‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 4)Chapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le 31 octobre.

L'armement des remparts et des forts de Paris avait commencé sous le ministère de Palikao par les soins du conseil de défense ; mais les événements s'étaient tellement précipités qu'au 4 septembre, rien n'était encore terminé. A partir de cette époque, on se hâte de compléter la défense, on coupe les routes, on élève des portes, on rase les maisons dans la zone des remparts, on construit des barricades sur les avenues et les points découverts, on fait rentrer les approvisionnements. La mise en état des remparts, dos forts des avancées d'une place immense comme Paris, la construction des embrasures, blindages, traverses, abris pour les hommes et les poudres, nécessitaient un travail immense et, quelque diligence qu'on y apportât, ce ne fut qu'au milieu d'octobre que les forts et Tenceinte eurent acquis le degré le plus complet d'armement et de préparation dont ils fussent susceptibles. On avait eu recours pour les travaux, au service auxiliaire des ingénieurs civils ; on s'adressa en outre à l'industrie pour la fabrication du matériel de guerre. Le ministre des travaux publics, M. Dorian,

avec Taide de Tindustrie privée, put fondre et armer des canons, transformer les fusils vieux modèles en fusils à tir rapide, plus tard fabriquer des' chassepots. La fortification de Paris se composait d'une enceinte bastionnée de 34 kilomètres de tour et de 15 forts et 6 redoutes détachées. La garde nationale fut préposée à la défense du mur d'enceinte, divisé en 9 secteurs, 6 sur la rive droite et 3 sur la rive gauche. Les bataillons de la garde nationale furent répartis d'une manière fixe entre les difiérents secteurs. Les ouvrages extérieurs se trouvaient partagés en quatre secteurs, ayant chacun un commandant particulier. On disposait pour Tarmement des forts et des remparts, de 200 canons du plus gros calibre fournis par la marine, et de 2,500 pièces de divers modèles, prises dans les arsenaux et les forts où on les avait emmagasinées. On eut sur la Seine une flottille de batteries flottantes et de canonnières blindées qu'on répartit en amont et en aval de Paris. La fortification de Paris remontait à 1840 et depuis lors la portée de l'artillerie s'est tellement accrue, que les ouvrages ne devaient plus être en état de protéger complètement la ville contre un bombardement. Les forts du Sud se trouvaient surtout dominés à une courte distance. On s'était mis à construire, pour masquer ce point faible, une redoute sur la hauteur de Châtillon, en avant des forts de Vanves et de Montrouge et des ouvrages au Moulin-Saquet et aux Hautes-Bruyères, en avant de ceux d'Ivry et de Bicêtre ; les travaux n'avaient pu être terminés en

temps Utile et, à la suite du combat de Châtilloii, les positions avaient été abandonnées. Dès le 23 septembre, une opération oflensive entreprise à Taube du jour, rendit maître de nouveau de Villejuif, on réoccupa le Moulin-Saquet et les Hautes-Bruyères et, sur ce point, la ligne d'investissement de l'ennemi fut rejetée en dehors des limites possibles d'un bombardement.

On avait eu recours à diverses sources pour constituer l'armée de défense. La marine avait fourni 14,000 matelots, fantassins et artilleurs répartis entre six forts ou formés en une division placée à Saint-Denis, sous les ordres de Tamiral de La Roncière. On avait failvenirdes douaniers, des gardes des forêts, des gendarmes. Les 13® et 14* corps, les recrues, les hommes puisés dans les dépôts, un certain nombre d'échappés de Sedan, composaient les troupes de ligne d'un effectif de 70 à 80 milla hommes. Les corps francs, éclaireurs, volontaires, donnaient un total de 15 mille hommes, qui, pour la plupart, allaient être employés hors de l'enceinte et aux avancées. "La garde mobile s'élevait à 115 mille hommes, 100 mille environ venus des départements et le reste tiré de Paris. Les mobiles étaient arrives par bataillons isolés, en blouse, avec de vieux fusils. On dut les habiller, les armer de chassepots, les exercer, les répartir dans les compartiments d'une armée. Il fallait enfin accoutumer au feu toutes ces recrues et relever le moral du véritable noyau de l'armée, les 13® et 14® corps. On va livrer dans ce but plusieurs combats.

Les Allemands, en arrivant sous les murs de Paris, s'étaient préoccupés des moyens à employer pour réduire la ville. Quoiqu'on ne disposât à Paris que de troupes sans solidité, l'enceinte à l'abri de Tescalade et la force des ouvrages extérieurs laissaient peu de chance de réussite à une attaque brusquée de vive force. Du reste si les Allemands tentaient un assaut et qu'ils vinssent à échouer, l'impression produite par cet insuccès serait immense, et pourrait gravement compromettre lo prestige que des victoires ininterrompues leur avaient procuré (1). L'état major allemand se borna donc provisoirement à disposer les armées autour de Paris pour obtenir un blocus rigoureux. Les trois corps de l'armée de la Meuse, IV°, XIP et la garde, s'étendirent de Croissy à droite à la Marne à gauche, leur front passant par Bezons, Argenteuil, Epinay, Pierrefitte, Stains, Dugny, Le Bourget, Sevran, Livry, Chelles. La 111° armée tint le reste du périmètre , les Wurtembergeois sur la Marne à Noisy-le-Grand. Villiers, Cœuilly et Ghampigny, les XP corps, VP, IP bavarois, V® occupant à la suite Chennevières, Sucy-en-Brie, Mont-Mesly, Choisy-le-Roi, Thiais, Chevilly, L'Hay, Bourg-la-Beine, Bagneux, Châtillon, Clamart, Bellevue , Sèvres, Saint-Cloud, Garches et Bougival. Sauf des changements de détail, ces dispositions furent maintenues jusqu'à la fin du siège.

La première grande sortie des défenseurs de Paris eut lieu le 30 septembre. Le 13* corps partant du

(1) Guerre franco-allemande» Seconde partie, p. 48.

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ifoulin-Saquet et des Hautes-Bruyères, s'élança sur Thiais, Chevilly et THay; son but était de refouler de ce côté l'ennemi, afin d'élargir le cercle d'investissement et de détruire un pont de bateaux jeté sur la Seine à Ghoisy-ie-Roi. Les Français trouvèrent les villages qu'ils attaquaient transformés par des barricades, des levées de terre, des meurtrières, en véritables forteresses. A peine purent-ils, dans 'leur premier élan, s'empai'er de quelques maisons qu'ils finirent par reperdre (1). Les Français repoussés, après trois heures de combat à découvert contre UQ adversaire presque invisible, avaient perdu cinq fois plus d'hommes que l'ennemi, 2,000 contre à peine 400.

On avait signalé au G*^ Trochu, une concentration de troupes comme effectuée par les Allemands, au sud de Paris. Lé général voulut reconnaître si ce mouvement n'avait pas pour objet de masquer le départ de forces prises dans l'armée d'investissement pour être envoyées en province. Il ordonna donc une reconnaissance qui partirait des forts de Montrouge et de Vanves et se dirigerait sur Bagneux, Clamart et Châ- • tillon. On y employa environ 20,000 hommes (2), fournis par le 13** corps et par ces bataillons de mobiles jugés les meilleurs, qu'on commença à faire marcher avecles troupes de ligne. Le 13 octobre, les Français brusquant l'attaque, enlevèrent d'abord Bagneux et Clamart aux Bavarois, puis se portant sur Châtillon

(1) G'* Vinoy, Opérations du 13* corps ^ p. 190 et suiv.

(2) Idem, ibid,, p. 213.

s'emparèrent de la partie inférieure de ce village. Mais les Bavarois se maintinrent dans la partie supérieure où ils s'étaient retranchés et où les renforts leur arrivaient. La reconnaissance, en permettant d'établir la situation de l'ennemi, avait atteint son but, les Français se repliaient donc successivement de Ghâtillon sur Bagneux et Glaûiart et de là sur les forts, sans être sérieusement poursuivis; les pertes étaient égales, environ 400 hommes de chaque côté.

Par suite de la configuration du terrain autour de Paris, le nombre des points favorables pour une attaque à fond, faite dans le but de percer le cercle ennemi, était peu nombreux. La presqu'île de Genevilliers, grande plaine non commandée, était un de ces points. Les Français avaient entrepris en avant de Genevilliers des travaux de défense qu'ils n'avaient pu terminer au moment de l'investissement et qu'ils avaient d'abord abandonnés, depuis ils avaient érigé des batteries de fort calibre, ayant vue sur la presqu'île et, sous cette protection, ils avaient achevé les travaux. Cependant l'ennemi établi à Bougival et déjà maître au sud de la presqu'île de Chatou et de Bezons, poussait ses avant-postes jusqu'à Rueil, dans un bas où il était à couvert du feu du Mont-Valérien. Il avait par là accès dans le flanc des défenseurs de Paris, qui eussent voulu percer par Genevilliers (1). Le G'^ Ducrot, pour dégager les abords de la presqu'île, se porta, le 21 octobre, à la

(i) G»* Ducrot, La défense de Paris, tome I, p. 374.

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tête de 10,000 hommes psis dans le 14® corps et les mobiles, sur les positions prussiennes vers Bougival. Les Français enlevèrent d'abord le château et le parc de la Malmaison, puis, poussantplus avant, attaquèrent la hauteur de la Jonchère. Mais là, les Prussiens se maintinrent grâce à la force de la position, des renforts leur étant survenus, ils reprirent l'offensive et rentrèrent dans le parc de la Malmaison. Les Français opérèrent leur retraite , d'une façon décousue, en perdant deux canons. Les Prussiens réoccupèrent leurs positions à Bougival et à la Malmaison, mais ils s'abstinrent désormais de s'étendre plus avant vers le Mont Valérien.

Cette série d'engagements avait refait le moral de l'armée. Les doutes si poignants qu'on avait eus le soir du combat de Châtillon sur la possibilité de résister même derrière les murs, s'étaient complètement évanouis. Les craintes qui avaient pu s'élever de voir les Parisiens supporter les angoisses d'un siège, avaient également disparu au spectacle que donnait la ville. Paris n'était plus cette ville de luxe, de plai-. sirs, de jouissances effrénées qu'avait connue la fin de l'empire ; il avait pris un aspect sombre et sévère ; tous les habitants avaient revêtu des costumes militaires; toute vie sociale, toute préoccupation d'affaires, avaient cessé. Le salut du pays à obtenir, le soin de la défense à assurer absorbaient toutes les pensées. La grandeur du but poursuivi sans cesse présente aux yeux, causait une tension des ressorts de l'âme, qui rendait absolument inaccessible au découragement

et à la faiblesse. Toutefois cette exaltation, si elle était la source des résolutions héroïques, se joignant aux souffrances supportées, produisait un état de sensibilité excessive. L'impression douloureuse laissée par les catastrophes qu'on avait subies persistait et chaque coup nouveau anienait dans la population un tressaillement convulsif. On était en proie à une surexcitation morbide. Il n'y avait point de soupçons, point d'idées fausses qui ne pussent naître et trouver crédit. Dans les réunions publiques, dans les veillées du corps de garde, dans les attroupements de la rue, on mettait ses espérances, ses passions, ses illusions en commun (1). On voyait la trahison partout. On croyait à des signaux faits à l'ennemi et, pendant plusieurs soirs, la foule envahissait le haut des maisons où Ton tenait des lumières allumées. On imaginait les moyens les plus extraordinaires de combattre l'ennemi et de le repousser (2). Il n'y avait inventeur, faiseur de plan qui n'eût chance d'être écouté et pour beaucoup de gens, de devenir le sauveur méconnu. Au bruit du canon, on montait sur les toits, on s'assemblait dans la rue, on courait aux mairies. Les nouvelles sur les péripéties d'un combat, se propageant avec rapidité, faisaient passer presque instantanément d'une confiance exaltée à la colère du désespoir. Gouverner la ville était devenu un problème terrible.

(1) Voyez de Molinari, Les clubs rouges pendant le siège,

(2) Voyeï entre autres, G. Mérigot, Le feu grégeois.

Les hommes qui, le 4 septembre, avaient pris le pouvoir, étaient comme sur un radeau de fortune, à chaque instant près d'être submergé. Ils tenaient le juste milieu ; à ce titre, ils avaient été acceptés par tous les partis, à un moment de péril suprême ; mais en réalité, ils étaient isolés, d'aucun côté le nombre ne faisait corps avec eux. Ils étaient considérés par les fractions extrêmes du parti républicain, qui demandaient la Commune, comme des réactionnaires cl combattus comme eussent pu l'être des monarchistes (1) , tandis qu'ils étaient au contraire détestés à l'égal des pires révolutionnaires par les monarchistes cl les catholiques. Si ces derniers leur prêtaient un appui momentané, ce n'était donc qu'à contre-cœur et seulement par crainte dû parti extrême.

Le gouvernement de la Défense nationale ne disposait du reste d'aucune des forces organisées que les pouvoirs constitués ont en temps ordiùaire à leur service. Il avait commencé avec une queue d'armée qui s'était débandée devant la révolution et avait lâché pied devant l'ennemi. 11 était sans police. Il avait dû eurégimenter et envoyer au rempart les sergents de ville de l'empire-, pour les soustraire à la haine de la population. Il avait créé des conseils de guerre appelés à connaître des actes de rébellion commis sous l'état de siège, ceux-ci acquittaient les prévenus qu'on leur envoyait (2). Les officiers qui les composaient n'avaient pas assez de foi dans la légitimité du gou-

(>) Voyez entre autres, Le Français, Aux Parisiens, -ie 31 octobre, (2) G** Trochu, La poiiHque et le siège de PariSf p. 138.

48 LA DEFENSE NATIOiNALE.

veruemeat pour condamner en son nom, surtout des hommes qu'ils appréhendaient d'avoir comme maîtres à la suite d'un nouveau mouvement de la rue. Tout s'était improvisé le 4 septembre sous le coup d'une nécessité pressante ; on avait pourvu aux services publics, au personnel des mairies, par des choix spontanés par arrondissements et par quartiers, en dehors de l'intervention de l'administration centrale. La liberté de la presse, des réunions, de Taffichage, était illimitée. Le sentiment du respect ne s'attachait plus à aucun des grands organismes sociaux sur lesquels un gouvernement peut s'appuyer. La magistrature, les fonctionnaires, le clergé, avaient eu leur part des attaques dirigées contre l'empire, et n'étaient plus, pour la majorité des habitants de Paris, que des objets de haine ou de mépris. Les défaites inouïes qu'on avait subies, amenaient à ne voir dans les généraux et les chefs militaires que des incapables ou même des traîtres. Toute confiance dans la hiérarchie ainsi perdue, le gouvernement avait été entraîné à se dessaisir du choix des officiers de la garde nationale et de la mobile, pour le remettre à l'élection des hommes eux-mêmes, ce qui lui enlevait une 'grande prise sur ces troupes. Le gouvernement de la Défense nationale ne se soutenait que par la popularité et l'éloquence de quelques-uns de ses membres. Il lui fallait chaque jour, à force de discours et de proclamations, s'appliquer à maintenir son autorité. C'étaient sans cesse des manifestations à contenir, des députations à recevoir, des revues à

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passer. Le peuple exigeait des paroles enflammées, des déclarations de guerre à outrance, la promesse de vaincre. Aussitôt que les membres du gouvernement se taisaient ou baissaient le ton, le parti extrême les accusait de trahison, d*iueptie, de lâcheté et, dans l'état d'esprit de la population , ces imputations trouvaient de Técho. A mesure en effet que le siège durait, on revenait à l'optimisme et aux illusions.

On s'était décidé à poursuivre la résistance quoiqu'il arrivât,et une vue de sang-froid, un examen impartial de la situation, eussent été tellement décourageants qu'on se les fût reprochés comme un manque de civisme. Pour se donner confiance, on recherchait donc les faits et les incidents favorables, on les mettait en saillie, on les grossissait. Dans cette voie, on était vite revenu du désespoir éprouvé au lendemain de Sedan, on oubliait que se défendre, même derrière les remparts, avait presque paru une

impossibilité ; ne se contentant plus de la résistance opposée, on se promettait de nouveau la victoire; on demandait au G*^ Trochu de sortir et de battre Tennemi. On ne repoussait pas les Prussiens et le soupçon avait germé que les hommes à la tête du gouvernement et de l'armée manquaient, pour vaincre, deTéuergieet de la capacité nécessaires. Cette pensée avait grandi à la suite de chacun des combats livrés, lorsqu'à la fin du mois d'octobre, un échec éprouvé au Bourget vint subitement la faire débordei*.

Le village du Bourget, dans la plaine Saint-Denis,

était resté en dehors des lignes régulièrement établies par les assiégés et les assiégeants,, il n'était occupé que par un faible parti ennemi, lorsque le G'* de Bellern^re, commandant à Saint-Denis, fit diriger une attaque contre lui. Dans la nuit du 27 au 28 octobre les volontaires de la Presse surprirent le village, qui fut abandonné sans résistance par l'ennemi; deux bataillons des mobiles de la Seine, des troupes de ligne, quelques pièces d'artillerie y furent envoyés; mais les Prussiens avaient résolu de le reprendre, pour Tinclure dans leurs lignes de circonvallation . Le 30 au matin trois colonnes de la IP division de la garde, fortes de 9 bataillons, soutenues par une nombreuse artillerie, attaquèrent le Bourget de front et de flanc. Les Prussiens avaient une grande supériorité numérique, les défenseurs fitent cependant une résistance acharnée, on se battit toute la matinée, Tennemi dut emporter les différentes parties du village à larme blanche. Le commandant Baroche, des mobiles de la Seine, fut tué à la tête de ses hommes. Â une heure de l'après-midi, les Prussiens, restaient maîtres du Bourget et de 1,200 prisonniers, la plupart appartenant aux mobiles de la Seine. Lorsque le G*^ de Bellemare arriva avec des renforts, tout était fini et il dut se replier sur Saint-Denis.

Cette affaire malheureuse où on n'avait su prendre à temps aucun parti, soit de fortifier rapidement Je village en ayant des forces suffisantes pour le garder, soit au contraire de l'évacuer pour rentrer dans ses anciennes positions, n'était cependant qu'un

échec partiel, mais dans les circonstauces où l'échec survenait, il produisit sur la population une impression de douleur intense, telle qu'on eût seule pu en craindre d'un grand désastre. Dans toutes les sorties entreprises depuis le commencement du siège, on s'était toujours replié, sans garder le terrain momentanément enlevé. Le Bourget était la première conquête opérée sur l'ennemi, elle était duc aux volontaires d e la Prfissft^ r.'ftst-j^-dîrft à des Parisiens ; ce succès avait comblé de joie la population ; puis, tout à coup, on apprend que le Bourget est reperdu ; et cesoiit précisément des enfants de P^s, les, mobiles de la Seine, qu'on a laissé écraser et enlever par l'ennemi, sans les secourir. A mesure que cette nouvelle se répand, l'exaspération se fait jour contre le G** Trochu et le gouvernement. Le 30, dans l'après-midi, on commençait donc à sentir gronder la colère publique, lorsque M. Thiers arrivait au pont de Sèvres, et, sans être annoncé, travej'sait la Seine pour entrer dans Paris. M. Thieps venait de parcourir toute l'Europe. 11 avait successivement visité les cabinets de Londres, Ae Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Florence. A Londres où il s'était d'abord rendu, le premier ministre M. Gladstone et le secrétaire d'Etat pour les affaii*es étrangères lord Granville, tout en protestant de leurs sympathies, lui avaient laissé voir rintention bien arrêtée de n'entamer aucune négociation qui pût exciter le mécontentement de la Prusse, et exposer l'Angleterre à subir des refus. En réalité, M. Thiers n'obtenait donc aucun appui de TAngleterro. Peu-

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dant qu'il était encore à Londres, il recevait une invitation de se rendre à Saint-Pétersbourg, du grand chancelier de Russie, le prince Gortchakoff . M. Thiers, trouva en Russie les sympathies éveillées en faveur de la France. Le prince Gortchakoff et l'empereur Alexandre lui-même, lui dirent qu'ils feraient en sorte que la France subît en territoire et en argent les pertes les moins grandes possibles, mais ils lui déclarèrent en même temps qu'ils n'iraient en aucun cas jusqu'à intervenir par les armes. Il y avait en efîet, en dehors des raisons particulières à chaque cabinet, une cause générale agissant sur eux tous, pour les maintenir sur la réserve à l'égard de la Prusse : c'était la détermination bien arrêtée que celle-ci manifestait de ne laisser aucune puissance s'immiscer entre elle et la France. L'Allemagne prétendait recueillir, sans en être empêchée par personne, tout le fruit de ses victoires, et être seule juge des conditions à imposer au vaincu. A la vue de l'Allemagne enivrée de son triomphe et surexcitée, l'Europe éprouvait 'un mélange de trouble et d'effroi. La France paraissait tellement vain^cue que personne ne supposait, au premier moment, que Paris dût retenir longtemps l'ennemi et que la province pût organiser de nouvelles armées. Dans cette situation, s'engager trop ouvertement, pour sauvegarder l'équilibre européen, dans une intervention en faveur de la France, c'était s'exposer à des refus humiliants ou même courir le risque de provoquer l'Allemagne, alors qu'on ne se croyait pas de force à lui tenir tête.

La Russie se trouvait cependant placée dans des conditions particulières à Tégard de la Prusse. Lors de la déclaration de guerre, elle était secrètement son alliée; elle s'était engagée dans certains cas prévus à lui prêter un appui ouvert et direct. Cela lui créait des facilités pour intervenir, maintenant que les appréhensions premières qu'elle avait eues sur l'issue de la guerre ayant porté à faux, elle venait reporter en partie sur la France l'intérêt qu'au début, elle avait ressenti pour la Prusse. Le prince Gortchakoff engagea vivement M. Thiers à prendre sur lui d'entrer de suite avec l'ennemi en arrangements pour la paix. Puis, désireux de faire quelque chose en faveur de la France, il promit que l'empereur Alexandre interviendrait auprès du roi de Prusse, pour qu'il consentît à un armistice. L'empereur demanderait en même temps que- M. Thiers fût accueilli à Versailles, et qu'on lui procurât le moyen d'aller chercher à Paris les pouvoirs nécessaires à la négociation de l'armistice. La Russie ayant pris l'initiative de demander un armistice avec l'entrée de M. Thiers à Paris, fut suivie dans cette voie par les autres puissances neutres, l'Angleterre, l'Autriche, l'Italie. M. Thiers, après avoir quitté Saint-Pétersbourg, était passé parvienne et par Florence, puis par Tours, pour obtenir l'assentiment de la délégation à la démarche qu'il devait faire à Versailles. M. Thiers avait besoin, avant toute discussion, des instructions et des pouvoirs de son gouvernement; M. de Bismarck lui donna, dès son arrivée à Versailles, une escorte qui le conduisit à Sèvres.

Le 30 octobre au soir M. Thiers fît connaître au gouvernement de la Défense nationale les démarches des puissances neutres en vue d'obtenir un armistice. Les membres du gouvernement acceptèrent Touverture qui s'offrait de faire la paix. Ils décidèrent donc qu'on concluerait un armistice avec la Prusse, dans les conditions ordinaires, comprenant une suspension générale des hostilités et le ravitaillement de la ville de Paris. On convoquerait alors l'assemblée qui traiterait delà paix. M. Thiers resterait chargé des négociations avec M. de Bismarck; il maintiendrait à rarmistice son caractère de proposition émanée de Tinitiative des puissances neutres. Le gouvernement sauvegarderait ainsi sa dignité, en évitant que ses démarches nouvelles ne parussent un désavœu de la rupture éclatante qu'après Tentrevue de Ferrières,- il avait fait des négociations avec M. de Bismarck.

Un avis pour le public fut rédigé : « M. Thiers est « arrivé aujourd'hui à Paris. Il s'est transporté sur-le- (I champ au ministère des affaires étrangères. Il a « rendu compte au gouvernement de sa mission. Grâce « à la forte impression produite en Europe par la ré- « sistance de Paris, quatre grandes puissances, TAn- « gleterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie, se sontrala liées à une idée commune . Elles proposent aux a belligérants un armistice, qui aurait pour objet la a convocation d'une Assemblée nationale. Il est bien « entendu qu'un tel armistice devrait avoir pour con- « dition le ravitaillement proportionnel à sa durée et « l'élection de l'Assemblée par le pays tout entier. »

LE M OCTOBRE. oo

Cette note mettait en saillie rintervention des puissances neutres, pour ménager le plus possible les susceptibilités du public. C*est qu'on n'avait pas seulement à prévenir l'émotion que ferait naître la proposition d'armistice, se produisant le jour même où le public était irrité par Téchec du Bourget, on devait encore songer à la commotion que susciterait l'annonce d'un immense désastre, la capitulation de Metz, que M. Thiers avait apprise dans les lignes ennemies.

Le gouvernement eût voulu retarder la publication de cette dernière nouvelle, mais il ne se crut pas libre de le faire, par suite d'un incident qui venait d'impressionner vivement les Parisiens. Le bruit que Metz avait capitulé était parvenu au gouvernement d'un* prisonnier et des avant-postes. M. Rochefort en avait fait part à Flourens, et celui-ci à Félix Pyat (1), qui, le 27 octobre, in serait l'article suivant, en tête du Combat^ encadré de noir.

« Le plan Bazaine. — Fait vrai, sûr et certain que le «gouvernement de la Défense nationale relient par

«devers lui, comme un secret d'Etat, et que nous dé- «nonçons à l'indignation de la France, comme une «haute trahison.

«Le M'* Bazaine a envoyé un colonel au camp du «roi de Prusse, pour traiter de la reddition de Metz « et de la paix, au nom de Sa Majesté l'empereur Napo- <' léonin.»

M. Jules Favre s*était renseigné auprès de l'autorité

(I) Flourens, Paris livrée p. 120.

militaire sur les nouvelles qui avaient traiispiré; on lui avait dit qu'elles étaient sans consistance (1). Le Journal officiel repoussait alors avec indignation les assertions du Combat : « L'auteur de ces tristes calom- « nies n'a pas osé faire connaître son nom, il a signé le « Combat. C'est à coup sûr le combat de la Prusse « contre la France, car à défaut d'une balle qui aille u au cœur du pays, il dirige contre ceux qui le défen- « dent, une double accusation aussi infâme qu'elle est <c fausse; il affirme que le gouvernement trompe le « public, en lui cachant d'importantes nouvelles, et que « le glorieux soldat de Metz déshonore son épée par « une trahison. » Le gouvernement reconnut qu'avec ce précédent, il lui était impossible de retenir la nouvelle de la capitulation de Metz que M. Thiers apportait; il chercha seulement encore une fois, par la rédaction adoptée, à atténuer l'effet qui devait se produire, et le 31 octobre au matin, les deux nouvelles de la proposition d'un armistice et de la capitulation de Metz furent simultanément insérées à VOfflciel et affichées sur les murs.

Les gens qui le§ premiers lisent les affiches, sont pris d'une sorte de spasme. Tous ces indices d'une colère irrépressible, qui s'étaient fait jour au lendemain de Sedan, se produisent à nouveau. Cette capitulation de Metz était un coup de foudre, non-seulement par rétendue de la calamité, mais parce que le public n'avait jamais envisagé pareille catastrophe comme possible. C'était Tarmée du Rhin, compo-

(1) Jules Favre, Le gouvernement de la Déf, nat.^ toiue I, p. 312.

LE 3i OCTOBRE. . 57

sée de ces vieilles troupes et de ces corps d'élite que Ja France avait cru invincibles. Les faits de guerre qui avaient amené le blocus de Metz étaient restés incompris, puis l'investissement de'Paris avait eu lieu, les nouvelles du dehors n'étaient plus parvenues, et il subsistait une sorte de confiance qu'un jour ou l'autre, cette grande armée réussirait à se dégager. Il était impossible, il est vrai, de tenir le gouvernement de la Défense nationale responsable de la chute de Metz ; cependant comme on apprenait en même temps l'échec ûu Bourget et la négociation d'un armistice dont la responsabilité lui revenait, l'irritation accumulée par les trois faits se reportait tout entière sur lui. L'armistice, au moment de revers militaires, paraissait à l'imagination surexcitée im acte de faiblesse déshonorant. Dans le peuple, la signification exacte du mot armistice restait même incomprise et entraînait une idée équivalente à l'abandon de la défense et à la capitulation. Pour les partisans de la Commune, les événements venaient ainsi justifier les accusations d'incapacité, de trahison, de lâcheté élevées contre les hommes du 4 septembre; c'était donc plus que jamais l'occasion de recourir à la Commune afin de tout sauver. Sans aller jusque-là, un grand nombre de républicains croyaient qu'il fallait adjoindre au gouvernement un élément plus énergique, capable d'imposer des résolutions vigoureuses. Quant au fond paisible de la population et aux conservateurs, ils partageaient comme au 4 septembre la' surexcitation de l'esprit patriotique, et ne voyant non plus dans les membres

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du gouvernement que des hommes sans énergie, impuissants à sauver le pays, s'ils n'allaient point jusqu'à s'insurger contre eux, ils se désintéressaient de leur sort et les abandonnaient.

Les mairies d'arrondissement avaient pris, depuis le siège, une très-grande importance, par suite de la mission qui leur était dévolue de faire face aux besoins nouveaux qui naissaient dans la ville ; elles étaient ainsi devenues des lieux de rendez -vous; les habitants allaient y chercher des nouvelles ou y manifester leur opinion. Ce furent donc les maires qui subirent les premiers le choc de la colère publique. Plusieurs d'entre eux vinrent dès le matin trouver M. Etienne Arago pour qu'il les convoquât, lui disant qu'il était impossible de contenir la .population (1). Déjà on remarquait un mouvement inusité sur la place de Grève. M. Etienne Arago envoie l'avis aux maires des vingt arrondissements de se rendre à l'Hôtel de ville. Lorsque les niaires furent réunis, ils tombèrent d'accord que, pour dominer l'insurrection qu'on sentait venir, il fallait concéder les élections municipales. Les rassemblements ne cessaient de grossir ^uTla place de l'Hôtel de ville. Un bataillon de garde nationale rangé devant le palais, amis la crosse en l'air, les nombreux détachements qui surviennent, sont dans une grande surexcitation, ils crient : Aux armes, la levée en masse! et portent sur desécriteaux : Pas d'armistice, les élections, la Commune ! La foule s'accu-

(1) Etienne Arago, LHàlel de ville de ParU, p. 244.

mule le long de la grille qui entoure THôtel de ville et se tasse devant la porte ; M. Etienne Arago et ses adjoints la haranguent et cherchent à la contenir. Pendant ce temps les députations envoyées au gouvernement se multipliaient; MM. Trochu, Jules Simon, Pelletan, Jules Ferry, les premiers rendus des membres du gouvernement, les recevaient; à mesure que l'heure s'avance, elles prennent un ton de plus en plus impérieux et menaçant; le nombre de ceux qui les composent s'accroît aussi, et enfin une députatiou conduite par M. Maurice Joly, grossie de tous les groupes qui se présentent (1), remplit entièrement la grande salle du palais. Le G'* Trochu veut répondre aux accusations de trahison qu'on lui adresse et expliquer Téchéc du Bourget, sa popularité, qui dans les premiers joiu*s avait été immense, a disparu, l'affaire du Bourget Ta définitivement ruinée, ses paroles ne calment point les assistants, on crie: A bas Trochu! M. Jules Favre avait été retenu le matin par M. Thiers au ministère des affaires étrangères, il arrive à son tour. Sa voix qui, comme celle du G** Trochu, avait toujours suffi jusqu'alors à apaiser les réclamations, a également perdu sa puissance. Cette proposition d'armistice contre laquelle se soulève la passion populaire, c'est justement lui, ministre des affaires étrangères , qui en est responsable. Malgré toutes les explications des membres du gouvernenient, on continue à crier à la trahison, aucuns

(!) Maurice Joly, Sun passée son progranune^ p. 23. Maurice Joly, ^^uéieparlen%,^ tome V, p. 2.

réclament la Commune. M. Maurice Joly s'élève contre la faiblesse des hommes au pouvoir, il demande les élections municipales, Tadjonction au gouvernement d'hommes plus résolus (1). La députation retourne sur la plac/e très-irritée. Le G** ïrochu, lorsqu elle est sortie, dispose les mobiles sous la grande porte pour interdire l'entrée de l'Hôtel de ville ; de nouvelles députations veulent de force pénétrer dans le palais; une lutte s'engage, le G'* Trochu se jette en avant des mobiles, il monte sur une chaise et parle au peuple; M. Jules Simon de son côté parle sur la place. Les cris : Pas d'armistice I la Commune! les apostrophes, les invectives, couvrent leur voix, ils sont bousculés et doivent rentrer dans l'Hôtel de ville.

Les membres du gouvernement revenus dans la salle de leurs séances, s'étaient remis à délibérer. M. Etienne Arago et ses adjoints leur communiquent la délibération des maires qui demandent les élections municipales. Dans le désir d'apaiser les esprits et d'écarter, par une concession, toute possibilité de guerre civile, ie gouvernement accorde les électio ns ; il se refuse cependant à préciser une date, et se borne à déclarer qu'elles auront lieu prochainement. M. Etienne Arago se met à une feuêtre, il crie au peuple que le gouvernement consent aux élections ; des acclamations sur la place accueillent cette assurance, mais les partisans de la Commune entrevoient dans les élections, un moyen de succès, et c'est la Commune qu^ils acclament.

(1) Maurice Joly, Son passé, son programme s p^ 24.

LE 3i OCTOBRE. 61

Des fenêtres du palais, les membres du gouvernement voient venir à leur secours le commandant en chef de la garde nationale, G'* Tamisier, à la tète de bataillons de garde nationale ; mais à peine les gardes nationaux sont-ils en contact avec la foule immense qui couvre la place, qu'ils mettent la crosse en Tair et se montrent eux aussi pénétrés de sentiments hostiles. Le G*^ Tamisier entré à THôtel de ville, dit au gouvernement que la garde nationale est contre lui, ou se refuse à marcher.

Jusqu'alors la foule s'était agitée sans direction ; mais à ce moment les chefs de la Commune sont survenus avec leurs partisans en armes (1). Ils assaillent lïïôtel de ville d'un mouvement combiné. La grande porte cède battue à coups de haches. Les mobiles placés à Tintérieur, en trop petit nombre pour résister à la pression, et auxquels le G** Trochu a lui-même défendu de faire feu (2), repoussés à travers les cours, se replient derrière le palais, dans la caserne de la place Lobau (3), et la Commune est maîtresse de l'Hôtel de ville. Il était près de quatre heures (4).

Les envahisseurs arrivés dans le palais se partagent. Une épaisse colonne ayant à sa tête Delescluze, Félix f^yat, Tibaldi, pénètre dans la cour d'honneur et gravit l'escalier en fer à cheval, au sommet duquel se 'l'ouvait la salle des délibérations de l'ancien conseil

(1) Flourens, Paris livrée p. 136.

(Î)G'* Ti'ochu, La politique et le siège de Paris, p. 117.

(3) De Legge, Enquête parlera,, tome II, p. 220.

(4) G*' Tamisier, Enquête parîem.^ tome IIj p. 332.

municipal. La plupart des maires y étaient restés, attendant qu'on leur fît connaître les résolutions définitives du gouvernement. La porte vitrée cède sous la pression de la foule qui entre, poussant devant elle les chefs de la Commune. On monte sur les bureaux et les pupitres, on empêche toute discussion et les maires présents, après avoir eu vain essayé de regagner la liberté de leurg délibérations, se retirent et rentrent dans leurs mairies qui, pour la plupart, sont ellesmêmes menacées d'envahissement.

Pendant ce temps les tirailleurs de Flourens s'étaient dirigés vers la salle occupée par le gouvernement, à l'angle du palais, du côté du quai. Les tirailleurs en armes forcent la porte et entrent en vociférant ; " ils remplissent tout l'espace et entourent les membres du gouvernement, qui restent serrés, par la pression, contre la table (1) autour de laquelle ils étaient assis pour délibérer. Les membres du gouvernement sont insultés et en butte à toutes les invectives; ils se lèvent et veulent protester, les cris, les imprécations, le roulement du tambour, le remuement des envahisseurs qui se tassent de plus eu plus, rendent inutiles tous leurs efforts. M. Rochefort, pour parler, monte sur la table des délibérations, il a lui-même perdu sa popularité et n'est pas écouté, sorti de la salle il essaye, dans le vestibule, de persuader •à la foule de se retirer, il n'obtient aucun résultat et il quitte l'Hôtel de ville. Flourens arrive. Il est accueilli

(1) Jules Simon, Souvenirs du 4 septembre, tome U, p. 138. G*^ Trochu, La politique et le siége^ p. 115.

LE 31 OCTOBUE. 63

par les acclamations de ses hommes. Il monte sm* la table avec iMillière. Tous deux s'cfiorcent en vain de dominer le tumulte et de donner des ordres ; de guerre lasse Minière descend. Flourens resté seul, réclame, d'une voix de plus en plus fatiguée, le silence et Vaccord de ses hommes; enfin ses tirailleurs et lui s'entendent pour demander aux membres du gouvernement leur démission. Le cri : la démission ! part de tous côtés. Une feuille de papier est présentée au G*' Trochu et à ses collègues. Ils refusent de rien écrire.

Le refus des membres du gouvernement était tellement péremptoire que, sans insister davantage pour la démission, Flourens passe outre; il dit à ses hommes qu'ils viennent de renverser un gouvernement et qu'il s'agit d'en constituer un nouveau. Il donne les noms qui doivent être soumis à l'acclamation et cooimuniqués au peuple sur la place. Il se nomme le premier, — on murmure, — puis désigne : Mottu, Victor Hugo, Louis Blanc, Delescluze, Blanqui, Avrial, Raspail, Félix Pyat, Millière, Ledru-RoUin, Ranvier (1), Rochefort dont le nom soulève des protestations, Dorian dont le choix est au contraire accueilli par d'unanimes et bruyants applaudissements. L'activité et l'intelligence qu'il avait montrées comme ministre, pour la fabrication des armes et les travaux de défense, avaient rendu M. Dorian Thomme le plus populaire de Paris. La population avait perdu toute confiance dans les généraux, et M. Dorian quittçint la

(I) Flourens, Paris livré, ip, 140.

sphère secondaire où il s'était signalé, devait désormais présider au premier rang à la défense. M. Dorian monte sur la table, il refuse d'abandonner ses collègues, dit qu'il veut se renfermer dans son rôle spécial, proteste qu'il est incapable de tenir le grand poste qu'on lui demande d'occuper (1). Il n'en est que davantage acclamé, on crie : Dorian ministre de la guerre! Dorian président du gouvernement!

M. Dorian doit renoncer à se faire entendre et il se rassied, en continuant les gestes de refus. Fioureus, pour constituer le nouveau gouvernement, demande à se mettre à part. Cette prétention soulève d'universels murmures. Ses hommes déclarent qu'on n'agira pas comme au 4 septembre, que tout cette fois-ci aura lieu en présence du peuple. Flourens est obligé de céder et les chefs de la Commune devront délibérer et prendre leurs résolutions au milieu de la cohue.

Les hommes de la Commune avaient maintenant à fixer le sort des membres du gouvernement de la Défense nationale. Il faut les faire prisonniers I II faut les retenir comme otages! Il faut les conduire à Mazas ! On les fusillera en route ! ces propositions se formulent tout haut. Néanmoins le gouvernement avait des amis dans la salle. Le 106* bataillon appartenant au faubourg Saint-Germain était arrivé à l'Etat-major, sur la place Vendôme, pendant que la plupart des bataillons refusaient de marcher ou mettaient la crosse en l'air. Sur l'ordre de partir pour

(1) Jules Favre, Gouvernement de Ja Défense nation.^ tome I, p. 335.

l'Hôtel de ville, le commandant du bataillon, M. Ibos, avait été abandonné par une partie de ses hommes (1), environ 450 lui étaient restés, il s'était mis en marche à leur tête accompagné de M. Charles Ferry. Il avait contourné l'Hôtel de ville par le quai, et était entré dans le palais par une porte de derrière restée ouverte. L'Hôtel de ville était un vaste édifice renfermant un grand nombre de cours, de galeries et d'escaliers, il était difficile à garder et à surveiller surtout la nuit venue. Tout le monde alors dans Paris allait armé et portait un même uniforme et, une fois mêlés, amis et ennemis de la Commune ne se distinguaient plus. Le 106® était monté par un des escaliers du palais, donnant accès sur l'antichambre de .la salle où le gouvernement était retenu. Le commandant Ibos, accompagné de quelques gardes, . avait pénétré jusque dans la Salle, Il y était depuis deux heures (2), lorsqu'il forme le projet de délivrer les membres du gouvernement. Le commandant groupe le plus grand nombre possible de ses hommes autour de lui et dispose les autres sur l'escalier, puis prévient de se 5 préparatifs le G*^ Trochu, qui passe l'avis à ses, collègues. Le général se lève, il se dirige brusquement vers la porte (3), ceux de la Commune se précipitent sur lui et sur ses collègues pour les retenir, les gardes nationaux du 106® cherchent de leur côté à les envelopper , pour les emmener.

(1) Ibos, Enquête parlem., tome H, p. 245.

(2) Idem, ibid,, p. 247.

(3) G'* Trochu, La politique et le siège de Paris, p. 125.

Les gardes nationaux sont couchés en joue par les volontaires de Flourens qui tenaient leurs chassepols chargés ; dans la confusion ils redescendent cependant Tescalier sans difficultés et sortent de l'Hôtel de ville; mais ils n'étaient parvenus à entraîner que le G'* Trochu et MM. Jules Ferry et Emmanuel Arago. MM. Jules Favre, Jules Simon, Gar nier- Pages, G** Le Flo, G*^ Tamisier, n'avaient pu gagner la porte à temps et restaient prisonniers. Il était huit heures du soir (1). y- Blanqui était arrivé h six heures (2). Il avait signé et expédié à lui seul une série de dépêches, ordre de •fermer les portes de la ville,- d'occuper certaines mairies, d'appeler des bataillons dévoués (3); puis il s'était joint à Millière, à Ranvier, à Mottu, à Flourens, à Tibaldi ; Delescluze, quoique resté avec eux, ne donna aucune signature ; Félix Pyat évitant de se compromettre, quitta l'Hôtel de ville (4)*. Les chefs de la Commune s'étaient établis dans une pièce communiquant avec celle du coin, dans laquelle se trouvaient les membres du gouvernement, par l'antichambre qui ouvrait en même temps sur le palier de l'escalier. Par cet escalier, qui avait servi auxÉommesdu 106», le commandant de Crisenoy monte à son tour avec son bataillon, le 17®, resté fidèle au gouvernement. Le commandant de Crisenoy a renouvelé la manœuvre du commandant Ibos, il est passé derrière le palais, il est entré par

(1) Jules Ferry, Enquête parlent., tome I, p. 396. Jules Favre, Le Gouvernement de Iq, défense nation, p. 334.

(2) Blanqui, La patrie en danger^ p. 198.

(3) Idem, ibid,

(4) Didier, Enquête parlem,^ tome II, p. 307.

LE 3i OCTOBRE. 07

les cours, et il pénètre maintenant jusque dans l'an- ' tichambre. Lorsqu'il arrive, Blanqui et Flourens l- étaient dans la salle du coin gardant les membres du gouvernement; les autres chefs de la Commune se tenaient dans la pièce qu'ils avaient d'abord occupée. Le commandant de Grisenoy placé au passage, dans l'antichambre, déchire leurs papiers et arrête leurs messagers. Les chefs de la Commune, au milieu de la confusion qui ne cesse de régner, furent quelque temps à s'apercevoir que leurs communications étaient interceptées. Blanqui, puis Tibaldi, étant venus reconnaître ce qui se passait, M. de Crisenoy les fait saisir et emmener. Au bruit de l'arrestation, les volontaires de Tibaldi enfoncent la porte et les hommes du 1 7« voient une soixantaiue de chassepots dirigés sur eux. De leur coté ils arment leurs fusils. Le silence s'est fait entre les deux troupes, lorsqu'un des officiers du 17« s'écrie : A l3as les Prussiens I la crosse en l'air ! Ce cri produit un effet magique (1), tous les fusils se relèvent et M . de Crisenoy peut se retirer avec ses hommes. Dans l'intervalle M. Charles Ferry, qui s'était chargé d'emmener Blanqui et Tibaldi, était tombé dans une galerie au milieu des tirailleurs de Flourens et, les prisonniers s'étaient échappés. Le commandant de Crisenoy, trop faible, après cette tentative, pour tenir tête, avec son seul bataillon, aux hommes de la Commune, avait quitté l'Hôtel de ville.

Les membres du gouvernement de la Défense nationale restés prisonniers sont retenus comme otages.

(1) De Crisenoy, Enquête parlem., tome II, p. 339.

Ils sont placés dans l'embrasure d'une fenêtre et entourés d'un cordon de tirailleurs de Flourens. Ordre a été donné de les fusiller, si de nouvelles tentatives pour leur délivrance viennent à se produire. Cependant tout allait prendre une face nouvelle par suite d'un renversement subit survenu dans l'état d'esprit de la population.

La ville était restée toute la journée indifférente à ce qui se passait, lorsque dans la soirée un bruit sinistre se répand : Blanqui et Flourens sont maîtres de l'Hôtel de ville. On n'avait pas soupçonné que pareil événement dût se produire. L'irritation du matin fait soudainement place' à Tinquiétude. On s'effraie des suites que peut avoir la domination de la Commune. Dans l'abandon où l'on se trouvait en ville, par suite de la séquestration du gouvernement, M. Ernest Picard, le premier, était survenu pour donner des ordres ; dès qu'il avait vu à l'flôtel de ville la salle du gouvernement envahie, au lieu de garder son siège, il s'était levé et se frayant passage à travers la foule, était sorti du palais. Il s'était rendu au ministère des finances, avait pris des mesures pour préserver son ministère, le Journal officiel^ l'imprimerie nationale. Il avait informé de ce qui se passait les commandants des secteurs, les chefs des troupes (1), enfin il avait donné Tordre écrit de battre la générale. Dans les nouvelles dispositions d'esprit de la population, les bataillons de la garde nationale se forment rapidement aux mairies et vont les uns

(1) Picard, Enquête pftrlem.j tome I, p. 480.

le; 31 OCTOBRE. 69

après les autres se mettre, place Vendôme, à la dispositioa de rétal-major. Sur ces entrefaites le G'* Trochu arrive au Louvre, à son hôtel, avec ses collègues que le 106® a délivrés.

Le G'' Trochu n'a plus qu'à choisir son mode d'action pour reprendre THôtel de ville. Le G'* Ducrot a réuni ses troupes et demande à faire de la Commune une répression prompte et sanglante (1), les bataillons de mobiles de la Bretagne, placés dans la caserne derrière l'Hôtel de ville, sont prêts à pénétrer de force dans le palais (2), la garde nationale s'exalte de plus en plus. Mais le G"* Trochu, après avoir toute la matinée cherché à calmer l'irritation populaire par la persuasion et subi les outrages des furieux de la Commune sans perdre son sang-froid, se retourne maintenant vers les défenseurs animés de sentiments de vengeance qui lui arrivent pour les modérer et les contenir. Il empêche les troupes du G*' Ducrot d'entrer en ville, il fait différer toute attaque de la part des mobiles. 11 est résolu à éviter une collision sanglante qui, en face de l'ennemi, serait un déshonneur et qui pourrait compromettre la défense, que son devoir est de faire durer. Il veut donc qu'on agisse avec ménagement ; il fait appel dans ce but à la seule garde nationale, qu'il place sous le commandement de M. Jules Ferry. M. Jules Ferry accopipagné du colonel Roger du Nord, part pour l'Hôtel de ville à la tête d'une colonne composée de dix bataillons; en arrivant il dispose autour

(1) G»> Ducrot, Enquête porlem., tome III, p. 88.

(2) De Legge, Enquête par lem,j tome II, p. 221.

70 lA DÉFENSE NATIONALE.

du palais un cordon continu et, comme de nouveaux bataillons viennent sans interruption se joindre aux premiers, rHôtel de ville est bientôt cerné par toute une armée .

La tentative du parti de la Commune était manquée. Les chefs avaient cherché, pour renverser le gouvernement, à profiter deTirritation causée parles nouvelles inattendues du matin; mais, pris à Timproviste, ils n'avaient point eu le temps de grouper toutes leurs forces. Une fois maîtres de THôtel de ville, ils n'avaient pu, dans la confusion qui régnait à Tintérieur, se concerter pour les ordres à donner (1), ni s'assurer bien exactement de ce qui se passait au dehors. Le bataillon de Millière était venu, puis reparti sans que celui-ci le fît demeurer (2) ; certains bataillons sur lesquels Blanqui comptait ij'avaient point reçu d'ordres ; Flourens ayant perdu son commandement supérieur à Belleville, n'avait pu entraîner avec lui que ses propres tirailleurs (3). Les partisans de la Commune qui toute la journée s'étaient tenus sur la place avaient commencé à se retirer à l'heure du dîner, puis avaient été dispersés par la pluie. Les chefs se trouvaient donc abandonnés à eux-mêmes. Il ne leur restait dans l'Hôtel de ville, pour se défendre, que les tirailleurs de Flourens environ 500, les volontaires de Tibaldi, et un certain nombre de gardes nationaux appartenant à divers bataillons, entrés pêle-

(1) Blanqui, La yatrie en danger^ p. 205.

(2) MilUère, Enquête parlent, y tome V, p. 38.

(3) Flourens, Paris livré, p. 137.

mêle au moment de Tenyahissement. Dans ces conditions, ils ont perdu tout espoir de rester maîtres du gouvernement et ils essayent d'obtenir une transactiou, qui leur garantisse les élections municipales et la libre sortie de l'Hôtel de ville.

La pensée de se faire les initiateurs d'une transaction était venue à M. Etienne Arago et à ses adjoints, lorsqu'après Tenvahissen^ent de THôtel de ville ils avaient pu croire l'émeute triomphante ; ils avaient cherché, pour tenir la Commune en échec, à constituer un pouvoir municipal. Ils s'étaient décidés dans ce but à faire procéder aux élections que le gouvernement avait accordées sans en fixer la date, et ils avaient pris sur eux de convoquer les électeurs pour le lendemain môme (1). M. Dorian, après les acclama* tions qui l'avaient accueilli, occupait à l'égard de la Commune une position à part, il s'était rallié à l'idée des élections. MM. Dorian, Etienne Arago et ses adjoints s'associantM. Schœlcher, colonel de l'artillerie de la garde nationale, avaient rédigé et signé une affiche; ils prenaient qualité de comité chargé des élections, et ils annonçaient celles-ci pour le lendemain. MM. Brisson et Floquet étaient allés faire imprimer 6t placarder l'affiche . Pendant leur absence la situation s'était transformée. Le motif de transaction puisé dans le succès présumé de la* Commune n'existait plus , mais ils en trouvait un autre, c'était la vie à sauver aux membres du gouvernement qui,

(I) Arago, L Hôtel de ville de Paris^ p. ^36.

à chaque instant, couraient le danger d'être mis à mort; dès que les tirailleurs chargés de les garder croyaient à des tentatives de délivrance, ils les couchaient en joue ; dans un de ces mouvements, un fusil était parti ; et la balle avait frappé la muraille au-dessus de M. Jules Simon. Surexcités comme ils l'étaient, les tirailleurs ne se rendaient aucun compte de la situation, ils n'obéissaient plus à leurs chefs et se refusaient aux tentatives d'accommodenjent que ceux-ci entreprenaient pour se sauver. MM. Delescluze et Dorian s'étaient présentés à M. Jules Ferry sur la place Lobau au moment où, à la tête de la garde nationale, il se préparait à enfoncer la porte et à pénétrer dans l'Hôtel de ville; ils lui avaient expliqué qu'une attaque de vive force pouvait coûter la vie à ses collègues du gouvernement* Delescluze ayant dit en outre qu'il se chargeait d'amener les gens qui tenaient l'Hôtel de ville à l'évacuer sans résistance, M. Jules Ferry avait de son côté consenti à laisser sortir tout le monde librement et il avait sursis à l'attaque.

Cependant la promesse des élections pour le lendemain obtenue de MM. Dorian et Arago, paraissait insuffisante aux chefs de la Commune, ils désiraient donc s'assurer l'adhésion des membres du gouvernement prisonniers entre leurs mains. Aussi font-ils tous leurs efforts pour amener ceux-ci à consentir h des élections immédiates et à la libre sortie de l'Hôtel de ville. M. Dorian ^ mû par le péril de ses collègues et le désir d'éviter

une collision sanglante ; Millière anxieux de se tirer de la position compromise dans laquelle il se trouve, Delescluze lui-même, viennent successivement presser M. Jules Favre et ses collègues de se prêter à un arrangement ; mais de ce côté ils ne subissent que des refus; M. Jules Favre repousse toutes leurs instances; il répond qu'il est prisonnier et n'a plus ni volonté, ni droit pour agir.

Pendant ces .pourparlers la nuit s'écoulait, l'impatience des hommes a,rmés qui entouraient l'Hôtel de ville grandissait. M. de Legge, commandant des mo hiles du Finistère, lassé d'attendre, s'engage dans les souterrains qui font communiquer la caserne de la place Lobau avec le palais. Les hommes de la Commune ignoraient l'existence de ce passage. Ils sont surpris et en partie désarmés par les mobiles qui surgissent inopinément dans une des cours. Il se fait de toutes parts un grand mouvement; dans la salle où les membres du gouvernement sont retenus, un Wsson passe sur l'assistance ; un capitaine de la Commune vient annoncer l'approche des mobiles ; ceux qui gardent les membres du gouvernement arment leurs fusils et mettent enjoué; les prisonniers purent croire leur dernière heure arrivée. Dans ce péril, le 6'^ Le Flo se précipite sur Millière, il lui dit qu'il peut seul comme ministre de la guerre et Breton contenir les mobiles bretons qui ne parlent pas français et que, s'il ne va les arrêter, tous les partisans de la Commune seront passés par les armes. Millière laisse sortir. le général. Les hommes qui gardent

les membres du gouvernement, après hésitation, ont relevé leurs fusils. Le G*^ Le Flo, descendu dans les cours (1), arrête les mobiles du Finistère qu'il trouve en face des tirailleurs de Flourens prêts à en venir aux mains. Les portes de l'Hôtel de ville avaient déjà été ouvertes par les mobiles. M, Jules Ferry entrait suivi par un flot de gardes nationaux, il monte l'escalier qui conduit à la salle du gouvernement et force l'entrée. Ceux de la Commune avaient à ce moment perdu toute assurance, ils ne tentèrent aucune défense, et la sortie laissée fibre, ils évacuèrent sur-le-champ l'Hôtel de ville. Il était quatre heures du matin.

La Commune était expulsée de l'Hôtel de ville, mais ses partisans s'agitaient encore et restaient maîtres •de certaines mairies dont ils s'étaient emparés. Le premier soin du gouvernement, le 1" novembre au matin, fut d'annuler l'arrêté de MM. Dorian et Arago sur les élections. Le gouvernement fit lacérer l'affiche par laquelle on avait convoqué les électeurs, il la fit immédiatement remplacer par une nouvelle annonçant qu'aucune ppération électorale n'aurait lieu ce jour-là. H fallut communiquer cette décision aux maires qui, la veille, réunis pour la seconde fois à la mairie du IP arrondissement, à dix heures du soir, avaient été informés de la résolution prise par MM. Dorian et Arago de procéder de suite aux élections et qui s'y étaient ralliés. Plusieurs maires voulaient persister,

(1) G*^ Le Flo, Enquéle parlem., tome I, p. 628.

comme moyen d*apaisement, à appeler les électeurs au scrutin, et le gouvernement dut insister pour les faire renoncer à leur projet. Les partisans de la Commune, à la nouvelle du retard apporté aux élections, manifestèrent Tintention de se maintenir dans les mairies qu'ils occupaient ; ils cédèrent cependant, et, par toute la ville, le gouvernement vit dans la journée son autorité rétablie et ses ordres respectés.

Le gouvernement se préoccupa ensuite de punir les attentats commis la veille ; mais alors se posa la ({uestion de la transaction intervenue. M. Arago et ses adjoints, M. Dorian, le préfet de police M. Adam, s'étaient engagés à Toubli; à l'entrée des mobiles, dans l'imminence du péril, le G*^ Tamisier avait pris Blanqui par le bras pour se protéger contre les chassepots des hommes de la Commune, puis, en retour, il l'avait escorté hors de THôtel de ville jusqu'à ce qu'il fût en sûreté (1); M. Jules Ferry en pénétrant dans le palais, avait librement laissé sortir tout le monde. Ces incidents rendaient discutables l'opportunité et la légitimité des poursuites ; lûais si le gouvernement en corps eût pu ne pas tenir compte de promesses isolées faites en dehors de lui, ^ux qui avaient pris des engagements, et M. Dorian entre autres, se croyaient personnellement liés et ils menaçaient de donner leur démission si on procédait à des arrestations. Le gouvernement eût été fort afiaibli par des démissions nombreuses, il eût

(OG** Tamisier, Enquête parlem., tome U^ p. 337.

pu difflicilement se priver des services de M. Dorian pour rarmement et la fabrication des armes et n'eût pu en aucune manière se passer de sa popularité; il décida donc qu'il ne serait fait aucun retour sur les événements de la veille. Mais dans la journée même les chefs de la Commune ayant, dans des réunions publiques, ouvertement déclaré que, loin de les faire renoncer à leurs espérances, Téchec subi ne devait être pour eux que le point de départ de tentatives nouvelles mieux combinées, le gouvernement revint sur la détermination qu'il avait d'abord manifestée de ne pas sévir. MM. Adam et Rochefort persistèrent seuls à s'opposer aux poursuites, et ils donnèrent leur démission. Le nouveau préfet de police, M. Cresson, dressa une liste de vingt-trois prévenus à rechercher; un certain nombre fut insaisissable, entre autres Blanqui; quatorze arrestations purent cependant être opérées. Le gouvernement révoqua en outre quinze chefs de bataillon de la garde nationale qui s'étaient joints à l'insurrection ou avaient refusé de marcher contre elle.

Cependant le gouvernement de la Défense nationale restait sans titrerégulier puisé dans rélecdon ; les partisans de la Commune le lui reprochaient sans cesse ; il devait donc chercher auprès du suffrage universel une consécration qui enlevât à ses adversaires un des principaux moyens d'attaque dont ils se prévalaient contre lui. Comment, d'un autre côté, dans les circonstances extraordinaires que Ton traversait, livrer les membres d'un gouvernement déjà

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LE 'ai OCTOBRE. fâ<^U^'' f '^''"^77

constitué au hasard d*un scrutin individuel I Le gouvernement se refuse donc à abandonner isolément ses membres à l'élection ; il repousse en même temps la nomination d'un conseil municipal central qui constituerait en face de lui un pouvoir rival ou dominant. Il a recours en ce qui le concerne au vote plébiscitaire; il indte les électeurs à déclarer par oui ou par non, si tel qu'il est composé, il doit continuer à exister ou cesser d'être, et il soumet simplement à l'élection, dans chaque arrondissement, le maire et les adjoints qu'il avait lui-même nommés après le 4 septembre. Le plébiscite eut lieu le 3 novembre. Les vingt arrondissements de Paris donnèrent pour la continuation du gouvernement 321,000 oui, 53,000 non; l'armée 236,000 oui, 9,000 non. L'élection des maires et adjoints s'effectua les 5, 6 et 7 novembre. Les partisans de la Commune l'emportèrent dans trois arrondissements, les 20®, 19* et 11®, où ils firent nommer maires MM. Ranvier, Delescluze et Mottu. La population s'étant, le dernier jour, sensiblement désintéressée du scrutin et le nombre des votants se trouvant très-réduit, quelques candidats de la Commune furent en outre élus adjoints, Minière, Flourens, Miot, Lefrançais. La grande majorité des maires et adjoints n'en fut pas moins composée d'hommes modérés, qui, par la force qu'ils avaient puisée dans l'élection, servirent au gouvernement d'utiles auxiliaires.

La journée du 31 octobre amena certains autres changements. Le gouvernement, trop exposé aux sur-

'y ■■'„ Oa-v^^a, , , . - ^ . tt, » A ' ♦ • 'O • .^' « / ;-i '

prises àTHôtelde ville, transféra le siège de ses réunions au Louvre, chez le gouverneur de Paris. Il supprima la mairie centrale. M. Jules Ferry fut délégué à l'Hôtel de ville pour remplir les fonctions de maire ou de préfet. M. Chatidey remplaça comme adjoint MM. Brisson et Floquet, démissionnaires. Le G** Glémenjt Thomas succéda dans le commandement de la garde nationale au G** Tamisier.

Pendant ce temps, M. Thiers, négociait à Versailles, muni des pouvoirs qu'il était venu chercher à Paris. M. Thiers et M. de Bismarck avaient successivement arrêté les conditions de l'armistice ; une durée de vingt-cinq jours, la liberté des élections pour la nomination de rassemblée, les armées belligérantes immobilisées de part et d'autre, enfin le ravitaillement pendant la durée de Tarmistice des places de guerre investies et en particulier de Paris. Ce dernier point était admis en principe, il ne restait plus qu'à fixer la quantité de vivres à introduire. Les négociateurs s'étaient donc séparés, le 2 novembre au soir, confiants d'arriver à un arrangement, lorsque le lendemain matin, M. Thiers trouva M. de Bismarck soucieux et préoccupé : — « Avez-vous des nouvel- (( les de Paris? lui dit celui-ci, qui, par les avant-postes, (c avait eu bruit des événements de Paris. — Aucune. <( — Eh bien I une révolution a eu lieu et elle a tout (( changé. » M. Thiers protesta que, si un soulèvement s'était produit, il aurait certainement été comprimé par la garde nationale dont il connaissait le bon esprit; cependant l'existence du gouvernement qui l'accréditait

LE 31 OCTOBRE. {L^ * /^t/^n^A 79

était devenue douteuse, et il pouvait se faire qu'il se trouvât réellement sans pouvoirs ; il fallut donc mettre un temps d'arrêt dans la négociation. On envoya à Paris M. Cochery , un des secrétaires de légation qui accompagnaient M. Thiers; il revint dans la nuit du 3 ou 4, apportant la nouvelle qu'une tentative révo- 1 lutionnaire avait en effet eu lieu, mais qu'elle avait été > comprimée. Malgré cela, lorsque M. Thiers reprit les pourparlers le 4, il trouva l^s dispositions de son adversaire complètement modifiées; M. de Bismarck refusait maintenant pour Paris l'armistice avec ravitaillement ou il ne l'accordait qu'en échange d'un fort. Les conditions de l'armistice telles que les avait consenties M. de Bismarck, étaient en effet, au désavantage de la Prusse. L'arrêt, dans leur marche en avant, des deux cent mille Allemands que la capitulation de Metz rendait disponibles, le ravitaillement de Paris pendant vingt-cinq jours, permettant au gouvernement de la Défense nationale de gagner du temps pour la formation de nouvelles armées et d'atteindre rhiver sans épuiser ses ressources, étaient des conditions absolument favorables à la France. Et pourquoi ies Pmssiens les avaient- ils accordées? Parce que l'armistice ne devait être que la préface de la paix qu'ils désirentJDéjà avant la chute de Metz, M. de Bismarck avait envoyé à Paris le général américain Burnside proposer un armistice sans ravitaillement que le gouvernement de la Défense nationale avait refusé (1).

(0 Wickbam Hoffman, Cam.'p Court and Siège, p. 196

80 LA DÉFENSB NATIONALE.

Puis, en négociant avec M. Thiers, il s'était laissé aller à des concessions. Il avait cru que la capitulation de Metz, ajoutée à celle de Sedan, briserait le ressort de la nation et amènerait celle-ci à consentir à la paix, même au prix de la cession de territoire I qu'il exige; mais voici qu'à Paris la simple mention d'un armistice a failli renverser le gouvernement qui négocie et qu'à Tours la nouvelle de la chute de Metz n'a ' d'autre résultat que de f^e pousser par M. Gambetta un cri de résistance à outrance qui, dans le pays, trouve de l'écho ! M. de Bismarck se trompait donc, la paix ne sortira vraisemblablement pas de l'armistice, la France ne se sent pas encore assez abattue pour consentir au démembrement de son territoire, toutes les concessions faites par lui en vue d'arriver à la paix seront en pure perte; c'est alors qu'il les retire et revient à Tarmistice sans ravitaillement. Les instructions du gouvernement de la Défense nationale ne comportaient de négociations que pour un armistice avec ravitaillement, M. de Bismarck le refusait; M. Thiers se trouvait donc dans l'impossibilité de rien conclure.

Mais si, au lieu de séparer absolument la signature préliminaire d'un armistice de la conclusion de la paix, on fondait les deux opérations plus ou moins en une seule, et si M. Thiers prenait sur lui de se faire l'initiateur du traité de paix lui-même, pour ne plus porter à Paris seulement les termes de l'ai^ mistice, mais encore ceux de la paix I Les négociateurs s'expliquent dans ce sens, et M. de Bismarck laisse entrevoir les conditions qu'il mettrait à la paix. La

résistance prolongée de Paris, la formation de nouvelles armées en province, rapproche de l'hiver obligeant à faire campagne pendant la mauvaise saison, étaient autant de raisons qui l'amenaient, pour le moment, à accorder la paix en se contentant de trois milliards dlndemnité et de l'Alsace et de la Lorraine allemande en arrière de Metz (1); mais M. de Bismarck déclarait que si, n'acceptant pas ces conditions, on faisait faire à la Prusse les sacrifices nécessaires pour prendre Paris et briser en province toute résistance, il comprendrait plus tard Metz dans le territoire à céder et élèverait considérablement le chiffre de l'indemnité de guerre (2). M. Thiers ne pouvait se faire aucune illusion sur les conditions absolument désavantageuses dans lesquelles la France poursuivait la guerre avec des armées improvisées ; il pensait donc qu'il y avait lieu de se résignera la paix eu profitant des concessions, quelles qu'elles fussent, (pie la résistance de Paris arrachait à Tennemi. Cependant, dès qu'il se fut rencontré de nouveau avec M. Jules Favre, il apprit combien la paix était impossible dans l'état d'esprit de la population. Nonseulement on n'avait pas osé laisser entrer M. Thiers dans' Paris, de peur qu'il ne fût exposé à des sévices, mais M. Jules Favre avait dû sortir à la dérobée pour s'aboucher avec lui dans une maison abandonnée du

(1) Thiers, Enquête parlem,, tomel, p. 27. Boucher, Journal d*un bourgeois d Orléans^ p. 319. Chaper, Rapport sur les procès-verbaux des séances du gouvem. de la Déf. nat, (Notes Dréo), p. 60.

(2) Voyez la note Â.

bois de Boulogne ; le G'* Trochu avait évité d'accompagner le ministre des affaires étrangères, craignant l'irritation qu'une semblable démarche de sa part pourrait causer, et, pour la question militaire à traiter, avait envoyé le 6*^ Ducrot. M. Jules Favre, qui personnellement était enclin à la- paix (1), déclara qu'il y avait impossibilité (2) de faire accepter à Paris un armistice sans ravitaillement, alors que la population avait été sur le point de renverser le gouvernement pour avoir admis le principe d'un armistice comportant cependant le ravitaillement. Les négociations engagées avaient continué à éveiller les plus vives défiances d'une partie de la population, pour laquelle toute convention d'armistice entraînait l'idée d'une faiblesse égale à celle de la capitulation. Et sur cette question particulière, le gouvernement eût eu tout le monde contre lui, même les classes conservatrices et l'armée. Le G'* Ducrot, partageant les opinions des plus ardents conservateurs, prit la parole lorsque M. Thiers eutfait'connaître les conditions de la Prusse, pour dire qu'il était impossible de les accepter, qu'un armistice sans ravitaillement était contraire au droit des gens, que, sans se faire d'illusions sur les forces dont on disposait, sans même nourrir l'espoir de débloquer Paris, il fallait poursuivre une défense qui relevât des honteux désastres de Sedan et de

(1) Jules Favre, Gouvern. de la Déf, nat, tome II, p. 25. Thiers, Enquête parlem,, tome I, p. 24.

(2) Jules Favre, Gouvern. de la Déf. nat., tome II, p. 25*

Metz (1), que, si la génération actuelle était appelée à soufifrir, les suivantes bénéficieraient de Thonneur sauvé. M; Jules Favre ne pouvait prendre aucune décision sans l'avis du gouvernement. Il déclara à M. Thiers -^iu'il lui enverrait à Versailles des instructions définitives. Le soir même, le G'* Trochu, dans le conseil du gouvernement, était l'interprète du sentiment unanime de ses collègues endisant qu'accepter les conditions de la Prusse, serait un déshonneur, qu'on devait au pays et à son avenir, sinon de triompher, du moins denesuccomberqu'aprèsavoirvaillamment combattu. Le gouvernement décida donc que les propositions de M. de Bismarck étaient inacceptables, et M. Thiers, invité à rompre les négociations, quitta Versailles le 7 novembre pour retourner à Tours.

Le gouvernement fit connaître sa détermination par une note insérée au Journal Officiel le 6 novembre : « Les grandes puissances neutres, l'Angleterre, la « Russie, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne et la Turquie « avaient pris l'initiative d'une proposition d'armis- « tice à l'eifet de faire élire une assemblée nationale. « Le gouvernement de la Défense nationale avait « posé ses conditions, qui étaient le ravitaillement de « Paris et le vote pour l'assemblée nationale par toutes «les populations françaises. La Prusse a expressé- « ment repoussé la condition du ravitaillement. Elle « D'à d'ailleurs admis qu'avec des réserves, le vote « de l'Alsace et de la Lorraine. Le gouvernement a

(1) G*^ Ducrot, Enquête par/^m., tome UI, p. 95.

84 LÀ IXÉFENSE NATIONALE.

<( décidé à l'unanimité que l'armistice ainsi compris « devait être repoussé. »

Subsidiairement M. de Bismarck avait {)roposé à M. Thiers de laisser procéder aux élections sans armistice, s'engageant à assurer la plus complète liberté électorale sur le territoire occupé par ses troupes. Le gouvernement refusa de se prévaloir de cette ouverture pour en faire le sujet d'une négociation. Il lui parut que les élections sans armistice nuiraient à la défense et indiqueraient le désir de la paix à tout prix ; que, du reste, l'acceptation d'une semblable proposition courrait risque de susciter dans le pays des déchirements qu'il était impossible d'afïronter.

La rupture des pourparlers d'armistice répondait au sentiment de la majorité des habitants de Paris et fut même accueillie, par une fraction de la population, avec des manifestations de joie. La fin des négociations avec Tennemi, le plébiscite, l'élection des maires et adjoints avaient enlevé aux partisans de la Commune leurs principaux moyens d'agitation; aussi voit-on s'ouvrii» une nouvelle période de calme relatif dans les esprits et de tranquillité dans la rue, pendant laquelle le gouvernement pourra se consacrer tout entier au soin de la défense.

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