FORMATION DE MINISTERES
affaires, par exemple, pour les affaires de l'Empire, Louis Otton Plotho jusqu'à sa mort en 1731, et ensuite Conrad de Broich, Frédéric de Danckelman et Ernest Guillaume de Bredow; ils avaient aussi des secrétaires, comme Ganngiesser (-}- 1731), Weinreich et Vockerodt. Au début, ils communiquaient avec le roi par l'intermédiaire de l'un d'entre eux, Borck, qui appartenait à la fois au ministère et à la Maison militaire de Frédéric Guillaume; l'usage des communications par écrit ne s'établit que vers la fin du règne. Il ne faut pas oublier, d'autre part, que la politique extérieure subit jusqu'au bout l'influence de certaines personnalités qui avaient l'oreille du roi, notamment le prince Léopold d'Anhalt et son rival Grumbkow.
Le ministère de la justice, déjà en embryon sous Frédéric I" dans le conseil de in&iïce (Jusiizrath), tendit de bonne heure à se constituer sous son successeur. Un premier pas fut fait dès 1713 lorsque le soin de la justice fut confié presque uniquement à un ministre, Christian Frédéric de Bartholdi, auquel succéda Plotho en 1714, bientôt assisté de Katsch; toutefois, c'est à un quatrième personnage que furent dus les progrès décisifs dans cette voie, à Samuel Cocceji, dont l'activité, féconde sous ce règne, devait l'être davantage encore sous le règne suivant. Fils d'un professeur de droit à l'Université de Francfort-sur-l'Oder, Samuel Cocceji était né en 1679; nommé conseiller de justice en 1714, il commença quatre ans plus tard à s'occuper des réformes judiciaires, œuvre qu'il poursuivit énergiquement comme président du tribunal civil de Berlin en 1722, conseiller secret réel en 1727, directeur des fiefs en 1731, enfin ministre de la justice en 1737-1738 : si le roi lui retira le titre trop ronflant de grand chancelier (Oberkanzier), que lui accordait l'instruction du 5 février 1738, pour ne lui laisser que le titre de chef de la justice (JustizchefJ, Cocceji n'en fut pas moins investi depuis lors de la plus haute autorité en matière judiciaire. Jurisconsulte savant, conseiller sage et avisé, fonctionnaire intègre et laborieux, Cocceji avait été vite apprécié à sa valeur : dans
son testament politique de 1722, le roi conseillait à son successeur de le mettre à la place de Plotho, avec la haute direction de toute la justice; c'est ce qui eut lieu en 1738y
Frédéric Guillaume n'avait pas attendu aussi longtemps pour réaliser la centralisation en matière financière et économique, et c'a été sa réforme administrative capitale, parce que là résidait le plus grand vice de l'ancienne organisation. J'ai raconté comment, au lendemain de son avènement, en mars 1713, il avait fondu la Chambre aulique des finances et l'administration des forêts, des domaines, de la Cassette et d'Orange, en un Directoire général des finances (Generalfiyiatizdirektoruim) . Quelque utile que fût la mesure, on s'aperçut vite qu'elle était incomplète : ne restait-il pas deux grands organes financiers, l'un civil, le Directoire général des finances, l'autre militaire, le Commissariat de guerre, organes rivaux qui se disputaient la prépondérance et engageaient sans cesse l'un contre l'autre d'interminables procès! Le roi chercha d'abord à y remédier en soumettant les deux administrations au contrôle d'une Chambre générale des Comptes (Oberrcchenkammer) sous le contrôleur général Creutz (octobre 1714). Cela encore fut insuffisant, ainsi que le?, principia régula liv a établis en 1721-1722 pour éviter les querelles. Frédéric Guillaume l'a dit dans un ordre autographe à Ilgen, du 20 décembre 1722 : le Directoire et le Commissariat se trouvaient perpétuellement en conflit, comme s'ils n'étaient pas l'un et l'autre des instruments du roi de Prusse ; on les voyait, pour se combattre, faire agir des juristes et des avocats aux frais du Trésor; il y en a eu plus de mille exemples en neuf ans, de 1713 à 1722. «Quel avantage », s'écriait le roi, « ai-je à gagner 100 thalers avec le Directoire, si j'en perds 100 avec le Commissariat, et suis-je un véritable fou, pour payer des gens qui travaillent contre mon service ! Je ne puis voir tout cela plus longtemps de gaité de cœur » . Aussi, après y avoir mûrement réfléchi dans sa maison de chasse de Schœnebeck, et pris l'avis du prince d'Anhalt, qui a peutêtre donné le conseil décisif, il résolut de supprimer les deux
LE DIRECTOIRE GEÎNERAL *57
collèges, ou plutôt de les réunir en un seul, à savoir le fameux General-Oher-Finanz-Kriegs-und-Domainen-Dii-ekloriuni. Le Directoire général et suprême des finances, de la guerre, et des domaines, devait mettre Tordre et l'unité dans la branche principale de l'administration, la branche économique; il a été le rouage essentiel du gouvernement central réformé.
L'instruction qui a institué le Directoire a été rédigée par le roi lui-même à Schœnebeck, dictée ensuite à Potsdam à Thulemeier, et remaniée par celui-ci ; c'est comme le code administratif de la Prusse au dix-huitième siècle, un code fortement marqué de l'empreinte du roi, qui a prétendu en janvier 1723 avoir tout décidé « sans le conseil de personne au monde " . Les trente-cinq articles de ce code passent en revue presque toutes les questions financières et économiques dont la solution importait alors, et cela dans le style le plus simple, le plus vulgaire même parfois, avec l'unique souci du but pratique à atteindre. Les matières n'ont pas été logiquement classées ; elles sont traitées dans l'ordre où le roi y a pensé, au fur et à mesure d'une patiente investigation, qui ne remontait pas aux idées générales et ne perdait jamais de vue ni les problèmes concrets, ni les hommes en chair et en os destinés à les résoudre. On ne saurait analyser ici d'un bout à l'autre ce document touffu, et souvent déconcertant; on peut du moins en faire ressortir les principes directeurs, et il le faut pour bien comprendre l'œuvre administrative du Roi- Sergent.
Les premiers articles sont les plus importants à cet égard ; ils déterminent la compétence du nouvel organe, les fonctions attribuées à ses membres, et la discipline à laquelle il? doivent être soumis. Le roi entend être le président du Directoire, afin de lui donner plus de lustre et d'autorité; au-dessous de lui, véritables vice-présidents, se trouvent cinq ministres dirigeants, Grumbkow, Creutz, Kraut, Katsch et Gœrne, prenant rang immédiatement après les conseillers secrets réels, lorsqu'ils n'ont pas déjà cette dignité, et responsables de tout ce qui se traite dans le Directoire. Chaque mi-
nistre dirigée un des départements, dont quatre ont plutôt un caractère territorial ou géographique et s'occupent de certaines provinces, en même temps que de diverses choses particulières, tandis que le cinquième, celui de la justice administrative ou du contentieux, a un caractère exclusivement technique. Grumbkow esta la tête du premier département pour la Prusse, la Poméranie et la Nouvelle Marche, avec mission de régler en général les questions de limites, de défrichement et d'assèchement; le second département sous Greutz, a dans son ressort les pays de Minden, Ravensberg, Tecklembourg et Lingen, avec la surveillance des comptes et de l'approvisionnement; la Marche électorale, Magdebourg et Halberstadt dépendent du troisième département sous Kraut, qui est chargé en outre du ravitaillement de l'armée ; la Gueldre, Glèves-Mark, Mœrs, Neuchatel et les domaines oraniens dépendent du quatrième département sous Gœrne, qui dirige plus spécialement les postes et monnaies; enfin Katsch n'a que des attributions judiciaires. Chaque département soumet à jour fixe au Directoire entier les affaires pendantes, sauf le département de la justice qui n'a pas de jour attitré. L'objectif principal est d'augmenter les ressources du royaume et le nombre des sujets, en défrichant, colonisant, bâtissant, Ss en réalisant aussi une meilleure répartition des charges entre tous (1).
Le Directoire se réunit quatre fois par semaine, les lundi, mercredi, jeudi et vendredi, à huit heures en hiver, à sept en été (2) . Ministres et conseillers sont tenus à une exactitude rigoureuse; un retard d'une heure est puni d'une amende de 100 ducats, une séance manquée, sans raison de maladie, de la perte de six mois de traitement; les récidivistes seront cassés cum infamia, « car nous les payons " , dit le roi, « pour qu'ils travaillent » . Une fois en séance, les membres du Directoire ne doivent pas se séparer avant d'avoir expédié
(1) Voir le serment prêté par les membres, le 19 janvier 1723.
(2) I/heure des séances fut retardée en juin 1723 et fixée à neuf heures, afin de laisser le temps à chaque rapporteur de revoir son rapport avant la séance.
toutes les affaires courantes; s'ils terminent en une heure, ils pourront se retirer; si la matinée ne suffit pas, ils demeureront réunis sans interruption jusqu'à six heures du soir, ou jusqu'à épuisement de l'ordre du jour; dans ce cas, le g^rand maréchal fera apporter à deux heures quatre bons plats de la cuisine royale, avec du vin et de la bière, de telle sorte que la moitié des membres présents mange tandis que les autres continueront à travailler, et réciproquement; de cette façon, « notre service sera fait honnêtement, activement et fidèlement » .
Le choix des ministres et conseillers, et en général de tous les fonctionnaires, sera minutieusement pesé. Il faut, en effet, des hommes aussi habiles que possible, attachés à la religion évangélique, réformée ou luthérienne, honnêtes et dévoués, ayant des « tètes ouvertes» et de l'expérience, aptes à solutionner les questions comme à les traiter par écrit, et avant tout sujets nés du roi de Prusse funsere angeborneUnter' tlianenj ; on pourrait à la rigueur faire une exception en faveur de quelque étranger de grand talent. Pour les fonctionnaires provinciaux une condition supplémentaire est exigée, à savoir qu'ils ne soient pas originaires de la province où on les emploiera.
Certains passages des articles 18 et 35 méritent une mention spéciale. L'article 18 organise un vaste système d'espionnage dans les différentes parties du royaume, où le Directoire doit entretenir une armée de correspondants secrets, pris dans toutes les conditions sociales, fermiers, bourgeois, fonctionnaires, paysans; sans doute, parce moyen, on obtient parfois de fausses informations, mais il y a toujours beaucoup de vrai dans l'ensemble. Chaque ministre tiendra soigneusement caché le nom de ses correspondants, dont les rapports seront communiqués une fois par semaine au Directoire; ces correspondants seront d'ailleurs choisis de telle sorte qu'on puisse avoir confiance dans leurs dires. Le fonctionnement de l'administration repose ainsi sur l'espionnage et la délation !
L'article 35, le dernier, est plus original encore que tout ce qui précède. Le roi ne veut pas qu'on le flatte; il tient à savoir la pure vérité (die reine WahrheilJ, rien que la vérité. Il veut, d'autre part, conserver l'amour de ses sujets; or, les temps sont durs, les mesures de relèvement économique seront de nature à mécontenter le peuple, mauvais juge des remèdes nécessaires. Les membres du Directoire s'arrangeront pour que l'odieux, résultant fort injustement de ces mesures, s'il est impossible de ramener les gens à plus d'équité, retombe non pas sur le roi, parce qu'il a besoin de se ménager l'affection de ses sujets et l'amitié de ses voisins, mais sur le Directoire, ou sur tel ou tel de ses membres. Étrange aveu du souverain qui est décidé à prendre des résolutions impopulaires, mais ne se soucie pas d'en subir les conséquences, et qui oblige ses serviteurs à jouer le rôle de boucs émissaires, à attirer sur eux les rancunes et les liaines! Il est vrai que dans une instruction secrète du 12 janvier 1723 le même roi promet à ses ministres de les soutenir contre le monde entier, de n'être accessible à aucune intrigue, et de ne condamner personne sans l'entendre lui-même en présence de l'accusateur.
Tels sont les principes administratifs établis par la célèbre instruction du 20 décembre 1722, instituant le Directoire général, organisme complexe et puissant, pièce capitale du système bureaucratique édifié par Frédéric Guillaume I", et dont Pœllnitz a dit que « c'était proprement le conseil privé qui décidait de l'intérieur de l'État » . Le roi attachait à sa réforme une telle importance qu'il ordonna à Katsch de faire exécuter l'instruction de décembre 1722 sans épargner personne, fût-ce son frère. Plus tard, il lui arriva à diverses reprises d'adresser au Directoire de vertes semonces pour des négligences (notamment en octobre 1735 et en août-septembre 1738), et de repousser les excuses par cette apostrophe : « Il faut faire mieux et non récriminer » [redressiren, nit lâsonniren) . Le secret le plus absolu était imposé aux membres du Directoire, et ceux qui mouraient étaient aus-
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sitôt remplacés par des hommes de confiance, Kraut par Fuchs en septembre 1723, Katsch parViebahn en août 1729, Hertefeld par Schlieben en janvier 1730, Greutz par Happe en juin 1731, Grumbkow par Goerne, lui-même remplacé par Boden en avril 1739.
La création des deux ministères des Affaires étrangères et de la justice, et du Directoire général, a été la réforme principale introduite alors dans l'administration centrale; quelques autres mesures l'ont complétée, destinées à simplifier, unifier, accélérer. Tel le règlement du 2 novembre 1716, ordonnant d'accélérer les expéditions dans toutes les chancelleries. Telles les nombreuses fusions opérées : celle des caisses de la marine et des recrues, qui ne laissa subsister que la dernière (9 décembre 1721) ; celle des deux départements de la Chambre générale des comptes en une Chambre suprême des comptes (Oberj'echenkamnie)'), le 2 mars 1723; celle des chancelleries de guerre et du Directoire général (septembreoctobre 1730). Telles les dispositions prises pour grouper progressivement, sous la direction du ministre de la justice, les affaires religieuses et universitaires, et la formation d'un département spirituel (Geisiliches Département), sur lequel je reviendrai. Telle l'extension des annonces officielles (Intelligenzwerkj en 1727, et des almanachs royaux (Adresskalender) en 1730. Tel enfin et surtout le développement donné à une institution qui existait déjà sous Frédéric F", celle des fiscaux (Fiskale), investis d'une mission de contrôle et principaux agents de l'espionnage universel. Un fiscal général, résidant à Berlin, et à côté duquel fut créé un « collège fiscal » en 1738, avait la haute main sur ce service délicat, qui, d'après des documents de 1737, pouvait mobiliser cent soixante-quinze agents dans le royaume : une instruction du 1*' février 1731 lui confiait, avec le soin de faire exécuter les édits, et de défendre partout les droits du roi, celui de surveiller minutieusement les actes, les paroles, -voire les raisonnements de tous les fonctionnaires, y compris les pasteurs. Le poste était si important et si périlleux que la
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plupart de ceux qui y furent appelés ne purent s'y maintenir jusqu'au bout : Duhram fut révoqué en 1730, Wag^ener en 1733; Gerbett fut cassé et condamné à l'emprisonnement dans une enceinte fortifiée en 1739.
L'administration provinciale subit des réformes analogues.
La plus considérable, qui n'est que le corollaire de la création du Directoire général, fut l'établissement des Chambres de guerre et des domaines en 17 23. Dès ses débuts, le roi avait supprimé les hauts directoires des taxes fObersteuerdirekiorienj, qui avaient rendu peu de services (mars 1713); il avait, en outre, fondé un peu partout des commissariats de guerre, notamment dans les duchés de Magdebourg et de Poméranie, ainsi qu'en Prusse. En 1717, il fonditles bureaux provinciaux des Eaux et forêts dans les chambres des finances (AmtakammernJ ; puis, le 2ô janvier 1723, ildécida la suppression générale des commissariats de guerre et des chambres de finances, et leur remplacement par des organes nouveaux, uniques pour chaque province, les Chambres de guerre et des domaines (Kriegs und DotnainenkammerriJ . La mesure, appliquée d'abord dans la Marche électorale, fut étendue à tout le royaume en février et mars 1723. L'instruction du 26 janvier reproduit souvent les termes de la grande instruction pour le Directoire général ; elle impose aux conseillers de guerre et des domaines, ainsi qu'à tous les employés, la même discipline et les mêmes règles de conduite.
A part ce changement, capital pour le rendement financier et économique, l'administration provinciale conserva ses anciens rouages : gouverneurs, régences, tribunaux, consistoires, et, au-dessous, conseillers provinciaux (Landràte) dans les campagnes, commissaires des taxes fSieuerràte) àans, les villes, agents subalternes, mais relevant directement du pouvoir central, et revêtus d'une autorité croissante. Ces divers organes furent d'ailleurs plus sévèrement tenus et coatrôlés, en même temps que leur compétence propre était plus nettement définie et qu'ils étaient appelés à l'exercer souvent sur un territoire plus vaste. Quelques petits pays, jadis