‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 46 sur 48 · LOUIS III · texte numérisé non relu

LOUIS III

Yolande d'Aragon , tutrice de Louis III et régente de Provence, reçut à Angers les députés des États. A la sollicitation de l'assemblée elle confirma un ancien statut qui excluait les étrangers des chaînes publiques, et s'occupa de divers objets d'administration et de justice.

Les af&ires de l'Italie méridionale exercèrent

(i) Lenfant, Hist. da Concile de Coiuunce, Ut. iy.

ensuite sa politique. Son fils Louis III portait le titre de roi de Naples comme tous les comtes de Provence ses prédécesseurs depuis Charles I^, frère de Saint Louis. Mais Jeanne II, sœur de Ladislas, occupait le trône en le déshonorant par des goûts dépravés et par des mœurs licencieuses. Jamais ce trône avili n'avait été placé plus bas. Jeanne laissait flotter aux mains de ses amans les rênes de l'État , plus folle dans ses galanteries, plus ardente dans ses débauches y qu'on ne pouvait le concevoir d'une femme de cinquante ans. Son mari , Jacques de Bourbon , comte de la Marche , vivait dans son palais , sans crédit , sans pouvoir, et presque sous la dépendance de Caraccioli, grand sénéchal et favori de la reine. Ce prince Jacques fut réduit à s'embarquer pour la France, où il revêtit l'habit de Saint François. Alors Caraccioli, maître absolu, amant hautain , écarta ceux dont la figure et les talens pouvaient faire quelque impression sur l'esprit et le cœur de Jeanne. Une grande inimitié régnait entre lui et le connétable Sforza Attendolo, laboureur belliqueux qui s'était placé au premier rang des princes feudataires et dont le génie s'élevait avec la fortune. Sforza porta si loin la passion de la vengeance qu'il enveloppa Jeanne, sa bienfaitrice, dans la ruine de son ennemi. Il se laissa principalement entraîner par des ambassadeurs de Louis III qui se trouvaient à Florence auprès de Martin V, pape unique

depuis le concile de Constance. Ces ambassadeurs avancèrent à Sforza des sommes considérables avec lesquelles il rassembla une armée , proclama Louis in roi de Napies, et vint investir la capitale au mois de juin i4^o, du côté de la porte Capuane (i).

La France était alors en proie aux plus affreux bouleversemens. La guerre civile déchirait ses provinces. Un monarque insensé suivait aveuglément les volontés d'une reine furieuse. Henri V, roi d'Angleterre y régnait à Paris sous le nom de cet imbécile monarque dont il allait épouser la fille, tandis que le dauphin , retiré à Poitiers avec son cousin le comte de Provence , n'était plus obéi que dans les pays au midi de la Loire. Louis III le quitta bientôt pour aller tenter la fortune dans une contrée où son père et son aïeul n'avaient éprouvé que des revers (a).

Louis arma à Marseille et à Gênes une (lotte de neuf galères et cinq vaisseaux de transport. Le i5 août i4ao il parut devant Naples avec cette flotte y et s'empara bientôt de Castel- à-Mare , tandis que Sforza se rendit maître d'Averse , qui devînt le quartier général du parti d'Anjou. Martin V, qui était l'ame de cette entreprise , s'offrit cependant comme conciliateur, et il engagea Louis

(i) De Sismondi , OUY. cité, t. Tiii, cb. lxiii. (a) Villaret, Hist. de France, t. Tiiyiii-4^.

et Jeanne à lui envoyer des députés à Florence. Don Gardas Cavaniglia était ambassadeur d'Aïfonse y, roi d'Aragon , de Majorque, de Sicile et de Sardaigne, auprès du Souverain-Pontife. Antonio Caraffa , député de Jeanne II , fit sentir à cet ambassadeur aragonais que la reine de Naples, qui n'avait point d'enfans , pouvait disposer de ses États en faveur de celui qu'elle adopterait pour fils ; qu'elle était prête à accorder cette brillante récompense au prince qui voudrait bien l'assister dans l'embarras où elle se trouvait ; que , par son alliance avecAlfonse, les deux Siciles, séparées depuis les Êimeuses Vêpres^ seraient de nouveau réunies sous un même sceptre. Don Gardas embrassa vivement le projet de Carafla, et fournit à cet envoyé napolitain les moyens de se rendre auprès d'Alfonse , qui était alors occupé au siège du château de Bonifacio en Corse. Le roi d'Aragon, plein de confiance et d'espoir , fit aussitôt partir pour Naples trois de ses meilleurs généraux avec dix-huit galères, et il promit qu'il ne tarderait pas lui-même à les suivre (i).

Ses lieutenans parurent le 6 septembre devant cette capitale. A leur approche la flotte de Louis lU, inférieure en forces y se retira ; et Sforza , qui assiégeait Naples avec le comte de Provence, ne put empêcher le débarquement des Aragonais. Rai-

(i) Giaimone , Istona GinU , liv. xxy, ch. in.

mond Perillos, commandant de l'armée d'Alfonse, fut reçu par Jeanne II avec les plus grands honneurs. Cette souveraine adopta pour son fils le roi d'Aragon et le proclama son héritier présomptif (i>

Alfonse V arriva bientôt , ainsi qu'il l'avait promis. La Calabre et presque toute la côte orientale du royaume de Naples avaient embrassé le parti d'Anjou. Jeanne et Alfonse engagèrent à, leur service Bracio de Montone^ capitaine aventurier qui s'était emparé de plusieurs places du domaine de l'Église. Le comte de Provence, obligé de battre en retraite, se rendit à Rome auprès de Martin V. Ce pontife ne lui fournit que de faibles subsides. Il craignait d'irriter Alfonse, qui pouvait renouveler le schisme en reconnaissant dans tous ses royaumes Benoît XIII , lequel vivait encore à Paniscola et prétendait toujours être pape. Bracio de Montone chercha à séduire les généraux de Sforza; et tandis quelaguerre était presque réduite aux intrigues par lesquelles les deux chefs se débauchaient réciproquement des soldats, les menées secrètes de Caraccioli agitèrent la cour de Jeanne. Ce grand sénéchal ne voyait qu'avec défiance le pouvoir toujours croissant du roi d'Aragon. Il communiqua sa jalousie à Jeanne et l'engagea à entrer en négociation avec Louis III. Déjà

(i) Maiiana , Uût. d*£spagiie , liv. xx, ch. xi.

on parlait de révoquer Tadoption du roi d* Aragon et de lui substituer le comte de Provence. Alfonse, prenant un ton de maître, garnissait de soldats aragonais les forteresses du royaume de Naples. Par l'entremise de Bracio de Montone la reine Jeanne se réconcilia en i^qlql avec Sforza, dont elle voulait se faire un appui contre son fils adoptif. Louis m continuait de vivre à Rome dans Tobscurité. Jeanne II , toujours flottante entre des sentimens contraires au milieu des événemens qui se déroulaient devant elle , se repentait de n'avoir pas adopté Louis plutôt qu'Alfonse , pour réunir ainsi les titres de la maison de Duras et de celle d'Anjou , réunion qui aurait mis fin à toutes les guerres civiles de Naples. Bracio de Montone était occupé dans les États de l'Église, lorsque l'audacieux Alfonse, qui avait de bonnes raisons pour détes-* ter Caraccioli , maître absolu de l'esprit de la reine, fit arrêter ce favori le iia mai i4^3 (i). On assure qu'il voulait aussi mettre Jeanne en arrestation , et qu'il se présenta à la porte du cbâteau de Capuano , où cette souveraine avait fixé sa résidence. Mais les gardes de Jeanne, en le voyant arriver avec une suite plus nombreuse que de coutume, refusèrent de le laisser entrer. Il insista , il menaça, et les gardes, pour l'écarter, tirèrent sur lui sans l'atteindre (a). Jeanne II, enflammée d'indignation ,

(i) Giomali Napoletani , t. xxi , p. 1087. (a) Giannone, ouv. cité, Ut. xxv, ch. it.

se hâta d'appeler àson secours le connétable Sforza, dont les iroupes étaient cantonnées dans la Campanie. Ce capitaine se mit en marche le a 5 mai pour délivrer sa souveraine y que le roi d'Aragon assiégeait déjà.

Sforza rencontra les Aragonais sous le château de Capuano. A l'instant le choc commença , et les deux troupes se soutinrent pendant six heures avec une égale intrépidité. Enfin la victoire se déclara pour le parti de Jeanne II, et le roi d'Aragon s'enferma dans le Château-Neuf. Déjà il avait donné ordre qu'on lui préparât une flotte en Catalogne. Cette flotte arriva devant Naples le 1 1 juin. Sforza ne put empêcher le débarquement des Aragonais^ fiit repoussé hors de la ville et conduisit Jeanne à Averse (i).

Sforza, pour complaire à la reine, racheta Caraccioli en l'échangeant contre vingt officiers aragonais. Ces deux hommes, réunisauprès de Jeanne, la fortifièrent dans le dessein de s'appuyer sur le parti d'Anjou pour sa défense. La reine ne fit plus mystère de ses intentions, et le comte de Provence fut rappelé de Rome. Ce prince et Jeanne II eurent une entrevue à Averse où ils se prodiguèrent les témoignages d'une affection mutuelle. Jeanne révoqua l'adoption d'Alfonse V pour cause d'ingratitude, lui substitua Louis III , et notifia cet acte

(i) Mariana, ià. Mv, xx, ch. xiii.

à toutes les cours de l'Europe. Louis , héritier présomptif de la Couronne , eut le commandement de la Calabre, et s'y fit chérir par la douceur de son caractère (i).

Alfonse , altéré de vengeance , sollicita le secours deBraccio deMontone; mais ce capitaine, sommé en même temps par les Florentins de prendre selon sa promesse leur défense contre le duc de Milan , ne put répondre à l'appel du roi d'Aragon. Alfonse se jugea trop faible pour tenir tête à Jeanne II et à Sforza. D'ailleurs les afEaires d'Espagne le rappelaient dans ses états héréditaires pour travailler à la délivrance de son frère l'inËint don Henri , prisonnier du roi de Castille. Il résolut donc de regagner les côtes de Catalogne, et il laissa le commandement de Naples à son autre frère don Pedro.

Comme il -avait l'intention de surprendre dans sa traversée la ville de Marseille qui avait servi Louis m avec un zèle sans borne , il donna ordre aux capitaines des galères et des vaisseaux , en cas qu'ils fussent séparés par quelque accident , de se rejoindre à la hauteur de cette ville. Peu après qu'il eut mis à la voile , une tempête assaillit sa flotte qui se trouva dispersée ; mais , au retour du calme, elle se rallia , et pas un navire ne fut perdu. Alfonse êe présenta devant Marseille le a3 novembre i4^3, réunit autour de lui ses principaux officiers et leur

(i) Raynald y Annal. Ecclés. $ i3> t. xnn.

fit une harangue qui les enflamma d'enthousiasme ( i ). Ce prince, mouillé au Château-d'If, savait que Marseille était dépourvue d'armes et de soldats. Il assembla un conseil de guerre pour délibérer sur Tattaque. Ce conseil résolut de la commencer du côté du port; l'entreprise était difficile^ parce que l'embouchurei naturellement étroite^ était fermée par une chaîne de fer (a) , et de plus défendue par deux fortes tours ^ l'une appelée Saint-Jean , l'autre nommée SaintpNicolas. Ces avantages de la nature et de l'art rendaient les MarseiUais si négligens pour leur défense, que bien que les habitans de Nice leur eussent donné avis des desseins du roi d'Aragon , ils ne prirent aucune précaution extraordinaire et n'appelèrent pas même à leur secours les habitans du territoire. Ils firent seulement couler bas un gros vaisseau à l'entrée du port , pour la mieux fermer.

Alfonse mit des troupes à terre et dirigea tous ses efiforts contre la tour Saint-Jean. La petite garnison de cette tour se défendit avec courage ; mais craignant de devenir la proie des flammes qui déjà menaçaient de l'envelopper de toutes parts , elle demanda à capituler. Alfonse accueillit cette demande y à condition que tous les Marseillais dépo-

(i) Gaufridy, liy. tii. — Voy. aussi notre Histoire de Blarseilley 1. 1 f lÎT. rr.

(a) Jean de Ferreras, Hist. Génér. d'Espagne, t. vi , ix« partie.

sassent leurs armes. <x Or tant s'en tami que les ce assiégés en fissent aucun semblant , que tout re- « bours à cela, ils commencèrent à jouer des mains a d'une plus rude façon que devant et aie Sestoyer <c d'une tant étrange et sanglante batterie qu'il fut «c presque réduit à non-plus. Ce qui le fit entrer au « feu d'une telle rage qu'il commanda, tout outré « de forcenerie, que la chaîne fut rompue (i). ^ Cela fait et la tour Saint^Jean étant prise , la flotte aragonaise entra dans le port et s'empara de tous les bâtimens qui s'y trouvaient. Alfonse ayant ensuite débarqué toutes ses troupes, ses généraux commencèrent à battre les remparts du port avec leur artillerie. Les habitans ripostèrent avec vigu^ir et le combat dura ainsi jusqu'à la nuit. L'amiral Folch, comte de Cardonne, voulait faiire prendre du repos aux troupes fatiguées; mais Jean de Corvari, l'un des meilleurs capitaines, ou plus brave, ou plus téméraire, pensa que pour réussir dans l'entreprise il fallait continuer l'attaque ^ afin de ne pas laisser aux Marseillais le temps d'être secourus. Le roi se rangea à ce dernier avis (a). Les Aragonais, encouragés par l'espérance d'un prompt succès et par l'appât de riches dépouilles, continuèrent l'assaut avec une ardeur nouvelle, jusqu'à ce que l'artillerie de la flotte eût abattu un pan de murail-

(i) César Nostradamus , 5* partie.

(a) Ferreras , iMd,

un. fKOVEHCE. 395

les. Alors ils entrèrent par la brèche, elles habitans ne pensèrent qu'à se soustraire aux coups de ces vainqueurs furieux.

La nuit étendait ses ténèbres sur Marseille saisie d'épouvante et livrée à tous les désordres d'une cité prise d'assaut. Mais t'incendie de quatre cents maisons vint éclairer les scènes affreuses de vol et de carnage. Au milieu de l'embrasement, on entendait les hurlemens des uns, les cris plaintifs des autres. Les moines de Saint- Victor s'étaient retranchés dans leur abbaye , préparés à en soutenir le siége^ et les Artgonais ne fireotrien pour les forcer. Les vieillards, les femmes et lesenfensse pressaient dans les églises, criantmerci, implorant lesecours du Ciel. Us iiirent tous épai^nés, car Alfonse, avant l'assaut, avait ordonné à ses soldats de respecter les temples et les choses saintes. On raconte que les dames de distinction, émuesde reconnaissance, lui offrirent un riche présent de joyaux; mais ce prince le refusa (i).

Alfonse, dans sa dévotion, tenait à la conquête d'un trésor plus précieux pour lui que toutes les richesses terrestres. Son premier soin , en entrant à Marseille, avait été de chercher les reliques de Saint Louis, évéque de Toulouse, fils du comte Charles n de la première maisond'Anjou; on attribuait à ce saint plusieurs miracles (a), et ses restes

(0 liid. -

(i) HÎM. deSÛDtLonu et de »oaciiIle. Avignon, uni millë*inie.

mortels , objet de la vénération publique , reposaient dans une châsse que plusieurs monarques avaient tour à tour enrichie (i). Cette châsse, d'une valeur considérable , était habituellement déposée dans le monastère des Frères Mineurs; mais on l'avait cachée dans une maison particulière. Sdon les ordres du roi d'Aragon, on explora toute la ville, on visita tous les réduits, on fouilla dans les asiles les plus secrets. Les reliques du Saint furent enfin trouvées. Alfonse, maître de cette dépouille , sembla n'avoir plus rien à faire à Marseille e^ se disposa à partir. D'ailleurs il venait d'apprendre que les habitans du territoire s'ébranlaient pour le combattre, que la ville d'Âix envoyait au secours des Marseillais un corps de troupes commandé par le vicomte de Reillane (a). Le roi d'Aragon , trois jours après son entrée à Marseille, eut hâte de remettre à la voile pour la Catalogne. Il arriva à Palamos le i®' décembre^ et passa de là dans le royaume de Valence, pour être plus proche de la CastiUe et plus à portée de traiter de la liberté de son frère Henri.

Ce prince, justement honoré du titre de Magnanime, avait Élit porter sur sa galère le corps de Saint Louis et la chaîne du port de Marseille (3),

(i) Guesnay, Propinciœ HassUiensis ^ Annal, EccUs, (a) Pitton, HUt. d'Aix, liv. m, ch. viii.

(3) Cette chaioe se ▼oh aujourd'hui dans une église de Valence en Espagne.

comme témoignage de son triomphe. On croit u qu'il enleva aussi les archives de l'Hôtel de Ville. ^: Cette croyance, il est vrai, ne repose sur aucun ^ monument authentique et n'a pour fondement ;; qu'une tradition populaire. Il y a pourtant en sa Êiveur une présomption puissante, malgré le silence des écrivains espagnols et provençaux. Alfonse aimait avec passion Tétude de l'antiquité. Il appelait à sa cour les savans les plus célèbres et se les attachait parde magnifiques récompenses; il portait partout avec lui Tite-Live et les Commentaires de César; il tenait toujours des livres sous son chevet pour les heures qu'il pouvait dérober au sommeil, et jamais souverain ne consacra plus de temps à la lecture. Une foule de traits témoignent de son enthousiasme pour les sciences, les lettres, la phi. losophie , et même la théologie où il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume(i). Il consacrait des sommes considérables à 'l'achat des manuscrits et il en forma une collection nombreuse et choisie : ne dut-il pas considérer comme une bonne fortune la possession des anciennes archives de Marseille? ne fut-il pas tenté de fouiller ce vieux dépôt , de remuer ces débris vénérables où les générations écoulées avaient mis l'empreinte de leur passage?

(i) Ginguené, Hbt. Littéraire dlulie, t. m , ch. xtiii. — Tiraboschi, Storia délia Letteratura, t. yi» liy. i , ch. ii.

tî j t

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Le départ des Âragonais ne rétablit pas le calme dans Marseille; les paysans des villages voisins se réunirent en troupes et vinrent y faàre curée. La passion du pillage s'empara aussi de plusieurs Marseillais , et n'étaient ceux-là même des moindres Jhmilles de la uille (i). Par la perfidie la plus détestable qui se pût voir, ils se mêlèrent parmi les pillards, après s'être noircis au visage pourqu'on ne les reconnût point, et ce déguisement leur fit donner le nom de mascaras.

Après une catastrophe aussi épouvantais , il semblait que Marseille, couverte d'un voile de deuil , était à jamais déchue de sa puissance et de sa prospérité. Heureusement il n'en fut pas ainsL Les grandes cités de commerce ont toujours dans leur sein d'abondantes ressources. Au milieu de leur population mobile s'opèrent les prodiges d'un travail créateur, d'une industrie féconde; avec le retour de l'ordre, avec le règne des lois, sui^ssent de tous côtés , et sous mille formes diverses , de nouveaux élémens de production et de richesse. Une chaleur vivifiante ranime tous ses membres qui gisaient engourdis ^ mais qui n'étaient pas morts; et le chagrin se convertit en joie, et l'opulence succède à la misère, et de beaux monumens s'élèvent sur les ruines des édifices écroulés. Ce fiit plaisir de voir avec quelle vitesse Marseille

(i) Nostradamus, loco cit.

répara ses pertes. Il est vrai que le goaverneinent provençal, dirigé par la comtesse Yolande en Tab. sence de son fils Louis III, ne négligea rien pour porter un prompt remède aux maux des Marseillais ; il leur accorda plusieurs privilèges et diverses exemptions; il ne cessa de leur prodiguer des faveurs avec autant de discernement que de justice. La ville , ne pouvant se consoler de la perte des reliques de Saint Louis , intéressa le roi de France pour la restitution de ces restes vénérés. Elle députa aussi plusieurs notables au Pape et au roi d'Aragon; mais toutes ces démarches n'eurent aucun succès. Alfonse Y garda le corps de Saint Lcmis et le déposa dans la cathédrale de Yalence.

Louis III, comte de Provence , ne prenait aucune part aux affaires publiques ; il vivait relégué dans le duché de Calabre par la jalousie du grand sénéchal Caraccioli , qui conservait la même Éaveur auprès delà reine Jeanne II, et qui en jouissait avec d'autant plus de sécurité que son rival le connétable Sforza s'était noyé au passage du fleuve Pescara en poursuivant une troupe d'Aragonais. Jeanne, se jugeant trop faible pour abattre le parti d'Aragon, toujours maître de sa capitale, conclut une alliance avec Philippe-Marie Yisconti, duc de Milan, auquel les Génois venaient de se donner. Le duc engagea facilement ses nouveaux sujets à Ëiire tous leurs efforts pour combattre, de concert avec lui, les Catalans (i), leurs rivaux éternels. Les Gé-

(i) La Catalogne , toujours unie àFAragon , obéissait à Alfonse V.

nois armèrent une flatte qui fit voile vers les parages napolitains^ sous les ordres deGuido Torello. Ce général s'empara d'abord de Gaëte, ensuite des autres villes situées sur la côte. Restait Naples où se trouvait don Pedro d'Aragon avec un petit nombre d'Espagnols. Torello y conduisit sa flotte victorieuse; et, dans le même temps, François Sforza, fils du connétable, attaqua la ville du coté de terre. Naples se rendit quelque temps après; Jeanne II y rétablit son pouvoir; don Pedro s'enferma dans le Chateau-Neuf avec les Âragonais, et Caraccioli ne permit point qu'on les assiégeât , pour mieux s'assurer la soumission de Louis III, par la crainte du roi Alfonse son rival (i).

Ces événemens se passaient en l'année i4^4* Le comte de Provence, ayant appris que son beaufrère Charles YII, roi de France, allait se fiiire sacrer à Rheims , se rendit dans cette ville pour assister à la cérémonie. Il secourut ensuite le nouveau roi contre les Anglais qui occupaient alors les meilleures provinces firançaises, et en plusieurs rencontres il se signala par son courage y après quoi il retourna en Italie. Sa présence eut été beaucoup plus nécessaire en Provence, car les Catalans et les Aragonais ne cessaient d'en ravager les côtes. Us avaient même tenté de surprendre Marseille

(i) Giomaii NapolUani 1091. — Giannoney ouv. cité, liv. xxr, ch. T.

une seconde fois. Après de longues hostilités qui fournirent à la marine marseillaise l'occasion de se montrer avec honneur y les chefs de l'armée espagnole et le vicomte de Reillane j alors gouverneur du comté-uni, signèrent, le 5 juin i43i , ime trêve, de quatre ans , après une conférence dans l'abbaye Saint-Victor. Cette trêve fut néanmoins soumise à l'approbation de Louis III.

La position du comte-spuverain ne laissait pas. que d'être singulière: la reine Jeanne II, qui l'avait adopté f continuait de le retenir en exil dans le gouvernement de Calabre , pour se livrer sans contrainte à l'aveugle pouvoir de Caraccioli. Ce favori ^ insolent comme un parvenu sans mérite, ne se trouvait point satisfait de ses trésors , de sa puissance, et sans cesse il fatiguait Jeanne de ses demandes immodérées. Le sentiment d'un amour partagé n'unissait plus leurs cœurs glacés par la vieillesse, usés par la débauche; mais l'empire d'une longue habitude les dominait encore. Caracciol} voulait obtenir le duché d'Atnalfi et la principauté de Salerne. La reine lui refusa ces deux grands fiefs. U renouvela ses instances et Jeanne réitéra son refus. Caraccioli , enflammé de fureur, traita sa souveraine comme la dernière des femmes.

Jeanne II avait admis à sa confidence sa cousine, la duchesse de Suessa. Cette dame entendit, de l'antichambre, les injures vomies par Caraccioli et

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les sanglots de la reine. Secrète ennemie da grand sénéchal y elle commença par alarmer Jeanne sur les projets ambitieux de ce &vori tyrannique et finit par lui arracher un ordre d'arrestation. Aux derniers jours du mois d'août i43a , plusieurs con« jurés f armés par la duchesse , se précipitèrent , durant la nuit j dans la chambre que Caraccnoll occupait au château royal et le tuèrent sur son lit à coups d'épée et de hache. Jeanne , qui n'avait pas voulu sa mort , en éprouva une vive douleur. Cependant elle confisqua ses biens , fit arrêter son fils et ses parens , permit que la populace pillât leurs hôtels et donna des lettres de grâce aux assassins (i).

Le comte de Provence y en apprenant la mort de Caraccioli , se flatta d'être rappelé à la Cour de Naples et de jouir enfin des prérogatives réservées à l'héritier présomptif de la couronne. Mais la duchesse de Suessa, qui voulait régner sans partage sur Tesprit de Jeanne II, ne permit pas le retour de son fils adoptif , et le fiiible Louis obéit sans mufmure aux caprices d'une reine encore plus faible que lui ; il se résigna à rester en Calabre, et s'y maria avec la princesse Marguerite , fille d'Amédée VII de Savoie, et de Marie de Bourgogne. Par les ordres de Jeanne, il entreprit, en i434>

(i) Gîannotie, ouv. cité, lîv. xxt, ch. v. — Giomali Napoleimm^ t. xxt y p. T095.

(i)Mariana, HUt. d'Espagne, liv. xxi, ch. vu. — Giom^i Napoletam , ibid,

(i) Gîaimone, liv. xxv, ch. vi.

15 avec le général Jacques Caldera , une guerre injuste

B contre Jean-Antoine Orsini , duc de Tarente et le

i? plus puissant des feudataires napolitains. Cet infor-

ji! tunéy victime de favoris avides, perdit tous ses do-

is; maines^ et Louis ne jouit pas long-temps du triste

i! fruit de sa victoire. Une fièvre violente le saisit

^ à Cosenza. Jugeant aussitôt que Dieu le voulait

^1 appeler dans son sein, il fit son testament par le-

i; quel il institua héritier René d'Anjou, son firère, et

1^ laissa pour douaire à sa femme plusieurs seigneu-

f ries provençales. Il mourut au mois de novembre

de la même année (i) , âgé de vingt-huit ans.

Après la mort de Louis III , Alfonse Y d'Aragon, qui résidait depuis quelque temps en Sicile , chercha à rentrer dans les bonnes grâces de Jeanne II et à faire confirmer par elle son adoption précédente. Tous ses efforts furent vains , mais il \ ne perdit pas Fespérance, et il veilla sur les événe-

meqs avec des forces considérables. Jeanne , accablée d'infirmités, touchait à sa dernière heure. Elle expira le a février i435, après avoir appelé au trône de Naples René d'Anjou, frère de Louis III . et nouveau comte de Provence (a).

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