‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 42 sur 48 · II. aa · texte numérisé non relu

II. aa

nir à son secours. Charles de Duras entra dans Naples sans coup férir, et forma aussitôt le siège du Château-Neuf. I^ situation de la reine devint des plus fâcheuses. Les galères tant désirées n'arrivaient point. Le comte d'Anjou, immobUe en France, semblait oublier qu'il avait en Italienne bienfeitrice à défendre et un usurpateur à punir. Charles pressait le siège; et Jeanne, en proie aux horreurs de la famine, ne voyant autour d'elle que des scènes affreuses de désolation et de mort, chargea le comte Hugues de Saint-Séverin de négocier une trêve de cinq jours seulement, et promit d'ouvrir les portes du Château si, pendant ce délai, le duc Othon de Brunswick, son époux, alors cantonné dans Averse , ne venait la secourir. La trêve fut accordée à ces conditions. Jeanne , dont l'espoir commençait à renaître, écrivit à son époux de tenter un dernier effort. « Rendez-moi la couronne, a lui disait-elle, ou du moins épargnez-moi de toma ber dans les mains du vil bourreau qui me la ra- « vit. Mes sujets de Provence m'ont abandonnée. a Sur vous seul maintenant reposent toutes mes res- « sources. » A cette voix plaintive Othon sentit ses entrailles émues. Il partit d'Averse , et parut devant Naples, bien résolu de vaincre ou de mourir. Mais sa triste fortune empêcha l'un et l'autre. Il eut beau se battre en désespéré; accablé par le nombre, restant seul au milieu des escadrons ennemis, blessé, renversé de son cheval , il se vit

contraint de se rendre. Dès ce moment tout itit perdu pour Jeanne.

Le comble d'uoe infortune royale n'est pas dans l'abaissement de cette grandeur souveraine devant laqudle les volontés se courbaient naguère soumises. Il est quelque chose de plus affreux encore. C'est la nécessité de se mettre à la discrétion d'un misérable que l'on méprise, d'implorer la clémence d'un ingrat que l'on hait. Voilà ce qui brise l'ame d'humiliation et de douleur, et voilà quel fut le sort de Jeanne. Cette reine déchue envoya Saint- Séverin dire à Charles de Duras qu'elle était sa captive. Dans l'instant Charles , k la tête de ses gardes, s'empara du Château. La vue de sa bienfaitrice le pénétra de honte, et il ne put cacher le trouble de sa conscience. Son émotion augmenta lorsque Jeanne lui dit : « Je ne vous rappellerai « point mes bontés , il ne faut pas qu'une prisonc nière humilie soo vainqueur. L'univers nous conn temple et nous juge. Souvenez- vous, si vous pou- «vez, que je suis votre reine» et traitez mon époux « en prince de son rang. » Duras, toujours plus confus, balbutia quelques paroles de respect, laissa la malheureuse Jeanne dans le Château-Neuf, et ordonna de la traiter comme au temps de sa puissance. Il lui conserva même le vain titre de reine et garda pour lui seul toute l'autorité. Enfin , cinq jours après la reddition du Château , dix galères provençales armées à Marseille parurent à la vue

du port de Naples. Mais la reine ne pouvait plus rien attendre de cette assistance tardive.

La capitale était tranquille. Le royaume entier reconnaissait les lois de Charles de Duras, et peu lui importait le changement de maître. 11 ne savait que se soumettre au premier occupant ^ sans qu'a^ pût comprendre Tusage qu'il fesait de ses richesses , de sa population , de sa belle nature , de son fertile sol et de son ciel inspirateur, le plus beau ciel qui soit au monde. Jeanne témoigna le désir de parler en particulier aux commandans des galères provençales , et Charles y consentit. 11 voulait désarmer la colère des Provençaux par cette complaisance calculée, et il espérait aussi que sa captive le désignerait de nouveau son hérir tier légitime. Comme il se trompait, l'insensé! Comme il connaissait mal le caractère de Jeanne ! Cette reine n'était plus la même. Faible et légère sur le trône , elle s'était révélée grave et forte dans !a prison. Son cœur, égaré par des flatteiurs méprisables , venait de se purifier sous les coups de l'adversité; et les vices, ouvrage des méchans, fesaient place aux facultés généreuses, ouvrage de la nature. Aussi bien ces faibles cœurs de femme ont quelquefois des mouvemens de mâle courage et de haute énergie qui mettent en dé&ut toute notre prévoyance. Les capitaines provençaux, descendus à terre, furent introduits dans l'appartement de Jeanne , et son oppresseur en sortit pour

la laisser quelques instans en pleine liberté. Aussitôt la reine, d'une voix pleine de dignité et de calme, leur traça le tableau de ses souffrances. Ensuite elle leur dit que , s'ils n'étaient pas arrivés assez à temps pour prévenir son injure , elle comptait encore sur eux pour la venger. Elle leur ordonna et les conjura même de ne reconnaître jamais l'usurpateur de sa couronne, et d'obéir à son fils adoptif , le comte d'Anjou. Surtout elle leur recommanda de tenir pour faux ou arraché par la violence tout acte par lequel elle paraîtrait donner le sceptre au plus vil des tyrans.

Les capitaines provençaux, pénétrés de douleur, tombèrent aux genoux de cette infortunée , et lui promirent tout ce que dicte un dévouement inviolable. Voyant qu'ils ne pouvaient rompre ses chaînes , ils montèrent sur leurs galères et reprirent le chemin de Marseille. Charles , trompé dans ses espérances, accabla Jeanne de nouvelles rigueurs, et la fit conduire sous bonne escorte dans le fort Saint-Ange , sur le mont Gargano. Alors les comtes de Fondi , d'Ariano , de Caserte , seuls grands vassaux de la Couronne fidèles à la noble captive, coururent en France se joindre au comte d'Anjou, lui prêter serment de fidélité et implorer de prompts secours.

A la vue de ces serviteurs supplians, au récit des malheurs de Jeanne, Louis d'Anjou se ranima. Il partit de Paris, accompagné de plusieurs sei-

gneurs français, passa par le Languedoc , dont il était gouverneur, et arriva à Avignon le aa février i38a. Qément YII, le recevant comme le libérateur désiré de la reine-comtesse, le nomma gonfalonier de l'Église pour combattre au nom du Saint-Siège, et le pressa de marcher incontinent contre l'oppresseur de Naples. Le comte d'Anjou avait amassé, comme régent de France, de grands trésors que le surintendant Savoisy n'avait pas osé lui disputer. Il s'en servit pour lever une armée des plus formidables. La Provence , où il se dis* posait à entrer, se trouvait dans une agitation extrême. Deur partis s'y dessinaient pleins d'ardeur. L'un soutenait le prince français, l'autre le voulait combattre. Arles et Marseille lui envoyèrent des députés pour lui prêter serment et lui offrir leurs services. Des volontaires sortis des vigueries de Sisteron , Draguignan , Grasse et Digne, accoururent sous ses drapeaux. Cependant la majorité des seigneurs et des villes refusait de le reconnaître. La situation était grave et l'ébranlement général. On craignait l'influence de la politique française. En cette conjoncture ^ les États de Provence» assemblés extraordinairement à Aîx, délibérèrent sur les af&ires publiques. Louis d'Anjou leur députa le baron de Sault et le comte de Capro. Mais l'assemblée , à la persuasion de l'ar^ chevêque Jean d'Agoult , fit fermer les portes aux deux envoyés du prince , et les habitans d'Aix se

préparèrent à la résistance. Alors le Pape d'Avignon lança contre eux toutes les foudres de son Église. L'armée du comte d'Anjou , débouchant par Tarascon, Arles et Saint-Remy, se présenta devant la capitale , dont elle forma le siège après en avoir dévasté le territoire. Un corps de Mar« seillais vint aider les assiégeans. Parmi les cheb qui défendaient la ville on remarquait Raimond de Beaufort, vicomte de Turenne, dont la famille, originaire du Limousin, s'étant transportée en Provence à la suite de l'élévation au Souverain Pontificat de deux de ses membres, Clément YI et Grégoire XI , avait obtenu de la reine Jeanne un grand nombre de terres. Le vicomte de Turenne était à la tête d'une troupe disciplinée de lanciers et d'arbalétriers. Il avait aussi un canon , alors ap« pelé bombarde (i), dont il ne savait guère se servir. C'est probablement la première pièce d'artillerie qui ait été vue en Provence, car les lois de la guerre n'autorisaient pas encore en Europe l'usage des armes à feu (a). La ville d'Aix résista pendant plusieurs mois, mais enfin elle reconnut Louis d'Anjou en qualité de prince de Tarente, titre qu'avaient toujours porté les héritiers présomptifs de la couronne de Naples.

(i) PittoD , Hbt. d'Aix , liy. m.

(a) Deux ans anparaTant, c'est-à-dire en i38oy les Vénitiens ayaient fait emploi de ces armes contre les Génois; mais tonte lltalie se plaignit de cette infiraction anx lois reçues dans les armées.

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Le prince français se disposait à passer les Alpes, lorsque Charles de Duras , plein de ce trouUe qui tourmente les oppresseurs au £sdte de leur puissance usurpée , crut que le temps était venu d'immoler sa captive* On le vit pourtant hésiter devant l'exécution de ce forfait exécrable. U sentait bien qu'il allait inscrire son nom sur les tables d'une éternelle inÊimie. Mais la soif de régner, mais les besoins d'une affreuse politique, mais la menaçante entreprise du duc d'Anjou , tout soulevait des combats datas son coeur. Il consulta le roi de Hongrie , implacable ennemi de Jeanne. Ce monarque était vieux , mais sa haine n'avait pas vieilli. Trente-huit ans écoulés depuis le meurtre d'André ne lui fesaient pas oublier le soin de sa vengeance , et il appelait de tous ses vœux le jour qui verrait Jeanne satisfaire, en tombant, aux mânes de son frèi*e. Comment donc la vieillesse , avec son expérience des Êiiblesses humaines et de toutes les choses de la vie , ose-t-elle se montrer sans miséricorde et sans pardon ! La réponse du roi de Hongrie fut conforme aux désirs de Charles de Duras. Le 22 mai i382 quatre soldats hongrois entrèrent dans la chapelle du fort Saint- Ange pendant que Jeanne y fesait sa prière, et l'étranglèrent au pied de l'autel (i). D'autres ont dit que Jeanne fiit étouf-

(i) MigQot, ouY. cité, ch. XIV.

fée SOUS des coussins, pieds et poings liés (i). Elle était pour lors dans la cinquante-sixième année de son âge. Son corps fut enterré secrètement dans Féglise de Saint-François y qu'elle-même avait ùAt bâtir sur le mont Gargano.

(i) Modus interemptionU suœ varié extititnarratus» NamàUquidixerunt ipsam strangulatam f aliqui sub unâ culcitrd suppoùtam^ ligoHsque ma' nibus etpediiui svffocatam exHUsse.

Prima Fita démentit Fil, dans Balnze.

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