‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 4)Chapitre 19 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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revanche de leurs longues souffrances, que de voir Tempereur, qui leui* a toujours été hostile rangé enfin de leur côté? Aussi bien, le pieux roi Guillaume et l'église protestante n'ont cessé, dans cette guerre, de pousser vers le ciel un même hosannah. D'ailleurs, ce qui témoigne du caractère et de la raisou d'être de la nouvelle forme politique, c'est qu'aussitôt créé, l'empereur protestant fait subir au catholicisme, autant que le permettent les mœurs et l'esprit du temps, la persécution que l'empereur catholique av^t autrefois infligée au protestantisme. Si l'église, catholique ou protestante, réclame un empereur, c'est qu'elle sent bien qu'il lui donnera pour combattre ses adversaires une force sans égale. Lorsque le monarque a pris une prépondérance immense, lorsqu'il est devenu roi des rois, comme l'empereur de l'ancien Saint-Empire romain et de la moderne Allemagne, ou roi-soleil comme Louis XIV, il est si auguste et si élevé au-dessus des sujets, la nation se personnifie tellement en lui, que c'est une sorte de rébelUon, que de ne pas être de la religion qu'il pratique et protège. La raison donnée pour expliquer la persécution des catholiques en- Prusse sera donc de même ordre que celle autrefois alléguée sous Louis XIV contre les protestants : que n'appartenant pas à la religion du monarque et de l'État, que se ralliant à une église qui a des adhérents au delà des frontières et chez les ennemis, ce sont des patriotes douteux, des rebelles en perspective.

L'armée de son côté réclamait un empereur qui

devjjnt dans l'Etat l'image vivante de ses victoires ; et les aspirations de l'armée, en tant que troupe victorieuse, étaient encore fortifiées de l'esprit propre à la noblesse, qui fournit la plus grande partie des officiers et qui trouvait, en cette circonstance, ses intérêts de classe d'accord avec ses passions militaires. La noblesse prussienne, sans privilèges ou droits politiques spéciaux, en partie besoigneuse, ne conserve guère de prestige et d'influence que ceux qu'elle tiro de la carrière des armes ; aussi une constitution politique qui au sommet de l'état agrandissait le chef militaire auquel elle est étroitement associée, raffermissait-elle, du même coup, son importance sociale. L'église et l'armée qui, ont en tout lieu la tendance à s'appuyer l'une sur l'autre, amenaient donc l'Allemagne, comme conséquence de ses victoires, à donner à la suprême puissance dans l'État, cette forme qui lear assure à elles-mêmes le maximum possible de force et d'influence.

Pendant que les généraux victorieux étendaient leurs conquêtes sur le sol français, au sein de l'Allemagne, les journalistes, les prédicateurs, les hommes politiques, tous ceux qui par la parole ou par la / plume, pouvaient se faire entendre, s'élevaient contre la France pour exiger. son châtiment (1) et empêcher qu'on ne lui témoignât- la moindre condescendance. La France était uniformément dénoncée comme une nation que son ambition insatiable, ses

(1) Voyez Baldamus, Literatur des deutsch-franzôsische K ieges^

vices, sa corruption avaient précipitée dans une irrémédiable décadence. L'opprimé, le vaincu a la mémoire longue, et chez lui le souvenir des offenses subies se conserve vivant. Toutes les entreprises que les Français avaient pu se permettre contre T Allemagne longtemps inerte, leur étaient maintenant rappelées, sans préoccupation de dates, comme autant de dommages à réparer. Avec cette méthode accumulée de présenter les faits, il n'y avait plus de distinction d'époques historiques et de degré de civilisation des divers âges ; le, temps présent se trouvait chargé de tous les crimes, vrais ou supposés, que pouvait fournir une longue suite de siècles.

Par-dessus tout les Allemands revenaient sans cesse à cet argument, que la France les avait provoqués et avait pris Tinitiative de l'agression ; et sur ce point ils exagéraient les torts qu'elle avait eus à leur égard de deux manières : en passant sous silence tout ce qui, dans la conduite de la, Prusse était de nature à atténuer l'odieux de l'agression de l'empire français, et en dénaturant les sentiments qui, en France, avaient réellement eu action sur le gouvernement pour le jeter dans la guerre. Ils semblaient ignorer les intrigues, plus ou moins accompagnées de promesses, dans lesquelles M. de Bismarck s'était engagé avec l'empereur Napoléon III, pour obtenir son consentement aux changements projetés en Allemagne ; ils oubliaient le service que le gouvernement français, en 1866. avait rendu à la Prusse, en lui permettant de s'allier à l'Italie, dans le but d'écraser l'Au-

triche ; ils ne parlaient nullement de la facilité avec laquelle M. de Bismarck, aussitôt que Taffaire HobeU' zollern avait pris à ses yeux une tournure favorable, avait accepté la guerre et y avait même précipité son ennemi.

D'un autre côté ils ne se bornaient pas à accuser la France d'avoir éprouvé de tels sentiments de jalousie des agrandissements de la Prusse après Sadowa,qu*à force de reprocher au gouvernement impérial de les avoir permis, elle lui avait, pour son salut présumé, rendu la guerre nécessaire, en Tobligeant à se parer du lustre de nouvelles victoires, allant au delà de ce grief, ils en formulaient un autre : celui d'avoir entrepris la guerre dans le dessein préconçu de con» quérir la limite du Rhin (1). Or, quels qu'aient été dans le passé les empiétements faits sur le territoire de lan*guo allemande par divers gouvernements français pour se porter jusqu'au Rhin, on doit reconnaître que, en* 1870, la France ne songeait point à reculer ses frontières. Si, pendant des années, le souvenir des traités de 1815 est demeuré, en France, amer et vivant, si dans les premiers temps, après avoir été dépouillé, on jette un regard de regret et même de convoitise vers cette limite du Rhin qu'on avait possédée, ces traces de vieilles passions étaient constammen allées en diminuant et avaient fini par disparaître. A la déclaration de guerre on n'en retrouve l'indice

(1) Voyez entre autres : Schultze^Delitzscb. Briefe an die ituHe» nischen Patrioten, p. 9. ^ D. F, Strauss, Briefe an Ernst /<en"n, p. V2.

4ans' aucun des grands partis politiques qui, à côté du ÇOuvernement impérial, possèdent la France. Le parti démocratique républicain, depuis qu'il s'était absolument séparé des bonapartistes, était devenu pacifique et par principe, répudiait les conquêtes; quant au parti libéral parlementaire, comprenant presque toute la bourgeoisie, il s'était montré au pouvoir,^ sous la Restauration et la monarchie de Juillet, passionnément attaché à la paix. Du reste l'extension vers le Rhin, à l'époque où elle fut poursuivie, avait surtout été l'œuvre des gouvernements et des politiques. La conquête du Rhin n'a jamais correspondu à un sentiment populaire, réellement vivant dans les entrailles de la nation, tel que l'avait été le souvenir des guerres des Anglais et tel que l'est devenu le regret causé, par l'enlèvement de l'Alsace et de la Lorraine. On ne trouve en France auQiin de ces chants, comme il en existe en Allemagne, pour célébrer le Rhin. Par la position géographique, c'est l'Allemand et non le Français qui voit dans le pays rhénan la terre de la vigne et du soleil. Au moment de la déclaration de guerre, ce n'est donc que dans le parti bonapartiste, qui a besoin pour rasseoii' l'empire de victoires et de conquêtes, qu'apparaît le désir de prendre le Rhin, et encore pareille convoitise ne se manifeste-t-elle que chez les plus exaltés et les enfants perdus. Rien dans les chefs, dans les hommes responsables, dans l'Empereur ne montre qu'on ose nourrir de pareils projets. Et, s'il est impossible d^afflrmer que la soif des conquêtes ne - se fût im-

médiatement affichée dans tout le parti de Tempire et par derrière n'eût gagné la nation elle-même, si la France, au. lieu d'être vaincue eût remporté des victoires aussi décisives que celles de TAllemagne, c'était cependant une singulière exagération que de représenter la France de 1870 comme ayant une fois de plus déclaré la guerre pour s'étendre, de propos délibéré, jusqu'au Rhin. Il est vrai que ce n'était pas seulement le débordement de passion auquel ils se laissaient instinctivement aller qui portait les Allemands à ces accusations injustes, dans ce cas spécial les accusations étaient calculées et faites, par l'invocation de la loi du talion, pour justifier le démembrement qu'ils voulaient eux- mômes faire subit à la France.

Cette Allemagne qui manifestait des sentiments d'inimitié si universels contre la France, avait cependant laissé voir, Ji diverses reprises, une véritable communauté de vues et d'aspirations avec elle. Lorsqu'autrefois les idées d'émancipation qui triomphaient avec la révolution du 4 septembre s'étaient fait jour, en 1789, en 1830 et en 1848, l'Allemagne avait tressailli et reçu du mouvement français une impulsion, pour son propre développement, dont les suites avaient laissé des résultats permanents. Cette fois-ci, le rétablissement du régime politique libre qui ramenait dans toute l'Europe les sympathies aux Français, ûe modifiait point la manière de sentir et de s'exprimer de l'Allemagne à leur égard. C'est qu'aujourd'hui la révolution se produisait en France à un montent où les passions qu'elle pouvait faire vibrer en

Allemagne étaient étouffées ou satisfaites. D'abord rétablissement d'un empire allemand, fondé sur la suprématie du protestantisme et au détriment d'une partie des princes légitimes violemment dépossédés, était assez en rupture avec les traditions do l'ancien régime, pour satisfaire les mécontents ci rallier les révolutionnaires (1). Puis l'Allemagne enivrée de sa grandeur nouvelle et de ses victoires militaires, subissait sans réserve la prédominance de ces puissances et de ces classes qui les lui avaient procurées, et celles-ci ne pouvaient manquer d'être instinctivement hostiles à la forme démocratique et repu» blicaine, sous laquelle réapparaissait en France le gou» vernement libre, car elles voyaient dans les adhérents des idées républicaines sur le sol allemand de dange» roux ennemis. Et précisément parce qu'autrefois des affinités pour les aspirations démocratiques françaises s'étaient manifestées en Allemagne et que rétablissement politique que Ton fondait ne pouvait subsister qu'autant que de pareils germes seraient étouffés, les moyens les plus énergiques de compression sont pris contre les hommes qui ont résisté à rentrainement des passions nationales et qui, à la réapparition de la république, sentent revivre leurs sympathies pour la France. C'est seulement, en effet, chez un petit nombre de républicains qu'apparaît la pensée que TAUemague doit usijr avec retenue de sa victoire. Le fils d'un exilé politique, M. Karl Vogt, écrit pour protester contre

(1) Ludwig Bamberger, Zur naturgeschichte des Kritges, p. 94,

le démembrement que Ton veut faire subir à la France, en lui enlevant l'Alsace et la Lorraine (1). Au sein même de l'Allemagne des socialistes et quelques hommes restés fidèles aux principes de l'ancien parti démocratique fédéraliste le Volk's partei sont animés d'une égale bienveillance pour la France, mais les principaux d'entre eux, qui osent la faire connaître, MM. Jacobi, Bebel, Liebknecht, accusés du crime de lèse-patrie, sont sommairement renfermés dans des forteresses.

Les Allemands du nouvel empire éprouvaient de leur force et de leur grandeur subites un enivrement profond. L'admiration et la satisfaction de soi qui se manifestent en Allemagne sont des sentiments absolument universels et irrésistibles. L'idée que la race germanique possède en propre quelque chose de plus que les autres,, que sa force, sa sagesse, ses vertus sout incomparables, se fait jour de toutes parts. Et cependant au moment où cette croyance à une pareille supériorité, venait aux Allemands, tout montrait, au contraire, la similitude de leurs instincts et de leurs passions avec ceux des autres hommes, car les symptômes qui apparaissaient chez eux, à la suite de leurs triomphes militaires étaient les mômes qui antérieurement s'étaient révélés en France dans des circonstances analogues. Aujourd'hui en Allemagne comme autrefois en France, nulle modération dans la victoire, la préoccupation de bénéficier en entier des

(l/Karl Vogt, Briefe anFriednch Kolb.

358 LA DÉFENSB NATIONALE.

avantages présents^ sans souci des retours et des éven* tualités de l'avenir, et, comme conséquence, de ces blessures infligées au vaincu dont l'oubli lui devint impossible.

L'Europe au spectacle de la guerre entre la France et l'Allemagne avait fini par ressentir une horreur profonde. Elle n'avait point vu depuis un demi-siècle de ces luttes, où les peuples se prennent corps à corps et combattent jusqu'à épuisement, l'un pour la conquête, l'autre pour la vie. Dans l'histoire tout le dessous de la guerre, la partie grossière avaient été perpétuellement tenus dans l'ombre, les actions d'éclat, les combats et les victoires avaient seuls fait l'objet des récits. L'imagination, de toute antiquité, avait d'ailleurs paré la guerre de ses couleurs brillantes, elle y avait mis (i la gloire, » les guerriers étaient devenus « des héros, )y les chefs victorieux des empereurs et des demidieux. A l'époque contemporaine, la littérature et les arts français, éblouis par les victoires nationales, avaient su donner une splendeur et un lustre incomparables au métier des armes. Le tabl'eau que la lutte entre la France et l'Allemagne mettait sous les yeux, faisait reprendre à la guerre sa vraie physionomie.

Dans l'Europe du dix-neuvième siècle, les peuples s'étaient rapprochés; les idées de philanthropie, le développement de la culture et de l'instruction dans toutes les classes, avaient élevé le niveau de la moralité et accru la douceur des mœurs. Et avec la rapidité et la précision nouvelle des moyens dlnformation, l'Europe assiste maintenant jour par jour,

dans leurs moiadres détails, aux scènes variées qui réunies, forment le drame complet de la guerre. On voit naître cette surexcitation du champ de bataille qui seule peut amener les natures faibles à affronter la mort, et qui réveille chez l'homme toutes lei3 passions de la bête féroce, se ruant au sang et au carnage. On entend les gémissements de ces milliers de blessés abandonnés dans la nuit ou expirant entre les mains des chirui'giens. Puis le vainqueur s'avance. Il faut qu'il impose la soumission : U fusille les citoyens qui se sont armés contre lui. Il faut qu'il vive : il prend aux paysans leurs récoltes et leurs bestiaux. A la vue de ces populations ruinées, de ces milliers d'êtres innocents frappés par la guerre, de l'étalage que fait après cela le victorieux de son contentement et de son insolence, les spectateurs n'éprouvaient plus qu'un profond serrement de cœur. Jusqu'à ce jour, la conception de « l'héroïque » dans la guerre et ' « du héros » sur le champ de bataille avait été associée à un déploiement de force personnelle, permettant aux qualités individuelles de décider de la victoire dans une action dramatique ; mais les énormes armées modernes munies d'engins perfectionnés, dirigées, comme un engrenage mécanique, par des généraux devenus des savants de cabinet, ne laissant plus place k l'imagination et appe^ lant, au contraire, la raison à juger froidement de la guerre, celle-ci éprouvait une répulsion profonde à voir les découvertes de la science, appliquées à un objet dont lés résultats frappaient d'horreur l'être sensible.

360 LA Défense: nationale.

L'armée allcmando ne devait donc point hériter d u prestige poétique et de l'auréole qui avaient entouré Tarmée française, elle restait douée à tous les yeux d'une force incomparable, mais elle n'inspirait aucuae sympathie. A la fin de la guerre l'Allemagne, par la dureté montrée au vaincu, avait perdu une partie de sa bonne renommée, et se trouvait dépouillée de cette sérénité majestueuse, qu'on lui avait attribuée, en prêtant à la nation entière les qualités personnelles du grand Gœthe.

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