CHAPITRE m
Le Plébiscite
La discussion de rinterpellation sur le pouvoir constituant était suivie d'une crise ministérielle. Les ministres venus du centre gauche, MM. Buffet et Daru, n'avaient en effet pris aucune part à la discussion de rinterpellation et avaient laissé à M. Emile OUivier le soin de défendre d'abord la constitution plébiscitaire, puis le recours à un prochain plébiscite pour la ratifier . Le président du centre gauche, le marquis d*Andelàrre, avait condamné à la tribune le principe des plébiscites, et les membres du centre gauche avaient proposé un ordre du jour apportant de fortes limitations au droit de ^Empereur d*en appeler au peuple. Le centre gauche acceptait poui^tant en dernier ressort le principe des plébiscites inscrit dans le sénatus-consulte et mémo le recours immédiat au plébiscite, mais à condition qu'une atténuation fût pour l'avenif apportée au droit de l'Empereur; Il y avait deux manières d'obtenir des garanties qui rendissent l'intervention plébiscitaire de l'Bnlpereur moins ruineuse pour les prérogatives des assemblées ; la première, et la plus efficace, avait
déjà fait l'objet de l'ordre du jour du centre gauche}
qiie TEmpereur ne pût recourir au plébiscite sans Tadhésion du Corps législatif et du Sénat ; la seconde, que les occasions où il pourrait exercer ce recours fussent d'avance spécifiées et limitées au cas où la dynastie et le principe monarchique seraient mis en question. C'est dans le sens de ces amendements que le centre gauche se prononçait avec insistaace. Ne pouvant rien obtenir, M. Buffet donnait sa démission le 9 avril. La démission de M. Daru quoique attendue tardait cependant, et avant qu'elle fût définitivement donnée, le marquis d'Andelarre allait demander à l'Empereur de faire des concessions. Cette démarche restait sans résultat, l'Empereur refusait de se départir de son droit personnel d'appel au peuple et M. Daru se retirait à son tour du ministère.
M. Emile Ollivier délaissé par les parlementaires, allait se consacrer tout entier au succès du plébiscite. Le 13 avril, il demandait au Corps législatif de s'ajourner à partir du lendemain, qui était un jeudi, jusqu'au jeudi suivant le vote du plébiscite. Pour appuyer sa demande il mettait d'abord en avant le besoin que les ministres avaient de tout leur temps pour discuter la nouvelle constitution au Sénat : « Mais, disait-il, ce
• n'est là qu'une raison secondaire et j'arrive à la vé- « ritable. Nous croyons qu'il est dans le vœu de la
• plupart des députés de se trouver au milieu des po- « pulations (oui, oui) au moment où va s'accomplir « l'acte solennel pour lequel nous convoquons la na- « tion (très-bien, très-bien) ; ce désir je l'ai entendu « exprimer de toutes parts (c'est vrai, c'est vrai). Le
« gouvernement le partage et il attache une très-grande « importance à ce que ceux qui ont été honorés du c( mandat législatif puissent aller au milieu des popu- « lations rendre témoignage de la valeur delà réforme « qui s'accomplit (vive adhésion). Voilà très-nettement c( le motif qui nous fait considérer un ajournement « comme nécessaire. » Après une protestation véhémente de Tfi. Jules Favre et une réplique du garde des sceaux, l'ajournement était voté par 194 contre 62. La constitution allait se faire entre l'Empereur et le Sénat et la Chambre qui dans le régime parlementaire personnifie plus particulièrement la nation se trouverait à ce moment-là dispersée. Le Corps législatif consentait d'abord à s'annihiler à l'état collectif, puis les députés se laissaient individuellement transformer en agents de la propagande gouvernementale. C'était Tétat d'abaissement le plus complet auquel on pût réduire une grande assemblée politique..
Le Corps législatif prorogé, la discussion de la nouvelle constitution commençait au Sénat, le 18 avril. Le projet de sénatus-con suite présenté par les ministres faisait l'objet de l'examen d'une commission. M. Devienne, le rapporteur, avait pensé à introduire de légères modifications à deux articles du projet; mais, après les avoir mentionnées dans le rapport, il les abandonnai t, et sa conclusion dernière était l'adoption pure et simple, dans sa teneur intégrale, du projet des ministres. Au rapporteur succédait à la tribune un certain nombre d'orateurs ne représentant aucun parti ou même aucun groupe politique organisé, car rien de
pareil n'existait au, Sénat, mais qui, parlant en leur nom personnel, introduisaient des amendements sur des points secondaires ; aucun des amendements présentés n'était adopté. L'article principal qui hors du , Sénat donnait lieu aux discussions les plus passionnées, l'article 13, accordant à l'Empereur le droit personnel d'appel au peuple, ne faisait pas même l'objet d'un semblant de discussion et était adopté à main levée, le seul M. Bonjean se prononçant contre. Après trois séances ainsi employées la constitution était votée, le 20 avril, à l'unanimité aux cris de vive l'Empereur et de vive la France. Le Sénat eût discuté, crié et voté de la même manière s'il se fût agi d'une tout autre constitution ou si, au lieu d'approuver celle qu'on lui présentait, on lui eût demandé de l'abolir. Au moment où le Sénat ratifiait la nouvelle constitution, le parti républicain commençait l'agitation contre le plébiscite. L'annonce d'un plébiscite tout inattendue qu'elle fût, venant si vite après la promessa du régime parlementaire, avait pourtant trouvé les républicains parfaitement préparés. Us étaient depuis longtemps dans un état de surexcitation qu'avait entretenue une série d'incidents, le procès Baud in, l'apparition de la Lanterne^ les élections de 1869 et enfin le meurtre de Victor Noir. Cette dernière affaire avait amené le jugement du prince Pierre Bonaparte par la haute Cour, à Tours. La manière dont le procès avait été conduit et s'était terminé avait encore ajouté à la colère des républicains ; le prince Pierre avait été acquitté. On avait vu pendant les débats l'accusé, plus ou
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moins ouvertement protégé parle président, M. Glandaz, se laisser aller à la violence de son caractère ; les témoins à charge, amis de la victime, s'étaient montrés également violents et provocateurs. Il semblait qu'il n'y eût plus à l'audience que deux partis politiques venus là pour se livrer bataille. Le respect dû aux juges et l'impartialité que les juges doivent aux parties avaient également disparu. Le jury spécial pris parmi les conseillers généraux allant plus loin que ne le demandait le procureur général, M. Grandperret, ne trouvait même pas le meurtrier redevable envers la famille d'une compensation pécuniaire. La seule condamnation prononcée l'était contre un des amis de la victime, M. Ulrich de Fonvielle condamné à quinze jours de prison pour violence devant la Cour.
Le parti républicain s'était promptement organisé pour combattre le plébiscite. Le jour même de la prorogation du Corps législatif une réunion avait lieu chez M. Crémieux des députés de la gauche et des représentants des journaux démocratiques de Paris et des départements. Un comité antiplébiscitaire était formé des députés et de sept joiu*nalistes délégués par leurs confrères, quatre appartenant à la presse pari« sienne et trois à celle des départements. Ce comité qui allait servir de centre à l'opposition républicaine dans toute la France faisait paraître un manifeste :
A nos concitoyens.
« Le 2 décembre a courbé la France sous le pouce voir d'un homme.
' (( Aujourd'hui le gouvernement personnel est jugé « par ses fruits. L'expérience le condamne, la nation « le répudie.
« Aux élections dernières le peuple français a ma- « nifesté hautement sa volonté souveraine : au gou- « vernément personnel il entend substituer le gou- (( vernément du pays par le pays.
« La constitution nouvelle sur laquelle le pouvoir « vous appelle à vous prononcer réalise-t-elle le vœu « national ? Non. La nouvelle constitution n'établit « pas le gouvernement du pays par le pays. Elle n'en « n'est que le simulacre, n
Puis après avoir énuméré les dispositions de la constitution qui maintenaient entier le pouvoir personnel de l'Empereur, le manifeste poursuivait :
« C'est votre abdication qu'on vous demande. Vou- « lez-vous y souscrire? Voulez- vous renouveler les « pleins pouvoirs de l'empire ? Voulez-vous sous les (c apparences du gouvernement parlementaire conso- « lider le gouvernement personnel ?
« Si vous le voulez, votez oui.
« Mais si vous avez retenu la leçon des événements, « si vous n'avez oublié ni les dix-huit années d'opu pression, d'outrages à la liberté, ni le Mexique, ni « Sadowa, ni la dette accrue de cinq milliards, ni la « conscription, ni les lourds impôts, ni les gros con- « tingents, vous ne pouvez pas voter oui.
« Car tous ces maux dont la France n'effacera de (( longtemps la trace, sont sortis, il y a dix huit ans, de « deux plébiscites semblables à celuiqu'on vous soumet.
« Car aujourd'hui, comme alors, c'est un blanc « seing qu'on vous demande, l'aliénation de votre ce souveraineté, l'inféodation du droit populaire aux <c mains d'un homme et d'une famille, la confisca^ . « tion du droit imprescriptible des générations fu- « tures.
« Au nom de la souveraineté du peuple et de la «dignité nationale, au nom de l'ordre et de la paix « sociale qui ne peuvent se réaliser, par la concilia- « tion des intérêts et des classes, qu'au sein d'une « libre démocratie, repoussez par votre vote la consli^ a tution nouvelle.
« Protestez par le vote négatif, par le vote à bulle- « tin blanc, ou même par l'abstention, tous les modes ce de protestation apporteront leur part à Tactif de la ce liberté.
c( Quant à nous, nous voterons résolument non et nous vous conseillons de voter : NON. »
Ont signé:
Emmanuel Arago, Bancel, Grémieux, Desseaux, Dorian, Esquiros, Jules Ferry, Gagneur, Gambetta, Garnier- Pages, Girault,Glais-Bizoin, Grévy, Magnin, Ordinaire, Pelletau, Jules Simon.
Delescluze, A. Duportal, Jourtjan, Lavertujon, pierre Leïi'anc, Peyrat, Ulbach, Eugène Véron, délégués de la presse de Paris et des département^. M.. Jules Favre absent adhérait par lettre.
- Les républicains déplaçant et agrandissant subitement le débat, prenaient occasion du vote plébiscitaire
pour revenir sur les plébiscites, qui dix-huit ans auparavant avaient établi l'empire, demandant à la nation de les casser. Tous les griefs dont l'opposition se fai- . sait depuis des années des armes contre l'empire et qui lui avaient servi aux élections de 1868 et de 1869 à grossir ses rangs, étaient rappelés, et on faisait cet appel au nom de la souveraineté inaliénable de la nation et du droit imprescriptible des générations futures. Il ne manquait dans le manifeste que le mot de république, il s'y trouvait implicitement avec l'expression de ce libre démocratie ». Dans le langage politique en usage sous l'empire qui s'était formé après le coup d'Etat à une époque de compression absolue, les mots (c démocratie » et « démocratique » tenaient lieu de ceux de « république » et de « républicain » qui n'eussent point été tolérés, et la gauche venant dire que tout ce que l'empire refusait à la nation ne pouvait être obtenu par elle qu'au sein d'une « libre démocratie », il n'y eut personne qui ne comprît « république » et qui ne vît dans le manifeste un appel hardi en sa faveur.
Le 23 avril, le Journal Officiel publiait un décret convoquant le peuple dans ses comices, le dimanche 8 mai, pour se prononcer par oui ou par non sur la formule suivante : « Le peuple approuve les réformes c libérales opérées dans la constitution depuis 1860 par «• l'Empereur avec le concours des grands corps del'E- .« tat, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. »
Le lendemain paraissait une proclamation dans laquelle l'Empereur venait de son côté interpréter le
sens à donûer au vote plébiscitaire. Or l'Empereur non plus ne cherchait nullement à réduire la question à la simple ratification de la nouvelle constitution, il se trouvait au contraire d'accord avec les républicains pour Tagrandir, et si ceux-ci avaient prétendu faire revenir le pays sur les plébiscites antérieurs, l'Empereur se promettait de puiser dans le nouveau une force venant s'ajouter à celle que ' lui avaient donnée les anciens. c< Français, disait-il, la « constitution de 1852 rédigée en vertu des pouvoirs (( que vous m'aviez donnés, et ratifiée par les 8 mil- <( lions de suffrages qui ont rétabli l'empire, a procuré a à la France dix-huit années de calme et de prospé- « rite qui n'ont pas été sans gloire ;'elle a assuré l'orc< dre et laissé la voie ouverte à toutes les améliora- « tiens. Aussi plus la sécurité s'est raffermie, plus il « a été fait une large part à la liberté.
« Mais des changements successifs ont altéré les « bases plébiscitaires qui ne pouvaient être modifiées « sans un appel à la nation . Il devient donc indispen- « sable que le nouveau pacte constitutionnel soit ap- « prouvé par le peuple comme l'ont été jadis les cons- « titutions de la république et de l'empire. A ces « deux époques on croyait, ainsi que je le crois moice même aujourd'hui, que tout ce qui se fait sans vous « est illégitime. » Mais après ce préambule obligé se rapportant à la nouvelle constitution, se plaçait un appel qui changeait absolument le point de vue et l'agrandissait singulièrement : « Je m'adresse, disait « l'Empereur, à vous tous qui, dès le 1 décembre 1 848,
« avez surmonté tous les obstacles pour me placer à « votre tête, à vous qui depuis vingt-deux ans m'avez « sans cesse grandi par vos suffrages, soutenu par « votre concours, récompensé par votre affection. Doni< nez-moi une nouvelle preuve dé confiance. En ap- « portant au scrutin un vote affirmatif, vous conjure- « rez les menaces de la révolution, vous asseoirez sur ce une base solide Tordre et la liberté, et vous rendrez (c plus facile, dans l'avenir, la transmission de la cou- (( tonne à mon fils. »
Les ministres adressaient de leur côté une circulaire collective à tous les fonctionnaires de l'empire : « Messieurs, disaient-ils, l'Empereur adresse un appel c( solennel à la nation; en 1852 il lui a demandé la a force pour assurer Tordre ; Tordre assuré, il lui de- « mande, en 1870, la force pour fonder la liberté, a Confiant dans le droit qu'il tient de huit millions « de suffrages, il ne remet pas l'empire en discussion; « il' ne soumet aux voix que la transformation libé- « raie. Voter owi, c'est voter pour la liberté
« Au nom de la paix publique et de la liberté, au <( nom de TEmpereur, nous vous demandons à vous « tous, nos collaborateurs dévoués, d'unir vos efforts « aux nôtres.
« C'est au citoyen que nous nous adressons; nous « vous transmettons non pas un ordre, mais un con- « seil patriotique ; il s'agit d'assurer à notre pays un « tranquille avenir afin que sur le trône comme dans « la plus humble chaumière le fils succède en paix à 1 père. »
L'Empereur et les mloistres iadépendamment de la coQSolidatioa de Teinpire se promettaient encore un autre avantage d'un vote favorable. « Votez oui, vous « rendrez plus facile dans l'avenir la transmission de « la couronne à mon fils », avait dit l'Empereur ; « voce tez oui afin que sur le trône comme dans la plus (( humble chaumière le fils succède en paix à son c( père, » ajoutaient les ministres. Il s'agissait en efEet d'assurer la succession au trône, en procurant au Prince impérial la consécration anticipée du suffrage universel. La constitution ratifiée par le peuple il y avait dix-huit ans, contenait bien, il est vrai, le droit héréditaire, mais l'hérédité monarchique existe dans une famille par une force propre et intrinsèque, et tous les textes accumulés du législateur seront insuffisants pour la créer et la rendre réelle lorsqu'elle ne découle pas spontanément de la nature des choses. Or la classe de gouvernements à laquelle appartient l'empire ne possède pas la véritable hérédité monarchique ; la monarchie des origines nationales en garde le privilège. L'ancienne monarchie française possédait l'hérédité parce que le roi existait par lui-même en face de la nation avec un droit propre, et il pouvait ainsi transmettre sa couronne comme une propriété au même titre que se transmettent tous les héritages. Mais dans l'empire français le droit de l'Empereur découle d'une délégation que le peuple, source unique du droit, a faite dans des conditions définies et connues, et tout le monde sent que pai'eille délégation consentie de la même manière
à tout autre homme, mettrait celui-ci au lieu et place de l'Empereur. Il est évidemment contraire à la nature des choses que le pouvoir ayant une telle origine puisse se transmettre intégralement par héritage . Que dans r empire une part de la force que le père a puisée dans le suffrage populaire passe au fils avec le nom et lui permette de monter tranquillement sur le trône, cela est possible. Mais il n'en est pas moins vrai que le prince succédant ainsi en second à un premier Empereur qui aura reçu personnellement la consécration d'un vote, se sentira tellement plus faible, qu'il sera conduit à se retremper à la source première. Aussi, maintenant que la vieillesse et l'affaiblissement de santé de l'Empereur rendaient vraisemblable la vacance prochaine du trône, le parti de Fempire prenait-il soin d'associer le Prince impérial à son père pour lui obtenir par anticipation l'adhésion populaire.- Cette sorte d'accord tacite qui de points de vue opposés portait l'opposition et l'Empereur à étendre le sens du plébiscite correspondait du reste aux instincts du suffrage universel 4 La ratification d'une constitution compliquée ne peut être de la part du peuple votant par le plébiscite qu'une formalité. Parmi les millions qui allaient voter combien devaient jamais lire la nouvelle constitution, et parmi la petite minorité qui l'aurait lue^ combien étaient aptes à se former une opinion raisonnée. Aussi, pour simplifier la tâche des votants^ établissait-on un lien entre la constitution et lô vote par l'intermédiaire de la formule plébiscitaire. Mais celle-ci elle-même était double r
(c Le peuple, disait-elle, ratifie les réformes libérales « opérées dans la constitution depuis 1 860 par TEm- « pereur. » Il est vrai que certaines réformes avaient cté accomplies et beaucoup de gens, s'en tenant au sens strict du vote, eussent pu se sentir portés à dire oui sur cette partie de la formule; cependant à celle-ci s'en joignait une autre, « et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870, » c'est-à dire le sénatus-consulte réservant à l'Empereur le droit césarien d'appel au peuple. La formule du plébiscite contenait donc des propositions contradictoires et des assertions à double fin. Dans ces circonstances les électeurs simplifiant^ absolument la question, allaient se préoccuper très-peu du sens particulier à donner au plébiscite restreint à l'acceptation de la nouvelle constitution et, en souvenir des anciens plébiscites, où l'on s'était prononcé pour ou contre l'empire, ils étaient tout naturellement entraînés à ne voir dans le nouveau qu'un vote à émettre pour ou contre l'existence même de l'empire. De toutes parts on étendait donc la portée du plébiscite et on faisait une question vitale ; aussi la lutte prit-elle de suite un caractère passionné.
Les plébiscitaires, pour répondre à l'action du comité de la gauche républicaine qui siégeait rue de la Soiu*dière, établirent de leur côté un comité à THôtel du Louvre avec ramifications dans les arrondissements de Paris et dans les diverses parties de la France. Ce comité présidé parle duc d'Albuféra, président du centre droit, était composé de députés, de sénateurs, de rédacteurs en chef de journaux^ MM . Clément Duvernois, DréoUo:
Emile de Girardia. Mais le parti plébiscitaire formé de conservateurs se montrait animé d'une bien m.oins grande éaergie que les parties adverses. Les conservateurs allaient surtout s'en remettre au gouvernement du soin de faire triompher sa cause, aussi le comité de l'Hôtel du Louvre restait-il à peu près la seule grande organisation agissant en faveur du plébiscite, pendant qu'au contraire les comités, les réunions, les efforts individuels se multipliaient du côté de l'opposition.
Les légitimistes furent les premiers à se prononcer contre le plébiscite après les républicains. Ils tinrent des réunions dans les bureaux de V Union et de la fîazette de France, Variant seulement sm' le mode de protestation à employer, les amis de ï Union se déclaraient pour Tabstention et ceux de la Gazette pour le vote négatif. Puis venait le comité qui aux élections de 1869 avait soutenu la candidature de M. Thiers dans la deuxième circonscription de la Seine ; il se réunissait chez M. Lambert Sainte- Croix, sous la présidence de M. Dufaure; MM. AUou, Duvergier de Hauranne, Hauréau, Odilon Barrot, en faisaient partie. Ce comité qui était la représentation de la bourgeoisie libérale et des parlementaires se prononçait avec énergie contre le plébiscite et recommandait aux électeurs de voter non ou tout au moins de s'abstenir. M. Thiers gardant une position de réserve, que paraissait lui commander le rôle particulier qu'il avait pris au Corps législatif, ne figurait pas parmi les adhérents de son ancien comité électoral. Il ne s'en montrait
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pas moins opposé au plébiscite et déclarait qu'au moment du vote, personnellement il s'abstiendrait.
Un autre groupe d'opposition était formé par M. Ernest Picard et les députés les moins accentués de la gauche qui s'étaient séparés du comité de la Sourdière, n'ayant pas voulu admettre les journalistes à agir en combinaison avec eux. MM. Delescluze, Duportal, Peyrat donnaient en effet au comité de la Sourdière le caractère d'une réunion exclusivement républicaine faisant au profit de la république une opposition irréconciliable à l'empire. Or, l'opposition de M. Picard n'allait point jusque-là, ou n'y allait qu'en ménageant les apparences. M. Picard était ainsi devenu le chef de ce que l'on appelait la gauche ouverte par opposition avec le comité de la Sourdière auquel on donnait le titre de gauche fermée. Dans la gauche ouverte on ne témoignait de préférence doctrinale pour aucune forme de gouvernement, ce qui permettait à des hommes d'opinions diverses, républicains et non républicains, d'agir en combinaison. La majorité des . députés de la gauche réunie à la Sourdière avait pensé qu'il ne suffisait pas de se prononcer purement et simplement contre le plébiscite; elle avait voulu au contraire relever la république en face de l'empire et présenter au pays un groupe organisé qui fût comme le gouvernement futur de la république. Ceux des députés de l'opposition qui n'avaient pas voulu, par un motif ou par un autre, adhérer à cette politique avaient fait scission avec M. Picard. Du reste ils se prononçaient également avec la plus grande énergie contre
le plébiscite et usaient de toute leur influence pour faire voter non.
Ainsi, se reconstituait contre l'empire le faisceau des opposants de nuances diverses que Tavénement du ministère du 2 janvier avait dissous. Il se produisait cependant des exceptions. Le Journal des Débats dans la presse, MM. Guizot, Laboulaye, Léon Say parmi les hommes politiques, tout en préférant jjue la nouvelle constitution n'eût point reconnu le principe des pébliscites, trouvaient cependant qu'elle réalisait des améliorations suffisantes pour qu'on dût l'accepter.
En môme temps qu'il faisait paraître le décret fixant le jour du vote, le gouvernement avait reconnu le droit de tenir des réunions publiques. Les réunions plébiscitaires étaient soumises à la réglementation des réunions électorales etdevaient cesser, comme celles-ci, cinq jours avant le vote. Des réunions s'étaient aussitôt organisées sur toute la surface du pays; elles avaient des caractères divers, mais presque partout l'opposition l'emportait. Dans les réunions de Paris les attaques les plus violentes poutre l'empire se reproduisaient chaque soir. L'empire tout entier était remis en question et on prétendait le détruire en apr pelant à voter non. Aux attaques des réunions publiques se joignaient celles de la presse ; la Marseillaise^ le Réveil^ le Rappel^ et après eux, dans un mode moins accentué, les autres journaux républicains avaient re^ dressé la république en face de l'empire et appelaient le pays à une revanche du 2 décembre et des plébi&- * l'avaient suivi.
Le gouvernement, pour faire échec à ses adversaires, était conduit à intervenir de plus en plus dans la lutte, et chaque jour il accentuait son action. On était loin de cette déclaration des débuts, faite au Corps législatif par M. Emile Ollivier, que si le gouvernement se pro* posait de pousser les populations au a scrutin avec une activité dévorante » , ce serait uniquement pour les empêcher de s'abstenir ; à mesure que la période plébiscitaire s'avançait, il les poussait de plus en plus à voter otii. Le premier ministre sous forme d'une lettre familière à ses électeurs du Var cherchait à agir sur l'esprit public en évoquant les résultats bien différents aujcquels devait conduire une majorité de oui ou de non. a Mes chers concitoyens, on dit aux champs qu'il a est bon de couper de temps en temps le bois mort a des arbres afin que leurs parties vivantes se déver « loppent avec force. L'Empereur vient aussi de coûte per le bois mort de sa constitution aûu qu'elle ait « une vigueur nouvelle et comme un rajeunissement. « Le 8 mai. il vous demandera s'il a bien fait. Je vous i( conseille de répondre avec entrain à cet appel, et « d'arriver tous au scrutin avec un bulletin sur lequel a sera écrit : ouù
« N'écoutez pas oeux qui vous conseillent de voter
« non. Supposez qu'ils l'emportent, le 8 mai, dans le
«Var et partout en France, qu'arriverait-il? ils se
c vengeraient, emprisonneraient, exileraient ; ils éta-
(( Miraient la république sociale, frapperaient les
« riches comme ils le promettent dans vos chambrées,
«c Et après î cela ne durerait pas plus qu'im jour d'o-
o4 LA CHUTE DE L'EMPIRE.
« rage. La nation, honteuse d'une défaillance passa- <c gère, ne tarderait pas à se lever et à dire : Assez vécu « en anarchie et en désordre I Et à leur tour ceux qui « auraient frappé seraient frappés.
« Supposez au contraire que nos amis triomphent, « combien tout sera .différent! de longs jours de sécu- « rite, de confiance et de repos nous seront assurés. « Débarrassés des discussions constitutionnelles, des c( interpellations, des menaces d'émeute, des prophé- « ties de révolution, l'Empereur et ses ministres pource ront s'occuper avec plus de sollicitude encore que «par le passé des moyens d'adoucir le sort de celui « qui ne possède pas, sans violer le droit de celui qui « possède; et nous n'aurons pas à redouter ces temps « de guerre civile où ce ne sont pas les fils qui ferment « les yeux de leurs pères, mais les pères qui ferment <c les yeux de leurs fils.
« Allez donc, mes chers compatriotes, allez au vote
« avec ensemble, avec ardeur, envoyez-nous une belle
« majorité. Je la recevrai comme un témoignage de
« votre affection et mes forces pour vous servir en
« seront accrues. ,
(( Emile Oluvier. »
Le langage du premier ministre indique celui que tenaient les fonctionnaires sur toute la surface du territoire. L'empire s'était remis aux voix, il lui fallait triompher; et la centralisation administrative devenait Tinstrument d'une propagande effrénée. Toutes les pratiques que M. Emile OUivier avait si hautement condamnées en répudiant le système
des candidatures officielles étaient reprises. L'Empereur était cette fois-ci le candidat officiel et, pour le faire réussir, ou ne reculait devant rien. On passait des prières aux objurgations, aux menaces et à remploi des moyens d'intimidation. M. Henri Cernuschi, républicain italien amené en France après la prise de Rome, ayant fait don de cent mille francs au comité de la Sourdière pour subvenir aux frais de la propagande antiplébliscitaire, était immédiatement expulsé de France. Les chefs de l'Association internationale des Travailleurs étaient mis en arrestation dans diverses villes. Le Journal Officiel, juste huit jours avant le vote, apprenait la découverte d'une conspiration ayant pour but d'attenter a la vie de l'Empereur. Ce complot allait être maintenu avec soin sous les yeux du public jusqu'au jour du vote. Enfin la veille même du vote une saisie simultanée était faite du Siècle^ du Béveil, du Rappel^ de VAvenir National çouv avoir reproduit une proclamation de 1848 faussement attribuée au prince Louis Napoléon. La tactique du gouvernement se résolvait en dernier ressort dans l'évocation du spectrp rouge. On cherchait à effrayer le plus possible le pays en lui montrant béant sous ses yeux l'abîme d'une révolution si le vote négatif venait à l'emporter. Depuis le manifeste du comité de la rue de la Sourdière, l'opposition républicaine avait du reste posé d'elle-même la question sur le terrain anticonstitutionnel. Les exagérations des réunions publiques ne laissaient non plus aucun doute sur les conséquences, qu'au point
de vue révolutionnaire et socialiste, les plus violents des adversaire^ de Tempire se promettaient de leur victoire. Aussi le gouvernement trouvait-il facilement créance lorsqu'il représentait le triomphe de ses ad-, versaîres comme devant conduire à l'inconnu. C'est donc sur ce dilemme : maintien du gouvernement établi ou révolution, que l'immense majorité des votants se sentit appelée à se prononcer. Le nombre de ceux qui se décidèrent à voter oui ou non guidés seulement par les mérites propres de la nouvelle constitution a dû être fort minime. Le vote eut lieu le dimanche 8 mai avec le plus grand calme par toute la France; il donna 7,350,000 oui; 1,538,000 non. Ces résultats dépassaient les espérances que les partisans de l'empire avaient formées. Les républicains avaient compté sur les progrès de l'esprit public pour amener le suffrage universel à répudier pacifiquement la dynastie napoléonienne. Ils avaient pensé que le jour allait venir où le pays manifesterait par le vote le désir d'un régime mieux adapté que l'empire aux exigences de la démocratie moderne. Le plébiscite mettait ces espérances à néant ou les ajournait indéfiniment.
Il y avait, il est vrai, à la réflexion, un second jugement à porter. La majorité obtenue ne se composait-elle pas après tout en grande partie de ces électeurs indifférents aux questions politiques qui se prononçaient pour l'empire uniquement parce qu'il existait? Combien eussent voté oui de la même manière pour tout autre gouvernement qui eût occupé sa place?
Comment, en effet, avait-on pu espérer qu'en pleine stabilité, la majorité des électeurs qui n'est possédée d'aucune passion politique bien vive, pourrait émettre autre chose qu'un vote de conservation quand on l'appellerait à choisir entre le maintien du gouvernement établi et son renversement. Puis, si le chiffre des oui était à peu près le môme qu'aux premiers plébiscites, celui des non était beaucoup plus considérable, de 647 mille en 1851 et de 250 mille seulement en 1852, il s'élevait maintenant à 1 ,500 mille. Ceux qui s'étaient décidés à voter non^ en face du dilemme posé, devaient être presque tous des adversaires irréconciliables, prêts à contribuer au renversement de l'empire. Après vingt ans l'empire retrouvait donc une partie de la nation acharnée à le combattre, c'était l'élite intellectuelle dominant par la presse, par ses orateurs, elle était maîtresse de la capitale et de presque toutes les villes. Si l'empire durait, il ne se fondait pas; la protestation de la conscience et de l'intelligence nationale continuait à s'élever contre lui.
Ces réflexions ne venaient cependant qu'à l'esprit d'un petit nombre d'hommes. Pour la nation dans son ensemble la majorité de oui était écrasante et il apparut de suite que la position de TEmpereur, le lendemain du plébiscite, était tout autre que la veille.
Une efFervescence dégénérant en tentatives d'émeute se produisit à Paris à la suite du plébiscite. Les plus exaltés parmi les républicains qui avaient compté sur l'insuccès du plébiscite étaient dans une profonde irritation. Des rassemblements se formaient la nuit dans le faubourg du Temple, du côté de Belleville ; ils se dispersaient d'ailleurs sans résistance sous les charges des sergents de ville ou au passage des patrouilles. Les essais de construction de barricades la plupart du temps n'aboutissaient même pas. Une seule fois, dans la nuit du 10 au il mai, une barricade était défendue et, dans la lutte, un de ses défenseurs était tué. Ces tentatives, tant elles étaient sans espoir, n'étaient que des mouvements irréfléchis naissant spontanément d'une extrême surexcitation d'opinion. Les agitateurs étaient en si petit nombre que la police les eût de suite fait disparaître par les arrestations, sans la curiosité qui amenait la foule dans le faubourg du Temple comme à un spectacle. Aller voir l'émeute était devenu un passe-temps pour les Parisiens. Après quelques jours, la curiosité publique s'é-
moussa, les agitateurs se découragèrent et Paris rentra dans son calme accoutumé.
Un fait plus sensible au parti de l'empire que les émeutes était le vote de certains corps de l'armée qui avaient donné un grand nombre de non. Le vote des régiments occupant la caserne du prince Eugène et le fort dlvry avait été très-commenté par les journaux de l'opposition. L'Empereur accompagné de rimpératrice allait faire une visite à la caserne du prince Eugène ; il parcourait les chambrées et, en se retirant, laissait deux mille francs à distribuer aux soldats.
Ces incidents désagréables disparaissaient cependant dans l'immensité du triomphe et ils n'empêchaient pas que du coté de l'empire on ne fût tout entier aux félicitations. On se préparait à proclamer avec solennité les résultats du plébiscite, mais on voulait auparavant reconstituer le ministère resté incomplet depuis la démission de MM. Buffet et Daru. Une troisième vacance se produisait maintenant par la retraite de M. de Talhouôt. Le Journal officiel Am 16 mai contenait les nominations de M. le duc de Gramont, ambassadeur à Vienne, au ministère des affaires étrangères; de M. Plichon, député, au ministère des travaux publics ; de M. Mège, député, au ministère de l'instruction publique en remplacement de M. Segris qui, à la retraite de M. Buffet, était passé de l'instruction publique aux finances. Ce remaniement du cabinet dans les conditions où il s'opérait était un premier indice du changement survenu dans
«0 .LA CHUTE t)E L^EMPIRE.
la situation parlementaire. Le 2 janvier, tous les ministères politiques s'étaient trouvés occupés- par des députés, et en partie par des hommes politiques qui, comme MM. Buffet et Daru, entraient aux affaires, pour faire prédominer le programme d'un parti. Aujourd'hui, l'un des ministères principaux, celui des affaires étrangères était remis à un ambassadeur et les deux ministres choisis dans le sein du Corps législatif n'étaient que des personnages effacés sans influence.
Le Corps législatif était rentré en session le jeudi 12 mai. Il s'était aussitôt consacré au recensement des
votes plébiscitaires dont le soin lui était dévolu. Le 21 le recensement était présenté à l'Empereur par le président et le bureau du Corps législatif. Là présenta* tion était faite d'une façon solennelle dans la grande salle du palais du Louvre^ l'Empereur ayant à ses côtés les membres de sa famille, les grands dignitaires de l'Etat, et devant lui dans la salle, le Sénat, le Corps législatif, et le Conseil d'Etat. L'Empereur prononçait un discours dans lequel il indiquait les conséquences ^uc le plébiscite devait avoir : « Messieurs^ en reçoit vaut de vos mains le recensement des votes émis « le 8 mai, ma première pensée est d'exprimer ma tt reconnaissance à la nation qui, pour la quatrième tt fois depuis vingt-deux ans, vient de me donner un tt éclatant témoignage de confiance. Aujourd'hui l'em- « pire se trouve affermi sur sa base, il montrera sa (( force par sa modération. Mon gouvernement fera u exécuter les lois sans partialité comme sans fai-
« blesse. U ne déviera pas de la ligne libérale qu'il « s*est tracée. Déférant pour tous les droits, il proté- <( géra tous les intérêts sans se souvenir des votes dis- <c sidents et des manœuvres hostiles. Mais aussi il « saura faire respecter la volonté nationale, si éner- (c giquement manifestée et la maintenir désormais au- « dessus de toute controverse. »
L'Empereur faisait ensuite l'exposé de ces améliorations iudéflnies qu'il avait coutume de montrer comme appât, aux masses qui le soutenaient : ce Débarrassés (c des questions constitutionnelles qui divisent les (( meilleurs esprits, nous ne devons plus avoir qu'un (( but : rallier autour de la constitution que le pays «vient de sanctionner, les honnêtes gens de tous les « partis ; assurer la sécurité; amener l'apaisement des (c passions ; préserver les intérêts sociaiu de la con- • tagion des fausses doctrines ; rechercher avec l'aide f( de toutes les intelligences, le moyen d'augmenter « la grandeur et la prospérité de la France.
« Répandre partout l'instruction, simplifier les « rouages administratifs; porter l'activité du centre K où elle surabonde aux extrémités qu'elle déserte; K introduire dans nos Codes qui sont des monuments, « les améliorations justifiées par le temps; multiplier « les agents généraux de la production et de la richesse j « favoriser l'agriculture et le développement des tra- « vaux publics ; consacrer enfin notre labeur à ce pro- « blême toujours résolu et toujours renaissant, la meil- « leure répartition des charges qui pèsent sur les «contribuables : tel est notre programme» C'est en
« le réalisant que notre nation, par la libre expansion « de ses forces, portera toujours plus haut les progrès « de la civilisation. » Après avoir tout promis aux autres, TEmpereur terminait en se promettant à luimême la durée : « Nous devons plus que jamais au- « jourd'hui envisager l'avenir sans crainte. Qui pour- « rait, en effet, s'opposera la marche progressive d'un « régime, qu'un grand peuple a fondé au milieu des « tourmentes politiques et qu'il fortifie au sein de la <c paix et de la liberté ?»
Le Corps législatif ayant repris ses travaux achevait la discussion d'une loi' sur la presse qui réalisait une de ces améliorations annoncées à l'avènement du ministère du 2 janvier. Le jugement des délits de presse était transféré par cette loi des tribunaux correctionnels au jury.
La discussion de la loi sur la presse n'était que la la reprise d'une mesure dont le caractère était depuis longtemps fixé et n'avait donné lieu à aucun incident qui fît ressortir l'influence que le plébiscite devait avoir au Corps législatif sur la position des partis visà-vis les uns des autres et du ministère vis-à-vis d'eux tous. La situation nouvelle se dessinait dans les séances des 3 et 4 juin. Le 3, le Corps législatif commençait la discussion d'une loi apportant des modifications à la législation sur les Conseils généraux. C'était là encore une de ces mesures Libérales mises en tête de son programme par le cabinet du 2 janvier. L'article 1" conférait au Conseil général le droit do nommer lui-même son président, droit qui d'après l'an-
cienne législation appartenait au gouvernement. Cet article était adopté sans discussion. L'article 2 que la commission du Corps législatif et le ministère étaient d'accord pour proposer, laissait chaque Conseil général libre de décider de la publicité ou de la non publicité de ses séances, et le laissait maître, dans le cas où il se prononcerait pour la publicité, d'en régler le mode et la mesure. M. Clément Duvernois de concert avec MM. Birotteau et Lafont de Saint-Mur présentait alors un amendement qui, dépassant dans le sens des droits du contrôle populaire l'article de la loi, rendait obligatoire pour le Conseil général, ce que celui-ci laissait facultatif. « Les séances du Conseil général, disait « l'amendement, sont publiques à moins que lamajo- (c rite ne demande le comité secret.
« Un compte-rendu est rédigé sous la surveillance du « président. Il mentionne le nom des membres qui (( ont pris la parole pendant les séances. » ,
MM. Clément Duvernois, Pinard, Birotteau, appartenant tous les trois à la droite bonapartiste, se succédaient à la tribune pour défendre l'amendement contre le ministre de l'intérieur et le garde des sceaux qui insistaient, au contraire, pour que l'article de loi fût adopté sans'modifications. Le débat en soi pouvait bien n'être que secondaire, mais, par suite delà lutte engagée par deux ministres avec des adversaires déclarés, il allait prendre des résultats du vote le caractère d'un véritable échec pour le ministère. Les deux parties de l'amendement Duvernois, mises aux voix séparémen t, étaient adoptées ,1a première , par 1 94 contre
64 Là chute de L'^MPIHE.
18, et la seconde, par 1 13 contre 82. Tous les chefs de la droite bonapartiste, MM. Clément Duvernois, Granier de Gassagnac, Dugué de la Fauconnerie, Jérôme Da: vid, Pinard avec les 56 qui avaient, le 24 février, émis un vote de défiance contre le cabinet, votaient eu faveur de Tamendement.
Le lendemain, M. Paul Bethmont interpellait le ministère pour savoir s'il considérait que la loi permît do tenir des réunions publiques pour les élections au Conseil général. M. Emile OUivier répondait que les prescriptions de la loi étaient formelles et n'autorisaient point de semblables réunions et que, par conséquent, le ministère s'opposerait à ce qu'il en fût tenu. Après cette réponse sur un point de droit, la question se terminait d'elle-même, d'autant plus que M. Bethmont n'insistait pas ; mais M. Emile Ollivier cherchant à se relever de l'échec de la veille, après avoir répondu au point spécial qui faisait l'objet de l'inter" pellation, au lieu de laisser tomber celle-ci, en prend au contraire occasion de solliciter un vote de confiance. M. Jérôme David prenait alors la parole : « Je crois (( qu'avec le régime parlementaire la question de ca- « binet se dégage des votes de l'Assemblée. Mais avant « qu'un vote soit ^.cquis, je dis que poser la question « de cabinet, sur un sujet secondaire, c'est un acte <( d'intimidation. C'est une atteinte indirecte à nos « prérogatives. Voyez la situation où vous nous pla- « cez, mes amis etmoi : nous pouvons penser que vous « ne répondez pas jusqu'à présent aux espérances que u le pays était en droit de concevoir lors de votre arri-
« vée aux affaires ; nous pouvons penser que vous « êtes le ministère de l'indécision, que vos actes ne « sont pas caractérisés, qu'il serait difficile de préciser « dans quelle voie vous marchez ; nous pouvons pen- « ser qu'il serait difficile de dire si vous êtes autori- « taires ou libéraux ; nous pouvons penser tout cela sans « vous donner un vote de défiance qui, en tous cas, a ne se comprend pas à propos, d'une interpellation « qui, dans les circonstances où elle se produisait et «aux termes où l'avait ramenée M. Bethmont, était tt devenue presqu*un débat sans intérêt. Je soutiens u que le vote que vous allez obteair sera une fiction « et non une réalité. Il sera d'autant plus une fiction « que dans les conditions actuelles, après les réserves « que je viens de faire, mes amis et moi, nous voterons pour vous. »
M . Emile Ollivier n'en persistait que davantage à solliciter un vote de confiance et il répoussait le vote que M. Jérôme David se proposait d'émettre en faveur du ministère après le langage qu'il avait tenu. M. Jérôme David reprenait : « Je ne vous ai pas dit, M. le tt garde des sceaux, que vous étiez un ministre inca- « pable. J'ai dit que vous posiez la question de con- « fiance mal à propos. Je ne vous conteste pas le droit « de venir interroger la Chambre, lorsque vous croyez le « moment venu d'éclaircir des doutes. Si cela est vrai, « il est également vrai que vous ne pouvez contester « aux membres de cette Assemblée le droit de con- «duire leur vote comme ils l'entendront sans se tt préoccuper autrement de votre assentiment. Le vote
« d'hier vous a indiqué que sur quelques points nous 4i différions d'avis avec vous, qu'il était des circons- « tances où notre libéralisme dépassait le vôtre. Nous <c vous avons donné là un premier avertissement. — « M. Emile Ollivier: Donnez le dernier. — M. Clé- « ment Duyernois : Nous attendrons notre heure, n Au vote, la gauche s'abstenant. Tordre du jour pur et simple que M. Smile Ollivier sollicitait comme une marque de confiance ralliait l'unanimité des 189 votants, M. Jérôme David et tous ses amis de la droite bonapartiste votant pour le ministère.
. Cet incident marquait la situatioù nouvelle que le plébiscite était venu faire aux partis. La droite bonapartiste avait essayé de renverser le ministère du 2 janvier lorsqu'après son avènement il avait voulu transformer l'empire ; mais aujourd'hui la situation étant tout autre, son attitude changeait. Elle continuait à traiter de très-haut M. Emile Ollivier, elle lui montrait, en le mettant en minorité sur des questions secondaires, que la majorité ne faisait pas corps avec lui;. mais, après lui avoir donné le sentiment de sa position précaire, elle votait pour lui. Pourquoi en effet l'eut-elle renversé? La politique dont M. Emile Ollivier s'était fait le représentant au plébiscite n'impliquait- elle pas l'abandon du programme du 2 janvier? Les bonapartistes se sentaient absolument impopulaires; mais M. Emile Ollivier dont le nom était associé depuis si longtemps aux idées de liberté avait encore prise sur l'opinion publique, et il se consacrait à la défense de l'empire, plébiscitaire avec une absence de
scrupules que les plus ardents bonapartistes n'eussent pu dépasser.
Si le plébiscite a fait accepter le ministère à la droite bonapartiste, il a par contre établi une séparation profonde entre lui et la gauche. Le plébiscite à l'occasion duquel la république a reparu, a mis la gauche dans un état d'inimitié plus que jamais absolu contre tout ce qui relève de l'empire. Quant aux parlementaires du centre gauche, aux partisans de la monarchie anglaise, l'empire a en définitive manifesté pour eux une aversion presque aussi grande que pour les républicains, et la manière dont, après avoir repoussé leur tentative de transformation, il est rentré dans les voies originelles de l'appel au peuple, les a rejetés, vis-à-vis de lui, dans l'opposition.
Cependant les bonapartistes, les républicains et les parlementaires pénétrés dans des sens différents de préférences politiques décidées, ne formaient au Corps législatif que des groupes peu nombreux. La majorité se composait de ces députés issus de la candidature officielle n'ayant point de principes politiques absolument fixes. C'étaient de ces conservateurs ralliés d'avance à tous les gouvernements quileur promettent la tranquillité. Ils s'étaient laissé entraîner par un courant qui paraissait irrésistible et alors que l'Empereur lui-même cédait à entrer, le 2 janvier, avec le centre gauche dans une combinaison qui devait faire de Tempire une monarchie parlementaii'e ; mais n'éprouvant point comme le centi'e gauche d'attachement absolu pour cette forme de gouvernement, ils sont prêts, maintenant que l'Em-
pereur a retrouvé sa force, à se remettre au service de l'empire plébiscitaire en se dégageant de toute alliance avec l'opposition. Les députés de la majorité passivement et ceux de la droite bonapartiste tout en le malmenant, se trouvent donc maintenant réunis derrière M, Emile Ollivier et cela par suite de la position qu'il a prise à l'égard de TEmpereur.
M. Emile Ollivier, après avoir tenu une grande place dans l'opposition par son talent de parole, a succombé dès qu'il est passé à l'action comme chef de gouvernement. Manquant de toute vue profonde et à dé* faut de ce tact qui fait que le politique flaire une situalion et découvre d'instinct le courant des choses, M. Emile Ollivier arrivé au pouvoir a été pris et emporté par les événements en s'imagiuant être immobile et fixe et leur commander. Aucun homme n'a été plus absolument soumis aux influences qui ont agi sur lui et moins maître de lui-même. M. Emile Ollivier en ce moment après toutes les évolutions qu'il a faites et les alliances qu'il a successivement formées pour les rompre, n'a plus ni parti, ni amis, ni alliés, aussi en regardant autour de lui ne voit-il plus que l'Empereur pour le maintenir au poste qu'il occupe. Tous ses actes, à partir de ce jour, portent donc la marque d'un dévouement entier à la personne de l'Empereur. M. Emile Ollivier n'apparaîtra plus que comme l'exposant des vues de l'Empereur et c'est à ce titre qu'il reste soutenu au Corps législatif par une majorité de candidats officiels que le plébiscite a '" au pied du trône.
LE LEiNDËMAIN DU PLÉBISCITE. 69
G*est donc TEmpereur qui décide maintenant de la politique que l'on suit, c'est son programme qui est a,ppliqué, or il Ta dit dans son discours en recevant le recensement du plébiscite : « L'empire ne déviera a pas de la ligne libérale qu'il s'est tracée. » Le caractère de la ligne libérale que comporte l'empire plôbisr citaire est connu par les antécédents des réformes accordées à diverses reprises. L'Empereur, pourvu que sa suprématie soit incontestée et qu'en toutes choses il puisse s'assurer le dernier mot, consent ensuite sur les questions de détail à faire des concessions. Il a un sentiment assez juste de la situation pour ne point s'obstiner à maintenir intact le régime de compression des premiers jours de l'empire, et il ne s'est retrouvé d'accord avec la droite bonapartiste que lorsqu'il s'est agi de le faire passer du rôle dominant au rôle secondaire d'un roi parlementaire. Là, il a résisté, mais maintenant rassuré qu'il est par le plébiscite sur sa position personnelle dans TEtat, il ne se refusera pas à certaines concessions.
Au 2 janvier une des mesures réclamées le plus vivement par les parlementaires avait été une nouvelle loi électorale permettant de dissoudre le Corps législatif pour le reconstituer avec d'autres éléments que ceux de la candidature officielle. La perspective de cette loi était particulièrement odieuse aux députés de la majorité, aussi était-ce un de ces projets de réforme radicale dont le plébiscite amenait l'abandon. Le ministre de l'intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, faisait savoir, en effet, que le gouvernement renonçait
à modifier la législation électorale. En revanche sur des questions ne touchant point le fond des choses comme les lois sur la presse, sur les conseils généraux, sur la désignation des journaux chargés de publier les annonces judiciaires, le gouvernement se dessaisissait d*une partie de son pouvoir discrétionnaire. En ce moment se trouvait terminé le travail des commissions nommées pour étudier les questions se rattachant à la liberté de l'enseignement supérieur, au gouvernement de la ville.de Paris, à la décentralisation. Cette dernière commission avait la tâche la plus délicate à accomplir, car tous les moyens d'action de l'empire reposaient sur une extrême centralisation administrative. Les commissions qui après le 2 janvier avaient commencé leurs travaux pleines de vie, les terminaient après le plébiscite sans souffle et dans l'abandon. M. Odilon Barrot n'en venait pas moins exposer, dans une lettre au ministre de Tintérieur, les résolutions prises par la commission de décentralisation. Elle s'était prononcée pour la nomination des maires par le conseil municipal, pour une organisation nouvelle du canton, pour l'extension des attributions des conseils généraux, pour la formation d'une commission départementale permanente. L'heure de réformes aussi considérables était passée. Gomme il fallait cependant faire quelque chose dans cet ordre d'idées après tant de promesses, le gouvernement présentait au Corps législatif une loi nouvelle sur la nomination des maires ; mais repoussant la proposition des députés de la gauche de les faire élire par le
suffrage universel, repoussant également la solution à laquelle s'était arrêtée la commission de décentralisation et que patronaient MM. Keller, Lefebvre- Pontalis et autres députés, au Corps législatif, de remettre leur nomination au conseil municipal, la seule concession qu'il fit était de s'obliger lui-môme à les prendre au sein du conseil municipal en se dépouillant du droit qu'il avait eu jusqu'à ce jour de les choisir au dehors. Et c'est à cette minime concession, que se réduisaient maintenant les réformes de décentralisation.
D'ailleurs tout ce qui suivait le plébiscite passait inaperçu. Le lendemain du vote s'était produit cette détente qui succède aux crises prolongées. Le pays, délivré de l'anxiété où l'avait tenu l'incertitude qui planait sur le vote d'où pouvaient dépendre de si grandes conséquences, était entré dans, un repos profond. Il paraissait que le plébiscite avait fait à l'empire et aux partis une situation respective donnée que, pour de longs jours, rien ne pouvait changer. Toutes les questions de détail devenaient donc indifférentes. Cette classe de conservateurs qui soupire après les gouvernements forts qui lui permettent de se soustraire au soin de la chose publique, voyant ses vœux exaucés, était rentrée dans la torpeur qui est son état normal. Les républicains déçus dans leurs espérances, pensant que de longtemps l'occasion devait leur manquer pour diriger contre l'empire une attaque comme celle dotnt il venait de triompher, restaient découragés. Le pays dans son ensemble, par peur de la révolution qui lui
était appamè, était satisfait du succès du gouvernement. Le pouvoir personnel de l'Empereur demeurant masqué par les stipulations libérales de la nouvelle constitution et tempéré par la promesse de ne point entrer dans une voie de réaction, le pays paraissait devoir se contenter pour longtemps, à la place d'institutions vraiment libres, du régime de tolérance qu'on établissait quelque précaire qu'il fût, et des concessions de détail qu'on continuait à faire quelque minimes qu'elles pussent être. Aussi jamais l'attention ne s'était plus complètement détournée des questions politiques, jamais le calme, la quiétude, n'avaient été plus grands qu'en ces jours. Soudain, le 3 juillet, une nouvelle arrive : le M*^ Prim a offert la couronne d'Espagne à un prince de la famille HohenzoUern qui Ta acceptée.