EFFACEMENT DE LA REINE
peut marier que le couvent ou la noyade. Voilà qui suffirait à prouver son peu de propension à accorder de l'autorité à une femme, quelle qu'elle fût. Sa façon d'être vis-à-vis de Sophie Dorothée justifie l'appréciation du ministre impérial à Berlin, écrivant dès le 2 mai 1713 que la reine était sans influence et souvent renvoyée à sa couture. Frédéric Guillaume voulait qu'elle fût prête à l'accompagner partout, à la guerre ou à la chasse, même en état de {jrossesse, et avec le minimum de confort; il ne lui épargnait pas les scènes de jalousie et, s'il consentait à demander pardon ensuite, comme en 1723, cela n'empêchait pas de nouvelles algarades.
Mise à l'écart de parti pris et traitée durement parfois, ï Olympia, pour l'appeler du surnom assez heureusement inventé par le baron de Seckendorf, ne put se résigner à jouer seulement la parfaite ménagère allemande. L'orgueil d'appartenir à une famille royale depuis l'appel de son père au trône anglais, et la passion qu'elle mit à poursuivre un double mariage entre ses enfants et ceux de son frère George 11, la lancèrent dans des intrigues compliquées qu'elle s'ingénia à renouveler avec autant d inlassable persévérance que de mauvais succès. L'imbroglio matrimonial, dont la margrave de Baireuth a, il est vrai, amplifié les péripéties, et sur lequel je reviendrai en étudiant la politiqufe extérieure, provoqua à la petite cour de Berlin des orages terribles; il mit à la plus rude épreuve Sophie Dorothée et ses deux aînés, ces deux derniers surtout, parce que, comme l'a dit la margrave, la jalousie exclusive du roi et de la reine était telle qu'on ne pouvait « être bien auprès de l'un, sans se brouiller avec l'autre » .
Dans son petit château de Monbijou, sur les bords de la Sprée, demeure modeste dont Frédéric 1" lui avait fait cadeau en 1711, où elle habitait une partie de l'année et qu'elle se plut à embellir de son mieux, durant quarante-six ans, Sophie Dorothée aurait peut-être voulu déployer un plus grand luxe que dans les autres résidences, placées immédiatement sous l'œil avare du maître; le cadre était trop petit et ses res-
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sources insuffisantes; elle ne put jamais donner là, même lors du séjour, d'ailleurs ruineux, du tsar en 1717, puis quand elle fut visitée par le fastueux Aug^uste le Fort, électeur de Saxe et roi de Polog^ne, en 1728, que des réceptions sans éclat : le tableau de Pesne qui représente le roi de Polog^ne à Monbijou, lui donne l'aspect d'un laquais de bonne maison, g^ros et gras, et met en face de lui la reine, guindée dans sa robe à paniers, au milieu de ses enfants; la scène n a rien de majestueux. Si Sophie Dorothée fut et resta avant tout, bon gré mal gré, la deulsche Hausfran, elle n'a pas mérité d'être qualifiée, comme dans une description anojiyme de Berlin en 1723, due peut-être au comte de Flemming, tle « véritable modèle de femme " ; il y avait en elle pour cela trop d'aigreur. Tout ce qu'on peut lui accorder, c'est d'avoir été, à côté de son pénible mari, un modèle de patience, mais peut-être une crainte un peu lâche y a-t-elle eu plus de part que l'abnégation.
Auprès du couple royal et tenus dans une étroite sujétion, se trouvaient les enfants, dont dix vécurent jusqu'à l'âge mùr : les deux aînés sont les plus intéressants, parce que l'histoire de leur éducation et de leur mariage éclaire celle de la cour de Prusse à cette époque, en même temps qu'elle ajoute au portrait de leur père des traits indispensables à connaître.
Après un petit prince d'Orange, qui mourut à cinq mois, Sophie Dorothée avait accouché le 3 juillet 1709 d'une fille « qui fut très mal reçue, parce que tout le monde désirait passionnément un prince » . Cette " petite figure " , ce fut Frédérique Sophie Wilhelmine, la future margrave de Baireuth. Bien que baptisée en grande pompe à Potsdam, en présence de trois rois (son grand-père, les rois de Danemark et de Pologne), ce qui la fit comparer à l'enfant Jésus en face des rois mages, Wilhelmine eut une enfance triste, une jeunesse et une adolescence malheureuses. Elle en a elle-même fait le récit dans des Mémoires fameux, que Ranke et Droysen, puis d'autres historiens prussiens, notamment Bernbeck en 1894, II. 22