MARSEILLE
IMPRIlfERn MIUTAIRE DE DUFORT CADET ^
mVE BO PAVILLON, V. lO*
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JJans ranclenne division de la France , on donnait le nom de ProTence à cette partie méridionale qui commence à Pembouchare du Rhône »
longe ce fleuve jusqu'à Arles et à Avignon , puis la Burance et le Yar jusqu'à Antibes ; elle est bornée à l'orient par les Alpes , et sur tous ses points , au midi , par la mer Méditerranée. Sa population s'élève à 790,ocx) habitans. Elle comprend les départemens des Basses - Alpes , des Bouchefr-du-Rhône et du Var.
Bien des provinces l'emportent sur la Provence en industrie et en fécondité , mais nulle n'est plus abondante en contrastes , plus riche en cités antiques , en glorieux souvenirs ; nulle n'éveille dans le voyageur plus d'affection et de curiosité par son tiède climat, ses productions orientales, sa mer , son peuple , ses monumens. On dirait que chaque contrée méridionale du globe y est
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représentée avec son caractère particulier. A Arles on retrouve TEgypte , le Delta du Rhône , où paissent d'immenses troupeaux de bœufs , le désert de la Grau , où se reproduit le phénomène du mirage , et dans ce mélange de fécondité puissante et d'éternelle aridité , surgissent de larges murailles antiques, des temples, des colonnes, des obélisques , colorés des mêmes teintes que les monumens du Nil. L'illusion est complète si Ton aperçoit parmi ces grandes ruines un groupe de femmes arlésiennes avec la coiffure d'Anubis.
Le Martigues attend encore son illustration.
Des canaux d'eau vive et salée tè divisent eu îles de maisons ; on y circule par des ponts et des gondoles ; sa population est toute de marins ; toute sa richesse vient de la met , la pèche et le sel. Rien n'est beau comme cette ville par un soir d'été. Bâtie sur un étang immense , coupée de canaux, bordée de salins, de barques et d'oliviers , avec ses débris de murs crénelés , ses clochers italiens , sa vieille architecture , c'est la Yenise de la Provence.
Marseille n'a plus rien d'ancien que son nom. Trop de civilisation et d'industrie l'ont dépouillée de ce vernis du moyen-âge qui plaît au voyageur. Après vingt incendies , il a fallu la rebâtir tant de fois , qu'on s'est vu forcé de demander des pierres à tous ses vieux monumens. Mais son commerce avec l'univers lui a
consenrë cet altrait , cette vie , ce bruU de
chantiers et de môle qui rappelle Carthage et Tyr.
Tons les peuples inondent ses quais , tous les
paTillons flottent dans son port, tous les idîdmes
sonores du midi se croisent et retentissent sur
les larges palissades de pierre qui descendent à la
mer. Ce nVst pas ce fracas dé roues et de chevaux
qui étourdit le voyageur dans une capitale ; c*est
un long murmure de gaietë laborieuse ; c'est uii
long drame de travailleurs et de marins , entrer
mêlé de chants espagnols, provençaux, napoli*^
tains , dans un bazar en plein air où tombent
les oranges de Majorque , Thuile dé la Canée ,
les morues de Terre -Ne«ve , les denrées des
Deux - Indes ^ le blé ^e Sicile et d'Odessa.
A Toulon , autre physionomie. C'est Naples , avec les remparts de Lille et les chantiers de Rochefort. Point de commerce de peuple à peuple comme à Marseille ; point de gaieté vive et d'étalages industriels: mais un développement de force créatrice plus grandiose et pluâ imposant ; dans son port et dans son arsenal tout est gigantesque : chantiers , vaisseaux , monumens. Les travaux s'y accomplissent dans iin grave silence j et leurs résultats confondent l'imagination. Autour de la ville , le génie de Yauban a fait serpentes des remparts à fleur de glacis , et la nature a prodigué des bois de pins et d'oliviers , comme autour du Pyrée et du Parthénon.
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Si Ton «uit la yeite dentelure du riVage , en reraonlant vers Tltalie , on rencontre Hyères « £den de la Provence , jardin de parfums et d Wangers , golfe sans tempête et sans hiver , que rafraîchit en été la brise odorante de TArchipel Tobin. Les îles fortunées où les anciens portaient leurs rêves de vie épicurienne , ont leurs fièvres et leurs volcans ; Hyères est un hospice naturel où le malade aspire un atmosphère de guërison ^ où rhomme heureux ne trouve que des parfums, des bains tièdes et des fleurs.
En revenant sur ses pas, par une route idéale, on n^admire que contrastes de rocs nus et de chflonps de vignobles et d'oliviers ; puis on gravit les versans grisâtres de la Sainte-Baume , et du sommet on croit voir sous ses pieds la forêt sombre de la grande Chartreuse ; tout-à-coup la végétation cçlossale expire devant des champs de blé ; on suit une arête de rochers , aqueduc immense qui porte les eaux du Mont Cassien au vallon de Grémenos ; là c*est la Thessalie ; c^est le Pénée limpide et le frais Tempe , à côté des âpres montagnes d-Ossa et de Pélion. Sans doute ce nom de Tempe provençal fut donné à ce vallon par ces aventureux Ioniens qui après avoir fondé Marseille s^enfoncèrent dans les bois en y cherchant des sites qui leur rappelassent le doux pays natal.
Aix est une ville à part ; ville d'aspect féodal, avec
de vieux hôtels sans habitans , et pavée de gasons ; elle est animëe, comme Salamanque, par ses jeunes bacheliers ; elle est morte en leur absence : c'est un vaste cabmetdVtude, avec des malsons et des mes où nnl bruit ne trouble la méditation ; vue au mois d'août , à midi » elle est comme un autre Herrulanum déblayé qui attend son peuple. L'ar** rhitecture romane et gothique y a bâti quelques églises et des clochers à flèches ; son fondateur lui a légué ses eaux thermales. La campagne d'Aix est ravissante à voir ; elle est fécondée par la petite rivière de. FArc et d'immenses réservoirs d'eau vive ; c'est un contraste continuel de col^ lines boisées , de rochers nus , de vignobles étages » de vastes prairies , de touffes de pins , de gaies bastides , et de résidences féodales voilées de sycomores et de marronniers.
De Riez à Barcelonnette « on croit souvent voyager en Suisse ; la nature y est plus puissante et moins gaie qu'au midi ; le vert des feuilles y est plus sombre comme dans le nord ; il y a des lacs dans les plaines, des ravins et des torrens sur les .flancs des montagnes. De Sisteron à Manosque , la campagne est désolée par la Durance » rivière capricieuse qui s'oppose à toute culture voisine en changeant de lit et semant des cailloux. Çà et là quelques touffes de chênes tristes , des bordures de collines sans végétation , de pauvres villages ; puis à Manosque
le tableau change encore : auprès des cratères de volcans ëteints , s^élargit une plaine féconde « et s'élève le Mont-^Or tout couronné de pâles oliviers. C'est Agrigente sous l'Etna.
On retrouve les parterres embaumés de Pestum dans la campagne de Grasse ; là le peuple fait un commerce de roses et de parfums ; il n'en est pas de plus doux au monde ; chaque usine s'y révèle de loin i comme un boudoir de Sybarite ; les brises printanières y sont embaumées d'orange et de réséda. Grasse doit ce luxe à ses belles eaux et à son tiède climat. Elle rappelle Séville , où des forêts de jasmins à lar^ ges feuilles ombragent le Guadalquivir.
Ce tableau , tout incomplet qu'il est , suffît pour donner une idée de cette belle Provence dans laquelle certains observateurs aveugles n'ont vu qu'un pays frappé de stérilité , qu'un vaste $ol pierreux sans ombrage et clair-semé d'orangers. Certes , il ne faudrait pas y chercher la féconde monotonie des plaines bourguignonnes , les gras pâturages de la Touraine , les vergers sans fin de la Normandie , les forêts colossales du nord, mais plutôt des sites et des accidens de tous les points agricoles de la France , avec un luxe de productions particulières à ce sol , et qu'on ne retrouve plus au-delà d'Avignon. Il est impossible d'apprécier en deux mots l'aspect physique de la Provence , comme on ferait en
parlant de la Bdurgogae et du Poitou. Ou 8*expoaerait., en généralisant , à trop d^omissions et d^cxrenrs. Quel singulier coin de la France que celui où Ton trouve des landes pierreuses et des prairies , des orangers et des sapins , des oliyiers et des mélèzes , des chênes et des aliziers « des montagnes nues comme des îles sur une plaine féconde, des collines vertes auprès d^un roc pelé , des rivages arides auprès des promontoires couverts de pins ; presque toujours la fraîcheur de Tombre et de Feau « à côté d^un sol l>rulant, poudreux et sans végétation. Pour qui ne veut pas considérer Pensemble du tableau , il résulte de ces deux aspects une double ajqpréciation au choix de Tobservateur superficiel ou de mauvaise foi. L'homme d'esprit qui crut peindre la Provence d'un mot en l'appelant Une menante parfumée ^ n'avait voyagé que de Grasse à Draguignân.
Tant de Contrastes dans l'ordre physique de la Provence 9 doivent avoir nécessairement leur effet sur le caractère de ses habitans. Et d'abord , c'est chose prouvée par de frappantes analogies , qu'une latitude méridionale imprime aux hommes la chaleur et la vivacité du sang , avec les défauts et les qualités qui résultent d'une ardente organisation. Les Provençaux participent du caractère espagnol et italien ; ils sont indolens par nature^ et laborieux par résignation, pas-
siennes pour les jeux et les fêtes; an^ans du menreilleux ; encline à la superstition ; partisans. . des pompes ^'églises et des plaisirs mondains ; dëvots par occasion ; prompts à la colère ; fa^ ciles à appaiser ; hardis et jamais calmes dans le përil ; lëgers dans les relations sociales ; amou- . reux de leurs foyers domestiques et de leur soleil ; * ' contempteurs des nations voisines ; oublieux des • affronts rëcents ; francs avec rudesse ; semi-rë* .. publicains à leur insçu ; en haine des sypério-
rites nobiliaires trop orgueilleuses ; idolâtres * du .
commerce ; tour-à-tour esclaves des impressions. ' de haine , d^amour , de vengeance , d^amitié , de fanatisme profane ou religieux ; gais , spirituels , railleurs , hommes dVmeute et de forum dans les crises d^ëtat ; ils rappellent par leur vive mobilité de caractère les Athënieas d* Aristide et ' de Përiclès.
Ces moeurs * si pittoresques , enfouies pour ainsi dire dans les accidens de la vie commune, . se détachent et se mettent soudainement eu relief dans une explosion politique. Il me sera facile de montrer , par les faits , dans le cours de cette histoire , que les Provençaux ont conserve depuis Cësar jusqu'à notre rëvolution, ces contrastes moraux de caractère quHls doivent à leur soleil et à leur climat. Depuis quinze ans chaque jour apporte des modifications aux traits distinc- . tifs des anciens Provençaux. Le nouvel ordre de
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choses politiques nivèle insensiblement les rudes aspérités des populations méridionales, et met en fusion toutes les nuances. La Provence n'est plus un comté régi à panrt , mais une fraction de la grande famille. Ce perfectionnement était inéyi-* table avec la Charte et les journaux qui fondent la communauté de lois , de mœurs , d'habitudes et d'opinions. Aussi la génération proyençale qui s'élèye a conservé peu de chose du legs paternel ; ce qui lui reste encore est assez beau : Pamour des lois ci de leur liberté sage et antique , açec le courage pour les soutenir. C'était le cri des Provençaux devant César; après deux mille ans ce cri se retrouve encore dans leurs cœurs.