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LES ENNEMIS DE DANCKELMAN

quitté la cour, en grande partie parce qu'il ne pouvait supporter les airs arrogants du Il gros Danckelman 1) (1694) ; retiré dans ses terres, à Mohrungen en Prusse, il y vivait heureux, avec la chasse, la pêche, une compagnie «raisonnable» et surtout une belle bibliothèque, mais il ne perdait aucune occasion de discréditer le favori : lors du voyage de Frédéric III à Kœnigsberg, en 1697, il lui mit sous les yeux une médaille, récemment frap[)ée en l'honneur de Danckelman et de ses frères, et les représentant comme les sept planètes, avec une légende flatteuse. L'électeur, choqué, fut sur le point, paraît-il, de révéler le changement qu'il préparait. Après les nobles, les ministres. Parmi eux, Paul Fuchs et son gendre Schmettau semblent avoir été les plus acharnés; Frédéric II en juge ainsi. Même ceux que V Oberpraesident avait protégés étaient prêts à se retourner contre lui : le chancelier Unverfehrt, par exemple, le feld-maréchal Barfuss, le secrétaire Ilgen, surtout Kolbe de Wartenberg, originaire du Palatinat, cavalier accompli, dont l'ascendant était considérable; La Rosière écrivait dès 1694 que si Danckelman gouvernait (i l'esprit » de l'électeur, Kolbe gouvernait « son cœur » .

Le parti contraire au ministre avait, en outre, un appui très important dans Félectrice. Sophie Cbarlotte n'aimait pas Danckelman, qui combattait son influence et mettait l'électeur en garde contre elle; elle lui en voulait de ses allures autoritaires, de sa c tyrannie » , comme elle lécrivait un jour à sa mère, de sa défiance à l'égard de la Maison de Brunswick, rivale naturelle de la Maison de Brandebourg. Elle lui en voulait aussi de son intervention importune dans certaines questions où elle avait son mot à dire, comme celle de l'éducation de son fils. Quand il s'agit de choisir un gouverneur au Kurprinz, Danckelman songea à un de ses frères (1) ; l'électrice s'y opposa et réussit à faire nommer Alexandre de Dohna. Il semble bien que c'est d'elle que partirent les coups décisifs.

(1) Klaproth et Cosmar disent son fils, par erreur.

54 DISGRACE DU FATORI

Sacorrespondance avec sa mère, Sophie de Hano-VTC, témoigne de son animosité, et Sophie, qui voyait dans le favori le principal obstacle au bonheur conjugal de sa fille, faisait chorus : elle le rangeait parmi ceux « qui rendent de mauvais offices aux femmes » ; elle inventait mille griefs invraisemblables, allant jusqu'à l'accuser de se griser tous le« jours, l'aprèsmidi, de sorte qu'il lui restait seulement le matin pour travailler! Aussi devait-elle applaudir des deux mains quand l'électeur annonça à « sa très gracieuse maman - , qu'il n'avait plus de raisons pour ne pas vivre dans les meilleurs termes avec son épouse.

Les manières hautaines de Danckelman aggravaient sa situation. Il rudoyait son entourage, brusquant courtisans, conseillers secrets ou ministres, traitant Kolbe presque en domestique, refusante l'électrice des sommes modiques, morigénant même l'électeur et lui préchant l'économie. Il se savait }>ourtant épié, miné, et prévoyait qu'à la longue il ne pourrait se maintenir. Sans attacher trop d'importance à l'anecdote qui le montre, en 1695 (1) , dans une brillante fête offerte à l'électeur, s*approchant de lui et parlant sans amertume de sa disgrâce prochaine, il paraît certain qu'il se faisait peu d'illusions. De bonne heure, il demanda à se retirer pour raisons de santé ; il revint ensuite plusieurs fois à la charge. Ses ennemis finirent par obtenir de Frédéric 111 de le prendre au mot : le 4 décembre 1697, une lettre autographe du prince, apportée par Barfuss, pleine d'ailleurs d'expressions de gratitude pour ses bons services, lui accorda son congé, qu'une patente du 6 décembre rendit officiel. Les charges de maître héréditaire des postes et de président de la régence de Glèves, et la capitainerie de Neustadt, lui étaient laissées; il pouvait croire, suivant le mot de Guericke, qu'il s'en tirerait avec « une douce retraite » . Mais Christophe de Dohna l'a dit : « Un homme de cette espèce tombe rarement à demi. » Quelques jours à peine étaient écoulés qu'un revi-

(1) Dolina en parle, et Pœllnitz dit tenir la chose de Mme de Biilow, grande maîtresse de la maison de l'électrice.

DANCKRLMAN EN PRISON S5

renient impréru se produisait, dû certainement aux intrigues de ses ennemis qui craig^naient un retour de faveur et accumulèrent les calomnies, dû aussi en partie à des imprudences en actions et en paroles : Danckelman avait, en effet, continué à recevoir des ministres étrang-ers, avisé les agents électoraux et les États provinciaux qu'il se retirait de son plein gré, peut-être brûlé ou déchiré des papiers qu'il devait remettre sous scellés. Pendant ce temps, sachant combien le maître était faible et facile à ramener, la faction contraire empêchait soigneusement une entrevue. Bref, le 12 décembre, l'ancien ministre reçut l'ordre de se rendre à Neustadt; le 20, sur le bruit faussement répandu qu'il se préparait à la fuite, il était arrêté et conduit à la forteresse de Spandau^

Il avait suffi de quelques semaines pour changer en défiance et en haine un attachement presque aveugle, pour faire croire à Frédéric III que sa bonté avait été surprise, et qu'il avait joué durant des années le rôle de dupe : Danckelman avait voulu « faire l'électeur » ; il avait commis force fourberies ; il avait, pour mieux régner, jeté la division dans son intérieur. Les lettres de Frédéric à sa belle-mère, celles de Sophie Charlotte à sa mère, permettent de suivre presque jour par jour l'évolution qui s'opéra dans l'âme du prince, habilement travaillé : dès le début, il se félicite do la paix rendue à son foyer; puis il pense qu'il était temps d'agir, u car il n'était plus le maître, mais le serviteur " ; enfin il en vient à suspecter l'honnêteté du ministre, à se plaindre qu'il ait disposé de sa bourse « sans ordre », à le considérer comme un « coquin " (Schelm) qui devra passer en prison « la suite de ses jours » . En vain Guillaume III d'Angleterre intercède en sa faveur, par Tentremise de son envoyé Stepney, et le duc Frédéric IV de Holstein-Gottorp, par son agent du Gros;. à ce dernier qui la sollicite, Sophie Charlotte réplique en riant : « Je voudrais vous servir, monsieur..., mais vous savez que les princesses n'ont point de crédit et qu'on ne les épouse que pour avoir des enfants » ;

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