CHAPITRE IX
La France et TAllemagne éi la fin de la guerre.
Les efiorts de la France après Sedan, pour repousser rinvasion Allemande avaient échoué. Non que la force de volonté et la somme d'énergie déployées eussent été en défaut; la persistance apportée si longtemps à soutenir une guerre désastreuse et Tobstination mise à reprendre la lutte après chaque défaite^ placent la Défense nationale en parallèle des actes de résistance les plus résolus, jamais entrepris par un peuple. Si la France n'a pu vaincre, c'est qu'elle a poursuivi la guerre dans des conditions d'in* fériorité trop grande envers l'ennemi. La France, après la perte de son armée permanente, a dû impro-viser fiévreusement de nouvelles armées, en puisant de toutes parts, pour remplir les rangs et créer des cadres et un armement. Des armées ainsi formées d'hommes dépourvus des connaissances qui consti-^ tuent les vrais officiers et les vrais soldats^ ne pouvaient battre l'armée allemande, qui, à l'entrée en campagne, était parfaitement organisée et qui avait de suite acquis l'ascendant moral que donne la vio^ toire. Les capitulations de Sedan et de Metz, en
livrant à l'enaemi trois cent mille hommes, ont privé la France d'une partie de sa population réellement apte au service militaire, et dans des circonstances où le nombre d'hommes à mettre en ligne, était, pour la lutte, un élément de succès décisif, car la Prusse, avec son système militaire particulier, disposait de toute sa population jeune et valide. La plupart du temps, les peuples envahis compensent, en se soulevant, la mauvaise qualité de leurs troupes improvisées par la grande supériorité du nombre, mais cet avantage manquait cette fois, complètement aux Français, gui, après avoir subi au début une perte d'hommes sans précédent, avaient justement à repousser des armées immenses. La France, n'offrait du reste, aucune de ces particularités de sol et de climat, qui deviennent fatales à des envahisseurs, telles que la Russie en avait présentées dans ses plaines nues et ses glaces, et l'Espagne dans son soleil ardent et ses chaînes de montagnes. La France donnait au contraire, par son sol fertile, sa population dense, ses voies de communication multiples, toutes facilités au2 armées ennemies pour subsister et se mouvoir facilement. La Défense nationale, a donc été poursuivie dansdescondilioDSiellenieutilél'iivoralïlesquelesuccL's en était impossible.
Du reste si les Français out pu itourril*^ de repousser l'invasion, eu cont^iaiiilt^i n'est cependant pas à ta suite i^' ■ de succès, qu'ils ont persîst» ■ leur détermination &élè à • '
sultat d'un soulèvement spontané. Ils ont rejeté la paix sans examen, aux conditions où elle leur était offerte. Et l'instinct qui les a guidés s'est trouvé juste, les résultats pour eux-mêmes au point de vue moral qu'ils ont obtenus en prolongeant la guerre, la position différente dans laquelle la France et l'Allemagne so sont respectivement trouvées dans l'opinion du monde, au lehdemain de Sedan et à la fin des hostilités, sont des avantages suffisants, malgré la victoire qui a manqué, pour compenser les pertes et les douleurs subies.
Il semblait après Sedan que la France fût définitivement abîmée. On doutait qu'elle possédât les éléments d'une rénovation. L'empire, en déclarant la guerre, avait indisposé tout le monde contre lui ; aussi sa chute n'inspira aucune pitié ; elle arrivait même comme une délivrance, non-seulement pour l'AUemagne, mais pour la Belgiquequi s'était sentie en péril, pour l'Angleterre qui s'intéressait à celle-ci, enfin pour l'Italie qui détruisait le pouvoir temporel des papes. L'Europe ne se croyait du reste tenue à aucune commisération. En essayant d'intervenir en Allemagne, en violation dudroit qu'ont les peuples de régler librement leurs affaires intérieures, l'empire avait trouvé sa perte ; il n'avait que le châtiment qu'il méritait. On dépassait le gouvernement impérial et on enveloppait la France entière dans l'expression du dédain et de la raillerie : voilà doQC, disait-on, à quoi devait aboutir cette prétention des Français de posséder pour la guerre des facultés et des aptitudes spéciales I Et si la nation
est ainsi tombée sur les champs de bataille, comment se relèverait-elle par ailleurs ! Depuis vingt-ans, elle est à regard des institutions politiques en arrière des peuples voisins, la poursuite exclusive des jouissances, un relâchement de mœurs semblent avoir étouffé, dans son sein, les aspirations et les sentiments d'ordre élevé. Si la France qui n'a gardé de ses anciens éléments de grandeur que la prépondérance militaire, perd aussi celui-ci, c'est que l'heure d'un affaissement définitif à sonné pour elle.
Mais on commence à suspendre ce jugement lorsqu'on voit surgir un nouvel ordre politique constitué par la petite élite, qui avait revendiqué, sans se lasser, les droits populaires et les libertés publiques. La partie intelligente et progressive de la nation reprenait donc le dessus. Dès lors l'empire n'était plus qu'un accident, les aspirations nobles qu'on avait supposées à jamais disparues, n'avaient été que momentanément étouffées. Puis les sympathies se prononcent et s'affirment, lorsqu'on voit tous les partis politiques d'accord, pour poursuivre sans hésitation la plus inégale des luttes. Ces Français qu'on avait pu croire absolument dégénérés et désormais impropres à la guerre, montraient qu'ils savaient affronter le plus horrible danger, qu'ils étaient capables de tout subir, pour défendre l'intégrité de leur sol et sauvegarder leur honneur. La France se relevait donc aux yeux du monde par son courage à supporter le malh^^ les souffrances qu^elle endurait pour une cause juste et noble; et les sympathies qu'elle rc
s'accentuaient d'autant plus qu'en sens inverse, l'Allemagne, par sa conduite et son abus de la victoire, détachait d'elle les partisans qu'elle avait eus au début.
Les Allemands avaient été pris d'un véritable délire au spectacle de leurs victoires et de cette grandeur qui les amenait à exercer, en Europe, la prédominance politique qui avait auparavant appartenu aux Français. Pour comprendre leur ivresse et la nature des passions qui les ont à ce moment-là possédés, il faut se rappeler les longues souflfrances de leur patriotisme, L'Allemagne n'avait encore jamais été une nation. Le territoire occupé au centre de l'Europe, par la race germanique restait mal défini, il se confondait aux frontières avec celui d'hommes de race différente ou bien était devenu partie intégrante d'empires voisins. Cependant les Allemands, longtemps retardés dans leur développement par les divisions et les guerres amenéespar la Réforme, avaient fini par produire une littérature originale ; dans la science, ils avaient rejoint et au moins égalé les peuples leurs devanciers; en philosophie et dans un grand art, la musique, ils les avaient dépassés. Pendant que l'Allemagne se développait dans l'ordre intellectuel, elle restait dans le même néant politique. Où est la patrie de l'Allemand? Arndt avait répondu, partout où l'on parle allemand, mais à ce vaste territoire, ni l'ancien Saint-Empire romain, ni la moderne confédération germanique, sortie des traités de 1815, n'avaient donné d'organisation unitaire et de gou-
vernoment pour raction. L'AUemagae demeurait partagée en une multitude d'états, régis pai%es princes indépendants. Il n'est guère de moment dans l'histoire où par leur mauvais gouvernement, leurs caprices, leurs abus de pouvoir, quelques-uns de ces princes n'aient fait subir toutes sortes d'avanies à leurs sujets ; et encore les souflfrances qu'ils infligeaient à l'intérieur, n'étaient- elles rien en comparaison des dommages qu'ils attiraient de l'extérieur. C'était toujours par l'appel de quelque souverain, par une alliance nouée avec un état particulier que l'étranger s'immisçait dans les affaires allemandes et entretenait, au sein de l'Allemagne, la division et la faiblesse. La bassesse et la servilité que tant de princes allemands avaient montrées pour des monarques étrangers puissants, pour Napoléon P', par exemple, puis pour l'empereur Nicolas, étaient une cause d'humiliation profonde pour l'Allemand, qui en échange de l'oppression qu'il subissait au dedans, n'obtenait au dehors, ni protection, ni considération. Pendant que l'Anglais, le Français, le Russe trouvaient au loin, pour les protéger, des agents parlant au nom de grands empires, l'Allemand devait s'adresser au représentant de quelque minime prince qui lui-même, auprès des potentats étrangers, avait peut être pris la position d'un dépendant ou d'un homme lige.
Cependant tout ce qui leur manquait pour l'action politique et Tinfluence extérieure, les Allemands le voyaient réuni par la France. Le spectacle d'un vois^"
342 L\ DÉFENSE iNATIONALE.
en possession indisputée des biens qui font vainement TobjA de vos désirs, suffit pour faire, naître des sentiments de convoitise et d'envie, et ainsi en était-il dans ce cas. A Tenvie se joignait le souvenir d'anciens dommages subis. Les nations européennes n'ont jamais eu, dans leurs rapports entre elles, de règle de conduite inspirée par la justice; toutes, lorsqu'elles ont eu la prépondérance en ont sans scrupule, fait sentir le poids à leurs voisins et ainsi avait fait la France pour l'Allemagne. Depuis des siècles lorsque la France déclarait la guerre, elle devait à sa force et à sa concentration politique de la porter hors de chez elle. Pendant les guerres de Trente ans, de Louis XIV, de Sept ans, de la révolution et de l'empire, c'était l'Allemagne qui avait servi de champ de bataille à l'Europe et, parmi les nations qui avaient foulé son sol. et apesanti sur elle leur bras victorieux, se trouvait la France.
A toutes ces raisons d'inimitié, s'en ajoutait une plus profonde encore, sur laquelle il faut insister, pour expliquer le débordement de passion qui va se faire jour en Allemagne contre la France, car peut-être autant que toutes les autres réunies, elle a contribué à le produire : c'est l'infériorité, non pas seulement nationale, mais personnelle, dans laquelle individuellement, comme homme, l'Allemand était censé être vis-à-vis du Français (1).
La France avait eu son épanouissement littéraire
(1) Voyez entre autres : Ludwig Bamberger. Zur naturgeschichte
aux dix-septième et dix-huitièmo siècles, alors qu'aucune nation en Europe ne pouvait contrebalancer son influence intellectuelle. Elle était ainsi devenue le modèle et l'arbitre universels du goût ; sa langue s'était répandue dans toutes les cours et avait, particulièrement en Allemagne, supplanté l'idiome national, pour le commerce des gens policés. Lorsque l'Allemagne, avait eu à son tour son éclosion littéraire, elle avait substitué sur son sol sa langue et sa littérature à celles de la France, mais elle n'était jamais parvenue à exercer une action dominante à l'extérieur, et surtout elle n'avait rien produit de comparable à cette politesse et à cette élégance, que la cour de Louis XIV et les salons du dix-huitième siècle avaient affinées et qui, dans la haute société, continuait à placer tout ce qui venait de France hors de pair. Aussi, du fait de ces avantages nationaux, le Français ne manquait-il d'affirmer sa prééminence et delà faire sentir à l'Allemand. A cette première assertion d'une plus grande noblesse comme homme du monde, est venue s'ajouter, pour développer encore la croyance à une supériorité de race chez le Français, le sentiment de la suprématie militaire et des perfections guerrières. Ce sont ces dernières prétentions, entretenues par le souvenir des guerres de Louis XIV et enfin surexcitées outre mesure par les campagnes de Napoléon I", qui ont définitivement amené la France,
des Krieges^ p. 91. — Karl Hillebrand. Frankrexch und die Franzosen, p. 3G1. ~ Friedrich von Hellwald. Cuiturgeschichte^ tome II, p. Ô54.
à se donner pour une nation privilégiée et qui, partout dans le monde, ont fait prendre individuellement au Français un air et une attitude d'homme supérieur à tous les autres. Il est vrai qu'en Allemagne, Télôgance française était présentée comme une faiblesse et une corruption, auxquelles étaient bien préférables la bonhomie et la rudesse germaniques, que les passions militaires, Tamour de la gloire du Français étaient dénoncées comme des restes de vieille barbarie à mépriser. Ce dédain n'était qu'apparent. Au fond la supériorité reconnue du Français, comme homme du monde et comme guerrier, que l'Allemand ne pouvait s'empêcher de ressentira chaque instant, était pour lui une source inépuisable de blessures d'amour-propre, et s'il prétendait la mépriser, c'est uniquement qu'elle lui manquait. Et môme à force de n'entendre jamais vanter que leur bonhomie, leur simplicité de mœurs, leur naïveté, les Allemands avaient fini par tenir leurs vertus en peu d'estime. Ne les traitait-on pas en même temps de rêveurs, de métaphysiciens, de maîtres d'école ! Ces titres leurs paraissaient d'autant plus odieux qu'ils en étaient venus, après tant d'essais restés vains, à douter s'ils pourraient jamais, en politique, sortir des rêves et des abstractions et s'il n'y aurait pas réellement, dans une différence de race, quelque chose qui, leur manquant pour l'action, les condamnerait perpétuellement à occuper, aux yeux du monde, un rang inférieur à celui du Français.
Tout à coup, en 1866, l'Allemagne réalise son unité
nationale el de la manière qui peut le plus Tenor^gueillir, par la guerre et la victoire. Elle est encore dans tous les transports nés de son heui-cuse fortune, que la France Fattaque, pour lui disputer la possession des biens inestimables qu'elle vient d'acquérir. Alors se réveillent, s^échauffent, s'exaltent contre la France, tous ces sentiments de courroux, d'envie, de besoin de vengeance, d'amour-propre froissé, couvés depuis si longtemps. En un mois, par une rapidité d'action qui égale tout ce que les Français avaient jamais montré en ce genre, les Allemands remportent des victoires inouïes, et ravissent à la France sa prépondérance politique et militaire. On chercherait en vain dans Thistoire, un autre exemple d'un peuple qui ait accompli, d'une manière aussi subite, un tel changement de fortune et qui, dans la réalisation de ses longs désirs, ait dépassé tous ses rêves et toutes ses convoitises. L'Allemagne, sous le coup d'un ébranlement profond, va donc traverser une de ces phases, où les nations prennent un aspect imprévu, par suite des particularités de caractère qui s'exagèrent subitement et des passions longtemps étouffées qui s'épanouissent.
On voit se produire en Allemagne cette surexcitation de l'imagination, qui ouvre la perspective d'une prospérité et d'une puissance sans limites et sans fin et qui, dans le premier moment d'un désir réalisé donne à croire que les sentiments d'ivresse auxquels on s'abandonne, garderont éternellement leur fraîcheur et leur omnipotence. En réaction contre cette
bonhomie bourgeoise qu'on leur avait prêtée et ces dispositions qui les avaient portés aux études désintéressées et aux spéculations métaphysiques, les Aile* mands se laissent envahir par la soif du butin et des conquêtes, et se montrent insensibles aux spectacles les plus horribles de la guerre. Aucune protestation ne s'élève au milieu d'eux, même contre les bombardements de Paris et de Strasbourg, qui remplissaient l'Europe d'horreur et qui eussent dû leur sembler d'autant plus odieux que l'un, celui de Paris, était sans résultat militaire possible, et l'autre, celui de Strasbourg, s'adressait à une population qu'ils déclaraient faire partie de leur chair et de leur sang. Cette dureté militaire qui avait été une des particularités de la Prusse, et qui, en Allemagne même, avait suscité de si vives répugnances, colorée par le prestige de la victoire, était devenue la plus précieuse des qualités. Toute l'Allemagne se l'appropriait et, par cette adaptation, elle croyait s'assurer l'énergie pour l'action qui avait paru lui manquer jusqu'alors (1). Loin que le retrait des sympathies de l'Europe, à mesure que la guerre se prolongeait, impressionnât désagréablement les Allemands, le mélange de trouble et d'effroi causé parleurs victoires, les remplissait d'un secret contentement. Il leur procurait la sensation de leur force et de leur puissance nouvelles. Ah ! on les craignait, on tremblait devant eux, on se plaignait de leur dureté I Au moins on ne parlerait plus
(I) D. F. Strauss. Briefe an Emst R^narif p. 46.
Là FRANCE ET L*ALLEMAGNE A LA FIN DE LA GUERRE. 347
d'eux comme de rêveurs et de maîtres d'école I Le sentiment national et le patriotisme si longtemps contrariés, maintenant que les événements leur donnaient satisfaction, prenaient le caractère de passions féroces, jalouses de tout partage. On voit le patriotisme allemand se manifester sous cette forme rétrécie du patriotisme antique, pour lequel le seul vrai patriote, est celui qui joint à Tamour du pays le dédain des peuples étrangers*. Tout ce qui au sein de rÂllemagne n'est pas exclusivement national, tout ce qui en religion, en politique, par origine ou par nature, peut avoir des affinités avec des formes analogues hors d'Allemagne, est regardé d'un mauvais œil, tenu pour suspect, ou même absolument dénoncé comme coupable envers la patrie allemande.
La. résultante, dans l'ordre politique, des aspirations et des besoins nouveaux, était la mise en pied d'un empereur^ par la superfétation du titre impérial au titre du roi de Prusse. M. du Bois-Reymond, dans un discours prononcé comme chancelier de l'Université de Berlin, au début de la guerre, s'était pourtant fait applaudir de l'Allemagne, en déclarant que jamais prince allemand ne devrait être investi du titre d'empereur souillé parla famille Bonaparte (1). Â plus forte raison après la fin de Napoléon III à Sedan, ce titre
(1) Es lebe Kœnig Wilhelm von Preiissen — Kaiser dor Deiitschen dûrfen wir ihii nicht nennen, und vielleicht niôchten wir es nicht eiiimal melir, seit der Name Cœsai* durch dus Haus Bonaparte von Neuam mit so viel Greueln besudelt worden ist. Lassen wir
devait-il paraître assez peu enviable, et peu en rapport avec les prétentions des Allemands de réagir contre les erreurs françaises. Mais si, en effet, on éprouve une certaine gêne, après les discours autrefois tenus, à manifester son enthousiasme pour le nouveau titre impérial, et si les publicistes embarrassés en sont réduits, pour le dehors, à atténuer l'importance de la transformation (1), TEmpereur n'en n'était pas moins irrésistiblement appelé à être, par des forces sociales devenues toutes puissantes qui, en l'élevant, assuraient leur propre grandeur.
C'était l'Allemagne protestante qui triomphait avec la Prusse, mais avant de parvenir à une aussi haute fortune, elle avait eu de pénibles débuts, elle avait subi de grands revers et traversé de longues années de faiblesse. I^e protestantisme à sa naissance avait vu se dresser contre lai la suprême autorité politique de l'Allemagne, l'Empereur. Dans la lutte que l'Allemagne catholique appuyée sur l'Empereur, avait entreprise contre l'Allemagne protestante, celle-ci avait été vaincue et très- près d'être absolument anéantie. Ce n'est qu'avec l'appui du dehors, d'abord de Gustave-Adolphe, puis, à la fin de la guerre de Trente ans, de la France elle-même, que le protestantisme était parvenu à arracher à l'Empereur son droit à l'existence. Toutefois né de l'esprit de révolte contre la hiérarchie antique et illustre du catholicisme, sans autres
àlso den Titel lateinischer Herkunft. — Du Bois^Reymotid. ^ Redeam, 3 August. 1870 in der Unwersitùt zu Berlin^ ip, 46. (1) Von Sybel. Der Friede von 1871, p 12;
LA FRANCE ET l' ALLEMAGNE A LA fIN DB LA GUEHRE. 341» défenseurs îles princes secondaires, peudaat que lo catholicisme continuait à jouir de la protection impériale, le protestantisme restait eii Allemagne dans une position humble et inférieure. Sa situation s'était améliorée, lorsque, par la création du royaume de Prusse, un prince protestant de haut rang avait surgi eu Europe et, à partir de ce jour, sa grandeur s'était trouvée Uée à celle des Hohenzotlern. Dans la Confédération germanique, de 1815, le protestantisme paraissait enBii élevé à la dignité du catholicisme, puisque le roi de Prusse était placé sur le pied d'égalité avec l'Empereur, réduit du titre d'empereur des Romains au moindre titre d'empereur d'Autriche. Il n'en n'était rien cependant. Le titre d'empereur gardait des traditions et des vieux souvenirs un prestige supérieur, et on effet, depuis 1815 jusqu'à l'époque absolument récente, la Prusse avait conservé, et presque accepté, une position secondaire à l'égard de l'Autriche. En 1866 contre l'Autriche, et en 1870 contre la. France, l'Allemagne protestante, sons l'égide de la Prusse, développe une force inconnue, qui la place déQnitivemeut en Europe, dans une position prééminente. Mais quel peut être le couionuement d'une aussi grande foi'tune? N'est-ce pas l'agraudissement du roi de Prusse et sa transformation en empereur? Et n'est-ce donc pas le signe de la prépoudérantw— définitive du protestantisme, que celte acquisit par un prince protestant, du titre suprême imr qui, jusqu'à ce jour, est resté l'apanai . catholiques ? N'est-ce pas, pour les
revanche de leurs longues souffrances, que de voir Tempereur, qui leur a toujours été hostile rangé enfiu de leur côté? Aussi bien, lé pieux roi Guillaume et l'église protestante n'ont cessé, dans cette guerre, de pousser vers le ciel un même hosannah. D'ailleurs, ce qui témoigne du caractère et de la raison d'être de la nouvelle forme polilique, c'est qu'aussitôt créé, Tempereur protestant fait subir au catholicisme, autant que le permettent les mœurs et l'esprit du temps, la persécution que l'empereur catholique avait autrefois infligée au protestantisme. Si l'église, catholique ou protestante, réclame un empereur, c'est qu'elle sent bien qu'il lui donnera pour combattre ses adversaires une force sans égale. Lorsque le monarque a pris une prépondérance immense, lorsqu'il est devenu roi des rois, comme l'empereur de l'ancien Saint-Empire romain et de la moderne Allemagne, ou roi-soleil comme Louis XIY, il est si auguste et si élevé au-dessus des sujets, la nation se personnifie tellement en lui, que c'est une sorte de rébellion, que de ne pas être de la religion qu'il pratique et protège. La raison donnée pour expliquer la persécution des catholiques en Prusse sera donc de même ordre que celle autrefois alléguée sous Louis XIV contre les protestants : que n'appartenant pas à la religion du monarque et de l'Etat, que se ralliant à une église qui a des adhérents au delà des frontières et chez les ennemis, ce sont des patriotes douteux, des rebelles en perspective.
L'armée de son côté réclamait un empereur qui
Là FRANCE ET L'ALLEMAGNE A LA FIN DE LA GUERBE. 351 devînt dans l'Etat l'image vivante de ses victoires ; et les aspirations de l'armée, en tant que troupe victorieuse, étaient encore fortifiées de l'esprit propre à la noblesse, qui fournit la plus grande partie des officiers et qui trouvait, en cette circonstance, ses intérêts de classe d'accord avec ses-passioiis militaires. La noblesse prussienne, sans privilèges ou droits politiques spéciaux, en partie besoigneuse, ne conserve guère de prestige et d'influence que ceux qu'elle tiro de la carrière des armes ; aussi une constitution politique qui an sommet de l'état agrandissait le chef militaire auquel elle est étroitement associée, raffermissait-elle, du même coup, son importance sociale. L'église et l'armée qui, ont en tout lieu la tendance à s'appuyer l'une sur l'autre, amenaient donc . l'Allemagne, comme conséquence de ses victoires, à donner k la suprême puissancedans l'État, cette forme qui leur assure à elles-mêmes le maximum possible de force et d'influence.
Pendant que les généraux victorieux étendaient leurs conquêtes sur le sol français, au sein de l'Allemagne, les journalistes, les prédicateurs, les hommes politiques, tous ceux qui par la parole ou par la plume, pouvaient se faire entendre, s'élevaient contre la Franco pour exiger sou chàlimniU (i) ni empêcher qu'on ne lui témoignât la moindre "*■**■"" cendance. La France était uniformément comme une nation que son ambition inf
(I) Voyei Baldamiis, Uteralur du dt
vices, sa corruption avaient piécipitée dans une irrémédiable décadence. L'opprimé, le vaincu a la mémoire longue, et chez lui le souvenir des offenses subies se conserve vivant. Toutes les entreprises que les Français avaient pu se permettre contre l'Allemagne longtemps inerte, leoir étaient maintenant rappelées, sans préoccupation de dates, comme autant de dommages à réparer. Avec cette méthode accumulée de présenter lés faits, il n^ avait plus de distinction d'époques historiques et de degré de civiliçation des divers âges ; le temps présent se trouvait chargé de tous les crimes, vrais ou supposés, que pouvait fournir une longue suite de siècles.
Par-dessus tout les Allemands revenaient sans cesse à cet argument, que la France les avait provoqués et avait pris l'initiative de l'agression ; et sur ce . point ils exagéraient les torts qu'elle avait eus à leur égard de deux manières : en passant sous silence tout ce qui, dans la conduite de la Prusse était de nature à atténuer l'odieux de l'agression de l'empire français, et en dénaturant les sentiments qui, en France, avaient réellement eu action sur le gouvernement pour le jeter dans la guerre. Ils semblaient ignorer les intrigues, plus ou moins accompagnées de promesses, dans lesquelles M. de Bismarck s'était engagé avec l'empereur Napoléon III, pour obtenir son consentement aux changements projetés en Allemagne ; ils oubliaient le service que le gouvernement français, en 1866. avait rendu à la Prusse, en lui permettant de s'allier à l'Italie, dans le but d'écraser T Au-
UFHANGE: BT L'ALLBHAGNE a la fin de la guerre. 3B3 triche ; ils ne parlaient nullemeat de la facilité avec laquelle M. de Bismarck, aussitôt que l'affaire Hohènzollern avait pris à ses yeux une tournure favorable, avait accepté la guerre et y avait même précipité son ennemi.
D'un autre côté ils ne se bornaient pas à accuser la France d'avoir éprouvé de tels aentimeuts de jalousie des agrandissements de la Prusse après Sadowa, qu'à force de reprocher au gouvernement impérial de les avoir permis, elle lui avait, pour son salut présumé, rendu la guerre nécessaire, en l'obligeant à se parer du lustre de nouvelles victoires, allant au delà de ce grief, ils en formulaieat un autre : celui d'avoir entrepris la guerre dans le dessein préconçu de conquérir la Iimitedulthin(l}. Or, quels qu'aient été dans le passé les empiétemeuts faits sur le territoire de langue allemande par divers gouvernements français pour se porter jusqu'au Rhin, on doit reconnaître que, en 1870, la Francs ne songeait point à reculer ses fronlières. Si, pendant des années, le souvenir des traités de 1815 est demeuré, en France, amer et vivant, si dans les premiers temps, après avoir été dépouillé, on jette un regard de regret et même de convoitise vers cette liniitiidu Hhin qu'on a ces traces de vioilles passions élaiajit allées en dimiauaiiL et avaient flaij la déclaration de gueri'e on u'o
354 i LÀ 6ËFENSB NATIONALE.
dans aucuu des grands partis politiques qui, à côté du gouvernement impérial, possèdent la France. Le parti démocratique républicain, depuis qu'il s'était absolument séparé des bonapartistes, était devenu pacifique et par principe, répudiait les conquêtes; quant au parti libéral parlementaire, comprenant presque toute la bourgeoisie, il s'était montré au pouvoir, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, passionnément attaché à la paix. Du reste l'extension vers le Rhin, à l'époque où elle fut poursuivie, avait surtout été l'œuvre des gouvernements et des politiques. La conquête du Rhin n'a jamais correspondu à un sentiment populaire, réellement vivant dans les entrailles de la nation, tel que l'avait été le souvenir des guerres des Anglais et tel que l'est devenu le regret causé, par l'enlèvement de l'Alsace et de la Lorraine. On ne trouve en France aucun de ces cliants, comme il en existe en Allemagne, pour célébrer le Rhin. Par la position géographique, c'est l'Allemand et non le Français qui voit dans le pays rhénan la terre de la vigne et du soleil. Au moment de la déclaration de guerre, ce n'est donc que dans le parti bonapartiste, qui a besoin pour rasseoir Tempire de victoires et de conquêtes, qu'apparaît le désir de prendre le Rhin, et encore pareille convoitise ne se manifeste-t-elle que cliez les plus exaltés et les enfants perdus. Rien dans les chefs, dans les hommes responsables, dans l'Empereur ne montre qu'on ose nourrir de pareils projets. Et, s'il est impossible 4'affirmer que la soif des conquêtes ne se fût im-
médiatement affichée dans tout le parti de Teinpire et par derrière n'eût gagné la nation elle-même, si la France, au lieu d'être vaincue eût remporté des victoires aussi décisives que celles de TAllemagne, c^était cependant une singulière exagération que de représenter la France de 1870 comme ayant une fois de plus déclaré la guerre pour s'étendre, de propos délibéré, jusqu'au Rhin. Il est vrai que ce n'était pas seulement le débordement de passion auquel ils se laissaient instinctivement aller qui portait les Allemands à ces accusations injustes, dans ce cas spécial les accusations étaient calculées et faites, par l'invocation de la loi du talion, pour justifier le démembrement qu'ils voulaient eux-mêmes faire subir à la France.
Cette Allemagne qui manifestait des sentiments d'inimitié si universels contre la France, avait cependant laissé voir, à diverses reprises, une véritable communauté de vues et d'aspirations avec elle. Lorsqu'autrefois les idées d'émancipation qui triomphaient avec la révolution du 4 septembre s'étaient fait jour, en 1789, en 1830 et en 1848, l'Allemagne avait tressailli et reçu du mouvement français une impulsion, pour son propre développement, dont les suites avaient laissé des résultats permanents. Cette fois-ci, le rétablissement du régime politique libre qui ramenait dans toute l'Europe les sympathies aux Français, ne modifiait point la manière de sentir et de s'exprimer de l'Allemagne à leur égard. C'est qu'aujourd'hui la révolution se produisait en France à un moment où les passions qu'elle pouvait faire vibrer en
Âllemague étaient étouffées ou satisfaites. D'abord l'établissement d'un empire allemand, fondé sur la suprématie du protestantisme et au détriment d'une partie des princes légitimes violemment • dépossédés, était assez en rupture avec les traditions de l'ancien régime,v pour satisfaire les mécontents 91 rallier les révolutionnaires (1). Puis l'Allemagne enivrée de sa grandeur nouvelle et de ses victoires militaires, subissait sans réserve la prédominance de ces puissances et de ces classes qui les lui avaient procurées, et celles-ci ne pouvaient manquer d'être instinctivement hostiles à la forme démocratique et républicaine, sous laquelle réapparaissait en France le gouvernement libre, car elles voyaient dans les adhérents des idées républicaines sur le sol allemand de dangereux ennemis. Et précisément parce qu'autrefois des affinités pour les aspirations démocratiques françaises s'étaient manifestées en Allemagne et que l'établisse* ment politique que l'on fondait ne pouvait subsister qu'autant que de pareils germes seraient étouffés, les moyens les plus énergiques de compression sont pris contre les hommes qui ont résisté à l'entraînement des passions nationales et qui, à la réapparition de la république, sentent revivre leurs sympathies pour la France. C'est seulement, en effet, chez un petit nombre de républicains qu'apparaît la pensée que l'Allemagne doit user avec retenue de sa victoire. Le fils d'un exilé politique, M. Karl Vogt, écrit pour protester contre
(1) Ludwig Bamberger, Zur naturgeschichie des Krieges, p. 94,
le démembrement que Ton veut faire subir à la France, en lui enlevant l'Alsace et la Lorraine (1). Au sein même de l'Allemagne des socialistes et quelques hommes restés fidèles aux principes de Tancien parti démocratique fédéraliste le Volk's partei sont animés d'une égale bienveillance pour la France, mais les principaux d'entre eux, qui osent la faire connaître, MM. Jacobi, Bebel, Liebknecht, accusés du crime de lèse-patrie, sont sommairement renfermés dans des forteresses.
Les Allemands du nouvel empire éprouvaient de leur force et de leur grandeur subites un enivrement pA)fond. L'admiration et la satisfaction de soi qui se manifestent en Allemagne sont des sentiments absolument universels et irrésistibles. L'idée que la race germanique possède en propre quelque chose de plus que les autres, que sa force, sa sagesse, ses vertus sont incomparables, se fait jour de toutes parts. Et cependant au moment où cette croyance à ime pareille supériorité, venait aux Allemands, tout montrait, au contraire, la similitude de leurs instincts et de leurs passions avec ceux des autres hommes, car les symptômes qui apparaissaient chez eux, à la suite de leurs triomphes militaires étaient les mêmes qui antérieurement s'étaient révélés en France dans des circonstances analogues. Aujourd'hui en Allemagne comme autrefois en France, nulle modération dans la victoire, la préoccupation de bénéficier en entier des
(I) Karl Vogt, Briefe an Friec^rich Kolk-
avantages présents, sans souci des retours et des éventualités de Tavenir, et, comme conséquence, de ces blessures infligées au vaincu dont Toubli lui devint impossible.
L'Europe au spectacle de la guerre entre la France et l'Allemagne avait fini par ressentir une horreur profonde. Elle n'avait point vu depuis un demi-siècle de ces luttes, où les peuples se prennent corps à corps et combattent jusqu'à épuisement, l'un pour la conquête, l'autre pour la vie. Dans l'histoire tout le dessous de la guerre, la partie grossière avaient été perpétuellement tenus dans l'ombre, les actions d'éclat, les combats et les victoires avaient seuls fait l'objet des récits. L'imagination, de toute antiquité, avait d'ailleurs paré la guerre de ses couleurs brillantes, elle y avait mis « la gloire, » les guerriers étaient devenus « des héros, » les chefs victorieux des empereurs et des demi-
dieux. A l'époque contemporaine, la littérature et les arts français, éblouis par les victoires nationales, avaient su donner une splendeur et un lustre incomparables au métier des armes. Le tableau que la lutte entre la France et l'Allemagne mettait sous les yeux, faisait reprendre à la guerre sa vraie physionomie.
Dans l'Europe du dix-neuvième siècle, les peuples s'étaient rapprochés; les idées de philanthropie, le développement do la culture et de l'instruction dans toutes les classes, avaient élevé le niveau de la moralité et accru la douceur des mœurs. Et avec la rapidité et la précision nouvelle des moyens d'information, l'Europe assiste maintenant jour par jour,
LA FRANGE ET L'aLLëMÀGNE à LA FIN DE LA GUERRE. 359
dans leurs moiadres détails, aux scènes variées qui réunies, forment le drame complet de la guerre. On voit naître cette surexcitation du champ de bataille qui seule peut amener les natures faibles à affronter la mort, et qui réveille chez l'homme toutes les passions de la bête féroce, se ruant au sang et au carnage. On entend les gémissements de ces milliers de blessés abandonnés dans la nuit ou expirant entre les mains des chirurgiens. Puis le vainqueur s'avance. Il faut qu'il impose la soumission : il fusille les citoyens, qui se sont armés contre lui. Il faut qu'il vive : il prend aux paysans leurs récoltes et leurs bestiaux. A la vue de ces populations ruinées, de ces milliers d'êtres innocents frappés par la guerre, de l'étalage que fait après cela le victorieux de son contentement et de son insolence, les spectateurs n'éprouvaient plus qu'un profond serrement de cœur. Jusqu'à ce jour, la conception de « l'héroïque » dans la guerre et « du héros » sur le champ de bataille avait été associée à un déploiement de force personnelle, permettant aux qualités individuelles de décider de la victoire dans une action dramatique ; mais les énormes armées modernes munies d'engins perfectionnés, dirigées, comme un engrenage mécanique, par des généraux devenus des savants de cabinet, ne laissant plus place à l'imagination et appelant, au contraire, la raison à juger froidement de la guerre, celle-ci éprouvait une répulsion profonde à voir les découvertes de la science, appliquées à un objet dont les résultats frappaient d'horreur ]'^* sensible.
L'armée allemande ne devait donc point hériter du prestige poétique et de l'auréole qui avaient entouré l'armée française, elle restait douée à tous les yeux d'une force incomparable, mais elle nlnspirait aucune sympathie. Â la fin de la guerre l'Allemagne, par la dureté montrée au vaincu, avait perdu une paiMie de sa bonne renommée, et se trouvait dépouillée de cette sérénité majestueuse, qu'on lui avait attribuée, en prêtant à la nation entière les qualités personnelles du grand Gœthe.
FhN DU LIVRE SECOND.