‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 45 sur 48 · LOUIS IL · texte numérisé non relu

LOUIS IL

Le nouveau monarque , à peine âgé de huit ans, se trouvait alors à Angers^ auprès de sa mère. Cette princesse se disposa à le conduire en Provence , où sa présence était bien nécessaire. Charles de Duras y avait envoyé Balthasar Spinoli , en qualité de sénéchal , avec un corps de troupes napolitaines. Spinoli s'empara de la ville d'Aix ^ y fixa sa résidence (i) ^ et répandit partout la terreur. La plupart des communes provençales , craignant la vengeance d'un inexorable ennemi, reconnurent le gouvernement de Duras , et formèrent une ligue sous le nom d* Union d^Aix. H n'y eut que les villes de Marseille y d'Arles^ de Pertuis^ et quelques autres moins considérables ^ qui restèrent fidèles à la seconde maison d'Anjou (3).

(i) n posséda aussi le comté du Maine et le duché d* Anjou , apanage de sa famille, (i) Pitton, HisL d'Aix, liv. ni , eh. vx. (3) Clapiers , de Propinciœ Phocensis ComiHbut,

Tel était ea 1 385 l'état de la ProTence , lorsque Marie de Blois et le jeune Louis II son fils arrivèrent à Avignon. Qétneut VII habitait alors Châteauneuf, où il restait durant les chaleurs de l'été. n en partit pour rendre aux deux illustres personnages les honneurs qui leur étaient dus. Marie, à son tour, alla avec son fils au-devant du pontife, et l'attendit au château de Sorgues , où il devait passer. L'âge du jeune comte de Provence ne le dispensa pas des devoirs que tous les princes remplissaient envers les vicaires de Jésus-Christ. Aux approches du Pape , Louis II mit pied à terre , et, porté dans les bras du sire de Vivai , il prit la bride de la mule de Clément, et le conduisit jusqu'au château, où il fiit reçu par Marie (i). Le lendemain cette princesse entra dans Avignon, etlepontlfe l'accueillit avec une magnificence sans égale.

Pendant que Marie de Blois levait des troupes pour abattre en Provence la faction de Charles de Duras, cette action, toujours plus audacieuse, cherchait à se raffermir. Balthazar Spinoli avait pratiqué des intelligences dans la ville d'Arles par l'entremise du nommé Ferragus, chef hardi d'une bande de brigands qui désolaient la contrée. C'était un reste des Tard- Venus; et la forteresse des Baux, tombée en leur pouvoir, leur servait de retraite. Dans la nuit du a4 au a5 juillet quelques

{■) Jean Fibri , <T<que âo Chartrea, duuioa joamal.

traîtres livrèrent à Ferragus une des portes d'Arles , et ses soldats y favorisés par les ténèbres , mirent la ville à feu et à sang. Oh ! que cette nuit fut horrible ! Le viguier Emmanuel du Puget resta parmi les morts. Le jour rassembla les habitans. Us coururent aux armes ^ chassèrent ferragus ^ mais ne purent lui enlever le butin immense quHl avait £EÛt. Les brigands se dirigèrent vers Roquemartine , dont ils massacrèrent le seigneur, et se retirèrent ensuite dans le château des Baux. Les magistrats d'Arles firent la recherche des coupables. Il s'en trouva de toutes les conditions , prêtres , gentilshommes, bourgeois, artisans, et ib passèrent tous par la rigueur de la justice. Aux uns on trancha la tête , d'autres périrent sur un gibet , plusieurs furent jetés vivans dans le Rhône. Comme les juges n'eurent pas égard aux privilèges ecclésiastiques en infligeant ces supplices , ils obtinrent de Qément YII l'absolution des censures qu'ils avaient encourues (i).

Marie de Blois , sensible à la fidélité des habitans d'Arles , voulut leur donner un témoignage de reconnaissance. Au mois de décembre elle par^ tit d'Avignon , et fit son entrée dans leur cité célèbre avec son fils Louis II. Les Arlésiens, transportés de joie, passèrent avec la régente une con-

(i) Gaufridi, Hist. deProyence, t. i, liy. vn. — Saxî, Pontife Artlatense. p. 33o.

fc DE PROVENCE. 353

5 vention contenant vingt-cinq articles. Le premier

portait qu'elle ne ferait jamais la paix avec Charles de Duras, l'assassin de leur bonne reine Jeanne ,

i dont ils chérissaient la mémoire. Les autres arti-

cles étaient relatifs à la judicature, à la police, au gouvernement municipal de la ville ( i ). Après avoir reçu l'hommage de plusieurs seigneurs , Marie et Louis se rendirent à Marseille.

La régente voyait ses affaires s'améliorer, et la faction de Duras s'affaiblissait tous les jours. Cependant Spinoli continuait d'occuper militairement la ville d'Aix. Dans ces circonstances, Marie de Blois transféra à Marseille les hautes cours de justice et le siège de l'administration provençale. Durant toute l'année i386 les partisans de la seconde maison d'Anjou ne furent occupés qu'à diriger leurs forces contre Aix , et les amis de Duras ne travaillèrent aussi qu'à défendre cette capitale. Les Marseillais se distinguèrent par une constance de fidélité (n) que les faveurs de Marie rendaient plus énergique encore. Leurs soldats, * employés au siège d'Aix ^ furent attaqués de la dyssenterie. Les médecins chrétiens vinrent à manquer, et l'on recourut aux médecins juifs, lesqueb se fondant sur un texte des Saintes Écri-

(r) Hon. fiouche, t. n , liv. ix , sect. iv.

(a) Ant. RufB , Hist. de Marseille, liv. vi , ch. it et ▼.

tures (i) refusèrent tout secours jusqu'à ce que la commune de Marseille les eût déclarés exempts de porter sur leurs habits la marque d'ignominie qu'on leur avait imposée.

Le roi de Hongrie venait de mourir, laissant deux filles. L'aînée , à peine sortie de FenEance , monta sur le trône et mit toute sa confiance en la reine Isabelle sa mère. CelleK^i, abandonna les rênes de l'état à un seigneur incapable et avide. La noblesse, mécontente d'un tel gouvernement , appela Charles de Duras qui fut reçu comme un roi légitime et proclamé à Bude dans l'assemblée des états. Ce nouveau trône ne fut qu'un triste écueil sur lequel l'assassin de Jeanne vint se briser. Il n'y était assis que depuis peu de temps lorsqu'un gentilhomme du pays le tua d'un coup de sabre (i). Son fils Ladislas, âgé de onze ans, lui succéda au royaume de Naples, sous la régence de sa mère Marguerite.

La mort de Duras contribua puissamment à la pacification de la Provence. Déjà les premiers barons obéissaient à Marie de Blois et à Louis n. Mais les habitans d'Aix, soutenus par les communes de Brignolles, Toulon, Vence, Nice, Puget- Théniers, Barcelonnette et Moustiers, persistaient

(i) Honora medicum ad nécessitâtes, honoribus ejus, etenim illum creavit Dominus. Ecclesiastiq. ch. xxxviii, § i- (a) Le i5 féyrier i386.

dans leur résistance. Vivement pressés par les compagnies marseillaises et les autres milices provençales y ils envoyèrent à Naples une députation à la tête de laquelle se trouvait Rostang Aténulphi, premier consul^ pour demander des secours à la reine Marguerite ^ tutrice du jeune Ladislas. Cette princesse, assez occupée chez elle , ne put fournir aucun appui à la ville d'Aix. Alors les habitans de cette capitale y fatigués d'une lutte si longue et si périlleuse , prêtèrent Foreille à des propositions de paix. Messire Arnoux La Caille ^ prévôt de l'église de Saint-Sauveur^ ménagea et conduisit bien cette affaire (i).BalthasarSpinoli, désespérant du succès de sa cause , s'enfuit en Italie (2).

Une trêve de plusieurs mois fut signée. Les étatsgénéraux^ sous l'influence du comte de Sault, zélé partisan de la maison d'Anjou, s'assemblèrent à Aix , et l'on y dressa deux capitulations , l'une pour le pays, l'autre pour la ville. Le comté-uni de Provence et deForcalquier, ainsi que les terres adjacentes , étaient transférés à Louis II , par le principe du testament et de l'adoption de Jeanne. On maintenait les privilèges des trois états , on proclamait une amnistie générale, on rendait tous les^iens saisis. Les Provençaux bannis des communes de l'Union d'Aix , et les ennemis de ces

(i) Pitlon , ibid,

(1) Rnffi f Hist. des Comtes de Proyence.

communes y ne pouvaient, de dix ans, y exercer des emplois. On ne devait construire aucun fort sur le territoire de T Union, ni y changer en rien le régime administratif. La régente Marie de Blois s'engageait à ne point aliéner le domaine public , et à révoquer les anciennes aliénations. Le sénéchal et les autres officiers entrant en charge juraient l'observation de ce pacte. Quant à la ville d'Âix ^ les trois consuls Antoine de Yaureilhe , Jean de Tressemanes et Guillaume Verdoin, stipulèrent qu'elle conserverait la cour souveraine de justice et les chambres des archives et du fisc; qu'on n'introduirait aucun changement dans l'organisa* tion municipale ; que les prélats , les nobles et les plébéiens , qui avaient embrassé la cause de Duras, jouiraient de leurs privilèges et de leurs charges; qu'on ne ferait dans la cité aucune levée d'hommes ; que le conseil de la commune aurait le droit d'établir des taxes ; que les habitans pourraient, de leur propre autorité , se défendre contre tout acte illégal et toute exécution arbitraire. On convint expressément que si les comtes souverains, ou leurs officiers , portaient la moindre atteinte à la teneur de ces articles , les habitans d'Âix seraient déliés de leur serment de fidélité.

Ce traité de paix fiit lu avec pompe, le i^ octobre 1387, dans l'église de Notre-Dame-de-Consolation. Marie de Blois , ayant à ses côtés le jeune Louis II, en jura l'observation , la main droite

surrÉvangile, en présence de son cousin le prince Louis de Bourbon , des trois consuls d'Aix et de plusieurs seigneurs provençaux.

La régente et son fils ne purent néanmoins entrer dans la capitale de la Provence que lorsque les cours de justice y eurent été réintégrées. Marseille, croyant avoir acquis le droit de posséder ces hautes cours , ne voulait pas les rendre à Âix. Mais elle eut enfin la sagesse de renoncer à ses prétentions , et tous les articles du traité de paix furent exécutés ponctuellement.

Le comté de Nice, la petite viguerîe de Puget- Théniers, Barcelonnette et sa vallée ne reconnurent pas les accords de la ville d'Aix et restèrent fidèles à la cause de Ladislas. Au commencement de l'année i388, Georges de Marie, sénéchal de Provence pour Louis II, passa leVar à la tête d'un corps de troupes et vint investir la place du côté de terre, tandis que Luc de Grimaldi l'inquiéta par mer avec plusieurs galères. Cette ville, se trouvant dans une position critique, envoya trois députés à Ladislas et à sa mère Marguerite pour leur demander une prompte assistance. Marguerite et le jeune roi ne purent fournir aucun secours aux Niçards; mais, par déclaration du 3o mars, ils leur permirent de faire choix d'un souverain quelconque , pourvu qu'il n'appartînt pas à la seconde maison d'Anjou, à charge de revenir sous l'obéissance de Ladislas, ou de ses héritiers, si, dans le

délai de trois ans, ceux-ci pouvaient rembourser au prince choisi tous les frais de guerre^ d'occupation et de défense (i).

Les notables de Nice s'assemblèrent dans une église pour désigner le prince auquel on devait obéir. Après bien des débats tous les suffrages se réunirent sur Amédée VU, comte de Savoie, qui jouissait d'une grande renommée de sagesse et de valeur. Ce prince parut bientôt devant la ville y à la tête de son armée. Les troupes provençales , commandées par George de Marie , repassèrent le Yar pendant la nuit» sans hasarder le combat. Trois jours après/ quarante notables, élus par le peuple et réunis à l'Hôtel de Ville sous la présidence du baron de Bueil, donnèrent pouvoir aux consuls de discuter, avec les commissaires du comte de Savoie, un traité définitif de donation. Cette charte importante , sous la date du !i8 septembre 1 388, accorda aux Niçards les privilèges les plus étendus, moyennant un tribut annuel (a).

Là viguerie de Puget-Théniers, Barcelonnette et sa vallée se donnèrent aussi au comte Amédée YII, à la même époque (3) et à des conditions à peu près semblables. Déjà la maison de Savoie

(i) Samuel Goichenon, HUt. de la Maison de Savoie. — Jjtdoçic, délia Chiesa, Hist. du Piémont.

(a) Guillaume Paradin , Chronique de Savoie, liv. ii.

(3) Expilly, Dict. Géog. et Hist. PoliL des Gaules et de la Fnuice. — Samuel Guichenon, ouy. cité.

avait obtenu de Louis V^ la cession du comté de Piémont^ et l'ancienne province des Alpes-Maritimes se trouva séparée pour toujours de l'ancienne Narbonnaise Seconde. L'on conçoit au reste cette détermination des Provençaux d'outre-Var et de la vallée de Barcelonnette. Leur soumission à la maison d'Anjou ne les exposait qu'à des orages, ne leur annonçait que des malheurs. Au contraire, le gouvernement de Savoie , tranquille et doux , offrait à leurs intérêts des garanties bien plus puissantes.

Aussitôt que le comte Amédée YII eut repassé les Alpes , les troupes provençales , campées au-delà du Var, menacèrent le territoire de Nice d'une seconde invasion. La valeur et l'habileté d'Odon de Villars , gouverneur de la ville, fit échouer leurs tentatives. Toutefois ce général ne put empêcher les habitans des deux rives de se livrer à des actes de brigandage et à des représailles cruelles. Des bandes de féroces aventuriers désolèrent successivement tous les villages le long du Var et de l'Esteron. Marie de Blois essaya d'opérer un mouvement en sa faveur dans le comté de Nice où sa cause était soutenue par les Lascaris, seigneurs de Tende et de Yintimille. Mais elle épuisa tous ses efforts dans cette tentative malheureuse, et il ne lui resta que la ressource des négociations. Une trêve de douze ans , qui maintenait le statu quo entre la Provence et la Savoie, au sujet des pays

séparés y fut conclue à Nice ^ par la médiation du pape Clément Vil, le i4 octobre iSSg. Signée par Odon de Yillars et le baron de Bueil , au nom du comte Amédée, et par Reforciat d'Agoult, commissaire de Marie de Blois et de Louis U, elle fîit ratifiée de part et d'autre le a i du mois de novembre suivant.

Le gouvernement provençal avait bien besoin de cette trêve, car les ajQaires de Naples fixaient alors toute sa sollicitude et ranimaient ses espérances. Le parti de la maison d'Anjou avait repris des forces, grâce à l'imprudente et cupide administration de la reine Marguerite. Les Napolitains soulevés lui opposèrent un tribunal composé de huit membres , qu'on appela les Huit du bon ordre. Ces nouveaux magistrats devinrent aussi puissans que les officiers de la couronne, en sorte qu'on eut à Naples un gouvernement bâtard , vivant au jour le jour , sans cesse balotté par des flots orageux , également éloigné du mouvement de la liberté et du calme du despotisme.

Au milieu de ces discordes civiles le pouvoir de Ladislas était presque méconnu, et la faiction de la maison d'Anjou invita vivement le jeune comte de Provence à se rendre à Naples pour y prendre possession du trône. Cette prière fut reçue avec faveur dans le conseil de Marie de Blois. L'on fit aussitôt tous les préparatifs nécessaires, et l'on convint que le cardinal de Tournon , légat de Qé-

ment Vil, et plusieurs seigneurs provençaux, accompagneraient Louis II, encore dans la fleur de son adolescence. Le ao juillet 1 890 , le prince partit de Marseille avec vingt vaisseaux , et fit son entrée dans Naples, armé de pied en cap, monté sur un beau coursier couvert de velours violet et tout parsemé de fleur$ de lis d*or. Le comte de Provence, arrivé à la porte Capuane, trouva les députés de la ville qui lui en présentèrent les clefs et le conduisirent à son palais , sous un dais de drap d'or que suivait toute la noblesse napolitaine, au milieu d'une foule innombrable. Partout des <:ris de joie se fesaient entendre. De toutes parts affluaient de puissans secours. La riche maison de Saint-Séverin conduisit seule au nouveau roi dix-huit cents cavaliers , entretenus à ses frais ; et les armes d'Anjou, long-temps humiliées , n'eurent qu'à se montrer pour saisir la victoire.

Mais en Provence il n'en fut pas de même. Le vicomte Raimond de Turenne ne s'était soumis qu'avec regret, et il attendait, frémissant d'impatience, le moment où il pourrait par sa révolte causer encore des déplaisirs mortels à la maison d'Anjou qui l'avait dépouillé. L'absence de Louis II lui indiqua que ce moment était venu, et vite il se prit à faire des courses à la tête d'une bande de meurtriers, larrons, faux-monnayeurs, et autres gens de sac et de corde (1) qu'il avait ramassés

(i) Hon. Bouche, 1. 11 , liv. ix, sect iv.

dans le Languedoc , le Dauphiné , le Comtat-Venaîssin, et auxquels il ne donnait d'autre solde que le produit de leur pillage. Il ravagea d'abord les terres du pape d'Avignon (i), et quand il fut bien repu, il se jeta sur la Provence, comme l'eût feiit une bête féroce , toujours ivre de sang, jamais désaltérée. Il ne lui fallut que peu de temps pour s'emparer de Pertuis, de Saint-Remi, du château des Baux, de Roquemartine, de Bregançon, du Puy-Sainte-Reparade, de Mey rargues , de Vitroles, de la Roque d'Anteron , de La Tour d'Aiguës , des Pennes et de plusieurs autres places. La ville de Colmars fut la proie des flammes. Le 1 5 août iSqo l'assemblée des états se réunit à Aix pour chercher un remède à ces calamités. On établit divers impôts pour les frais de guerre; on plaça des troupes auprès de Marseille, Aix, Arles, Tarascon et tout le long du Rhône; àSisteron, Forcalquier, MoustierSy Riez, Yalensole, Castellane, Seyne, Digne. Toutes ces mesures n'empêchèrent pas Raimond de Turenne de poursuivre le cours de ses affreux brigandages. Jamais un peuple ne s'était trouvé dans une situation plus malheureuse. On ne voyait que viols, assassinats, embrasemens, profanations des monastères et des églises (a). Dans cette désolation générale, les états^éné-

(i) Fantooi Castrucci, Ut. ii.

(i) Clapiers , de Provinciœ PhocensU Ccmiiibus,

raux, réunis encore à Aix en i3gi, nommèrent Hélion de Villeneuve de Trans maréchal de l'armée provençale, pour assister le sénéchal Geoi^e de Marie dans ses opérations militaires. On ordonna que les bombardes qui se trouvaient à Grambois et à Salon seraient réparées, et l'on fit venir d'Italie un habile ouvrier pour construire d'autres machines de guerre. Tout semblait conspirer à la destruction de la Provence. Les états décidèrent que les places prises sur les ennemis seraient gardées par les vainqueurs, et que si personne ne voulait s'en charger elles seraient rasées de fond en comble, pour qu'elles ne servissent plus de retraite à ces ennemis féroces.

Une trêve de deux années n'apporta qu'un léger soulagement à des maux aussi cruels. Le pape d'Avignon , Dénient VII, profita de la suspension des hostilités pour iaire des accords secrets avec Raimond deTurenne sur leComtat-Venaissin, sans y comprendre les affaires générales du comté-uni de Provence et de Forcalquîer. On trouve dans ce traité déloyal un article par lequel le pontife s'obligeait à donner en engagement à Raimond le prieuré de Saint-Bemi et tous les revenus de l'abbaye de Mont-Majour. A l'expiration de la trêve, le vicomte de Turenne, justement appelé le fléau de la Provence, mit de nouveau en mouvement ses bandits sanguinaires. Pour surcroît d'infortune , des étrangers à la solde du gouver-

nement s'emparèrent de plusieurs châteaux qu'ils firent ensuite chèrement payer. Une maladie contagieuse se joignit à la disette des choses delà vie, et les imaginations se tournèrent du côté du Ciel, sans cesse assiégées par de sanglans fantômes. Tl ne servit de rien de mettre à prix la tête de Raîmond de Turenne. Ce vicomte, passant et repassant le Rhône, tint en haleine le prince deTarente, George de Marie, Hélion de Villeneuve de Trans, et tous les capitaines provençaux. Enfin on tenta la voie de la médiation. On députa vers Éléonore de Cominges, mère de Raimond, pour connaître ses prétentions et celles de son fils. Elle s'était fortifiée dans le château de Mejrrargues, et ses demandes furent si déraisonnables que l'assemblée des états de Provence les rejetèrent tout d'une voix, et l'on se détermina à continuer la guerre. On convoqua le ban et l'arrière-ban des gentilshommes du pays. La milice eut sa destination marquée. Les troupes levées à Marseille, Arles, Tarascon, Hyères, OliouUes, Toulon, allèrent assiéger le château des Raux. Celles d'Aix , Brignolles , Draguignan, S^-Maximin, Barjols, et Lorgnes, marchèrent contre Roquemartine. Les compagnies de Grasse, Apt, Forcalquier, Digne, Sisteron et Castellane, se dirigèrent sur Vitroles. On jeta plusieurs barques sur la Durance , près de la tour de Janson , où on établit une garnison nombreuse. Le sénéchal Georges de Marie ravagea le territoire de Per-

DE PROVEHCE. 365

luis , OÙ les ennemis s'étaient réfugiés en grand nombre, et il vint ensuite mettre le siège devant le château de Meyrargues.

lie vicomte de Turenne , rejeté au-delà duRhône, s'agita vainement en Languedoc. Tous les passages de la Provence lui furent fermés. Cependant les places occupées par ses partisans tenaient toujours, et fatiguaient par une résistance opiniâtre le courage des milices provençales. Sur ces entrefaites , de graves événemens se passèrent à Avignon et dans le Comtat-Venaissin. Clément Vil était mort le 16 septembre 1394, et vingt-un cardinaux de son obédience lui donnèrent Benoit XIII pour suc cesseur. Â Rome Boniface IX avait remplacé Urbain "VI, en sorte que le schisme durait encore. Charles VI, roi de France , et l'Université de Paris , ârent tous leurs efforts pour le rétablissement de la concorde dans le sein de l'Église. Benoit xm donna beaucoup de promesses , mais il n'en tint pas une. Un concile national assemblé à Paris décida que le plus sûr moyen de mettre fin au désordre était la démission des deux pontifes , suivie d'une nouvelle élection faite par les membres réunis des deux Sacrés Collèges. Bonifece y consentait pourvu que son adversairey consentit aussi. Mais le pape de Rome savait d'avance que celui d'Avignon refuserait cet arrangement. Charles VI envoya à Avignon l'évêque de Cambrai et le maréchal de Boucicaut , le premier pour persuader

Benoit de la nécessité d'abdiquer, et le second pour Vy contraindre. Au mois d'août 1398 les cardinaux, abandonnant la cause de ce pontife , se retirèrent à Villeneuve ; mais Benoit, ne courbant pas le front sous l'orage, protesta qu'il ne quitterait la tiare qu'avec la vie.

Alors Boucicaut entra dans le Comtat-Venaissin et le soumit facilement. 11 s'approcha ensuite d'Avignon ; les habitans lui en ouvrirent les portes le 8 septembre. Benoit se réfugia dans un fort sur la roche des Dons , défendu par son frère , Bodrigues de Lune. Bientôt le maréchal l'y assiégea, mais sans succès (i). Les cardinaux , retirés à Villeneuve , levèrent des troupes dont ils donnèrent le commandement à l'évéque d'Ostie. Ce prélat prit le gouvernement d'Avignon au nom du Sacré Collège (p) , et se joignit à l'armée de Boucicaut, qui redoubla ses attaques , et força Benoît à se retirer dans le Palais Apostolique. Ce pontife fit dresser une batterie qui dominait les quartiers les plus peuplés de la ville, et qui, ne cessant de tirer, causa aux habitans des dommages inconcevables. Boucicaut voulut faire entrer des soldats dans le Palais à la £siveur des souterrains qu'il avait minés, mais ces soldats y périrent tous. De son côté l'évéque d'Ostie battait le Palais Pontifical avec les

(i)Fantoniy Hitt. d'ÂTignon.

(a) Baluze, fol. iia3.

canons qu'il avait pu ramasser. Lui et Boucicaut^ désespérant de l'emporter par la force, convinrent de changer le siège en blocus.

Martin , roi d'Aragon et parent de Benoît XIII , entreprit de délivrer ce pontife , qui fut bientôt réduit à toute extrémité. Une flotte considérable arriva aux bouches du Rhône pour le remonter jusques à Avignon. Mais la sécheresse était si grande qu'il n'y avait que peu d'eau dans le fleuve. Pendant que les vaisseaux aragonais attendaient une crue favorable , des tempêtes furieuses les dispersèrent dans le golfe de Lyon , et ce ne fut qu'à grand'peine qu'ils regagnèrent les côtes de la Catalogne. Martin fut plus heureux dans ses négociations qu'il ne l'avait été dans ses armes. Par son entremise un arrangement intervint entre le roi de France et Benoit XIII le 4 avril 1 399. Il fut convenu que ce pape renoncerait à sa dignité suprême lorsque son rival Boniface cesserait d'être assis sur la chaire pontificale, Benoit devint ainsi libre , et on lui laissa cent hommes pour sa garde (i).

Mais il abusa de la liberté en la fesant servir à la plus barbare vengeance. Tandis que les Avignonais^ tranquilles sur la bonne foi d'un traité solennel , ne prévoyaient aucun orage , Benoit rappela les soldats qu'il venait de congédier , se

(i) Fantoni, ihiJ,

pourvut de vivres et de machines de guerre , puis il leva le masque et publia une Bulle par laquelle il déclarait que son serment était nul , parce qu'il n'avait pas été libre. Cette Bulle fut un signal de guerre. Dès qu'elle fut lancée ^ Benoît se rendit maître d'une grande tour qui dominait le pont du Rhône ^ mit le feu aux arches de bois , et fit fermer la porte de la ville qui y conduisait^ afin qu'il ne vînt aucun secours du côté du Languedoc. Ensuite , du haut de son palais fortifié j il jeta sur cette ville malheureuse une grêle de boulets , de grosses pierres et de feux, d'artifice qui tuèrent un grand nombre d'habitans , incendièrent divers quartiers , abattirent plusieurs églises et la cathédrale elle-même. Boucicaut y revenu de son étonnement , rassembla ses troupes , grossies de plusieurs compagnies avignonaises ^ attaqua à leur tête la tour du pont , et la prit après avoir perdu beaucoup de monde ; ensuite il retrancha ses soldats autour du palais pontifical qu'il serra de près. Mais il fut bientôt obligé d'abandonner son entreprise.

Ce maréchal avait promis à Marie de Blois de soumettre à son fils Louis II toutes les places que Raimond de Turènne tenait encore en Provence. En conséquence , il avait traité avec Éléonore de Cominges qu'on assiégeait toujours dans le château de Meyrargues , et cette dame consentit aux désirs de la princesse Marie ^ moyennant plusieurs

conditions avantageuses. La Provence croyait enfin jouir de la paix, qu'elle avait achetée si chèrement, lorsqu'elle se vit encore exposée aux insultes de Baimond de Turenne. Ce vicomte , qui était en Languedoc j n'approuva pas l'accord fait avec Éléonore sa mère. Il passa tout à coup le Rhône entre Arles et Tarascon et ravagea les environs de ces deux villes. Boucicaut , se regardant comme l'auteur et le garant du traité qu'Éléonore de Cominges avait exécuté de bonne foi, s'avança pour combattre Baimond de Turenne et se joignit aux troupes provençales. Â son approche i Baimond prit la fuite, et, le lo mai de la même année 1899 ' "boulant repasser le Bhône avec ses soldats pour éviter la cavalerie du prince de Tarente qui le suivait de près, il piqua son cheval pour entrer dans une barque ; le cheval la franchit , se précipita dans le fleuve et tenta vainement d'en regagner les bords. Baimond tomba et disparut. On chercha long-temps son corps qu'on trouva enfin , et on le porta à Avignon où il fut enseveli dans l'église de Saint Martial (i).

Au mois d'août suivant, I-»ouis II revint du royaume de Naples. L'expédition du roi-comte, semblable à celle de son père , avait commencé par de brillans succès et fini par d'affreux désastres. La mort du vicomte de Turenne et l'arrivée du

(1) Saxi, ouv. cité, p. 334-

souverain répandirent la joie en Provence. Le calme s*y rétablit, Louis II accorda une amnistie générale, et l'on ne pensa plus qu'à réparer les dommages causés par la guerre. Louis , tournant ses regards du côté des territoires réunis aux états de Savoie , envoya à la cour de Chambéry l'évêque de Sisteron, le cbevalier Flamens, et messire Arnould de la Caille, prévôt d'Aix, pour obtenir la récupération du comté de Nice moyennant une indemnité pécuniaire. Après plusieurs conférences, Amédée VIII (i) et les plénipotentiaires du comte de Provence se mirent d'accord et signèrent, le la juillet i4oo, une nouvelle trêve de douze ans. Il fut convenu que l'on s'occuperait dans l'intervalle à vérifier les droits réciproques (a). Louis II, après tant de troubles , put terminer tranquillement son mariage avec Yolande, fille puinée de Jean I^, roi d'Aragon , et la plus belle princesse de son

(i) Amédée vii était mort à Ripaille le i*'' du mois de noyembre 1391 y à la suite d*une cbute de cbeTal.

(a) Dupuy , Traité des Droiu du Roi de France.

Le la janvier x4o9 , Louis II sanctionna cet accord tant pour lui que pour ses successeurs.

Par un autre traité du 5 octobre 1419 » la reine régente renonça, au nom de Lôms III , son fils mineur, pour lui et ses héritiers, A toutes prétentions quelconques sur le comté de Nice dont elle fil cession à perpétuité à Amédée VIII et à ses successeurs, moyoïnant 164,000 francs. La séparation devint ainsi définitive.

La viguerie de Puget-Théniers , Barcelonnette et sa vallée restèrent aussi annexées aux états de la maison de Savoie.

5iècle.Cette union, qui se traitaitd^uislong>temps, fut célébrée dans la ville d'Arles le a du mois de décembre, et les états de Provence firent au nouvel époux un présent de cent mille florins.

A la même époque, les affaires de Benoit Xm prirent une autre iace. Louis II le visita dans son palais d'Avignon que lesFrançais assiégeaient toujours, lui jura une obéissance étemelle et mit k son service les troupes provençales. Ce pontife se vit aussi délivré de la surveillance du maréchal de Boucicaut qui passa en Italie pour appuyer de ses armes la république de Gênes contre tes Visconti de Milan. La cour de France était fort partagée sur le sujet de la soustraction à l'obédience papale, et le duc d'Orléans facilita l'évasion de BenoîtXIII qui se réfugia à Châteaurenard. Le clei^é gallican ne tint pas ferme en cette conjoncture, et Charles VI remit son royaume sous l'obédience de Benoit. Les cardinaux et les Avignonais envoyèrent des députés à ce pontife pour lui présenter leurs hommages et pour implorer sa clémence. Benoît promit d'oublier le passé, à condition que les habitans d'Avignon répareraient les dommages causés à son palais apostolique, et laisseraient entrer une garnison catalane. I^es Avignonais consentirent à tout, et Benoit, à peine sorti delà captivité la plus dure , se vit tout-à-coup élevé au faitedes honneurs suprêmes, et s'assitsur le trône pontifical pour j être révéré k l'égal des plus puissans rois de l'Europe.

Cependant son destin devait changer encore. CePape incorrigible avait promis au duc d'Orléans d'assembler un concile chargé de travailler à la paix de l'église. Mais y aveuglé par Téclat d'une prospérité passagère, il déclara qu'il n'accomplirait pas sa promesse. En 1 4o3 le prince lui envoya au château de Sorgues l'évêque d'Arras et l'abbé de Saint -Denys pour lui faire une sommation qui resta sans effet. Le duc d'Orléans , ne se rebutant point, confia la même mission à deux autres ambassadeurs, et l'Université de Paris députa le docteur Gerson. Benoit XIII , inébranlable dans son refus, eut recours à la fuite pour se soustraire à de nouvelles importunités. Il quitta brusquement son château de Sorgues, se rendit à Salon , ensuite à Marseille. Gerson , toujours attaché à ses pas , le suivit dans cette dernière ville, le harangua publiquement, n'oublia rien pour l'attendrir sur les maux du catholicisme déchiré. Mais Benoit, insensible et froid, repoussa l'orateur et prit la route de Tarascon. Le duc d'Orléans alla l'y trouver pour lui reprocher sa conduite. Il se flattait d'être plus heureux que ses ambassadeurs; il se trompa. Les prières comme les menaces vinrent échouer contre l'orgueilleuse obstination de Benoit qui se défendit mal , mais qui refusa tout. Le duc, justement irrité, abandonna l'ingrat pontife à son sort. Il partit pour Paris , et demanda à Charles VI un édit pour

maintenir la validité de toutes les collations ecclésiastiques faites pendant le temps de la soustraction à Tobédience. Le roi de France eut hâte de publier cet édit (i). Benoit, qui ne s'émouvait pas pour si peu de chose^ continua ses voyages en Provence, et retourna à Marseille.

L'année suivante il passa à Gènes sous le prétexte de conférer avec le pape de Rome, Innocent VII, successeur de Boniface IX. Enfin le parlement de Paris (a), après une discussion solennelle, arrêta, le no décembre i4o5, qu'on devait convoquer un concile universel pour la réformation de l'Église, touchant le chef et les membres; qu'en attendant il y aurait une soustraction générale d'obédience pour les deux Papes.

I^orsque de cette façon on décidait du sort de Benoit à Paris, la peste se déclara dans Gènes et força ce Pontife à revenir à Marseille (3) où arriva presque en même temps le cardinal Antoine de Chalant qui ne lui dissimula pas les périls que courait son autorité chancelante. Benoît connaissait bien toute la gravité de sa position , mais il voulait ne pas compromettre sa renommée d'inflexibilité. Un événement imprévu vint heureusement à son aide. Innocent YII mourut d'une at-

(i) CUconiuSy P^ita Bened, XIIL

(a) JuYenal des Ursins, Uist de Charles VI, p. i8o.

(3) Au commencement de Tannée 1 4o6.

taque d'apoplexie , et sa mort inspira de nouvelles idées. Charles VI écrivit aux cardinaux de Rome et les supplia de différer l'élection d'un nouveau Pape. On crut un instant que le schisme allait finir, mais chacun fut trompé dans cet espoir. Les cardinaux de l'obédience du Pontife romain , sans égard pour les prières du roi de France, entrèrent de suite au conclave et nommèrent Corario, noble vénitien^ qui prit le nom de Grégoire XII. Ce nouveau Pape n'attendit pas d'être couronné pour écrire à son concurrent à Marseille. Il le pria d'entrer dans ses vues^ de se joindre à lui pour unir l'Église et pour la délivrer des maux cruels que le schisme lui causait. U lui déclara qu'il était prêt k renoncer au pontificat , et lui promit une ambassade pour convenir d'un lieu d'assemblée où l'on travaillerait à l'union de l'église (i). Benoît Xn, à qui la ruse et la dissimulation ne coûtaient rien , voulut paraître aussi zélé que le pontife de Rome et prit son langage en lui répondant de Marseille le 23 janvier 1407. C'était le même désir, la même exhortation, la même promesse (2).

Le roi de France fit une nouvelle tentative auprès des deux Papes et leur envoya une ambassade des plus solennelles. Les députés avaient ordre de voir Benoît le premier, de le presser, de lui demander

(i) Aretin , Ut. ii, ép. iv.

(a) Raynald, Annal. Eoclés., $ m.

une réponse positive sur l'abaiidon de sa tiare; et au cas qu'il se montrât difficile^ ils devaient lui intimer Tédit de soustraction. Us arrivèrent à Âix dans les premiers mois de i^cjj et des légats de Grégoire XII vinrent se joindre à eux. Ils eurent tous ensemble de longues conférences qui n'amenèrent aucun résultat. Les ambassadeurs français partirent ensuite pour Marseille , et trouvèrent à une lieue de la ville le camérier de Benoît XIII et les ofEciers^le son palais. Benoît , qui logeait à Fabbaye de Saint-Y ictor y reçut avec des marques d'amitié les députés de Charles YI et leur donna à baiser ses pieds et sa bouche. Le patriarche d'Alexandrie fit un discours , et Benoît lui répondit avec une précision étonnante. Il fit l'apologie de sa conduite et promit hypocritement do céder aux vœux du roi de France, de l'Université de Paris et de PÉglise CathoHque. Les ambassa- 1

deurs parurent satisfaits. Il ne manquait plus que {]

d'avoir une bulle contenant les promesses de Benoit, et l'archevêque de Tours se chargea de lui en faire la proposition. IjC Pontife , qui ne voulait pas se lier, répliqua qu'il en conférerait avec ses frères les cardinaux et que tout serait réglé dans peu. Benoît parvint à maîtrisser les députés de f

Charles YI et tint ferme contre leurs efforts. Aussi '

ils se virent bientôt forcés de se séparer sans avoir j

obtenula bulle. L'ambassade se divisa en trois corps. 'i

Le plus nombreux, ayant à sa tête le patriarche |

ti

d'Alexandrie, partit pour Rome. L'archevêque de Tours et l'abbé de Saint-Michel restèrent à Marseille pour donner avis au Vatican et au ministère français de ce qui se passerait à la cour de Benoit Xni. L'abbé de Saint - Denys et le reste de l'ambassade retournèrent à Paris pour rendre compte au roi de leur négociation (i).

Charles YI fut satisfait de la conduite de ses envoyés, bien qu'ils n'eussent pas fait usage de l'éditde soustraction. Benoît XIII, enhardi par cette faiblesse, partit de Marseille, se rendit à File de Lerins , puis à Savone. De son coté , Grégoire XTT s'avança jusqu'à Sienne. Ce pontife, qui jusqu'alors avait paru désirer avec sincérité l'extinction du schisme , étonna le monde par sa mauvaise foi, et ne fut plus qu'un brandon de discorde. Les cardinaux de son obédience et les prélats de sa cour appelèrent de tous leurs griefs à lui-même mieux instruit, à un concile oecuménique, au pape futur. Grégoire les excommunia, les priva de leurs dignités et de leurs béûéfices. Benoit XŒ ne se sentait pas d'aise à l'aspect de ces querelles, bien faites pour augmenter l'embarras de ses ennemis. Charles VI lui notifia que, si l'union n'était pas opérée avant la fête de l'Ascension , il ferait exécuter Tédit de soustraction à son obédience. Benoît lui répondit par une BuUe datée de Marseille le 9 mai 1407 ,

(i) Fleury, Hist. Ecclés. , liv. c.

etparlaquelte il excommuniait tous ceux qui persévéreraient dans cette soustraction. Le roi de France, poussé à bout, en vint à un grand éclat. Il donna ordre au maréchal de Boucicaut d'arrêter Benoit XIII. Ce pape en fat bientôt informé. U apprit aussi que Ladislas, maître de Borne et protecteurde Grégoire, voulait le faire enlever (i). Ces avis le déterminèrent à monter sur ses galères avec quatre de ses cardinaux; et ne pouvant arriver ni à Marseille ni à Avignon , il alla débai-quer à Collioure. De là il se retira à Perpignan , où il convoqua un concile pour la Toussaint de l'année i4o8. On délibéra dans cette assemblée sur la conduite que devait tenir Benoit. Les uns voulaient qu'il cédât, les autres qu'il traînât en longueur. Le concile se sépara après s'être bien échau£fé , mais sans avoir rien produit.

En même temps les cardinaux des deux obédiences cherchèrent à s'aboucher. Us se rendirent à Livourne, où ils convinrent de tenir un concile oecuménique à Pise, le i5 mars i4o9- Presque tous les princes de l'Europe y envoyèrent des ambassadeurs. L'assemblée commença aussitôt le procès de Benoit et de Grégoire; et le 5 juin, après d'assez longues discussions, elle les déclara schismatiques notoires, fauteurs opiniâtres de ce long et funeste schisme , aussi bien qu'hérétiques et dé-

(i) Juvénal des Unioi, odv. cité.

d78 HISTOIRE

voyés dans la foi , rejetés de Dieu , retranchés ^e l'Église; défense leur fut faite de se porter pour Souverains -Pontifes. Le concile déclara aussi le Saint-Siège vacant (i), et de suite les cardinaux des deux obédiences se mirent à l'œuvre pour nommer un légitime pasteur. Réunis en un seuT corps, ik entrèrent au Gondave k i5 juin. Le cardinal G>ssa y qui avait paru le chef du concile , refusa la tiare y qu'on lui offrit , et désigna comme un sujet plus digne de la porter Pierre Philarge de Candie, archevêque de Milan , lequel fut canoniquement sacré à Pise , le 7 juillet de la même année , sous le nom d'Alexandre V. Benoît et Grégoire ne voulurent pas se soumettre y et de cela il advint qu*au lieu de deux papes il y en eut trois. U arriva aussi que la puissance pontifiesde, qui jusqu'alors s'était annoncée comme la reine orgueilleuse des opinions subjuguées, fut ébranlée dans l'esprit des peuples. Insensiblement on s'accoutuma à l'indépendance rdigieuse. Une ère nouvelle commença cette longue lutte qui , après bien des vicissitudes , devait finir par la réformation.

Le comte de Provence avait soutenu d*abord la cause de Benoit XIII, et il avait envoyé des députés au concile de Pise. Mais lorsque Alexandre V , proclamé par cette assemblée , eut réuni les suffrages de la plus grande partie du monde

(1) Raynald, ÂimaL Ecclés. — Lenfant, Concile dePiie, liy. lu.

chrétien , Louis II soumit ses États à Fobédience de ce pape presque universel. £n cela il fut inspiré par une sage politique. Son ennemi Lâdislas prenait encore la défense de Grégoire Xn. L'Espagne seule demeurait attachée à Benoit Xin. Le comte de Provence ne fit pas un mauvais calcul en se donnant au plus puissant des trois pontifes. Les événemens se chargèrent de justifier sa prévoyance. Lâdislas régnait dans Naples sans contradiction. Mais ce théâtre était trop étroit pour son ambition impatiente. Il visait à la conquête de lltalie entière f portait même ses regards jaloux sur la couronne impériale y et Ton voyait flotter sur ses drapeaux cette vaniteuse devise : jàut Ccesar, aut nihiL La Fortune semblait l'avoir pris par la main pour le conduire au faîte des grandeurs. Les Florentins, menacés par ses armes , appelèrent en Italie le comte de Provence en l'engageant à Ênre encore valoir ses droits sur l'héritage de la* reine Jeanne. Au mois de juillet 1^09 Louis II partit de Marseille avec cinq galères et quinze cents chevaux , arriva 'à Pise , et reçut aussitôt du pape Alexandre V l'investiture des royaumes de Naples et de Jérusalem (i). Il se joignit ensuite à Malatesta de Pésaro , général des Florentins , aux troupes con-

(i) Piero Minerbettiy ch. xiii et xiv. — Scipionc Ammirato» liy. xYm, p. gSa. — Simonde de Sismondi» Hut. des Répnb. Ital* t. vni , ch. uu.

fédérées de Sienne et de Bologne y et il entra dans les États de l'Église. Or viète , Viterbe , Montefiascone et plusieurs autres villes du patrimoine pontifical ouvrirent leurs portes sans combat. Paul Orsiniy qui commandait à Rome pour Ladislas, passa du côté de ses ennemis. Mais le comte de Troia, gouverneur de Pérouse, avait ramené toutes les garnisons laissées en Toscane par le roi de Naples y et avec deux, mille chevaux il défendait le passage du Tibre et les murs d'Aurélien.

L'armée de la Ligue Florentine , ayant passé le fleuve f attaqua Rome sans succès , et Louis II revint à Pise , d'où il retourna à Marseille avec ses galères vers la fin de la même année 1409. Tandis qu'il fesait en Provence des levées d'hommes et d'argent pour pousser la guerre avec plus de vigueur, Malatesta j le général florentin , entra dans la capitale de la Chrétienté le 2 janvier i4io. Ladislas s'était brouillé avec la victoire, et ses pas n'étaient plus marqués que par des revers inattendus. Dans ce changement de fortune, le pape Alexandre V aurait pu s'établir à Rome en toute sûreté. Il aima mieux suivre à Bologne le cardinal Balthazar Cossa. Bientôt il y tomba malade, et y mourut le 3 de mai. Cossa , qui lui succéda sous le nom de Jean XXIII , fut accusé d'avoir empoisonné son prédécesseur pour occuper sa place. Une , révolution venait d'éclater à Gènes. Tant que le maréchal de Boucicaut avait gouverné cette ville

au nom du roi de France, la communication entre la Provence et la Toscane avait été &cile et sûre, et Louis U avait pu iaire traverser sans inquiétude la mer ligurienne à ses vaisseaux. Mais le peuple génois massacra ou chassa tous les Français, et le marquis de Montferrat fut nommé capitaine de la république avec le pouvoir des anciens doges. I^s Génois contractèrent ensuite une étroite alliance avec Ladislas , et ils armèrent une flotte pour arrêter au passage le comte de Provence , qui préparait sa troisième expédition.

Louis II partit de Marseille avec quatorze galères , deux grands vaisseaux et plusieurs autres plus petits. Cette flotte, en approchant des côtes de Toscane, fit force de voiles et entra dans Porto- Pisano. Mais six galères restèrent en arrière , et furent rencontrées le 16 mai i4io par cinq vaisseaux génois, non loin de la Méloria. Un combat acharné s'engagea aussitôt , et neuf vaisseaux de Ladislas s'approchèrent pour y prendre part. Les galères provençales se virent alors accablées par la supériorité du nombre. Deux furent coulées à fond, trois furent prises, une seule réussit à s'enfuir à Piombino (1). La flotte de Louis H, après avoir débarqué dans cette dernière ville les hommes

(l) tUntoria del Jaeobo Salviad. Jtl Erad. t. xviii. — Jok. Stella Annalet Gannueiutt, t. x-m , f. liig. — VUrlut folieta, Gtmutni. H'ut.Vn. IX, p. $34-

d'armes qu'elle portait , se dirigea vers Naples , où elle n'entra jamais , répandit l'alarme sur toutes les côtes f s'empara de Policastro , et seconda le comte Nicolas RufToy qui soulevait la Calabre (i).

Le comte de Provence arriva à Rome le a4 septembre, avec une armée qui paraissait redoutable. Néanmoins cette armée manquait d'argent et de munitions. Les soldats provençaux n'avaient pas reçu de paye depuis qu'ils étaient sortis de Marseille. Le sort des capitaines italiens n'était pas meilleur ; et y quoique les Florentins fissent quelques avances 9 ils ne pouvaient suffire à tant de frais, et l'armée fut hors d'état de se mettre en mouvement. Florence découragée fit la paix avec Ladislas; mais Louis 11^ ne se décourageant pas, prit au contraire le parti de poursuivre avec plus de vivacité une guerre dont il devait presque seul soutenir tout le poids. Il avait encore sous ses drapeaux douze mille hommes d'armes qu'il conduisit à Ceperano. Ladislas l'attendait à Rocca-Secca , de l'autre côté du Garigliano , avec une armée à peu près égale en nombre. Le comte de Provence, passant la rivière le 19 mai i4î i > attaqua son ennemi avec impétuosité , le culbuta , le battit à plate couture et fit un grand nombre de prisonniers. Ladislas prit la fuite ; mais les vainqueurs l'auraient &cilement atteint s'ils ne s'étaient pas arrêtés pour

(i) Annales Boninconfrii JUiniatensû, p. io3.

piller (i). o Le premier jour après ma défaite, di- « sait le roi de Naples , mon royaume et ma pero soNie étaient également au pouvoir des ennemis ; a le second jour, ma personne était sauvée , mais « ils étaient encore, s'ils le voulaient, maîtres de « mon royaume; le troisième jour, tous les fruits K de leur victoire étaient perdus (3). a £n effet, la victoire ne donna pas l'abondance aux soldats de Louis IL Ils éprouvaient une telle disette qu'ils vendaient la liberté aux prisonniers moyennant quelques ducats , et le roi de Naples ne manqua pas une si belle occasion pour racheter ses troupes (3).

Ladislas avait eu le temps de se fortifier, et lorsque Louis II voulut enfin profiter de sa victoire , il fut arrêté par les troupes ennemies dans les défilés qui conduisaient à Naples. Les maladies consumèrent son armée , et le i a juillet il se vit obligé de la reconduire à Rome. Au commencement du mois suivant il s'embarqua sur le Tibre pour retourner en Provence.

Il y oublia ses malheurs auprès de sa belle épouse Yolande. Cette princesse , pendant l'absence de son

(i) Thëod. N!em. Fila Joluuuùi XXIII. -- RayuJd, Aniu).

EcclË*. I4II,S4, t XTIL

(a) Senti Jnloaiai Ardùep. Fiortat. Chroa. p. m. (it. ixli. — Léonard Jntini ComauitUr. de tuo ttmport.f, 917. — Simondede Sumondi > loco cit.

(3) Giannone, Iitoiia CivUt. Ht. xxiï, ch. th.

mari , avait défendu la Provence contre deux entreprises menaçantes. Des vaisseaux génois insultèrent les côtes toulonnaises , mais ils en furent repoussés et on en submergea plusieurs dans la rade d'Hyères. D'un autre côté, le roi d'Aragon, défenseur du pape Benoît XIII , fit débarquer iles troupes au port de Bouc, près des Martigues, pour pénétrer de là jusqu'à Avignon et y relever le parti de ce pontife. Yolande donna le commandement des troupes provençales au grand sénéchal Pierre d'Acigue , vicomte de Reillane. Ce capitaine battit les Aragonais en plusieurs rencontres et fit des prisonniers qu'il conduisit à Aix (i).

Louis n séjourna quelque temps à Marseille et partitensuite pour lacourdeFrance.Le 6aoât i4i4 Ladislas mourut à Naples , paisible possesseur de sa couronne, laissée à Jeanne II, sa sœur, veuve du duc d'Autriche. L'année suivante, le Concile de Constance termina le grand schisme d'Occident. Jean XXIII fut déposé ; Grégoire XH céda le pontificat. Benoit XIII, fidèle à son caractère de fer, résista seul et se tint enfermé dans son château de Paniscola, en Aragon. L'église d'Espagne se sépara de ce vieillard obstiné qui n'eut personne sous son obédience, mais qui n'en soutint pas moins que le lieu de sa retraite contenait seul l'église véritable, tandis que le i^este de la chrétienté était

(i) Hon. Bouche, t. ii, liv. rx, sect. iv.

tombé dans le schisme (i). Bien qu'à la mort de Ladislas plusieurs barons napolita^s eussent engagé le comte de Provence à faire une nouvelle tentative sur lltalie , ce prince ne pouvait guère y songer, car il était forcé alors de veiller à la conservation de ses comtés d'Anjou et du Maine, que les Anglais, ennemis de la France, menaçaient d'envahir. Il résidait à Angers quand il fut atteint de la maladie qui l'emporta à l'âge de quarante ans^ au mois d'août i4i7« Ce prince laissa de Yolande d'Aragon trois fils et trois filles. L'aîné lui succéda dans le comté d'Anjou et dans le comtéuni de Provence et de Forcalquier. Louis n méritait d'être regretté. Sa mort fut pour les Provençaux un sujet de douleur d'autant plus légitime qu'ils eurent à craindre les troubles d'une minorité , sous un prince de quatorze ans.

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