CHAPITRE VI
Le siège de Paris.
Les sorties opérées par les défenseurs de Paris pendant le mois d'octobre n'avaient été que des affaires de détail; elles avaient surtout pour but d'aguerrir les soldats et de les préparer à une grande attaque faite en vue de percer le cercle d'investissement. Pour se promettre la réussite d'une semblable opération, il fallait pouvoir mettre en ligne de grandes masses, aussi le G** Trochu règle-t-illa distribution définitive de ses troupes après le 31 octobre. Le 8 novembre, la totalité des forces militaires renfermées dans Paris sous le commandement supérieur du G*^ Trochu a été répartie en trois armées : la 1'® sous les ordres du G** Clément Thomas se compose des 266 bataillons de la garde nationale sédentaire; la 2* sous les ordres du G** Ducrot, destinée à la grande attaque que l'on médite pour s'ouvrir un passage au dehors, a été formée des meilleures troupes, soit des 13* et 14® corps, auxquels on a joint tous les fragments de corps organisés dans Paris depuis le début du siège a* les bataillons de mobiles considérés comme
LE SIÈGE DE PAfilS. 19S
leurs. Ces divers élémèDts ont été répartis à nouveau en trois corps d'ai'mée, à trois divisions ciiacun, le 1" sous les ordres du G" Blanchard, le 2* sous ceux du G" Renault, le 3' du G" d'Exea. La 3' armée soys les ordres du G*' Vinoy, forte de six divisious conservées isolées, est presque excluslvemeat formée de garde nationale mobile.
Les généraux Trochu et Ducrot devaient diriger leur grande attaque du côté de la presqu'île de GennevUliers, pour se mettre en communication avec le dehors et se ravitailler par la hasse Seine. Ils avaient étudié un plan dans cette donnée, fait construire des poots de bateaux, disposé des batteries fixes pour commander lecours de la Seine (1); Us étaient sur le point de passer à l'action, lorsque le 14 novembi'e arriva la nouvelle de la bataille de Coulmieps et de la reprise d'Orléans par l'armée de la Loire. L'aunonce de ces succès produisit à Paris un efiet immense, on ne put songer désormais qu'à rejoindre l'armée de la Loire, que tout le monde voyait s'avancer d'Orléans, pour faire lever le siège de Paria (2). Les généraux Trochu et Ducrot, forcés de renoncer à leur premier projet, se mirent le plus rapidement possible en mesure d'effectuer leur grande sortie sur la Marne dans une ilii-nrliou à pouvoir «loinitr la in.iin à l'arrih. . ■ ..ii'^iruiMi-ciil du uinivuUea bat-
i,-! . i.'^ùiiéfis h çouleuir l'olFort des
19& Là Défense nationale.
troupes, et ils occupôreat le plateau d'Avron qui commande le cours de la Marne.
Des coteaux où sont situés les redoutes de la Faisan-i derie.et de Gravelle, on domine la Marne, et par delà une plaine basse qui s'étend jusqu'à Ghampigny. Les Français commandaient donc de face la plaine de Ghampigny ; en même temps ils occupaient sur un de ses flancs la presqu'île de Saint-Maur, et sur l'autre le fort de Nogent et le plateau d'Avron. Ils pouvaient de la sorte diriger une telle masse de feux croisés sur la plaine, qu'il serait impossible à l'ennemi de s'y maintenir pour disputer le passage de la rivière. Aussi est-ce sur ce point que les généraux résolurent de franchir la Marne dans l'intention, après avoir rompu les lignes ennemies en enlevant les villages de Ghampigny et de Bry en première ligne, de Noisy-le-Grand, Villiers, Gœuilly en seconde ligne, d'atteindre Lagny et de se porter à la rencontre de l'armée de la Loire du côté de Fontainebleau.
Le 28 novembre au soir les trois corps de la 2* armée bivouaquent dans le bois de Vincennes et derrière le fort de Nogent; ils doivent traverser la Marne la nuit même. Les ingénieurs Krantz et Ducros avaient été chargés de placer une série de ponts de bateaux. Pour dérober le secret des opérations à l'ennemi, les ponts avaient été tenus en arrière. L? nuit venue, ils sortiront du canal de Saint-Maur morqués par des bateaux à vapeur, et remonteror Marne, pour venir se fixer sous le fort de la Faii derie, aux points du rivar ' ' d'accès c
été préparées. A onze heures du soir les ponts débouchent du canal de Saiut-Maur, mais une crue subito s'est produite dans la Marne, et, sous le pont de Joinville, un couraiit violent arrête la flottille. En insistant, on fait couler les premiers pontons attachés aux remorqueurs (1). Il faut revenir, refaire les convois. Ou met plus d'intervalle eatre les pontons, ou charge les soupapes, on force la vapeur et ou parvient k passer. Toutefois la nuit s'est avancée et il sera maintenant impossible de placer les ponts en temps voulu pour que l'armée puisse fiauchir la Marne assez matin (2). Les ingénieurs courent informer de ce contre-temps le G*' Ducrot qui se rend aussitôt auprès du G" Trochu au fort de Rosny pour tenir conseil. Après examen, il fut reconnu que, quelque préjudiciable à l'entreprise que dût être tout retard pouvant permettre k l'ennemi de prendre éveil, on était cependant obligé de renvoyer à la nuit suivante le passage de la Marne {3}. On avait combiné, pour tromper l'ennemi, un certain nombre de feintes et d'affaires secondaires venant s'ajouter à l'attaque principale sur la Marne. On pensa qu'il convenait de les laisser exécuter au moins en partie, on détournerait ainsi, [fte possible, l'attention de l'ennemi de la grande Lon d'hommeak^érée ddOH le bois de Tin»
efe Paru, t. B, }Ufe,i,e de PaHf, t. Il,
i98 LA. DÉFENSE NATIONALE.
cennes (1). Le 29 dans la matinée une pointe vigoureuse était faite sur THay par des troupes de la 3® armée sorties des Hautes-Bruyères ; mais le village était fortement retranché et occupé pai* les Prussiens, et les assaillants repoussés durent se replier avec perte. En même temps des fusiliers-marins soutenus par des gardes nationaux parisiens mobilisés, enlevaient la Gareraux-Bœufs eh avant de Choisy et, après ravoir gardée quelques heures, revenaient sans être inquiétés.
Dans la nuit du 29 au 30 novembre les préparatifs sont enfin terminés et les 1*' et 2* corps de la 2* armée franchissent la Marne sur sept ponts en avant des forts .de Nogent et de la Faisanderie. Les Français s'avan- -cent sous la protection de toutes leurs batteries qui tirent à Textréme portée par-dessus les têtes des colonnes, ils ne rencontrent d'abord presque aucune résistance, traversent la plaine de Ghampigny et abordent les pentes. A 10 heures, ils ont enlevé Bry, Ghampigny et l'espace intermédiaire, et doivent maintenant attaquer Villiers et Gœuilly. Mais si les Allemands n'avaient occupé que faiblement les premiers villages situés trop près des forts de Paris, ils avaient en seconde ligne accumulé les obstacles. Face à Bry, le mur du parc de Villiers donne un front de 400 mètres, il a été crénelé, .renforcé de levées de terre, soutenu de redoutes et d'épaulements pour Tartillerie, flanqué d'abatis. Le parc de Villiers est ainsi devenv
(I) G'» Ducrot, la âéfentt de Paris, tome II, p. ICî.
un ouvrage redoutable. Le château et le parc do Cœuilly situés par-devaut de grands bois, sur uu mamelon, en face de Ghampigiiy, out été de même soigneusement fortifiés. A trois reprises, les Français a'élancent pour aborder Yilliers et Cœailly et chaque fois, arrivés à découvert, sous le feu des positions retranchées derrière lesquelles se tient l'ennemi, ils sont contraints d'abandonner l'attaque. On essaye d'ouvrir une brèche à Villiers, le mur du parc est situé un peu en contre-bas d'un pU de terrain, l'artillerie, pour le découvi-ir et tirer sur lui avec effet, doit tellement se rapprocher que le feu des défenseurs lui rend la position intenable (1). Les Allemands avaient à plusieurs reprises profité des mouvements de recul des Français pour passer eux-mêmes à l'offensive et tenter de reprendre Bryet Champiyny; ils avaient été àlem' tour repoussés et ramenés. Pendant que les 1" et 2* corps attaquaient directement Villiers et Cœuilly, le 3° traversant la Marne à BryetNeuilly, au-dessous du plateau d'Avrou, devait enlever Noisy-le- Grand, pour passer entre lui et Villiers, et prendre àrevers ce dernier village. Cette partie de l'opération avait complètement manqué. La pose dos ponts en arrière de Bry s'opéra sous le feu de l'ennemi et éprouva des retards (3). Puis, lorsqu'il fï^^|Mta«uj^ la rivière, le G" d'Exea vil à plusieurs J raltre, dans ses retours jj
(I) CDucroi, 'i •léfd'- (î) U Bonciiri; le No- G" Docrol, la défenu
commandaient le débouché des ponts. Il n'osa pas risquer le passage dans ces conditions et resta inactif pendant que les deux autres corps combattaient (1) . A 2 heures seulement, une des divisions du 3* corps sous les ordres du G*^ de Bellemarre franchit la Marne. Au lieu de se diriger sur Noisy, pour prendre à revers la position de Villiers, selon les instructions du G'* Ducrot, le G** de Bellemarre, se portant sur le terrain où il voyait le combat, vint donner directement sur Villiers. Cette nouvelle tentative, quoique soutenue par le G*^ Ducrot avec des troupes du 2® corps, demeura aussi infructueuse que les précédentes (2). Pour seconder le grand effort fait sur le plateau de Villiers-Champigny, deux diversions avaient été ménagées, l'une en face de Gréteil, entre la Seine et la Marne, l'autre du côté de Sarnt-Denis. Le G*^ Susbielle avec une division, partant de Gréteil, s'était élancé sur Mont-Mesly et l'avait enlevé aux Prussiens. Le général, s'il réussissait à s'avancer suffisamment, devait se rabattre sur Ormesson pour chercher vers Chennevières à prendre à revers les forces ennemies opposées à la 2° armée; mais il n'avait pu dépasser Mont-Mesly; un retour vigoureux de l'ennemi l'avait même contraint à Tabandonner, et il était revenu occuper ses premières positions à Gréteil après avoir subi de grandes pertes. Les opérations entreprises dans la direction de Saint-Denis, sur Epinay et en avant d'Aubervilliers n'étaient que des feintes, desli-
(1) A. Ballue, les zouaves à Paris pendant le siège, p. 80.
(2) G"» Ducrot, la défense de Paris, tome II, p. 264.
nées à inquiéter l'eniiemi pour l'empêcher d'envoyer des renforts sur la Manie. A 2 heures de l'après-midi, des colonnes formées do marins, de troupes de ligne et de mobiles sortaient de SaintrDenis, s'élançaient sur Spinay et s'en emparaient. Le village ne devait pas être gardé et les Français rentraient à Saint-Denis sans être inquiétés (!}.
La sortie décisive que l'on préparait dans Paris depuis le début du aiége pour rompre le cercle d'investissement s'était effectuée dans la journée du 30 novembre, et elle avait échoué. Sur tous les points où ils avaient opéré des attaques secondaires, les défenseurs de Paris avaient été ramenés ou s'étaient repliés d'eux-mêmes; seule la 2' armée se maintenait au delà de l;i Marne sur un terrain conquis à l'ennemi, mais en face d'elle Villiers et Cœuilly lui opposaient des obstacles infranchissables. Gomment en effet, maintenant que les Allemands, informés du véritable objectif de l'armée sortie de Paris, allaient faire affluer les renfoits sur le point menacé, pouvait-on se promettre d'attaquer avec succès des positions qu'on n'avait pu enlever lorsqu'elles n'étaient encore défendues que par des forces peu nombreuses? Aussi, le 1°' déccrnljic, la '2' année no faisait-elle aucun L'ITort pour se reporter L'n a, , • ^■' ■ ■ cfiuiraire
immobile sur le dm ■'■'^i- et s'y
établissait pour rect ■■ nemi. Dry et Chami-i-
sons crénelées, sur le terrain découvert entre les deux villages, on élevait des retranchements et des épaulements de batteries. L'ennemi restait lui-même sur la défensive et dans la journée on concluait un armistice de quelques heures pour enlever les blessés et enterrer les morts. Les Allemands faisaient pendant ce temps arriver des renforts. Ils n'avaient eu d'engagés dans la journée du 30 novembre que la XXIV^ division du XII® corps (saxon) et deux brigades de la division w^urtembergeoise, ils grossissent ces forces de fractions nouvelles du XIP corps, de la troisième brigade wurtembergeoise et du II® corps prussien.
L'assiégeant occupe une position embrassante; il entoure Tassiégé et peut ainsi l'attaquer facilement par ses ailes s'il cherche à percer. Les Allemands se prévalent de cet avantage, ils se jettent, le 2 décembre, à l'aube du jour, sur Bry et Ghampigny aux extrémités opposées de la ligne française. Les Français se laissèrent aux deux points absolument surprendre. L'ennemi s'avance dans Ghampigny, enlève une partie du village, fait plusieurs centaines de prisonniers; les Français reculent en désordre, la panique se communique sur les derrières, les convois et les équipages s'enfuient vers les ponts de la Marne (1). Il n'y avait dans la 2' armée que deux régiments d'ancienne formation, le 35® et le 42®, qui se distinguaient en toute occasion par leur solidité . Ils se trouvaient précisément du côté de Ghampigny, et, grâce à eux, on put, la pre-
(1) G*» Dncrot, la défense de Paris, tome III, p. f).
mière surprise passée, organiser la défense et arrêter l'ennemi. ' Les Allemands, après être entrés à l'aile opposée dans le village de Bry, furent d'abord contenus, puîsâaireut par être complétemeal repoussés. Ils s'étaient en même temps déployés à découvert entre Bry et Champigny, mais le feu terrible auquel ils se trouvèrent exposés non-seulement de la part de l'artillerie de la 2* armée, mais encore des grosses pièces des forts et des batteries fixes qui, sur les positions rapprochées où ils s'étaient avancés, les atteignaient en plein, leur fit subir de grandes pertes et ils durent rentrer dans leurs lignes. Le soir venu, les deux armées restaient en face l' une de l'autre dans la situation de la veille, sauf à Champigny, où les Allemands se maintenaient dans la partie nord du village. La journée du 2 décembre était donc à l'avantage des Français gui, combattant sur la défensive, étaient restés maîtres du champ de bataille; mais c'était une victoire stérile qui achevait d'épuiser le vainqueur. Les ofûciers s'étaient prodigués dans les deux jours de bataille pour entraîner les troupes {I), 429 étaient hors de combat, parmi lesquels 34 (2) officiers supérieurs depuis le grade de chef de bataillon. Le G" Ladreit de la Cliarriùre était au iionibro des morts, le G" Renault du ïïvorps, In jjffl^^^aiU des éclaireurs h cheviil -i^ la SfjIiiu, Pr^'^^^'^lRlieul succomber à lemy blessures. Daar H de
marche dont se coraposaii la
2* armée, la pénurie de sujets après Sedan n'avait pas permis de porter les cadres d'officiers au complet, dans les bataillons de mobiles, les véritables officiers connaissant leur métier étaient en très-petit nombre, les fortes pertes subies laissaient donc les cadres et le commandement désorganisés. Les troupes étaient épuisées par deux journées de combat suivies de bivouacs en plein air par un froid terrible, sans abris ni couvertures, car, pour s'alléger en vue de marches rapides, au cas où on fût parvenu à percer, on n'avait emporté ni tentes ni bagages. Enfin, si, dans la bataille du 2 décembre^ on avait repoussé l'ennemi, on ne s'était cependant pas senti un seul instant assez forts pour se reporter sur Villiers et Cœuilly qui restaient inexpugnables. Tout espoir était ainsi perdu de forcer de ce côté le cercle d'investissement et, en persistant à se maintenir sur ses positions, on s'exposait à voir l'ennemi revenir avec des forces encore accrues et h êj^re jetés dans la rivière qu'on avait à dos. Tout commandait donc de repasser la Marne pour revenir sous Paris, aussi le 2 décembre au soir le G*' Ducrot donnait-il des ordres en conséquence. Le 3 décembre on faisait d'abord partir les convois et l'artillerie de position, puis les troupes se repliaient elles-mêmes successivement sans être inquiétées. Les Français avaient perdu, dans cette série de combats, en tués, blessés ou restés prisonniers, 12,085 honunes, et les Allemands 6,172. Pendant les deux batailles, le G"* Ducrot s'était sans cesse porté au premier rang, donnant à tous l'exemi de l'ardeur et du courage; mais comme il rentra*
un insuccès après avoir dit, dans une proclamation, qu'il ne reviendrait que o mort ou victorieus », il fut désormais en butte auz sarcasmes des habitants de Paris.
L'armée avait repassé la Marne sous l'impression décourageante de son infériorité; lorsque le 5 décembre les nouvelles du dehors venaient ruiner par ailleurs presque toutes ses espérances. Le gouverneur de Paris avait reçu la lettre suivante du G" de Moltke : • Il pourrait être utile d'informer Votre Ex- -n cellence que l'armée de la Loire a été défaite hier a près d'Orléans, et que cette ville est réoccupée par (t les troupes allemandes. Si toutefois Yotre Excellence <r juge à propos de s'en convaincre par uu de ses offln clers, je ne manquerai pas de le munir d'un sauf- « conduit pour aller et venir, u Le G" Trochu répondit au G" de Moltke qu'il ne croyait pas devoir accueillir son offj-e, et le gouvernement, en rendant publiques les deux lettres, ajoutait, sous forme de proclamation : K Cette nouvelle, qui nous vient par l'ennemi , on « la supposant exacte, ne nous ôte pas le droit de « compter sur le dévouement de la France accourant « à notre secours. Elle ne change rien à noti-e résolu- « liou ni h notre devoir. Un seul mol les résume : « combaUfi? I » i-a population était restée incrédule
'T^BT
i 2D6 LA DÉFENSE NATIONALE.
p< vait parfaitement, à runisson (1) des déterminations
p du G*i Trochu et du gouvernement ; mais, pour les
[. hommes de guerre, le recul de l'armée de la Loire
^ par delà Orléans fut une amère déception. Quand
[• on était sorti à Champigny, on avait cru pouvoir
I'- donner la main, dans le voisinage, à une armée de
secours et obtenir d'elle son ravitaillement. Mais maintenant, Tarmée partie de Paris qui aurait rompu la ligne d'investissement, comment, sans point d'appui du dehors, parviendrait-elle à franchir le long espace qui la séparerait des armées de province? Comment elle-même, sans cavalerie, réussirait<elle à se nourrir pendant le trajet, ou à préserver, contre la nombreuse cavalerie ennemie, les convois qui lui sont indispensables, si elle doit se suffire avec ce qu'elle emportera de Paris? Il ne s'agit donc plus, pour se délivrer, de percer le cercle d'investissement et de se joindre à une armée de secours qui ne vient plus, il faudrait s'engager suffisamment à fond pour battre complètement l'armée ennemie, et l'obliger à soi seul à lever le siège !
On ne pouvait, malgré tout, rester sur l'insuccès de Champigny, et le 21 décembre le G** Trochu, qui a recomposé ses cadres, combine une nouvelle grande sortie, cette fois-ci dans la plaine de Saint-Denis. La 2"* ai*mée, eu avant du Drancy, sera appuyée, à gauche par des troupes qui se jetteront sur le village du Bourgct, à droite par une partie de la 3"** ar-
(1) Du Mesnil, Paris et les Allemands, p. 190.
LE SIËGE DE PARIS. âOT
mée s'avançant le long de la Maroe sous les ordres du G'' Vinoy. Le Bourget formait uae pointe en avant des positions prussiennes, il devait être le premier attaqué. Le 21 au matin, les forts, des canoDS placés sur des locomotives blindées, une partie de l'artillerie de campagne de la 2"* armée dirigent sur le Bourget un feu violent qui cesse brusquement au moment où trois colonnes sorties de Saint-Denis, s'élancent à l'assaut. La colonne de gauche, principalement composée de marins sous les ordres du capitaine de frégate Lamothe-Tenet, s'empare, dans son premier éian, d'une partie du village, et s'y établit (i). Les autres colonnes arrêtées par des barricades infranchissables réussissent tout au plus à déloger les Allemands de quelques maisons avancées. Des i-enforts arrivaient à l'ennemi et les marins de Lamothe-Tenet furent bientôt contraints de se mettre sur la défensive. On voulut alors reprendre la canonnade contre la partie tfu village restée au pouvoir des Allemands, mais les combattants se trouvaient tellement enchevêtrés do maison à maison que les obus les frappaient sans distinction (2). Le commandant Lamothe-Tenet abandonné à lui-même, et exposé de toutes parts, dut lâcher prise et le Bourget Ht tout entier retour aux Allemamls. pL^ndunt co'^ temps la 2°" armée s'était établie pai'allèlcinenl à voie du chemin de fer de Boissons, mais là elU trouva en face des retranchements pru
ine nu M'je d,
par les deux ruisseaux débordés de la Molette et de la Morée. L'ennemi tint son infanterie à distance, et engagea du plus loin un combat d'artillerie. La possession du Bourget laissant les Allemands maîtres d'une position fortifiée sur le flanc gauche de la deuxième armée, le G*' Trochu crut dans ces conditions qu*il était impossible de se porter plus avant et il fit arrêter tout mouvement. Le G*' Vinoy avait pour sa part enlevé, en face du plateau d'Avron, la Maison- Blanche et Villa-Evrard sur le bord de la Marne. Les jours les plus courts de Tannée laissaient à peine quelques heures de clarté pour les opérations, la terre gelée à une grande profondeur mettait obstacle aux travaux de terrassement que Ton eût voulu entreprendre pour se retrancher sous le feu de l'ennemi. Pendant la nuit une bise glaciale fit descendre le thermomètre à 14® au-dessous de zéro, il y eut neuf cents cas de congélation (1), des milliers d'hommes tombèrent malades. Les souffrances produites par l'intensité du froid eurent sur le moral des troupes, que la mauvaise nourriture éprouvait déjà, une influence désastreuse. Aussi, à la fin de décembre, les soldats de la 2"' armée, profondément découragés et mal contenus par la discipline, demandaient-ils à haute voix la paix.
Cependant la défense militaire n'absorbait qu'une partie des efforts de toute nature que le siège était venu exiger. On s'était particulièrement ingénié à
(1) G«* Trochu, Une page d'Iiistoire contemporaine^^, 123. G'* Ducrot, la défense de Paris, tome III, p. 188.
chercher des moyens de communiquer avec le dehors. Les diverses tentatives faites poui* envoyer des messagers à travers les lignes ennemies avaient échoué. Un câble télégraphique coulé dans la Seine avait été rompu par l'ennemi. L'envoi de corps flottants renfermant des messages et abandonnés au cours de la Seine n'avait pas donné de résultats. De tous les systèmes de communication essayés, il n'était donc resté que les ballons et les pigeons voyageurs. On avait dès le début du siège établi des ateliers de confection pour les ballons à la gare d'Orléans. Des ballons partaient à peu près tous les deux jours, avec les messages officiels, les journaux et les lettres de la correspondance privée, les personnes que le gouvernement envoyait en mission ou même des passagers civils. Ils emmenaient des pigeons voyageurs, et c'est par le retour de ceux-ci que Paris recevait des nouvelles du dehors. On fixait en province par la photographie, sur une pellicule excessivement mince, une réduction microscopique des dépêches à transmettre. On mettait phisiem-s de ces pellicules dans une plume de corbeau attachée à la queue dti pigeon messager qu'on lâchait, et un seul oiseau emportait ainsi jusqu'A cent mille dépêches {1). Mais ce double moyen d'échange par ballons et par pigeons était soumis à toutes sortes d'accidents, qui mettaient ohslacle i^ la transmission, en temps voulu, des plus impor tantes communications. Un certain nombre de ha
(1) Itampon, Eiiquile/ioriim., toir.e II, p. 70.
Ions furent entraînés sur le territoire occupé par l'ennemi ou même en Allemagne, d'autres allèrent tomber très-loin, ou se perdirent en mer. Les pigeons avaient à braver les neiges et les brouillards qui les empêchaient de trouver leur route, les oiseaux de proie qui les dévoraient, beaucoup ne retournaient pas ou n'arrivaient qu'après de longs délais. On parvenait à l'occasion dans Paris à se procurer un supplément de nouvelles, par les journaux qu'échangeaient les àvants-postes, ou qu'on prenait sur les morts et les prisonniers, mais on n'obtenait ainsi que des renseignements fragmentaires qui, loin de la satisfaire, ne faisaient qu'irriter la soif de nouvelles.
Le soin de nourrir la population, en ménageant les vivres le plus possible, était pour le gouvernement une source de grandes difficultés et eiûgeait un énorme labeur. U]i premier relevé de la quantité des grains et farines avait permis de porter à trois mois la durée des subsistances ; cependant, dans la crainte 'do mécomptes et pour ne pas exciter do fausses espérances, on^ n'avait annoncé, dans le Journal officiel^ de ressotœces que pour deux mois. Les premiers approvisionnements dont le gouvernement se trouvait nanti, provenaientdes achats faits par le ministre du commerce de l'empire, M. Glé^ ment Duvemois, soit 118,000 quintaux, la ville avait acquis de son côté 210,000 quintaux, l'administration de la guerre céda, sur les denrées réunies pour les armées du Rhin et de Ghâlons qui n'avaient pu être expédiées à temps, 60,000 quintaux, les hospices 7,000; on eut ainsi un premier stock de 395,000 quintaux; re-
LE SIÉGI-: Dli [>AltlS. 21t
présentant, & 7,000 quintaux par jour, la coasommation de ciaquaute-six jours (1). Le gouremement avait, le 29 septembre, rendu un décret pour réquisitioauer tous les grains et farines dont les particuliers étaient détenteurs. L'inventaire auquel on se livra des existences de ce genre donna, tant pour les réserves des boulangers que pour celles des négociants et des cultivateurs réfugiés, une nouvelle quantité de 40S,000 quintaux (2) qui, avec celle qu'on s'était d'abord procurée et des cessious supplémentaires faites par l'administration de la guerre, assurait des vivres pendant plus de quatre, mois.
Pour résoudre les nombreuses questions relatives à l'alimentation, le gouvernement avait nommé une commission présidée par M . Jules Simon et formée d'hommes spéciaux, d'économistes, des cbefs des divers services qui avaient à diriger l'améuagement, la répartition, le rationnement des subsistances. On avait constitué une caisse de la boulangerie, qui délivrait chaquejouraux boulangers une quantité de farine calculée pour fournir aux besoins quotidiens de leur clientèle. Lorsque les fariues furent épuisées, il fallut utiliser les grains. L'industrie do la mouture n'existait pas daii- l'-ii:^ ■>'■ Il •-[■{■a. de toules pièces. L'administruii'i .1 fiif vunir 600 paires de meules.