‹ Histoire de ProvenceChapitre 1 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DB 908 jusqu'à l'an lift.

■tPAGB WÊ 144 ANS.

CiE Boson II ^ regarde comme le chef de la dynastie des Bosons , était , au milieu du dixièiqe siècle j le comte d'Arles. Ce comté s'étendait du littoral de Marseille et de Frëjus jusqu'à l'Isère. Boson fesait reconnaître son autorité par tous les comtés des deux provinces ecclésiastiques d'Arles et d'Aix. C'était à Arles qu'il ré-

aij^.€^

sidait. Au reste , silence complet sur les actes de son règne. On connaît les noms de sa femme y Constance , et de ses deux fils , Guillaume et Rotbold. La date de sa mort se rapporte à peu près à l'année 968.

Maintenant quelles ressources ayons-nous pour pe'nélrer dans cette nuit historique qui s'épaissît de plus en plus sur nos annales? Les récits prolixes des moines , récits racontés par une crédulité naïve, où l'ignorance et la superstition du siècle se reflètent merveilleusement dans des faits miraculeux et des légendes superstitieuses. On voudrait que le lecteur permît à l'historien de teindre ses récits de ces couleurs monacales, seules propres à imprimer à ces faits lointains et vagues leur physionomie véritable. Quand on ouvre un auteur récent , on est tenté de le plaindre , en le voyant écrire des événemens , passés au sein de la barbarie , avec le style et les idées de son siècle. Quel jour faux répandu sur la scène où se meuvent des personnages dont on altère les traits, le langage, les costumes. Mais de grandes difficultés surgissent, lorsqu^on essaie de donner à ses récits un air qui puisse les vieillir de huit siècles. La langue française ne peut s'assouplir jusqu'à consentir à perdre ou sa gravité cornélienne , ou son allure moderne. Un siècle se reconnaît , comme l'homme, au style. Avec les mœurs de nos

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i ayeux , ont disparu les mots naïfs y les phra«

! &ts vires , dépouillées de pronoms , d'articles ;

les tours presses, conformes à la brusquerie chevaleresque. On a bien trouve une espèce de moyen terme trop prônë peut-être ; quelques mots du vieux* français semës ça et là dans une narration , semblent chargés de raqppeler un siècle éteint, comme Pépée de Duguesdin aux mains de sa moderne statue. Le lecteur me permettra d'user de cette pauvre ressource , malgré le discrédit dans lequel elle est prête à tomber. Je m'en sovirai sobrement. Nous touchons à cette époque si vantée , où la féerie revêt ses fantastiques ha-* bits , où l'imagination a , pour ses plus bizarres caprices , des nains à des tourelles » des mâchicoulis à des châteaux, des eaux vaseuses à des fossés, des ponts-levis à des portes, des chevaliers avec faucon au poing sur les routes, des damoiselles au sein emprisonné dans d'étroits et longs corselets , près de la large cheminée d'une salle où le jour arrive par de hautes fenêtres. La scène perd son air romain. La société a mille aspects. Les costumes acquièrent de la (^ace ; ils ne flottent plus graves et lourds , parce qu'ils n'ont plus à rappeler les discussions du portique , ou les plaidoiries du forum. On les taillade , on y répand une grâce folâtre ; on veut que le corps exprime ses formes sous la soie.

En entrant dans le moyen âge , on croit pénétrer dans rintérieur d'une yaste cathédrale y où une forêt entière , pétrifiée par un souffle divin , s'est introduite avec ses branches , ses jets vigoureux, les bizarres caprices de sa végétation j rhorreur de ses dômes où le vent chassé des longs tuyaux d'une orgue , pousse de sauvages et harmonieux bruits. La raison ne guide plus l'imagination , elle marche à sa suite ; Tesprit nourri de contes de fées, de récits de guerre , est à la fois naïf et sublime , peureux et intrépide. Non , ce n'est point l'état sauvage , il y a trop d'art dans ces cathédrales, vaisseaux immenses de bruits mystérieux ; il y a trop de raffinemens métaphysiques dans ces assises amoureuses où la volupté rédigeait de plaisans et graves arrêts ; dans ces poésies que le troubadour écrivait avec la grâce consommée d'un écrivain vieilli dans les ruses de la gaie science. Ce n'est point cependant un état complet de civilisation , ce n'est même qu'une civilisation grossière , tant il y a d'erreurs superstitieuses au sein des villes , dans les campagnes , dans les palais. L'enfer , cette grande et poétique création du christianisme , déchaîna alors ses innombrables démons sur notre France tremblante à l'aspect des sorciers. Chaque carrefour d'une forêt devenait le théâtre redouté où les diables accomplissaient leurs sabats dans d'impures et sanglan-

tes orgies. Dans les églises , des flots d'eau hénile conjuraient Tesprit malin , être né en l'Asie, puissance inconcevable rugissant sous Tétôle d'un prêtre, agitant en tous sens le corps d^une gentille femme , hurlant dans le gosier d'un loup-garou , fesant flamber ses yeux à travers un silencieux buisson, logeant sa science dans la bouteille d'un alchimiste , et décorant ses affidés de tiares cabalistiques , de bonnets pointus comme le clocher d'une cathédrale , de baguettes trempées dans les eaux d'un fleuve infernal. Le diable étend ses ailes immenses sur tout le moyen âge. Si une feuille frémit, c'est ^on impénétrable souffle ; si une feuille se froisse en roulant sur le sol , c'est le bruit de son ergot; si une tapisserie où un chevalier est représenté dévisant avec des damoiselles , est frôlée pendant une nuit d'hiver , c'est sa griffe étendue sur le mur de la chambre ; si une haleine descend sur un sein endormi , c'est un soupir parti de sa brûlante et velue poitrine. Voilà la grande croyance du moyen âge. Mais ce moyen âge n'était pas toujours tremblant ; toutes ces terreurs suscitées par les moines, disparaissaient pour revenir encore , quand le tournois éclatait en fanfares, quand le soleil ruisselant sur un château de Provence , y donnait le signal d'une fête d'amour, et même pendant la nuit, quand sous un ciel pur et constellé , toute entière à ses rêves de volupté ,

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I9 comtesse de Die interrogeait les bruits d'une forêt pour démêler le galop d'un cheval ou le pas empresse d'un chevalier.

Guillaume , Taînë des fils, de Boson , succéda à son père , selon Pancienne coutume des capitulaires. La seconde année de son règne , une assemblée où comparurent les vassaux tant romains que saliques ^ plusieurs juges et d'autres personnages de 'nations diverses , se tint à Arles; Guillaume y prit solennellement le titre de comte d'Arles.

Guillaume guerroya. Les Arabes se tenaient toujours renfermés dans leur repaire de Fraxinet La Provence frémissait de terreur devant cette poignée de Musulmans , fléau de la contrée. Guillaume voulut que son autorité naissante , raffermie par un coup hardi » se parât aux yeux du peuple , de l'éclat d'une victoire ou d'un grand service rendu. D'abord son fi^re Rotbold commença la campagne. Un chef maure trahissant les siens, était venu le trouver; on le nommait Aymon. La troupe de Rotbold guidée par cet Aynxon , s'avance vers leur repaire. Le silence qu'elle gardait, n'était interrompu que par le bruit des pas dans des chemins rocailleux. Après de multipliés détours dans les montagnes , elle se trouva en face de ce Fraxinet qu'entourait tant d'épouvante. Sur ces murs apparaissait une redoutable file de têtes cou-

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pées. On eut dit l'antre où un énorme tigre, fatigué de carnage , aurait aimé à se retirer pour s'endormir sous le poids d'un horrible festin. Rotbold adresse ces courtes et énergiques paroles à ses soldats : « Frères , nous voici dans u les terres des infidèles ; il est tems de combat- « tre pour le salut de nos âmes. » La bataille bondit , dans toute sa force , sur les crêtes menaçantes. Aux cimes aigiies des monts , aux flancs décharnés des rochers , aux pointes des ronces la bande infernale se suspendit, flamboyante et hideuse , à la lueur prolongée des cimeterres orientaux. Les tigres étaient forcés dans leur caverne. Ce Fraxinet , monument de terreur, phare allumé par des génies infernaux, s'élevait , au milieu de cette tempête dé chrétiens et de Maures , comme un rocher puissant , témoin muet du courroux des flots.

De belles captives ravies aux terres provençales , y attendaient , au milieu d un luxe barbare , le dénouement du drame qui se jouait au bas des tours sarrasines. Mais le ciel ne se déclara pour aucun parti. Maures et chrétiens s'entregorgèrent , attachèrent les lambeaux de leur chair coupée aux pierres sanglantes , aux buissons épineux , sans résultat décisif ; et Rotbold vint dire à Guillaume que la province n'était point vengée.

Guillaume jura alors Pextermination de ces

Barbares. Partout fumaient les traces de leurs ra* vages; un deuil affreux couvrait nos villes et nos champs; ce n^ëtait plus Tinvasion rapide qui détruit et qui passe , la horde inattendue , météore subit, dont la course s'éteint dans un incendie de quelques heures, estait la permanence d'une guerre qui , avec tous les maux d^une irruption de barbares , s'acharnait sur le sol , et rugissait sans cesse autour des cités consternées. Les chartes de ces tems se lamentent et racontent des maux incalculables. Le moine qui a écrit la vie de saint Mayeul , interrompt ses récits de miracles pour étaler des scènes de démons. La ville fortifiée voit s'abattre dans son enceinte la horde partout victorieuse. Les églises sont souillées , les monastères profanés , les cérémonies du culte interrompues. Quand une basilique de village abritait sous ses voûtes une population encensée au magnificat^ préchée à Tissue des vêpres , un bruit formidable était hurlé tout à coup aux portes du cénacle , et le cimeterre , précédé par ses changeantes et sinistres lueurs , s'abreuvait de sang. Alors le prêtre glacé de terreur', mourait en embrassant l'autel ; ses regards se fermaient sur un spectacle hideux. La mort et la profanation triomphaient seules dans les sanctuaires envahis. Aussi Toulon pleura longtems ses malheurs au souvenir de l'invasion musulmane. Herculée , ville grecque , s'engloutit de-

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▼ant elle ; Fréjus garda long-tems sur ses murs les cicatrices d'une attaque sanglante. Ses chartes» annales dont les ëTéques et les moines étaient si fiers, disparurent dans les flammes.

Je le répète , la Provence se mourait ; les travaux de la campagne étaient abandonnés, les villes et les villages peu fortifiés désertés ; Tenfant du désert qu'une tempête avait vomi sur nos côtes , s'entourait de solitude. Depuis longtems aucune main puissante ne se levait pour saisir dans son aire le vautour africain. Guillaume seul se décida à lui arracher ses ailes , à l'étouffer dans ses rocs. Son frère n'avait pas su résister , lui , résolut de détruire. En 972 , il vint les attaquer. Il s'avança , à travers quelques victoires , jusqu'au pied de ce Fraxinet , où la horde battue s'était réfugiée , confiante dans ses murs et dans son courage. Le comte d'Arles osa sonner l'assaut. Sa eousageuse armée s'élance sur ces tours que des roches soutenaient, les ébranle, les secoue et les entr'ouvre. Guillaume déchaîne ses soldats dans ses murs maintenant béans. Le pied du chrétien victorieux heurta des dépouilles depuis long-tems amasssées , et les monstres musulmans , repus par tant de carnage , mêlèrent leurs cadavres calcinés aux débris du château que la flamme dévora. Ce Guillaume , maître de ce fort redoutable , en ordonna l'entière destruction. Les feux qui l'enveloppèrent , brillé-

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reni sur le sommet escarpé du moàt/'comnie des astres vengeurs allumes tout à coup au front des cieux pour consoler Tinfortune et-'éppu-^ . '

vanter le crime. ' *. •

Les de'sastres occasionnés par les Maures ,. . avaient bouleversé les propriétés provençales.' Conrad le Pacifique ^ fils et successeur .4^^ Rp- ' dolphe II, dans le royaume des AUeniâcids et- . des Provinces , ayant cédé à Guillaume les 1erres enlevées aux Maures , celui-ci s^ôçcupa «je . rebâtir Saint-Tropez et les villes éîpiscppales" dé - Toulon et de Fréjus , détruites par les baphap^s; ' et de partager les campagnes entre les seigneurs;/ selon les différences de cours d^eau . deis viïllées. ■ et des collines. , vv * •

« Guillaume P% vicomte de Marseille , guç-' roÂ.regarde comme Fauteur de la dynastie vicom-'taie de cette ancienne cité , obtint en ; récompense de ses services « pour lui et pour les sienâ., des terres considérables du diocèse de Toulon,

et notamment la ville épiscopale de ce ïiom et :

le bourg d'Hières ; le comte donna aussi: à Té^ véque de Fréjus , la moitié de sa ville épiscor pale, et de tout le territoire limité par là* 'mer, le fleuve d^ Argent , le mont Mercori et hi (petite rivière de Ciagne. La charte de coQ<!e&sioh nous représente le pontife à genoux devant le* comte , et lui exposant que non seuleinent son église était ruinée, mais encore que l^s titres

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des possessions ecclésiastiques aTaient disparu , et le comte donnant à sainte Marie , à saint Léonce et à lui Riculphe évéque , de l'avis de plusieurs princes et juges , la moitié de la yille el du territoire ci-dessus désignés. On peut aussi placer à cette époque rétablissement d'un vi^ comte et d'une famille vicomtale dans le comté de Fréjus. Ses victoires sur les oppresseurs du pays lui valurent justement le titre, de Grand , de prince Très-Chrétien , et de père de la patrie ; elles l'autorisèrent à se qualifier marquis de la province d'Arles , marquis de Proveace , prince de toute la Provence. Nous voyons , en 979 , ce prince tenir un plaid dans le bourg de Manosque , au comté de Sisteron , et confirmer une donation de Tévéque de Cavaillon, qui l'appela son seigneur ; et pareillement en 990 nous trouvons qu'il approuva l'établissement des douze chanoines de l'église d'Apt, fait par l'évéque Guillaume le Grand mourt^ii sous l'habit de moine à Avignon, en 992. Saint Mayeul, natif de Valensole » abbé de Cluny , avec qui il était lié d'une étroite amitié , l'assista dans ses derniers momens. Son corps fut porté à Sarrian , en delà de la Durance. Son fils Guillaume II , né de sa femme Adelaïs , étant encore mineur , Rotbold 9 son frère , fut appelé à servir le fief suivant les capitulaires , qui , dans la minorité de l'héritier direct , investissaient l'oncle paternel.

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La mort du comle d'Arles fut suivie , à la distance d'une année , de celle de son suzerain Conrad le Pacifique. Le royaume des Allemands , fonde par Rodolphe P' dans son gouvernement du Jura, augmenté par Rodolphe II des possessions de Hugues de Provence , était parvenu , sous ce même Conrad le Pacifique , à son plus haut terme de prospérité. Ce prince recula la frontière septentrionale du royaume jusqu'à la Reuss , et maintint l'énergie de l'état par les fréquentes convocations des assemblées nationales. Il eut pour successeur son fils Rodolphe III , surnommé le Lâche et le Fainéant.

Rotbold , comte d'Arles comme son frère Guillaume le Grande confirma en ioo4 l'élection de Saint Pons de Nice , manière d'étendre son autorité au delà du Yaf. Lorsque son neveu Guillaume II fut majeur , l'oncle et le neveu résolurent la difficulté de leur droit respectif, en partageant le pouvoir suprême. Par le décès de son oncle , arrivé vers l'an 1008 , Guillaume II entra dans la pleine possession de la seigneurie , à l'exclusion de son cousin Guillaume , fils de Rotbold , qui , cependant , prit par honneur le titre de comte, et de sa cousine Emma, fille de Rotbold , mariée avec Guillaume-Taillcfer , comte de Toulouse. Guillaume II, établit prince sur le comté d'Antibes ( sauf les droits que pouvait avoir Tévêque ) , Rodoard , fondateur de

la maison de Grasse « ainsi nommëe sans doote parce quelle quitta Antîbes et alla se cantonner dans le bourg de Grasse , pour n^étre point en contact perpétuel avec le chef religieux du comte. Je croirais volontiers que ce fut là le premier empiétement notable , ou Tun des premiers et des plus notables empiètemcns des comtes d'Arles sur le marquisat des Alpes maritimes; car, bien quWiginai rement l'ancienne cite d^Antibes appartînt à la seconde Narbonnaise et à la province ecclésiastique d*Aix , elle avait déjà passe dans le marquisat des Alpes maritimes et dans la province ecclésiastique d^Embrun. La domination des comtes d^ Arles tendait alors, ce semble, à abandonner la partie septentrionale , voisine de l'embouchure de FIsère y et à marcher vers le Yar et vers les Alpes. Guillaume II mourut ensuite en 1018.

Conmie Guillaume III , autrement nommé Guillaume-Bertrand , et son frère GeofFroi , l'un et l'autre fils de Guillaume II , étaient mineurs , par un changement de maximes qui rapprochait le fief de la condition des biens ordinaires, leur aïeule Adelaïs et leur mère Gerberge , prirent en main la tutelle des jeunes princes et l'administration du comté. A la majorité des deux frères on alla plus loin. Le cadet fuF aussi favorablement traité que Taîné; mais, par un reste de respect envers le corps de fief, on leur T. 111, 1

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fit partager le pouvoir , sans leur faire diviser le territoire.

La faiblesse du roi régnant , Rodolphe III , dît le Lâche et le Fainéant^ favorisa l'ambition de ces princes s'ils en eurent. Ce fut pour le royaume des Allemands et de Provence une époque d'anarchie qui annonçait sa prompte ruine. La dispute , au sujet de la succession du roi qui n'avait point d'enfans , s'ouvrit de son vivant même. Eudes , comte de Champagne , son neveu par l'une de ses sœurs , vint les armes à la main lui demander sa couronne , et Rodolphe indigné l'assura à Henri II , roi de Germanie , puis empereur , fils de Gisèle , sa sœur puinée. Les gouverneurs d'en delà l'Isère se soulevèrent contre Rodolphe , parce que l'héritier de la couronne leur semblait trop redoutable ; et quoiqu'ils fussent défaits dans une bataille , ils n'en jetèrent pas moins les fondemens solides de leur souveraineté. Alors , le pouvoir royal n'eut plus guère de vie que sur les deux rives du Léman , dans le Valais et dans la Suisse. La mort de l'empereur Henri II , prince héréditaire du royaume des Allemands et de Provence , et l'adoption nouvelle que fit Rodolphe le Lâche de son petit neveu Conrad le Salique , aussi empereur et roi de Germanie , ne ramenèrent point l'ordre dans l'état , ni la force dans le gouvernement Les défiances et les révoltes des gou-

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yerneurs continuèrent. Cependant les gouverneurs devaient se rassurer, par l'excès même de la puissance de Conrad, qui portait le poids immense des hautes suzerainetés de la Germanie et de ritalie. Avant sa mort, le roi envoya à son petit neveu , en signe d^investiture , sa couronne et la lance de Saint Maurice.

D^ailleurSy la suite des empereurs*rois de Germanie, jusqu^à ces mêmes princes Henri II et Conrad le Salique , est ainsi : Othon le Grand , fils de Henri I" et troisième roi de Germanie depuis la ruine des descendans de Louis le Germanique , avait obtenu , comme je Fai dit , par la faveur des papes , cette couronne impériale et lombarde , que ceux-ci ne voulaient point abandonner aux seigneurs italiens. Après lui , son fils et son petit-fils Otbon II et Othon III, eurent une semblable fortune , de même que le duc de Bavière Henri II, successeur d'Othon III. Vint ensuite le duc de Franconie , Conrad le Salique , qui hérita de Rodolphe le Lâche , et sous lequel , en conséquence , la couronne du royaume des Allemands et de Provence fut unie à la couronne germanique , comme la couronne italienne et le titre d^empereur y avaient été joints sous Othon le Grand.

On ne voit pas ce que firent les deux comtes régnans d'Arles, Guillaume III et Geoffroi. Ils s^avancèrent dans le comté de Yaison , si ton-

tefois Fautorité de leurs ancêtres n'y avait ëte déjà reconnue ; car en io45 ils donnèrent à Të- ▼éque de Yaison la moitié de sa ville épiscopale. Guillaume III étant mort en io53 , et Geoffroi restant seul comte, Tentrainement naturel des idées fit, à ce qu'il semble , résoudre le partage du comté entre le comte Geoffroi et les deux fils de Guillaume III , GuiMauine et G^ffroi. Ce partage fut conçu dansJes^idéés de ces princes , qui depuis la conquête de Tancienne cité d'Antibes tranchaient du suzerain , et dans toute l'étendue des provinces ecclésiastiques d'Arles et d*Aix , et dans toute l'étendue de la pro* vince ecclésiastique d'Embrun. Par son résultat le territoire fut divisé à peu près comme il avait été sous les Bourguignons et les Goths. Geoffroi conserva les droits ou les prétentions des comtes d'Arles sur les comtés d'entre la mer , le Bas-Rhône , la Durance et les Alpes , et ses deux neveux reçurent les droits ou les prétentions de leur race sur les comtés d'entre la Durance, le Rhône et l'Isère.

Alors ceux-ci chassèrent d'Avignon l'ancienne famille vicomtale , que Guillaume le Grand ou ses successeurs y avaient établie en sous-ordre , prirent le titre de marquis de Provence , comtes d'Avignon , et placèrent dans cette ville le siège de leur puissance. Ils furent reconnus dans la ville et le comté de Gavaillon , où dominaient

les Yicomtes de ce nom , fondateurs de l'une des grandes familles du Yenaissin perdue depuis quelques siècles ; dans le bourg et comté de Yénasque , soumis à la famille du nom de Yénasque, pareillement éteinte de nos jours; dans la TÎlle et le comté de Sisteron , régis par des Ticomtes dont il reste à peine quelques souTenirs, et enfin dans la Tille et le comté de Yaison, qui paraissent avoir été libres, sauf les droits de IVvéque sur une portion de la ville. Mais ni la famille principale d'Apt , tige des maisons de Simiane et d'Agoult , ni la race des Adhemar, maîtresse des deux comtés de Saint-Paul et d'Orange, ni la branche de la maison de Poitiers qui gouvernait le Yalentiuois, ni les comtes de Gap, de Die et d'Embrun, ne se courbèrent devant la suzeraineté des marquis de la Provence occidentale.

Bientôt dans la Provence orientale , Geoffroi mourut , et son fils Bertrand , né de sa femme Etiennette , lui succéda. Dans la Provence occidentale , A délais , fille du comte d'Avignon Guillaume , et héritière tant de celui-ci que de son oncle Geoffroi ( d'Avignon ) , porta son fief à son époux Ermangaud , comte d'Urgel , de la maison des comtes de Barcelone en Espagne.

La lutte nouvelle du sacerdoce et de l'empire amena , pour les deux marquisats , l'oriental et l'occidental , des tems d'anarchie , où l'on ne

trouyait , suivant une charte de Montmajour , bonne justice nulle part. Jusqu'ici Tempereur et le pontife romain avaient fixe le lieu de leur rësidence ; mais ils n'avaient point limite et circonscrit les prëtentions de l'autel et du trône , ^et, pour s'être places à distance l'un de l'autre, la paix n'était point faite. Tandis que les empereurs voulaient maintenir leur droit d'élire, ou au moins de coqfirmer les pontifes romains , le clergé s'efforçait de rendre l'élection papale indépendante des empereurs. C'était là , sans doute, le premier pas à essayer , si l'on voulait ensuite , en invoquant l'impossibilité de faire marcher de front deux puissances rivales , l'ecclésiastique et la civile , subordonner l'empire à l'église. Henri III , dit le Noir , fils et successeur de Conrad le Salique , l'impératrice Agnès , veuve de Henri III et régente de l'empire pendant la minorité de son fils Henri IV , dit le Grand , eurent à combattre contre les souverains pontifes. Henri lY , excomunié , vit une diète germanique créer un nouvel empereur au gré du pape Grégoire VU , et une assemblée , tenue de l'ordre de l'empereur , prononça la dégradation du pontife régnant, pour en élire un nouveau.

Aycard , de la maison vicomtale de Marseille , archevêque d'Arles , saisit cette occasion de délivrer du pouvoir des comtes sa ville primatiale. Il embrassa le parti de l'empereur pour s'oppo-

ser à Bertrand , télé partisan du pape , et appela contre lui les seigneurs de la maison ^icomtale de Marseille , ses parens, et le comte de Toulouse Raimond de Saint Gilles , chef de cette puissante famille , qui du comte de Toulouse ëtait arrivée à la supériorité médiate ou immédiate de Tancienne Septimanie. Le marquis de la Provence orientale , voyant un des seigneurs de Marseille prendre le titre de vicomte d'Arles y et le comte de Toulouse occuper militairement le territoire, se serra davantage autour du pontife romain. D'abord » il s'engagea à reconndtre pour pape celui qui aurait été élu par la majorité des cardinaux de la sainte église romaine ; puis il fit hommage de tout son fief au Dieu tout-puissant , aux saints apôtres Pierre et Paul , et au seigneur Grégoire VU, pape. Les succès du primat d'Arles n'en furent point ébranlés, et le marquis définitivement chassé de sa ville capitale, opéra sa retraite sur le château de Tarascon. Ce fut , en petit , l'exécution de la rérolution sacerdotale de l'empire. Là , le pou- Toir impérial congédié de l'Italie , fut renvoyé en Germanie ; ici les marquis de la Provence orientale expulsés d'Arles , furent réduits à chercher un asile dans un bourg voisin. La liberté populaire d'Arles eut son principe dans ces événemens. Au milieu des souvenirs et des restes de la municipalité romaine, en face d'une nom-

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breuse population et d'une richesse considérable , Tévéque nVtant point assez fort pour s^emparer du souverain pouvoir, put seulement s'approprier les droits fiscaux de la seigneurie , le haut patronage de la ville , etc. ; et la commune d'Arles fut fondëe.

Du reste , les mêmes ëvcncmens qui atteignirent la maison comtale d'Arles, changèrent la face du marquisat de la Provence occidentale. Je ne sais si l'ëvéque d'Avignon , à l'exemple de l'archevêque d'Arles , appela aussi le comte de Toulouse ; mais les choses se passèrent à peu près de la même manière. Les comtés d'Avignon , de Gavaillon , de Vënasque et de Vaison furent occupes par les armes de Toulouse , et les marquis de Provence , comtes d'Avignon , diassës de leur ^Ue capitale , se replièrent sur les montagnes qui bordent la rive droite de la Durance ; et là , ne pouvant avoir accès dans la ville épiscopale de Sisteron , ils commencèrent à habiter le château de Forcalquier. Cette révolution eut encore ce trait de ressemblance avec la révolution de la Provence orientale, qu'elle enfanta pareillement une république municipale , la commune d'Avignon. Il faut placer ces événemens sous le régne d'Adelaïs, épouse d'Ermangaud , comte d'Urgel.

On pense bien que , dans ce désordre , les familles comtales et vicomtales n'oubliaient pas le

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soin de leurs intérêts. Du Rhône aux Alpes et de ]a mer à Tlsère , sur le territoire de Tun et de Tautre marquisat , parmi les chefs des comtes , ceux qui portaient le joug de suzerain cherchaient à le secouer , et les autres le repoussaient avec constance , pour se maintenir dans la mouvance immédiate du royaume uni et du saint-empire ; et partout ces évéques , qui à la chute de Tempire d'Occident avaient donne la Gaule aux Francs , qui à la chute de la monarchie carloyingienne avaient créé, en vertu de Tautorité sacerdotale , le royaume de Provence , las de ne pouvoir plus rien pour la patrie , s'occupaient de prendre une place dans la nouvelle ordonnance fédérale de Tétat. C'était vraiment une chose digne d'attention : là l'évêque partageait la yille avec le seigneur, ici l'évêque gar-^ dait pour lui la ville , laissant le territoire au seigneur ; et à ces deux puissances se mêlait la puissance populaire , qui devait un Jour écraser les deux autres. Telle fut , en Provence comme ailleurs , cette féodalité qui avait ses racines dans les anciennes villes romaines , et qui portait sa tête dans les hautes régions de l'état , où les idées de la clientelle romaine , gauloise et germanique , et lès maximes de la supériorité d'un corps politique sur un autre , marquée par le tribut , le service d'armes , l'honneur révérenliel , etc. , vinrent se donner la main.

Revenons au marquisat de la Provence orientale et au comte d'Arles. Bertrand mourut en 1092 , après un règne de vingt-neuf ans. Sa mè^e Etiennette s'empara de la régence » qu'elle retint jusqu'à sa mort. On vit ensuite régner ensemble la sœur de Bertrand , Gerberge , et le mari de celle-ci , Gilbert , vicomte du Gévaudan et seigneur de Milhaud et de Garlad. Tout nous annonce que Gilbert assista à la première croisade , et cette absence contribue à expliquer le .manque presque total de monumens sur ce règne.

Gilbert et Gerberge , qui avaient deux filles , marièrent y après l'avoir dotëe , Etiennette , Tune d'elles et probablement l'aînée , au seigneur des Baux 9 bourg voisin de la ville d'Arles. Cette alliance augmenta la grandeur et l'autorité de cette maison, où elle porta le bourg de Trinquetaillé , bâti au-delà du Rhône, sur la place qu'occupait le quartier de la ville d'Arles, détruit par les Maures ; la ville des Tours-d'Aix , construite après la retraite de ces Barbares , à l'abri de la maison archiépiscopale d'Aix , et un grand nombre de châteaux, situés pour la plupart dans les comtés d'Aix ou d'Arles: Les seigneurs des Baux durent dès lors se considérer comme les successeurs naturels de Gilbert et de Gerberge.

Mais le mariage contracté entre Douce, seconde fille de Gilbert , et Raimond Bérenger lY , comte de Barcelone, fit évanouir ces espérances. Déjà,,

comme nous Payons dit, une branche de la maison de Barcelone étail en possession du marquisat de la Prorence occidentale , lorsqu'une autre branche fut désignée pour succéder au marquisat de la Provence orientale. Les Bérengers remontaient à un GeofTroi, surnommé le Felu , gouTcmeur de Barcelone sous Charles U Chauçe. LVpoux de Douce, illustre et puissant entre les seigneurs , et d'ailleurs maître d^un pays qui ayait avec la Proyence de faciles relations maritimes , semblait propre à consoler et à rele- Ter de ses défaites la patrie de Guillaume le Grand. Après la mort de Gilbert, arrivée environ en 1 109 , Gerberge investit du marquisat de la Provence orientale sa fille Douce , qui le céda immédiatement à son époux.

Bairoond'Bérenger , IV de Barcelone , P' de Provence , reçut , avec le comté d'Arles , toutes les difficultés et les chances de la guerre que l'on soutenait contre le comte de Toulouse. Mais soit que Raimond-Bérenger triomphât , soit que la victoire restât au seigneur de Toulouse , le résultat était le même , et la Proyence s'éloignait de l'Italie et du saint-empire pour entrer dans* les liaisons et les intérêts des feudataires de la Gaule méridionale. Il semble qu'il en eût été autrement si quelque seigneur de Test , le comte de Vintimillç , je suppose , eût élé dans une position à franchir le Var et à se pousser vers le.

Rhône, comme autrefois les Romains et les Goths. Les choses ne s^ëtaat point passées ainsi , le saint-empire perdit en ce moment une de ses provinces ou à peu près.

Il ne faut point demander dans quel ëtat se trouvait le royaume uni des Allemands et de Provence. Ce royaume n^existait alors que de nom ; il n'y avait plus , entre ses divers membres , d'autre lien que le lien général de Tempire. Tout cela était au profit de la Gaule et au détriment du saint-empire romain. ^

Pesons une halte au milieu de ce cahos de généalogies où un historien de nos jours , dans un travail malheureusement peu connu , a introduit une lumière à laquelle j'ai , pendant un grand nombre de pages , emprunté une secourable clarté. Tandis que des alliances , des traités élevaient aux dignités de comtes , de marquis, des seigneurs obscurs, la société restait sous Tempire des plus bizares coutumes. La force tenait lieu de droit. L'individualité humaine se dessinait énergiquement sur une scène que des procureurs du roi et des gendarmes ne surveillaient pas encore. Le seigneur suzerain regardait sa bonne épée pendue au coin de son foyer , et se reposait uniquement sur elle du soin de protéger sa personne et de punir son offen^ seur. Mais le désordre était à son comble, aucune loi humaine n'était assez forte pour répri-

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mer les plus violens brigandages. Les moeurs avaient un caractère de violence et d'emportement extraordinaires. On vivait , il est vrai , d'une vie énergique. Les routes, les cimes ëlevëes se hérissaient de châteaux aux effrayans aspects : la demeure isolée de Thomme s'entourait de remparts épais , de fossés profonds , et empruntait au génie des fortifications du tems ces ressources de défense qui ne furent plus réservées plus tard que pour les villes frontières ; car l'ennemi n'était pas seulement hors de ces grandes lignes que des fleuves et des montagnes forment pour séparer les peuples , mais il se montrait partout. Un arbre , un buisson le cachait ; il errait au sein de ces rues fétides ou circulaient en lignes abruptes , de sombres édifices ; il rampait près de l'autel , et se glissait , terrible , le long des murs d'un château ; si la ^oif du sang fesait battre ses artères , si l'ardeur du pillage animait ses esprits y la pitié s'exilait de sa route , et il écrivait ses exploits sur les poitrines mortes de ses victimes. Quelquefois de généreux sentimens brillaient dans son coeur ; alors son œil s'enflammait au récit d'une injustice ; il mesurait fièrement la tour où la damoiselle captive , dans les longues nuits de sa captivité , mêlait sen plaintes aux plaintes des vents , il défiait le tyran , et regorgeait; l'écu paré de couleurs tristes ou gaies y il tombait dans un tournois , aux bruits

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des ëclatantes fanfares , et immolait , sans aucune merci , son adversaire. Soit qu'il fut sans pitié , soit quUl comprît la voix de la douleur , Tennemi avait toujours des exploits sanglans à raconter, le soir, quand une flamme large et brillante illuminait de ses reflets rougeâtres la salle du manoir. La poësie seule abonde dans ces époques où Phomme cuirasse son corps et sa maison, élève au haut de sa demeure la guérite aérienne d'où part le signal du danger, attache à son flanc Parsenal mobile où dorment ses vengeances ou ses résistances meurtrières , couvre de fer le noble animal compagnon de ses dangers , et sV* lance , plein d^une sauvage ardeur , sur le théâtre dangereux où il a à recevoir la mort ou à la donner.

Une main puissante se leva seule pour protéger la faiblesse contre le danger dont elle était menacée de toutes parts ; ce fut celle du clergé. Un concile de Provence défendit le port d'armes , et cette interdiction fut même étendue à ceux qui , auteurs d'un crime , marchaient toujours armés pour leur sûreté. L'église , émue de tant de maux , fit tonner de solennelles paroles ; elle saisit les foudres redoutées de l'excommunication , et se disposant à les lancer contre le téméraire agresseur de ses lois, elle voulut que l'asile qu'un meurtrier chercherait au pied d'un autel , fut respecté sous peine

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de sacrilège. L^anathéme fut prononce pour ceux qui exerceraient des Tiolences sur des clercs , sur des religieuses, ,sur des moines; qui introduiraient {^assassinat dans des églises qu'aucune forteresse ne protégeait, dans les autres lieux sacrés à trente pas à la ronde.

Ces réglemens ne suspendirent que pendant un court espace de tems cette longue suite de crimes dont la société féodale était tourmentée. Dix ans après , on sentit la nécessité de les renouveler. Alors fut établis la tréye du seigneur , monument remarquable des mœurs de cette époque. L'assassinat fut renfermé dans des limites qu'on lui interdit de dépasser ; dès que l'aube du lundi brillait au ciel , alors le meurtrier aiguisait tranquillement son arme , car la foudre ecclésiastique dormait cachée dans ses invisibles arsenaux jusqu'au mercredi soir. Trois jours de sang étaient accordés à cette férocité naturelle à rhomme dont une complète civilisation peut seule le guérir. Mais quand les ténèbres enyahissaient la fin du mercredi , Tépée , le poignard devaient rentrer dans le fourreau. La trêve du seigneur durait depuis le soir du mardi jusqu'au matin du lundi. Les hostilités étaient alors suspendues.

Ainsi le clergé , seule force sociale qui existait à cette époque , par l'instinct divin du christianisme , se jeta , avec sa robe épiscopale , au

milieu de celte sanglante société ; la trouvant divisëe par de violentes haines , il déploya son étendard de paix , et parvint , pendant quelques jours, à en faire baiser les plis sacrés par des bouches ennemies. Mais la contagion de pareilles mœurs pénétra dans le sanctuaire. Le clergé qui avait cherché à réprimer, pendant les derniers jours de la semaine , les brigandages , en souilla lui aussi les premiers par des excès déplorables. La maison claustrale reçut la concubine ; le prêtre se couvrit de luxure ; il osa , au mépris des saints canons , faire dresser , chez des officiers publics, Tacte public de son mariage. La simonie étala ses scandaient trafics : les choses saintes , les sacremens furent mis en vente, et leur tarif affiché aux portes du saint lieu.

La société était placée dans un état de violence , Tesprit humain saisi d^une fièvre que Tignorance et des dangers de guerre permanens entretenaient. La religion finit par ne plus résider que dans des pratiques superstitieuses. Sa morale fut oubliée , son esprit méconnu. Les lumières s'éteignaient ; Loup de Ferrières écrivait au pape , en 855 , qu'on n'aurait pas trouvé en France un exemplaire complet de l'orateur de Cicéron et des institutions de Quintilien. L'usage du papyrus , que Marseille tirait de TEgypte , cessa à peu près dans le septième siècle , quand les Sarrasins eurent conquis celte Egypte.

DE PBOVENGE. 33

Alors une œuvre de singulière ignorance s'accomplit ; on osa raturer de vieux parchemins , pour y fkrrire des prières. Tite-Lîve , Tacite , ainsi mutiles , ainsi anéantis , recevaient sur les pages où éclatait leur gënie , l'empreinte d'un pseaume ; et Tharmonie de la belle latinité s'efFaçait sous le mauvais idiome de la vulgate. C'était encore une manière de hâter les progrès de Fignorance. Le manuscrit devenait un champ de bataille , où des mots barbares triomphaient de sublimes et radieuses paroles.

La France était devenue une vaste arène où Toffensé demandait réparation , au mépris d'une justice dont on déclinait l'autorité mal comprise. Le baron qui avait une injure à venger , ne fatiguait pas le comte justicicier de ses plaintes , aux jours des plaids. Il revêtait son armure , rassemblait ses vassaux , et marchait , enseignes aux vents , contre l'agresseur. Chaque jour éclairait ces combats de village à village y de ville à ville , d'homme à homme ; le duel était le seul code où se trouvait écrite la réparation d'une offense. La religion seule augmentait sa puissance et ses richesses au milieu de ces éternelles hostilités. Elle recueillait les biens des mourans , et autour des abbayes qu'elle fondait , commençait à s'étendre démesurément le cercle des propriétés ecclésiastiques. Ce fut un bien pour la société. Les cam-

pagnes dépeuplées , en (riche , n^offrant que des landes desscfchëes , reçurent les soins d'une culture vigilante. Les moines qui avaient des fonds de terre dissémines sur une immense surface de pays , fesaient construire partout des hospices , des abbayes. Les paysans se groupaient autour de ces demeures paisibles ; les déserts se peuplaient ; des villages , de petites villes sortirent ainsi des terres par enchantement. Saint- Maximin , en Provence, en io3i , éleva la flèche gothique de son clocher près d'un hôpital desservi par des religieux. Des moines grecs , en io44 9 jetèrent à Auriol les fondemens d'un couvent , près duquel un village naquit. Tels sont les bienfaits des institutions monacales ; elles ont fait leur tems ; mais » à cette époque reculée , elles ne furent pas sans utilité. Leurs services et leurs bienfaits sont écrits sur ces murs qui entourent de nombreux villages dont les noms rappellent leur pieuse origine , où se pressent maintenant des populations agricoles ou industrielles. La roue du moulin qui élève son chapiteau sur la colline où le vent agite ses grandes ailes , fut due à des moines. Ils desséchèrent des marais , fertilisèrent des coteaux , peuplèrent les campagnes , et arrêtèrent les progrès d'une barbarie à laquelle il ne faut que la tente du nomade et le galop d'un cheval sauvage.

Les croisades suspendirent ces hostilités sans

cesse renaissanles , qui dëcimaîeni les populations et changeaient en lieux diserts les champs ravages et les villes dëtruites. Cette ère brillante où le moyen âge reluit dans un lointain de féerie éblouissante, à la clarté de mille lances levées , s'ouvre aux acclamations des peuples chrétiens. Aux landes brûlées de la terre sainte , reposait sous un dôme de pierre le tombeau où la mort ne trouva pas sa proie. De l'occident, de l'est, du sud , du septentrion les regards des nations chrétiennes étaient constamment tournés vers ce sépulchre qu'environnait une auréole immense de gloire. Mais le Sarrasin victorieux avait pose son turban sur ce sépulchie profané. An récit de cet outrage , les nations chrétiennes pleurèrent. La croix était vaincue sur la terre de son triomphe; le sérail aux immondes voluptés , pressait de ses murs le sol que le sang d'un Dieu arrosa , et sur le dôme d'une église flottait le drapeau du faux prophète. Les fidèles , que l'ardeur d'une piété imprudente conduisait vers ces lieux profanés , racontaient au retour de leur pèlerinage les maux et les avanies qui attendaient la foi voyageuse auprès de là pierre sacrée conquise par les Sarrasins. Un homme laid , petit , aux yeux enfoncés , au teint livide , entra un jour dans cette Jérusalem marquée du sceau de l'ignominie. Il vit les souffrances de ses (irères , mais croisant ses bras sur sa poitrine ,

il rêva , au sommet de Golgotha , le triomphe de l'ëteadard chrétien. Sur les flancs arides et brûles des montagnes bibliques , aux bords de ces torrens desséches où gémit la voix plaintive d'un pseaume , il répandit , dans la colère de son imagination exaltée , des cavaliers chrétiens , des bataillons parés d'une croix , et marchant , au nom du Dieu fort , à la conquête de la plus vénérable des cités. Cet homme se nommait Pierre l'Ermite ; il était Picard et genrtilhonmie. L'ItaUe , la France , les cours des papes et des rois n'oublièrent pas de long-tems son impétueuse éloquence , quand debout , en plein air , sur la place publique de Glermont en Auvergne , par exemple , Pierre l'Ermite , la barbe hérissée , l'oeil roulant du feu sous des paupières larmoyantes , s'écriait : Jérusalem ! et qu'ébranlé par ce cri si sublime , il commençait le long récit des maux endurés par les chrétiens de la ville sainte, et montrait la pierre de Joseph d'Ârimathie au pouvoir des démons du Midi. Alors , à tant de véhémens tableaux , les poitrines retentissaient sous les coups, les larmes remplissaient tous les yeux , et du sein de cet auditoire où la voix de l'orateur mugissait comme la foudre dans une nuit de tempête y s'élevait un formidale cri , ce cri : Dtéu le çeut. Aux robes des femmes , aux cuirasses des chevaliers , aux corselets des damoiselles , aux

habits brans des laïcs, aux soutanes des prêtres , les mains frémissantes cousaient la croix blancbe , signe mystérieux d'un engagement sacré qu'aucune puissance ne pouvait rompre sur la terre.

L'Europe s'ébranle; les guerres qui la décbiraient cessent à ce cri : Dieu le çeui. L'anathème de l'église lancé contre ceux qui ravageaient les terres des croisés ou inquiétaient leurs Ëumilles , ne perdit jamais sa force , et devint une égide puissante. Ces guerres orientales ouvrant à l'ardeur chevaleresque un plus noble champ , commencèrent pour l'Europe une ère de calme. Au reste , il eut pu être aisé de les absoudre au tribunal de la raison. La poésie les a depuis long-tems exaltées ; pour elle , elles ont un éclat devant lequel pâlissent les expéditions guerrières des tems modernes. L'industrie n'était pas née, le commerce ne connaissait qu'un petit nombre de transactions de voisinage ; la navigation restait dans une perpétuelle enfance ; la féodalité enfonçait de plus en plus ses rigoureuses racines dans un sol conquis par elle ; un vasselage humiliant courbait des milliers de têtes sous le pied puissant d'un suzerain ; quelques individus s'élevaient seuls au-dessus de cette tourbe malheureuse flétrie par de ridicules usages, par des fers fortement rivés. L'esprit humain éteignait peu à peu ses nobles facultés ; décon-

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certé par de hautes folies de suzeraineté , avili par des coutomes bizarres et tyranniques , dominé p^ la superstition , entouré d'une nuit où jetait une lueur vacillante le flambeau d'une théologie scolastique et barbare , il vit enfin flotter sur locéan des ténèbres la planche à laquelle il dut son salut , le vaisseau des croisés. Alors s'ouvrit devant lui Timmense horison des mers et des conquêtes. L'orient, ce soleil de créations , qui (ait bouillonner la poésie dans les cerveaux même des peuples qu'une religion sensuelle énerve , allait brunir de ses feux ces têtes de guerriers exaltées par tant de prodiges. La féodalité est presque vaincue : le comte vend sa ville , le baron son village , le suzerain sa terre pour subvenir aux frais d'une lointaine expédition. L'afiranchissement des communes a lieu ; du sein des villes la liberté essaie encore son vol. Ces marchands qui enfouissaient leur or , ces artisans arrosant d'une sueur méprisée leurs gothiques œuvres , vont se^ couvrir du chaperon Consulaire. Ces bâtimens enchaînés dans les ports, ou rasant timidement des côtes , vont voir scintiller autour de leur quille Técharpe des mers ioniennes ou africaines. L'Europe , qui s'endormait dans un lourd et continuel silence interrompu par des cliquetis d'armes ignorées , se lève aux lueurs resplendissantes du grand duel de Solime ; la lumière apportée par la civilisation

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romaine , s'ëteigaait ; celle qui va partir deft contrées orientales s*allume. Cette Europe où la Grèce et Rome ont pesé si long-tems de leur poids dans la balance de ses destinées , coiffée maintenant d'un casque de chevalier, joindra au laurier romain , à l'olivier grec , au gui gaulois , la palme du mont Cannel. Ainsi , dans ses mains resplendiront ces signes consolateurs de puissance et de génie. Sans doute elle ne marchera à laccomplissement de ces destinées que sur une route où la mort compte de si nombreuses victimes; une longue suite de cadavres attachant leurs chairs putrides aux champs de la Hongrie , déroulera ses anneaux de Bude à Constantinople , de Constantinople à Antioche , d'Antioche à Jérusalem. Ces croisés , qui dans leur naïve ignorance , croyaient voir Jérusalem dans chaque clocher de leur longue route , périront en grande partie de Éaiim , de misère , de fatigue ou sous le fer ennemi , d«as ces champs que tant de conquérans ont traversés avant eux. Mais dans les choses humaines , le bien ne peut souvent Jaillir que du mal ; déplorons ces calamités , et ne nions pas le résultat brillant et durable né de ces guerres.

Les Provençaux parurent en armes dans les campagnes syriennes ; Raymond de Saint-Grilles les conduisaU. Mais leur Valeur fut ternie par de singuliers traits d'avarice. Quand la famine

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dësola le camp des croises , les soldats de Pro* vence donnèrent un remarquable exemple de sobriëtë ; des racines arrachées avec de longs fers les soutenaient au milieu d'une armëe de fantômes. Les Français du nord ne pouvaient rassasier leur appétit homérique avec de fades herbes croissant brûlées sur un sol brulë.

Aussi dans le mauvais latin de cette époque la fingalité provençale fut chansonnée ; le refrain répétait ces mots :

Franci ad beUa Proçinciales ad çiiualia.

Nos pères , au milieu des tentes chrétiennes , osèrent étaler un grossier et trompeur trafic ; ils vendaient les chairs de Tâne et du chien pour celles de la chèvre et du lièvre. Les chroniqueurs ont flétri leur rapacité , en eatrant dans des détails extraordinaires. Quand un Provençal , disent-ils , apercevait un mulet ou un cheval de belle encolure dans un lieu isolé , il introduisait sa main dans s^s intestins et déchirait ses entrailles ; l'animal périssait bientôt. Cette mort instantanée qui le frappait ainsi , était attribuée à des maléfices ; cVtait le diable qui , lançant son eflSrayant coup-d'œil sur une bête pleine de feu et de vigueur , la faisait chanceler et mourir sous Je poids accablant d'un mal incurable ; on

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la délaissait. Les Provençaux , instruits de la véritable cause de sa mort , se ruaient sur elle comme sur une proie. Le scandale produit par cette curée , excitait les railleries de nos pères ; ils disaient qu'ils aimaient mieux se nourrir de cette viande souillée par le démon , que de mourir de faim.

Le blason féodal naquit dans les croisades ; les chefs , pour se faire reconnaître , attachèrent des signes particuliers à leurs cottes d'armes , à leurs drapeaux , à leurs boucliers et aux caparaçons des chevaux. Ce blason , souvenir vivant d'un exploit célèbre , d'un siège mémorable , d^un grand fait d'armes , devint un livre , dont la tour , les murs , les crénaux ^ les palissades , la lance , l'épée , la cf oix furent les parlans caractères.

Les exploits étaient , à tout jamais , gravés sur ces belliqueuses armoiries. Le parti , taillé , tranché , coupé armoriait de hauts ûdts d'armes saignans de blessures. On attestait par là les plaies faites par le sabre ennemi sur une courageuse poitrine , ou les coups qui avaient fendu l'écu. Le comte de Forcalquier parut à la première croisade ; ses armoiries » qui étaient de gueules à la croix d'or vuidée , séchée et panetée , l'indiquent suffisamment A cette époque de haute dignité humaine , le sceau qu'apposait au bas d'un contrat un illustre chevalier ,

portait de nobles empreintes ; it représentait le guerrier vêtu de ses armes , le casque en tète , sur un cheval de bataille , et annonçant par son épée haute qu^il s'apprêtait à pourfendre l'ennemi.

Les comtes de la maison de Barcelone sont les premiers que les sceaux étalent dans ce costume de guerre , en Provence. Un acier brillant emprisonne leurs membres , ils sont montés sur des chevaux garnitz , ainsi nommés parce qu'on n'en voyait pas les crins , à cause de la housse traînante qui les couvrait ; c'était encore là une marque distinctive de chevalerie.

Les chevaliers tenaient à honneur d'adopter les armoiries des souverains qui leur avaient ceint l'épée; ou bien à leurs blasons ils ajoutaient une pièce du blason du prince de qui ils tenaient leurs titres. Dans la suite , ils transmirent à d'autres chevaliers leurs armoiries ; de là vient que certains émaux ou métaux ont dû 'dominer daiïs les ancieimes armes de provinces soumises- à des seigneurs particuliers. Aussi l'or et la gueule , qui caractérisent les armes de Toulouse r de For calquier et de Barcelonne brillentils dans les écus deâ anciennes familles de Provence.

Les croisés illustraient par leurs combats les campag nés iduméennes , quand Raimond de S'- Gilles m ourut au château de Mont-Pélerin , près

de Tripoli en Syrie ^ à l'âge de soixante-quatre ans. On est ëtonné que les romanciers , en présence de ces faits accomplis par des Français sons le ciel de Syrie , n'aient pas cherche à exploiter une mine féconde d'événemens mer- • veilleox. La vie féodale ne noas est représentée que couverte des ominres d'un ciel gris , ou des voiites d'un manoir européen. Avec les croisades son théâtre s'étend , et arrive à des plaines où les tems passés , les mœurs patrîarchales ont laisse leur antique parfum. Au milieu de ces champs où Tyr étala sa puissante industrie , où

le chameau de TArabe interroge le vent du désert de ses brulans naseaux , où la tente patriar-

chale est dépliée chaque matin , où le front iduméen qu'agitent tant de contes fiuitastiques , s'enfonce dans les plis moelleux d'un turban de cachemire ; où le palmier et le puits d'Ézéchiel s'élèvent, comme dans ces tableaux bibliques dont le peintre a connu la magie de la Genèse , on aimerait à voir des châtelains de Provence et des barons d'Auvergne , formant une forte et pittoresque opposition avec ce ciel , ces champs, ces hommes , ces détails d'une nature orientale. A cette époque de poétiques conquêtes, tous les âges , toutes les religions s'étaient donné un solennel rendez-vous aux campagnes de Juda.

L'autel de pierre de Jacob y avait érigé sa forme grossière , l'arche de Moïse y étala son bois re-

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