CHASTETE ET PIETE
Du moins, il avait le désir de se bien conduire. Rigoriste pour les autres, surtout pour les femmes, il l'était aussi pour lui-même. Il était si chaste dans sa jeunesse qu'il refusait à douze ans d'embrasser les dames de la cour à Lûtzenbourg^, ou de leur laisser voir ses jambes nues. Plus tard, marié à dix-huit ans, il resta un époux fidèle, sinon tendre : il fit quatorze enfants à sa « Fifi » (Fiekchen) , comme il appelait Sophie Dorothée dans l'intimité; il ne viola jamais le sixième commandement. 11 en eut peut-être envie, au moins deux fois, le jour où dans un escalier il prit par la taille une demoiselle d'honneur de la reine et en reçut un soufflet, et durant un voyage à Dresde, à la cour voluptueuse d'Auguste le Fort, en 1728; mais il supporta patiemment la rebuffade dans la première aventure, et il se félicita, après la seconde, d'être revenu tel qu'il était parti, « pur devant Dieu » . Il sortit vainqueur ensuite de toutes les épreuves, se hâtant de marier la fille du concierge de Charlottenbourg qu'il trouvait à son gré, et chassant de sa cour Mlle de Wagnitz dont on avait voulu faire sa maîtresse. Pœllnitz a déclaré qu'il « n'aima jamais que la reine " ; on peut en croire cette méchante langue.
La fidélité conjugale du roi était due à des scrupules de conscience, fortifiés par sa piété. Frédéric Guillaume avait une haute idée de ses devoirs de chrétien. Élevé dans la religion calviniste ou réformée, il tenait à en respecter les pratiques autant que les principes : il ne manquait pas d'aller à l'église, comme d'y faire aller ses soldats, et communiait quatre fois l'an. C'étaient des habitudes inculquées depuis l'enfance. En 1711, il exhortait son ami Léopold d'Anhalt à fréquenter davantage le culte et faisait cette profession de foi : « Je ne suis pas un piétiste, mais Dieu avant tout dans le monde et tout avec Dieu! » Cette piété, un peu formaliste, n'entendait pourtant pas se contenter des formes : Frédéric Guillaume voulait un christianisme « agissant » (thâtig); il prétendait mettre sa vie en rapport avec ses croyances, et travailler sans cesse à se rendre meilleur. Il l'a écrit dans son Testament politique de 1722, persuadé d'ailleurs qu'ayant
302 PIÉTÉ TOLERANTE
placé sa confiance en Dieu depuis sa vingtième année, et se trouvant <• en bons termes » avec lui (1) , il serait un jour parmi les bienheureux fselir/J. Il en voulut beaucoup à son fils Frédéric, et à son ministre Grumbkow, de leur indifférence en matière de religion; il multiplia les conseils et les avertissements à son successeur. Pour lui-même, il confessa plus d'une fois qu'il était un « méchant homme » et « un grand pécheur" , quitte à déclarer il est vrai le lendemain qu'il ne pouvait renoncer à se venger de ses ennemis. Il n'admettait pas d'ailleurs sans discussion certaines condamnations pastorales qui le gênaient, et refusait par exemple de regarder comme un péché la chasse à courre, parce qu'elle torture le gibier. En outre, sa religion s'inspirait davantage de l'Ancien Testament que du Nouveau; elle était dure et sèche; elle ignorait les élans du mysticisme chrétien et la tendre compassion du Sermon sur la montagne.
Sa piété le rendit stoïque. J'ai déjà parié de ses souffrances ; à diverses reprises, il crut la mort imminente et l'attendit avec résignation (notamment en 1734-). Au cours de sa dernière maladie, il fit preuve d une présence d'esprit courageuse, suivant les battements de son pouls ralenti, afin de se rendre mieux compte de la façon dont meurt un homme.
Sa piété était plutôt tolérante, du moins pour le siècle. Il protégeait également ses sujets luthériens et réformés; il prétendait même les empêcher de se quereller, et chose plus difficile, empêcher leurs pasteurs de s'injurier réciproquement du haut de la chaire. Convaincu qu'on pouvait faire son salut en se conformant aux enseignements de Luther comme à ceux de Calvin, il appelait dans ses Etats, pour les coloniser, les persécutés des deux confessions. Quant aux catholiques, il ne les aimait pas. Il toléra pourtant leur culte, d'ordinaire, et entretint des aumôniers catholiques dans son armée. Il ne faisait d'exception que pour les jésuites
(i) Il Mit Gott dein Allerhochsten, stehe ich wohi. »
nON SENS CLAIRVOYANT 303
qu'il traitait de « diables» . Les juifs, d'autre part, ne trouvaient grâce devant lui qu'à la condition de payer de grosses sommes d'argent et d'obtenir ainsi des lettres de sauvegarde. " Ce sont » , disait-il, » les sauterelles d'un pays w , et il justifiait sa conduite à leur égard par des motifs religieux, rappelant qu'ils avaient « trahi le Christ » et qu'ils « ruinaient les chrétiens » .
Quoique très relative encore, la tolérance du roi eut d'importantes conséquences dans le domaine judiciaire : le dixseptième siècle avait été cruel, en Allemagne particulièrement, pour ceux dont la superstition populaire faisait des suppôts de Satan ; les procès de sorcellerie étaient encore nombreux au début du dix-huitième siècle, de même que l'on voyait du surnaturel dans tout ce qu'on ne pouvait expliquer. Frédéric Guillaume, crédule dans certains cas, montra de bonne heure que, sous ce rapport, il se gouvernerait « selon la raison » , pour employer un mot de sa mère. Il avait naguère surveillé avec méfiance le « faiseur d'or » Gajetano ; il se refusa ensuite à croire aux apparitions, notamment à la fameuse « dame blanche » des Hohenzollern, ainsi qu'aux sorcières; il mit en fuite la première, et délivra les autres de la persécution.
Il possédait un fond de bon sens qui le rendit souvent clairvoyant. Morgenstern dit qu'il jugeait les gens à la façon dont ils le regardaient ou dont ils supportaient son regard, et qu'en général il ne se trompait pas. Sa grand'mère Sophie avait reconnu, dès 1709, que « pour de l'esprit et du jugement, il n'en manque point » ; mais elle ajoutait : « cela ne tient qu'à être bien cultivé " . Le malheur est que la culture ne vint pas. Son instruction médiocre ne fut jamais compensée par sa curiosité « insatiable» , ni par son désir de se perfectionner dans certaines connaissances spéciales, ni par le tour natu-' rellement critique de son esprit; ce dernier se traduisait par des saillies, parfois assez brutales, aux dépens de son entourage, et par des plaisanteries humoristiques qu'il lançait d'une voix nasillarde. Son intelligence moyenne était bien