LA COUR DU ROI SERGENT
Absorbé par son labeur acharné en vue de construire la machine administrative, d'amasser le trésor et de former l'armée dont la Prusse avait besoin, hostile d'ailleurs d'instinct et de par sa volonté réfléchie à tout luxe et à toute cérémonie, Frédéric Guillaume ne pouvait guère viser à avoir une véritable cour, centre d'élégance et de splendeur; il n'y songea même pas. Son avènement fut, à cet égard, le signal d'une révolution : sa cour, si tant est qu'on puisse employer ce mot dans la circonstance, ne fut le plus souvent qu'un cercle familial auquel la présence de certains personnages officiels, surtout celle des ministres étrangers, donnait un
(1) Sources : IjBs mêmes sources qu'aux deux chapitres précédents, et en outre : parmi les documents, KosEn, Tagebitch des Kronprin-^en Friedrich ans dem Rheinfcldziige von 1734 (dans les Forsch. znr brdg. it. preuss. Gesch., IV, 1891); H. Droyse>', J)er Briefwechsel zmischen Krouprin- Friedrich iiiid Fiirst V. Lichtenstcin (1734-1736) (Ibid., XIX, 1906) ; Krauske, Die Briefe des Kronprinz,en Friedrich an deii Fitrsten Leopold(lbid.,Wl, 1894); Koser et Droysen, Briefwechsel Friedrirhs des Grosseii mit Voltaire, dans les publications des Archives de Prusse, LXXXI, in-S", Leipzig, 1908; Scbmoli.er, Fine Schilderuuy Berlins ans dem Jahre 1723, attribuée au comte de Flemming, dans les Forsch. znr brdg. u. preuss. Gesch., IV, 1891.
Parmi les mémoires, ajouter ceux de Natzmer, déjà cités plus haut.
OcvRAGES : Les mêmes ouvrages que pour les deux chapitres précédents, sur tout ceux de Foerster et de Lavisse, et en outre : Vehse, Gesch. des preuss. Hofes, 1851 ; Bersbeck, Die Denkwûrdigkeiten der Markgràfin Friederike Sophie Wilhelmine v. Bayrenth und die englisch-preussische Heitatsverhand lung von 1730, dans les Giessener Studien, Giessen, 1894; J. Bolte, Det starke Mann, J. C. Echenberg (Forsch. znr brdg. u. preuss. Gesch., II, 1889); V. Friedbebg, Der Kriminalprozess wider den Unqarn Michail von Klement (Hist. Zeitschrift, 1889); une foule d'études dans le Hohenzollcrn-Jahrbuch de Seidel, notamment : au tome II, Kracske, Fiirst Leopold zii Anhalt-Dessau; au tome III, Krieger, Zzir Lebensgeschichte des Prinzen Auqust Wilheim (1722-1758), et P. Seidkl, Das kôniglichc Schloss Monbijou ; au tome VII,
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caractère plus pompeux, où tout toiirnnit autour d'un maître redouté et qui, en raison des travers de celui-ci, prenait parfois les apparences d'un corps de garde.
J'ai dit le caractère du souverain, mélange de grossièreté brutale et d'honnêteté naïve, avec des alternances de folie quasi-furieuse et de sentimentalité, en général sincère, toujours fugitive. A ce roi étrange était unie une femme bonne et douce naturellement, mais qu'une existence constamment empoisonnée par des scènes de ménage et aussi par les déboires d'une ambition déçue rendit peu à peu sournoise et acariâtre.
Fille de l'électeur de Hanovre qui devint en 1714 le roi George I" d'Angleterre, Sophie Dorothée avait été pour Frédéric I" une belle-fille chérie et choyée de toutes façons, pour le kronprinz la femme la plus tendre et la plus fidèle. Après l'avènement de 17 13, elle resta dévouée à son difficile époux, elle lui donna de nombreux enfants, qu'elle aima sans savoir les protéger contre les colères paternelles : on a dit justement que tout ce qu'elle put faire pour Frédéric persécuté fut de lui envoyer très régulièrement douze chemises neuves chaque année. Sa fille ainée, Wilhelraine, qu elle laissa maltraiter longtemps par une méchante gouvernante, et qvi'elle réduisit presque au désespoir par sa dureté, avant et après son mariage, a tracé d'elle un portrait assez exact, o La reine n'a jamais été belle; ses trails sont marqués et il n'y en a aucun de beau: elle est blanche; ses cheveux sont d un brun foncé ; sa taille a été une des plus belles du monde ; son port noble et majestueux inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand usage du monde et un esprit brillant
A. Geyer, Zur Bauqeschicltte des Kunigl. Sclilosses ; au tome VIII, Seidex, J)(ts Potsdamsr Stadtscliloss ; aux tomes XII et XIV, Volz, Friedrich der Grosse iind seine I^ute \l\, Eleonore v. Wreech ; III, Jordan ; IV, Schvverin) ; aux tomes VII, X et XIII, trois études de Genthe sur la chasse à la cour de Prusse; au tome XIV, SiCuSj Prin:^ssin Amalie von Preussen als Musikeriii ; le grand ou- Trage de Preuss, Friedrich der Grosse, t. I (1832), et ceux de Bratuscuek, Die Erziehunç) Friedrichs des Grosseit, Beilin, 1885, et de Rosek, Friedrich der Grosse als Kronprinz, Stuttgart, 1836; ArvÈde Barixe, Princesses et (fraudes dames, in-i2, i<390.
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semblent promettre plus de solidité qu'elle n'en possède. Elle a le cœur bon, généreux et bienfaisant; elle aime les beaux-arts et les sciences sans s'y être trop appliquée. Chacun a ses défauts; elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil et toute la hauteur de la Maison de Hanovre sont concentrés dans sa personne. Son ambition est excessive ; elle est jalouse à l'excès, d'une humeur soupçonneuse et vindicative, et ne pardonnant jamais à ceux donl elle croit avoir été offensée ». Dans l'ensemble, Wiihelmine a bien jugé sa mère. D'après les toiles qui la représentent au château de Berlin, à Monbijou, à Cliariottenbourg, Potsdam, Wusterhausen, voire à Rheinsberg, Sophie Dorothée avait les traits plutôt épais, la physionomie maussade; grande et élancée dans sa jeunesse, jolie même par la fraîcheur de son teint, lors de son mariage, elle s'était alourdie à la suite de grossesses répétées, et vers la trentaine déjà, son image peu flatteuse, avec la mine défaite, apparaissait comme le reflet d'une vie pleine de soucis et d'anxiétés. Le roi l'aimait et lui resta fidèle jusqu'au bout ; il avait pour elle une réelle déférence, lui laissant d'ordinaire la direction de ses enfants, qu'il lui arriva, dit-on, de mener à leur mère pour les punir; les instructions rédigées au début de son règne, notamment celles des 18 juillet et 18 août 1714, et du 2C avril 1715, témoignent même du désir d'assurer à la reine, en son absence, ou s'il mourait, un grand rôle, celui de régente, avec un conseil pour l'assister : « Tout doit être dit à ma femme, et son avis demandé pour tout » . De pareilles recommandations ne doivent pas faire illusion; sans doute Frédéric Guillaume estimait et honorait sa compagne, mais avec la hautaine condescendance du chef de famille allemand pour la femme qui a une tâche unique, le soin des enfants et>du ménage. On connaît ses idées sur le sexe : son mépris cruel à l'égard des filles s'étale outrageusement dans l'instruction du 18 août 1714, où il prévoit la naissance possible en son absence d'une Ouitypse, être geignard indésirable, et encore plus dans une lettre au prince d'Anhalt du 24 juillet 1720, où il ne voit pourles filles qu'on ne