‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 39 sur 48 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

Carobert , roi de Hongrie , fils et successeur de Charles Martel ^ réclama la succession de Naples et de Provence , comme chef de la branche aînée des descendans de Charles IL Robert , duc de Calabre , s'empressa de faire valoir le testament de son père. Le Pape , qui se croyait le dispensateur de toutes les couronnes et qui donnait plus particulièrement l'investiture du Royaume de Naples y devint le juge de ce grand procès. Mais Carobert ^ encore jeune ^ sans expérience , obligé de résider en Hongrie , avait moins d'influence que son concurrent , plus aguerri , plus adroit , plus habile dans l'art de gouverner les hommes. Robert vint à Avignon auprès de Clément V qui n'hésita pas à se déclarer pour lui , et Carobert se soumit à cette sentence comme un simple citoyen à l'arrêt de son juge naturel. Le nouveau souverain reçut le serment de fidélité de ses trois comtés unis de Provence , de Forcalquief et de Piémont, y régla quelques afEaires, et partit pour Naples (i) où l'établissement de son autorité ne rencontra aucun obstacle.

(i) Au commencement de juin i3io.

I^ malheureuse Italie, sans existence nationale, était toujours déchirée par les implacables £sictions des Guelfes et des Gibelins , par la vieille querelle des papes et des empereurs, quoiqu'elle fût devenue en quelque sorte étrangère à l'empire romain. Clément V, pour empêcher Philippe-le-Bel de monter sur le trône impérial , venait d'y élever Henri , comte de Luxembourg. Cet Henri, le septième du nom entre les rois d'Allemagne , songea bientôt à revendiquer les droits et le pouvoir de ses prédécesseurs. Appelé par les Gibelins , il passa les Alpes de Savoie vers la fin de septembre de l'année i3io , entra en Piémont par le mont Cenîs , visita Turin , et fut reçu par les citoyens d'Asti comme le seigneur de leur ville. D'un autre côté, les Guelfes , qui avaient toujours regardé les princes de la maison d'Anjou comme leurs chefe et leur appui , se réunirent à Robert et lui accordèrent une entière confiance.

Cependant Henri YU ne fesait que marcher de succès en succès. Tous les seigneurs de laLombardie se mirent en mouvement pour l'assister dans son entreprise. Milan lui ouvrit ses portes. Les députés de toutes les villes , depuis les Alpes jusqu'à Modène d'une part, jusqu'à Vérone et Padoue de l'autre , se rendirent dans cette capitale pour assister au couronnement de l'empereur. Henri VII, ayant mis sur sa tête la couronne de fer des rois

italiens (i) ^ rétablit partout la paix et le bon ordre. Les Génoi3 lui accordèrent pour le terme de vingt ans une autorité absolue sur la république. Trente galères de Gènes le conduisirent à Pise avec quinze cents hommes d'armes. La ville de Pise , de tout temps dévouée aux empereurs et au parti gibelin , consacra sans réserve ses forces et ses richesses au service de Henri. Ce prince , après avoir recruté son armée , s'achemina vers Rome à la tête de deux mille chevaux. Robert , qui jusque là lui avait si malheureusemept disputé la possession de lltalie , envoya son frère Jean à Rome avec un petit corps de troupes pour s'emparer du Vatican et d'une moitié de la ville. Cette moitié^ dévouée au roi-comte, subissait Tinfluence delà famille des Orsini. L'autre partie de la cité, dirigée par les Colonna ^ s'était déclarée pour

Henri VIL Cet empereur, avec l'aide des Colonna et du sénateur don Louis de Savoie , se mit en possession de St.-Jean-de-Latran et du Capitole. Peu après il s'empara aussi du Colysée , de la tour des Conti, de celle de St.-Marc , et du Mont des Savelli, formé des décombres du théâtre deMàrcellus. Mais il attaqua sans succès le Vatican et la Cité Léonine, en sorte qu'il renonça à se faire sacrer dans la Rasilique destinée de tout temps à cette cérémonie. Le 29 juin 1 3i 2 , trois cardinaux posèrent sur

(i) 6 janyier i3ii.

256 raSTOIRE

sa tête la couronne d'or des empereurs germains (i).

Dans cette *guerre les Florentins y s'appuyant sur l'alliance des villes vobines , Bologne , Lucqueset Sienne, embrassèrent la politique de l'Italie entière, et se placèrent au centre du parti Guelfe comme s'ils en étaient les chefs. Henri Yll vint inutilement assiéger Florence. Il fut contraint de se retirer à Pise qui s'épuisait pour le soutenir.

Érigeant dans cette ville un tribunal suprême qu'il présida ,^ l'empereur cita devant lui les villes qui lui avaient résisté. Il annula les franchises de Florence y cassa les magistrats de cette république et la condamna à une forte amende. Il fit plus ; il osa sommer Robert de venir lui rendre compte de sa conduite. Comme on le pense bien , Robert ne comparut point. Henri VH le déclara déchu de son trône , comme coupable de lèse-majesté. En même temps il délia les Napolitains et les Provençaux de leur serment de fidélité, et leur défendit de prêter désormais obéissance à leur ci-devant souverain. Henri VH voyait alors ses affaires décliner tous les jours , et son armée se détruisait elle-même par des maladies. Aussi sa fulminante sentence ne fut bonne qu'à provoquer une moquerie universelle , car rien n'est ridicule comme la faiblesse , quand

(i) Giov. Villani, liv. ix, ch. xxxvi. — Cronica di Pisa, t, xv. — FerretUB Vicentmus , liv. v. — Simonde de Sismondi , t. ir , ch. xxtii.

elle se veut donner des airs de violence , et quand elle s'avise de £aire ce qu'on ne pardonnerait pas même à la force. Cet empereur , ne se confiant plus à ses propres ressources , contracta une étroite alliance avec Frédéric , roi de Sicile ou de Trinacrie y qui s'occupait de transmettre à ses descendans le royaume dont Charles II ne lui avait laissé que l'usufruit viager. Les deux monarques convinrent d'attaquer Robert , comme chef des Guelfes et leur ennemi le plus dangereux. Frédéric arma cinquante galères, s'empara de Reggio et de quelques autres places. Â la réquisition de l'empereur , les deux républiques de Gênes et de Pise armèrent une flotte considérable , sous le commandement de Lamba Doria , et l'envoyèrent sur les côtes du royaume de Naples. D'autre part Henri reçut des renforts d'Allemagne et d'Italie , et partit de Pise pour marcher contre la capitale de Robert.

Dans ces circonstances ^ les conseils de la république florentine portèrent un décret qui donnait aux prieurs le pouvoir de faire tout ce qu'exigerait l'intérêt public ; et ceux-ci , par une délibération solennelle y conférèrent , pour cinq ans , à Robert , roi de Naples et comte de Provence , le titre et les droits de seigneur de Florence , sous la condition qu'il enverrait dans la ville un de ses fils ou de ses frères pour la défendre , qu'il conserverait les lois de la république , et qu'il main-

tiendrait la magistrature suprême des prieurs , avec toutes les prérogatives dont elle était alors en possession (i). La mort de Teropereur changea subitement la face des affaires. Le a4 ^oùt i3f 3 , Henri YII expira au milieu de son armée, àBuonconvento, près de Sienne, et le bruit courut qu'il avoit été empoisonné {%). Les troupes impériales reprirent le chemin d'Allemagne, et Frédéric retourna dans son ile.

Les Guelfes étaient ivres de joie, et les Gibelins s'abandonnaient à la plus vive douleur. Jamais les affaires de la maison d'Anjou n'avaient été si prospères. Le i4 mars i3i4, Robert fîit institué, par une bulle du Pape , vicaire impérial de toute l'Italie pendant la vacance de l'empire. En même temps on l'éleva au rang de sénateur de Rome. Voulant mettre à profit l'occasion qui se présentait favorable , il résolut d'attaquer Frédéric au cœur de ses états. Il équipa une flotte puissante avec laquelle il passa le Phare, débarqua en Sicile à la tête de deux mille hommes d'armes et d'une nombreuse infanterie. Il emporta d'emblée la place de Castellamare. Mais ce prince , recommandable par son habileté politique et par tant de

(i)Leonardo, Aretino y Hist Fior., liv. ▼. — Sismondi, t.nr, ch. XXVII.

(a) Villani , liv. ix, ch. ti. — Flaminio del Borgo , ///. Puan, dU^ sert. II. — Cronica di Pisa, t. xv. — Malavold , 5torra di Sien/ta, p. a , liv. rv. — Feirelus Vicentinus , lîv. t.

qualités excellentes ^ n'avait pas des talens militaires. Il éprouva plusieurs échecs , et fut contraint de signer une trêve de quatorze mois.

Clément V mourut à Roquemaure, diocèse d'Avignon, le ao avril i3i4» en allant à Bordeaux^ dans l'espérance que l'air natal rétablirait sa santé chancelante. Ce pontife y qui n'a laissé qu'un nom justement odieuxdansles annales de la chrétienté ^ avait comblé de biens tous ceux qui l'entouraient. Néanmoins il ne laissa pas im seul ami reconnaissant , un seul serviteur fidèle. Au bruit de son décès , tous ses trésors furent mis au pillage. Les cierges allumés autour de son lit de parade tombèrent sur lui et y mirent le feu. A grand'peine on trouva un misérable manteau pour couvrir le cadavre à demi consumé d'un Pape qui avait amassé des richesses immenses par la vente des bénéfices ecclésiastiques j et par toute sorte de marchés scandaleux. Vingt-trois cardinaux s'assemblèrent à Carpentras pour donner un nouveau chef à l'Église. Les Italiens voulaient nommer un Pape qui rétablît le Saint-Siège à Rome. Les Français en voulaient un qui fixât encore en Provence le séjour de la cour pontificale. Aucun des deux partis ne pouvait obtenir les deux tiers des suffrages , majorité nécessaire pour la validité de l'élection. Le a4 juillet , deux parens de Clément V entrèrent dans Carpentras à la tête d'une bande armée , et y excitèrent une sédition pour forcer le conclave

à nommer un Pape français. La populace de celte ville 9 poussant des cris de mort , livra aux flammes les maisons des cardinaux italiens , et ceux-ci voyant leur vie menacée , s'échappèrent du conclave en fesant abattre un mur. Les autres cardinaux se séparèrent dans le tumulte , et l'élection fut suspendue pendant deux ans(i). Enfin Philippe y comte de Poitiers , qui depuis régna en France sous le nom de Philippe-le-Long , réunit k Lyon les membres du sacré collège. C'était en i3i6. Le 28 juin , ce prince les rassembla dans le couvent des Frères Prêcheurs et leur déclara qu'ils n'en sortiraient que lorsqu'ils auraient Êiit leur choix. Les votes furent encore partagés et la lutte paraissait interminable. Les deux partis , se liant par im compromis, convinrent de donner au cardinal Jacques d'Ossa pouvoir de désigner lui-même le successeur de Saint Pierre. D'Ossa y né à Cahors dans la dernière classe du peuple^ avait su s'élever à l'évêché de Fréjus d'où il avait passé à celui d'Avignon^ et il était alors chancelier du roi Robert et comblé de ses faveurs. D'Ossa se nomma luimême , disant : ego sumpapa^ c'est moi qui suis pape (2). Comme il fiEdlait en finir , cette nomi-

(i) Bernardi Guidonis Fita démentis F,

(a) La nomination de Jean XXI[ par lui-même est une opinion presque générale. Elle est rapportée par Villani (liv. ix, ch. lxxix), historien contemporain qu'on doit d'ailleurs regarder, d'après le cardinal Bellarmin , comme un auteur exact et fidèle. St. Antonin

nation fut unanimement approuvée par les cardinaux. Le nouveau Pape prit le nom de Jean XXII. Négligeant la ville de Rome ^ comme son prédécesseur , il maintint le Saint-Siège à Avignon , et confirma à Robert toutes les dignités que ce prince avait reçues de Clément V.

Les Gibelins dltalie s'étaient alors considérablement renforcés. Ce parti avait pour soutiens des hommes de résolution et de talent ^ et à leur tête brillait Mattéo Yisconti , seigneur de Milan et d'une partie de la Lombardie. Robert y qui avait éprouvé une suite d'échecs pendant l'interrègne de l'Église, essaya si^par le moyen d'un pontife qui était sa créature dévouée , il ne pourrait pas rétablir l'équilibre détruit. Jean XXII prononça en i3i7 une sentence d'excommunication contre Visconti y et mit sous l'interdit la ville de Milan. Mais les regards de Robert , du Pape et des Guelfes furent tout à coup détournés de la Lombardie par les révolutions qui éclatèrent à Gênes.

Deux familles Guelfes , les Grimaldi et les Fieschi y dirigeaient toutes les affaires de cette république. Elles venaient de l'emporter sur deux

Ta empruntée de cet historien florentin , et elle a été accueillie par Hézeray, puis donnée pour un fait certain par les autres écriyains modernes.

Le P. Colonia, dans son Histoire Littéraire de Lyon, t. ii, ch. yn , soutient que ce n*est là qu'une fable. Il en donne plusieurs raisons qui ne me paraissent pas conyaincantes.

autres familles gibelines qui avaient eu précédemment le pouvoir et qui se trouvaient exilées. C'étaient les Doria et les Spinola. Au mois de mars i3i8 y Marco Visconti, fils du seigneur de Milan , s'avança à la tête d'une armée jusqu'aux portes de Gènes pour en former le siège. En même temps une flotte gibeline , armée àjSavone parles émigrés génois , s'empara de la tour ^du Phare pendant que les soldats de Visconti se logeaient dans les faubourgs de Saint-Jean et de Sainte-Agnès (i). Les Grimaldi et les Fieschi , effrayés de ce que toutes les forces du parti Gibelin en Italie se réunissaient contre eux , écrivirent au roi Robert et à toutes les villes guelfes pour leur demander du secours. Robert jugea convenable d'entreprendre luimême la défense de Gênes j voisine de ses états de Provence. Après avoir préparé une flotte de vingt-cinq galères 9 il s'embarqua le lo juillet à Naples avec la reine sa femme et deux de ses frères , et le 21 il aborda dans le port de Gênes. Il descendit aussitôt sur la place du Palais avec douze cents hommes d'armes ^ et déclara au peuple qu'il ne venait que pour le défendre. L'assemblée, par un mouvement spontané , lui déféra pour dix ans la seigneurie de la commune, en lui associant le Pape (i). Les assiégeans n'en continuaient pas

(1) Villani , liv. ix , ch. xc. — Chroo. Astense , t. xi , <^ xcix. (a) G«orgii Stellx, Annal. Genmns, t. xvii.

moins leurs attaques. Des combats acharnés se renouvelaient chaque jour , et le plus souvent les Gibelins étaient victorieux. Mais la fortune finit par leur être contraire. Robert obtint sur eux des avantages décisifs , et Marco Yisconti se vit obligé de lever le siège de Gènes. U abandonna une partie de ses bagages, et reconduisit son armée en Lombardie. Les Génois guelfes , ivres de leur victoire , se livrèrent à d'horribles excès contre leurs compatriotes gibelins. lis mirent le feu à de riches maisons de plaisance y à de magnifiques palais qui fesaient l'ornement de la ville. Après quoi ils portèrent dans une procession solennelle les reliques deSt.-Jean-Baptiste et célébrèrent dans le^ temples le triomphe de la Sainte Église (i).

Robert , qui eut le malheur d'approuver ces violences y indignes d'un peuple civilisé y quitta la Ligurie avec une partie de ses troupes pour visiter son comté de Provence. Le aa mai i3i9 il débarqua à Marseille, et fut reçu avec magnificence par un peuple enthousiaste. L'année précédente un spectacle affreux de fanatisme avait été donné dans cette ville. L'ordre de Saint François , ou des Frères Mineurs , était divisé par un schisme. Quelques esprits ardens y indignés des désordres du clergé, plaçaient toutes leurs joies dans la poursuite d'une perfection chimérique. Michel Mona-

(i) id, — vertus Fotieta. Hitt, Genue/u, liv. vi.

chi , qui exerçait en Provence les fonctions d'inquisiteur, intenta une procédure criminelle contre ces rêveurs extravagans, appelés Fratricelles . L'un d'eux y ayant reconnu ses erreurs, fut condamné à un emprisonnement perpétuel et à porter deux croix jaunes sur son habit. Quatre autres, inébranlables dans leurs opinions , furent brûlés au cimetière des Âccoules (i) , où se réunissaient toujours les assemblées populaires.

On voyait à Marseille , dans le couvent des Frères Mineurs, le riche sépulcre de Saint Louis, évêque de Toulouse , frère de Robert , et canonisé par le Pape en i3i7 (2). Les fidèles y accouraient en foule de toutes parts , et le roi-comte vint y déposer ses offrandes. Ce prince , après avoir reçu le serment de fidélité des principales villes de Provence , alla résider auprès de Jean XXII à Avignon. Il se fit rendre un compte général de l'administration du pays , et s'occupa de quelques fondations pieuses sans négliger ses intérêts politiques. Il acheta de Mabile de Simiane la part de juridiction seigneuriale qu'elle exerçait en la ville d'Apt (3). Voulant donner des marques d'affection à Barjols, où son enfance avait été élevée, il le fit cheflieu de bailliage en composant son ressort de quel-

(i) Voyez notre Hist, de Marseille , 1. 1 , liv. iv. (a) Hist. de Saint Louis, évéque de Toulouse, et de son culte. (3) Archives d*Aix , citées par Honoré Bouche» t. ii , liv. ix , sect. III.

ques bourgs ou villages jusques alors compris dans la viguerie de Draguignau y et dans les bailliages de Brignolles et de Saint-Maximin (i).

Pendant que Robert s'appliquait en Provence aux soins de la justice et du gouvernement, ses affaires prenaient en Italie une mauvaise tournure. Conrad Doria avec vingt-buit galères gibelines avait fermé le port de Gènes. Les ennemis s'étaient de nouveau emparés des faubourgs, où ils séjournèrent près de quatre ans , et la guerre se soutenait des deux côtés avec une fureur égale. Hugues des Baux, général provençal, fut défait près d'Alexandrie, et resta mort sur le cbamp de bataille (2). Mattéo Visconti , l'in&tigable ennemi du gouvernement pontifical , expira au milieu de ses triomphes; et ses deux fils, Marco et Galéaz, soutinrent l'honneur de son nom. Depuis la mort de Henri VH , deux concurrens , tous les deux élus empereurs par une fraction de la Diète Germanique, se disputaient le sceptre des anciens Césars. C'étaient Frédéric d'Autriche , petit-fils de Rodolphe, le fondateur du pouvoir de la maison de Hapsbourg, et Louis IV, duc de Bavière. Frédéric, vaincu et fait prisonnier à la bataille de Muhldorf le 28 septembre iS^a, céda sa place à son heureux rival. Castruccio, seigneur de Lucques, ac-

(r) César Nostradamus , ouv. cité, 3* partie.

(a) Villani, liy. ix. — Gulielmi Venturse, Cftron, Etltnse , t. xi.

qiiit une grande puissance et se mit à la tête de la faction gibeline. Les Florentins l'attaquèrent sans succès , et lui-même envahit leur territoire, Raimond de Cardone, gentilhomme aragonais qui s'était distingué au siège de Gènes , fut choisi par Robert et par le Pape pour diriger les Guelfes italiens. La république de Florence lui donna aussi le commandement de ses troupes.

Tous les regards se fixaient sur Robert. Les Guelfes le demandaient à grands cris , et en vérité il était temps qu'il vînt les encourager par sa présence. Ce prince , après avoir passé cinq années en Provence , prit congé du Pape , et s'embarqua à Marseille au mois d'avril i<334 > avec une flotte de quarante-cinq vaisseaux ^ pour se rendre dans son royaume de Naples. A son passage il relâcha à Gènes , et se fit confirmer la seigneurie de cette ville pour les six années suivantes (i). Sur ces entrefaites Castruccio obtint sur les Florentins des avantages importans^ et leur général, Raimond deCardone, fut fait prisonnier. Alors saisis d'épouvante, ils envoyèrent des ambassadeurs au roi Robert pour implorer son assistance. Le terme de la seigneurie accordée à ce prince avait expiré en i3ai. Robert assura qu'il était toujours prêt à les défendre , mais que sa dignité royale et le bien même du parti guelfe ne permettaient pas

(i) Georgii Stell», Annal. Genuens., t. xvii.

qu'il prît part à la guerre autrement qu'en maître et en chef. Il demanda que lui-même y ou son fils unique , Charles , duc de Calabre, fut mis à la tête de la république avec une autorité souveraine. Les Conseils de Florence choisirent de préférence le duc de Calabre pour leur seigneur, en prenant toutefois des précautions contre l'arbitraire. La seigneurie devait durer dix ans , et commencer le i®*" janvier iSaô , jour de la signature du traité (i). Gauthier de Brienne, lieutenant du duc de Calabre , vint prendre pour lui possession de la seigneurie de Florence. Quatre cents cavaliers provençaux l'accompagnaient. Le prince Charles arriva lui-même en Toscane vers le milieu de l'été, et les habitans de Sienne lui accordèrent la seigneurie de la ville pour cinq ans. Le 3o juillet il fit son entrée à Florence à la tête des plus grands seigneurs du royaume de Naples et du comté de Provence , de deux cents chevaliers à éperon d'or et de quinze cents hommes d'armes (a). Le duc de Calabre aurait pu entreprendre de grandes choses avec cette armée , qui fut bientôt grossie par les troupes auxiliaires de toutes les villes guelfes de la Toscane. Il aima mieux rester dans l'inaction. Cependant l'empereur Louis IV savait avan-

(i) Villani , liv. ix. — Istorie Pistolesi , p. 43o. — ■ Léonard Aretino , IIy. y.

{%) Villani, liv. x, ch. i.

cer ses afiEaiires. U présida k trente-un congrès des principaux Gibelins d'Italie , s'achemina vers Milan, et reçut y le3o mai i3a7, la couronne des rois Lombards. Après diverses opérations militaires il marcha sur Rome avec Castruccio, et se fit mettre sur la tête la couronne de FEmpire le 1 7 janvier de Tannée suivante. Au lieu de se diriger sur Napies pour attaquer Robert , qui n'était pas en état de lui résister, il se complut dans un acte de puérile vengeance. Il intenta un procès à JTean XXU, tranquille à Avignon , où les revers de ses partisans ne pouvaient l'atteindre. Ce Pape , comme je l'ai dit, venait de suspendre Louis IV de ses fonctions impériales. Louis le cita à son tribunal , le déclara atteint et convaincu du crime d'hérésie et de lèse-majesté , le condamna d'abord à la déposition , ensuite à la peine de mort , et lui fit donner pour successeur un frère mineur nommé Pierre de Corbario , élu par le peuple romain et consacré sous le nom de Nicolas V (i).

Castruccio , vaillant guerrier, politique profond, ne tarda pas à rendre l'ame , et la cause gibdine, dont il était l'un des plus fermes soutiens, perdit de son crédit et de sa consistance. L'Aigle Germanique s'arrêta tout-à-coup dans son vol triomphant. L'Empereur, obligé de se rendre en Tos-

(i) Villanl , liv. X , ch. lxviii et txxi. — rita Jommis XXIiex Amalrico Augerio, t. m, part. ii. ~ Rayn. , Annal. Ecdes., t. xv.

cane, quitta Rome, accablé de malédictions populaires.

Cependant le roi Robert restait dans son repos , et son fils le duc de C^ilabre , fesant des plaisirs son unique af&ire, ne méritait guère la confiance que les Florentins avaient mise en lui. Le 9 novembre iSaS ce prince mourut à Naples, âgé de trente ans. U eut de Marie de Valois ^ sa seconde femme, une fille nommée Jeanne , et une autre fille nommée Marie , qui était encore dans le sein de sa mère , et qui la fit périr en naissant.

L'antipape Pierre de Corbario , chassé de Rome avec l'empereur et privé de toutes ressources , mit son espoir dans la clémence de celui dont il avait usurpé la dignité souveraine. U écrivit à Jean XXII une lettre par laquelle il implorait son pardon. Jean lui répondit avec douceur et l'exhorta à se rendre auprès de lui. Mais , avant tout , Corbario reconnut l'énormité de son crime devant les commissaires du Pape , qui lui donnèrent l'absolution qu'il demandait. Ensuite il s'embarqua k Pise , le 3 août i33o, sur une galère provençale, et vint 1^ t> u débarquer à Marseille. Bien qu'il montrât un vif repentir, le peuple ne laissa pas de l'accabler de malédictions et d'outrages. U prit la route d'Avignon , et parut devant le Pape et les cardinaux en plein consistoire. On y avait dressé un échafaud sur lequel il monta , vêtu de son habit de Frère Mineur, la corde au cou. Il renouvela son abjura-

270 HISTOHŒ

tion; mais son émotion lui ôta la parole ^ et il ne put finir la confession qui l'humiliait. Le Pape, aux pieds duquel il alla se jeter, le releva et l'admit au baiser de paix. U lui infligea cependant une peine dictée par la politique. On le relégua dans une chambre au-dessus de la Trésorerie, où il était servi par les officiers pontificaux. Il avait des livres pour occuper ses loisirs , mais on ne le laissait parler à personne (i).

Robert , déjà fort avancé en âge et se voyant sans héritiers mâles , ne pouvait se consoler de la perte d'un fils chéri. U avait cessé de prendre part aux affaires de la Péninsule Italienne, et il cherchait dans la culture des lettres un adoucissement à ses cuisans chagrins. Il laissa le roi Frédéric de Sicile paisible dans son royaume , et négocia des traités avec le comte de Savoie et le marquis de Monferrat qui profitaient de toutes les circonstances pour entamer les frontières du Piémont. En même temps Robert s'occupa à régler sa succession , car il craignait que son sceptre ne fut brisé par des puissances ennemies ou ravi par des parens avides. Changeant l'ordre d'hérédité établi par Charles II , il unit à perpétuité le royaume de Naples et les comtés de Provence, de Forcalquier et de Piémont; nomma héritière la princesse Jeanne , et dans le cas où elle mourrait sans enfans , il lui substitua

(i) Bemardus Guidou. , Fita Joan, XXII ^ dans Baluie.

Marie. Pour mieux affermir la couronne sur la tête de sa petite-fille , il proposa à son neveu , le roi Carobert de Hongrie , fils de Charles Martel , de marier Jeanne avec André, son second fils , et Marie avec Louis , prince héréditaire. Le monarque hongrois reçut avec plaisir ces propositions. Il conduisit lui-même à Naples le prince qu'on destinait à y régner et qui n'était alors âgé que de sept ans. Le a6 septembre i333, les fiançailles 11^^ furent célébrées avec une pompe vraiment royale. Les ambassadeurs de toutes les puissances de l'Europe vinrent féliciter Robert et assistèrent à la cérémonie.

Le pape Jean XXII mourut k Avignon le 4 décembre de l'année suivante , laissant , avec un nom détesté , des trésors considérables amassés par d'indignes manœuvres d'avarice et de simonie. €^ fut lui qui attribua au Saint-Siège la nomination des pasteurs auparavant élus par les Églises , et il n'y eut plus rien de démocratique dans le sacerdoce. Depuis plus d'un siècle , l'élection des évêques avait été retirée au peuple, et le 24* canon du quatrième concile de Latran , tenu en I2i5 , la déféra aux chapitres (i).

Vingt-quatre cardinaux, réunis à Avignon, s'enfermèrent aussitôt au conclave. Deux factions., la française et l'italienne , divisaient l'assemblée , et

(i)Labbe» Goncil, t. xi.

tout annonçait que de long-temps ^lle ne fixerait pas son choix. Dès les premiers jours du scrutin , les électeurs 9 tâtonnant comme on le lait toujours dans un essai ^ ne cherchèrent qu'à perdre leurs voix en les disséminant sur des collègues qui n'avaient aucune chance de réussite. Il arriva que chacun choisit en secret celui qu'on jugeait le moins propre à réunir la majorité des suffrages , et de cette manière Jacques Fournier^ que personne ne voulait sérieusement ^ obtint la majorité des deux tiers , et se trouva bien et dûment nommé vicaire de J.-C. sur la terre , à son grand étonnement j comme à celui du peuple et des cardinaux eux-mêmes. Fournier, qui prit le nom de Benoit XII y était fils d'un boulanger de Saverdun. Il réforma plusieurs ordres religieux , vécut dans la pauvreté , fut l'ami de la concorde et donna l'exemple des vertus modestes. S'éloignant des habitudes de son prédécesseur , il ne négligea rien pour réconcilier l'empereur Louis de Bavière avec l'Église. La paix allait être conclue, lorsque Philippe VI et Bobert usèrent de leur influence pour y mettre obstacle , et toutes les négociations furent rompues.

Chacun cependant était las de la guerre. Les princes qui la fesaient avaient besoin d'argent , et la plupart d'entre eux n'étaient pas délicats sur les moyens de s'en procurer. D^s ce siècle d'ailleurs les laïques ne voyaient qu'avec peine les

grandes richesses du clergé. Aussi ils ne se fesaieM pas scrupule de s'emparer des biens de l'Église , et tous les conciles qu'on tenait alors s'occupaient de ces injustes possessions. Elles furent l'objet des délibérations d'un concile provençal tenu le i5 avril 1 337 à Avignon dans le iponastère de St.-Ruf . Les archevêques d'Arles , d'Aix et d'Embran y assistèrent avec dix-sept évéques leurs suflragan& Ce concile proscrivit sagement les abus qui s'étaient introduits au sujet des excomnninications , abus que la raison populaire ne pouvait plus tolérer. Lorsqu'un Chrétien avait été frappé de l'anathème ecclésiastique , les prêtres, couverts d'ornemens funéraires j se rendaient sur la place publique; de là ils marchaient processionnellement jusqu'à la maison de l'excoûimunié , en psalmodiant les prières dès morts. Us lançaient des pierres contre la porte ; ils y portaient une bière dans laquelle ils plaçaient ensuite une figure de bois ou de paille qu'ils allaient jeter en pleine campagne comme une bête morte à la voirie. Cette cérémonie ridicule produisait souvent les plus grands désordres. Les prêtres étaient insultés. L'excommunié , soutenu par ses amis et par ses parens y prenait lui-' même l'habit sacerdotal. Il tournait en ridicule une religion qui n'est jamais complice des torts de ses ministres. D'autres fois il évoquait les démons. Il jetait à droite et à gauche des fagots de paille ou des torches allumées qu'il éteignait ensuite, pour

Page 1