CHAPITRE PREMIER
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Lies grandes familles humaines auxquelles la nature semble avoir imprime une physionomiet qui se fait reconnaître encore , affaiblie et modifiée , après un laps de tems immense, exercent la sagacité des savans et donnent naissance à des systèmes plus ou moins ingénieux. Tant de Toiles se sont épaissis sur Forigine des nar tions primitives ; le berceau des peuples est reculé si profondément dans la nuit des âges , que mille
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difiîruUës , mille incertitudes arrêtent celui qui , sur cette terre antique, cherche aventureusement, de siècle en siècle, la trace des premières sociëtës.
Les liyres religieux se taisent sur ces grandes migrations qui peuplèrent le inonde à son aurore ; si Ton consulte les ëcrits sacrés de la plupart des peuples , on voit partout la fable et les ré- Tcries de Timagination à la place des faits, et la fiction audacieuse et romanesque s'élancer dans un champ de prodiges, et créer des absurdités colorées de poésie. Les peuples qui ont eu des histoires à part, ont voulu éclore au sein des miracles, et se montrer dès leur début sur la scène du monde , environnés de mystérieux nuages et de folles rêveries. Cependant à travers ces inventions puériles dont ils entourèrent leur berceau , on peut saisir la vérité et se rendre compte des faits qui signalèrent leur existence. Il n'en est pas ainsi de ces nations sans historiens, dont les langues ont péri ; chez qui les arts , dans une longue enfance , n'élevèrent que de grossiers monumens.
L'histoire des peuples primitifs ne se trouve nulle part : les Grecs , les Romains ont été précédés par des nations dont des récits incomplets révèlent à peine l'existence. Dans quelques contrées favwisées , la civilisation ayant fait des progrès plus rapides , l'histoire commença plutôt ; dans d'autres pays , au contraire , un sommeil
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plus long pesa sur les peuples , et leur vie de forêts et de combats , s'ëcoula inconnue sans retentissement dans Pavenir. A peine si les ëcri- Tsdns des sociétés civilisées daignèrent-ils faire mention de leur nom , défiguré en passant dans une langue étrangère.
Cependant la science ne s*est pas découragée : des faits , des récits étaient épars ça et là dans mille ouvrages ; des langues , débris de vieux idiomes , sVlaient réfugiées dans des coins d^un grand pays , protégées contre Tenvahissement des langues plus récentes « par des montagnes » des mers ou des usages sacrés ; des traditions d^une prodigieuse antiquité sVtaient conservées ; une ▼oie semblait donc ouverte aux explorations de la science. Elle me paraît avoir, été patcourue avec quelque succès. C'est donc appuyé sur ces travaux entrepris par des hommes d'une instruction si remarquable, que je vais essayer de faire connaître le peuple qui occupa cette partie de la France connue sous le nom de Provence.
Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire de l'Occident, on voit -qu'il est question d'une population gallique, qui se divisait en familles ou tribus , formant entr'elles plusieurs nations distinctes. Elles empruntaient leurs noms à la nature du pays qu'elles habitaient, ou à certaines particularités de leur état social ; on les vit souvent se réunir pour former de grandes confédérations ou ligues. T. 1. î
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La race^des Galls occupait le territoire continental compris entre le Rhin , les Alpes , la Méditerranée , les Pyrénées et FOcéan , ainsi que les deux grandes îles situées au nord-ouest , à Topposite des bouches du Rhin et de la Seine. De ces deux îles , la plus voisine du continent s^appelait Alb-in , c'est-à-dire l'île blanche ; l'autre portait le nom d'£r-in , l'île de l'Ouest. Le territoire continental recevait spécialement la dénomination de Galllachd^ qui signifiait terre des Galls.
D'après toutes les inductions historiques , dont cet ouvrage ne comporte pas un développement très étendu , il paraît prouvé que les habilans de la Gaule , sous le rapport de leur origine , peuvent se ranger en trois classes : les Aquitaiqs, les Ligures et les Galls.
Une population ibéricnne , venue de l'Espagne était parfaitement distincte de la population gauloise ; elle occupait plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous le nom d'Aquitains et de Ligures.
L'existence et l'origine de cette population se prouvent par l'examen de sa langue : le Basque » appelé Euscara ' par le peuple qui le parle. Cette langue est encore en usage datis quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-
1. Eusk I Audk ou Ask , parait avoir ctë le Tëritable nom géuériqne de la race parlant le basque, hatk , yask et Gatk p d'où dëriTcnt f^atcont et Gatoons , ne août que des formea aspirées de co radicaL
DE PROVENCR. ig
ouest de TEspagne , des deux côtes des Pyrénées. Son antiquité demeure chose évidente »
puisqu'elle peut réclamer une foule de vieilles dénominations de fleuves , de montagnes , de villes , de tribus dTspagne. L'empreinte de cette antique langue est profondément gravée dans la nomenclature géographique des provinces orientales et méridionales de cette dernière contrée. Si Ton revient dans cette partie de la France que Rome nomma Aquitaine , même origine dans la plupart des noms géographiques , mêmes traces durables et conservées , jusqu'à nous de l'existence reculée de cette langue. On peut encore suivre la route de ces vestiges respectés par les siècles , le long de la Méditerranée , entre les Pyrénées orientales et FArno , dans ce rétrécissement de pays que les anciens nommaient Ligurie , Célto*Ligurie et Ibero-Ligurie. Le mot ligure^ U-gor ^ peuple d'en bas , est basque.
- A ces preuves philologiques tirées de l'examen des langues primitives de l'Europe occidentale , d'autres non moins concluantes viennent se réunir : « Les Aquitains , dit Strabon , difï^nt es- » sentiellement de la race gauloise , non seule- » ment par le langage , mais par la constitution 3» physique ; ils ressemblent plus aux Ibères ». qu'aux Gaulois. » •
La nation aquitaine se subdivisait en vingt petites peuplades, dont les noms sont à peine connus.
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Les principales étaient les . larieltes , riTeralns du bas Adour et de TOcéan; \ts Bigcr rions ^ riverains du haut Âdour ; les Garumnes , qui habitaient pr^s des sources de la Garonne ; enfin , les Auscii ou Auskes , dont le territoire était situé entre le pied des Pyrénées et la moyenne Garonne.
Le type originel de sa race sVtait conservé presque sans altération chez TAquitain : langage , mœurs , vêtement court , fabriqué de laine grossière et à long poil , . ' propreté et élégance ibériennes parmi ses femmes, * tout dénotait en lui un enfant de ribérie.
Les Ligures réclament une semblable descendance. Les Grecs les nommaient Ldgyes ; Strabon les signale comme étrangers à la Gaule ; Sextus Avienus place leur séjour primitif dans le sudouest de TEspagne , d^où les bannit Tinvasion des Celtes conquérans. Nous trouvons dans Thucydide la marche des Ligunens , qui , expulsés de leur première demeure , arrivent au bord de la Sègre , sur la côte orientale , et en chassent à leur tour les Sicanes. Ceux-ci , également d^origine ibérienne , repoussés par les Ligures , franchissent les passages orientaux des Pyrénées , longent la Méditerranée et arrivent en Italie. Les
1. Bîgerricam vestem breTcm atqae bîspidtm.... Sulpic, SeTer. Dîal. ii. c. i.
a. AiDinîâm. Marcell. I. xv. c. la. Dîod. Sic. I. V.
Ligures les suivent , et couvrent ce vaste déploiement de cdtes maritimes , depuis les Pyr^nëes jusqu'à PArno. Les Sicanes , expulsés de Tltalie , se reYugient en Sicile, vers Tan i4oo. L'origine îberienne des Ligures est mise hors de doute ; mais- convenons que le type ibérîen n'est pas si fortement empreint chez eux que chez les Aquitains. Il est facile d'en déduire les preuves. Se répandant sur un territoire plus étendu , se mêlant avec d'autres peuples , ils finirent par ne conserver que des restes presque effacés de leur an-» ciénne origine. De puissantes^^tribus celtiques s'incorporèrent dans leurs rangs et s'y fondirent ; les Gaulois et les Marseillais contribuèrent à altérer leur physionomie première.
Le Ligure était de petite taille et d'une complexion sèche , mais nerveuse ; sobre , économe , dur au travail, il gâta par des- vices des qualités aussi précieuses. Le manque de foi et la fourberie lui sont reprochés^ Les Ligures durent à l'influence marseillaise , qui se fit sentir dans les contrées voisines de cette célèbre colonie grecque, la culture de la vigne et de l'olivier. Ceux des montagnes chassaient, ou venaient louer leurs bras et leurs services au cultivateur des plaines. Les Ligures de la côte s'adonnaient à la pêche et à la piraterie. Leur intrépidité est vantée dans les anciens récits. Une nuit d'orage était par eux choisie pour exercer leurs brigan-
dages. Quand une obscurité profonde descendarC sur la mer, quand la tempête mugissait, ces hardis pirates , se conSaot à de frêles barques ou à de larges radeaux que des outres soutenaient , Balançaient au milieu des flots , et apparaissaient comme les sombres gardiens des côtes inhospitalières de la Ligurie gauloise ; ils surprenaient les vaisseaux que Forage tenait ëcartës des ports Voisins , et après les avoir dépouilles^ ils se hâtaient d^aller déposer leur butin dans des îles voisines.
La répression de ces pirateries coûta une peine infinie aux Marseillais : pour contenir ces hardis forbans , ils construisirent des forts sur les îles '; alors les Ligures se choisirent d*^autres repaires sur le continent. Les flottes que Marseille envoyait dans de lointaines contrées furent souvent attaquées par ces hommes familiers dès Tenfance avec les dangers de la iner , et accoutumés au vol. Les côtes de lltalie furent aussi exposées à leur continuelles déprédations.
Les femmes liguriennes partageaient avec leurs maris les travaux les plus pénibles de Fagriculture. Un trait , raconté par Posidonius , prouve IVtonnante force physique de ces femmes.
Une Ligurienne travaillait dans les champs d*un Marseillais nommé Charmolaiis; elle est surprise par les douleurs de Tenfantement ; aussitôt elle se retire dans un petit bois voisin , se dé-
DE PROYENCS. ai
livre elle-même , cl après avoir couchd son enfant sur un lit de feuillage , derrière un taillis , elle vient reprendre son ouvrage. Les cris de Tenfant se font entendre ; la pâleur de la mère trahit son action. Le surveillant des travaux veut congédier la Ligurienne ; elle s*obstine à continuer sa tâche , et ne consent à la quitter qu'après avoir reçu le don de son salaire. Alors elle lave Tenfant dans une source d'eau vive , et l'emporte enveloppe dans quelques lambeaux. '.
Chez les Gaulois , les femmes soumises aux plus rudes travaux étaient traitées comme des esclaves ; leur sort ëtait meilleur chez les Liguriens : leurs maris les regardaient comme des compagnes. Une coutume connue atteste qu'elles Jouissaient d'une grande liberté , puisque le choix d'un époux leur était entièrement réservé. Quand une jeune fille de ces peuples devait se marier , son inclination n'était ni contrariée, ni son choix indiqué par la volonté souveraine d'un chef de famille. Dans cet acte important , elle usait pleinement d'un droit que l'usage de sa nation lui déférait. Tous ceux qui prétendaient à sa main , étaient invités à un festin : à la fin du repas , la jeune Ligurienne se montrait en tenant à la main un vase plein de quelque breuvage ; une secrète inquiétude agitait les prétendans ; alors , s'avan*