ELISABETH CHRISTINE DE BEVERN
Le mécontentement de Frédéric fut grand; il éclate à chaque instant dans sa correspondance intime, avec Grumbkow notamment : « Je plains cette pauvre princesse » , écrit-il le 5 février, « car ce sera une princesse de plus malheureuse dans le monde » ; puis le 1 1 : « J'aimerais mieux la plus grande p de Berlin qu'une dévote qui aura une demidouzaine de cagots à ses trousses. . . ; que l'on fasse apprendre à cette princesse V Ecole des mains et des femmes par cœur, cela lui vaudra mieux que le Vrai Christianisme de feu Jean Arndt » . Après avoir appelé cette Agnès le cor-pus delicti, il la définit le 19 février, « l'abominable objet de mes désirs » ; il s'élève contre l'égoïsme du roi qui oublie que ce n'est pas lui qui se marie, et va jusqu'à parler de se libérer par » un coup de pistolet " . Telles étaient ses dispositions lorsqu'il quitta Custrin pour aller exercer ses fonctions à Ruppin et Nauen, où se trouvaient les bataillons du régiment d'infanterie dont il venait d'être nommé colonel le 29 février. Cet état d'esprit, qui effraya un moment Grumbkow, devait durer plus d'un an, après les fiançailles du 10 mars 1732, et bien que la fiancée fût beaucoup mieux qu'on ne lavait dit.
La margrave, peu suspecte d'indulgence, a tracé d'elle un portrait plutôt favorable : « La princesse royale est grande ; sa taille n'est point fine ; elle avance le corps, ce qui lui donne très mauvaise grâce. Elle est d'une blancheur éblouissante, et cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives ; ses yeux sont d'un bleu pâle et ne promettent pas beaucoup d'esprit; sa bouche est petite; tous ses traits sont mignons sans être beaux, et tout l'ensemble de son visage est si charmant et si enfantin qu'on croirait que cette tète appartient à un enfant de douze ans; ses cheveux sont blonds et bouclés naturellement ; mais tous ses charmes sont défigurés par ses dents qui sont noires et mal rangées; elle n'a ni manières, ni la moindre petite façon ; elle éprouve beaucoup de difficultés à parler et à se faire entendre... » Ce témoignage est confirmé par celui de la reine, qui, très mal disposée, la disait " belle, mais sotte comme un panier » ; par
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celui de Grumbkow qui pensaitqu'avec un peu d'embonpoint elle serait « appétissante " ; enfin par celui du principal intéressé, Frédéric, qui en novembre 1732 confiait à sa sœur qu'il ne la haïssait pas tant qu'il en fait semblant, et la trouvait jolie, ne lui reprochant que de n'avoir point d'éducation et de se mettre très mal. Éusabeth Christine n'a pas mérité d'être mariée à un prince sans cœur, qui faisait profession de n'aimer le sexe « que pour la jouissance " , et se promettait de lui dire après la noce : « Voilà qui est fait, et bonjour, Madame, et bon chemin! n
Le mariag^e, retardé constamment par les intrigues de la reine et de son fils avec la cour d'Angleterre, eut lieu enfin, après plus d'une année où le fiancé vit le moins possible sa promise et se terra dans sa « garnison chérie » de Ruppin, pour y devenir un officier accompli faccuraier OffizierJ. Indigné d une volte-face de 1 Autriche qui, d accord avec les Anglais, songeait au dernier moment à lui faire rompre l'affaire, Frédéric Guillaume refusa de manquer à la parole donnée au duc de Bevern, et le 12 juin 1733. au château de Salzdalum, maison de plaisance du duc Louis Rodolphe de Wolfenbiittel, en Hanovre, il présida au mariage de » Famoureux à coups de bâton " et de « la muette » , pour emplover des termes familiers à Fritz. Ce mariage forcé, qui devait faire « une malheureuse princesse de plus dans le monde » , a été un abus odieux de l'autorité paternelle, mais Frédéric Guillaume n'en avait pas conscience : il croyait avoir seulement usé d'un droit légitime et fait son devoir de chef d État, en mettant fin à des combinaisons jugées dangereuses pour sa couronne.
Après l'entrée solennelle des nouveaux mariés à Berlin, le 27 juin 1733, et une grande revue à laquelle assista toute la cour, le roi fut content de voir le prince royal s'occuper, en parfait colonel, de son régiment de Ruppin, « le plus beau régiment du monde «» , disait Voltaire plus tard. En 1734, il lui permit d'aller avec un corps auxiliaire prussien servir sur le Rhin aux côtés du prince Eugène, mais muni d'instructions sévères, à la fois pour tenir son rang et pour vivre pieu-
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sèment; bien que, clans une visite aux troupes, il se fût montré a plus difficile que jamais» , au mois d'octobre, durant sa longue maladie, il accorda à son héritier la sijjnature à sa place. L'année suivanle, le 4 juin 1735, lors d'une grande revue, très réussie, il témoigna sa saîistaction à Fritz, en l'embrassant devant les troupes; c'était le pardon absolu. Il lui avait fait cadeau, au printemps de 1734, du petit château de Rheinsberg, sur les frontières du Mecklembourg; et le kronprinz, qui s'y installa en 1736, put y vivre à peu près selon ses goûts jusqu'à son avènement. Elisabeth Christine était près de lui; il payait régulièrement « son tribut à Vénus » , et en plaisantait d'une manière cynique avec Grumbkow et d'autres; mais il ne fut jamais un bon mari, n'éprouva aucun regret de n'avoir pas d'enfanls, et ne toléra même sa femme que par crainte des foudres paternelles. Il confiait au Saxon Manteuffel en 1736 que, quand il couchait avec elle, c'était « plutôt par devoir que par inclination » .
" L'idylle de Rheinsberg » , où l'amour joua un rôle si effacé, à côté de la lecture, de la correspondance (avec Voltaire notamment) , et de la musique, appartient à l'histoire du règne suivant, car Frédéric Guillaume n'y a pas sa place. Ce qu'il importe de retenir ici, c'est que le père avait réussi, malgré ses abominables violences, et peut-être un peu grâce à elles, à faire de son fils, après une jeunesse qui n'avait été i< qu'un tissu de chagrins » , un héritier digne de lui, un administrateur et un soldat qui lui ressembla, avec le génie en plus et une certaine bonhomie en moins, un second Frédéric Guillaume, capable de le venger un jour, comme il l'a prévu, de tous les mauvais tours de l'Autriche. « Junior trompera tout le monde » , écrivait avec clairvoyance dès 1734 le neveu de Seckendorf, et dans une conversation en 1732, Frédéric Guillaume jugeait que son fils serait plus dur que lui.
Les frères et sœurs de Wilhelmine et de Frédéric ne méritent que des mentions relativement brèves, car ils étaient trop jeunes pour jouer un rôle du vivant de leur père, ou ils n'en jouèrent qu'un secondaire.