CHARLES II
.LiE prince de Salerne y Charles II, surnommé le Boiteux, était toujours prisonnier en Sicile, et le
pape Honoré IV travaillait à sa délivrance. Le roi Pierre mourut, donnant TAragon à son fils Alfonse et la Sicile à son fils Jacques. Il substitua Jacques à Alfonse pour TAragon ; et , le cas échéant de cette substitution , il désigna son troisième fils , Frédéric y à la place de Jacques pour la Sicile. Sur ces entrefaites , le comte d'Artois, régent du royaume de Naples pendant la captivité de Charles II , arma une flotte de cinquante galères , commandée par Raimond des Baux , comte d'Avelin , pour faire une descente sur les côtes siciliennes , et en peu de jours cet amiral s'empara de la ville de Catane. Ses succès n'eurent pas une longue durée. Roger de Loria, toujours heureux, toujours invincible, battit l'escadre franco-provençale , et les troupes de Charles II se virent obligées d'abandonner la Sicile.
Ces revers rendaient plus difficile la délivrance du nouveau comte de Provence, bien que le Pape ne cessât d'embrasser sa cause avec chaleur. Un synode provincial , tenu à Riez le i4 février ia85, ordonna de faire des prières publiques dans toutes les églises du comté pour obtenir du Ciel la mise en liberté du Souverain (i). Les États-Généraux assemblés dans la ville de'Sisteron s'intéressèrent vivement au sort de ce prince captif. Us députè-
(i) Le Synode de Riez fît aussi plusieurs ordonnances touchant la discipline ecclésiastique.
rent Isnard d'Âgoult et Faucher de Sabran-Forcalquier vers Edouard , roi d*Angleterre , pour réclamer ses bons offices et sa médiation bienveillante. Edouard accueillit avec plaisir la demande de cette assemblée nationale. Le i^^ mai 1287 il s'aboucha avec Alfonse^ à Oleron dans le Béarn, et Ton convint des conditions suivantes : le royaume de Sicile devait être cédé à Jacques d'Aragon , et celui de Naples devait rester à Charles de Provence. Ce dernier s'engageait à faire renoncer Charles de Valois y son cousin , à tout droit qui aurait pu lui être transmis par la bulle de Martin IV; et, pour prix de cette renonciation , Charles de Valois devait recevoir de l'Âragonais vingt mille livres pesant d'argent ; mais il laissait en retour trois de ses fils en otage avec cinquante des premiers gentilshommes provençaux. Si dans trois ans il n'avait pas exécuté ces accords , il se soumettait à retourner en prison (i), et la Provence retombait sous le pouvoir de la maison d'Aragon; à raison de quoi les seigneurs et les villes du comté engageaient conditionnellement leur hommage , et étaient conditionnellement aussi déliés de leurs anciens sermens. Le pape Nicolas IV, successeur d'Honoré, indigné de ce qu'on disposait sans son consentement du royaume de Sicile dont il se prétendait suzerain comme ses prédécesseurs, rejeta les con-
(i) Mariana, HUt de las Espanas , liy. xit, ch. 11.
ditions proposées , et les conférences furent rompues. Mais sur la fin de Tannée suivante on les reprit à Champfranc dans les Pyrénées. On adopta le même projet , et Charles II sortit de prison.
Aussitôt qu'il fut libre , il se rendit en Provence, et fit une entrée solennelle à Aix et à Marseille (i). Les Provençaux , touchés de ses malheurs , lui donnèrent des marques de fidélité et d'amour. Après avoir consacré ses premiers momens à quelques actes d'administration , ce prince n'eut rien de plus pressé que de se rendre à Paris pour engager le comte de Valois à souscrire aux conditions du traité de Champfranc touchant l'abandon de ses droits prétendus sur l' Aragon. Ses instances furent inutiles. Étant ensuite passé en Italie, il y ti^ouva Nicolas IV également inflexible. Ce pape, usant du pouvoir que les peuples et les rois avaient laissé prendre aux chefs de la Religion Catholique , délia Charles de ses sermens, cassa et annula ses conventions avec Alfonse. Charles , désespéré de ne pouvoir tenir ses engagemens par l'obstade qu'y mettaient le Pape et le comte de Valois , crut que son honneur lui commandait d'exécuter l'article du traité de Champfranc stipulant qu'il redeviendrait captif si dans trois ans il ne pouvait remplir les conditions auxquelles il s'était soumis. £n conséquence , après avoir £iit prévenir le roi d'Aragon ,
(i) En 1289.
il se rendit sans armes aux Pyrénées , entre Jonquières et le col de Panissar, suivi de quelques chevaliers provençaux pareillement désarmés, pour se constituer prisonnier. Personne ne s'étant présenté pour le recevoir, il se crut dégagé de sa parole, quitta la place ^ et retourna en Italie, où il reçut du Pape la couronne des Deux-Siciles.
Une succession brillante échut à sa maison par la mort de Ladislas III, roi de Hongrie. Marie, épouse de Charles II , était sœur et unique héritière du prince défunt. Les deux époux, qui tournaient leurs regards vers la Sicile ^ à la possession de laquelle ils attachaient leur bonheur, ne voulurent pas se charger du fardeau d'une nouvelle couronne qu'il allait même disputer, et ils cédèrent le trône de Ladislas à Charles Martel, leur fils aîné, âgé pour lors de dix-huit ans. Ce jeune prince fut couronné roi de Hongrie, à Naples, par le légat du Pape , après avoir été armé chevalier dans une nombreuse assemblée d'évéques et de barons.
Cependant Charles II ne perdait pas de vue le traité de Champfranc. D'abord il aplanit toutes les difficultés qui pouvaient venir de la cour de France en donnant sa fille aînée Marguerite, avec les comtés du Maine et d'Anjou pour dot, au comte de Valois , roi nommé d'Aragon , pour obtenir de lui l'abandon de ce vain titre. En 1 290 on tint d'abord à Tarascon , puis à BrignoUes , des conférences où
se trouvèrent Gérard de Parme et Benoit Cayetan, cardinaux légats du Pape, les ambassadeurs de Philippe-le-Bel, ceux d' Alfonse , les agens du comte de Valois, et Charles II en personne (i). On y arrêta des articles définitifs auxquels le Pape , par amour ppur la paix, donna sa sanction. Il fut convenu qu*il y aurait une paix solide entre le roi de France , le comte de Valois , le roi d'Aragon , et le roi des Deux-Siciles, comte de Provence; que l'île de Sicile serait restituée à Charles; et, en cas de refus de la part de Jacques d'Aragon , on convint que le roi son frère ne viendrait pas à son secours.
En vertu de ces accords , les otages que Charles n avait livrés au roi d'Aragon recouvrèrent leur liberté. Philippe-le-Bel voulant témoigner sa satisfaction à Charles II , lui céda ses droits de seigneurie sur la moitié de la ville d'Avignon dont il était le maître. Cette cession , peu importante pour Philippe , l'était beaucoup pour le comte de Provence, à qui appartenait l'autre moitié.
Alfonse, roi d'Aragon, avait pris sur lui de faire consentir son frère Jacques à céder la Sicile à Charles II. Mais Jacques , croyant à la légitimité de ses droits, et surtout enhardi par l'aflFection des Siciliens, refusa ce consentement. Les affaires présentèrent bientôt une autre face. Alfonse mourut sans enfans. Selon le testament du père com-
(i) Hon. Bouche, t, ii, IW. ix, scct. m.
mun y l'Âragou devait passer à Jacques et la Sicile à Frédéric. Jacques changea de politique en changeant d'intérêts. Devenu possesseur du trône d'Aragon , il crut qu'il lui était plus avantageux de s'y affermir que de retenir celui de Sicile, qu'on lui disputait. En conséquence il n'eut pas de peine à sacrifier les droits de sqn frère Frédéric , à qui la Sicile revenait par le testament du roi Pierre, à défaut de ses deux fils aînés. Jacques passa avec Charles II , roi de Naples et comte de Provence , un traité par lequel il lui céda la Sicile, et Charles n donna en mariage à Jacques la princesse Blanche, sa seconde fille, avec une dot considérable (i).
Mais le peuple Sicilien , qui se voyait ainsi à la maison d'Anjou qu'il abhorrait , ne put maîtriser son indignation. Les grands du royaume envoyèrent en Catalogne trois députés auprès de Jacques, pour l'inviter à démentir un rapport qu'ils regardaient comme injurieux à son honneur. Jacques ne fit pas difficulté de communiquer à ces députés le traité qu'il venait de conclure. Alors ceux-ci déchirèrent leurs habits et supplièrent le roi de ne pas abandonner des sujets fidèles ; et comme ils ne purent rien obtenir de lui , ils dressèrent un procès verbal de sa renonciation au trône de Sicile et le rapportèrent à leurs concitoyens. Aussitôt
(i)En ia94.
tous les barons , ayant à leur tête Jean de Procida et Roger de Loria , les deux héros de Findépendance sicilienne , déclarèrent que tous leurs liens avec Jacques d'Aragon étaient rompus , et ils couronnèrent à Palerme son frère Frédéric. Peu de temps après j Boniface de Calamandrano , grand maître de Tordre de Saint-Jean , leur apporta des blancs seings du Pape et du comte de Provence qu'il offrait de remplir de toutes les conditions les plus avantageuses, de toutes les réserves de privilèges qu'ils pouvaient désirer; mais les barons répondirent que c'était par leurs épées, et non par de vains parchemins, que les Siciliens avaient coutume d'affermir leur liberté (i).
Ainsi la guerre recommença dans les Deux-Siciles avec plus de fureur que jamais. La Calabre surtout en devint le théâtre. Roger de Loria et le roi Frédéric y remportèrent plusieurs victoires sur les Provençaux ; mais Roger s'étant brouillé avec ce prince , passa du côté des ennemis. Les états de la Sicile le déclarèrent traître et s'emparèrent de tous les biens qu'il possédait dans l'île. Jacques d'Aragon , ayant l'infamie d'armer contre son frère , joignit trente galères aux cinquante que Charles II venait d'équiper. Mais ni les forces réunies des deux monarques , ni l'acharnement du
(i)Nicolai, Specialis But. Sicula, tib. ii. — Simonde de Sismondl , ouv. cité, t. iv , ch. xxiv.
Souverain-Pontife , ni la réputation de Roger de Loria , ne purent ébranler le courage de Frédéric qui se mit en mer avec soixante-quatre vaisseaux. Ayant appris que Jean de Loria , neveu du célèbre amiral , mouillait dans le détroit avec dis-sept galères, il le fit attaquer si brusquement, que Loria n'eut pas le temps de se reconnaître et fut pris avec toute sa flotte. I-ie roi d'Aragon réclama les prisonniers et les dix-sept bâtimens pour prix desquels il promettait de ne plus reparaître en Sicile. Frédéric , de l'avis de son conseil , rejeta la demande de son frère , et condamna inhumainement Jean de Loria à perdre la tète. Jacques d'Aragon équipa sans délai une flotte de cinquantesix vaisseaux , et vint débarquer en Sicile avec un corps nombreux de troupes. Frédéric n'avait pas des forces suffisantes pour tenir la campagne contre lui. Aussi la moitié de l'île fut conquise par Jacques , ou se révolta au moyen des intelligences qu'il y avait conservées. Mais enfin ce roi parut accessible à un remords tardif, et repartit au milieu de ses victoires , déclarant qu'il ne voulait pas achever la ruine de son frère. Il quitta la Sicile eniagg, et peu de temps après, Frédéric commença à rétablir ses affaires par une bataille où il fit prisonnier Philippe , prince de Tarente , fils de Charles U.
Des actions meurtrières de part et d'autre ne produisaient aucun résultat décisif, lorsque le
Pape envoya en Sicile le comte de Valois qui y débarqua , à la fin d'avril i3osk; avec quinze cents chevaux , tandis qu'une flotte de cent galères protégeait ses opérations. Roberf , prince de Calabre , autre fils de Charles II , marchait sous ses drapeaux. Frédéric ne laissa pas le prince français poursuivre long- temps ses conquêtes. Valois essuya des revers. Les maladies consumèrent son armée, et il se vit dans la nécessité de demander la paix (i). H fut alors convenu entre Charles et Frédéric, que ce dernier garderait, avec le titre de roi de Trinacrie (2), le gouvernement de la Sicile , et qu'à sa mort cette île retournerait à la maison d'Anjou 9 moyennant une indemnité de cent mille onces d'or comptées aux héritiers de Frédéric; que le prince de Tarente et tous les prisonniers faits de part et d'autre seraient mis en liberté. Éléonore, fille de Charles II , épousa Frédéric et devint le gage de cette réconciliation (3).
A cette époque, les traités des rois n'étaient valides et durables qu'avec la sanction du Pape. Boniface VIII ne voulut point accéder aux accords des deux rois sans y apporter quelques modifications. Toutes les difficultés furent bientôt aplanies. Frédéric se reconnut feudataire du Saint-Siège
(i)Nicolai, Specialis Bist, Sicula, liy. ti, ch. x. — Mariana, HUu delasEspaïuu, liy. xv, ch. v.
(a) Ancien nom de la Sicile.
(3) Toujours en i3oa.
pour le royaume de Trinacrie , comme le comte de Provence Tétait pour le royaume de Naples. Il promit aussi un tribut annuel de trois mille onces d'or et un secours de cent chevaux , ou d'un nombre déterminé de galères, toutes les fois que l'Église serait attaquée. A ces conditions , Frédéric accomplit sa réconciliation avec le Saint-Siège.
Boniface VIII , mort le i o octobre 1 3o3 , eut pour successeur Benoit XI, qui fiit empoisonné le 4 juillet de l'année suivante. JjGS cardinaux, rassemblés à Pérouse , se partagèrent en deux factions et y firent de vaines épreuves pendant près de dix mois. Enfin , le 5 juin 1 3o5 , après une longue vacance du Saint-Siège, le Conclave élut Bertrand deGot , archevêque de Bordeaur; et le nouveau pontife qui , d'après St. Ântonin , était un homme ambitieux et aç^ide de gloire comme le sont tous les gascons (i) , prit le nom de Clément V. Ce Pape français ne fut que la créature du roi de France. Au lieu de se rendre à Rome , suivant l'usage invariable de l'Église, il étonna toute la chrétienté en sommant les cardinaux de venir à Lyon pour son couronnement. Les cardinaux , malgré leur répugnance, se virent forcés d'obéir. La même année Clément V transféra le siège pontifical à Avignon , bien qu'il ne fût maître que du Comtat Yenaissin. Les Romains s'en plaignirent
(i) Saint Anton., Flor, Summœ HisL , p. 4» t. xxi , ch. xxi.
amèrement ^ mais le Pape ne se montra sensible en cette occasion qu'aux désirs du roi de France. Charles II , possesseur de la ville d'Avignon , ne prit aucune part à la translation de la Cour romaine , soit qu'il ne pût l'empêcher , soit qu'en s'opposant aux intentions de Philippe-le-Bel , il craignit de rompre avec lui.
Le roi-comte vint alors en Provence pour visiter le Souverain-Pontife. Il fixa son séjour à Aix et profita des douceurs de la paix pour se livrer aux soins du gouvernement. H se laissa malheureusement engager dans la querelle du roi de France contre les Templiers. Cet ordre célèbre , poursuvi avec un acharnement incroyable , avait été^fondé vers lan iiaS par neuf chevaliers français , de ceux qui avaient accompagné Godefroi de Bouillon à Jérusalem ; et pendant toute la durée de son existence il avait uni la pureté des vertus Chrétiennes à l'éclat des prouesses chevaleresques. D'après le formulaire français , on avertissait le récipiendaire du sacrifice immense qu'il allait feîre à la religion, ce Vous ne savez pas , lui disait-on , « les forts commandemens qui sont par-dedans la a maison ; car forte chose est que vous , qui êtes « sire de vous-même , vous vous fassiez serf d'au- « truî. A grand'peine ferez jamais chose que vous « voulez, car se vous voulez être en la terre deçà mer, « Ton vous mandera de là , etc. (i) » L'ordre du
(i) Voyez les Pièces JustificaÛTes imprimées à la suite de la tragédie des Templiers ; par Raynouard.
Temple avait acquis des richesses qu'il fesait servir à la gloire de son nom, à Taccroissement de sa puissance f et c'est là ce qui le perdit. Il possédait en Provence un grand nombre de domaines , principalement dans lesvigueries d'Aix , de Forcalquier, d'Apt j de Tarascon , d'Adnot , de Sisteron , de Colmars , de Seyne et de Nice. Le fief de la Galinière lui appartenait, U avait aussi des établissemens et des bénéfices considérables depuis Salon jusques aux Martigues , et le long de la Durance depuis Peyroles jusqu'à Cabanes. Il avait encore l'église de Saint-Ferréol à Marseille, et dans le territoire de Baillane un Hospice pour les pèlerins qui revenaient de la Terre-Sainte (i).
Tout-à-coup les Templiers furent accusés des crimes les plus odieux et les plus absurdes. On prétendit qu'en entrant dans l'ordre ib reniaient T.-C. et crachaient sur la croix ; qu'ils baisaient à la bouche , au nombril et à d'autres parties du corps le profès qui les recevait; qu'ils juraient de s'abandonner à leurs confrères dans les caprices d'une volupté dégoûtante, dans les souillures d'une exécrable prostitution. On dit qu'ils adoraient une tête de bois gardée à Marseille ; qu'ils se rangeaient en cercle et se jetaient les uns aux autres les enfans nés des œuvres d'un religieux , jusqu'à
(i) Hon. Bouche , t. ii , liv. ix , sect. m. — J. F. Bouche , t. i, 6* partie.
ce que ces innocentes créatures eussent rendu le dernier soupir , meurtries et défigurées. Une fois que les imaginations populaires forent émues par tous ces fantômes de mensonge et de terreur, il n'y eut pas moyen de les retenir sur la pente toujours plus rapide de leurs crédules égaremens, de façon que plus une accusation blessait la vraisemblance, plus elle obtenait de crédit.
Philippe-le-Bel résolut d'exterminer tous les Chevaliers du Temple , après avoir rappelé de l'Orient le vénérable Jacques de Molay, leur grand maître. Aidé des bulles de Clément V , misérable instrument de ses volontés despotiques , il écrivit à tous les souverains de TEurope et les engagea à se réunir à lui dans cette infâme proscription. Charles II se trouvait à Marseille lorsqu'il reçut la lettre du roi de France , et il eut la faiblesse de cédera ses désirs. Le 1 3 janvier i3o8 , il écrivit de la même ville à tous ses officiers, juges, viguiers etlieutenans de Provence, une circulaire à laquelle était jointe une lettre close qu'ils ne devaient auvrir que le 24 à la pointe du jour. Au moment indiqué , les officiers ouvrirent cette lettre. Ils y trouvèrent l'ordre de faire aussitôt arrêter tous les Templiers du ressort , d'inventorier leurs biens et de les mettre sous le séquestre.
En conséquence de cet ordre , le chevalier Pierre Gantelme , viguier d'Aîx , accompagné de Pierre Garnier, juge de la même ville , se trans-
porta vçrs Theure des matines , circa horam matutinarum , comme dit le procès verbal de sa commission , en l'église Sainte-Catherine qui était la principale maison du Temple. Quatre religieux l'habitaient. L'un d'eux prit la fuite , les trois autres furent saisis. Gantelme fit en leur présence un inventaire des ornemens de l'église , de l'argent, des meubles , des denrées et de toutes les provisions qui se trouvaient dans cet établissement. Il s'empara aussi des immeubles , des animaux domestiques et des bestiaux appartenant à l'ordre proscrit, et il les plaça sous la garde de Pierre Raymond , receveur fiscal. Le même jour on fit les mêmes exécutions dans les autres vigueries ou bailliages. A Nice, cet acte d'autorité exercé par Jacob Ardouin, commissaire délégué du sénéchal de Provence, fut regardé comme une révoltante injustice. Des murmures s'élevèrent, etl'évêque Raymond Rostang eut besoin de toute son influence pour calmer le mécontentement populaire. Il y avait dans toute la Provence quarante-huit prisonniers. Vingt-sept furent enfermés dans le château de Meyrargues, et vingt-un dans celui de Pertuis. Ces Templiers provençaux , à l'exception de cinq , n'appartenaient pas à la noblesse. Le personnage le plus considérable parmi eux était Albert de Blacas, qualifié de chevalier , Miles. Quatre autres avaient le même titre. C'étaient Hugues de Roquefeuil , Fulco de Signe , Raymond Catabri et Raymond Carminian d'Arles.
On sait quelle fut en France la malheureuse destination des Templiers. On connaît la barbarie de Philippe-le-Bel , les lâches complaisances de Clément V,et le supplice de leurs nobles victimes. Mais quel sort eurent en Provence les quarantehuit religieux arrêtés ? Les condamna-t-on à la mort ? Finirent-ils leurs jours en prison ? Furentils rendus à* la liberté ? L'histoire est muette sur ces questions incertaines. Un écrivain provençal du 17® siècle (i) assure , je ne sais sur quel fondement , que la plupart des Chevaliers du Temple furent jetés dans des puits. Un autre (a) dit vaguement qu'ils subirent le supplice. Un troisième (3) soutient au contraire qu'on leur laissa la vie. Il prétend que c'est là une tradition populaire. Â. quoi faut-il se fixer au milieu de tant de récits contradictoires? La douceur et Thumanité deCharles II semblent indiquer que les Templiers de Provence ne furent pas traités avec la dernière rigueur. Quoi qu'il en soit , le concile de Vienne abolit leur institution dans le monde chrétien , et déclara leurs biens dévolus à l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean. Mais avant de céder ces propriétés importantes , les souverains s'enrichirent partout de leur séquestre.
(i)Gaufridy,t. I, liv. v.
(a) Antoine Ruffi , Hist. des Comtes de Provence.
(3) J. F. Bouche , loco eitat.
Charles n ne ressemblait pas à son père. Instruit à Técole du malheur, il était juste et compatissant. Il rendit ses peuples heureux autant que les circonstances le lui permirent. Il diminua les impôts 9 corrigea les abus , réprima les écarts du pouvoir arbitraire 9 fit subir une salutaire réforme à toutes les parties de l'administration, simplifia les procédures, établit dans les tribunaux une police sage et sévère. Ce prince confirma les privilèges municipaux d'Âix ^ de Marseille , de Tarascon f d'Avignon et d'Arles. Il enrichit de ses faveurs la petite J^ille de la Mer (i), et lui accorda les franchises les plus étendues. Il ordonna que les collecteurs des impôts, dans cette commune , ne pussent saisir ni le bétail , ni les armes , ni lei vêtemens , ni les meubles , et il leur défendit d'entrer dans la chambre des accouchées. Il voulut que la justice y fut administrée de telle manière que les habitans ne se vissent jamais soumis à des déplacemens coûteux. Le souverain étendit sa vigilance sur toutes les choses utiles. Il fit diverses lois concernant les usuriers et les usurpateurs des titres nobiliaires. Il ordonna aux Juifs de porter sur leurs vêtemens une marque distinctive et leur défendit d'avoir des chrétiens à leur service (2). Il
(i) villa de la Mot, aujourd'hui les Saintet-Maries. (a) César Nostradamus , Histoire et Chronique de Provence, 3* partie. — Antoine de Rufli , Hist des Comtes de Proyence.
soumit les notaires à des réglemens de discipline. Enfin il imposa à l'exercice de la médecine et de la chirurgie toutes les garanties que réclamaient l'intérêt public et la science véritable.
Charles II obtint par des moyens de conciliation, par une sage politique , ce qu'il n'aurait peut-être jamais obtenu par les armes. Il reçut l'hommage d'Isnard d'Entrevènes, chef de la maison d'Agoult et comte de Sault , hommage que n'avait pu recevoir Charles P*" son père , dans tout l'éclat de sa puissance. Le marquis de Saluées lui céda ses droits de souveraineté sur plusieurs villes du Piémont, et comme il possédait déjà dans cette contrée d'autres villes qui s'étaient données à son père y il prit le titre de Comte de Piémont , mais en même temps il voulut que ce nouveau comté eut une administration séparée , un sénéchal particulier et des officiers distincts.
Au mois d'avril i3o8, le roi-comte partit de Marseille pour lltalie. Les travaux et les soucis du gouvernement avaient altéré sa santé. Il mourut le 5 mai de l'année suivante y à l'âge de soixantetrois ans , dans le Château-Neuf, auprès de Naples, laissant une postérité nombreuse. En 1297, il avait institué héritier de son royaume et de ses comtés son second fils Robert , duc de Calabre , parce que la branche aînée de sa descendance occupait le trône de Hongrie. Son corps fiit porté à Aix, dans l'église du couvent de St .-Barthélémy dont il
était le fondateur , et le peuple attendri paya à sa mémoire un juste tribut de regrets.