CHAPITRE XV
JEA.NNE I".
De i343à i383.
Jeanne héritière de Robert, son grand-père. — André, son mari. — Assassinat de ce prince. — Supplice des coupables. — Jeanne épouse Louis de Tarente. — Louis, roi de Hongrie et frère d'André, envahit le royaume de Naples.
— Jeanne se réfugie en Provence. — Les principaux seigneurs du pays la retiennent prisonnière, puis la rendent à la liberté. — Jeanne repousse devant le Pape en plein consistoire Taccusation lancée contre elle touchant le meurtre d'André. — Affreuse peste. — Vente d'Avignon.
— Jeanne retourne à Naples. — Le roi de Hongrie qui avait évacué le royaume y revient avec une armée. — Arrangement entre ce prince et Jeanne. — Troubles en Provence et dans le royaume de Naples. — La Provence est ravagée par dea brigands. — Révolte de Louis de Duras h Naples. — Sa soumission. — Ravages des Tards-Venus en Provence. — Jeanne, veuve de Louis de Tarente, épouse Jacques d'Aragon. — Le pape Urbain V donne à cette princesse la rose d'or. — Louis d'Anjou envahit la Provence. — Il est repoussé en Languedoc. — Jeanne, à la mort de Jacques d'Aragon, s'unit à Othon de Brunswick. —
Sdûsme daos TOccideat. — Urbain V suscite partout.des ennemis à Jeanne. — Charles de Duras marche contre elle. — Cette princesse adopte Louis d'Anjou. — Elle tombe au pouvoir de Charles de Duras. — Louis d* Anjou se dbpose à la secourir. — Fin tragique de Jeanne.
Jeanne, au printemps de ses jours, paraissait un prodige de la nature. Toutes les grâces de son sexe étaient rehaussées par les facultés brillantes de son esprit, par Taimable sensibilité de son cœur, par des talens cultivés presque sans étude. Malheureusement elle était plus vive, plus légère^ plus avide de plaisirs qu*il ne lui convenait , au rang où la Providence l'avait placée. La fougue de ses passions naissantes et son tempérament de feu ne présageaient rien de bon au milieu d'une cour voluptueuse et corrompue. Le prince de Hongrie, auquel son existence se trouvait enchaînée, avait une ame commune, un caractère grossier , des mœurs d'une rudesse repoussante. Ses dé&uts n'étaient point ceux que l'on pardonne à la jeunesse, bien souvent généreuse en ses égaremens. Orgueilleux sans lumières , irascible sans élévation, jaloux sans dignité, il ne montrait que des penchans honteux. Des intrigans spéculaient sur les Êiiblesses des jeunes époux, tendaient des pièges à leur inexpérience , les entouraient sans cesse de séductions dangereuses. Mais la foule de
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ces ambitieux se pressait plus grande encore sur les pas de Jeanne. Us avaient à gagner davantage avec elle.
Après les obsèques de Robert , Jeanne fut proclamée reine au milieu des fêtes publiques et des acclamations du peuple napolitain. On ne salua pas André du nom de roi. Le conseil de régence ne voulait le reconnaître que pour Tépoux de la souveraine. Mais les Hongrois de aa suite , et sur* tout un cordelier j nommé Robert j qui avait été chargé de son instruction et qui s'était emparé de toute sa confiance y travaillaient de concert à don> ner à leur maître un pouvoir dont ils devaient seuls profiter. Quelques-uns possédaient des emplois importans dans la magistrature et dans l'armée. Tandis que le conseil de la régence publiait des édits au nom de Jeanne, le moine Robert conduisait la main d'André pour lui Étire signer des ordres opposés. Cette rivalité divisait les esprits , jetait le trouble dans le royaume.
A la tête du parti de Jeanne figurait Philippine de Cabanes , vulgairement appelée la Catanoise , de Catane où elle était née. Cette femme, qui exerçait le métier de blanchisseuse , avait été chobie pour nourrice d'un fils du roi Robert , le prince Louis qui mourut à l'âge de neuf ans. Aux avantages de la jeunesse et de la beauté elle joignait le talent de plaire. Insinuante , artificieuse, elle semblait formée pour gouverner tous ceux qu'elle
devait servir. Personne ne connut mieux les passions, ni ne sut mieux traiter avec elles (i). Yolande, première épouse de Robert , la combla de bienfaits ; et après la mort de cette princesse, Philippine devint la favorite de Dona Sancba, seconde femme du roi. A la même époque , un autre parvenu brillait à la cour de Naples. Baimond de Cabanes , riche seigneur provençal , avait acheté un jeune Sarrasin qu'il destinait à son service. II s'attacha bientôt à cet esclave; et, comme il n'avait pointd'en&ns, il lui donna son nom, et son rang, et ses biens. Le nouveau Cabanes fut armé chevalier par les mains de Robert qui le décora peu après de la chaîne de grand sénéchal et lui &t épouser la Catanoise. Celle^ii, au comble des grandeurs et des richesses, se vit chargée de l'éducation des deux princesses Jeanne et Marie , et ne négligea rien pour acquérir sur l'esprit de l'ainée, héritière du trône, un ascendant qu'elle sut toujours conserver.
Le pape Clément VT, qui avait succédé le 7 mai J *) / «
i34a à Benoit Xll mort le a5 avril, voulut se j ? ^t 7-
mêler des affaires de Jeanne et d'André , comme suzerain du royaume de Naples. Les deux partis qui se disputaient le pouvoir se réunirent contre cet ennemi commun. Cependant Jea qu'il ne lui convenait pas de s'aliéner
(t)Hignot, Hi*L lie Jeanne , p. ji el suit.
le Saint-Siégc, fit dire au Papequ'dte consentirait à recevoir un légat j à condition quUl serait choisi par elle et qu'il ne s'immiscerait pas dans l'administration du royaume. Clément VI accepta cette condition y et le choix de la reine tomba sur Philippe de Cabassole, évéque de Cavaillon , le même que Robert avait nommé ^ dans son testament, membre du conseil de régence.
Les deux cousins de Jeanne, Charles duc de Duras et Louis prince de Tarente, fils des deux frères du roi Robert , les services de la noblesse et les intrigues de la dame de Cabanes formaient à Jeanne de puissaps appuis contre la faction hongroise et le cordelier Robert. Ce moine orgueilleux y qui ne voyait qu'en frémissant l'immense pouvoir de la reine , sollicita le frère d'André , Louis, nouvellement élu roi de Hongrie, de venir épouser la princesse Marie, sœuf de Jeanne, dont l'alliance avait déjà été projetée par le roi Robert. Mais les efforts du cordelier furent infructueux. Louis , qui n'était pas pressé de se marier , écrivit seulement au Pape pour le conjurer de protéger son frère André et de le faire reconnaître roi.
Le projet de ce mariage excita l'inquiétude des deux princes du sang qui craignirent de se voir rejetés plus loin du trône de Naples, car l'éloignement que Jeanne montrait pour son mari semblait devoir la laisser sans postérité. Le duc de Duras tenta un coup hardi. Il voulut se frayer une voie
au trône en s'unissant à Marie avec laquelle il avait sans -doute des InteBigeoces. Après avoir secrètement obtenu de la eourd' Avignon des dispenses de parenté , par l'entremise du cardinal deTalleyrand- Périgord,son oocle maternel, il enlevala princesse dans le château de l'Œuf et l'épousa à la face de tout le royaume. Jeanne, sensible à l'infidélité de son cousin qui lui avait fait jusqu'alors une cour assidue, lui accorda cependant son pardon. Elle écouta plus volontiers son autre cousin, Louis de Tarénte. Ce prince tendre et adroit, se ménageant une faveur sur laquelle il fondait son ambition , consola la reine des vices de son époux et du dégoût qu'il lui inspirait. L'opinion publique ne se trompa point sur la nature de ces liaisons. Elle accusa Jeanne d'autres galanteries encore.
L'entreprise du duc de Duras irrita le roi de Hongrie qui se voyait enlever t'épouse promise. Dans l'ardeur de sa vengeance, il fit des préparatifs de guerre; mais il en fiit détourné par les sages avis de sa mère Elisabeth di laquelle lui consâlla de recoutir enca comme au médiateur le plus propre Jeanne dans le sentier de ses devoirs. L en effet au Souverain-Pontife , et la reii se rendit elle-même à Naples. Jeanr gagner par les raisons et par les cai belle-mère. On rétablit le nom d'André dans les regîtres publics; on lui donna le titre de Roi.
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Elisabeth partit trop tôt pour la durée de la paix/ Son absence rendit aux factions toute la vivacité de leur ressentiment, et la dame de Cabanes reprit sur sa maîtresse un empire absolu (i).
En ce temps-là même on publia que la reine Jeanne était enceinte. André , enhardi par Fespérance d'un héritier de son sang, se pressa d'user des droits de la couronne. Dans ses mains inhabiles le pouvoir ne fut qu'un instrument de violence. Ce prince abruti blessa les mœurs publiques, outragea les usages nationaux; et comme il entendait autour de lui des paroles de dérision et des murmures de haine, il voulut en imposer à ses ennemis en fesant peindre sur Tétendard destiné à son couronnement, au-dessus de ses armoiries , un billot et une hache (2). La faction de la dame de Cabanes résolut la mort d'André. Jeanne , égarée par une passion funeste , permit à ses courtisans de la servir, sans vouloir connaître les détails de leur complot exécrable.
A l'instigation des conjurés, la Cour alla s'établir dans une maison de plaisance des rois de Naples, proche d'Averse, en un lieu solitaire. Dans la nuit (^ du 18 septembre i345, comme André dormait
auprès de la reine , on vint lui annoncer de la part du grand chambellan Artus que des nouvelles de
(i) Mignot , ch. v.
(a) Oominici de Gravina , Chron. Rei\ Jpul.
la plus haute importance étaient arrivées de Naples, et que ses conseillers l'attendaient pour suivre ses ordres. Le prince sortit sans méfiance, et Ton ferma aussitôt les portes de la chambre de la reine. Les assassins qui attendaient André dans le vestir bule se précipitèrent sur lui et le terrassèrent. Sachant qu'il portait un talisman qui , d'après eux, devait le préserver de mourir par le fer ou par le poison (i), ils passèrent un lacet de soie autour de son cou , puis le poussèrent hors d'une fenêtre qui donnait dans un jardin où d'autres conjurés le tirèrent par les pieds et achevèrent de l'étrangler (a). Us suspendirent ensuite son cadavre aux barreaux de cette fenêtre. Isolda , nourrice d'André , éveillée en sursaut par le tumulte, entra dans la chambre de la reine qu'elle vit seule , assise auprès du lit conjugal , la tête appuyée sur ses mains. Les cris de cette femme éplorée mirent en fuitç les assassins.
Jeanne y accablée de terreurs et de remords, monta en litière et revint à Naples. Un chanoine alla détacher le corps du roi et lui donna la sépulr ture. L'Europe entière se souleva d'indignation. Clément VI voulut connaître lui-même de ce grand crime. Il chargea le cardinal de Saint - Marc de faire les informations les plus sévères contre les
(i) Dominici de GraTina , Chron. Rer, JpuL (a) Ylllaiii , liy. xn, ch. l.
meurtriers ; mais oe légat ne put remplir sa mission ; la Cour le traversa toutes les fois qu'il voulut agir.
Sur œs etitre&ites y Clément YI j espérant que Bertrand des Baux , grand justicier du royaume , serait plus obéi que ne Favait été le cardinal de Saint -Marc 9 donna à ce. magistrat une commis^ sion particulière pour informer contre les assa&sins d'André^ sans acception de personnes (i). Bertrand des Baux alla trouver la reine , lui parla avec la liberté qui sied à la vertu , obtint d'elle les pouvoirs suffisans pour 4a poursuite des coupables. Bientôt après y le grand justicier, fesant porter devant lui un drapeau sur lequel le meurtre d'André était représenté, vint, suivit de toute lïi populace de Naples , enlever , dans le palais de Jeanne , la Catanoise , son fils et ses filles. Les autres conjurés furent aussi saisis, à l'exception du grand chambellan qui se réfugia à Constantinople avec sa famille. Bertrand des Baux soumit publiquement les accusés à la question pour tirer d'eux l'aveu de leur crime; néanmoins une palissade tenait le peuple à une certaine ^stance pour qu'il ne put rien entendre. La dame de (Cabanes expira dans l'horreur des tortures. Son fils et ses filles^ Catane, sénéchal du palais, Miliezano, huissier de la chambre , Montefoscolo , garde de la reine ,
(i) Yillani , liv. xii , ck. w.
furent tenaillés, puis précipités vivans dans les flammes y après qu'on leur eu^ mis un hameçon dans la bouche pour les empêcher de parler (i). Cantanzaroy autre garde de la reine, le comte de Terlisse et quelques autres conjurés moururent dans des supplices moins cruels.
L'aveugle Jeanne , impatiente de choisir un époux selon son cœur, n'attendit pas , pour contracter cette nouvelle alliance, ni que Tannée de son deuil de veuvage fût expirée , ni que le Pape eût accordé la dispense nécessaire. Elle épousa son cousin Louis de Tarente , soupçonné de n'être pas étranger à la fin ^tragique d'André. Le roi Louis de Hongrie, pénétré de douleur et de ressentiment, resta persuadé que Jeanne était complice de la mort de son frère , et il jura d'offrir à son ombre irritée une vengeance éclatante. La reine lui ayant écrit pour se justifier du crime dont l'accusait la voix publique , reçut cetteréponse : <c Jeanne, lui ff disait Louis , les désordres de ta vie passée , « l'ambition qui t'a fait retenir le pouvoir royal , « la vengeance négligée et les excuses alléguées ce ensuite prouvent assez que tu as pris part au <c meurtre de ton mari (p) » . Louis , mécontent de Gément YI auquel il s'était d'abord adressé
(i)Gioyaiii, th.
(a) Bonfinias^ de Rébus Bungaric. Dec. ii, liv. x. — Simonde de Sismondi , out. cité y t. y, liv. xxxti.
pour que Jeanne fût déposée comme indigne du trône , adressa des plaintes à Rienzi , tribun de Rome y que la fortune, dans un «moment de débauche moqueuse^ venait d*élever au pouvoir souverain. Rienzi dénonça ces plaintes à la reine qui se pressa de lui envoyer des députés. La cause fut en effet débattue devant son tribunal; mais il la traîna en longueur , et avant qu'il eût prononcé, une révofution soudaine le renversa.
En même temps le roi Louis recourait à la voie des armes. Déployant dans une diète hongroise un drapeau noir sur lequel la mort d'André était représentée , il sut inspirer à sa noblesse belliqueuse les sentimens qui ranimaient lui-même. En 1 347 il entra en Italie à la tête d'une armée puissante y et tandis qu'il renversaitles faibles obstacles qu'on lui opposait , les Génois enlevaient à la reine Jeanne la ville de Yintimille , le duc de Milan fesait des conquêtes dans le Piémont, le marquis de Montferrat et le comte de Savoie démembraient le même pays pour agrandir leurs états. L'armée hongroise pénétra dans te royaume de Naples; et Louis, marchant en vainqueur irrité, fesait toujours porter devant lui son drapeau noir*
Jeanne , qui se voyait sans moyenç de défense , fit préparer trois galères provençales qu'elle avait réservées pour dernière ressource. Le i5 janvier 1 348 , elle s'embarqua pour se réfugier dans son comté de Provence avec une partie de sa maison
et le peu d'argent qu'elle avait pu recueillir. Sa fuite mit tout le royaume de Naples aux pieds du roi de Hongrie , et ce monarque farouche fit tuer par un écuyer le trop confiant duc de Duras. Jeanne arriva' heureusement au port de Nice le no du même mois (i). Elle partit aussitôt pour Marseille où on l'accueillit avec de grands honneurs. A son avènement au trône, le conseil municipal de cette ville lui avait envoyé six députés pour lui faire agréer l'expressjon de la fidélité marseillaise et pour obtenir la confirmation des anciennes franchises. La reine-comtèsse , s'étant rendue au cimetière des Accoules où le peuple s'était assemblé, jura sur l'Évangile de maintenir les Chapitres de Paix et tous 'les privilèges de la commune (a). Elle fit ensuite cesser la distinction qui existait entre la ville haute et la ville basse, lesquelles ne formèrent plus qu'une seule cité, jouissant des mêmes droits, soumise à la même police, régie par la même administration.
De Marseille Jeanne se rendit à Aix. Les principaux barons provençaux s'étaient réunis dans cette capitale où régnait une agitation violenté. On savait qu'il était question d'un échange du comté de Provence avec d'autres domaines ,
(i) Maousciit délie Cose di Nizza , cité par Durante, 1. 1 , Ut. m, ch. in.
(a) Archives de THôtel de Ville de Marseille, citées par Ruffi, t. i,Uv. V, ch. VIII.
échange que le roi de France sollicitait en faveur du duc de I^ormandie, héritier présomptif de sa couronne. On se sentait blessé dans ce qu'on avait de plus cher. On voulait à tout prix s'opposer à la domination française. A ces fiers et braves barons les plus durs sacrifices paraissaient légers pour conserver au pays son existence nationale. Dans la chaleur de leur patriotisme , ils se saisirent de Jeanne pour Fempêcher de souscrire au contrat projeté. Us la conduisirent dans un château fort où elle fut gardée si étroitement qu'elle ne pouvait parler à personne j pas même à ses domestiques , sans avoir pour témoins quelques-uns de ces gentilshommes qui ouvraient même devant die toutes les lettres qu'elle écrivait. Et lorsque, souveraine irritée , elle les traitait de sujets rebelles, ils se proclamaient sujets soumis. Plus elle éclatait en reproches , plus on lui donnait des témoignages d'amour et de respect. Ses geôliers , prosternés à ses pieds, lui juraient, au nom de la nation provençale , une fidélité inviolable. Enfin le duc de Normandie renonça à son projet d'échange , et les barons de Provence ne mirent Jeanne en liberté que lorsqu'ils eurent vu l'original de ce désistement (i).
.Le prince Louis de Tarente, époux de Jeanne , vint débarquer à Aigues-Mortes avec Marie , veuve
(f)Mignot,ch. Yii.
du duc de Duras , après avoir erré sur les côtes de lltaHe. H se rendit ensuite à Avignon , et la reine-comtesse y vola pour le joindre (i). Les cardinaux allèrent à sa rencontre. On la plaça sous un dais magnifique, et elle entra comme en triomphe dans la ville. Clément VI donna le titre de Roi à Louis de Tarente , et lui rendit tous les honneurs dus à la majesté souveraine.
Par la résidence de la Cour Romaine , Avignon avait alors acquis une grande importance. On y comptait plus de quatre- vingt mille âmes. Chaque pontife avait embelli cette ville , bien qu'elle appartînt aux comtes de Provence. Les princes de FÉglise y avaient fait construire, pour leur demeure, des palais somptueux. De toutes parts les intrigans venaient y chercher fortune. La corruption des prélats ne s'y couvrait d'aucun voile ; les jeunes cardinaux, élevés à la pourpre par la fsiveur ou l'intrigue , y menaient une vie scandaleuse , et la licence des mœurs y était si notoire qu'on ne désignait plus Avignon que par le nom de Babylone Occidentale (a).
Le roi de Hongrie envoya des ambassadeurs à Clément VI, pour le supplier de retenir Jeanne
(i) Fantoni Gastmcci , Histona délia Città ttAvignone e del Contado Fènesino.
(a) Cette désignation ne se retrouve pas seulement dans les in*^ vectives de Pétrarque , mais encore dans les lettres et les écrits dea hommes les plus modérés et les plus religieux du quatorzième siècle.
prisonnière et de nommer des commissaires chargés d'examiner sa conduite , touchant le crime qu'on lui reprochait. Le Pape y n'accueillant que la moitié de cette prière, désigna trois cardinaux pour interroger la reine. Jeanne leur déclara qu'elle n'était comptable qu'à Dieu, mais que, pour satisfaire l'univers qui fixait sur elle ses regards , elle répondrait au Pape et au consistoire, en présence des ambassadeurs hongrois dont elle ne redoutait point l'accusation téméraire. Elle y parut en effet le lendemain , non pas comme une hymble accusée , mais dans la fière attitude d'une reine accoutumée à ne recevoir que des hommages et sûre d'obtenir un triomphe de plus. Et puis , que de moyena de séduction ! Celte reine de vingt-un ans était aussi éloquente que belle. Charles II et Robert dont on bénissait la mémoire semblaient former son cortège , et la magie des plus glorieux souvenirs la rendait un objet inviolable et sacré. L'adresse de sa défense lui captiva tous les suffrages. Elle vit avec orgueil l'émotion qu'elle causait. Personne ne l'interrogea , et les ambassadeurs de Hongrie ne furent écoutés qu'avec indignation. Jeanne, pour montrer que la mémoire d'André n'avait cessé de lui être chère , fit composer un poème à la louange de ce prince , par le troubadour Bertrand de Pézenas. Elle fesait souvent réciter devant elle cette production , et elle donna à la femme du poète un de ses habits les plus riches.
Ces fléaux redoutables qtie le Ciel semble tenir en réserve pour châtier les hommes dans ses jours de colère 9 désolaient alors la Provence. Des pluies excessives avaient inondé les campagnes (i). En i347 9 k vin, l'huile, le blé et tous les produits J y A / de la terre manquèrent également. On détruisit '
presque tous les animaux de basse- cour, parce qu.'on n'avait plus de nourriture à leur donner. La viande de boucherie renchérit d'une manière efifrayante. En ce temps de calamité , le sort des fisimilles pauvres fut surtout affreux. On vit des malheureux brouter l'herbe sauvage ou dévorer des animaux immondes. Encore ne pouvaient-ils se procurer cesalimens que par une faveur spéciale* On vit aussi des mères , tourmentées par la faim et brûlantes de frénésie , déchirer leurs enfans , puis manger les lambeaux de leur chair palpitante (a).
La peste vint l'année suivante , peste la plus terrible et la plus étendue dont l'histoire ait gardé le souvenir. Née dans le royaume de Casan , elle se répandit sur les bords du Tanaïs et à Trébisonde. Puis elle infecta l'Asie entière. Des galères génoises , parties de la Mer Noire, la portèrent' en Sicile. La Corse, la Sardaigne et les côtes de la Mé*
(i) Cette famine fut générale dans toute la France, dans toute l'Italie et dans plusieurs autres pays.
(i) Prima Fita Clcmentit Vly dans fialuze.
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diterranée en furent atteintes. Le fléau désola toute ritalie ^ à la réserve de Milan et de quelques cantons au pied des Alpes où il fut à peine senti. Ensuite il passa les montagnes et s'étendit en Provence (i). Le mal dévastateur frappait ses victimes avec une violence inouïe , avec une rapidité inexprimable. Pour en être atteint sur-le-champ , il suffisait non-seulement de converser avec les malades j ou de s'approcher d'eux , mais de toucher aux choses qu'ils avaient touchées. La terreur détruisit les rapports de bon voisinage j brisa tous les liens de £simille , dessécha dans les coeurs toutes les a£fectionS) y étoufFa la voix de la nature et de la pitié f n'en fit sortir que l'égoïsme. Quelques infortunés , croyant que la tristesse disposait à la maladie , singeaient la joie , grimaçaient le rire, se donnaient du mouvement pour s'étourdir sur le lugubre appareil des funérailles. La pudeur vit ses lois méconnues. Les femmes les plus jeunes , les plus belles y les plus modestes , ne refusaient pas de se £siire servir par un jeune homme et de se dépouiller devant lui de tout vêtement , aussi
(i) Cette peste ravagea rEorope entière en i348, i349 et i35o. On calcula que les trois cinquièmes delà population furent détruits. Le Brabant seul parut ^argné et ressentit à peine la contagion. La république d'Islande fut anéantie. Ses habitans épars cessèrent dèslors de former un corps de nation. La ville de Trapani en Sicile resta complètement déserte. Tous les habitans moururent, jusqu'au dernier.
bien qu'elles auraient pu le £siire devant une per- ^nne de leur sexe. Toutes les afiaires cessèrent ; tous les biens furent abandonnés f la plupart des habitations devinrent communes et chacun suivit llmpulsion de son caprice. La peste dura en Provence pendant seize mois y et la proie de la mort y fut immense. De six personnes il n'en échappa qu'une (i). Quelquefois, dans cette confusion universelle j des pestiférés , hideux objets d'épouvante j étaient jetés dans la fosse avant d'avoir rendu le dernier soupir (2). Le bétail , errant dans les champs déserts y les animaux domestiques chassés des maisons d'où s'exhalait une odeur fétide , succombèrent aussi à la violence de ce cruel fléau. Le pape Qément VI accomplit tous les devoirs de la charité chrétienne. Il ne se contenta pas d'accorder des indulgences à ceux qui secouraient les malades et aux prêtres qui leur administraient les sacremens y il donna des sommes considérables pour le salaire des médecins voués au service des pauvres et pour l'enlèvement ■ des cadavres gisans dans les rues d'Avignon (3)
(i) Le traducteur contemporain de la Petite Chronique manuscrite de France ou de Saint-Denys parle ainsi de la maladie contagieuse : « Item en Cel an i348 hix une mortalité de gcnt en Pro- « yence et en la Languedoc Tenue des parties de la Lombardie et « d'oultremer , si très-grand , qu'il n'y demoura pas la vi* partie du « peuple. »
(1) Prima Fila CUmentis FI, dans Baluze.
(3) Ibid. — Teissier, Hist. des Souverains-Pontifes qui ont siégé dans Avignon , p. 188.
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OÙ mourut la célèbre Laure- Comme on ne pouvait attribuer une origine naturelle à un mal aussi meurtrier , on lui cherchait des causes extraordinaires et bizarres. Les uns assuraient qu'il était produit par une pluie de petits serp^is invisibles ; les autres l'expliquaient par un feu imperceptible qui infectait la masse de Tair. D'autres enfin se rencontraient soutenant qu'un combat à outrance , livré entre les globes célestes dans les hautes régions de l'atmosphère ,. exerçait sur les corps humains ime influence raqrtelle. Chez les esprits échauffés il y avait place et crédit pour toutes les erreurs superstitieuses, pour toutes les visions extravagantes , et la fureur vint s'y mêler aussi. Une populace en délire se rua sur les Juifs faussement accusés d'empoisonner les puits et les fontaines. On égorgea ces malheureux^ on les brûla sans miséricorde (i) , on s'épargna pas même les enfans au berceau. Le Pape , pour arrêter le cours de tant de cruautés , fut obligé de publier deux Bulles et de mettre les Israélites sous sa protection spéciale (a).
Durant ces malheurs publics , la reine Jeanne et son époux Louis de Tarente vivaient tranquillement à Villeneuve-lez-Âvignon dans le palais du cardinal Napoléon des Ursins. Ils attendaient une
(i) Banage, HUt. de» Jaif».
(s)Teissier,/^U
occasion fevorable pour retourner à I^aples. Cette occasio pas'à se présenter. Louis de
Hongrii levant la peste - qui ravageait
l'Italie , *é dans ses ^ts héréditaires ,
après a à la sûreté de ses conquêtes
et laissé des garnisons dans les places les plus importantes. Tout se ressentait de son absence. Les troupes hongroises mal payées commençaient à se débaçder. Les Napolitains iésaient des voeux ardens pour le triompUfe derJeanne^ devenue subitement l'idole de ce peuple inconstant et capricieux qui naguère ne la voyait (^'avec indifférence. Les barons de la ville de Naples lui envoyèrent des députés pour la conjurer de se rendre au sein de son royaume. On lui garantissait l'amour de ses sujets fatigués de la domination éb-angère. On lui offrait des troupes qu'on disait aguerries. Jeanne reçut ces envoj^és avec reconnaissance et leur promit de ne rien négliger pour recouvrer sa couronne. Dès oe moment elle s'abandonna tout entièreà ce projet, et mit tout en oeuvre pour en assurer la réussite. La. Provence , toujours dévouée ii sa cause , lui fournissait uii nombre considérable de milices ; mais , dans le mauvais état des finances , ces secours étaient it peu près inutiles. Jeanne vendit d'abordtous ses bijoux; elle obtint de Oément VI la dîme sur tous les biens ecclésiastiques de Provence. Et ces ressources ne suffisaient pas encore , elle se vit contrainte
de recourir à la vente de qudque domaine dont le prix lui fournit des ressources plus abondantes. Mais quel domaine pouvait-elle aliéner avec le plus de convenance? Elle choisit Avignon qui depuis quelque temps formait un comté séparé du reste de la Provence. D'ailleurs elle était persuadée que Qément YI serait charmé de joindre à ses possessions une ville qu'il habitait et que ses prédécesseurs avaient habitée aussi ^ une ville enfin où le Saint-Siège avait construit un grand nombre de beaux édifices. Jeanne ne se trompait pas. Le Pape méditait depuis long-temps cette acquisition dont il connaissait tous les avantages. D'un autre côté il était bien aise de seconder les efforts de la reine pour chasser du royaume de Naples les Hongrois qui le désolaient. Ainsi les parties furent bientôt d'accord. Le contrat fiit stipulé par Jeanne, de l'avis de son conseil , et par Louis de Tarente, son mari, le 9 juin i348, au prix de quatrevingt mille florins d'or de Florence (i) ; et Clément VI devint possesseur d'Avignon et de son territoire sous les confronts désignés (a). Il paraît que ce Pape spécula sur la détresse de Jeanne qui reconnut avoir reçu avant l'acte la somme convenue des mains d'Etienne , évéque de Saint-Pons de Tomières , par mandat exprès de sa Sainte- Ci) Environ huit cent mille francs dtf notre monnaie actadle. (a) TeisMer, ouv. cité , p. 190 et suIy.
té (i). Elle dédara aussi que cet argent avait été employé à ses affaires et à ses besoins (2) ; et comme le prix stipulé était évidemment au-dessous de la valeur réelle du domaine vendu , Jeanne fit don de la plus value au Pape et à l'église romaine, en alléguant qu'il est plus méritoire de donner que de recevoir (3).
La reine-comtesse envoya devant elle à Naples le florentin Nicolas des Âcciainoli , chambellan de son mari , pour préparer toutes les voies. Ce négociateur la servit avec le zèle et Tintelligence dont il avait donné des preuves en d'autres occasions. 11 captiva l'esprit des Grands , gagna l'amour du peuple y séduisit par de belles promesses le duc Guarniéri, l'un de ces capitaines mercenaires qui fesaient trafic de la guerre , et que le roi de Hongrie avait mis à sa solde. Lorsque Acciainoli vit
(i) Nos dicta regina çetuRtria recognosùmut pubUcè nos habuisse et
récépissé per manus reverendi patris in Ckrisio Domini Siephani
episcopi Sancti Pont, Thomamm, in bonâ et eleetd pecunid numéroté ^ etc,
(1) Bujusmodi pecuniam recognoscimus in eçiJantem utiUtatem noS" tram, ac pro necessariis et utUibus negoHis fuisse com^rsam,
(3) Edam ex nunc quidquid dicta civitas Avenio cum ejus territorio
seu in/uturum plus valebit pretio antedicto, considertmtes quod heatiiis est dore quàm recipere f hoc ideo prœfato Domino Summo Pontifiai et dictœ Rcclesiœ Romana , ex certd scieatid , donatione purd , simplici et irrepocaiili factd, citm insinuatione prœsentium solemniter ineer vivos, in totum illud plus , meliori modo , et formée quihus po^umus, damus, cedimus » concedimus , ac perpetuh penitusque quittamus, ac donamus, etc.
On peut voir le texte entier de cet acte dans Nouguier» onv. cité, p. i3i et suiv.
que son entreprise était arrivée' au point de maturité convenable , il pressa la reine de hâter son départ.
Au mois d'août de la même année , Jeanne et le prince de Tarente partirent de Marseille avec dix galères génoises et des troupes levées en Pro^ vence. Ils4irrivèrent à Sainte-Marie*del-£armine, proche de Naples, et y trouvèrent les premiers barons du royaume empressés à leur Êiire hommage. Quelques jours après, la reine rentra en triomphe dans sa capitale , mais non dans so ji. palais, occupé par les Hongrois (r). Les forteresses qui défendaient la ville contenaient des garnisons ennemies. Louis de Tarente , avec l'assistance du duc Guarniéri , s'empara de ces châteaux en accordant aux Hongrois les honneurs de la guerre. Ils se retirèrent dans la Fouille , et Louis les y poursuivit. De part et d'autre l'on combattit pendant un an avec une fortune balancée; mais enfin la cause de Jeanne fut réduite au dernier degré de faiblesse.
Le roi de Hongrie repassa l'Adriatique en 1 35o avec des troupes qui se hasardèrent dans des barques sans défense (a). Cette armée traversa le royaume de Naples, soumit presque toutes les villes des deux provinces nommées Principautés,
(i) Dominici de Grayina^Chroii., p. $87.
(î) Joh, de Thwroczy Chron. Hungaror, , p. m, ch. xni.
et forma eosuite le siège d' Averse, la seule place qui essayât de se défendre. Comme les Hongrois ne serraient leur roi qu'en vettu de l'allégeance féodale, ils avai er dans leurs
foyers au bout d qui était tou-
jours assez cour » qu'à l'épo-
que où finissait 1 i sorte qu'ils
demandèrent an . Le roi , déjà
blessé deux fois dans cette campagne, aOaibli par les pertes qu'il essuyait , fetiguè des-frais immenses que lui coûtait une guerre lointaine , désespérait de se maintenir .dans le royaume de {(aples. Toutefois il ne voulait en sortir qu'après avoir fait sentir à Jeanne les effets de sa vengeance. U demandait toujours justice au Pape, et toujours te Pape répondait qu'il ne croyait pas la reine coupable. Enfin, au mois d'octobre i35o, une trêve fut conclue qui devait dui-er jusques au i" avril i3Si. Ou convint que Clément VI examinerait de nouveau dans son consistoire la conduite de Jeanne touchant l'assassinat d'André, et que pendant l'instnictioD de la procédure cette princesse et Louis de Hongrie sortiraient du royaume de Naples. Si Jeanne était jugée coupable, elle devait perdre son royaume , qui passerait à son adversaire. Si on la déclarait innocente , le monarque hongrois renoncerait à toutes ses conquêtes moyennant lé payement de trois cent mille 0orins à titre d'indemnité de guerre. Le roi, exécutant fidèle-
ment les clauses de ce Iraité, retourna dans ses États après avoir choisi pour ses lieutenans, le che« valier de Montréal dans la Terre de Labour, et Conrad WolÉart en Fouille (i). Jeanne au contraire ne quitta pas Gaè'te , où elle s'était réfugiée , et cette circonstance n'interrompit pas les négociations.
En conséquence , Louis de Hongrie et Jeanne de Provence envoyèrent des ambassadeurs à la Cour d'Avignon pour y surveiller et pour y défendre leurs intérêts respectif. Clément YI chargea le cardinal de la Jugle y Tévéque de Tusculum et trois autres prélats de reviser la procédure du grand-justicier Bertrand des Baux, de recueillir encore la déposition des témoins et les déclarations de la reine-comtesse. La Cour pontificale , entièrement dévouée à la maison de Provence, voulait disculper Jeanne sans trop blesser le roi de Hongrie , opiniâtre dans son ressentiment. Les commissaires qu'elle avait nommés adoptèrent un tempérament indigne de la justice et de la religion. Ils dirent que si l'on pouvait en effet prouver que Jeanne eût commis le crime qu'on lui imputait, sa volonté n'avait pas été libre. Femme timide et faible , elle n'avait fait que céder à la force des maléfices , à l'irrésistible puissance des esprits infer-
(i) Matlco Villani, liv. i, ch. xciii. — Chron. Estenscp. 46a.— Fita Nicolai AecitdnoU à JHoth. Palmerio, t. xiii.
naux. Ces commisaaires v<coofirmèrent leur justifi* cation par les dépositions èe plusieurs témoins as» sermentés ; et le consistoire y déclarant Jeanne in* noc6nt# du meurtre d'André ^ abolit l'accusatioB qui avait si long-temps pesé sur die (i)i
Le roi da Hongrie, paraissant satis£siit de celle étrange sentence , retira ses troupes , doB( il ayait besoin contre la république de Venise^ qui lui déclarait la guerre. Qément YI , atteint d'una maladie grav^y sfi montrait impatient de rendre le repos à l'Italie avant d$ descendre au tombeau. Dans un second consistoire il changea en une pais perpétuelle la trêve qui existait ei)tre le voi de Hongrie et la comtesse de Provence. Il reconnut le mari de celle-ci , Louis, de T^reate , comm^ rçi de Naples. Les ambassadeurs hongrois , prenant la parole dan$ la même assemblée , déclarèrent , au grand étonnement de FEurope, que le roi leur maître ne voulait pas vendre le sang de son frère, et qu'il tenait Jeanne quitte des trois cent n^Ue florins convenus (2).
. Jeanne accourut à Naples avec^ son époux (3) i>our y attendre une bulle de Clément VI , qui ordonnait leur aacre. Le Pontife disait que Loyis de
(i>ldUtteo Villani, liv. ii,<)h«xznr.
(a) Id, ch. LXTi. -^ Bonfinins, iter. Hungaric, Dec, 11 , lir. x. — Joh. de Thwrocz \ Chron Himg. , p. ui , ch. xxv. — Sîmonde de Si»mondi , ouv. cité , t. ti » cli. xxxix.
(5)Enia5!i.
//. ao
aliéna aussi en faveur de ce gentilhomme lesTerres de Bayons, de Rëynier, de La Motte ^ du Lauzet, desMées, d'Entrevennes , duCastelet, et plusieurs autres domaines provençaux (i). Qément VI mourut le 6 décembre 1 35a , et Jeanne perdit en lui un ami dévoué et im chaud protecteur. Ses affaires s'en ressentirent.
Un événeoient de peu d'importance mit à nu la faiblesse de son gouvernement. Le roi de France, prétendant l'exercice d'une juridiction pleine et entière sur le Rhône , de l'un à l'autre bord , avait fait planter un poteau surmonté de ses armoiries, au milieu du fleuve, entre Beaucaire et Tarascon. Les officiers de la reine 7eanne vinrent arracher ce poteau. Le. roi de France, en étant informé, ordonna au sénéchal de Beaucaire de le rétablir en toute hâte. C'e^t ce que fit ce magistrat , après s'être mis à la tête de quelques 'milices languedociennes. Un corps de troupes provençales s'était réunis à Tarascon poiu» s'opposer à cet empiétement. Mais il resta dans ses quartiers, et les officiers provençaux souffrirent que l'on bravât impunément l'autorité de leur souveraine (ii).
Peu après , le repos de la Provence fut troublé d'une furieuse manière. Jeanne avait promil à la
(i) César Nostradamus, 4* part.
(a) Ckude De Vie et Joseph Vaisselle, Hist. Génér. de Languedoc, t. IV, lÎY. xxxu
dignité de séaiéchal un Italien nommé Aimeric Rollandi , au mépris des coutumes constitutionnelles du pays qui n'admettaient que des gentilshommes provençaux ^ l'exercice de ces hautes fonctions. Les mêmes barons qui y cinq années auparavant^ avafent tenu la reine en captivité pour l'empêcher de porter atteinte à l'indépendance nationale , prirent les armes ^ résolus à défendre leurs privilèges menacés. La bourgeoisie les seconda dans la plupart des communes ^ et le sénéchal ne pouvant résister à cette confédération puissante I implora le secours de Marseille où son autorité n'aVait pas cessé d'être reconnue. Cette ville n'était pas soumise à l'influence de la noblesse provençale y et comme ses droits particuliers'et statuts municipaux ne souffraient pas, elle n'avait aucune raison de prendVe fait et causé pour lei franchises de la Province à l'administration de laquelle elle était presque étrangère, ^le respectait les volontés de la reine ; d'ailleurs ellen'était pas fâchée de donner, en cett^oceasion, quelques preuves de son importance politique. La guerre civile éclata entre les Marseillais, d'un côté , et le reste de la Provence , de l'autre. Au milieu d'un désordre inexprimable ^ les états-généraux se réunirent à Aix. Jeanne eut enfin la sagesse d'écouter les plaintes de ses sujets. Toutefois ne voulant pas avoir l'air de céder à la crainte , elle destitua Rollandi sous un autre pré-
texte I et mita sa place un baron provençal. Ce fut de Castellane , seigneur de F03 9 auqud Raimond.d'Agottlt succéda bientôt après.
Cette satis&ction donnée aux désirs nationaux ne termina pas les troubles. Une haine violente avait éclaté entre les princes de IgL maison de Ta* rente aux^quels Fépoux de Jeanne accordait tout , et les princes de la maison de Duras qu'il tenait éloignés des affaires. Louis de Duras y comte de Gravines^ demeura à Naples pour jTomenter la discorde. Robert son frère vint en Provence en l'année i355, et rallia sous ses drapeaux une foule de mécontens et d'aventuriers.- Il s*empara du château des Baux dont il fit le centre de larévolte, et le pays fut désolé par des actes de brigandage. Philippe de Tarente , frère du roi , était alors gouverneur de Provence. JI voulut employer la voie de la modération avant d'en venir aux armes; mais n'y ayant pas réussi , il leva des troupes et les plaça sous le commandement de Fouquet d'Agoult, vicomte deReillane. Refforciat d'Agoult. se^neur de Trets, s'y joignit avec ses hommes d'armes. Y accoururent aus^i avec leurs vassaux • Raymond de Veateyrol, Jacques d'Ollières, le chevalier de Roquefeuil, Robert de Cadenet, Pierre et Imbert d'Alamanon, Isnard de Puyloubier, Bertrand de Châteauneuf , dit le Goi^oty le chevalier de Puy-Rîcard , GuîUaume de Marseille , Rostang Augier , Louis des Porcellets ,
Bertrand de Jouques , le deigoeur de Roquevaire , le chevalier de Meyrargues , Raymond Garcin (i). Cette armée y réunie dans les plaines de Sénas , vint assiéger le château des Baux, l'attaqua ensuite avoc vigueur , l'emporta peu de temps après, et passa an fil de l'épéa la plus grapde partie de la garnison.
Pendant que ces événemens se pa8$aient en Provence , le royaume d« Naples était en proi« aux maux les plus cruels. Le prince Louis de Duras et le. comte de Minerbino , Tun des phis pnissans vassaux de la couronne , tenaient leurs fie& en rébellion ouverte contre Jeanne (i)* Un simple bourgeois des Abruzzes , Messire Lâllo, s'était emparé de la ville d'Aquila et j commandait en maître absolu. Pour comble de malheur, une
troupe de dix mille bandits , avides de buti/i ' et de meurtres p entra dans les Âbruzzes sous les ordres du capitaine Lando , s'avança vers 1%, Pouille, inonda la Terre de Labour, étendit ses ravages jusqu'aux portes même de Naples. Le Roi éperdu parvint à rassemUer, par des contributions extraordinaires , trente-cinq mille florins, qu'il livra au capitaine Lando , sous la condition que ses bandits s'éloigneraient de la capitale pour retcnjrner dans la Pouille. Il promit de lui donner encore
(i) Nottradâma» , id.
(i) Matteo Villaniy liv. it , ch. xxxt.
31» HISTOIKE
soixante-et-dix mille florins en deux paiemens pour qu'il évacuât le royaume ; mais, jusqu'à ce que cette promesse eût été réalisée, il con^ntit à ce que les ennemis continuassent de ^vre à discrétion dan* les provinces qu'ils occupaient (i).
Comment la Cour de Naples, gui s'abandonnait si lâchement, aurait-elle pu secourir la malheureuse Provence ? Le sort de ce pays étaitâlors afifireux. La perte de la bataille de Poitiers et la captivité du roi Jean troublaient de toutes façons la monarchie française. Une foule de soldats débandés , voyant ^ue leurs sondes étaient Jaillies puisque le roi âe France était prins (a) , rançonnèrent diverses provinces sous le commandement de plusieurs chefs, «r Au mois de juillet 1 357 , un ce certain chevalier de Gascogne qu'on tramait •t- Messire Arnould de Servole, et communément « dit l'Archiprêlre , accompagil^é d'un tast de « gens ramassés et perdus ^ tous bandoliers , ou « bannis , entra en Provence où il fit de grandes « pilleries, occisions et meurtres infinis*, gastant « cruellement tous le pays qui dételle venue, ainsi ce que du ooup d'une soudaine tempeste et de l'ésdat « d'un horrible tonnerre, fut espouvanté et trou- « blé ( J). » Le gouverneur de Provence , ne pou-
(i) Hatteo Vaiâni , IW. v , ch. ijcxti.
(a) Jehan Froissait, Histoire et Chronique , vol. i » p. ao5.
(3) César Nostradamus, 4* partie.
DE PROl^ENCE. 313
vatit repoussa par la force des armes ces brigands i^agabonds y prit des mesures pour les afEsuner. Un éditfut rendu qui ordonnait , sous les peines ies plus sévères, de cacher dans des lieux de sûreté les vivres, les munitions, les troupeaux, tous les objets de nécessité première, et de détruire ou de brûler tout ce qu'on ne pourrait pas mettre à l'abri (i). Arnould de Servole se replia sur Avignon où le pape Innocent VI, successeur deClément YI, se vît obligé de Composer avec lui. a L'archiprétre , dit Froissart (2) , « fut aussi révéremment reçu com« « me s'il eût été fils au roi de France, et disna a {]AQsieurs foi» devers le Pape et les cardinaux , « et luy furent pardonnes tous ses péchés ; et au « départir on Juy livra quarante mille escus pour « délivrer à ses compaignons. »
Ces bandes dévastatrices allèrent exercer leurs fiireurs dans les protinces voisines; a or les Pro* « vençaux qui cuidaient estre quittes au moyen a du pont d'or qu'on avait &iC à Farchiprétre , « furent bien estonnés quand au bout d un an ib « le virent revenir avec son armée bandolière « pour retirer une autre curée (3). ^ Âmid des. Baux et Aaymond des Baux , comte d'Avelin , eurent l'infiaimie de l'appeler à leur assistance.
(i) Prima FUa InnocêniU Vl^ dant Babue. (î) Dut. cité.
(3) César Nostradamu», ouv. cité. — Secunda Vita Innocenâi Fi, dans Balaze.
Une vieille rancune contre les soavei^^ns de Provence fermentait dans le sein de cette maison puissante. La faiblesse de la G^ur de Naples , Fépuisement des finances, TorgueiLdes barons provençaux murmurant d'obéfr à un gouvernement éloigné f cette passion de nouveauté inhérente à la nature humaine , ce vague désir de changement qui travaille le peuple aux jours de calamité publique , et le fait se plonger - dans un avenir inconnu , tout ranimait l'espoir des seigneurs des Baux , tout leur disait de tenter la fortune , tout concourait à leur enfler lecœur , à leur tourner la tête. Mais comme les ambitions particulière» se cachent toujours sous le masque des intérêts généraux , ces deux seigneurs , en s'armant contre le pouvoir légitime , invoquaient le bien du pays. Pour rendre à la Provence le bonheur et la liberté, il fallait j suivant eux , la séparer du royaume de Naples. Us levèrent ainsi Fétendard de la révolte au nom de Taflranchissement national , et les Provençaux se divisèrent en deux partis, celui de l'union et celui de Tindépendanoe.
Les Marseillais , qui avaient formé avec Naples des relations commerciales fort utiles k leurs intéréts , frémissaient à l'idée de la séparation. Os embrassèrent, pleins d'ardeur, le parti de la reine Jeanneetformèrent une ligue avec les villes d'Arles, de Toulon , de Nice , d'Hyères et de Grasse , également fidèles à la cause royale. Siméonis, avocat
à Yence , se mit en campagne à la tête de seize cents roy^istes déterminés. On implora le secours du comte d'Armagnac, lieutenant du roi de France en Languedoc y chargé de défendre cette province importante contre les Anglais qui n'avaient cessé de la harceler (i). D'Armagnac entra en Provence avec une colonne de deux mille cinq cents hommes, après toutefois qu'on lui eut asssuré une indem» nité de trente-cinq mille florins d'or.
Cependant l'insurrection croissait en force et en audace. Une troupe d'indépendans s'empara de SaintpMaximin. Ensuite lesennemis s'avancèrent sur Marseille , aidés par Antoine des Baux ^ prévôt de la cathédrale et frère du comte d'Avelin. Us firent quelques ravages dans le territoire. Les habitans, drmés en masse j mirent la ville en bon état de défense, repoussèrent les insurgés et s'emparèrent d'Aubagne dont le comte d'Avelin était seigneur (2). La reine-comtesse, en témoignage de sa. reconnaissance 9 donna à la commune de Marseille le village de St.-Marcel.
Jeanne ne put rien faire de plus pour ceux qui soutenaient ses droits contre la rébellion de la famille des Baux. Elle n'avait souci que des afbires de Naples , et son état de faiblesse ne lui permit pas de venger l'ancien affront des vêpres sicilien-
(i) Claude De Vie et Joseph Vaissette , tèiJ, (a) Antoine de RafB , Hist. de Maneille, liv. t.
nés y bien que Toccasion se présentât belle. Don Louis y roi de Sicile , était mort et avait laissé la couronne à Frédéric son frère , âgé de treize ans, et d'une santé chancelante. Les partisans de la maison d'Anjou s'étant agités en tout sens ^ Jeanne et son époux se déterminèrent à traverser le Phare et entrèrent à Messine (i) avec quatre galères provençales et un petit corps d# troupes. On résolut le siège de Catane. Tandis qu'on attaquait par mer et par terre cette pl^e importante y deux galères espagnoles entrèrent dans le port de Syracuse^ vinrent ensuite secourir Catane y battirent les quatre galères provençales et les mirent en fiiite. Alors les assiégeans, qui ne tiraient des vivres que de la mer, craignant d'être enfermés à leur tour y songèrent à battre en retraite. Mais la garnison sicilienne tomba sur l'arrière^arde y la culbuta et lui fit des prisonniers de marque. Après sept mois de séjour ilans rile, le Roi et la Reine furent forcés de retourner à Naples. Minerbino continuait de les inquiéter. Le prince de Tarente y frère du roi y parvint à se saisir de ce rebelle qui lui demanda grâce y en chemise et la corde au cou. Le vainqueur ordonna de le conduire à Alta-Mura y le força de rendre cette place, puis le fit pendre à un des crénaux y la tête ceinte d'une couronne de papier sur laquelle on avait écrit les vains titres de prince et de duc que ce traître s'était arrogés (a).
(i) Le 24 décembre i355.
(a) Mignot, ouv. cité, ch. xi.
DE PROVEIfCE. 317
Louis de Duras n'es persistait paà moins dans sa révolte. Bientôt ses places lurent prises , et son parti se dispersa. Se voyant lui-même sans argent, sans ressource , il eut recours à la clémence du roi et de la reine. On ne lui accorda que la vie , et en i36o on le renferma dans ie château de rOEuf à Naples, où iUnourut peu de temps après. Cet heureux événement rendit le calme aux provinces napolitaijies. La même année ^ le comte d'Avelin mourut en Provence. Béjà l'archiprêtre en était sorti. Le Dauphin y régent du royaume de France pendant la captivité de son père , avait {Nris ce. chef de hrigaods à son «ervice.
La France gémissait dans un épouvantahle désordre. Le traité de Bretigny et la délivrance du roi Jean ne jnirent pas un terme aux malh^irs publics. D'après ce traité de paix, les Anglais* devaient évacuer les places qn'ils occupaient. Mais les soldats congédiés formèrent des compagnies organisées pour les courses aventureuses. D'autres étrangers , même des malfaiteurs français , car encore avait en France ygrand Jbison de pil'leurs (i), se joignirent à ces bandes dévastatrices et se donnèrent divers chefs. Oales appela les Tard** Venus parce que d'autres brigands les avaient précédés sui' le théâtre de leurs dévastations. lis se divisèrent en deux corps. L'un se saisit du château
(i) Froissait , 2$3 et sniv.
d'Ance entre Lyon et Mâcofi , et s'y fortifia pour ravager à son aise le Maçonnais , le Lyonnais, le Beaujolais (i) ; l'autre s'avança vers la Provence. « Les Tard-Venus menèi*ent bitn le temps à leur « volonté en celuy pays, car nul n'allait à l'encona tre d'eux* Us prîndrent la ville du Pont-St.-Es- 0 prit et tous ceux et celles qui dedans estaient , « dont ce fut pitié, car ils oocirent maint pmd^hom- « me et violèrent mainte demoiselle, et y conqui- <K rentsi grand avoir qu'on ne le saurait norobrer, « et assez grandes pourvéances pour vivre un «c an (ta). x> Au dire du chroniqueur dont je cite les naïves paroles , les compagnies élurent au Pont- St.^Esprit un capitaine général qui se fesait nommer ami de Dieu et ennemi de tout le monde. Innocent YI publia contre ces malfaiteurs une croisade qui ne les intimida guère. Heureusement le marquis de Montferrat y alors en guerre avec le duc de Milan , les prit à sa solde , à la prière du Souverain-Pontife y moyennant soixante mille florins. Ils évacuèrent le Pont-St.-^Esprit , apBes avoir exigé d'Innocent l'abaolution de tous leurs crimes. Ce qui ne les empêcha pas de se souiller de crimes plus odieux encore en traversant la Provence. Ai^ rivés au-ddà du Var , ils refusèrent de passer outre si on ne leur payait d'avance le prix de leur
(l) Prima, Secwida et Tertia Fita Innoeentii fV, dans Balaze. (9) Froissart , ièid.
engagement. Leur intention ètah de piller la ville de Nice où se trouvait enfermé tout ce que les habitans des vigueries voisines avaient de plus précieux. La bonne contcmance' des Niçards y secondés par Raymond Blaccas^ seigneur d'Éza, leur premier consul , arrêta l'audace des Tard- Venus qui poursuivirent leur marche sur le Montferrat à travers les montagnes de la Ligurie.
On pensait que le gouvernement napolitain , vainqueur des factieux et des brigands, tournerait toutes ses vues vers la Sicile où régnait la maison d'Aragon depuis les fameuses vêpres. Mais l'époux de la reine Jeanne passa rapidement du tumulte des affaires à la plus ardente piété. Au retour d'un pèlerinage à Amalphi , il fut attaqué de la fièvre , et vint mourir à Kaples le a5 mai i362. Il avait à peine atteint sa quarante-deuxième année , mais son corps , usé par les plaisirs , présentait l'image d'une précoce décrépitude. Jeanne y après tant de troubles , devait désirer la paix. Elle fut bien inspirée en fesant à la tranquillité de son peuple le sacrifice de ses prétentions sur la Sicile. Le gouvernement de cette île fit de son côté quelques concessions qui aplanirent toutes les difficultés. Il reconmitla suzeraineté du royaume de Naples, promit de payer un tribut annuel de trois mille onces» d'or y et s'obligea d'entretenir en temps de guerre cent lances pour la défense de ce royaume. Le Souverain-Pontife qui succédait à Innocent YI
3J0 mSTCMRE
confirma ces accords par une bulle y en réservant les droits du Saint-Siège su» le royaume de Sîcile, comme arrière-fief.
Ce nouveau Pa'pe ^ qui prit le nom^ d'Urbain V, était Guillaume Grimoard , simple abbé de^ Saint- Victor de Marseille , né à Grisac dans le comté de Gévaudan (i). L'empereur d'Allemagne^, Charles IV y fils de Jean , roi de Bohême y ayant passé les monts pour conférer aved Urbain Y sur les affaires d'Italie y entra dans la ville d*Arles , en i365yavecun appareil triomphal. Renouvelant unevaine cérémonie tombée depuis long-temps en désuétude , il reçut la couronne des rois d'Arles , des mains du cardinal-archevêque Guillaume de la Garde , dans l'église métropolitaine de Saint- Trophime y derrière le maître autel y en présence du sénéchal de Provence y du duc de Bourbon , du comte de Si^voie et d'un grand nombre de seigneurs et de prélats. Parmi ces derniers étaient les archevêques d'Aix et d'Embrun y les évéques d'Orange y, de Marseille y de Yaison^ de Saint-Paul* Trois-Châieaux , de Digne, de Senez> de Sisteron, d'Apty de Yence et de Nice (2). Jeanne fit adresser à Charles IT des plaintes sur le préjudice qu'il portait à sa souveraineté de Prop^ence*, et ce mo-
(i) Grimoard fut élu paiile CqucUto à AviguMi le 97 êqjfxwhrt i36a.
(a) Saxi, Pontificium Arelaienset p. 820. — Noble la Lauzière,
ttîst. Cbronol. d'Arîeè. — Teissier , out. cité, p. a63.
narque qui n'attachait aucune importance à spn couronnement , s'excusa auprès de la reine-comtesse. Les Artésiens célébrèrent en son honneur la fête des fous y parodie indécente où un enfant de choeur, élu évéque des insensés , officiait dans la cathédrale , avec l'assistance des clercs masqués de diverses manières. Chai4es lY fit un séjour de deux mois à Arles^ et se rendit ensuite à Marseille d*où il partit bientôt pour Avignon. Urbain V le reçut avec solennité. Après plusieurs conférences, l'empereur retourna à Prague (i).
La reine Jeanne, qui n'avait encore que trentecinq ans, voulut prendre un époux qui pût l'aider de ses conseils et de son épée. Elle choisit Jacques d'Aragon , roi titulaire de Majorque^ comte de Roussillon et de Gerdagne , lequel ne possédait aucun de ces états. Son père en avait été dépouillé en i348 par le roi d'Aragon à qui il refusa de rendre hommage ; et lui , sans crédit et sans ressource, traînait alors en Europe une existence flé. trie par l'infortune. Le souvenir de Louis de Tarente fesait craindre à Jeanne de rencontrer un maître. Elle stipula que son nouvel époux ne s'assîrait pas avec elle sur le trône de Naples ; que rien ne sedferait en -son nom ;. qu'on l'appellerait seulement roi de Majorque , et qu'il aurait le duché <de . Galabre pour l'entretien de sa maison ,
(i) Prima et Secunda Vita Urbani F, dans Balaze.
//. ai
sa vie durant. Les noces furent célébrées avec pompe au milieu d'avril i365 (i). Jacques tint sa promesse , car on ne trouve pas qu'il ait eu beau* coup de part à l'administration des affaires.
Les profusions de Jeanne continuaient. Sur les remontrances qui lui furent adressées de toutes parts, elle révoqua par un édit les aliénations qu'elle avait faites et se prohiba la faculté d'en faire de nouvelles. Elle réunit à la couronne la plus grande partie des domaines cédés , dont elle laissa la jouissance viagère aux possesseurs. Cet édit ne porta aucune atteinte à l'acte de vente d'Avignon. Le Saint-Siège en resta tranquille propriétaire. La reine-comtesse s'occupa ensuite de l'administration de la justice en Provence. Elle réforma les abus qui s'étaient glissés dans les appellations et dans le règlement des frais. Elle donna aussi quelques encouragemens au commerce et à l'agriculture.
Urbain V avait résolu de faire un voyage en Italie y malgré les vives sollicitations de Chaiies Y, roi de France^ et des cardinaux français , qui voulaient le retenir en deçà des monts^ parce qu'ils craignaient qu'il ne fixât le Saint-Siège à Rome. Ce pontife alla d'abord visiter Montpellier où il avait professé le droit canonique y dans sa jeunesse. Il retourna ensuite à Avignon , en partit le 3o avril 1 367 y et prit le chemin de Marseille ^ suivi de tous
(i) Migaot, ouv. cite, ch. xii.
les membres du sacré collège , à Texception de cinq (i). Rien ne saurait exprimer la joie que sa présence causa aux Marseillais. Ils le reçurent comme un Dieu j dit Pétrarque (2). Au sein des grandeurs souveraines , Urbain n'oubliait pas Tantique monastère de Saint-Victor qu'il avait gouverné avec tant de sagesse et que remplissait encore le doux parfum de ses vertus. Il n'eut rien de plus pressé que d'aller se prosterner dans la chapelle de ce cloître célèbre , et des larmes d'attendrissement mouillèrent ses paupières. Tandis qu'il coulait des jours pleins de calme et de pureté au milieu des religieux , le port de Marseille se remplissait de vaisseaux destinés pour son voyage, car la reine Jeanne et les républiques maritimes de l'Italie s'empressaient à lui donner des marques de dévouement. Urbain V s'embarqua le 19 mai sur une galère napolitaine avec le sacré collège. Escorté par une flotte nombreuse j il sortit du port de Marseille pour entrer dans celui de Toulon. Pétrarque , triomphant du départ du pontife qu'il attribuait à ses instances , nous peint , avec exagération sans doute , la douleur des cardinaux en quittant le rivage. Suivant lui y ils gémissaient de leur triste sort, ils jetaient des cris de malédiction contre un pontife détestable qui les arra-
(i) Fleury, Hitt Ecclés. , liy. xcwx.
(a) Lié. IX. Rer. Senti, ep'ut, 11.
chait à leur patrie pour les transporter dans des terres inconnues. Comme si, dit le poète, le Chef de Téglise les eût conduits à Mempbis dans les prisons des Sarrasins , et non à Rpme , siège unique et suprême de la foi chrétienne, à Rome dont ils devaient être les rois fortunés (i).
De Toulon la flotte pontificale vint mouiller à Yillefranche , ensuite à Albengue , enfin à Gênes où le doge , les nobles et le peuple l'attendaient. Urbain Y fut reçu avec magnificence et reprit sa navigation quelques jours après. Le i6 octobre il fit son entrée dans Rome , et la reine Jeanne ne tarda pas à s'y rendre pour lui faire hommage. LePapela reçut aux degrés de l'église de Saint-Pierre. De Lusignan , roi de Chypre , était venu à Rome avec toute sa famille pour solliciter des secours contre les infidèles. Il assista avec Jeanne k la solennité du dimanche Lœtare Jérusalem. Ce jourlà , selon un ancien usage , les Papes donnaient une rose d'or à la personne la plus distinguée qui se trouvait à leur cour. Urbain la donna à Jeanne; et comme les cardinaux n'approuvaient pas cette préférence et disaient qu'il n'y avait point d'exemple d'une faveur si éclatante, accordée à une reine
(i) O Mtdum Papamî O Patram Impium! Exclamantes qucMom terrarwn miseros filios rapil ! Non quasi ad ChristianUatis umcam ac supremam arcem urbem Romam sud in Scde CathoUcœ futuri reges Ecclesiœ, sed quasi Ctesiphoniem^ aut Memphim Saraoemorum im carceres trafterentur, — Loco cit. suprà.
en présence d'un roi. Cest , répondit le pontife , qu^on Tia^ait jamais vu un abbé de Saint^Victor sur la chaire de Saint'Pierre{\). La reine-comtesse jouissant de son triomphe , fit une cavalcade dans les rues de Rome , au milieu de ces cardinaux et d'un grand nombre de seigneurs (a).
Bientôt elle fut troublée dans sa joie , car des princes puissans conspiraient pour démembrer son comté de Provence. Le fils du roi d'Angleterre prétendait quelques domaines de ce comté pour la légitime de sa trisaïeule , princesse provençale. UafTaire fut assoupie par le crédit d'Urbain Vqui servait la reine avec autant d'affection que l'avait fait Clément VI. A peine revenu de cette alarme , elle apprit que Louis , comte d'Anjou , frère du roi de France et gouverneur du Languedoc, se disposait à envahir la Provence avec les troupes commandées par Bertrand Du Guesclin, lesquelles revenaient d'Espagne après avoir vaincu Pierre , roi de Castille , surnommé le Cruel. Louis d'Anjou , dans son agression , invoquait les droits prétendus par l'empire sur le royaume d'Arles, droits qui lui avaient été cédés par l'empereur Charles IV. Sans déclaration de guerre , il passa le Rhône au mois de mars i368 et forma le siège d'Arles et de Tarascon. U fit garder l'embouchure du fleuve par
(i) Fleury, Hi»t. Ecclés., liv. xcvi.
(a) Prima Viia Vrbani V^ dans Baluze.
des vaisseaux, et plaça des barques le long de son cours pour que ces deux villes ne fussent pas secourues. Les Arlésiens se défendirent avec tant de vigueur que le comte d'Anjou se vit obligé de lever le siège vingt jours après (i). Les Tarasconais ne furent pas si heureux. Du Guesclin prit leur ville à la faveur d'une intelligence entretenue avec quelques bourgeois. Mais il ne jouit pas long-temps de sa conquête. Aix et Marseille se liguèrent pour résister à l'armée française (2). Toute la noblesse du pays courut aux armes. Le gouverneur de Provence vint à son tour assi^er Tarascon y le reprit , refoula les ennemis en Languedoc , et renferma dans le château d'Orgon les traîtres qui avaient livré leur patrie.
Dès le commencement des hostilités , Jeanne avait imploré la médiation du Pape. Elle fit entendre que n'ayant point d'enfans elle ne choisirait son successeur que dans la maison de France; qu'il était étonnant que le comte d'Anjou ravageât un pays dont il pourrait être un jour le souverain légitime, sans tirer l'épée. Louis, séduit par cette vague promesse et menacé des censures du Pape , licencia ses troupes , et Jeanne retourna dans ses états , comblée des grâces d'Urbain Y.
Peu de temps après , ce pontife manifesta le des-
(i) Saxi , Pontif, Areiat. , p. 3a2.
(a) Pitton, Hist. (TAix, ch. ix.
sein de retourner à Avignon. Aussitôt l'alarme fut générale à Rome^ et on n'oublia rien pour lui faire changer de sentiment. L'inÊint Pierre d'Aragon voulut le dissuader en se servant de tous les moyens d'influence que lui donnait la renommée de ses édifiantes vertus. Sainte Brigitte y qui était venue à Rome pour obtenir la confirmation d'un ordre qu'elle avait établi en Suède , osa le menacer des plus grands malheurs , de la part de Dieu. Urbain V fut inébranlable (i). Tout ce qu'on put obtenir de lui fut une bulle par laquelle il dédara qu'il était satisfait des Romains et des peuples du voisinage.
La côte était couverte de vaisseaux que le roi de France y celui d'Aragon y la reine de Naples, les Provençaux et les Avignonais avaient préparés pour le transport de la Cour pontificale (2). Urbain arriva à Marseille le 16 septembre 18709 et il entra le a8 dans Avignon au milieu des acclamations d'un peuple immense. Un de ses premiers soins fut d'ordonner que l'on remît aux magistrats provençaux tous les criminels de Provence qui s'étaient réfugiés dans ses états , à la charge par ces magistrats de lui remettre, à leur tour , les malfaiteurs fugitifs, nés ses sujets.
Ce saint pontife négociait la paix entre la France
(i) Famoni, Hist. d'Avig. — Fleury, Hist. Ecclés., liv. xcvii. (a) Prima Vita Vrhani V , dant Baluzc.
et TAngleterre , lorsqu'il tomba malade. Ne pensant plus aux affaires du monde périssable pour ne s'occuper que du salut de son ame y il donna des marques d'une dévotion fervente , fit sa profeV sion de foi catholique , et voulut que toutes les portes de son palais restassent ouvertes afin que chacun pût le voir. Il était couché sur un lit sans ornemens , vêtu de ses habits monastiques qu'il n'avait jamais quittés , et tenant dans la main un Crucifix (i). Il expira le 19 décembre , âgé de soixante-un ans. Selon ses désirs ^ son cœur fut transféré à Marseille , dans l'abbaye de Saint-Victor (a) à laquelle il avait prodigué ses largesses. Le conclave élut à sa place Pierre Roger, qui prit le nom de Grégoire XI.
Le sort de Jeanne fut de faire toujours des ingrats. Jacques d'Aragon y son époux, l'avait quittée pour guerroyer en Espagne à la tête d'une poignée de braves. Ce prince , le plus illustre aventurier qui fut alors dans le monde, devint le triste jouet d'une fortune cruelle. Il traîna de rechef en CastiUe, en Aragon , en France même , la vie errante pour laquelle il semblait né , et mourut de chagrin en i374* Jeanne n'avait point d'enfans , et trois mariages malheureux ne l'empêchèrent pas d'en contracter un quatrième. Le a 5 mars 1376, elle donna
(i) Baluze, iiùi.
(a) Teissier, ouv. cité.
sa main à Othon y tluc de Brunswick ^ renommé entre les guerriers de l'époque et de plus habile négociateur. Cette union^ qui pouvait donner des successeurs à Jeanne, excita la colère de Charles de Duras y fils de Louis , et petit-fils de cet autre Charles de Duras dont le roi de Hongrie avait or^ donné Fassassinat en i348. Ce jeune duc était le dernier des princes du sang , car toute là postérité, autrefois si nombreuse, de Charles d'Anjou, s'était éteinte. Charles de Duras était également l'unique bôiîtier de Louis, roi de Hongrie, et ce vieux monarque l'avait appelé auprès de lui pour le former à l'art de la guerre (i). Jeanne , le comblant de caresses/ lui avait donné en mariage sa nièce Marguerite , fille de sa sœur Marie , avec promesse de l'adopter pour son fils et de lui léguer sa couronne. Mais Charles , monstre d'ingratitude , ne Vélevait que pour la ruine de sa bienfaitrice.
Sur ces entrefaites , le pape Grégoire XI , vaincu par les prières des Romains , se décida k transférer le Saint-Siège dans la capitale du Monde Chrétien. 11 partit d'Avignon le i3 septembre 1376, suivi de treize cardinaux, et passa sucessivement àNoves, à Orgon, à Salon, à Aix, à Saint-Maximin où il s'arrêta pour honorer la mémoire de la Magdelaine. Il prit ensuite la route de Marseille , et le aa il traversa cette ville en cavalcade, au milieu d'une
(i) Giannone, Siorh C'mU del Régna di Napoli, liy. xMli, ch. tu.
affluenoe extraordinaire de spectateurs , et descendit à l'abbaye de Saint-Victor. Le 2 octobre , il monta sur une galère de l'ordre de SaintJean^le- Jérusalem , dont le grand maître Ferdinand Hérédia, entouré de ses chevaliers ^ tenait le timon. Trente autres galères le suivaient. Grégoire XI fut reçu à Rome avec des transports de joie; mais il ne tarda pas de payer à la nature le tribut qae tous les hommes lui doivent. Il mourut dans le palais du Vatican le 27 mars 1378. Alors commença le déplorable schisme qui étonna l'univers et déchira l'Église Latine pendant un demi-siècle. Comme ces graves événemens influèrent sur le sort de la reine Jeanne, je ne dois point les passer sous silence.
Grégoire XI ne laissait à Rome que seize cardinaux. Six étaient restés à Avignon , et un l^t se trouvait en Toscane. Des seize qui devaient surle-champ entrer au conclave onze étaient français; quatre, italiens; et un, espagnol* Les douze Bannerets , c'est-à-dire les officiers municipaux de Rome, représentèrent à ces membres du sacré collège que tous les malheurs qui affligeaient l'Église depuis si long-temps ne venaient que de l'absence des Papes, et que le peuple impatient attendait de leur sagesse l'élection d'un pontife romain. Les cardinaux firent une réponse évasive; et le 7 avril, au moment où ils s'enfermaient dans le conclave , la multitude en fureur s'empara des
DE PROVEUCE. 331
portes du Palais Apostolique et ferma tous les passages. Pierre de Gros, cardinal - archevêque d'Arles , à qui appartenait la garde du conclave en qualité de camérier de l'Église , s'enfuit , saisi de terreur, dans le château Saint-Ange, et pria Guillaume de la Voûte , évêque de Marseille , d'exercer pour lui cette charge. Cependant les cardinaux , divisés entre eux , ne pouvaient fixer leur choix; et, pendant leurs débats, la populace romaine, grossie des habitans des campagnes voisines, poussait deshurlemens, se livrait à tous les excès, et menaçait de forcer le conclave. Au bruit des armes se joignait le son du tocsin* En ce tumulte affreux , les cardinaux cherchaient des expédiens pour se mettre en sûreté. L'un d'eux proposa d'attendre des jours de calme et de liberté pour faire une élection véritable , mais de revêtir, pour le moment, un moine des ornemens pontificaux et de montrer à la foule trompée ce simula* cre de pape. Cet avis fut rejeté comme indigne de l'assemblée auguste. Enfin , dans cette émeute populaire dont la violence allait toujours croissant , les cardinaux, pour en finir , élurent le napolitain Barthélémy Prignano , archevêque de Bari , lequel fut aussitôt salué sous le nom d'Urbain YI. Tous les membres du sacré collège le reconnurent sans protestation publique ( i ).
(i) Fleury, Hist. Ecclés.yliv. xctii.
La fermeté de Tévéque de Marseille, dans ses fonctions de gardien du conclave, l'avait rendu odieux au peuple qui lui donnait le nom de traître. Ce prélat, se voyant menacé des plus grands périls, voulut se réfugier au château Saint-Ânge ; mais il fiit arrêté en chemin, honteusement garotté, et traîné à l'église de Saint-Laurent où l'on délibéra si on le jetterait dans le Tibre, ou si on le décapiterait. En cette extrémité il réclama le jugement des Bannerets , et on le conduisit en prison sous la garde de gens armés qui devaient se relever de quatre en quatre. Par bonheur pour lui y un seigneur romain de la maison des Colonna vint le tirer des mains de ces furieux y et le mena d'abord dans le palais du cardinal de Saint-Pierre qu'on avait pillé, puis dans celui du cardinal des Ursins qui lui offrait un asile plus sûr. Lorsque le tumulte fut apaisé, Tévéque de Marseille suivit l'exemple des cardinaux et reconnut pour Pape l'archevêque de Bari. Voulant ensuite changer de siège, sans qu'on en sache la raison, il obtint du nouveau pontife l'évêché de Valence et de Die (i), et fut remplacé à Marseille par son frère Aymard de la Voûte , évêque de Grasse.
Jeanne, qui avait appris avec joie la nomination d'un de ses sujets , combla de présens les députés
(i) Belsunce , Hist. des Évéques de Marseille» t. ii, lir. xi.— Notes deBaluze, p. iao8.
qui la lui notifièrent. Elle envoya même à Rome le comte de Saint-Se vérin , l'un des premiers vassaux de la couronne , et le grand chancelier Spinelli pour féliciter Urbain VI et lui porter quarante mille ducats à titre de don. Mais ce Pape, aveuglé par un esprit de vertige et d'orgueil , ne reçut qu'avec un dédain affecté ces marques éclatantes de bienveillance royale. Il aliéna tous les cœurs par la dureté de son caractère bizarre, par l'injustice de ses procédés grossiers. Ck>nçoit-on son égarement? Il prenait plaisir à offenser ces cardinaux à qui il devait toute sa puissance, tellement que ceux-ci, ne pouvant plus supporter son indigne conduite , rougirent d'avoir donné un pareil chef à l'Église, et résolurent de déclarer son élection nulle, comme n'ayant pas été libre. Vers le milieu du mois de mai , tous ceux qui n'étaient pas italiens sortirent de Rome , au nombre de treize , sous le prétexte d'aller respirer un air plus pur à la campagne, et se rendirent à Agnani où ils se fortifièrent dans la résolution qu'ils avaient prise. Ils ne pensaient qu'aux moyens de l'exécuter, lorsque L'archevêque d'Arles vint les joindre, emportant avec lui la thiare et tous les ornemens pontificaux (i). Une démarche si hardie les com-. bla de joie, mais elle leur fit aussi comprendre qu'ils n'avaient plus à délibérer , et qu'il fallait
(i) Saxi, p. 3a5.
agir. L'archevêque d* Arles confia la garde du sacré collège à Bernard de la Salle, capitaine gascon , qui commandait un corps de troupes en Italie. La reine Jeanne, irritée de l'ingratitude d'Urbain , se déclara pour les cardinaux ennemis de ce Pape , promit de reconnaître celui qu'ils nommeraient , et leur offrit un asile pour cette élection nouvelle. Ils choisirent Fondi , fief de la couronne de Naples, et s'y rendirent le aa août, après avoir &it contre la nomination d'Urbain YI une protestation solennelle qu'ils envoyèrent à toutes les puissances chrétiennes. Ils mandèrent auprès d'eux les quatre cardinaux italiens restés à Rome. Trois répondirent à l'invitation. Un seul s'y refusa. Le 27 septembre le sacré collège entra au conclave , et le même jour il élut Robert, cardinal de Glenève, beaufirère du prince d'Orange et allié avec les meilleures maisons de l'Europe. Robert prit le nom de Clément VII et fiit aussitôt couronné en présence d'Othon de Brunswick et des ambassadeurs de la reine Jeanne.
Les deux Papes firent chacun une promotion de cardinaux. Après quoi, ils s'excommunièrent tour à tour, ils s'accablèrent d'injures atroces. L'Église d'Occident se divisa entre les deux rivaux. Urbain YI conserva sous son obédience l'Ailemagne, la Bohême , la Hongrie, la Pologne , la Prusse , le Danemarck , la Suède , la Norwége , la Hollande, l'Angleterre, la Toscane, la Lombardie,
le duché de Milan et presque toute Tltalie. Clément VU fut reconnu par la France et tous ses feudataires, par FAragon, le royaume de Naples, la Sicile , le comté de Provence et de Forcalquier, Avignon et le ComtatVenaissin. LaCastiile voulut rester neutre. Les jurisconsultes et les théologiens discutèrent avec chaleur les droits de Tun et de l'autre. Mais , dans cette querelle , on employa des armes plus meurtrières que leurs vains argumens. De part et d'autre le zèle devint fureur, le sang coula jusque dans les temples. Le parti d'Urbain YI parut enfin l'emporter, et Clément YII s'enfuit à la cour de Naples où Jeanne le reçut avec les respects dus au chef suprême de la religion. En même temps Urbain publia contre cette reine une bulle foudroyante. Il la déclara schismatique, hérétique, privée de tous ses états. Dé plus, il délia ses sujets du serment de fidélité , et promit des indulgences à ceux qui s'armeraient contre elle. Peu après, la populace de la ville de Naples s'insui^ea, mais cène fut pas impunément, car le duc de Brunsv^rick la chargea à la tête de la noblesse , la fit rentrer dans le devoir, et les coupables périrent dans l'horreur des supplices. Cependant Clément VII, ne se croyant pas en sûreté, s'embarqua avec ses cardinaux sur des ga^ 1ères provençales, et aborda à Marseille le lo juin 1 379 , et se rendit à Avignon où il fixa son séjour (i).
(1) Flcury, ouy. cité, liv. xcvii.
Urbain, cherchant partout des ennemis à Jeanne, ne songeait k rien moins qu'à la précipiter du trône , et il ne fut que trop bien servi par le duc d'Andria, principal instrument de sa vengeance. Ce seigneur napolitain, disgracié par sa souveraine^ espérait recouvrer son crédit et ses terres à la Êiveur des troubles du pays. Dirigé par Tinstinct d'une haine implacable , il se mit en quête d'un prince qui ne fît pas difficulté de s'armer contre Jeanne , et bientôt il le trouva tel qu'il le voulait , puissant par la vaillance et féroce par l'ambition. C'était ce même Charles de Duras sur lequel la confiante Jeanne reposait des regards de complaisance et d'amour. On le nommait alors Charles de la Paix, à cause de la paix qu'il avait ménagée entre les Hongrois et les Vénitiens. En i38o, Charles, séduit par les promesses d'Urbain YI , quitta la Hongrie à la tête d'une armée de dix mille hommes , traversa l'état de Venise , et courut à Rome pour y recevoir l'investiture du royaume de Naples. Le pontife ne la lui donna que sous des conditions onéreuses, au commencement de l'année j38i. Après quoi il le couronna solennellement et se prépara à l'aider de tous ses moyens pour le triomphe d'une cause commune. Il vendit plusieurs biens appartenant aux églises, fit fondre des statues d'or et d'argent, des croix et jusqu'à des calices pour soudoyer l'armée hongroise (i). Jeanne, effrayée
(i) Mignot, ouv. cité , ch. xiv. '
de tout œ mouvement y manda le duc de firanswick qui était àTarente, et convoqua toute la noblesse pour venir défendre sa couronne. Les états assemblés délibérèrent sur les besoins de la guerre, mais ils n'accordèrent que de faibles subsides. Ce beau royaume de Naples perdait obscurément toutes ses ressources dans la mollesse. Jeanne , pressée par les plus graves circonstances , adopta le prince français Louis, comte d'Anjou, celui-là même qui avait envahi la Provence quelques années auparavant. Le 29 juin de la même année , elle lui fit expédier des lettres patentes qui le déclarèrent héritier de tous ses états, tant d'Italie que du comté-uni dejrovence et de Forcalquier. Les députés napolitains le pressèrent en même temps de voler au secours de sa mère adoptive. Mais le comte d'Anjou ne se hâtait guère. Des intérêts puissans le retenaient en France où il exerçait la régence durantla minorité de Charles YI son neveu, ce qui pourtant ne l'empêcha pas de se rendre à Avignon pour demander au pape Clément VII la confirmation des lettres patentes de Jeanne.
Pehdant ce temps le prince de Duras, qui se fesait appeler Charles III , obtenait des succès &ciles dans le royaume de Naples , et marchait sur la capitale comme un heureux triomphateur. A son approche, Jeanne se retrancha dans le Château-Neuf, la plus forte citadelle de la ville. Elle attendait les galères de Provence qui devaient ve«