un même sentiment de patriotisme, résolurent de repousser la force par la force, Charles qui reprochait à Marseille d'avoir donné un asile à ses ennemis, d'avoir fourni aux Arlésiens des arbalètes et diverses machines de guerre, s'avança à la tête de ses troupes. Les Marseillais ne lâchèrent pas le pied devant lui , et la lutte dura plusieurs mois. Mais enfin, après bien des efforts et des sacrifices, il fallut céder au nombre. Pourtant Marseille ne demanda pas merci, et si elle posa les armes, ce ne fut qu'à dç$ conditions honorables qui ennoblirent sa défaite. Ce traité de paix, accepté au com-
(i) Statuu d* Avignon. — Nouguier, ouy. cité.
mencement de ïuSh par Roolin-Drapier, l'un des syndics, muni d!un pouvoir spécial , Marseille conserva le caractère de république libre sous la haute juridiction et sous la protection honoraire du comte de Provence. On convint seulement de part et d'autre que le prince mettrait à la place du podestat un gouverneur annuel qui prêterait serment devant le conseil général et les cent chefs de métier; que ce gouverneur nommerait un juge pour connaître dès causes civiles en appel. Charles s'obligea à n'imposer aucun tribut aux citoyens de Marseille, et même aux étrangers qui y étaient domiciliés, à conserver les fortifications existantes et à ne construire aucune citadelle (i).
L'année suivante , le comte de Provence reçut l'hommage de Barrai des Baux qui le reconnut pour seigneur de toutes ses terres. Coni, ville libre du Piémont , se mit sous sa protection directe. Imbert , évêque de Sisteron , renonça au privilège que lui et ses devanciers tenaient des empereurs, et déclara les vouloir tenir de la seule générosité du prince. Charles fit ensuite un voyage auprès de Marguerite , comtesse de Flandre, pour la secourir contre ses enfans et obtenir d'elle la cession du Hénault. Mais le roi de France , qui arriva d'Orient en 1^54, força son frère de renoncer à cette prétention injuste.
(i) Voy. notre Hist. de Marseille ,ui, liy. m.
//. la
Saint Ix^uis aborda aux iles d'Hières, visita la ville de ce nom et plusieurs autres communes provençales. Le monarque voulut entendre Hugues de Digne y moine Franciscain et missionnaire d'un grand renom. L'orateur attaqua d'abord les religieux habitués à la cour , leur disant , dans la naïveté de son langage sévère , qu'ils ne pouvaient pas plus vivre hors des couvens que les poissons hors de l'eau. Usant ensuite des privil^es d'une religion consolatrice qui sait arracher les puissans du monde à leur atmosphère de mensonges pour les mettre en face de l'éternelle vérité, sûr d'ailleurs d'être bien compris par le plus sage des rois , Hugues prouva à Louis par le texte des livres sacrés et par des exemples historiques , que la justice est le vrai fondement des états, que l'iniquité des princes ne sert qu'à produire les changemens de domination , qu'ainsi , s'il voulait maintenir le sceptre en sa maison royale , il devait garder l'équité et le droit. Saint Louis quitta la Provence après avoir visité l'ermitage de la Sainte-Baume, fréquenté par les fidèles qu'une piété crédule attirait de toutes parts (i).
Pendant l'absence du comte Charles , les Marseillais , échauffés par des mécontens , enlevèrent
(i) Il parait que, dans les temps anciens, une pénitente nommée Magdelaine pleura ses erreurs dans cette grotte célèbre, t^'iguorance populaire y plaça Magdelaine, tumur de I-azarc.
avec un imprudence inexcusable dans les ports de Toulon et de Bouc , au mépris du dernier traité de paix , quelques navires provençaux chargés de bléy et firent prisonniers les hommes qui s'opposèrent à cet enlèvement. Us étaient principalement encouragés dans ces actes d'hostilité par le comte Boniface^ seigneur de Castellane et de Riez ^ qui se révolta contre Charles ^ quoique son père , sous le règne d'Alphonse P*", eût reconnu la souveraineté des comtes de Provence snr son petit état. Boniface de Castellane , tout ensemble poète et guerrier ^ était aimé de ses sujets. Il avait donné (i) une charte d'émancipation à un certain nombre d'entre eux qui se trouvaient dans une sorte de demi-servitude. Il leur assursjit par cet acte l'inviolabilité de la propriété et du domicile. Il restreignait le cas de l'impôt à l'acquisition d'une nouvelle terre et au rachat du seigneur prisonnier. Le jugement des vols, des adultères et des meurtres devait être confié à l'arbitrage d'un homme juste. Si quelqu'un des vassaux servait en guerre contre lui , il ne pouvait être puni que sur la déclaration de quatre braves gens domiciliés à Castellane.
Charles P', à son retour de Flandre, se prépara à punir la révolte du comte de Castellane et la téméraire agression des Marseillais. Boniface osa marcher enseignes déployées contre un ad-
(i) EniaSo.
versaire plus fort que lui. Vaincu dans cette lutte inégale , il se réfugia dans sa ville de Castellane défendue par un château fort. Charles vint l'assiéger. Boniface trouva le moyen de s*enfuir , et il perdit ses fiefs, qui furent réunis pour toujours au domaine des comtes de Provence (i).
Délivré de cet ennemi plein d'audace , Chartes se présenta devant Marseille. Là il semblait que de rudes coups allaient être donnés et reçus mutuellement. Mais dans le monde politique il est toujours de ces événemens qui déconcertent la prévoyance. Après quelques jours de siège tout le monde dans la ville fut d'avis de se donner à Charles. Pierre Vétuli , Anselme , Brito et quelques autres citoyens déclarèrent en vain qu'il fallait se défendre. Leur voix patriotique ne trouva point d'écho et l'on ne £ut que plus pressé de se rendre. A tout considérer , le calcul n'était pas mauvais. On espérait obtenir au commencement de la guerre, des conditions avantageuses que l'on ne pouvait se promettre après une plus longue résistance , car Charles alors n'aurait pris conseil que de sa colère , et malheur aux vaincus sur lesquels il fesait tomber le poids de son orgueil. En
(i) Honoré Bouche a avancé , on ne sait sur quel fondement,
u]ue.le seignair de Castellane fut décapité. Guillaume de Naugis,
historien presque contemporain , assure au contraire que le comt«
de Provence se borna à le chasser de ses états et ^ confisquer ses
biens. Cette dernière assertion est la seule aujourd'hui reçue.
1257 y les accoi^s de la capitulation ^ appelés Chapitre de Paix , furent passés à Aix entre Charles P' , comte de Provence et de Forcalquier , et Roolin-Drapier, l'un des syndics de la république marseillaise. Par ce second traité on convint que la ville basse et ses dépendances seraient perpétuellement unies au domaine du comte et de ses suc* cesseurs; que tous les revenus de la commune appartiendraient au prince^ à la charge par lui de pourvoir aux dépenses d'administration et à l'armement des galères. L'enseigne du comte eut sur les vaisseaux de Marseille une place plus honorable que celle du drapeau marseillais. Charles exclut du conseil général tous les chefs de métiers , et il donna pour président à cette assemblée un viguier - gouverneur qui devait être étranger à la ville y ainsi que son lieutenant j les clavaires et les juges. I^ nombre des membres du conseil resta fixé à quatre-vingt-trois ; mais on changea le système d'élection. Le viguier seul eut le droit de nommer six conseillers qui concouraient avec hiî à élire les soixante et dix-sept autres membres. Ce conseil eut la faculté de faire , du consentement du viguier , des traités de commerce avec les villes maritimes , d'établir des consuls et d'envoyer des agens partout où besoin serait. Les remparts ne furent point démolis. Le peuple put encore s'assembler en parlement au cimetière des Accoules. Il fut expressément stipulé que les habitans au-^
raient la libre jouissance de leurs propriétés ; qu'aucune taxe ne serait établie sans le consentement du conseil. Charles s'obligea à défendre les Marseillais contre tous ceux: qui leur causeraient du dommage. Il accorda une amnistie , et n'en excepta que Yétuli , Brito et Anselme qui furent bannis de la ville à perpétuité, comme des perturbateurs du repos public. Ces Chapitres de Paix ravirent à Marseille sa constitution républicaine , mais elle conserva des privilèges assez étendus , elle eut encore une existence politique, et fut incontestablement la plus libre de toutes les cités provençales.
Charles I**" trouvant à sa convenance la souveraineté de la ville haute de Marseille , proposa à l'évêque Benoît d'Alignano , maître de cette seigneurie , de l'échanger contre seize châteaux (i). L'évêque accepta la proposition , de l'avis de son Chapitre , et l'acte d'échange fut passé à St.-Remy le 3o octobre ia57, ^^ présence de l'archevêque d'Aix, de l'évêque de Fréjus, de celui de Nice, et de plusieurs seigneurs. Les deux parties exécutèrent fidèlement le traité; mais quelques chanoines marseillais, mécontens de cette cession , la dénoncèrent au pape Alexandre VI comme lésant les droits de leur église. Ces plaintes injustes firent
(i) C'étaient ceux de Ncoules , Signe , Roquebrussane , Mérindol, Malemort , Valbonnète , Saint-Canoat , d'Auroos , da Baïuset, etc.
éprouver à Benoit d'Alîgnano bien des tracasseries ; mais il fut enfin reconnu que le contrat d'échange avait été avantageux pour l'évéché de Marseille, et la cour de Rome ne s'en mêla plus(i). La ville haute, gouvernée par les officiers de Charles et privée de franchises municipales^ continua d'avoir son administration séparée de celle de la ville basse.
Chaque jour voyait s'étendre Finfluence du comte et s'afËiiblir la résistance des seigneurs et des communes. Tout fléchissait sous le pouvoir de Charles; tout cédait à son caractère impérieux, à sa politique envahissante. Il achevait avec un rare bonheur l'ouvrage que son prédécesseur Raymond-Bérenger IV n'avait fait qu'ébaucher. Il acquit de la ville d'Apt la juridiction consulaire ; il recouvra les îles et le château d'Hières sur une branche de l'ancienne maison vicomtale de Marseille qui dominait dans le diocèse de Toulon. Adhémar, comte de Grignan, lui fit hommage de ses terres. Le dauphin de Viennois et l'abbé de rUe-Barbe près de Lyon en firent autant, le premier, pour les fiefs qu'il possédait dans le Gapençois et dans l'Embrunois ; le second , pour ses domaines du comté de Sault. Guillaume , comte de Vintimille , ruiné par de folles prodigalités , lui céda l'héritage de ses pères. Attirées par sa
(i) Hist des Évéquet de Marseille , t. ii , Ut. tiii.
renommée y Mondovi y Chérasco et plusieurs autres villes libres du Piémont se rangèrent sous ses lois. Eniin , Raimond des Baux , prince d'Orange ^ dont les prédécesseurs s'étaient parés du titre de Rois d'Arles par la libéralité de l'empereur Frédéric II , céda ce vain titre au comte de Provence, et il y eut entre eux une transaction au sujet de quelques droits réclamés par Charles sur la principauté ^ et particulièrement sur la moitié que possédait l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem (i), propriétaire de vastes et nombreux domaines dans plusieurs districts provençaux.
Tant de puissance et de prospérité devaient , ce semble y rafFermir les Marseillais dans une obéissance craintive. Pourtant ils regrettèrent d'avoir si promptement souscrit aux Chapitres de Paix^ et se remuèrent pour rétablir le gouvernement républicain y chère idole de leurs pensées. Charles d'Anjou qu'aucune cité de Provence ne pouvait plus braver impunément, se disposait à leur don* ner une leçon sévère, lorsque le roi d'Aragon, au père duquel ils avaient rendu des services , implora pour eux la clémence du comte. Par un troisième traité à la date de i a6a , les Marseillais obtinrent leur pardon, et les Chapitres de Paix furent confirmés moyennant une contribution de trois mille livres tournois et la remise de toutes lo« armes. Le
(i) Bonaventure y Hist. d'Orange, 4* Dissertation , art. 3.
conseil municipal de Marseille s'obligea, en outre , à détruire les fortifications qui se trouvaient dans quelques parties du territoire. De plus, le seigneurcomte exigea que les Juifs établis dans la ville fussent soumis , selon son bon plaisir , à toutes charges et corvées.
Charles P' était sans contredit le prince le plus riche et le plus puissant^ après les rois de l'Europe. Tous les événemens semblaient naître pour sa grandeur ; et la fortune , ouvrant à son ambition une vaste carrière , le conduisit vers un trône nouveau. C'était celui des Deux - Siciles. Pour l'intelligence de ce qui va suivre ^ il faut remonter un peu haut dans les temps anciens.
Au onzième siècle ^ desimpies chevaliers normands avaient fondé dans le royaume de Naples ou des Deux-Siciles quelques petits états de diverses provinces enlevées soit aux empereurs grecs , soit à des princes lombards ^ et ces braves chevaliers avaient bien voulu tenir leur pouvoir des papes , tandis qu'ils ne le devaient qu'à leur épée. Au commencement du douzième siècle ^ les établissemens des princes normands se réunirent sur la tête de Roger , l'un d'entre eux. Les cinq enfens deRoger étant morts sans postérité , tous les droits furent transportés à sa sœur Constance, et la couronne des Deux-Siciles tomba dans la maison de Souabe par le mariage de cette princesse avec l'empereur Henri VI. Cet empereur laissa un fils
nommé Frédéric II; et le pape Innocent III ^ usant du droit de suzeraineté , donna au jeune prince l'investiture du royaume de Naples. Othon IV , nouvel empereur, voulut s'emparer de l'héritage de Frédéric. Mais le Pape réprima ses entreprises en l'excommuniant 9 en déliant les peuples de la foi qu'ils lui avaient jurée , en le dénonçant aux électeurs comme un félon indigne de régner. Othon fut déposé d'un consentement unanime , et Frédéric II y âgé seulement de quinze ans , monta sur le trône impérial. Un concile convoqué à St.-Jeande-Latran reconnut son élection bonne et valide. Ainsi les premières années de ce prince furent marquées par les bienÊsiits du Saint-Siège.
Mais ces faveurs ne devaient pas durer. Les successeurs d'Innocent EL élevèrent des prétentions sur le royaume de Naples. Frédéric II résista. Aussitôt l'Église irritée lança contre lui toutes ses foudres , souleva les princes ses enÊins , fit effort pour le déposer dans un concile. Il ne lui servit de rien de dépenser tant de colère. L'empereur, pendant un long règne , travailla de toutes ses forces à unir ensemble les grands corps de la Germanie , de l'Italie propre et des Deux-Siciles.
Frédéric II , mort en isSo^sousle poids des anathèmes de la Cour romaine, laissa pour successeur Conrad IV son fils. Celui-ci ne vécu* que quatre ans. Son fils, le jeune Conradin , fut écarté de la scène politique , et l'Italie ne reconnut aucun
empereur (i). En cette conjoncture ^ Manfred, bâtard de Frédéric II, qui lui avait laissé pour dix ans le gouvernement des Deux-Siciles , s'y fit couronner roi au préjudice de son neveu Conradin (2), et leva une armée formidable dans laquelle beaucoup de Sarrasins entrèrent. Le Pape voulut mettre à exécution contre lui la bulle qui avait déclaré Frédéric II et ses descendans déchus de toute dignité; mais Manfred Tapaisa en lui prêtant hommage. Ensuite le roi des Deux-Siciles , appuyé tant sur les Gibelins (3) d'Italie que sur la noblesse et le peuple de Rome, traita le Saint-Siège sans ménagement. Urbain lY publia une Croisade contre ce prince , avec les indulgences qu'on accordait aux libérateurs de la Terre-Sainte; il le cita en même temps à comparaître devant lui pour se justifier de tous les crimes dont il était accusé, de ses liaisons avec les Sarrasins , de sa persévérance à faire célébrer les saints mystères dans des lieux firappés de la sentence pontificale. Urbain alla plus loin ; il reprit le projet déjà formé par
(i) Cet interrègne dora soixante ans.
(a) Il est possible que dans les circonstances difficiles où les Deax-Siciles se trouvaient , Manfred , mû par l'intérêt de la maison de Souabe , n*ait prit la oooronne que pour la rendre à Conradin, lorsqo« celui-ci plus ayancé en âge e&t pu en supporter le poids.
(3) Les Gibelins ét«Unt les ennemis du pouvoir pontifical et les partisans de la puissance impériale. Les Guelfes étaient au contraire les amis des papes et les adversaires des empereurs.
Innocent IV, l'un de ses prédécesseurs j de transférer la couronne de Naples au comte de Provoice. Mais Alexandre lY, successeur dlnnocent, avait accordé cette couronne à Edmond , second fils d'Henri III , roi d'Angleterre. Urbain y envoya Bartoloméo Pignatelli^ archevêque de Cosenoe, ennemi irréconciliable de Manfired. Ce prélat trouva Henri engagé dans une guerre civile avec ses barons relativement à la grande charte , et il obtint de lui et de son fils une renonciation formelle à tous les droits qu'Alexandre IV avait pu leur transmettre sur le royaume de Naples. L'archevêque de Cosence y muni de cette renonciation, se rendit auprès de Saint Louis. Il fit valoir les droits de l'Église comme supérieurs à ceux de Manfred et de Conradin , et le roi de France , surmontant les scrupules de sa conscience , permit qu'on entamât des négociations avec son frère. Le Pape attachait à la concession du royaume offert les conditions les plus onéreuses. Aussi Charles les refiisa, car il devait conquérir ce royaume à*ses fixais ; il prenait sur lui-même tous les périls de la guerre , toutes les difficultés de l'entreprise , et l'Église s'en réservait tous les fruits. Urbain IV se relâcha enfin de ses prétentions inadmissibles. Par le ministère de l'archevêque de Cosence , il promit (i) au comte de Provence l'investiture des
(i) En l'année ia63.
Deux-Siciles , telles que les avaient possédées les rois normands et souabes , à la réserve seulement de la ville de Bénévent, de son territoire , et d*un tribut annuel de dix mille onces d'or. Le Pape envoya en France le cardinal de Sainte-Cécile pour hâter l'exécution de ce traité, et lui remit pour Saint Louis les lettres les plus pressantes dans lesquelles il accusait Manfred de redoubler ses vexations envers ITÉglise, et peignait des couleurs les plus vives les dangers auxquels ce prince excommunié exposait la religion si la France n'embrassait pas la défense du Saint-Siège (i). Charles d'Anjou ne balança plus à souscrire aux accords proposés , du consentement du roi son frère. Déjà les Guelfes de Rome lui avaient déféré la dignité de Sénateur, créée pour balancer l'autorité papale, tandis que la faction gibeline confiait à Manfred la même magistrature.
A l'annonce de la prochaine arrivée du comte de Provence, les Gibelins d'Italie perdirent leur assurance avec une partie de leurs forces. Philippe délia Torre , seigneur de Milan , fut le premier à se détacher d'eux. Il contracta alliance avec Charles , et reçut de sa main un podestat provençal , Barrai des Baux , qui gouverna Milan pendant une année (2). Le parti guelfe ne négligeait
(i) Raynald, Annal. Ecoles. 1864, § i3.
(a) Simonde de Sismondi , Hist. des Rép. Ital. , t. m , cb. xxi.
aucun de ses moyens pour affaiblir la faction ennemie y et Manfred , de son côté , fesait des préparatifs de guerre contre le compétiteur que FÉglise lui suscitait. Le pape Urbain lY mourut sur ces entrefaites. Le cardinal de Narbonne , son successeur sous le nom de Gément lY , ne changea rien à la politique de la Cour romaine.
Charles leva des troupes dans ses comtés d'Anjou et de Provence. Sa femme Béatrix, brûlant du désir de porter comme ses sœurs le titre de Reine, mit en gage tous ses joyaux pour lui procurer de l'argent. Saint Louis l'aida puissamment dans cette entreprise. On forma une armée de cinq mille hommes de cavalerie, de quinze mille £uitassins et de dix mille arbalétriers. Charles la mit sous le commandement de son gendre Robert de Béthunes , auquel Saint Louis donna pour conseiller Giles Lebrun , connétable de France. Boniface de Castellane , le même qui avait été dépossédé de sa seigneurie par le comte de Provence , se réconcilia avec ce prince et suivit ses enseignes. Cette armée devait descendre en Italie avec la comtesse Béatrix. Charles , qui avait fait préparer à Marseille une flotte de trente galères, prit à sa suite mille hommes d'armes^ s'embarqua le i5 mai ia65, et dirigea sa route vers les bouches du Tibre. Le a4 du même mois il fit, à la tête de sa petite troupe , son entrée solennelle dans la ville de Rome , au bruit des acclamations populaires (i ).
(i) Gioyanni Villani , liv. vii , ch. it.
Peu de jours après y quatre cardinaux placèrent sur sa tête, au nom du Souverain-Pontife, la couronne des Deux-Siciles dans la basilique de Saint- Jean-de-Latran, et reçurent sou hommage pour tous les pays qu'il allait conquérir (i). On lut au peuple les conditions de cette investiture, qui stipulait l'hérédité pour les descendans de Charles dans les deux sexes, et, à leur défaut, le retour du trône à TÉglise ; l'incompatibilité de la couronne de Naples avec celle de l'Empire, ou avec le gouvernement de la Lombardie ou de la Toscane ; le don annuel d'un palefroi blanc et de huit mille onces d'or (480,000 francs); l'entretien de trois cents cavaliers pendant trois mois pour le service de la Cour romaine ; la cession de Bénévent et de son territoire au Pape ; la conservation de tous les privilèges ecclésiastiques pour le clergé des Deux-Siciles. Par avance on prononça la déchéance contre celui des rois de Naples qui violerait ces conditions (ql).
Cependant l'armée du comte de Provence rassemblée en Bourgogne passa dans la Savoie, traversa les Alpes par le mont Cenis et descendit en Piémont à la fin de l'été (3). Le marquis de Montferrat lui ouvrit cette contrée. L'armée prit ensuite
(i) Raynald , Annal. Ecoles., is65, § i3.
(a) Oiaanone , Storia Gvile del Regno di Napoli, liv. xix, ch. ii.
(3) GioTanni Villani, IW. Tir, ch. it.
le chemin de Rome et arriva devant cette capitale dans les derniers jours de Fan. Charles ^ qui manquait d'argent pour payer ses soldats j et qui craignait qu'ils ne se décourageassent dans une trop longue inaction , eut hâte d'ofFriràleur impatiente ardeur l'appât des conquêtes ^ et se mit aussitôt en marche par Férentino pour entrer dans son nouveau royaume.
Manfred savait flaire le métier de roi. G>mme il y allait de son trône , il déployait pour sa défense toutes les ressources d'un esprit plein d'activité, d'intelligence et d'énergie. Toutefois il ne bornait pas ses soins à des préparatifs de guerre. Convaincu que les princes sont toujours moins puissans par la force de leurs armes que par l'amour de leurs sujets , il ne négligeait rien pour se concilier l'affection des Napolitains et pour exciter en sa faveur toutes les sympathies populaires.
Quant à Charles , il prodiguait aussi des encouragemens à ses troupes. Comme un garant de ses futurs triomphes , il rappelait le souvenir de ses victoires passées sur les Infidèles d'Egypte; et, pour récompense de leurs travaux et de leurs fatigues , il leur montrait de belles provinces où les richesses et la gloire se préparaient à leur offrir des plaisirs enivrans, des palmes immortelles. Ainsi fesant, il poursuivait sa route. Il arriva au pont de Cépérano , dont il se rendit maître. Ensuite il s'empara de la forteresse de Rocoa d'Arce, que l'on
croyait imprenable. L'importante place de Saint- Germain tomba aussi en son pouvoir, et la garnison fut mise en pièces (i). Tous les châteaux delà
contrée ouvrirent leurs portes aux vainqueurs. Pendant ce temps Manfred se retira à Capoue , où il attendit des renforts de troupes. Mais Charles , qui, après quatre jours de repos, avait repris sa marche en fesant un grand circuit par la Terre de Labour, parut à Timproviste sous les murs de la ville. Manfred déconcerté abandonna son camp de Capoue et se replia sur Benevent. L'armée francoprovençale le suivit en toute hâte , et s'arrêta dans une grande plaine , à deux milles de cette place en avant de laquelle Manfred avait rangé ses troupes en bataille. Ce prince , soit qu'il cessât d'avoir foi en sa fortune , soit qu'il découvrit parmi les siens des signes de trahison , envoya des ambassadeurs au comte de Provence pour lui faire des propositions d'accommodement. Charles répondit à ces députés ; « Dites au Sultan de Lucère que je a ne veux que le combat, et que cejourd'hui je ce mettrai lui en enfer, ou il me mettra en para- « dis (2). » Le comte appelait Manfred Sultan de Lucère parce qu'il protégeait les Sarrasins , à qui ses ancêtres avaient donné la ville de Lucère dans la Capitanate, sous la réserve de la souveraineté impériale.
(i) Sabas Malaspina , Uistoria Sicula , lib. m. (a) GioTanni Yillani , liv. vii, ch. v.
Des deux côtés on ne pensa plus qu'à combattre. Charles, se retournant vers ses chevaliers, leur dit : « Venu est le jour que nous avons tant (c désiré. 2> Puis il fit ses dispositions. Il divisa son armée en trois corps. Le maréchal de Mirepoix commandait l'aile droite, composée des Provençaux et des auxiliaires romains. Les connétables de Flandre et de France étaient à la tête de Taile gauche , formée des Picards et des Bourguignons. Le comte de Provence se chargea lui-même du centre, où se trouvaient, avec Guy de Montfort, les Angevins , les Manceaux et d'autres Français. On fit un corps de réserve de quatre cents émigrés florentins sous la conduite de Guido-Guerra. Manfred rangea aussi son armée , opposant à l'aile droite de l'ennemi le comte d'Âgnagne avec les Toscans, les Lombards et les Allemands; à l'aile gauche, les Sarrasins et les Apuliens, qu'il commandait en personne ; au centre , un corps tout composé d'Allemands et conduit par le comte Galvano.
La bataille s'engagea le a6 février ia66, vers midi. Au moment où les soldats de Charles s'ébranlaient, le légat du Pape les bénit solennellement, et leur donna l'absolution plénière de leurs péchés en récompense de ce qu'ils allaient combattre pour le service de la Sainte Église. L'aile droite de l'armée franco-provençale se battit la première. Elle commençait à plier, lorsqu'à l'aide d'autres
troupes qui survinrent elle rengagea l'action avec plus de vivacité contre le corps qui lui était opposé, auprès duquel accoururent aussi de nouvelles troupes. Tout se portait sur ce point. Déjà les Allemands étaient victorieux , lorsque Charles accourut avec ses bataillons du centre. U enfonça le corps allemand y et dans ce moment critique plusieurs barons napolitains abandonnèrent lâchement Manfred. Ce prince y n'apercevant autour de lui qu'un petit nombre de chevaliers fidèles , ne continua pas moins de faire preuve du plus grand courage. Comme un aigle d'argent qu'il avait à son casque vint à tomber sur l'arçon de son cheval , il prit cet accident pour un présage funeste , et on l'entendit qui disait : « Hoc est signum Dei. » Bientôt tout fut perdu sans ressource. L'infortuné Manfred , n'aspirant plus qu'à mourir de la mort des braves , baissa sa visière , se jeta dans la mêlée et tomba percé de coups (i).
L'armée victorieuse pilla le camp des vaincus et les poursuivit dans la ville même de Benevent. C'est là que furent pris les principaux barons ennemis , entre autres le comte Giardano Lancia et Pierre des Uberti, que Charles envoya en Provence, où il leur infligea un supplice cruel. On lui livra aussi la femme et le fils de Manfred , et il eut la cruauté de les faire périr en prison. La ville de
(i) GîoT. Villani » ch. ix.'
Benevent, saccagée pendant huit jours, fut en proie aux fureurs d'une soldatesque effrénée. Elle devint le théâtre d'une horrihle boucherie , bien qu'elle n'eût opposé aucune résistance au vainqueur.
Trois jours après la bataille , le cadavre de Manfred fut reconnu parmi les morts par un valet de son armée. On le porta aussitôt sur un âne devant Charles d'Anjou, qui appela les barons prisonniers pour en constater l'identité. Tous reconnurent le corps de leur roi. Giordano Lancia fut celui qui manifesta sa douleur avec le plus d'expansion. Frappant son visage de ses deux mains, il ne put retenir ses larmes , et prononça ces mots d'une voix déchirante : « O mon maître, mon a maître , que sommes-nous devenus ! p Les chevaliers français, témoins de cette scène, supplièrent Charles de rendre à Manfred les honneurs de la se* pulture chrétienne. « Si ferais-je volontiers , réponà dit-il , s'il ne fusse excommunié » ; et il ordonna de l'enterrer au pied du pont de Benevent, dans une fosse creusée à la hâte. Les soldats émus de pitié vinrent chacun porter une pierre, pour rendre hommage à la valeur malheureuse. Mais l'archevêque de Cosence trouva qu'il y avait scandale d'honorer ainsi les restes d'un prince proscrit par l'Eglise; et, en vertu d'un ordre du Pape, il arracha à leur repos les ossemens de Manfred et les fit
jeter sur les frontières du royaume de Naples et des États-Romains ( i ).
La victoire du comte de Provence lui soumit entièrement le royaume des Deux-Siciles , presque toujours gagné ou perdu par une seule bataille. Toutes les villes le reçurent comme un roi désiré; les seigneurs vinrent en foule au-devant de lui pour prêter serment d'obéissance ; et le peuple , avide de changement y accourut sur les pas de son nouveau maître. Charles fit une entrée triomphale dans Ilaples avec sa femme Béatrix , et les fêtes qu'on leur donna étalèrent une magnificence jusqu'alors inconnue. Le prince convoqua un parlement de barons napolitains et siciliens. Il s'occupa du soin de rétablir l'ordre dans son royaume et d'en distribuer les emplois à ses chevaliers. Possesseur des trésors de Manfred et d'un butin immense , il se disposa, selon quelques écrivains (a)» à en faire le partage à son armée , d'après l'usage des anciens Francs, et demanda qu'on lui apportât des balances . Sur cela Bertrand des Baux , frère du prince d'Orange , sépara du pied tout cet or en trois portions . L'une , dit-il , doit être pour vous , l'autre pour la reine , la troisième pour vos barons et vos chevaliers . Charles suivit cet avis et donna à Bertrand des Baux le comté héréditaire d'Avelin .
(i) Dante y Purgatorio, Canto m. — Simonde de Slsmondi, ouv.
cité y t. III y Ch. XXI.
(a) Honoré Bouche, t. ii. Ut. ix. — Gaofndi» 1. 1 , liv. y.
Béatrix eut à peine le temps de jouir d'une couronne qu'elle avait tant desir.ee. Elle mourut à Nocère dans la Terre de Labour. Son corps fut porté à Aix et enseveli dans l'église de St.-Jeande-Jérusalem , auprès des cendres de Raymond- Bérenger IV son père, ainsi qu'elle l'avait ordonné.
Toute lltalie se ressentit de la révolution qui changea la face de Naples. Partout les Guelfes triomphèrent des Gibelins. Florence réforma son gouvernement et se mit sous la protection de Charles. Ce prince se fit donner la seigneurie de la ville pendant dix ans ; mais les citoyens conservèrent leur administration républicaine. Le roicomte n'eut que le droit de nommer un viguier pour les affaires de la guerre et de la justice. Il obtint du Pape le titre de Vicaire Impérial en Toscane, et le i®^ août 1267 il fit son entrée solennelle à Florence, pour prendre possession de cette dignité. L'année suivante il passa sur le territoire de Pise , et s'empara de plusieurs châteaux.
Charles dont l'esprit sec et dur n'avait rien de commun avec la grande ame de son frère , le roi de France, ne pouvait s'accommoder d'un gouvernement équitable et d'une politique modérée. Croyant que la victoire suffit toujours pour légitimer la violence , il ne se fit pas faute de traiter ses nouveaux sujets d'Italie comme des vaincus méprisables dont il fallait courber le front sous le poids de fers accablans. Il donna à des seigneurs
français ou provençaux les fiefs confisqués sur les nobles du pays ; il rechercha avec la dernière rigueur les droits réels ou prétendus du domaine, augmenta les charges publiques, n'eut que de la moquerie pour les usages nationaux y lança sur le peuple épuisé un essaim dévorant de fonctionnaires avides et d'exacteurs impitoyables.
Ce système porta ses fruits. Aux murmures d'un mécontentement d'abord silencieux succédèrent des plaintes d'une menaçante énergie. Charles, l'aveugle Charles , amassait contre lui des trésors de colère , et la haine publique allait se grossissant tous les jours. De tous les ennemis du roi-comte, le plus dangereux fut Henri , frère d'Âlfonse X 9 roi de Castille , et cet Henri eut tous les moyens de lui nuire , car les Romains lui avaient déféré l'importante charge de sénateur. Des conjurés puissans se groupèrent autour de lui . Un grand nombre d'anciens Guelfes montraient de l'indifférence, et quelques-uns du repentir . Au contraire, les Gibelins s'animèrent les uns les autres. Enfin on ne garda plus de mesure , on déchira tous les voiles , et de violens cris se firent entendre : Surgisse le libérateur de l'Italie opprimée ! Que sous ses armes vengeresses s'écroule l'édificedu despotisme et de l'usurpation ! Tous les regards se fixèrent sur un prince à peine entré dans sa seizième année. C'était Conradin , fils de Conrad, petit-fils de Frédéric II et neveu de Manfred. Unique hé-
ritier de cette puissante maison de Souabe y il avait été élevé par sa mère Élizabeth dans la cour de son aïeul le duc de Bavière, et il s'annonçait déjà comme digne de porter la couronne de ses ancêtres. Les députés des Gibelins , qui s'étaient rendus auprès de lui, ne cessaient de le solliciter. Us pressaient également sa mère. Les envoyés de Pise et de Sienne leur promettaient l'appui de la moitié de la Toscane. Ilfirentplus. Us leur portèrent cent mille florins pour les premiers frais de l'entreprise. Des ambassadeurs lombards les prièrent aussi de compter sur leur assistance. Martino délia Scala, commandant de Vérone , leur garantit l'appui de cette ville et de tous les Gibelins de la Marche Trévisane. Le marquis Pelavicino leur offrit aussi ses services. Ce seigneur avait été dépouillé par les Guelfes de son autorité sur Crémone, Parme et Plaisance ; mais il commandait encore à Pavie et dans quelques fiefs héréditaires. On mettait tout en œuvre pour exciter le courage de Conradin , pour tenter son ambition naissante. Et lui, jeune homme au cœur bouillant et fier , crut que le temps était venu de venger sa famille et de reprendre avec son patrimoine le rang que sa naissance lui avait donné dans le monde. Il ne craignit pas d'attaquer un vieux guerrier , un monarque plein d'expérience , protégé par la puissance des opinions catholiques et régnant par la grâce du Saint-Siège , dont les décrets fesaient trembler
encore peuples et rois. La princesse Elizabeth, qui avait d'abord résisté aux offres les plus séduisantes parce qu'elle craignait pour son fils l'inconstance des Italiens , les périls de la guerre et les vicissitudes de la fortune , laissa enfin partir ce fils chéri qui fesait son orgueil et son espoir.
Tout alla pour le mieux dans les commencemens. L'avenir souriait au jeune prince qui prit le titre de Roi des Deux-Siciles. La première noblesse d'Allemagne se rangea sous ses drapeaux. Frédéric , duc d'Autriche , qui y comme lui , était dépouillé de ses états occupés par Ottocar II , roi de Bohème y voulut l'accompagner et courir les mêmes périls. Le duc de Bavière , son oncle, et le comte de Tyrol , second mari de sa mère , armèrent tous leurs vassaux. Conradin arriva à Vérone à la fin de l'année 1267 d^6<^ <lix mille hommes de cavalerie ( j). Pendant qu'il y renouait des négociations avec les plus influens seigneurs gibelins , le comte de Tyrol et le duc de Bavière reconduisirent leur troupes en Allemagne . Conradin se rendit à Pavie avec trois mille cinq cents hommes d'armes (2) , traversa la Lombardie sans rencon-
(i)Giov. Villaniy liy. tii, clu xxiii. — Ghronicon Veronense , p. 689. — Giannone , Stoiia CipUe, Ut. xix.
(a) On désignait sous le nom d*homme d'armes un cayalierarmé de pied en cap. Les historiens du moyen-ftge ne parlent presque ja- 1 mais des troupes d'infanterie considérées à cette époque comme des , bandes sans importance.
trer la moindre résistance, et entra dans la Toscane. Charles , pour lui fermer ce passage, s'avança sur les confins des territoires de Lucques et de Pise.En même temps la révolte éclata au sein de son royaume. Toutes les villes de Sicile , à l'exception de Palerme, Messine et Syracuse, déchirèrent Tétendard provençal pour arborer les couleurs de la maison de Souabe. Les Sarrasins de Lucère , qui pleuraient au nom de Conradin, prirent les armes pour soutenir sa cause. La ville d'Averse dans la Terre de Labour, plusieurs communes de la Calabre et les Abruzzes, à la réserve d'Aquila, levèrent aussi le drapeau de l'insurrection. Charles partit aussitôt pour combattre tant d'ennemis. Il assiégea Lucère, tandis que Conradin, puissamment secouru par les Toscans , s'avançait vers Rome où l'attendait le sénateur Henri de Castille. Le jour de Pâques ia68 , le Pape lança à Viterbe une bulle d'excommunication contre le prince de Souabe et tous ses partisans (i). Cet acte ne servit qu'à presser la marche de Conradin qui entra dans Rome comme un triomphateur, et fut reçu au Capitole avec tout l'appareil des pompes impériales. Quelques jours après, impatient de savoir ce que le Ciel lui destinait, il partit de Rome avec Henri de Castille, à la tête de cinq mille hommes d'armes , prit la route des Abruzzes, passa sous Tivoli, trar
(i) Raynaldu» , Annal. Eccles.
versa le Val de Celle , parvint enfin dans la plaine de Tagliacozzo.
Charles leva le siège de Lucère et vint à grandes journées au-devant de l'armée Gibeline. Ce prince, qui n'avait que trois mille hommes, ne savait comment disposer son ordre de bataille. Il suivit les conseib d'Âlard de Saint-Valéry, vieux capitaine français, qui revenait de la Terre-Sainte. Valéry se cacha dans un vallon avec le roi-comte et huit cents cavaliers d'élite, hors de la vue des ennemis, pour se porter partout où sa présence serait nécessaire. L'armée de Charles fut rompue et mise en déroute. Henri de Cosence, qui commandait un corps de Provençaux et d'Italiens auxiliaires, tomba mort sur le terrain , et comme il ressemblait beaucoup au comte deProvence , les Gibelins vainqueurs le prirent pour le prince lui-même. Bientôt ils se débandèrent pour courir au pillage. Alard de Saint- Valéry dit alors : « Sonnons la charge, car ce le moment en est venu d. Charles, sortant aussitôt de son embuscade avec ses huit cents hommes , fondit sur les ennemis dispersés et les tailla en pièces. Conradin , le duc d'Autriche , les comtes Gualférano, Gérard et Galvano Donoratico dePise s'enfuirent ensemble. Henri de Castille , après avoir fait des prodiges de valeur, fut aussi obligé de battre en retraite (i). L'abbé de Mont-Cassin, à qui
(i) La bataille de Tagliacozzo fut livrée le aS août ia68.
il demanda Thospitalité, le livra à Charles^ à condition cependant qu'on lui laisserait la vie. Le comte de Provence en fit solennellement la promesse^ et renferma le prisonnier dans une forteresse de la Fouille. Conradin, Frédéric d'Autriche et leurs amis errèrent sur les montagnes, déguisés en paysans. Ils purent enfin gagner la côte à la Tour d'Astura , et donnèrent à un pécheur une bague de grand prix pour les passer en Sicile. Ce bijou les fit reconnaître. Le seigneur d'Astura , Jean Frangipani y guelfe déterminé , ordonna qu'ils fussent arrêtés et les livra à Charles (i).
L'insurrection mise à terre par cette défaite , ne put se relever, et Charles produisit au grand jour toute la cruauté qui remplissait son ame. Vingtquatre barons de Calabre , saisis dans le château de Gallipoli , furent envoyés au supplice. On confisqua les biens d'un grand nombre de Napolitains condamnés sans être seulement entendus. A Rome, le comte de Provence fit couper les jambes à ceux qui s'étaient déclarés contre lui; il les fit ensuite enfermer dans une maison de bois à laquelle on mit le feu (2). La ville de Lucère, où les Sarrasins s'étaient retranchés^ n'ouvrit ses portes aux trou- Ci) GioY. VlUani, liv. xn, ch. xxni. — Sabas Malaspliui , But, Sicula, liy. ly , clu ix et x. — Guillaume de Nangis, Gesta Satècti Ludovici; apudDuchesne , Hist. Franc, Scripi, t. v. — Simonde de Sismondi, ouv. cité, t. m , ch. xxi.
(a) Sabas Malatpina, liv. nr , ch. xiii.
pes victorieuses qu*après avoir éprouvé toutes les horreurs de la famine. Dans l'île de Sicile les partisans du pape et du roi-comte répandirent des torrens de sang. Ce fut de cette manière que tout rentra sous le pouvoir des Provençaux.
Mais l'implacable Charles n'était pas satisfait encore. Conradin dans les fers l'assiégeait, sur son trône, de terreurs incessantes. Le seul nom de ce prince pouvait un jour soulever des tempêtes. L'amour du peuple pour ce dernier rejeton de l'illustre maison de Souabe s'annonçait gros de révolutions nouvelles. Charles voulut acheter son repos et sa sûreté au prix du plus lâche des crimes, d'un de ces crimes qui laissent sur le nom du coupable une tache ineffaçable de sang. La mort de l'infortuné Conradin fut résolue pour satisfaire les exigences d'une politique affreuse. Et ce n'est pas dans l'ivresse de la victoire que le comte de Provence prépara le supplice de son rival abattu. Non , non , c'est avec le cœur froid qu'il le promit àl'échafaud; c'est quand la voie des armes avait terminé la querelle qu'il fit instruire son procès. Et quel procès ! il fallut violer tous les principes du droit, toutes les lois de l'humanité, toutes les garanties que les peuples respectent. Des justiciers se réunirent pour juger Conradin comme traître et rebelle. C'était un parti pris d'avance. Aussi bien lorsqu'un accusé de ce rang comparait devant un tribunal et que sa mort importe à son accusateur,
il faut qu'il se résigne à ne trouver aucune chance de salut. Ce ne peut être qu'une victime , et les formalités judiciaires ne sont plus qu'une cérémonie dérisoire , semblable aux apprêts du sacrifice. La sentence porta , contre l'opinion de Robert de Flandre, gendre de Charles ^ queConradin, le duc d'Autriche et tous leurs compagnons d'infortune auraient la tête tranchée. On signifia cet arrêt inique à Conradin pendant qu'il jouait aux échecs y et le 26 octobre on le conduisit avec les autres condamnés sur la place du Marché de Naplesy en présence de Charles, de toute sa cour et d'un peuple immense , muet d'attendrissement et de douleur.
Un juge provençal lut la sentence £atale. D achevait à peine lorsque Robert de Flandre , se précipitant sur lui et le frappant de son épée, « Misé- « rable , s'écria - 1 - il , il ne t'appartient pas de <c condamner un si noble et si gentil seigneur ». Et le juge, roulant au pied de l'échafaud, expira baigné dans son sang. L'arrêt n'en reçut pas moins son exécution. Frédéric d'Autriche fut décapité le premier. Conradin serra dans ses bras la tête de son généreux ami et la couvrit de baisers. Puis il se mit à genoux, fit une courte prière, et se relevant il dit : « O ma mère, quelle sera votre a douleur lorsque vous apprendrez la mort de a votre fils ! » Il détacha son gant , le jeta au milieu de la foule comme un signe de bataille ,
comme un symbole de vengeance , et reçut le coup mortel (i). Après lui on trancha la tête aux comtes Gualférano, Bartoloméo Lancia , Gérard et Gavano Donoratico. Tous les cadavres furent inhumés sans pompe sur le rivage de la mer. Un gentilhomme indigné tua le bourreau, afin qu'il ne pût jamais se vanter d'avoir répandu un sang aussi illustre (2).
Charles épousa en secondes noces Marguerite de Bourgogne. Bientôt son ambition , se trouvant trop à l'étroit dans son royaume des Deux-Siciles, convoita l'Italie entière , pour de là s'élancer à la conquête de l'Empire d'Orient. Il commença par envelopper les villes Lombardes d'un réseau d'intrigues, et voulut qu'elles le déclarassent leur seigneur. Crémone, Parme, Modène, Ferrare, Reggio, Milan et plusieurs autres communes eurent la faiblesse de céder. Mais Charles fiit détourné de ses entreprises sur l'Italie par la dernière Croisade que méditait Saint Louis. U suspendit donc ses projets et ne pensa plus qu'à tirer parti de l'expédition qui se préparait. Dans tout le cours de sa vie il n'eut d'autre politique que celle de ses intérêts. Jamais il ne se laissa conduire par
(i) Ricobaldus Ferrariensis, Hût. Imp. t. ix. — Giov. Villani, liv. Tii. — Gmllamne de NangU , Hist, Francor, Script, t. v. — Simonde de SUmondi , t. m » IW. xxi.
(a) Hon. Bouche, t. n, liv. ix, sect. in. — J.-F. Boache^ 1. 1, 6* part.
des considérations sentimentales , par un dévouement chevaleresque, car chez lui la passionne venait qu'après le calcul.
La guerre contre les Infidèles s'annonçait par des préparatifs formidables. Les ports de Marseille et d'AiguespMortes étaient le rendez-vous des Croisés (i). On ne connaissait pas encore le lieu du débarquement. Les uns voulaient aller à Saint- Jean-d'Acre , la seule place forte qui restait au pouvoir des Chrétiens d'Orient. Les autres opinaient pour l'invasion de l'Egypte. Un troisième avis prévalut par l'ambition du Comte de Provence et par la crédulité de Saint Louis. Charles voulait forcer les Sarrasins de Tunis à lui payer un ancien tribut. U pensait aussi à mettre ses états à l'abri de leurs pirateries. D'un autre côté , Saint Louis se flattait de convertir le chef de ces barbares. Les Croisés prirent donc la route de Tunis (a). Mais le chef musulman , loin de penser au baptême , se prépara à foudre sur les Chrétiens à la tète d'une multitude de Maures. Il n'eut presque pas besoin de combattre, et la peste vint cruellement le servir. Sous un ciel embrasé par le soleil d'Afrique , sur un rivage aride où le sable roulait en tourbillons étouffans, les Croisés consumaient leurs forces.
(i) Guillaume de Nangis dans Duchesne. Script, Hist. Franc., t. t. (») Le roi de France partit d'Aigues-Mortes avec Philippe son fiU.
'fc
La maladie contagieuse exerçait dans kurs rangs des ravages épouvantables. Le a 5 août layo, le roi Saint Louis couronna sa belle vie par un beau trépas. L'armée affaiblie se voyait réduite aux plus affreuses extrémités , et le comte de Provence se fesait attendre. Enfin il arriva de Naples avec de puissans renforts y et prit le commandement de toutes les troupes chrétiennes. L*air était alors purifié par des pluies rafraîchissantes. Charles eut le bonheur de changer Fétat des choses. Il proclama d'abord roi de France son neveu Philippe HI, surnommé le Hardi. Ensuite il obligea le Musulman d'acheter la paix moyennant un tribut au profit du royaume des Deux-Siciles , et fit voile vers ses états au lieu d'aller dans la Terre-Sainte. De sorte que cette désastreuse Croisade ne fut utile qu'à lui-même.
Jamais il ne perdait l'occasion de spéculer sur le malheur des autres. Les Croisés^ embarqués sur des vaisseaux génois , furent assaillis à leur retour par une tempête affreuse qui les jeta sur les côtes siciliennes. Charles , s'autorisant d'une loi de Guillaume 1^ , roi de Sicile , par laquelle les effets rejetés par les flots appartenaient à la couronne , s'empara de tout ce qui put être sauvé du naufrage. En vain les Génois alléguèrent qu'ils ne naviguaient que pour le service de la Croisade; que d'ailleurs le comte-roi leur avait promis sûreté en les affranchissant de cette loi barbare : tout
fut inutile , prières attendrissantes y accens plaintifs du désespoir , voix émue delà religion offensée.
Cet acte de brigandage ne fut que le prélude d'autres rapines aussi infâmes. Charles , revenant à ses projets sur Tltalie septentrionale, avait à cœur d'abattre la république de Gênes qui penchait en Êâveur des Gibelins et qui venait d'asseoir son gouvernement sur des bases plus démocratiques. Sans provocation aucune et contre la foi des traités, il confisqua (i) les propriétés et les navires des Génois qui se trouvaient dans tous les ports de ses états. Les Génois à leur tour lui déclarèrent la guerre, en lui donnant toutefois une leçon de modération et de loyauté , car ils se contentèrent dlntimer l'ordre à tous les Provençaux et à tous les Siciliens de sortir sous quarante jours du territoire de la république, leur déclarant que ce délai passé on les traiterait en ennemis. Une armée napolitaine entra dans la Ligurîe par Alexandrie, pendant qu'une autre armée provençale, commandée par le sénéchal Guillaume de Gonessa, s'avançait du côté de Vintimille; mais les hostilités n'eurent aucun résultat.
Le comte de Provence acquit (a) de Marie, fille de Frédéric, prince d'Antioche, les droits et le
(i) Vers la fin de 1272.
(a) Antoine de Ruffi, Hist. des Comtes deProTence> ch. t.
titre de Roi de Jérusalem (i) ^ moyennant une pension de quatre mille livres. 11 s'occupa ensuite de réclamer àFencontre de son neveu Philippe-le- Hardiy roi de France, la succession de son frère le comte de Poitiers, mari de Jeanne, héritière du comté de Toulouse, qui renfermait, entre autres domaines , l'Auvergne , le Poitou et le Comtat Venaissin , plus anciennement connu sous le nom de Marquisat de Provence. Philippe garda ce riche héritage. Les droits de Charles sur le Comtat Venaissin étaient incontestables, car la princesse Jeanne le lui avait légué par testament. Cependant le roi de France s'en empara aussi, et vers l'année 1273 il le céda au pape Grégoire X par pure libéralité (ti), en se réservant la moitié de la ville d'Avignon qui y dans la suite, passa tout entière sous la domination des comtes de Provence auxquels l'autre moitié appartenait déjà. Charles qui n'avait pas l'habitude de sacrifier ses intérêts en fit pourtant le sacrifice en cette conjoncture. La raison en est toute simple. Il ne pouvait plus agir que contre le Pape donataire, et la partie était trop forte pour lui, lui qui avait toujours besoin de l'influence pontificale et de l'appui des Guelfes pour
(i) Ces droits étaient stériles et ce titre était vain , car le royaume de Jérusalem était tombé depuis long-temps au pouvoir des Musulmans.
(1) Hon. Bouche, 1. 11 , liy. ix, sect. 11. — Suarez, Description du Comtat Venaissin.
ses adfaires dltalie. Il témoignait à la cour de Rome une reconnaissance qui s'accordait trop bien avec ses avantages pour qu'on put la mettre sur le compte de ses vertus.
Cette cour s'aperçut enfin que Charles était trop puissant pour la liberté de l'Église. Aussi Grégoire X pensa qu'il fallait nommer un empereur d'Occident pour servir de contrepoids à l'influence toujours croissante de ce prince. Alfonse X j roi de Castille et de Léon ^ avait été décoré de la pourpre des Césars y mais le trône impérial n'en était pas moins regardé comme vacant depuis la nomination de ce souverain à peine reconnu d'un petit nombre de barons. On élut Rodolphe , comte de Hapsboui^, qui fut la tige de la seconde maison d'Autriche.
Grégoire X mourut presque subitement au mois de janvier 1276. Des trois papes qui lui succédèrent, le premier, Innocent V, régna cinq mois; le second , Adrien V, trente-huit jours; et le troisième, Jean XXI, huit mois et quatre jours. Charles s'efforça de faire élire un pape français ; mais cette tentative ne réussit point , et le Sacré Collège mit sur la chaire de Saint Pierre Jean Gaetano Orsini, qui prit le nom de Nicolas III.
Ce pontife ne négligea rien pour abaisser le pouvoir colossal de Charles qui était alors monarque absolu de Naples et de Sicile, comte souverain de Provence, duc d'Anjou, sénateur de Rome, vicaire impérial eii Toscane, gouverneur de Bologne, tout-
puissant dans les villes de Romagne et de la Marche Trévisane, seigneur de plusieurs cités du Piémont. A l'instigation de Nicolas III, Rodolphe qui venait de vaincre Ottocar, roi de Bohême, se disposait à faire sentir à Charles la force de ses armes, lorsque celui-ci, ne voulant point se commettre avec un empereur si redoutable, lui donna pleine satis&ction, déposa la charge de sénateur deRome, renonça au vicariat de Toscane et retira ses troupes de cette province. La paix fut ainsi faite. Mais de même qu'en politique un succès en amène ordinairement un autre, de même un revers ne vient jamais seul. Charles, qui s'était vu l'arbitre de toute l'Italie, y fut réduit au gouvernement du seul royaume des Deux-Siciles par les efforts réunis du Pape et de l'Empereur.
Tel était l'état des choses lorsque Nicolas III mourut subitement frappé d'apoplexie (i). Charles, qui voulait à tout prix un pape qui lui fût dévoué pour servir ses passions et rétablir ses affaires , se rendit en toute hâte à Viterbe où le Sacré Collège était assemblé , y excita jun soulèvement populaire, fit enlever trois cardinaux italiens dont il craignait les dispositions hostiles, et dicta la nomination d'un français à sa convenance. C'était Simon , cardinal de Sainte-Cécile, qui régna sous le nom de Martin IV. Charles, au comble de ses
(i)Le 19 août 1280.
vœux f poursuivit avec ardeur un projet que son ambition caressait depuis long-temps. Sa filie Béatrix avait épousé Philippe, fils unique de Baudoin II, empereur de Constantinople , à qui Michel Paléologue avait enlevé la couronne. Charles prépara une expédition contre Paléologue, «communié par le Pape parce qu'il était retombé dans le schisme des Grecs après avoir paru conclure au concile de Lyon , en 1 274 , la réunion de l'Église Grecque et de l'Église Latine. L'entreprise de Charles était grande. Il ne s'agissait de rien moins que de la conquête de l'Orient. Ce prince arma des vaisseaux, réunit des troupes, demanda des secours à ses alliés, négocia notamment avec Jean Dandolo , doge de Venise , qui s'engagea à lui fournir quarante galères.
Mais Charles avait beau se remuer. Le temps de ses prospérités insolentes s'était évanoui sans retour , et la gloire des conquêtes n'était plus ce que lui réservait la fortune , lasse de ses méÊùts , désireuse de donner en lui une leçon sévère à tous les oppresseurs. Un désastre imprévu , rapide , épouvantable , vint le frapper comme un coup de foudre au milieu de ses projets de guerre et de ses rêves de grandeur. Victimes immolées aux fureurs de son ambition , s'il faut un holocauste pour apaiser vos ombres irritées , en voici un qui doit vous satisfaire. Conradin , enfant héroïque , un peuple s'est chargé du soin de ta vengeance , et
sans doute tu ne la voulais pas si cruelle. Qui ne connaît pas l'histoire des vêpres siciliennes? Ce nom lugubre ne vibre- t-il pas retentissant encore dans tous les souvenirs ? Un homme y par la seule puissance de son ame ulcérée, par la seule énergie de son caractère indomptable , prépara la sanglante révolution qui délivra sa patrie du joug des Provençaux. Chez lui les sensations laissaient une empreinte forte et durable. S'il fut toujours sensible aux bienfaits , il ne sut jamais pardonner les outrages. Actif mais calme , courageux mais prudent , il eut assez d'empire sur lui-même pour ne rien compromettre par trop de précipitation , et sa haine se montra patiente afin de porter des coups plus sûrs. Comme son projet n'était pas le fruit d'un sentiment mobile ni d'une passion fugitive , il le poursuivit avec lenteur. Cela lui donna l'avantage de se raffermir par la réflexion et d'augmenter ainsi les chances de réussite.
Cet homme comme on en voit peu dans le monde s'appelait Jean de Procida (i). 11 était né à Salerne d'une famille distinguée par son ancienne noblesse , et cultivait avec succès l'étude de la médecine. Frédéric II et Manfred l'avaient honoré de leur confiance et de leurs bienfaits. Aussi,
(i) U était seigneur de Tîle de ce nom dans le golfe de Naples» et il possédait d'autres seigneuries. Yoy. Ducange , Hist de Constantinople,liT. vi, ch. ix.
le cœur plein d'une reconnaissance profonde que le souvenir de leurs malheurs ne rendait que plus exaltée^ il prononçait leur nom avec un attendrissement religieux , et vouait à leur mémoire un culte d'enthousiasme. Sa naissance, sa fortune et sestalens lui avaient donné un grand crédit parmi ses compatriotes. Il prit les armes pour Conradin lorsque ce jeune prince entra en Italie, et ses biens furent confisqués après la victoire de Charles. Obligé de fuir pour se dérober à la mort , il se retira auprès de Pierre , roi d'Aragon. Ce prince avait épousé Constance , fille de Manfi*ed , et Ton assure qu'un chevalier napolitain nommé Henri Dapiféro lui avait porté le gant lancé par Conradin du haut de l'échafaud (i). Le roi et la reine d'Aragon accueillirent Jean de Procida comme un ami fidèle de la maison de Souabe. Ils le comblèrent de faveurs y de titres et de richesses. Mais c'est en vain qu'ils s'efforçaient de lui fiaire des jours heureux. Sur cette terre étrangère , l'image de sa patrie enchaînée pénétrait tout son être d'une douleur poignante , et sans cesse il croyait entendre la voix plaintive de ses anciens bienfiiiteurs. 11 rappela à Constance que le trône des Deux- Siciles lui appartenait comme héritière légitime de l'infortuné Conradin ; que tout lui commandait de punir le barbare qui l'avait immolé au mépris
(i) Mczeray, Abrégé Chronol. de THUt. de France, t. ▼.
des plus saintes lois ; qu'elle devait cette satis&ction à rhonneur, à la nature ^ au sang impérial qui coulait dans ses veines. Il toucha ainsi la sensibilité de la reine y enflamma son ressentiment , intéressa son orgueil^ sut en un mot la convaincre par le langage remuant de ces passions généreuses qui font tout le secret de la véritable éloquence. En même temps il s'adressa à l'ambition du roi. Il lui peignit des couleurs les plus séduisantes la gloire qui rejaillirait sur son nom , en venant au secours d'un peuple malheureux ; que ce peuple , dans l'expansion de sa gratitude , ne balancerait pas à se ranger sous les lois protectrices de son libérateur; que rarement la fortune offre aux souverains une aussi belle occasion d'étendre leur puissance et d'ajouter un riche fleuron à leur couronne. Lorsque Jean de Procida vit le roi et la reine d'Aragon disposés à le seconder , il vendit tous les biens qu'il tenait de leur bienveillance libérale , afin d'en employer le prix à ses œuvres d'afranchissement national.
11 passa d'abord en Sicile dans l'année 1279 , la parcourut sous l'habit d'un moine franciscain, et trompa la surveillance des offlciers provençaux. Il vit les principaux chefs des mécontens , leur parla de tout ce qui pouvait les émouvoir , les embrasa du feu qui le dévorait , les exhorta à briser leurs chaînes, à laver leurs longues injures dans le sang de leurs persécuteurs. Il les disposa en faveur
du roi d'Aragon^ et les engagea à resserrer autour d'eux les liens secrets d'une association patriotique, leur recommandant bien de n'agir que lentement, pour attendre avec plus de sûreté le jour de la vengeance .
Les voies étant ainsi préparées , l'inÊitigable conspirateur se rendit à Constantinople auprès de Michel Paléologué. Il l'entretint des armemens de Charles contrel'Em pire Grec (i), et l'assura qu'avec un peu d'aide il occuperait ce prince dans ses propres états en fesant insurger toute la Sicile. L'empereur lui accorda un premier secours d'argent pour fournir aux frais de l'expédition des Aragonais. Jean de Procida passa ensuite à Borne, eut une audience secrète du pape Nicolas III qui s'était déclaré ennemi de Charles (a), et obtint son consentement par écrit à ce que le roi et la reine d'Aragon fissent valoir leurs droits sur la Sicile. Muni de cette pièce il arriva à la cour de Barcelone (3) . Mais au moment où il se croyait assuré du succès , son entreprise fut mise en péril par la mort inattendue de Nicolas III et par la nomination de Martin IV. Procida ne se découragea point. Chez lui la résolution se fortifiait de toutes les
(i) Villaai, liv. vu , ch. i.yi. — Annales Genuenses , lir. x.
(a) Charles avait, dît-on, refusé de donner sa petite-fille en mariage au neveu de Nicolas III.
(3) L'Aragon et la Catalogne étaient toujours réunis sous un même sceptre , celui des Bérengers.
difficultés qu'il fallait vaincre. En ia8i, il retourna à Constantinople pour hâter l'envoi des subsides qu'attendait le roi d'Aragon , et en rapporta une somme assez forte qu'il remit à ce prince , avec la promesse d'autres secours dès que son armée se mettrait en marche (i).
Philippe-le-Hardi , roi de France , le nouveau Pape et Charles P^ s'alarmèrent des préparatifs de guerre faits par le roi d'Aragon • Le premier lui demanda où il voulait porter ses armes . Pierre répondit qu'il allait attaquer les Sarrasins d'Afrique , et qu'il priait Philippe de lui envoyer quarante mille livres tournois dont il avait besoin pour cette sainte entreprise contre les ennemis de la Foi Chrétienne. Le roi de France eut la bonhomie de céder à sa prière . Martin IV demanda aussi des éclaircissemens à Pierre . L'aragonais se contenta de répondre au nonce du pontife que si une de ses mains manifestait à Tautre son secret^ il la trancherait sur-le-champ (a).
Cependant Jean deProcida avait repassé en Sicile pour échauffer le zèle des conjurés. Il leur fournit des armes avec l'argent de Paléologue, leur dit de se tenir prêts à tout événement, et de profiter de la première provocation de leurs oppresseurs pour soulever contre eux les masses populaires. Pen-
(i) Villani, liv. vu, ch. lix.
(a) Villani, id.
dant ce temps la flotte aragonaise sortit de Barcelone et vint mouiller sur la côte d'Afrique .
Les habitans de Palerme étaient dans l'usage de se promener , les jours de fête , sur le chemin qui conduisait à l'église de Montréal^ à trois milles de la ville j et beaucoup allaient y entendre vêpres. La seconde fête de Pâques , 3o mars ia8a , ce chemin se couvrit de promeneurs paisibles parmi lesquels se trouvait une jeune fille accompagnée de ses parens et de son fiancé . Un Français ou Provençal (i), nommé Drouet, s'avançant insolemment vers elle , osa porter une main indécente sur son chaste sein ^ et la vierge tomba évanouie dans les bras de celui qui devait être son époux • A la vue de cet outrage > le peuple s'indigne et frémit. Bientôt des cris de mort se font entendre • C'est en vain que Drouet veut fuir. On se jette sur lui, on le perce de sa propre épée, on foule aux pieds son cadavre palpitant. Puis on égorge tous les Provençaux que l'on rencontre à la promenade et dans la campagne , pendant que les cloches de Téglise de Montréal sonnent le service des vêpres. C'en est fait. Elles sonnent aussi la dernière heure de tous les étrangers. Partout les conjurés se
(i) La plupart des historiens ont fait errenr en donnant le nom de Français aux étrangers égorgés aux yépres siciliennes. Presque tous ces étrangers étaient Proyençaux , et avaient suivi en Italie Charles P' leur souverain. Comment pourrait-on les appeler Français ? La Provence était alors une nation indépendante de la France.
montrent. Pouvaient41s être mieux servis? Us dirigent le mouvement , ils encouragent les fureurs de la multitude rugissante , et Palerme se soulève en masse. Ce ne sont plus des assassinats isolés, c'est un massacre général. Ce n'est plus une émeute y c'est une révolution. On mutile, on renverse les odieux emblèmes de la domination provençale y on arbore les couleurs aragonaises auxquelles on joint deux aigles en l'honneur de la maison de Souabe , et le sang continue de couler avec abondance , et chacun veut avoir la gloire de frapper un ennemi , même au pied des autels. Point de pitié j point de pardon en ce funeste jour de rage populaire. L'enfance et la vieillesse ont perdu le pouvoir d'attendrir les bourreaux. Rien n'y fait, rien n'arrête le fer vengeur , jusque-là qu'il déchire les entrailles des Siciliennes enceintes pour détruire le fruit d'une union abhorrée avec les tyrans du pays . Quatre mille Provençaux de tout âge , de tout sexe et de toute condition résidaient à Palerme . Le lendemain ils avaient tous vécus .
Les villes et les bourgs de l'île ne tardèrent pas à suivre l'exemple de la capitale. Partout on se rua sur les Provençaux comme sur des bêtes féroces , et quatre mille tombèrent encore sous le poignard des révoltés . On n'épargna que Guillaume de Porcelets , gentilhomme d'Arles et gouverneur deCalatafimo, lequel avait toujours présenté
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un beau contraste avec les autres officiers de Qiarles y et ne s'était servi de son pouvoir que pour le faire bénir. Touchant empire de la vertu sur les passions les plus farouches ! Le peuple, dans la brûlante fièvre de sa vengeance , se calma tout à coup devant ce baron respectable , et lui permit de se retirer avec sa famille de l'autre côté du Phare, La seule Messine tenait encore pour le roi-comte; mais le a 8 avril elle s'insurgea aussi y chassa la garnison , abattit les armoiries de Provence , et la Sicile entière put saluer l'aurore de sa liberté.
Charles était à Rome où il traitait de - quelques affaires avec le Pape , lorsqu'il reçut la nouvelle des vêpres siciliennes. D'abord il resta muet de surprise et de douleur . Puis levant les yeux vers le ciel, « Sire Dieu , s'écria-t-il , puisque vous or- « donnez que la fortune me soit contraire , ne « permettez pas au moins qu'elle me renverse en <f un instant (i) » , et de suite il se prépara à tourner contre la Sicile toutes les forces rassemblées pour la conquête de l'Empire Grec .
Dans toutes les crises , après l'agitation vient le repos , après le délire, l'épuisement. Les habitans de Palerme , revenus à des sentimens plus firoids , ne mesurèrent qu'avec épouvante l'étendue de leurs périls. Une responsabilité terrible pesait sur eux. Il y avait dans le sang versé une voix menaçante
(i) Villani , liy. vii, ch lxi.
qui portait dans leurs cœurs le trouble et le remords. L'implacable Charles n'était pas loin , et le roi d'Aragon n'arrivait pas. Cette liberté qu'ils venaient d'asseoir sur tant de cadavres , comment la défendre ? Point de trésor public , point de milice nationale, point de résistance organisée, point de gouvernement régulier. Que faire en ces perplexités cruelles ? Le plus grand nombre imagina d'envoyer à Martin IV des religieux pour implorer, par son entremise , la clémence de Charles . Ces députés allèrent se jeter aux pieds du Souverain- Pontife , en disant par trois fois ces paroles des Litanies : jàgneau de Dieu , qui enlèves les péchés du monde , aie pitié de nous . Martin IV , pour toute réponse , leur répéta trois fois les mots de la Passion : Salut, roi des Juifs , disaient-ils, et ils lui donnaient un soufflet. Il chassa ensuite de sa présence les religieux interdits.
LesSiciliens voyant qu'ils n'avaient pas de pardon à espérer , n'attendirent plus leur salut que de leur courage. Charles arriva devant Messine , le 6 juillet, avec 1 3o galères ou gros navires , et il assiégea cette ville après avoir débarqué cinq mille hommes d'armes et une nombreuse infanterie. Les Messinois craignant l'assaut , proposèrent des accommodemens pour prévenir la vengeance du vainqueur . Ils demandèrent , avec l'oubli du passé , que le roi-comte se contentât des tributs payés par leurs ancêtres , et qu'il ne donnât aux Proven-
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çaux aucune charge publUpie dans la ville. Charles leur fit répondre quUl fallait se soumettre sans condition. Alors les Messinois se défendirent avec l'opiniâtreté qu'inspire le désespoir , et pendant qu'ils repoussaient les attaques des asstégeans , Jean de Procida , suivi de plusieurs seigneurs siciliens , se rendit sur les côtes d'Afirique auprès du roi d'Aragon , pour le supplier de venir au secours de son nouveau peuple qui l'attendait avec impatience et mettait en lui tout l'espoir de son avenir. La prudente politique de Pierre avait voulu que les Siciliens lui donnassent des garanties de constance et de fidélité en s'engageant assez avant dans leur rébellion contre Charles. L'aragonais jugea qu'il était temps d'agir, et, le 3o août laSa, il arriva devant Trapani (i) avec soixante galères commandées par Roger de Loria , le meilleur amiral de son siècle.
Tous les barons de l'île, rassemblés à Palerme, reçurent avec des transports d'enthousiasme le monarque de leur choix, et le firent couronner par l'^évêque de Cefalù. Pierre envoya des troupes vers Messine avec trois chevaliers chargés de remettre à Charles la lettre suivante :
<c Pierre , roi d'Aragon et de Sicile , à toi Charce les, de Jérusalem roi , et de Provence comte.
(i) Barthol. de Neocastro, Hist. Sicula, cb. xlv. — Villani ,
liv. TII , Ch. LXVIII.
« Nous te signifions notre arrivée en Rie de « Sicile , royaume qui nous a été adjugé par <r l'autorité de Sainte Église , de messire le Pape(i) <t et des vénérables cardinaux ^ et te commandons « qu'après avoir lu cette lettre tu aies à partir de a l'île de Sicile avec tout ton pouvoir et toute ta « troupe ; sachant que si tu ne le fais , tu verrais « incontinent à ton dommage nos chevaliers et et nos fidèles attaquer ta personne et tés soldats. »
Charles , frémissant de rage , lui écrivit en réponse :
ce Charles , par la grâce de Dieu j roi de Jérusa- « lem et de Sicile, prince de Capoue^ comte « d'Anjou , de Forcalquier et de Provence , à toi a Pierre , d'Aragon roi , et de Valence comte.
«t Nous nous émerveillons fortement de voir « comment tu as eu l'audace de venir es royaume ce de Sicile, à nous adjugé par l'autorité de Sainte cr Église Romaine. Aussi te commandons qu'au vu « de notre lettre tu aies à te partir de notre royauflc me de Sicile , comme un mauvais traître de Dieu
(i) J*ai déjà dit que Nicolas avait donné au roi d* Aragon la permission de faire valoir sur la Sicile les droits qui compétaient à sa femme , comme héritière de Manfred. Charles et Pierre , se traitant mutaellement d'usurpateurs, ue parlent ni deft droits de la naissance, ni des lois de la conquête, ni des vœux du peuple sicilien, ni d*aucune considération politique. Chacun d'eux fonde ses prétentions sur la concession de la Cnnr romaine , source de tout pouvoir. Tel était l'esprit du treizième siècle.
<x et de Sainte Église. Et , si ce tu ne £siis , nous te <( défions comme notre ennemi et traître envers a nous . Incontinent tu nous verras venir en ton <c dommage y car nous et notre armée désirons <c moult te voir avec les gens que tu as conc< duits (i). »
Charles fesait contre fortune bon cœur. Bientôt il se vit contraint , par les dispositions militaires de son rival , d'abandonner le siège de Messine et de repasser le détroit. Le 28 septembre , Roger de Loria s'empara de vingt-neuf galères firançaises ou provençales. Quelques jours après il brûla tout ce qui restait de la flotte ennemie. Alors Charles ne se contint plus. La colère doubla ses forces, l'indignation agrandit ses facultés. Ses regards s'animèrent ; sa physionomie , où se peignaient tous les mouvemens de son ame, prit une vive expression d'enthousiasme et d'audace y et l'on eut dit que le feu de la jeunesse circulait dans ses veines, naguère refroidies par soixante années de travaux. Confiant en lui-même quand tout le trahissait, impatient d'en appeler à sa propre valeur, il envoya un cartel à Pierre d'Aragon, et lui proposa de vider leur querelle en champ-clos, chacun à la tête de cent chevaliers. Pour mieux parvenir à ses fins, il parla le langage hypocrite de la philantropie. Assez et trop long-temps le pauvre peuple avait été
<i) De Sismondi, ouv. cité, t. iv, ch. xxiii.
foulé dans les débats des rois. Pourquoi ne pas mettre un terme aux maux affreux de la guerre^ à l'effusion du sang humain? Pourquoi ceux qui se disputent une couronne n'entreraient-ils pas seuls dans la lice? Pierre, qui ne demandait pas mieux que de gagner du temps pour se raffermir sur le trône de Sicile, accepta le défi. En conséquence, il fut convenu que, le i5 mai 1283 , les deux princes , accompagnés de leur petite troupe , se rendraient à Bordeaux avec l'agrément et sous la garantie du roi d'Angleterre, à qui cette ville appartenait , et que celui qui manquerait à sa parole serait dépouillé de ses titres , réputé traître et in&me , à jamais honni dans toute assemblée de preux (i).
Ces accords suspendirent les hostilités. Le pape Martin IV désapprouva hautement le projet de rencontre entre les deux rois. Suivant lui > la Sicile n'était qu'un fief ecclésiastique dont la posses-r sion ne pouvait dépendre d'un combat singulier; que d'ailleurs le duel , acte brutal y réprouvé par le christianisme , ne devait être regardé que comme une invention du Diable. Ce langage n'empêchait pas Martin IV de faire preuve de la partialité la pins injuste; car, tandis qu'il prodiguait à Charles des marques d'amitié , il lança contre Pierre 4'Arâgon une sentence par laquelle il le déclarait privé
(i) Barthol. de Neocastro , i&st. Sicula, t. xuj, ch. 1.IY.
de ses États héréditaires et les abandonnait au premier occupant. De son côté, Edouard d'Angleterre ne voulut pas garantir le lieu du combat ; mais Charles n'en persista pas moins à se battre. La renommée publia au loin cette résolution belliqueuse. L'Europe fut attentive , toute la Noblesse se mit en émoi , et il n'y eut pas dans les châteaux un autre sujet d'entretien. Deux puissans rois se mesurant sur l'arène , la fleur des vaillans hommes s'y montrant avec eux , et la couronne de Sicile adjugée à l'heureux vainqueur, ce devait être une fête bien belle , un spectacle bien ravissant. Rien de semblable n'avait été vu. Aussi les chevaliers , les damoiseaux , voire les pages et les varlets ne se sentaient pas d'aise en pensant aux grands coups de lance que des champions illustres allaient se donner. Charles fit choix de cent gentilshommes chargés de soutenir sa querelle , et il les tint en haleine en attendant le jour mémorable après lequel il soupirait. Il quitta l'Italie contre l'avis du Souverain-Pontife , et vint , à la pointe du jour fixé, caracoler sur la place de Bordeaux avec son Jt^rillant escadron, devant une foule immense. Le roi de France, à la tête de trois mille chevaux, s'avança à une journée de la ville. Charles resta sur la place jusques au coucher du soleil; et, comme son adversaire ne paraissait pas , il demanda au sénéchal de Guienne acte de défaut contre lui. Quelques-uns ont dit que Pierre d'Aragon s'était pré-
sente la veille, mais seul et déguisé ; qu'il laissa dans les mains du même sénéchal son casque et sa lance 9 et publia dans la suite qu'il se regardait comme dégagé de sa promesse, parce que la proximité du roi de France et Tabsence du roi d'Angleterre ne lui avaient pas permis de se montrer.
Martin IV, manifestant un grand courroux ^ octroya le royaume d'Aragon à Charles de Valois, second fils de Philippe-le-Hardi , et Charles d'Anjou déclara qu'il tenait Pierre pour l'homme le plus lâche de toute la Chrétienté. Il se rendit dans son comté de Provence , y fit des levées d'hommes et d'argent , et consacra le reste de l'année à des préparatifs de guerre. Au commencement de l'année suivante , Guillaume Corneille , un de ses amiraux , partit de Marseille avec vingt-neuf galères armées. Roger de Loria rencontra cette flotte en pleine mer et remporta sur elle une victoire complète. Guillaume Corneille périt à l'abordage de la propre main de l'amiral aragonais , et quelques galères provençales portèrent à Marseille la nouvelle de cette défaite.
Charles , qui craignait l'inexpérience de son fils le prince de Salerne, lui dépêcha un brigantin pour lui faire défense d'engager aucune action sur mer, en lui donnant avis qu'il le joindrait bientôt avec des forces considérables. Roger intercepta ce brigantin , et parut devant Naples pour provoquer au combat le fils du roi. Ce jeune prince, dans
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son courage téméraire et dans son ardeur bouillante, ne put souffrir les outrages dont il était Fobjet. Il monta sur sa flotte , composée de trente-cinq galères , et fondit en désordre sur l'escadre aragonaise ; mais il ne put en soutenir le choc et tomba au pouvoir de Tennemi.
Roger de Loria , après sa victoire , s'approcha de Sorrento sur le golfe de Naples. Les habitans de cette ville , croyant que le sort de la maison d'Anjou venait d'être irrévocablement décidé , envoyèrent une députation à l'amiral pour le complimenter, et lui faire un présent de fleurs , de figues et de deux cents pièces d'or. Les députés , trompés par l'armure éclatante et par les riches habits du prince de Salerne, qui se trouvait prisonnier à bord du vaisseau commandant, le prirent pour Roger. Fléchissant le genou , ils lui parlèrent ainsi : a Seigneur amiral , daignez accepter le présent de « la communauté de Sorrento , et sachez que nous « avons été les premiers à donner à vos ennemis « le signal de la fuite. Ah ! plût à Dieu que vous a eussiez pris le père comme vous avez pris le fils ! » Le prince de Salerne ne put s'empêcher de sourire. « Pour Dieu ! s'écria-t-il , voilà gens bien fidèles à Monseigneur le Roi (i)! »
Cette méprise dut prouver à Charles qu'il était aussi détesté en deçà qu'en delà le Phare. Les mou«
(i) Giov. Villani, liv. vu, ch. xcii.
veniens de la ville de Naples pour secouer le joug le lui prouvèrent encore mieux. Des cris d'imprécation se firent entendre dans les rues. Charles , qui était parti de Marseille avec cinquante-cinq galères et trois gros vaisseaux chargés de troupes, se présenta devant Gaète deux jours après le combat malheureux où son fils avait été pris. Moins af&igé de ce désastre que de la désaffection de sa capitale, il la condamna aux flammes. Mais il révoqua cette sentence barbare sur la prière du légat du Pape, et il crut donner une grande preuve ' de modération et de clémence en ne fesant pendre que cent cinquante bourgeois.
Le prince de Salerne avait été conduit à Messine. Les syndics des principales villes de Sicile demandèrent qu'il fut mis à mort par droit de représailles et en expiation du meurtre juridique de Gonradin. La reine Constance , réprimant leur colère, leur fit comprendre qu'on ne gagne jamais rien par une froide cruauté , et qu'une sage politique leur imposait d'autres devoirs. Ces hommes ardens n'insistèrent pas davantage. Les désirs d'une reine chérie étaient pour eux des ordres absolus. Ils vénéraient le gouvernement aragonais, qui ne ressemblait en rien à l'administration provençale» En effet ce gouvernement plein de douceur avait aboli la plus grande partie des impôts. 11 s'était prescrit l'honorable tâche d'augmenter les privilèges des cités , de guérir tous les maux , de fermer toutes les blessures.
Charles, dans sa décadence rapide, se vit contraint d'abaisser sa fierté devant la révolte triomphante. Sur sa demande, le Pape envoya deux cardinaux en Sicile pour négocier la délivrance du prince héréditaire. Mais leur mission n'eut aucun succès. Il était dit que rien ne réussirait plus à Charles. Ce n'est pas qu'il faillît à son caractère; non , l'âge n'avait pas affaibli ses facultés puissantes. Il le savait, il le sentait, et c'est ce qui rendait son humiliation plus amère , et c'est ce qui enfonçait le poignard plus avant dans son cœur tout rongé d'inquiétude. Aussi , malgré ses souillurcis , il nous force presque à le plaindre. Voyez-le; son oeuvre va se terminer sur la terre. Ah ! voyez son activité intellectuelle qui se consume en vains efforts, son courage qui se débat, impuissant et stérile , sous la main de fer du malheur. ËUes sont affreuses les souffrances de son orgueil blessé. Enfin il n'en peut plus. Battu par les orages qui grondent sur sa tête, il chancelle, il fléchit, il tombe sur un Ut de désespoir et de misère. A l'approche de l'heure suprême, il voulut recevoir la communion ; et, fixant ses regards sur l'hostie consacrée, il prononça ces paroles : ce Sire Dieu, je crois vraia ment que vous êtes mon sauveur, et vous prie « que vous ayez merci de mon ame. Ainsi que je « fis la prise du royaume de Sicile plus pour la (c Sainte Église que pour mon profit ou autre con-
« voitise, ainsi vous me pardonnez mes péchés ( i ). » Charles mourut à Foggia dans la Fouille , le 7 janvier 1285, âgé de soixante-cinq ans, après en avoir régné trente-neuf en Provence et dix-neuf à Naples. Il laissa le trône de Naples sous la garde de son neveu le comte d'Artois , et confia au roi de France, par ses lettres datées la veille de sa mort, l'administration des comtés de Provence , du Maine et d'Anjou 9 pendant la captivité de son fils le prince de Salerne. Il eut de sa première femme, Béatrix de Provence , trois autres fils qui moururent avant lui , et trois filles. Il n'eut point d'enfiins de Marguerite de Bourgogne, sa seconde épouse.
D'après le portrait qu'un historien florentin (a) nous a fait de Charles P', ce prince parlait peu, agissait beaucoup , ne riait que rarement et ne dormait presque point. Sa chasteté fut exemplaire. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes , aux poètes et aux gens de cour. Sa taille était élevée, son corps nerveux, sa couleur olivâtre, son nez fort grand et son regard féroce.
La Provence, où il ne demeura guère, eut de bonnes raisons pour le maudire. Elle s'apauvrit dans l'abandon ; elle gémit sous le poids des impôts les plus rigoureux. Les principaux seigneurs.
(i) GioY. Villani , liy yii , ch. xciii. (a) Villani , liv. yii , ch. i.
les plus riches barons, qui donnaient au pays le mouvement et la fécondité, furent entraînés en Italie 9 et cette émigration porta un coup funeste aux lettres , aux arts , à la langue , à toutes les choses de la vie publique. Paulet, troubadour de Marseille , versa des larmes amères sur l'asservissement du comté y et déplora la honte de ses compatriotes qui eurent part à la guerre de Naples, souillée par tant d'injustices. Enfin dans une pastourelle très-curieuse il exprima la haine universelle du peuple pour la maison d'Anjou, son attachement aux Espagnols , et la persuasion que le roi d'Aragon avait seul droit à la souveraineté de la Provence (i).
(i) MUlot, Uist. des Troubadours, t. m.