‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

i82 LA DÉFENSE NATIONALE.

tous à choisir les villes d'Allemagne où ils voudraient séjourner comme prisonniers (1).

De toutes les places assiégées Bitche et Belfort résistèrent seules victorieusement et se trouvèrent encore debout à la fin des hostilités. La petite forteresse de Bitche^ située dans les Vosges sur une hauteur isolée, avait été attaquée dès le 7 août. Le bombardement auquel on l'avait soumise à diverses reprises étant resté sans résultat, Tennemi, à partir du 22 septembre, cessait ses attaques et se bornait à maintenir un corps d'observation en* vue de la place (2). Bitche, abondamment pourvue de vivres que le 5" corps y avait laissés, ne fut rendue, par sa garnison qui sortit librement avec armes et bagages, que le 27 mars 1871 sur Tordre du gouvernement français.

Belfort avec son Château et ses forts de la Miotte et de la Justice s'élève sur une sorte de rocher isolé au milieu de la plaine de la Savoureuse. A l'époque où Vauban Tavait érigé, cet ensemble était des plus importants, mais par suite du rayon étendu que la portée accrue de Tartillerie exige pour une bonne défense des places, il était devenu trop exigu et on avait résolu de l'agrandir en y ajoutant des forts détachés. i

Lorsque la guerre éclata, un seul des ouvrages projetés, celui des Barres était construit. On procéda à Térec- i

tion de fortifications de campagne sur les points dési- '

gnés pour l'établissement des autres forts, à Bellevue

(i) Rapport offlciel sur les capitulations, p. 82.

(2) Voyez Dalsème, 1$ Siège de BUche. ' j

et sur les hauteurs des Hautes- et Basses-Perches. Les travaux d'appropriation et d'armement des points extérieurs à occuper prirent la plus grande activité sous l'impulsion du colonel du génie Denfert-Rochereau appelé le 19 octobre au commandement supérieur de Belfort. La défense se trouvait donc suffisamment organisée (1), lorsque, le 3 novembre, le G'* de Tresckow arriva avec une division prussienne pour commencer l'investissement . La place, en prévision du siège à soutenir, avait été amplement approvisionnée de vivres et de munitions, elle avait reçu une garnison de 16,000 hommes suffisante comme nombre, mais qui ne. comprenait cependant que deux bataillons (2) de troupes de ligne d'ancienne formation.

Le colonel Denfert, avec les ressources dont il disposait, avait étendu le plus loin possible le rayon de défense de Belfort, en occupant non-seulement les ouvrages avancés construits autour de la place, mais encore les villages et les points favorables intermédiaires (3). De la sorte, l'ennemi ne pourrait attaquer le corps même de la forteresse qu'après avoir forcé la ceinture des défenses extérieures. Le lendemain de son arrivée devant Belfort, le G** de Trèsckow avait demandé par lettre au colonel Denfert, si, pour épargner aux habitants les dommages d'une attaque^ sa conscience ne lui suggérait pas de lui rendre la ville. Le colonel lui répondit qu'il ne connaissait qu'un

(l)Tlner8 et de la Laurencie, La défense de Belfort, p. 59. {r)lbid.,p. 79.

(3) /6îVi., p. 65.

moyen d*éviter aux populations les horreurs de la guerre, qui était la retraite de l'armée prussienne. Le. G** deTresckow n'aTait que des forces restreintes ; il fut contraint de débuter par un simple blocus, et le cordon d'inTestissement que les positions avancées des Français le forcèrent à disposer autour de la ville se trouva tellement étendu» qu'il dut garder d'abord la défensive pour résister aux entreprises de la garnison. Cependant les Prussiens recevaient des renforts et leur parc de siège» et le 3 décembre, ils commencèrent à bombarder la ville, en même temps qu'ils effectuaient une attaque en règle de l'ouvrage de Bellevue sur la rive droite de la Savoureuse. Les Prussiens, après avoir ouvert la seconde parallèle et avancé la tranchée jusqu'à trois cents mètres de Bellevue, renoncent au commencement de janvier à pousser leurs cheminements plus avant de ce côté et prennent désormais, pour objectif de leurs travaux d'approche, les hauteurs des Hautes- et Basses-Perches sur la rive opposée de la Savoureuse. Les Perches étaient flanquées à droite et à gauche par les villages de Danjoutin et de Pérouse, que le colonel Denfert avait organisés défensivement et qu'il occupait par des corps de troupes. L'ennemi dirigea d'abord ses efibrts contre les deux villages qu'il soumit au bombardement le plus violent. Dans la nuit du 7 au 8 janvier, les Prussiens abordent Danjoutin de front et de flanc ; deux compagnies de mobiles postées pour repousser l'attaque de flanc ayant précipitamment pris la fuite, le village se trouva en-

veloppé et les 600 hommes qui Toccupaient furent faits prisonniers. Pérouse attaqué à son tour avec des forces considérables, le 20 janvier, était évacué par sa garnison qui se repliait en arrière sur la ville. L'ennemi, maître des villages, avait isolé les Perches : il crut possible de s'en emparer par un coup de main. Le 26 janvier, à la nuit, il lançait ses colonnes d'assaut, mais la garnison était sur ses gardes et l'éveil était partout donné. Les canons du Château et de la place même de Belfort, qui avaient vue sur les devants des Perches, joignirent leur feu à celui des défenseurs des ouvrages, et les colonnes prussiennes furent mises en déroute avec perte. 225 hommes venus jusque dans les fossés y furent faits prisonniers (1).

Depuis l'ouverture du bombardement les Prussiens avaient ajouté à leur matériel de siège des pièces du plus gros calibre, ils dirigeaient un feu continu et des plus violents non-seulement sur les points d'attaque du cercle extérieur choisis par eux, mais encore sur les ouvrages et les maisons même de Belfort. La ville n'était plus qu'une ruine, les habitants vivaient sous les décombres, dans les caves et les souterrains. Le Château et les batteries de la place répondaient de leur mieux, néanmoins leur feu devenait chaque jour inférieur à celui de l'ennemi. A mesure que le siège se prolongeait, la provision réduite de projectiles obligeait à diminuer le nombre des coups tirés et faisait utilisej'

(0 Thiers et de la Laurencie, La défense de Belfort, p. ?.43.

de vieux boulets pleins trouvés en magasin, dont Taction, par comparaison avec celle des énormes obus de l'ennemi, était presque nulle. A la suite de leur infructueuse tentative d'assaut, les Prussiens avaient repris activement les travaux d'approche contre les Perches. Enfin ils arrivent si près des ouvrages et ceux-ci sont tellement bouleversés et rendus intenables par les projectiles, que, le 3 février, les Français commencent à les évacuer et à en enlever le matériel ; une poignée d'hommes y est seule laissée avec ordre de se replier à l'entrée de l'ennemi. Le 8, les Prussiens, qui ont reconnu que les Perches sont abandonnées, viennent s'y établir. Il ne leur avait donc pas fallu moins de soixante-huit jours de bombardement et en partie d'approches en règle, pour forcer le cercle de défense extérieure que le colonel Denfert avait formé autour de Belfort et pour être en mesure d'attaquer directement la forteresse centrale.

Lorsque les places fortes furent prises ou investies, la conquête s'appesantit sur tout le territoire envahi, sans qu'il y eût possibilité de résistance. Les garnisons mises par l'ennemi dans les places, dans les villes ouvertes, sur les points désignés comme lieux d'étapes, empêchaient tout soulèvement. Pour faire face à une telle occupation, des renforts continuels arrivaient d'Allemagne ; aux troupes de l'armée active s'ajoutaient celles de la landwehr et plus de sept ceiït mille hommes devaient ainsi entrer en France.

Les charges qui pesaient sur le pays occupé

étaient énormes. Outre les impôts ordinaires dus au fisc par les contribuables, que l'ennemi recouvrait autant que possible, c'étaient des contributions de guerre graduées d'après la richesse des lieux ou la résistance qui avait été faite. Les Allemands prélevaient de ces sources 80 millions de francs (I). Puis venaient les réquisitions de denrées et d'objets de toute nature, de charrettes et de chevaux avec leurs conducteurs (2j, que levaient des colonnes volantes et des détachements visitant tous les points du pays. C'étaient enfin le logement et la nourriture des troupes en marche ou en garnison auxquelles il fallait pourvoir, et dans les lieux d'étapes, situés sur les grandes voies stratégiques, les habitants se voyaient, pendant des mois entiers (3), privés de leurs lits par les soldats des colonnes ennemies qui se succédaient sans interruption. Les Allemands ne faisaient d'ailleurs que pratiquer la guerre de conquête dans les conditions où on l'a toujours faite et où les Français l'avaient eux-mêmes longtemps poursuivie en Allemagne et eu Espagne sous le premier empire. Et même l'invasion allemande pouvait se prévaloir, comme atténuation à ses horreurs, du respect général porté à l'honneur des femmes. Cependant les souffrances que les Français avaient à supporter leur étaient d'autant plus doulou* reuses qu'elles leur paraissaient absolument sans pré-

(1) Rapport de M. Pnssy à TAssemblée nationale. (2) '^Alphonse de Rubble, L'administration allenvmde^ p. 3. De la Rue, Sous Paris pendant l'invasion^ p. 218.

. ' (3) -Gabriel Monod, Souvenirs de campagne, p. 59.

cèdent. Aucun point de comparaison ne s'offrait en effet à leur esprit. Dans les récits qu'ils avaient faits de leurs guerres au dehors, ils avaient, comme tous les victorieux, négligé de mentionner les souffrances du vaincu et passé sous silence les dommages qu'ils lui avaient infligés ; et,n*ayaut eux-mêmes jamais subi d'envahissement prolongé, ils n'avaient encore pu juger par expérience quelle est la condition d'un pays conquis.

Les tortures morales endurées sous l'occupation étaient du reste de celles qui éprouvent le plus les courages. L'approche de l'ennemi répandait d'abord cette attente pleine d'angoisse que suscite la venue d'un fléau qu'on sait irrésistible ; l'ennemi arrivé, sa domination établie, il semblait que tout se fût effondré, la patrie était comme engloutie, la France s'en était allée. La vue seule de l'envahisseur était intolérable ; aussi tendait-on toutes ses facultés pour dé* couvrir les moindres signes d'un retour de fortune. Les communications étaient rares ou interrompues et les bruits les plus étranges circulaient, on se transmettait continuellement l'annonce d'immenses victoires remportées par les armées françaises apportant la délivrance (1). Lorsque la vérité se faisait Jour, l'abattement succédait à l'espoir, celui-ci reprenait bientôt sur de nouvelles rumeurs (2) pour faire encore place au découragement; cependant chaque fois qu*on

(1) Baron Ernouf, Souvenirs de IHnvasion en Normandie , p. 195. Auguste Boucher, Journal d'un bourgeois d'Orléaps, p. 79.

(2) Alphonse de Rubble, V administration allemande, p. 87* Ernest Caillot, Les Prussiens à Chartres f p. 67.

retombait de ses illusions, la chute était plus profonde, le ressort pour se relever moins puissant. Le moment vint enfin où, au spectacle des armées françaises reculant toujours, l'abattement fut complet et on n'attendit plus sa délivrance que de la paix après laquelle on soupira ardemment.

A mesure que la conquête s'étendait, les Allemands divisaient le territoire français en gouvernements distincts. Le 21 août ils avaient créé le gouvernement général d'Alsace. Le 29, celui de Lorraine avec son siège à Nancy, comprenant les départements de la Meuse, des 'Vosges, de la Haute-Marne, de la Meurthe et de la Moselle. A la fin de septembre, celui de Champagne avec son siège à Reims, s'étendant aux départements de l'Aisne, des Ardennes, de la Marne, de Seine-et-Marne, do l'Aube et de Seine-et- Oise.'Le 17 décembre, le gouvernement du Nord de la France avec son siège à Versailles était formé à son tour du département de Seine-et-Oise distrait du gouvernement de Champagne, et des départements de la Somme, de TOise, de la Seine- Inférieure, d'Eure-et- Loir et du Loiret auxquels vinrent s'ajouter les derniers départements envahis à la fin de la guerre. A la tête de chaque gouvernement était placé un officier supérieur qui exerçait la suprême autorité sous le titre de gouverneur général; a côté de lui se trouvait un subordonné pour diriger l'administration en qualité de commissaire de l'administration civile ; puis, en sous-ordre, s'échelonnaient des préfets (1) et

(1) Voyez Die PrÛfectur in Blois, Tûgebuch-Skizzen.

des sous-préfets, chargés particulièrement des rapports avec les maires et les employés français. Un Moniteur officiel y au siège de chaque gouvernement, publiait les proclamations et les décrets des autorités allemandes, les nouvelles de guerre que seules les feuilles françaises fussent autorisées à reproduire et, comme il était à craindre que ces journaux restassent sans lecteurs, l'abonnement avait été rendu obligatoire pour les communes.

Le roi de Prusse s'était établi à Versailles avec M. de Bismarck et le G** de Moltke ; les nombreux princes allemands venus à sa suite, les officiers supérieurs, les chefs du gouvernement civil formaient une sorte de cour autour de lui, aussi pouvait-il se faire proclamer empereur avec tout la pompe voulue. Cette cérémonie devait être la consécration du changement politique accompli en Allemagne. Les deux confédérations du Nord et du Sud, entre lesquelles le pays avait été divisé par le traité de Prague, venaient d'être fondues en une seule sous la dénomination d'Empire allemand, avec le titre impérial héréditaire dans la maison royale de Prusse. Cette nouvelle constitution, après avoir été ratifiée par le Reichstag de la Confédération de l'Allemagne du Nord convoqué à Berlin à cet efiet, avait successivement reçu l'adhésion des Etats de TAUemagne du Sud, qui, en entrant dans le nouvel empire, avaient, par des conventions spéciales, cherché à se maintenir certains droits en échange de la pleine s" qu'ils abdiquaient.

Le 18 janvier, jour anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, un autel était dressé dans la galerie des Glaces du palais de Versailles. Le roi Guillaume prit place en face, entouré des princes, des grands dignitaires, des officiers et des fonccionnaires allemands. Après le service divin et un psaume chanté par un chœur de soldats, le prédicateur de division M. Rogga fit ressortir, dans une allocution, le caractère à la fois politique et religieux (1) de la cérémonie. Le roi se leva ensuite et dit :

« Illustres princes et alliés,

« D'accord avec tous les princes allemands et les 11 villes libres, vous vous êtes associés à la demande « qui m'a été adressée par S. M. le roi de Bavière, de K rattacher à la couronne de Prusse, en rétablissant <( l'Empire d'Allemagne, 'la dignité impériale alle- « mande pour moi et mes successeurs. Je vous ai déjà « écrit mes remercîments pour la confiance 'que vous « m'avez manifestée et je vous ai fait part de ma léson lution de donner suite à votre demande. J'ai pris " celte résolution dans l'espoir iju'avec l'aide de Dieu, «je réussirai h i-p.iraplir, pour le bonheur de l'AUe- 1 niitgnc, hi* dijVDira aiUchùs à la dignité impériale, olutious au peuple allemaud, 'a ujai' d' r da liru. «^K

Le chancelier, M. de Bismarck lut alors la proclamation suivante :

. « Au peuple allemand,

« Nous Guillaume, par la grâce de Dieu, roi de « Prusse, savoir faisons :

« Après que les princes allemands et les villes lice bres nous ont adressé Tappel unanime de renouve- «1er, en rétablissant l'empire d'Allemagne, la dignité a impériale allemande qui n'a pas été exercée depuis « soixante-dix ans, et après que dans la constitution « de la Confédération allemande, des dispositions y « relatives ont été prévues, nous avons considéré ce comme un devoir envers la p'atrie de donner suite à c( cet appel des princes et des villes libres, et d'accepa ter la dignité impériale allemande.

« Conformément à ces dispositions, nous et nos suc- « cesseurs porterons, désormais rattaché à la couronne « de Prusse, le titre impérial dans toutes nos relations <c et affaires de TEmpire allemand, et nous espérons c( en Dieu qu'il sera donné à la nation allemande de <( mener la patrie, sous l'enseigne de son antique puisce sance, vers un avenir heureux.

c( Nous acceptons la dignité impériale dans la concc science de notre devoir de protéger, avec la fidélité ce allemande, les droits de l'empire etde ses membres, ce de sauvegarder la paix, de défendre rindépendan'*'* ce de TAUemagne appuyée sur la force réunie de .< ce peuple. Nous Facceptons dans Tespoir ^"'îl ««pa r te mis au peuple allemand de jouir

STRA.SBOURG, MBTZ ET BELFORT. 193

« de ses luttes ardentes et héroïques, dans une paix n durable et protégée par des frontières capables d'assurer à la patrie des garanties contre de nouvelles ft attaques de la France et dont elle a été privée depuis « des siècles.

(f Quant à nous et à nos successeurs de la couronne (( impériale, puisse la divine Providence nous accorder «d'être le «toujours auguste» de ITEmpire, non pas «en conquérant, mais eu procurant les douceurs et « les richesses de la paix sur le terrain du bien-être, « de la liberté et de la morale (1).

a Guillaume. »

Le grand-duc de Bade, après avoir salué le roi, Tacclamait empereur d'Allemagne, et l'assemblée tout entière répétait par trois fois l'acclamation. Les assistants se séparaient au bruit des musiques militaires jouant l'hymne national et des marches triomphales.

(1) Moniteur Officiel de Stine-et-Oise, 19 Janvier 1871.

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