CHAPITRE X
&St BÉBSVOBBS.
i^OUS voyons figurer Raimond Bërenger I" de Provence dans une ligue gënërale des communes de Pise et de Gênes , et de plusieurs seigneurs et villes d*en deçà et d^en delà le Rhône , contre les Maures , possesseurs des $les de Majorque et de Minorque, où le maïquis ajouta à ses domaines cette première île , et obtint en même tems , du pape Pascal II , une sauvegarde pour lui et pour sa famille. A la même époque , presse qu'il ëtait par les Maures en Catalogne , et par le comte de Toulouse en Provence , il réduisit en une simple suzeraineté sa souveraineté sur la ville épiscopale de Tarassone y en faveur de Bernard Atton , vicomte de Béziers.
Environ vers ce tems « Pons , seigneur de Fos, issu de la maison vicomtale de Marseille , se
présenta devant Raimond Bërenger P' , et lui fit hommage. La charte de Phommage nous donne une ide'e de la société provençale de ce tems , où les droits du marquis hors de ses domaines se réduisaient presque généralement k Thonneur révérentiel , au service dans les combats et dans les plaids , les barons étant chez eux de vrais souverains qui réglaient en dernier ressort la justice et la police de leurs fiefs , de sorte que c^était une fédération de monarques sous un autre monarque plus honoré et plus puissant.
Quelques années plus tard, la Provence vit s'élever deux édifices remarquables. L'ordre de Saint Jean , que le vénérable Gérard Tenque , du château de Saint-Giniez ( les Martigues ), avait fondé à Jérusalem pour soigner les croisés malades , et qui bientôt avait pris le bouclier et Tépée contre les Arabes , bâtit la commanderie de Trinquetaille dans le delta du Rhône ; et Pabbé de Lerins , toujours exposé dans son île aux brusques invasions des Maures , acheva la construction d'une tour immense , destinée à servir tout ensemble de couvent et de citadelle. Le pape Honorius II accorda les indulgences ordinaires des croisades à ceux qui feraient dans Pile un service de trois mois pour la défendre.
Le comte de Barcelonne tourna tous ses efforts vers l'entière délivrance de son allié , Guillaume y duc d'Aquitaine , comte de Poitiers ,
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successeur des anciens gouTemeurs d'Aquitaine. Guillaume soutenait sa supërioritë féodale sur le comte de Toulouse , et citait là un sujet perpétuel de querelle entre ces deux maisons , dont l'une aspirait à la suprématie , et l'autre prétendait garder son indépendance. Le duc d'Aquitaine dut être d'un puissant secours au marquis de la Provence orientale. Nous n'avons point de détails sur cette guerre. Itous trouvons qu'ep 1 120* Alphonse Jourdain , frère et successeur de Ber^ trand , Pun et l'autre co-partageans des domaines de Raimond de Saint-Gilles , leur père , était assiégé dans Orange par le comte de Barcelonne. Enfin y l'occupation militaire du comte de Toulouse se réduisit à un traité assez singulier : les deux seigneurs se cédèrent réciproquement , Bérenger à Alphonse tout le territoire situé entre le Rhdne , l'Isère et la Durance , et Alphonse à Bérenger tout le territoire situé entre la mer , le Bas-Rhône , la Durance et les Alpes , la ville d'Avignon et quelques châteaux restant indivis. C'était moins une cession de la part des deux contractans qu'une promesse mutuelle de ne rien entreprendre sur leurs champs de bataille respectifs. Le comte de Toulouse promettait de laisser les seigneurs de Barcelonne traiter en suzerains les barons d'entre la Durance et les Alpes , et Raimond Bérenger s'obligeait de même à ne point soutenir le comte de Forcalquier , ce lé- T. m, 4
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gîtirae marquis de la Provence occidentale , contre le comte de Toulouse. Au moyen de cet accord , Alphonse Jourdain retira les garnisons qu'il avait entre la mer , le Bas-Rhône et la Du-
rance.
Raimond Bërenger , premier de Provence , qui avait habituellement présidé à Barcelonne , y mourut dans la maison du temple , où il ayait été reçu chevalier. On vante sa piété , sa munificence et son courage , vertus utiles de ces tems barbares , puisqu'elles le rendirent terribU aux ennemis de la société chrétienne , et lui concilièrent Faffection des peuples. L^aîné de ses fils , Raimond Bérenger , eut le comté de Barcelonne , auquel il unit ensuite la principauté d'Orange , par son mariage avec PétronîUe , héritière de cet état. Au cadet , Bérenger-Raimond , échurent le marquisat de Provence orientale, autrement dit comté de Provence , le vicomte de Gévaudan et les seigneuries de Milhaud et de Garlad ; à charge toutefois de marier convenablement ses sœurs , de Pavis des seigneurs et des évéques.
Une occasion nouvelle se présenta pour les Bérengers d'étendre leur influence dans cette Septimanie intermédiaire entre leurs états d'Espagne et leurs possessions des Gaules. Bernard , comte de la ville de Melgeuil , avait , en mourant , laissé sa fille unique , Béatrix , sous la tutelle de Guillaume , comte de Montpellier , dont la puissance
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prenait de îour en jour de noureaux accroissemens. Le comie de Touloase se choqaa et s'alarma de cet ëvënement. Pour avoir la paix , ees deux puissances convinrent de partager entre eUes Tadminislration du comte et de la tutelle de la jeune hâitière. Malgré les accords » le comte de Montpellier rechercha Talliance de la maison de Barcelone » et oflrit à Bërenger Raimond la main de sa pupille » ce qui amena une nouvelle guerre. Enfin Ja paix fut faite , et le mariage du comte de Provence avec la jeune dame de Melgeuil célébré. BérengerBidmond résida habitueUement, à ce qu'il paraît , dans la seigneurie de Melgeuil.
La tranquillité rendue au pays et à la maison comtale , fut troublée par les seigneurs des Baux. Ces puissans barons demandaient toujours , du chef d'Étiennette , fille de Gilbert et de Gerberg^ , le marquisat de la Provence orientale , ou au moins une part de ce grand fief. Dans cette guerre, dont il ne reste aucun détail, les alliances domestiques et extérieures suivirent leur ordre naturel. Le comte de Barcelonne » frère de Bérenger Raimond , et le comte de Montpellier embrassèrent le parti du comte de Provence. Le eomte de Toulouse et le comte de Forcalquier joignirent les enseignes des Baux.
Le comte régnant de Forcalquier était Bertrand d'Urgel , fils et héritier de Guillaume d'Urgel , fils et héritier d'Adélaïde et d'Ermengaud. Les
intérêts de cette maison et de la maison de Toulouse se trouvaient alors régies. Les chefs de l'une et de Tautre portaient également le titre de mai^ quis de Provence ; les Toulousains par le droit de la conquête , les Forcalquiers par le droit ancien de la succession. Les quatre comtes d^Avignon , de Gavaillon , de Vënasque et de Vaison formaient le district provençal du comte de Toulouse , sauf la liberté municipale d'Avignon., le droit des évoques , etc. ; c'est ce qu'on appela proprement le marquisat de Provence. Le patrimoine des marquis de la Provence occidentale , connus sous le nom de comtes de Forcalquier , se composait non seulement du comté de Sisteron, mais encore de la portion du comté de Gap , situé en delà de la Durance , et d'une portion du comté d*Embrun , séparée de la Provence orientale pa» la vallée de PUbaye ( de Barcelonette), où, par des événemens à nous inconnus , ils s'étaient avancés, sauf toujours les droits des évéques dans les villes épiscopales.
Béreiiger Raimond périt dans le port de Mergeuil, en combattant contre les Génois, qui, après l'avoir soutenu quelque tems , s'étaient ensuite déclarés pour les Baux. Il fut enseveli dans l'église de la commanderie de Trinquetaille. Il ne laissa qu'un fils , fort jeune encore , Raimond Bérenger II.
Il arriva alors à Raimond Bérenger II ce qui ,
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pendant la première dynastie , était arriY^ à Guillaume II. L'oncle du jeune seigneur , Raimond Bérenger (le Vieux), comte de Barcelonne, prince d'Aragon , Tint en Provence , se fit inféoder l'ad* ministration du fief» et continua de son chef la gaerre contre les seigneurs des Baux. Le comte rëg;nant tint trois assemblées de seigneurs pour recevoir les hommages ; Tune à Tarascon , de- ▼enne la capitale de l'état depuis la perte de la ville d'Arles ; l'autre à Digne , qui était sous la joridiction de son évéque , et la troisième àSeyne, ▼ille libre et consulaire sur la frontière septentrionale du pays. Un grand nombre de seigneurs de l'ancien gouvernement des Alpes Maritimes , qui n'étaient point encore entrés dans la féodalité provençale , y entrèrent alors. Parmi les nouveaux feudataires se* distinguait Boniface de Gastellane issu de l'un de ces chefs nationaux , qui ayant concouru à chasser les Maures de Provence , avait ensuite fondé » dans l'anden comté de Salines , non loin *des ruines de- la ville de ce nom détruite par les Barbares , le château et le bourg de Castellane , et qui , par d'aussi généreux services , avait acquis à sa maison la souveraineté d'un petit district, sauf les droits du royaume et de l'empire. Le vieux Raimond Bérenger partit ensuite pour la Catalogne , où l'appelaient ses affaires.
Cependant les empereurs-rois des Allemands
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et de Prorence songeaient à faire valoir sur le royaume une souyeraineté presque oubliëe depuis rhommage de Bertrand envers le siège apostolique. C'dtait Conrad III de la maison de Souabe, neveu par les femmes de Henri dit le Jeune , dernier empereur de la maison de Franconie y qui portait la couronne impériale. Ecarté d'abord du trône, où l'appelait la volonté dernière de son oncle maternel , Tempereur Henri le Jeune , par Télection du duc Lothaire de Saxe-Supplenbourg, chef du parti papal en Grermanie , à la mort de Lothaire il fut proclamé empereur , et commença la dynastie impériale de Souabe. On ne parlait plus alors de la confirmation imposée pour la papauté. L'empire et le sacerdoce avaient également teiminé une autre querelle qui tenait à la première , connue sous le nom d'affaire des investitures, où il s'agissait de savoir si l'empereur élirait lui-*méme les évéques et les abbés , et les investirait ensuite par la remise de la crosse et de l'anneau. L'empereur put donc s'appliquer aux affaires du royaume uni, et la Provence orientale fixa son attention. Il comprit ce qu'il y avait à (aire pour renforcer l'autorité royale et impériale aux dépens de la souveraineté des marquis provençaux de l'est. Déjà, depuis deux ans, la conquête de la Juridiction d'Arles , faite par l'archevêque contre Bertrand, avait reçu sa sanction. U voulut alors opposer à la maison régnante
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la plus puissante famille du marquisat, et aux liëriiiers de Douce de Provence les héritiers d'Étieo.xiette. Les seigneurs des Baux furent investis du marquisat oriental ; mais les armes du comte Raimond Bérenger l'emportèrent sur le diplôme de Tempereur. Les Baux furent con-traints de faire le voyage de Barcelonne pour prêter leur serment de fidélité , et deux ans après au retour du comte de Barcelonne en Provence , ils renouvelèrent, par un pacte solennel de famille « leur hommage et l'abandon de leurs droits. La même année, le comte de Barcelonne fit acte de sa juridiction sur ces seigneurs dans deux plaids solennels , tenus Tun à Tarascon , l'autre à Aix , où il )ugea , avec l'assistance de plusieurs seigneurs, des procès qui interressaient cette maison.
Les seigneurs des Baux, qui depuis la dernière guerre avaient joint à leurs soixante-douze châteaux la moitié de la ville épiscopale d'Orange , et de ses dépendances , par le mariage de Bertrand des Baux avec Tiburge d'Orange, reprirent les armes. Frédéric I*', neveu et successeur de Conrad III , n'oublia point la politique accoutumée des empereurs , et renouvela en faveur des Baux l'ancienne inféodation. Mais la seconde guerre beaussenque fut fatale à la maison des Baux plus que la première : ils eurent trente châteaux rasés , entre lesquels il faut remarquer
ceux des Baux et àe Trinquetaille , tous deuxr d'une assiète très forte pour donner la main ^ Tarchevêque et à la commune d'Arles ; et la paix: qu'ils obtinrent du comte fut remplie de condi* tions onéreuses...
Le vieux Kaimond BëreQ^r, sentant la nécessite de se rapprocher de Tempereur, lui demanda la main de sa nièce Richilde pour le jeune Raimond Bérenger , qui ëtait en âge d'être marie. Quand l'empereur eut donné son consentement, l'oncle et le neveu s'acheminèrent vers Turin , oii il tenait sa cour. Le comte de Barcelonne mourut en route , et le comte de Provence continua seul le voyage. L'empereur l'accueillit avec empressement , révoqua l'inféodation faite à la maison des Baux , et l'investit non seulement du marquisat de la Provence orientale , de la mer à la Durance et des Alpes au Rhône , mais encore du comté de Forcalquier , qu'il dé«clara fief de Provence , et de la ville d'Arles , sauf cependant les droits de l'archevdque et de l'église. Le comte se reconnut vassal de l'empire et promit, entre autres choses , un cens annuel de quinze marcs d'or au poids de Cologne. Il termina en même tems son mariage avec la nièce de l'empereur.
Une union admirable régnait dans la maison des Bérenger entre les branches de Catalogne et de Provence ; ils considéraient les deux prin-
«pautés moins comme des domaines de diverses branches , que comme un patrimoine inséparable , garant d^une gloire commune et d^une commune puissance. Raimond Bërenger II alla Tendre au jeune prince d* Aragon, son cousin, el à sa tante Pëtronille , les mêmes services qu^il avait reçus de son oncle. Le comte ëtant revenu en Provence , songea à réduire la ville de Nice , qui jusque là , à Pexemplc de la ville de Gênes , sVtàit maintenue en commune libre sous la présidence de son évêque , et à faire valoir le diplôme de Frédéric I*' contre le comte deForcalquier. L'occupation de Nice lui assurait la possession de tout le territoire du Rhône au Yar, la commune d'Arles , le vicomte de Marseille exceptés , lui ouvrait les portes de Tltalie , et lui permettait , en remontant les deux rives du Var, de forcer à l'hommage les deux branches de l'ancienne maison comtale de Glaodevez , qui dominaient , Tune sous ce même nom , dans une portion de la ville épiscopale de Glandevez , et l'autre sous le nom de Puget , dans le bourg de Puget-le-Théniers. La conquête de Forcalquier effaçait l'antique limite de laDurance. Le moment était favorable : les Baux paraissaient tranquilles , parce qu'ils étaient épuisés. L'empereur avait de nouveaux embarras avec le pontife suprême ; il n'y avait à craindre que le comte de Toulouse , prolecteur naturel des ennemis du comte de Pro-
yence. Les deux seigneurs s'entendirent. Le comte de Toulouse promit des secours à Rairaond Berenger II , et il fut convenu qu'après la guerre celui-ci donnerait au fils Toulousain sa fille Douce en mariage , et que le tenritoire de Forcalquier serait partage entre les deux maisons. Le comte de Prorence , avant d'ouvrir la campagne , envoya une solennelle ambassade à la ville de Nice , pour réclamer sa soummission ; mais ces députés , selon les chroniques , trouvèrent Penseigne de la liberté plantée au milieu de la ville , et les citoyens disant qu'ils étaient depuis des siècles indépendans des chefs provençaux , et qu^au prix du sang versé dans les discordes civiles , ils avaient fondé Tétat consulaire. Raimond Bérenger II ayant étéjen personne faire le siège de cette place , périt sous ses remparts. Il ne laissa d'autre enfant que sa fille Douce.
Raimond Bérenger II étant mort , le comte de Toulouse crut avoir trouvé Poccasion de réunir la Provence à ses états. Une acquisition semblable de la part du Toulousain , d^un effet immense pour le midi de la Gaule , eût prévenu la ruine des mœurs , de la langue et de la littérature méridionales , en constituant un état que les rois de France n'auraient pas aisément détruit ; mais c'aurait toujours été un malheur d'arrêter la marche de la maison capétienne , et du peuple français vers la Méditerranée et les Alpes. Le
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comte de Toulouâe dëcida Richilde , veuve du comte de Provence , à Tépouser, répandit les troupes dans les possessions provençales du Gévaudan et du Rouergue , et s'occupa de renouer le projet de mariage de son fils avec Thenlière de Provence « La puissance des comtes de Barcelonne allait recevoir un grand échec. Alphonse , fils de Bërenger le Vieux , roi d'Aragon et comte de Barcelonne, vint en Provence, et y fut reconnu administrateur sous le titre de marquis , comme autrefois son père. Le roi d'Aragon et le comte de Toulouse se firent pendant dix ans une guerre obstinée. Enfin les deux princes signèrent la paix dans une conférence tenue aux environs de Tarascon. Le comte de Toulouse se départit de wts prétentions moyennant la cession de la vicomte de Gévaudan et le paiement d une valeur de trois mille cent marcs d'argenti Je ne sais si le roi d'Aragon voulut usurper les états de Douce, ou seulement les administrer pendant la minorité de l'héritière. La connaissance de l'âge où celle-ci mourut pourrait faire décider la question. Toujours est-il que Douce ne laissa point d'enfant , et que la Provence orientale passa de la branche provençale des Bérengers dans la branche aragonaise.
Cette guerre étant terminée , le roi-comte reprit le dessein de son prédécesseur sur la ville de Nice et sur le comté de Forcalquier. La ville
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pressée par ses armes, consentit un traité par lequel , en conservant ses conseils publics , ses tribunaux de justice souveraine et son droit de faire la guerre , elle assura , outre vingt mille sols mégoriens une fois comptés , un cens annuel de deux mille sols melgoriens pour indemnité du droit d^elbergue ou de gîte , et promît une chevauchée ou service militaire à cheval de cent hommes « du Yar jusqu'à la Ciagne , et de cinquante de la Ciagne jusqu'au Rhône. Les consuls-députés reçurent sur la joue le baiser du roi-comte, pour eux, pour leurs collègues et pour leurs citoyens. C'est ainsi que la commune de Nice , jusque là fief du royaume et de Tempire , commença à relever des marquis de la Provence orientale. Après cet arrangement , le roi d'Aragon poussa vivement la guerre contre le comte de Forcalquier, Guillaume III (d'Urgel), fils et héritier de Bertrand ( d'Urgel ). Ce seigneur se trouvait alors rétabli, en iiyS, dans toute son indépendance , en vertu d'une bulle de Frédéric r% sauf la haute juridiction royale et impériale ; car Talliance domestique du même Frédéric I*"^ avec Raimond Bérenger II avait suspendu et non changé la politique de la cour de Germanie, et dès que son souvenir parut éloigné , on était retourné aux anciennes maximes. La résistance du comte de Forcalquier en était d'autant mieux fondée ; mais ses états ayant été envahis , et la
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^ilie capitale dflÉ'orcalquier étant en përil, il se reconnut feiraataire du comte de Provence. Vers le même tems , le roi-comte et la maison des Baux convinrent , par un traite fait de puissance à puissance , qu'aucune des parties ne ferait aucune entreprise , ni ne mettrait aucune taxe sur les vassaux de l'autre sans son consentement , et ils nommèrent des arbitres pour les différends à venir.
La présence d'Alphonse P' étant devenue nér cessaire dans le royaume d'Axagon , il inféoda à son frère Raimond Bérenger la Provence et les possessions du Rouergue , en se réservant toutefois la suzeraineté du pays et le domaine de la ville capitale de Tarascon. Cette inféodalion fut accordée seulement jusqu'à nouvel ordre si Raimond Bérenger n'était pas contraint de faire hommage à l'empereur-roi , et pour toute la vie du feudataire s'il lui arrivait par nécessité de faire cet hommage. C'était toujours une administration instituée selon les idées du tems. Le comte administrateur ne prêta point cet hommage à l'empereur ; car Frédéric !•' étant venu à Arles se foire couronner roi des mains de l'archevêque Raimond de BoUène , ne vit point Raimond Bérenger, et même il renouvela son alliance avec la maison des Baux , à laquelle il assura la prérogative de marcher enseignes déployées depuis les AJpes jusqu'au Rhône , et
depuis risère jusqu'à la mer. L'empereur voulait, en constituant sous une forme simulée » dans un grand fief, l'ancien gouvernement d'Arles et l'ancien marquisat des Alpes-Maritimes, opposer tout à la fois la maison des Baux et aux marquis de l'Est, et aux comtes, de For^ calquier , et à la maison de Toulouse. Raimoud Bérenger, frère d'Alphonse l"^ përit dans une nouvelle guerre contre Raimond Y, comte de Toulouse.
Le roi Alphonse inféoda la Provence orientale à son fi-ère Sance , de la même manière qu'il l'avait inféodée à son fi*ère Raimond Bérenger. La maison de Toulouse se trouvait alors pressée entre les armes du roi d'Aragon , comte de Provence , et celles du roi d'Angleterre , duc d'Aquitaine , qui se seraient volontiers accomo- ' dés l'un et l'autre de quelque portion du Languedoc. Cependant , après une guerre longue et générale , les princes et les peuples sentirent vivement le besoin de la paix. Un charpentier du Puy-en-Yalai , homme simple et exalté, qui se croyait prophète , forma une association religieuse pour obtenir , par tous les moyens , cette paix si désirée. Enfin elle fiit conclue , et chaque prince conserva ses limites.
Le roi Alphonse ayant repris la Provence sur son firère Sance, à qui il donna, en échange, la Gerdagne et le Roussillon , créa son fils Al-
phonse II , comte de Provence , sauf la suzeraineté. Le père et le fils marchèrent contre Boni&ce y seigneur de Castellane , et son allié Féyéque de Fréjus. Le premier refiisait Thommage prêté par ses ancêtres Tan ii46; le second était entré dans cette ligue on ne sait précisément pas par quel motif. Les deux Alphonse s'avan-* cèrent , après avoir réduit la ville de Fréjus , sur le bourg de Castellane. L'archevêque d'Arles et de Sénez eurent la gloire de terminer cette guerre, et Boniface vint dans le bourg de Grasse prêter l'honunage au comte.
Nous ne pouvons passer sous silence la cession que fit Pempereur Henri VI , fils et successeur de Frédéric I*' , du royaume des Allemands et de Provence , alors connu sous le nom de roya\ime de Bourgogne , de royaume d'Arles et de Vienne , à Richard , roi d'Angleterre , duc d'Aquitaine , pour le dédommager de ses mauvais traitemens. Cette bulle impériale n'était point aussi insignifiante qu'elle le paraissait d'abord , puisqu'elle donnait au plus puissant' seigneur de l'ancien royaume de Sud-Ouest ou d'Aquitaine la suzeraineté du royaume de Sud-Est ou de Bourgogne, et pouvait amener, avec quelques circonstances favorables, un nouvel accroissement de la puissance des rois d'Angleterre dans la Gaule.
Alphonse , qui avait d^à la suzeraineté de l'é-
tat de Forcalquier, résolat d'en acquérir la propriété immédiate. Le comte régaant , Guillaume III d'Urgel , dit le Jeune , n'avait eu qu^une fille , mariée à Reynier de Sabran , seigneur du Castelar ; et de ce mariage étaient nés seulement deux filles et un garçon. Le roi Alphonse fit jouer tant de ressorts , que le comte de Forcalquier , après avoir consulté la cour plénière des barons , déshérita la seconde fille et le garçon , révoqua une ancienne substitution faite en faveur de la maison de Toulouse , et donna l'aînée de ses petites-filles , Garsende , a Alphonse II , fils du roi, avec l'expectative du comté de Forcalquier pour dot. Alphonse I*' mourut ensuite à Perpignan, et y fut enseveli au monastère royal de Problète. Son fils Pierre reçut le royaume d'Aragon et ses annexes ; et son fils Alphonse le comté de Provence. Alphonse P' ayant abandonné le bourg de Tarascon , plaça le siège de son gouvernement à Aix, cette ancienne bourgade militaire , où l'aigle romaine s'était réposée après le passage des Alpes.
J'ai cherché dans mon premier livre à donner une idée de la civilisation que les Romains introduisirent dans la Gaule méridionale , et qui amenant , avec la chute du gouvernement théocratique , une meilleure combinaison de la société d'homme à homme , et de la société de peuple à peuple , féconda d'un seul coup le sol
de la province et l'intelligence des citoyens. Mais les TÎlles et les bourgs qui couvraient Tancienne Narbonnaise avaient enseveli ce bienfait sous leurs mines. Enfin Tesprit humain s'ëveille des deux côtés du Rhône et des deux côtes des Pyr^n^es ; la poësie, qui naît ou après Tétat sauvage ou après la barbarie , vient briller sur ce moyenâge qu'elle entoure de ses fictions et de ses attrayantes beautés. Les Français , les Bretons , les Espagnols mëridionaux ignoraient encore cet arl^ oo le défiguraient dans de grossières hymnes latines , quand la Provence le ressuscita avec une inconcevable magie. La rime et le mètre , chez nos voisins , étaient les seuls élémens d'une versification rude et barbare; et, chez nous une vraie littérature , une littérature de nationalité , de douces émotions , d'inspirations enivrantes fut créée aux applaudissemens de nos cours de barons , de nos assemblées plénières. Les seigneurs furent les premiers à aider à cet effort des esprits , ignorant que leur féodal pouvoir , après s'être laissé ravir par des chants » verrait ses armoiries brisées , ses manteaux salis et lacérés , ses couronnes ducales y comtales ou vicomtales mises en pièces par cette puissance intellectuelle qui préludait à son avenir par des iays d'amour ou de g^s sirvenies. Une douce rosée de sentimens tendres vint amollir ces âmes fières de barons , ces cœurs féroces de chevaliers sous de si épaisses T. m. 5
armures. La chevalerie rayonne à côte de cette poésie ; celle-ci la pare de ses devises , la chante dans ses vers , la suit à ses tournois , à ses combats , à ses châteaux. La poësie rend la force intelligente et humaine , et la fait servir à de généreux projets ; les fonctions militaires devien* nent une sorte de magistrature et de sacerdoce , et Vépée ne brille le plus souvent que pour défendre le faible prêt à être écrasé par le fort. L'humanité devient une vertu qui a ses héros, ses actes sublimes de dévouement , ses combats mémorables. La faiblesse du sexe est protégée par ces hommes qui , attendris aux accens d'une poé^ sie douce et plaintive , frémissent au récit d'un outrage , d'un abus de la force contre lesquels ils se dressent armés de leurs lances y et bondissant sur la selle dé leurs chevaux caparaçonnés. La civilisation marche plus rapidement aux flamboyantes lueurs de ces duels généreux , aux flammes plus vives de cette poésie qui fait éclore dans les âmes une foule de nobles pensées , de sentimens humains. L'antiquité ne connut pas cette admirable institution de la chevalerie , dont l'écu armorié abrita Thonneur. L'honneur , la loyauté, la fidélité naquirent sous la lance chevaleresque, semblables à des fleurs immortelles qui devaient en parer le fer , en ennoblir le sang. Une fiireur avide de butin , une joie infernale à contempler l'agonie des vaincus , firent seuls battre long-tems
les artères de nos ayeax ; maintenant deji sentimens plus dignes de l'homme les rerétent de la cotte-maille , et chargent leurs mains du fer des batailles. Baissez^yous , hauts et raides pont-levis, aox bruits de tos chaînes déroulées , devant le paladin qui vient défier le tyran jaloux et soupçonneux 1 Tressaillez au son des trompettes, gradins du tournois qui semblés fléchir sous le poids de vos dames et de vos damoiselles! Renaissez , joutes d'amour , duels d'honneur , dans nos poétiques récits ! Moyen-âge, cache sous tesépées levées au signal de l'honneur , sous tes tours si belles à contempler , à la nuit ou à l'aube , quand la lune , ou le jour qui commence « en dessine les hautes membrures ; sous les draperies flottantes de tes tournois , cache , d moyen-âge , ta plèbe souQrante , ton industrie à ses grossiers débuts, tes superstitions ridicules , tes bûchers , tes sabbats , tes sorciers ardés. La poésie coule à pleins bords dans ton domaine si gai et si sombre. Elle a gagné ta cause au tribunal de la postérité , et dans son heureuse audace elle n'a pas seulement fait resplendir tes tournois , tes cours d'amour , tes paladins , tes castels , les costumes, pittoresques , elle a osé , la téméraire , te ressusciter avec tes grâces et tes horreurs , avec tes comtesses et tes sorcières , avec ton écharpe chevaleresque et le bouleau sifflant de la magicienne.
Le moyen-âge a souvent été mal jugé ; on l'a
quelquefois regarde comme un tems de stagnation ; loin de là, il y avait dans les esinrits ooe inquiétude excitëe par la double opposition de la fe'odalitë et du gouvernement pontifical. A l'ëpo — que où nous sommes arrivés (iig6), des hommes hardis essayent de secouer le joug du pontife suprême ; la bible est à leurs yeux une autorité à laquelle ils appellent de la décision thëologique. L'esprit novateur n'a pas encore ouvert à son essor une vaste carrière , il est vrai , mais il cherche à contrôler les actes d'un pouvoir jusqu'alors respecté dans les nuages mystérieux dont il s'enveloppait. Ces doctrines d'examen libre, d'oppo-* sition déjà sérieuse , naquirent dans les vallées du Piémont. Elles rejetaient la hiérarchie ecclésiastique , le vœu du célibat , le culte des images, rinvocation des saints , la prière pour les morts, l'usage de la langue latine dans le service ; ils ré-duisaient les sacremens à deux , le baptême et la sainte-cène , et conservaient pourtant l'impositiou des mains pour le ministère et la bénédiction du mariage* Les chefs de celte secte naissante n'é» taient point d'accord sur tous les points , mais ils s'entendaient parfaitement pour un fond commun de maximes et dans leur haine contre les supériorités théocratiques. Aux yeux de cette foi catholique qui. ne se plie point aux exigeances des tems , de cette foi , seul mobile de l'esprit humain , qui n'arrête pas le progrès tout en main-
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tenaot son intëgritë première , cette secte esl conàaoÈXkée sans appel ; aux yeux de la philosophie elle se présente coomie ouvrant la carrière à ces rtformes qui , plus tard , furent teatëes dans toutes les grandes institutions de notre Europe. Elle dit avec assurance que si l'examen n'eût pas. aborde ces hautes questions religieuses autour desquelles reillaient , comme le serpent de la fable y des foudres terribles et bravées , Fesprit humain eût prolongé son enfance , endormi par Faatorité dont il eût craint d'exciter les susceptibilités légitimes ; il n^aurait jamais pris cet essor merveilleux auquel rien ne semble aujourd'hui prescrire des limites. Les défenseurs du catholicisme pourraient répondre que leur culte , autour duquel ont grondé tant d'orages salutaires , sur-* vivant à cette foule de sectes créées par Tar* deur des esprits , a profité même des conquêtes Eûtes par des mains ennemies dans les champs de l'intelligence » et continue sa triomphante marche, sans déclin, sans éclat pâlissant, avec son trésor toujours le même de vérités, et riche des idées nouveUes que la foi peut admettre, sans en avoir fait elle-même l'acquisition précieuse. Mais la persécution , dans ces tems de force et de férocité , se levait toujours ardente et menaçante contre l'idée surgissante , au milieu du catholicisme , comme un météore inattenda Le prêtre et le moine crurent que cette idée de réforme mourrait
dans les flammesMu bûcher, et s'éteindrait dan « la conscience humaine. Vains efforts ! aux lueurs dévorantes de la persécution , Fidée condamnée à mort triomphe toujours; elle se réfugie dans cette même conscience de Thomme , asile impëa^ trahie , devenue plus respectable par les dangers qui la poursuivent; elle repose silencieuse dans les esprits, s'éveille de tems en teins dans les flammes de Mérindol ou de Cahriès , dans les vallées des Yaudois, en présence de Saint Dominique qui veut la marquer d'un fer chaud, et paisible ou furibonde , elle arrive enfin dans le cerveau d^un homme qui s'appelle Luther ou Calvin , et finit par ébranler le monde et les supports antiques du trône pontifical. Deux principes dominaient alors notre terre de France , le principe théoCratique et le principe féodal ; l'examen s'attaquait déjà au premier , le second ne fut pas long-tems respecté.
Le régime féodal eut une naissance lente et laborieuse ; il nous importe de conuailre son vrai caractère politique , et de déterminer avec précision ce qu'était la féodalité comme système d'orgianisation sociale et de gouvernement.
La société n'existait pas avant l'établissement de ce régime ; elle offrait un cahos où grondaient des guerres , où fermentaient toutes choses , sans forme , sans consistance , sans lois. On ne remarque qu'au dixième siècle quelque fixité entre les rapports et les pouvoirs sociaux. Alors sur^
git un système qui eut son unitë , ses règles , son cours , un nom propre et une histoire. La gloire* et Téclat n^ont pas manque à ce système. Aux clartés éblouissantes de Pécu féodal naquirent de glorieuses guerres : les croisades ; une glorieuse institution : la cheTalerie. A la féodalité se rattachent notre langue moderne , notre littérature populaire. Comme les tems héroïques de la Grèce, elle est devenue pour nous une époque qui enflamme par ses puissans souvenirs les génies modernes ; elle a inscrit sur son bouclier armorié la date de ces familles dont le nom se lie aux événemens nationaux , de ces monumens religieux où les hommes se rassemblent encore ; a elle se rattachent d^ traditions , des souvenirs qui élec-^ trisent encore de nos jours l'imagination séduite. On s'attache à elle comme à la source féconde où la poésie et l'histoire peuvent s'abreuver. On oublie ses torts, ses excès, ses usages barbares ^ pour ne songer qu'à ses miracles d^art et de guerre. On sent que la vie humaine , si à l'étroit dans nos édifices modernes y dans nos coutumes prosaïques, était grande et forte quand des mains inconnues bâtissaient ces chefs-d'œuvre, gothiques, nefs sonores et sombres où éclatait la tempête de l'orgue , châteaux impérissables édi-fiés par des géans , cloîtres aux mille arceaux y où l'ogive avec ses vitraux fantastiquement peints^ semblait , au rayon du soleil , une fleur née di»
souffle d^une fée. Et cette fëodalitë était complète : elle avait ses champs de bataille pour ses hommes d'armes , ses salles savantes pour ses ergoteurs et ses théologiens , ses crénaux et ses donjons pour ses malandrins , ses tourelles élancées pour ses barons , ses cours d'amour pour ses damoiselles , ses tournois pour ses fêtes, ses cathédrales pour ses prières , ses plaids et ses bancs de pierre pour ses justiciers ; et devant cette société façonnée par elle , gouvernée par elle , elle plaçait le troubadour qui l'amusait, et l'historien qui la racontait. Pourtant elle marche toujours au milieu des cris réprobateurs. La plainte vainement étouffée sortait des poitrines des serfs , et se fesaît jour à travers le réseau militaire qui couvrait notre pays comme une vaste cuirasse. Au dixième siècle , la France , hommes et terres , était partagée entre les possesseurs de fiefs ; des conquêtes, des luttes individuelles, des longs désordres qui les suivirent , naquit un ordre de choses qui nous montre un certain nombre d'hommes , sous les noms de seigneurs et de vassaux, établis chacun dans leurs domaines , et liés entr^eux par les relations féodales. Il n'y avait pas une uniformité de domination. Des propriétaires d'alleux demeuraient en dehors du régime des fiefs. Dans notre midi , des cités conservaient certaines franchises ; dans la masse du peuple qui n'avait ni alleux, ni fiefs, les conditions étaient
diverses et ine'gales ; ici la pure servitude , là quelque reste de liberté, quelque dëbris de droits de propriëtë ; ailleurs , dans quelque recoin sauvage 9 une sorte d'indépendance due à l'isolement. Maigre cette diversité , la France entrait toute entière sous le joug de la hiérarchie féodale ; cette hiérarchie s^afiermissait de plus en plus , les propriétaires de fiefs marchaient toujours vers la possession exclusive du pays et du pouvoir.
Qu'esU-ce le régime féodal ? C'est la terre dominant la personne. Si vous voulez qu'une société vous initie à ses secrets, étudiez tétai des personnes. Chez les peuples modernes Fétat des personnes est lié d^une invincible manière à l'état des terres. L'ordre social moderne porte Tempreinte de cette circonstance qui a fait que les peuples actuels ont été essentiellement voués à la pos^ session et à la culture de la terre. Le régime féodal résultait de cette intime combinaison de Tétat des personnes avec l'état des terres , et de Pinflaence décisive qu'elle a exercée sur les institutions; il gravait %qs exigeances, ses lois capricieuses sur le sol. A Torigine , Tétat des personnes a déterminé l'état de propriété; la terre prenait tel ou tel caractère , selon qu'un homme était plus ou moins libre, plus ou moins puissant. Alors le conquérant façonnant le sol et le pétrissant de ses puissantes mains , lui imprimait ce signe de prééminence , de vasselage qui se maintinrent
si loDg-tems. h'éiat des personnes ne peut être eonnu que par Vitat des terres. Trois caractères sont em^
preints aux terres, de la fin du cinquième siècle à la fin du dixième ; elles étaient : i* ou allodiales» 2* ou bënëficiaîres , 3* ou tributaires. De ces caractères divers naissaient une diversité de conditions politiques pour les possesseurs. Les premiers alleux furent les terres dont les Francs s'emparèrent au moment de leurs conquêtes ou dans leurs conquêtes successives. Le mot (Uod le dit ënergiquement ; il vient de loos , mot germanique qui a forme celui de lot ou loterie. Par leur na-
ture^ les alleux étaient des propriétés indépendantes échues par le sort à ces cônquérans , et dont on pouvait disposer en toute liberté ; on ne tenait Talleu , comme on le dit plus tard , que de Dieu et de son épée. Sur ce terrain que le sang versé dans le champ de bataille avait seul payé , une entière indépendance y rehaussait la dignité de celui qui le possédait. Plus tard des charges furent imposées par les rois de France aux alleux. L'introduction de la propriété foncière dans les mœurs sociales modifia nécessairement les relations des chefs barbares avec leurs compagnons. Avant cet élément nouveau « la propriété fon-* cière , quels rapports existaient entre les chefs et leurs compagnons? Tacite va nous l'apprendre : <( C'est la dignité , c'est la puissance , dit-il ^ d'ê- « tre toujours entouré d'une nombreuse troupe
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« de jeunes hommes d^ëlite ; c^est un ornement K pendant la paix , un rempart à la guerre. Et ce « n^est pas seulement dans sa tribu , mais aussi « cbez les tribus voisines qu'on acquiert du re- « nom et de la gloire , si Ton brille par le nom- « bre et le courage des compagnons. On est dès «c lors recherche pour des ambassades ; on reçoit « des prësens ; on décide du sort de la guerre par « sa seule renommée. Quand on en Tient aux « mains, il est honteux pour le chef de se lais- « ser surpasser en bravoure ; honteux pour les « compagpons de ne pas égaler la bravoure « du chef. Mais ce qui est infâme et couvre «( de honte toute la vie , c'est d'être sorti vivant « du combat où le chef a péri ; le défendre , le « sauver , rapporter à sa gloire leurs propres ex- « ploits , c'est là l'engagement sacré des compact gnons. Les chefs combattent pour la victoire, « les compagnons pour leur chef. Si la tribu où « ils sont nés s'engourdit dans l'oisiveté d'une « longue paix , les principaux d'entre les jeunes « hommes vont chercher les nations qui font « quelque guerre , car le repos est funeste à ce « peuple. Les guerriers ne s'illustrent qu'au mite lieu des périls, et c'est seulement par la guerre» « par les entreprises qu'on peut conserver une « nombreuse troupe de compagnons. Us atten- ^ dent de la libéralité de leur chef ce cheval de 4c bataille , cette framée Sanglante' et victorieuse.
« Des repas , des banquets abondans , bien que « grossiers , tenaient lieu de solde. C'est par la «c guerre et le pillage qu'on acquiert de quoi four- « nir à ces munificences. '
On prévoit dans ces compagnons^ dans ces prësens , les vassaux et les fiefs ; c'est là le germe des relations féodales dont les siècles hâtèrent la maturité. Les Barbares ^ en s'emparant du territoire romain , introduisirent dans leur existence un élément nouveau, la propriété foncière. Dès lors les relations des chefs avec les compagnons se trouvèrent grandement modifiées.
Les propriétés territoriales se répartirent par masse , et entre un assez petit nombre d'individus. Ces chefs s'approprièrent certaines parties de terrritoire conquis , et s'y établirent avec leurs hommes.^ Ceux-ci vivaient aux dépens de ces chefs.
Les rois carlovingiens possédaient cent-vingttrois grandes terres au delà de la Meuse. *
Quand la horde germanique errait dans ses sauvages forêts , les chefs récompensaient la valeur de leurs hommes par des coupes et des framées. Quand elle s'abrita , comme dominatrice et propriétaire , sous nos grands bois , les chefs ,