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ses intentions, ses armées s'étaient avancées jusque sous les murs de Paris sans qu'aucune déclaration eût révélé ses projets. M. Jules Favre forme le dessein de se rendre auprès de M. de Bismarck qui accompagnait le roi de Prusse et l'armée, pour s'informer directement auprès de lui des conditions de la paix; Mais M. de Bismarck consentirait-il à recevoir le représentant d'un gouvernement improvisé et sorti d'un mouvement populaire? Ne chercherait-il pas l'occasion de l'humilier, s'il avait pris la résolution de ne pas traiter avec lui, une humiliation subie en pareil moment ne pourrait-elle pas porter préjudice au nouveau gouvernement et par là nuire à la défense ? M. Jules Favre, pour se ménager un bon accueil, a recours à l'intervention officieuse de l'Angleterre. Tant par une note remise à lord Granville pour être transmise à M. de Bismarck, que par une démarche qu'il fait faire directement de Paris par lord Lyons, M. Jules Favre fait informer M. de Bismarck de l'intention où il est de se rendre auprès de lui et le fait sonder sur ses dispositions. Là réponse reçue par lord Lyons était évasive, et celle qui pouvait être envoyée à la note transmise par le cabinet anglais devait tarder à venir. M. Jules Favre, pressé par l'investissement qui se réalisait, se résolvait donc à partir sans attendre de réponse définitive. Il dut prendre entièrement sur lui la responsabilité de sa démarche. Dans le conseil du gouvernement du 9 septembre, il avait déjà fait part à ses collègues de l'intention éventuelle dans laquelle il se trouvait de se rendre au quartier général ennemi; ce projet n'avait point eu
leur agrément. M. Jules Favre n'ayant aucune espérance de modifier leurs dispositions, leur tint donc son départ secret, il n'en donna connaissance qu'au G"^ Trochu et au ministre de la guerre dont le concours lui était indispensable pour se rendre auprès de l'ennemi.
M. Jules Favre, sorti de Paris le 18 septembre au matin par la porte de Charenton, fut conduit à ViUeneuve- SaintrGeorges où se trouvait le général qui commandait dans cette direction les forces allemandes. Il envoya une lettre à M. de Bismarck à Meaux, lui annonçant qu'il se mettait à sa disposition pour conférer d'un projet de paix. La réponse lui parvenait le lendemain ; M. de Bismarck lui mandait qu'il le recevraità Meaux. Il se mit de suite en route et se croisa à trois heures et demie, près du village de Montry , avec M . de Bismarck qui, de son côté, se rendait au château de Ferrières où le roi venait de transporter son quartier général. Les deux ministres entrèrent pour causer, d'abord dans une ferme dévastée, puis, cherchant un lieu plus convenable, dans le château de la Haute-Maison. M. Jules Favre ayant exprimé à M. de Bismarck son désir d'une paix honorable, celui-ci lui fit de suite connaître les conditions préliminaires qu'il mettait à la paix : « Je ne a demande que la paix ; ce n'est pas l'Allemagne qui « l'a troublée ; depuis Louis XIV vous n'avez cessé de « vous agrandir à nos dépens. Nous savons que vous « ne renoncerez pas à cette politique, que vous ne race prendrez des forces que pour nous faire une guerre « nouvelle. Notre sécurité ne peut être garantie que
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«par une cession de tenîtoire. Strasbourg est une « menace perpétuelle contre nous, il est la clef de no- (( tre maison, et nous la voulons. — M. Jules Favre : «Alors, c'est TAlsace et la Lorraine. — M. de Bis- « marck : Je n'ai pas parlé de la Lorraine, mais quant à « TAlsace je suis très-net, nousla regardons comme in- « dispensable à notre défense. » M. de Bismarck déclarait ensuite qu'il se refusait à entamer le sujet de la nouvelle frontière, tant que le principe d'une cession de territoire n'aurait pas été admis par la France (1) ; cependant, après avoir été tout d'abord aussi explicite au sujet de TAlsace, dans le cours de la conversation, faisant de nouveau allusion à la Lorraine, il dit qu'il entrait dans les intentions de la Prusse de former, pour se Tannexer, un nouveau département de la Moselle avec les circonscriptions de Sarrebourg, Château-Salins, Sari'eguemines, MetzetThionville (2).
M. Jules Favre fit valoir toutes les raisons qu'il avait à donner pour combattre de pareilles prétentions : il représenta quelle* situation l'exigence d'une cession de territoire ferait à la Prusse, les sentiments de haine et de vengeance que cela susciterait pour une guerre prochaine, l'embarras que donnerait la garde de populations qui voulaient rester françaises, il parla de la défense acharnée de Paris et des provinces, du temps que les Prussiens seraient obligés de
(1) Rapport de M. de Bismarck du 27 septembre 1870.
(2) Rapport de M. de Bismarck, ibid. Rapport de M. Jules Favre du 21 septembre 1870.
rester en France, des sacrifices qu'imposerait la complète conquête du pays. M. de Bismarck lui dit qu'en Allemagne on avait prévu toutes ces difficultés, mais qu'on aimait mieux les subir que de les réserver à ses enfants, qu'on était en outre décidé à rester en France tout le temps nécessaire. « Du reste notre po- « sition est moins difficile que vous ne le supposez, a Nous pouvons nous contenter de prendre uu fort, et « pas un Qe peut, résister plus^ dej[uatrejours, de ce c fort nous dicterons la loi à Paris. Toul et Strasce bourg succomberont au prochain jour. Bazaine, qui « en ce moment mange ses chevaux, va bientôt être « obligé de capituler. D'ailleurs je ne vous dis pas que « nous livrerons un assaut à Paris ; il nous sera peut- <( être plus commode de l'affamer en nous répandant <c dans vos provinces, où nulle armée ne peut nous « arrêter. »
M. Jules Favre continuant à répondre, dit que la seule compensation qu'il put accoixler était une indemnité pécuniaire pour les frais de la guerre, et il demanda enfin d'être mistimême de convoquer une assemblée avec laquelle la Prusse pourrait traiter. M. de Bismarck observa que pour cela il faudrait consentir à un armistice et qu'il n'en voulait à aucun prix. La journée s'avançait, M. Jules Favre proposa à M. de Bismarck de reprendre l'entretien le soir même à Ferrières où ils devaient se rendre pour passer la nuit, celui-ci y consentit, et, en 'le quittant : « Je <( reconnais que vous avez toujours soutenu la politi- « qu(3 que vous défendez aujourd'hui, et si j'étais sûr
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« qu'elle fût celle de la France, j'engagerais le roi à « se retirer sans toucher à votre territoire, et je conte nais si bien ses sentiments généreux que je vous ga- « rantirais à l'avance son acceptation. Mais vous re- « présentez une minorité imperceptible. Vous êtes né <i d'un mouvement populaire qui pourrait vous em- « porter demain. Nous n'avons donc aucune caution. « Nous n'en aurions pas davantage dans le gouvorne- (( ment qui vous succéderait. Le mal est dans le carac- « tère de votre pays ; le remède dans le gage matériel « que nous sommes obligés de prendre. Vous ne vous « seriez fait aucun scrupule de nous enlever la rive « droite du Rhin, bien que le Rhin ne soit pas votre «frontière naturelle, nous reprenons la nôtre et nous ff croyons ainsi assurer l'avenir. »
M. Jules Favre, aussitôt arrivé au village de Ferrière8,à neuf heures du soir, se rendit au château. Après une conversation générale au cours de laquelle M. de Bismarck répéta que, né d'une sédition, le gouvernement de la Défense nationale ne lui inspirait aucune confiance et lui paraissait susceptible d'être renversé par la populace de Paris, M. Jules Favre précisa ses demandes : il dit que le gouvernement qu'il représentait n'avait pas qualité pour engager la nation, que par conséquent, il fallait convoquer une assemblée, et que si la Prusse voulait réellement la paix, elle devait consentir à un armistice sans lequel il était impossible de la faire nommer et de la réunir. M. de Bismarck, à la Haute-Maison, avait absolument repoussé l'idée d'un armistice qui , au point de vue
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militaire, lui paraissait défavorable, mais comme il était en eJBfet impossible de rien conclure sans une assemblée et sans un armistice pour la convoquer, il finit par admettre cette double éventualité ; mais en ce cas, dit-il à M. Jules Favre, nous serions en droit de vous demander des gages. Ce serait l'occupation des forteresses des Vosges et de Strasbourg. Metz serait excepté, les hostilités y continueraient. Puis il s'enquit des mesures que la convocation d'une assemblée rendrait nécessaires, pour les faire connaître au roi. M. Jules Favre lui répondit que Paris devrait être neutralisé, qu'on donnerait des saufs-conduits aux candidats et aux députés qui seraient nommés. On accorderait à Paris et à Metz le ravitaillement pour un nombre de jours égal à la durée de l'armistice. M. de Bismarck mit fin à l'entretien en déclarant que l'armistice ne lui paraissait pas impossible sui* ces bases^ mais que cependant il réclamerait un gage contre Paris, et^ comme avant de rien décider il avait besoin d'en référer au roi, on reprit rendez-vous pour le lendemain.
Le 20 septembre, à onze heures et demie du matin, les deux ministres se retrouvèrent au château de B*errières. M. Jules Favre, en s'abouchant avec M. de Bismarck, était vivement préoccupé de pénétrer ses dispositions à l'égard de la famille Bonaparte. Dans les entrevues de la veille , cette question avait déjà donné lieu à un échange d'observations, et M. de Bis-
marck, aux craintes que son interlocuteur avait manifestées qu'il ne voulût ramener l'empire pour traiter de
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préférence avec lui, avait déclaré qu'il n'en était rien, que la Prusse n'avait aucun parti pris au sujet du gouvernement de la France, qu'elle s'accommoderait, selon les circonstances, avec celui des partis ou des gouvernements qui lui offrirait les plus grands avantages. M. de Bismarck se montrait prêt en effet à négocier avec tous ceux qui se présentaient. Au moment même où M. Jules Favre se trouvait à Ferrières une personne, se proposant comme intermédiaire de l'empire, y arrivait de son côté et était immédiatement reçue. Au début de ce second entretien à Ferrières, M. de Bismarck montra à M. Jules Favre une photographie de la plage d'Hastings, au bas de laquelle le Prince impérial avait écrit quelques mots à l'adresse de son père (1). C'était le passe-port que lui avait remis, pour parvenir auprès de lui, un sieur Régnier venant d'Hastings. M. de Bismarck déclarait avoir éconduit Régnier comme manquant de sérieux, mais, après le départ de M. Jules Favre, il ne devait pas moins l'employer dans une négociation avec le M'* Bazaine et l'année de Metz. M. de Bismarck, ayant ainsi informé M* Jules Favre que s'il était prêt à traitei- avec l^i, à son défaut il avait sous la main une personne agissant en faveur de l'empire , reprit l'énuméralion commencée la veille des conditions d'un armistice : a Le roi, dit-il, accepte l'armistice avec l'objet « déterminé entre nous. Comme je vous l'ai dit, nous « demandons l'occupation de toutes les forteresses as-
(0 Régnier. Quel est votre nom N. ou M», p. 16.
« siégées dans les Vosges, celle de Strasbourg et la « garnison de cette place prisonnière de guerre. » M. Jules Favre eut peine à se contenir à cette dernière proposition; il répondit qu'après la défense prolongée de c^tte garnison, la rendre volontairement prisonnière serait une lâcheté que nul homme de cœur n'oserait conseiller; il demanda ensuite ce que voulait dire le gage du coté de Paris, dont il avait été parlé la veille. « M. d^ Bismarck : Rien de plus simple : « un fort dominant la ville. — M. Jules Favre : Il est « bien mieux de vous céder la ville tout entière, ce a sera plus net. Comment voulez-vous admettre qu'une « assemblée française puisse délibérer sous le canon « prussien ? C'est là encore une condition que je ne (i m'engage nullement à faire connaître à mon gou- « vernement. — M. de Bismarck : Cherchons alors « une autre combinaison. — M. Jules Favre : Sien « renonçait à neutraliser Paris, on pourrait réunir Tas- « semblée à Tours. — M. de Bismarck : J'accepte et « il demeurerait convenu que nous vous faciliterions, « avec une entière impartialité , les réunions élec- « torales même dans les départements occupés, moins « l'Alsace et la partie de la Lorraine que nous rete- « nous. — M. Jules Favre : On ne peut mieux conve- « nir qu'on a contre soi le sentiment des populations. « r— M. de Bismarck : Je le sais parfaitement. Nous ne « leur ferons pas plaisir et nous ne nous en ferons pas « davantage. Ce sera pour nous une pénible corvée. « Elle est nécessaire à la sécurité du pays allemand. « Nous ne les comprenons donc point parmi les élec-
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« leurs que vous consulterez. Mais si vous me le per- « mettez, je vais aller soumettre au roi cette nouvelle «idée qui ne lui est pas connue ; en même temps je « Jui parlerai de votre répugnance à rendre prison- « nière la garnison de Strasbourg. »
M. Jules Favre resté seul était en proie à une agitation violente. La dureté des demandes- du vainqueur et ces exigences réitérées de conditions humiliantes, l'avaient mis hors de lui. M. de Bismarck rentre un papier à la main et lui en lit le texte. Le roi acceptait la réunion do l'assemblée à Tours, ce qui laissait Paris en l'état, mais il insistait absolument pour que la garnison do Strasbourg fût prisonnière de guerre. M. Jules Favre ne peut se contenir plus longtemps, il est obligé de se détourner contre un chambranle et d'y appuyer la tête pour dévorer ses larmes; il se remet bientôt et dit à M. de Bismarck en prenant congé de lui : « Pardon, monsieur le Comte, « de cet instant de faiblesse, je suis honteux de vous « l'avoir laissé deviner, mais les souffrances quej'en- « dure sont telles que je suis excusable d'y avoir été « entraîné ; je yous demande la permission de me re- « tirer. Je me suis trompé en venant ici, mais je ne «m'en repens pas. Je rapporterai fidèlement à mon « gouvernement les détails de nos entretiens ; s'il es- « time qu'il y ait quelque chose à faire dans l'intérêt <«de la paix, avec les conditions que vous m'avez po- « sées, je dominerai mes répulsions et je serai ici « demain. Dans le cas contraire, j'aurai l'honneur de «vous écrire. » Revenu à Paris, M. Jules Favre fit
part, le soir marne, au gouvernement de tout ce qui s*était passé entre lui et M. de Bismarck. Son récit suscita une profonde irritation, et ses collègues furent unanimes à déclarer qu'on ne pouvait négocier sur de pareilles bases. M» Jules Favre écrivit de suite à M. de Bismarck que le gouvernement de la Défense nationale n'admettait point ses propositions; les négociations se trouvèrent ainsi rompues.
Les conditions de l'ennemi furent portées à la connaissance du public, et en même temps, M. Jules Favre, sous forme de rapport à son gouvernement, fit un compte rendu détaillé des incidents qui avaient marqué ses divers entretiens avec M. de Bismarck. L'effet de cette publication fut extraordinaire. Les impressions que M. Jules Favre avait éprouvées aux demandes de M. de Bismarck étaient si bien au diapason du sentiment national tout entier, qu'il y eut unanimité absolue pour approuver les termes du rapport et en ratifier les conclusions (1). Tout ce qui tenait à cœur à la nation, se trouvait en jeu. L'idée que les Français se font de l'unité et de l'indivisibilité de leur patrie, la croyance ayant pris racine chez eux au droit qu'ont les hommes à la souveraineté sur euxmêmes, les empêchaient d'admettre même comme discutables, le démembrement de leur territoire et l'abandon de concitoyens. Tous les yeux étaient depuis
(1) Voyez, entre autres, Louis Veuillot, Paris pendant les deux sièges, tome I, p. 200. Michel Cornudet, Journal du siège de Paris ^ p. .^9. Vitet, Première lettre sur le siège de Paris, Revue des Deux- Mondeff IS octobre 1870.
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un mois tournés avec douleur et avec admiration vers l'Alsace. M. Keller avait déjà, avant la chute de l'empire, fait entendre des plaintes éloquentes sur le sort de Strasbourg bombardé. Le Corps législatif avait déclaré, sur sa proposition et au milieu d'acclamations enlhousiastes, que Strasbourg avait bien mérité de la patrie. Depuis lors, le bombardement avait continué, les ruines dans la ville s'étaient accrues. La statue de Strasbourg sur la place de la Concorde servait de but à un pieux pèlerinage (1) , elle était couverte de fleurs, les bataillons de la garde nationale, après l'avoir ornée de drapeaux, défilaient devant, et faisaient les serments les plus patriotiques. Et maintenant l'ennemi exigeait qu'on lui livrât la ville ! De tout temps les Allemands avaient vu dans l'Alsace une terre allemande, les Alsaciens cependant se sont tellement attachés à la France et identifiés avec elle, qu'ils repoussent l'appel de l'Allemagne et luttent à outrance pour rester Français, et on demandait aux Français, pour se préserver eux-mêmes des coups de l*ennemi, de leur arracher les armes des mains et de les renier I C'était le déshonneur. Le soulèvement à la seule mention d'une pareille demande, est tellement profond qu'il n'y a nulle hésitation , nulle division. Au contraire, comme il s'agit de sacrifices, et que ce sont les sentiments d'honneur et de dignité personnels à chacun qui poussent à les faire, les hommes qui, par leur position sociale, leur fortune,
(I) Théophile Gautier, Tableaux de siège ^ p. 1«
leurs idées modérées, pourraient être les plus hostiles aux résolutions hasardeuses, donnent Texeinple et, dans des déclarations publiques, se prononcent le plus fermement pour la poursuite de la lutte. Personne ne se préoccupe des risques à courir et ne s'inquiète de ce qu'aiùènera la résistance. Personne ne se demande même si la résistance sera possible. "Pendant que M. Jules Favre était à Ferrières, on avait subi la déroute de Chàtillon, le jour où il revenait, les fuyards étaient dans les rues, laissant voir la démoralisation de l'armée, Tennemi s'établissait sur les hauteurs d'où il lui serait facile de bombarder la ville. Mais ce spectacle de l'immensité du péril, dans l'état d'âme où Ton se trouvait, n'était qu'une excitation de plus à rester debout. Après la première impulsion qui, au lendemain de Sedan," avait porté à s'organiser pour continuer la lutte, la réflexion était venue et avec elle chez beaucoup le désir de traiter; maintenant que Ton connaît les conditions de l'ennemi, il n'y a plus un seul homme pour demander la paix, et Paris qui avait devancé dans sa résolution les départements hésitants, est rejoint et suivi par eux. L'impression produite par les exigences de la Prusse s'étendit au dehors ; à partir de ce jour la position respective que la France et la Prusse avaient eue aux yeux du monde commença à se modifier. Les sympathies qui avaient été pour la Prusse provoquée et menacée, se reportèrent sur la France envahie et vaincue (1).
(i) Voyez entre autres E. S. Beesley, A word for France.
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L'insuccès de la négociation de Ferrières amena l'ajoumement des élections. Le gouvernement avait d'abord fixé par décret les élections pour rAssembléo nationale au 16 octobre, puis, rapprochant la date, au 2 octobre ; il avait fixé au„25^eptembre les élections pour les co nseils municipaux . Mais l'armistice que M. JulesTîvre était allé demander à M. de Bismarck n'étant pas obtenu, il parut au gouvernement que les préoccupations électorales nuiraient à la défense. Pouvait-on du reste procéder à la nomination d'une assemblée avec une partie du pays en possession de Tennemi, Paris et les départements sans communication entre eux? Le gouvernement rapporta donc ses décrets de convocation des électeurs. Cependant, une dépêche de Tours reçue le 1°' octobre, apprenait que la délégation ne tenant aucun compte du décret d'ajournement, avait, au contraire, persisté à convoquer les électeurs des départements pour l'époque primitivement fixée du 16 octobre. Le gouvernement, résolu sur ce point à faire prévaloir sa volonté, se décida à envoyer un de ses membres porter lui-même le décret d'ajournement à Tours, avec ordre de faire rentrer la délégation dans l'esprit do poursuite énergique de la guerre dont il était animé. Après discussion du choix à faire pour cette mission de M. Jules Favre ou de M. Gambetta, ce dernier fut désigné, et il partit de Paris en ballon le 7 octobre.
L'ajournement des élections, sauf sur un jpoint, rencontra dans Paris un assentiment à peu près gé-
néral. Tout le monde voulait la lutte, et on répugnait à s'engager dans l'agitation électorale, lorsqu'il fallait s'armer et se battre. N'ayant rien à attendre des élections de Paris que des choix qui porteraient certainement, en grande partie, sur des hommes plus éloignés d'eux que les membres du gouvernement de la Défense, les conservateurs approuvaient surtout l'ajournement en tant qu'il s'appliquait aux élections municipales, mais c'était précisément sur ce dernier point que le parti extrême et ses chefs se prononçaient au contraire contre la mesure. Ils applaudissaient au renvoi des élections pour l'Assemblée nationale, alors que Paris ne saurait exercer l'action de sa presse et de sa propagande sur les électeurs des départements et enfin envoyer ses propres représentants siéger dans l'assemblée, qui ne pourrait se réunir qu'en province. Mais, après cela, ils réclamaient au contraire avec insistance la réalisation immédiate des élections municipales de Paris.
Toutes ces fractions et ces groupes extrêmes du parti républicain, qui, au 4 septembre, s'étaient trouvés trop faibles et trop mal préparés pour faire parvenir des représentants de leurs opinions au gouvernement, depuis avaient pu, dans la nouvelle organisation de toutes choses qui s'improvisait, s'assurer une place et une part d'action. A côté des maires d'arrondissement que le gouvernement avait nommés, en^hoisiâ- ^Sâfîtjies hommes à lui, dans certaines mairies, sous le titre de comités do vigilance ou d'armement, s'étaient formés des groupes â'hommes représentaut
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déjà uue nuanice et des idées plus avancées. Le choix à rélection des officiers de la garde nationale avait mis à la tête de bataillons, Lefrançais, Jules Vallès, Minière, Blanqui et, parmi les partisans de ce dernier, Eudes, Mégy, Sapia. A Belleville, dont la majorité des habitants appartenait au parti extrême, Flourens prétendait à un commandement à part. Il avait rangé sous ses ordres jusqu'à cinq bataillons, et bien qu'on lui eût refusé le grade de colonel qui, dans la garde nationale, n'existait pas, on lui avait accordé, comme concession, le titre de major de rempart. Delescluze dans le Réveil^ Blanqui dans la Patrie en danger^ Félix Pyat dans le Combat^ dirigeaient et inspiraient leurs partisans. T ous ces chefs de parti étaient d ivisés entre eux, mais ils avaient en^ commun leur hai ne profon de ppur les républicains au pouvoir, aussi avaient- ils fini par se rallier à un même plan pour se substituer au gouvernement de la Défense nationale, c'était dobtenir la nomination d'une Çpmmune. Dans leurs visées, les élections municipales de Paris devaient donner naissance à un conseil où ils entreraient, et celui-ci, sous le nom de Commune,' parviendrait non-seulement à contrôler le gouvernement mais encore à prendre sa place. En effet, les limites de la portion de territoire sur laquelle s'étendait la domination du gouvernement national correspondant, par le fait du siège, à celles mêmes de la ville de Paris, établir une Commune de Paris, c'était constituer un pouvoir appelé forcément à être le maître ou le rival du gouvernement existant.
• La demande d'une Commune allait prendre sa force dans les circonstances particulières où Ton se trouvait, dans les souvenirs et les associations d'idées laissées par l'ancienne Commune révolutionnaire de Paris. Si le nom de Commune évoquait le fantôme d'un gouvernement violent et arbitraire, et si les partisans de la Commune ne laissaient guère d'incertitude sur l'usage qu'ils feraient du pouvoir, d*un autre côté il y avait un secret penchant chez beaucoup à croire que les mesures extrêmes de l'ancienne Commune révolutionnaire avaient été, au moins en partie, la cause des succès remportés alors contre Tennemi. Le sentiment favorable à Tidée d'une Commune allait donc germer, s'éteindre, reprendre à nouveau, selon les alternatives de désespoir ou de confiance de la population pendant le siège. Les chances du parti extrême, dans sa lutte contre le gouvernement de la Défense nationale, devaient dépendre de l'opinion plus ou moins favorable que l'on se formerait de l'aptitude de celui-ci à assurer le succès de la défense. Aussi en même temps qu'ils produisaient l'idée d'une Commune, les chefs du parti extrême s'étaient-ils mis à attaquer la manière, selon eux, inefficace dont le gouvernement procédait à l'armement, et le peu d'énergie qu'il imprimait aux hostilités sous les murs de Paris. C'étaient eux qui devaient remédier à cet état de choses. Ils s'étaient donc, dès le premier jour, prononcés pour la guerre à outrance, poursuivie par les moyens les plus énergiques. Ils avaient réclamé la levée en masse, l'envoi dans les départements de
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commissaires ^extraordinaires. Us avaient dépassé les déclarations de M. Jules Favre, et au refus de cession de territoire et de démolition des forteresses, ajouté celui d'aucune indemnité, même de tous pourparlers avec Tennemi jusqu'à sa complète expulsion du sol de la France ; ils avaient protesté contre tout projet d'armistice, blâmé la démarche de M. Jules Favre à Ferrières et les négociations dont M. Thiers était chargé. Us avaient repris, sous une forme nouvelle, l'ancieûne langue révolutionnaire et ils se donnaient, eu face du gouvernement de la Défense nationale, comme représentant une nuance beaucoup plus accentuée de passion patriotique, de haine contre l'ennemi, de résolution pour la défense. Ne se bornant pas aux discours dans les réunions publiques et aux articles de journaux, ^ils s'étaient mis à provoquer des manifestations pour agir par pression sur le gouvernement à l'Hôtel de ville.
Le 22 septembre, une première manifestation avait été faite par plusieurs milliers de gardes nationaux ayant à leur tête Vermôrel, Ranvier, Gaillard, Lermina. On avait demandé au gouvernement de poursuivre la guerre à outrance et de ne point procédei* aux élections, mais lorsque le décret ajournant également toutes les opérations électorales eut été rendu, et que le moyen d'arriver à la nomination d'une Commune fut par là écarté, les manifestations qui se continuent prennent au contraire pour mot d'ordre la demande d'élections municipales. Le 26, une députation Scchefs de bataillon conduite par Jules Vallès eb
oJ-
Minière vient solliciter le gouvernement de rappor- ^ / ter le décret d'ajournement des élections municipales, pour faire procéder à celles-ci à la date fixée du 28 septembre. M. Gambetta ayant observé que le renvoi des élections était un acte par lequel le gouvernement avait précisément cru donner satisfaction à la demande présentée le 22, les chefs de bataillon répondirent qu'en réclamant ce jour-là l'ajournement des opérations électorales, on n'avait eu en vue que les élection^ JégislatiïfiS^et rion point lea-élections municipales.
Le 4 octobre au soir les officiers de la garde nationale de Belleville, réunis sous la présidence de Flourens, décidèrent t[ue le lendemain ils se rendraient à THôtel de ville pour y présenter une série de requêtes : la distribution à leurs bataillons désireux de marcher à l'ennemi des fusils Chassepot qui se trouvaient! dans les magasins de TEtat, la levée en masse et une sortie immédiate en nombre imposant contre les Prussiens, les élections municipales, le réquisitioanement et le rationnement de toutes les subsistances. En conformité, le 5 octobre, dans la matinée, les cinq bataillons de Belleville se mirent en marche sous les armeSj Flourens à cheval à leur tête. Arrivés sur la place de Grève, les gardes nationaux se rangèrent devant ' l'Hôte^ de ville tandis que les officiers se présentaient aux membres du gouvernement. Flourens prit la parole; en ce qui concernait les fusils et la sortie en masse, le G** Trochu lui répondit qu'on n'avait plus en magasin que dix mille chassepots et qu'il serait
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contraire à toute justice de les distribuer exclusivemen t à ses bataillons, que des sorties, dans l'état d'organisation imparfaite de la garde nationale, étaient du reste impossibles. La proposition d'utiliser la garde nationale pour des attaques contre les lignes prussiennes qui se reproduisait sans cesse, ayant trouvé de l'approbation jusque dans ses collègues, avait déjà amené le G*^ Trochu à expliquer comment l'emploi de la garde nationale était, sur le moment, impraticable. Le gouvernement refusant de faire droit à ses demandes, Flourens donna sa démission, et il reprit le chemin de Belle ville acclamé par ses hommes.
Ce fut ensuite le tour de Blanqui et de ses partisans. La Patrie en danger avait invité les gardes nationaux du II® arrondissement à se rendre, le 7 octobre au matin, à la Cour des Miracles. Un très-petit nombre répondit à l'appel. Il fallut s'ajourner et prendre de nouvelles mesures afin d'obtenir une manifestation imposante. Le 7 au soir, les comités fixèrent un rendéz^vous général à l'Hôtel de ville pour le lendemain ; les journaux du parti et des affiches placardées sur les murs engagèrent les citoyens à s'y trouver. Le 8 octobre, dès la matinée, la place devant l'Hôtel de ville se remplit de groupes discutant avec animation pour ou contre l'élection d'une Commune. Vers une heure et demie 400 à 500 gardes nationaux, avec des placards sur lesquels on lit : la Commune, débouchent sur la place (1); de nouvelles bandes
(1) Blanqui, La Patrie en danger, p. 118.
criant: Vive la Commune, grossissent la première; mais le gouvernement a pu faire entrer pour sa défense un bataillon de mobiles dans THôtel de ville, du reste la publicité qu'avait eue le projet de manifestation amenait également les adversaires de la Commune, des bataillons entiers de gardes nationaux fidèles survenaient. Les bommes de la Commune se trouvèrent en minorité* de. plus en plus marquée. Le 6** Trochu se pressente à cheval, il est acclamé ; on fait indistinctement ranger en carré tous les gardes nationaux; les membres du gouvernement passent devant le front des bataillons au cri retentissant de : Vive la République, qui couvre la voix du petit nombre qui persiste à réclamer la Commune. M. Jules Favre monté sur une chaise au milieu de la place, réunit les officiers ; il fait appel à la concorde ; à sa voix, pour augmenter Témotion, se joint le bruit du canon qu'on entend dans le lointain. On se sépare paisiblement après un défilé exécuté au chaut de la Marseillaise.
Le gouvernement se trouva consolidé par Tissue favorable de la journée du 8 octobre. La résolution qu'il avait fait connaître de ne plus souffrir de manifestations en armes, fut maintenant respectée. Le parti de la Commune était contenu; Flourens cessait d'exercer son grand commandement; Sapia, un des amis de Blanqui qui avait voulu insurger son bataillon, avait été arrêté par ses propres hommes ; on lui enleva son grade ainsi qu*à Blanqui.