CHAPITRE PREMIER
Le ministère du 2 janvier.
Le 2 janvier 1870 le ministère suivant prenait legouvernement :
Emile Ollivier, garde des sceaux, justice et cultes.
CoMTB Daru, affaires étrangères.
Ghkvandier de Valdrômb, intérieur.
Buffet, finances.
Maréchal Leboeuf, guerre.
Amiral Rigault de Genouilly, marine.
Segris, instruction publique.
De Talhoubt, travaux publics.
LouvET, agriculture et commerce.
Maurice Richard, beaux-arts.
La formation de ce cabinet avait été provoquée par une lettre de l'Empereur écrite à M. Emile Ollivier le 27 décembre 1869. L'Empereur avait appelé M. Emile Ollivier à lui désigner les personnes « capables de force mer un cabinet représentant fidèlement la majorité
« du Corps législatif et résolu à appliquer, dans sa (^ lettre comme dans son esprit, le sénatus-consulte du « 8 septembre. » Le nouveau ministère se trouvait donc, en dérogation de ce que Ton avait encore vu sous l'empire, formé d'après les règles du régime parlementaire.
M. Emile Ollivier n'était parvenu à composer sou ministère qu'à la suite d'assez longues négociations. Il prenait en effet, en arrivant au pouvoir, la direction d'hommes politiques avec lesquels il lui fallait se mettre d'accord, car il ne leur était pas relié de longue date. Par son père, membre de l'Assemblée constituante de 1848 et proscrit de décembre, M. Emile Ollivier appartenait au parti républicain ; son parti l'avait toujours traité en favori; Ledru-Rollin en 1848 l'avait nommé à vingt-deux ans commissaire général dans le département des Bouches-du-Rhône ; sous l'empire l'opposition l'avait repris avocat au barreau de Paris encore peu connu et lui avait ouvert le Corps législatif. Les antécédents de M. Emile Ollivier étaient donc de ceux qui lient à un parti par les liens les plus étroits. Cependant d'abord gagné par M. de Morny, plus tard entré en rapport direct avec l'Empereur, M. Emile Ollivier avait fini par se séparer complètement des républicains pour passer au service de l'empire. M. Emile Ollivier, en faisant une pareille évolution, dans les conditions où il l'avait réalisée, s'était affranchi de liens qui eussent retenu la majorité des hommes ; aussi sa position était-elle des plus fausses. Il existait à son égard un doute secret et s'il allait être
au gouvernement l'homme de l'action brillante, ce n'était pas sur lui que se fixaient les yeux de ceux qui cherchaient à découvrir les tendances certaines du nouveau cabinet.
C'étaient MM. Buffet et Daru qui donnaient sa signification exacte au cabinet du 2 janvier comme y représentant l'élément ayant un sens fixe et précis. Ceux-ci n'avaient jamais eu d'autre idéal que la monarchie parlementaire. Ils avaient été élus députés comme candidats de l'opposition après avoir triomphé de la pression administrative, mais par des circonscriptions rurales où l'on était loin de vouloir un changement de gouvernement. Ils n'avaient reçu d'autre mission que celle de transformer l'empire dans le sens libéral. Au Corps législatif, ils avaient, d'accord avec le centre gauche , revendiqué le régime parlementaire. M. Emile Ollivier chargé par l'Empereur d'inaugurer ce régime leur avait demandé leur concours ; ils n'avaient pas cru devoir le refuser.
Le premier soin du nouveau cabinet fut de destituer le préfet de la Seine M. Uaussmann en le remplaçant par M. Chevreau. M. Uaussmann était l'auteur de la transformation et des embellissements de Paris. A force de démolir pour reconstruire , il était passé d'œuvres utiles à des travaux ruineux de pur ornement ; les finances de la ville, sous sa gestion, s'obéraient de plus en plus. M. Haussmann était devenu l'objet de la haine persistante des Parisiens ; des publicistes avaient dû leur fortune politique à la continuité des attaques Qu'ils avaient dirigées contre lui.
M. Haussmann personnifiait à Paris l'autorité sans contrôle et était ainsi désigné aux coups d'un ministère qui se proposait de transformer l'empire.
Le ministère avait donné ce premier gage à la cause libérale lorsqu'un événement imprévu vint pour quelques jours détourner l'attention des questions constitutionnelles. M. Paschal Grousset, voulant obtenir du prince Pierre Bonaparte réparation par les armes pour des injures reçues à la suite d'une violente polémique de presse, lui avait envoyé, comme témoins, deux rédacteurs de la Marseillaise^ MM. Victor Noir et Ulrich de Fonvielle.(Ces messieurs s'étaient rendus chez le prince, à Auteuil, le 10 janvier. Tout d'un coup M. Ulrich de Fonvielle se précipitait hors de la maison en criant: Au secours, à l'assassin. Les personnes accourues trouvaient M. Victor Noir affaissé sous la porte cochère. Il expirait avant de prononcer une parole dans les bras de ceux qui cherchaient à le secouiir. Il avait la poitrine traversée par une balle que le prince Pierre lui avait tirée presque à bout portant dans le salon où le domestique l'avait introduit. M. Victor Noir avait vingt-deux ans; avant d'appartenir à la Marseillaise^ il avait écrit dans des journaux de nuance modérée ; on n'avait sur son compte que du bien à dire.
Ce meurtre excita au plus haut point l'indignation et la colère des républicains. M. Rochefort, rédacteur en chef de la Marseillaise^ pubUait le lendemain un article où il traitait d'assassins tous les Bonapartes indistinctement. Le priuco avait été arrêté, mais un
•décret convoquant la haute Cour apprenait qu'il n'aurait, pour le juger, comme le voulait le sénatus-consulte réglant la position des membres de la famille impériale, qu'une cour spéciale, et un jury composé de conseillers généraux tirés au sort dans toute la Prance. En même temps le procureur général, M. Grandperret, saisissait le Corps législatif d'une demande en autorisation de poursuites contre M. Rochefort député, pour son article de la Marseillaise. Le corps de M. Victor Noir avait été transporté au domicile de la famille à Neuilly. Les funérailles étaient fixées pour le 12 et les journaux républicains, en donnant la nouvelle, invitaient le peuple à s'y rendre en masse. Le jour des funérailles cent mille personnes se réunirent k Neuilly. Lorsque le cercueil sortit de la maison mortuaire, une discussion passionnée et presque une lutte corps à corps s'engagea entre ceux qui désiraient procéder régulièrement à l'inhumation dans le cimetière de Neuilly et ceux qui, avec Flourens, voulaient au contraire se saisir du corps et rentrer dans Paris pour faire un appel aux armes. Il fallut l'intervention -de M. Rochefort, de Delescluze et surtout celle du frère de la victime M. Louis Noir qui, à diverses reprises, se mit en travers de la foule, pour obtenir que le corps fût porté au cimetière de Neuilly. Le convoi funèbre traversa les rues et les avenues de Neuilly au milieu des flots pressés d'une foule sympathique. M. Rochefort, qui suivait le corbillard, fut l'objet d'une ■ovation continue. Après la cérémonie funèbre la voiture de M. Rochefort rentrant dans Paris par la grande
avenue des Champs-Elysées, fut escortée par un immense rassemblement chantant des chants patriotiques et criant : Vive la République. Le rassemblement arrivé devant le Palais de l'Industrie est chargé par de la cavalerie. Pendant que M. Rochefort continuait sa route pour se rendre au Corps législatif, la cavalerie dispersait la foule dans toutes les directions sans qu'il y eût résistance ou effusion de sang.
Il restait à statuer sur l'autorisation de poursuites demandée contre M. Rochefort;. le Corps législatif l'accordait par 222 voix contre 34. M. Rochefort traduit devant la 6® chambre de police correctionnelle était condamné à six mois de prison et 3,000 francs d'amende, mais il conservait ses droits civils. Le ministère public s'était abstenu de requérir la pénalité extrême que comportait le chef d'accusation relevé contre lui et, son temps de prison expiré, il pouvait rentrer au Corps législatif. Il refusait cependant de se constituer prisonnier, sa popularité était alors immense et il régnait une certaine appréhension sur les suites que pourrait avoir son arrestation. Il fut arrêté dans la soirée du 7 février, rue de Flandre, au moment où il entrait à une réunion publique. Une tentative d'insurrection eut lieu dans la nuit sous la direction de Flourens, mais tout se borna au pillage d'une boutique d'armurier dans la rue de La Fayette et à la construction de quelques barricades dans la rue du Faubourg-du-Temple, qui furent enlevées par les sergents de ville sans être défendues. Après cette échaufîourée, le calme se rétablit et Flou-
rens, éludant les recherches, se réfugia à Londres. L'inquiétude née de TafFaire Victor Noir n'avait jeté qu'un nuage passager sur la joie que le triomphe de la politique nouvelle avait causée. Ces premiers moments qui suivirent l'avènement du ministère du 2 janvier furent, pour une partie de la nation, pleins d'espérance et de promesses. L'opposition libérale formée des partisans de la monarchie parlementaire ou des gens indifférents à la question des formes de gouvernement, voyait ses vœux exaucés, son programme se réalisait. La coalition qui, dans ces dernières années, avait combattu l'empire, se trouvait dissoute; lesr parlementaires se retournaient contre leurs alliés de la veille, les républicains. L'Académie et les salons qui avaient été des foyers d'opposition désarmaient et on voyait s'opérer la réconciliation du monde officiel et des hommes des anciens partis monarchiques. La bourgeoisie, les gens d'affaires se montraient satisfaits, on obtenait un gouvernement qui rendait la nation à elle-même et donnait la liberté sans révolution. Soutenu par le concours d'alliés empressés et par la faveur de l'opinion, le ministère se mit à l'œuvre. . ÎjO long travail qu'avait fait l'opposition dans le pays, les luttes électorales qu'on avait soutenues avaient nettement précisé les abus à faire disparaître. On était dans un grand courant libéral, on demandait des réforines sur tout, et, bientôt il apparut que, pour mettre l'empire en rapport avec le gouvernement libre tel qu'on le concevait, il faudrait tout changer en lui, les hommes et les choses. Les procédés du gouvernement
en matière de pression électorale avaient fort irrité- Topinion et elle réclamait un changement du personnel administratif. Le 1®' février huit préfets et cinq sous- préfets étaient remplacés; mais ces changement» n'étaient pris que comme des à-compte et on en demandait de nouveaux plus décisifs. Au nombre des réformes à opérer, on mettait une nouvelle loi et de nouvelles circonscriptions électorales; on voulait pouvoir remplacer le Corps législatif issu des candidatures officielles par une Chambre formée d'hommes imbus d'idées nouvelles et plus libérales. On demandait un changement dans le mode de nomination des maires pour diminuer leur influence comme agents électoraux du gouvernement. On demandait la responsabilité des fonctionnaires et l'abrogation de l'article de la constitution de l'an VIII qui les protège contre les poursuites des citoyens. On demandait le jugement des délits de presse soustrait aux tribunaux correctionnels et remis au jury; l'abrogation de la loi de sûreté générale. Les questions qu'on ne croyait pas suffisamment élucidées étaient mises à l'étude. Le ministère nommait une commission extra-parlementaire présidée par M. Odilon Barrot pour élaborer un projet de décentralisation administrative, une autre présidée par M. Guizot pour préparer un projet de loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, une troisième pour rechercher une forme d'organisation municipale assurant aux habitants de Paris une part de contrôle sur leurs affaires.
Le ministère prenait occasion d'une interpellation
de M. Jules Favre pour dissiper les doutes qui pouvaient encore s'élever sur ses intentions. M. Jules Favre, le 22 février, étant venu demander quelle était la pensée des ministres ; appartenaient-ils au pouvoir personnel ou à la nation souveraine? servaient-ils l'un ou l'autre et par quels moyens ? le lendemain M. Daru était monté à la tribune :« Je suis, disait-il, « du petit nombre de ceux qui n'ont pas approuvé, « en 1852, la dictature acclamée par huit millions de « suffrages. Forcé à cette époque de choisir entre la « cause des libertés publiques qui m'a toujours été « chère et celle d'un prince dont j'ai appris de bonne « heure à respecter le nom, j'ai opté pour la liberté. (( Je me suis reth'é des affaires publiques. J'ai vécu* (( vingt ans dans la plus profonde retraite. Je n'en suis <c sorti que le jour où les libertés politiques retrou- « valent leur place dans nos institutions. Je suis venu « les défendre et les pratiquer ». Puis répondant à cette partie du discours de M. Jules Favre où celui-ci assurait que les membres du cabinet divers d'origine devaient être prêts à se diviser, le ministre les déclarait au contraire étroitement unis, et enfin il précisait leurs vues lorsqu'il disait : « Nous avons une loi élec- « torale à faire, une loi municipale, une loi de la « presse, une loi- de sûreté générale, une loi de dé- (( centralisation, une enquête industrielle, un budget « à voter, un long et laborieux chemin à parcourir. » En présence de semblables déclarations, il ne subsistait plus de doutes sur la pensée des ministres du 2 janvier. Le programme que le cabinet prétendait
réaliser, par le détail qu'en donnait le ministre des affaires étrangères, était bien celui que réclamait Topinion libérale. On allait porter la main sur toutes les parties de Tédifice impérial pour les adapter aux conditions nouvelles d'un gouvernement libre.