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JUGEMENT DES ENFANTS DU ROI

servie par une mémoire prodigieuse : les contemporains signalent à ce propos qu'il se rappelait le nom de tous les soldats de son régiment, et qu'il reconnut une fois, à l'étranger, cinq ou six ans après sa désertion, un de ses grenadiers. Il avait, d'autre part, de l'application au travail et une activité débordante.

Son fils Frédéric et sa fille Wilhelmine ont laissé de lui deux portraits, incomplets sans doute, mais qu'il faut citer parce qu'ils contiennent l'un et l'autre des appréciations judicieuses. « Il avait» , écrit le premier dans ses Mémoires de Bratidehoiirg, » une âme laborieuse dans un corps robuste ; jamais homme ne naquit avec un esprit aussi capable de détail. S'il descendait jusqu'aux plus petites choses, c'est qu'il était persuadé que leur multiplicité fait les grandes. Il ramenait tout son ouvrage au tableau général de sa politique et travaillant à donner le dernier degré de perfection aux parties, c'était pour perfectionner le tout. Il retrancha toutes les dépenses inutiles... Il réduisit sa propre dépense à une somme modique, disant qu'un prince doit être économe du sang et des biens de ses sujets. C'était à cet égard un philosophe sur le trône, bien différent de ces savants qui font consister leur science stérile dans la spéculation des matières abstraites qui semblent se dérober à nos connaissances. Il donnait l'exemple d'une austérité et d'une frugalité digne des premiers temps de la République romaine : ennemi du faste et du dehors imposant de la royauté, sa stoïque vertu ne lui permettait pas même les commodités les moins recherchées de la vie. Des mœurs aussi simples, une frugalité aussi grande formaient un contraste parfait avec la hauteur et la profusion de Frédéric \" » .

Le verdict de la margrave de Baireuth est plus complet, plus sévère aussi malgré de belles louanges. « Ce prince » , écrit-elle à la première page des Mémoires de ma vie, « possède toutes les qualités qui doivent composer un grand homme : son génie est élevé et capable des plus grandes actions; il a la conception aisée, beaucoup de jugement et

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d'application; son cœur est naturellement bon. Depuis sa tendre jeunesse, il a toujours montré un penchant décidé pour le militaire : c'était sa passion dominante, et il l'a justifiée par l'ordre excellent dans lequel il a mis son armée. Son tempérament est vif et bouillant; il l'a porté souvent à des violences qui lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préférait la plupart du temps la justice à la clémence. Son attachement excessif pour l'argent lui a valu le fcitre d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce vice qu'à l'égard de sa personne et de sa famille : car il comblait de biens ses favoris et ceux qui le servaient avec attachement. Les fondations charitables et les églises qu'il a bâties sont une preuve de sa piété. Sa dévotion allait jusqu'à la bigoterie; il n'aimait ni le faste, ni le luxe. Il était soupçonneux, jaloux, et souvent dissimulé. Son gouverneur avait pris soin de lui inspirer du mépris pour le sexe. Il avait si mauvaise opinion de toutes les femmes que ses préjugés causèrent bien du chagrin à la princesse royale, dont il était jaloux à outrance. »

Ainsi ont dépeint le roi les deux aînés de ses enfants : l'un le traite de <i philosophe sur le trône " , l'autre lui attribue les qualités d'un grand homme; ces éloges cependant sonnent plutôt faux, quand on sait ce qu'a été la jeunesse des deux auteurs, c'est-à-dire des années d'esclavage et de terreur ; aussi est-on bien aise, après avoiren vain cherché des défauts dans la première esquisse, destinée à créer la tradition officielle, de trouver la contre-partie dans la seconde esquisse qui donne, en somme, une fâcheuse impression : on y voit Frédéric Guillaume soupçonneux, jaloux, dévot jusqu'à la bigoterie, violent jusqu'à la brutalité, avare jusqu'à la ladrerie, et il est certain qu'il a été un peu tout cela. Despote dans sa famille, il l'a été partout; rude pour lui-même, il l'a été pour son entourage; sévère pour ses propres erreurs, il a été sans indulgence pour celles de ses serviteurs. Il s'était fait un code de vertus, très primitif mais rigide, avec une idée de l'honneur presque enfantine, au point de vouloir se battre contre un major avec lequel il avait échangé des propos trop II. 20

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