CHAPITRE III
Le Plébiscite ' J '
La discussion de l'interpellation sur le pouvoir constituant était suivie d'une crise ministérielle. Les ministres venus du centre gauche, MM. Buffet et Daru, n'avaient en effet pris aucune part à la discussion de Tinterpellation et avaient laissé à M. Emile Ollivier le soin de défendre d'abord la constitution plébiscitaire, puis le recours à un prochain plébiscite pour la ratifier. Le président du centre gauche, le marquis d'Andelarre, avait condamné à la tribune le principe des plébiscites, et les membres du centre gauche avaient proposé un ordre du jour apportant de fortes limitations au droit de l'Empereur d'en appeler au peuple. Le centre gauche acceptait pourtant en dernier ressort le principe des plébiscites inscrit dans le sénatus-cohsulte et même le recours immédiat au plébiscite, niais à condition qu'une atténuation fût pour l'avenir apportée au droit de l'Empereur; Il y avait deux manières d'obtenir ded garanties qui rendissent l'intervention plébiscitaire de TEmperfeur moins ruineuse pour les prérogatives des assemblées ; la première, et la plus efficace, avait
déjà fait l'objet de l'ordre du jour du centre gauche,'
que l'Empereur ne pût recourir au plébiscite sans l'adhésion du Corps législatif et du Sénat ; la seconde, que les occasions où il pourrait exercer ce recours fussent d'avance spécifiées et limitées au cas où la dynastie et le principe monarchique seraient mis en question. C'est dans le sens de ces amendements que le centre gauche se prononçait avec insistance. Ne pouvant rien obtenir, M. Buffet donnait sa démission ie 9 avril. La démission de M. Daru quoique attendue tardait cependant, et avant qu'elle fût définitivement donnée, le marquis d'Andelarre allait demander à l'Empereur de faire des concessions. Cette démarche restait sans résultat, l'Empereur refusait de se départir de son droit personnel d'appel au peuple et M. Daru se retirait à son tour du ministère.
M. Emile Ollivier délaissé par les parlementaires, allait se consacrer tout entier au succès du plébiscite. Le 13 avril, il demandait au Corps législatif de s'ajourner à partir du lendemain, qui était un jeudi, jusqu'au jeudi suivant le vote du plébiscite. Pour appuyer sa demande il mettait d'abord en avant le besoin que les ministres avaient de tout leur temps pour discuter la nouvelle constitution au Sénat : « Mais, disait-il, ce « n'est là qu'une raison secondaire et j'arrive à la vé- « ritable. Nous croyons qu'il est dans le vœu de la • plupart des députés de se trouver au milieu des po- « pulations (oui. oui) au moment où va s'accomplir « l'acte solennel pour lequel nous convoquons la naît tion (très-bien, très-bien) ; ce désir je l'ai entendu « exprimer de toutes parts (c'est vrai, c'est vrai). Le
ce gouvernement le partage et il attache une très-grande « importance à ce que ceux qui ont été honorés du « mandat législatif puissent aller au milieu des popu- <c lations rendre témoignage de la valeur de la réforme « qui s'accomplit (vive adhésion). Voilà très-nettement « le motif qui nous fait considérer un ajournement « comme nécessaire. » Après une protestation véhémente de M. Jules Favre et une réplique du garde des sceaux, l'ajournement était voté par 194 contre 62. La constitution allait se faire entre l'Empereur et le Sénat et la Chambre qui dans le régime parlementaire personnifie plus particulièrement la nation se trouverait à ce moment-là dispersée. Le Corps législatif consentait d'abord à s'annihiler à l'état collectif, puis les députés se laissaient individuellement transformer en agents de la propagande gouvernementale. C'était l'état d'abaissement le plus complet auquel on pût réduire une grande assemblée politique.
Le Corps législatif prorogé, la discussion de la nouvelle constitution commençait au Sénat, le 18 avril. Le projet de sénatus-con suite présenté par les ministres fai§ait l'objet' de l'examen d'une commission. M. Devienne, le rapporteur, avait pensé à introduire de légères modifications à deux articles du projet ; mais, après les avoir mentionnées dans le rapport, il les abandonnai t, et sa conclusion dernière était l'adoption pure et simple, dans sa teneur intégrale, du projet des ministres. Au rapporteur succédait à la tribune un certain nombre d'orateurs ne représentant aucun parti ou même aucun groupe politique organisé, car rien de
pareil n'existait au Sénat, mais qui, parlant en leur nom personnel, introduisaient des amendements sur des points secondaires ; aucun des amendements présentés n'était adopté. L'article principal qui hors du Sénat donnait lieu aux discussions les plus passionnées, l'article 13, accordant à l'Empereur le droit personnel d'appel au peuple, ne faisait pas même l'objet d'un semblant de discussion et était adopté à main levée, le seul M. Bonjean se prononçant contre. Après trois séances ainsi employées la constitution était votée, le 20 avril, à l'unanimité aux cris de vive l'Empereur et de vive la France. Le Sénat eût discuté, crié et voté de la môme manière s'il se fût agi d'une tout autre constitution ou si, au lieu d'approuver celle qu'on lui présentait, on lui eût demandé de l'abolir. Au moment où le Sénat ratifiait la nouvelle constitution, le parti républicain commençait l'agitation contre le plébiscite. L'annonce d'un plébiscite tout inattendue qu'elle fût, venant si vite après la promesse du régime parlementaire, avait pourtant trouvé les républicains parfaitement préparés. Ils étaient depuis longtemps dans un état de surexcitation qu'avait entretenue une série d'incidents, le procès Baudin, l'apparition de la Lanterne \ les élections de 1869 et enfin le meurtre de Victor Noir. Cette dernière affaire avait amené le jugement du prince Pierre Bonaparte par la haute Cour, à Tours. La manière dont le procès avait été conduit et s'était terminé avait encore ajouté à la colère des républicains ; le prince Pierre avait été acquitté. On avait vu pendant les débats l'accusé, plus ou
moins ouvertement protégé parle président, M. Glandaz, se laisser aller à la violence de son caractère ; les témoins à charge, amis de la victime, s'étaient montrés également violents et provocateurs. Il semblait qu'il n'y eût plus à l'audience que deux partis politiques venus là pour se livrer bataille. Le respect dû aux juges et l'impartialité que les juges doivent aux parties avaient également disparu. Le jury spécial pris parmi les conseillers généraux allant plus loin que ne le demandait le procureur général, M. Grandperret, ne trouvait même pas le meurtrier redevable envers la famille d'une compensation pécuniaire. La seule condamnation prononcée l'était contre un des amis de la victime, M. Ulrich de Fonvielle condamné à quinze jours de prison pour violence devant la Cour.
Le parti républicain s'était promptement organisé pour combattre le plébiscite. Le jour même de la prorogation du Corps législatif une réunion avait lieu chez M. Crémieux des députés de *la gauche et des représentants des journaux démocratiques de Paris et des départements. Un. comité antiplébiscitaire était formé des députés et de sept journalistes délégués par leurs confrères, quatre appartenant à la presse parisienne et trois à celle des départements. Ce comité qui allait servir de centre à l'opposition républicaine dans toute la France faisait paraître un manifeste :
A nos concitoyens.
« Le 2 décembre à courbé la France sous le pouce voir d'un homme.
« Aujourd'hui le gouvernement personnel est jugé « par ses fruits. L'expérience le condamne, la nation' « le répudie.
« Aux élections dernières le peuple français a raa- « nifesté hautement sa volonté souveraine : au gou- « vernement personnel il entend substituer le gou- « vernement du pays par le pays.
« La constitution nouvelle sur laquelle le pouvoir « vous appelle à vous prononcer réalise-t-elle le vœu « national ? Non. La nouvelle constitution n'établit « pas le gouvernement du pays par le pays. Elle n'en « n'çst que le simulacre. »
Puis après avoir énuméré les dispositions de la constitution qui maintenaient entier le pouvoir personnel de l'Empereur, le manifeste poursuivait :
« C'est votre abdication qu'on vous demande. Vou- « lez-vous y souscrire? Voulez- vous renouveler les « pleins pouvoirs de l'empire ? Voulez-vous sous les « apparences du gouvernement parlementaire conso- « lider le gouvernement personnel ?
« Si vous le voulez, votez oui.
« Mais si vous avez retenu la leçon des événements, « si vous n'avez oublié ni les dix-huit années d'op- « pression, d'outrages à la liberté, ni le Mexique, ni « Sadowa, ni la dette accrue de cinq milliards, ni la « conscription, ni les lourds impôts, ni les gros con- « tingents, vous ne pouvez pas voter oui.
« Car tous ces maux dont la France n'effacera de « longtemps la trace, sont sortis, il y a dix huit ans, de « deux plébiscites semblables à celui qu'on vous soumet.
ce Car aujourd'hui, comme alors, c'est un blanc « seing qu'on vous demande, l'aliénation de votre « souveraineté, l'inféoda tion du droit populaire aux « mains d'un homme et d'une famille, la confisca- « tion du droit imprescriptible des générations fu- « tures.
« Au nom de la souveraineté du peuple et de la « dignité nationale, au nom de l'ordre et de la paix « sociale qui ne peuvent se réaliser, par la concilia- « tion des intérêts et des classes, qu'au sein d'une « libre démocratie, repoussez par votre vote la consli- « tution nouvelle.
« Protestez par le vote négatif, par le vote à bulle- « tin blanc, ou même par l'abstention, tous les modes « de protestation apporteront leur part à l'actif de la « liberté.
« Quant à nous, nous voterons résolument non et nous vous conseillons de voter : NON. »
Ont signé :
Emmanuel Arago, Bancel, Gré mieux, Desseaux, Dorian, Esquiros, Jules Ferry, Gagneur, Gambetta, Garn ier- Pages, Girault,Glais-Bizoin, Grévy, Magnin, Ordinaire, Pelletan, Jules Simon.
Delescluze, A. Duportal, Jourdan, Lavertujon, Pierre Lefranc, Peyrat, Ulbach, Eugène Véron, délégués de la presse de Paris et des départements. M. Jules Favre absent adhérait par lettre.
Les républicains déplaçant et agrandissant subitement le débat, prenaient occasion du vote plébiscitaire
pour revenir sur les plébiscites, qui dix-huit ans auparavant avaient établi l'empire, demandant à la nation de les casser . Tous les griefs dont l'opposition se faisait depuis des années des armes contre l'empire et qui lui avaient servi aux élections de 1868 et de 1869 à grossir ses rangs, étaient rappelés, et on faisait cet appel au nom de la souveraineté inaliénable de la nation et du droit imprescriptible des générations futures. Il ne manquait dans le manifeste que le mot de république, il s'y trouvait implicitement avec l'expression de « libre démocratie ». Dans le langage politique en usage sous l'empire qui s'était formé après le coiip d'Etat à une époque de compression absolue, les mots « démocratie » et « démocratique » tenaient lieu de ceux de « république » et de « républicain » qui n'eussent point été tolérés, et la gauche venant dire que tout ce que l'empire refusait à la nation ne pouvait être obtenu par elle qu'au sein d'une « libre démocratie », il n'y eut personne qui ne comprît « république » et qui ne vît dans le manifeste un appel hardi en sa faveur.
Le 23 avril, le Journal Officiel publiait un décret Convoquant le peuple dans ses comices, le dimanche 8 mai, pour se prononcer par oui ou par non sur la formule suivante : « Le peuple approuve les réformes • libérales opérées dans la constitution depuis 1860 par « l'Empereur avec le concours des grands corps del'E- « tat, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. »
Le lendemain paraissait une proclamation dans laquelle l'Empereur venait de son côté interpréter le
sens à donner au vote plébiscitaire. Or l'Empereur non plus ne cherchait nullement à réduire la question à la simple ratification de la nouvelle constitution, il se trouvait au contraire d'accord avec les républicains pour l'agrandir, et si ceux-ci avaient prétendu faire revenir le pays sur les plébiscites antérieurs, l'Empereur se promettait de puiser dans le nouveau une force venant s'ajouter à celle que lui avaient donnée les anciens. « Français, disait-il, la « constitution de 1852 rédigée en vertu des pouvoirs « que vous m'aviez donnés, et ratifiée par les 8 mii- « lions de suffrages qui ont rétabli l'empire, a procuré « k la France dix-huit années de calme et de prospé- « rite qui n'ont pas été sans gloire ; elle a assuré l'or- « dre et laissé la voie ouverte à toutes les améliora- « tions. Aussi plus la sécurité s'est raffermie, plus il « a été fait une large part à la liberté.
« Mais des changements successifs ont altéré les « bases plébiscitaires qui ne pouvaient être modifiées « sans un appel à la nation . Il devient donc indispen- « sable que le nouveau pacte constitutionnel soit ap- « prouvé par le peuple comme l'ont été jadis les constitutions de la république et de l'empire. A ces « deux époques on croyait, ainsi que je le crois moice même aujourd'hui, que tout ce qui se fait sans vous « est illégitime. » Mais après ce préambule obligé se rapportant à la nouvelle constitution, se plaçait un appel qui changeait absolument le point de vue et l'agrandissait singulièrement : « Je m'adresse, disait « l'Empereur, à vous tous qui, dès le 10 décembre 1848,
« avez surmonté tous les obstacles pour me placer à « votre tête, à vous qui depuis vingt-deux ans m'avez « sans cesse grandi par vos suffrages, soutenu par « votre concours, récompensé par votre affection. Donce nez-moi une nouvelle preuve de confiance. En apcc portant au scrutin un vote affirmatif, vous conjure- « rez les menaces de la révolution, vous asseoirez sur « une base solide Tordre et la liberté, et vous rendrez a plus facile, dans l'avenir, la transmission de la couce ronne à mon fils. »
Les ministres adressaient de leur côté une circulaire collective à tous les fonctionnaires de l'empire : « Messieurs, disaient-ils, l'Empereur adresse un appel « solennel à la nation; en 1852 il lui a demandé la « force pour assurer Tordre ; Tordre assuré, il lui dece mande, en 1870, la force pour fonder la liberté, ce Confiant dans le droit qu'il tient de huit millions ce de suffrages, il no remet pas Tempire en discussion ; « il ne soumet aux voix que la transformation libécc raie. Voter oui % c'est voter pour la liberté
ce Au nom de la paix publique et de la liberté, au ee nom de l'Empereur, nous vous demandons à vous ce tous, nos collaborateurs dévoués, d'unir vos efforts ce aux nôtres.
« C'est au citoyen que nous nous adressons; nous ce vous transmettons non pas un ordre, mais un con- « seil patriotique ; il s'agit d'assurer à notre pays un ce tranquille avenir afin que sur le trône comme dans ce la plus humble chaumière le fils succède en paix à « son père. » ,
L'Empereur et les ministres indépendamment de la consolidation de l'empire se promettaient encore un autre avantage d'un vote favorable. « Votez oui, vous « rendrez plus facile dans l'avenir la transmission de « la couronne à mon fils », avait dit l'Empereur ; « voce tez oui afin que sur le trône comme dans la plus a humble chaumière le fils succède en paix à son « père, » ajoutaient les ministres. Il s'agissait en effet d'assurer la succession au trône, en procurant au Prince impérial la consécration anticipée du suffrage universel. La constitution ratifiée par le peuple il y avait dix-huit ans, contenait bien, il est vrai, le droit héréditaire, mais l'hérédité monarchique existe dans une famille par une force propre et intrinsèque, et tous les textes accumulés du législateur seront insuffisants pour la créer et la rendre réelle lorsqu'elle ne découle pas spontanément de la nature des choses. Or la classe de gouvernements à laquelle appartient l'empire ne possède pas la véritable hérédité monarchique ; la monarchie des origines nationales en garde le privilège. L'ancienne monarchie française possédait l'hérédité parce que le roi existait par lui-même en face de la nation avec un droit propre, et il pouvait ainsi transmettre sa couronne comme une propriété au même titre que se transmettent tous les héritages. Mais dans l'empire français le droit de l'Empereur découle d'une délégation que le peuple, source unique du droit, a faite dans des conditions définies et connues, et tout le monde sent que pareille délégation consentie de la même manière
à tout autre homme, mettrait celui-ci au lieu et place de l'Empereur. Il est évidemment contraire à la nature des choses que le pouvoir ayant une telle origine puisse se transmettre intégralement par héritage . Que dans l'empire une part de la force que le père a puisée dans le suffrage populaire passe au fils avec le nom et lui permette de monter tranquillement svir le trône, cela est possible. Mais il n'en est pas moins vrai que le prince succédant ainsi en second à un premier Empereur qui aura reçu personnellement la consécration d'un vote, se sentira tellement plus faible, qu'il sera conduit à se retremper à la source première. Aussi, maintenant que la. vieillesse et l'affaiblissement de santé de l'Empereur rendaient vraisemblable la vacance prochaine du trône, le parti de l'empire prenait-il soin d'associer le Prince impérial à son père pour lui obtenir par anticipation l'adhésion populaire. Cette sorte d'accord tacite qui de points de vue opposés portait l'opposition et l'Empereur à étendre le sens du plébiscite correspondait du reste aux instincts du suffrage universel. La ratification d'une constitution compliquée ne peut être de la part du peuple votant par le plébiscite qu'une formalité. Parmi les millions qui allaient? voter combien devaient jamais lire la nouvelle constitution, et parmi la petite minorité qui l'aurait lue, combien étaient aptes à se former une opinion raisonnée. Aussi, pour simplifier la tâche des votants, établissait-on un lien entre la constitution et le vote par l'intermédiaire de la formule plébiscitaire. Mais celle-ci elle-mêuie était double :
« Le peuple, disait-elle, ratifie les réformes libérales « opérées dans la constitution depuis 1 860 par l'Em- « pereur. » Il est vrai que certaines réformes avaient c té accomplies et beaucoup de gens, s'en tenant au sens strict du vote, eussent pu se sentir portés à dire oui sur cette partie de la formule; cependant à celle-ci s'en joignait une autre, « et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870, » c'est-à dire le sénatus-consulte réservant à l'Empereur le droit césarien d'appel au peuple. La formule du plébiscite contenait donc des propositions contradictoires et des assertions à double fin. Dans ces circonstances les électeurs simplifiant absolument la question, allaient se préoccuper très-peu du sens particulier à donner au plébiscite restreint à l'acceptation de la nouvelle constitution et, en souvenir des anciens plébiscites, où l'on s'était prononcé pour ou contre l'empire, ils étaient tout naturellement entraînés à ne voir dans le nouveau qu'un vote à émettre pour ou contre l'existence même de l'empire. t)e toutes parts on étendait donc la portée du plébiscite et on faisait une question vitale ; aussi la lutte prit-elle de suite un, caractère passionné.
Les plébiscitaires* pour répondre à l'action du comité de la gauche républicaine qui siégeait rue de la Sour* diète, établirent de leur côté un comité à l'Hôtel du Louvre, avec ramifications dans les arrondissements de Paris et dans les diverses parties de la France. Ce comité présidé parle duc d'Albuféra, président du centre droit, était composé de députés, de sénateurs, de rédacteurs
ait chef de journaux* MM. Clément Duvernois, Dréollc*
Emile de Girardin. Mais le parti plébiscitaire formé de conservateurs se montrait animé d'une bien moins grande énergie que les parties adverses. Les conservateurs allaient surtout s'en remettre au gouvernement du soin de faire triompher sa cause, aussi le comité de l'Hôtel du Louvre restait-il à peu près la seule grande organisation agissant en faveur du plébiscite, pendant qu'au contraire les comités, les réunions, les efforts individuels se multipliaient du côté de l'opposition.
Les légitimistes furent les premiers à se prononcer contre le plébiscite après les républicains. Ils tinrent des réunions dans les bureaux de V Union et de la Gazette de France. Variant seulement sur le ihode de protestation à employer, les amis de Y Union se déclaraient pour l'abstention et ceux de la Gazette pour le vote négatif. Puis venait le comité qui aux élections de 1869 avait soutenu la candidature de M. Thiers dans la deuxième circonscription de la Seine ; il se réunissait chez M. Lambert Sainte-Croix, sous la présidence de M. Dufaure; MM. Allou, Duvergier de Hauranne, Hauréau, Odilon Barrot, en faisaient partie. Ce comité qui était la représentation de la bourgeoisie libérale et des parlementaires se prononçait avec énergie contre le plébiscite et recommandait aux électeurs de voter non ou tout au moins de s'abstenir. M. Thiers gardant une position de réserve, que paraissait lui commander le rôle particulier qu'il avait pris au Corps législatif, ne figurait pas parmi les adhérents de son ancien comité électoral. Il ne s'en montrait
pas moins opposé au plébiscite et déclarait qu'au moment du vote, personnellement il s'abstiendrait.
Un autre groupe d'opposition était formé par M. Ernest Picard et les députés les moins accentués de la gauche qui s'étaient séparés du comité de la Sourdière, n'ayant pas voulu admettre les journalistes à agir en combinaison avec eux. MM. Delescluze, Duportal, Pçyrat donnaient en effet au comité de la Sourdière le caractère d'une réunion exclusivement républicaine faisant au profit de la république une opposition irréconciliable à l'empire. Or, l'opposition de M. Picard n'allait point jusque-là, ou n'y allait qu'en ménageant les apparences. M. Picard était ainsi devenu le chef de ce que l'on appelait la gauche ouverte par opposition avec le comité de la Sourdière auquel on donnait le titre de gauche fermée. Dans la gauche ouverte on ne témoignait de préférence doctrinale pour aucune forme de gouvernement, ce qui permettait à des hommes d'opinions diverses, républicains et non républicains, d'agir en combinaison. La majorité des députés de la gauche réunie à la Sourdière avait pensé qu'il ne suffisait pas de se prononcer purement et simplement contre le plébiscite; elle avait voulu au contraire relever la république en face de l'empire et présenter au pays un groupe organisé qui fût comme le gouvernement futur de la république. Ceux des députés de l'opposition qui n'avaient pas voulu, par un motif ou par un autre, adhérer à cette politique avaient fait scission avec M. Picard. Du reste ils se prononçaient également avec la plus grande énergie contre
le plébiscite et usaient de toute leur influence pour faire voter non.
Ainsi, se reconstituait contre l'empire le faisceau des opposants de nuances diverses que l'avènement du ministère du 2 janvier avait dissous. Il se produisait cependant des exceptions. Le Journal des Débats dans la presse, MM. Guizot, Laboulaye, Léon Say parmi les hommes politiques, tout en préférant que* la nouvelle constitution n'eût point reconnu le principe des pébliscites, trouvaient cependant qu'elle réalisait des améliorations suffisantes pour qu'on dût l'accepter.
En môme temps qu'il faisait paraître le décret fixant le jour du vote, le gouvernement avait reconnu le droit de tenir des réunions publiques. Les réunions plébiscitaires étaient soumises à la réglementation de3 réunions électorales etdevaient cesser, comme celles-ci, cinq jours avant le vote. Des réunions s'étaient aussitôt organisées sur toute la surface du pays ; elles avaient des caractères divers, mais presque partout l'opposition l'emportait. Dans les réunions de Paris les attaques les plus violentes contre l'empire se reproduisaient chaque soir. L'empire tout entier était remis en question et on prétendait le détruire en appelant à voter non. Aux attaques des réunions publiques se joignaient celles de la presse ; la Marseillaise, le Réveil, le Rappel, et après eux, dans un mode moins accentué, les autres journaux républicains avaient redressé la république en face de l'empire et appelaient le pays à une revanche du 2 décembre et des plébiscites qui l'avaient suivi.
Lé gouvernement, pour faire échec à ses adversaires, était conduit à intervenir de plus en plus dans la lutte, et chaque jour il accentuait son action. On était loin de cette déclaration des débuts, faite au Corps législatif par M. Emile Ollivier, que si le gouvernement se proposait de pousser les populations au « scrutin avec une activité dévorante » , ce serait uniquement pour les empêcher de s'abstenir ; à mesure que la période plébiscitaire s'avançait, il les poussait de plus en plus à voter oui. Le premier ministre sous forme d'une lettre f amihère à ses électeurs du Var cherchait à agir sur l'esprit public en évoquant les résultats bien différents auxquels devait conduire une majorité de oui ou de non. « Mes çhers concitoyens, on dit aux champs qu'il « est bon de couper de temps en temps le bois mort « des arbres afin que leurs parties vivantes se déve- « loppent avec force. L'Empereur vient aussi de cou- « per le bbis mort de sa constitution ann qu'elle ait « une vigueur nouvelle et comme un rajeunissement. « Le 8 mai. il vous demandera s'il a bien fait. Je vous « conseille de répondre avec entrain à cet appel, et « d'arriver tous au scrutin avec un bulletin sur lequel « sera écrit : oui.
« N'écoutez pas ceux qui vous conseillent de voter « non. Supposez qu'ils l'emportent, le 8 mai, dans le « Var et partout en France, qu'arriverait-il? ils se 1 vengeraient, emprisonneraient, exileraient ; ils établiraient la république sociale, frapperaient les « riches comme ils le promettent dans vos chambrées,
« Et après? cela ne durerait pas plus qu'un jour d'o-
« rage. Là nation, honteuse d'une défaillance passa- « gère, ne tarderait pas à se lever et à dire : Assez vécu « en anarchie et en désordre I Et à leur tour ceux qui « auraient frappé seraient frappés.
« Supposez au contraire que nos amis triomphent, « combien tout sera différent! de longs jours de sécu- « rite, de confiance et de repos nous seront assurés. « Débarrassés des discussions constitutionnelles, des « interpellations, des menaces d'émeute, des prophé- « ties de révolution, l'Empereur et ses ministres pource ront s'occuper avec plus de sollicitude encore que « par le passé des moyens d'adoucir le sort de celui « qui ne possède pas, sans violer le droit de celui qui « possède ; et nous n'aurons pas à redouter ces temps « de guerre civile où ce ne sont pas les fils qui ferment « les yeux de leurs pères, mais les pères qui ferment « les yeux de leurs fils.
« Allez donc, mes chers compatriotes, allez au vote
« avec ensemble, avec ardeur, envoyez-nous une belle
« majorité. Je la recevrai comme un témoignage de
<c votre affection et mes forces pour vous servir en
« seront accrues.
« Emile Ollivier. »
Le langage du premier ministre indique celui que tenaient les fonctionnaires sur toute la surface du territoire. L'ômpire s'était remis aux voix, il lui fallait triompher; et la centralisation administrative devenait l'instrument d'une propagande effrénée. Toutes les pratiques que M. Emile Ollivier avait si hautement condamnées en répudiant le système
des candidatures officielles étaient reprises. L'Empereur était cette fois-ci le candidat officiel et, pour le faire réussir, on ne reculait devant rien. On passait des prières aux objurgations, aux menaces et à l'emploi des moyens d'intimidation. M. Henri Cernuschi, républicain italien amené en France après la prise de Rome, ayant fait don de cent mille francs au comité de la Sourdière pour subvenir aux frais de la propagande antiplébliscitaire, était immédiatement expulsé de France. Les chefs de l'Association internationale des Travailleurs étaient mis en arrestation dans diverses villes. Le Journal Officiel* juste huit jours avant le vote, apprenait la découverte d'une conspiration ayant pour but d'attenter a la vie de l'Empereur. Ce complot allait être maintenu avec soin sous les yeux du public jusqu'au jour du vote. Enfin la veille même du vote une saisie simultanée était faite du Siècle, du Réveil, du Rappel, de 1Mvenir National 'pour avoir reproduit une proclamation de 1848 faussement attribuée au- prince Louis Napoléon. La tactique du gouvernement se résolvait en dernier ressort dans l'évocation du spectre rouge. On cherchait à effrayer le plus possible le pays en lui montrant béant sous ses yeux l'abîme d'une révolution si le vote négatif venait à l'emporter. Depuis le manifeste du comité de la rue de la Sourdière, l'opposition républicaine avait du reste posé d'elle-même la question sur le terrain anticonstitutionnel. Les exagérations des réunions publiques ne laissaient non plus aucun doute sur les conséquences, qu'au point
de vue révolutionnaire et socialiste, les plus violents des adversaires de l'empire se promettaient de leur victoire. Aussi le gouvernement trouvait-il facilement créance lorsqu'il représentait le triomphe de ses adversaires comme devant conduire à l'inconnu. C'est donc sur ce dilemme : maintien du gouvernement établi ou révolution, que l'immense majorité des votants se sentit appelée à se prononcer. Le nombre de ceux qui se décidèrent à voter oui ou non guidés seulement par les mérites propres de la nouvelle constitution a dû être fort minime. Le vote eut lieu le dimanche 8 mai avec le plus grand calme par toute la France; il donna 7,350,000 oui; 1,538,000 non. Ces résultats dépassaient les espérances que les partisans de l'empire avaient formées. Les républicains avaient compté sur les progrès de l'esprit public pour amener lo suffrage universel à répudier pacifiquement
la dynastie napoléonienne. Ils avaient pensé que le jour allait venir où le pays manifesterait par le vote le désir d'un régime mieux adapté que l'empire aux exigences de la démocratie moderne. Le plébiscite mettait ces espérances à néant ou les ajournait indéfiniment.
Il y avait, il est vrai, à la réflexion, un second jugement à porter. La majorité obtenue ne se compo^ sait-elle pas après tout en grande partie de ces électeurs indifférents aux questions, politiques qui se prononçaient pour l'empire uniquement parce qu'il existait? Combien eussent voté oui de la même manière pour tout autre gouvernement qui eût occupé sa place?
Comment, en effet, avait-on pu espérer qu'en pleine stabilité, la majorité des électeurs qui n'est possédée d'aucune passion politique bien vive, pourrait émettre autre chose qu'un vote de conservation quand on l'appellerait à choisir entre le maintien du gouvernement établi et son renversement. Puis, si le chiffre des oui était à peu près le même qu'aux premiers plébiscites, celui des non était beaucoup plus considérable, de 647 mille en 1851 et de 250 mille seulement en 1852, il s'élevait maintenant à 1 ,500 mille. Ceux qui s'étaient décidés à voter non, en face du dilemme posé, devaient être presque tous des adversaires irréconciliables, prêts à contribuer au renversement de l'empire. Après vingt ans l'empire retrouvait donc une partie de la nation acharnée à le combattre, c'était l'élite intellectuelle dominant par la presse, par ses orateurs, elle était maîtresse de la capitale et de presque toutes les villes. Si l'empire durait, il ne se fondait pas; la protestation de la conscience et de l'intelligence nationale continuait à s'élever contre lui.
Ces réflexions ne venaient cependant qu'à l'esprit d'un petit nombre d'hommes. Pour la nation dans son ensemble la majorité de oui était écrasante et il apparut de suite que la position de l'Empereur, le lendemain du plébiscite, était tout autre que la veille.
Une effervescence dégénérant en tentatives d'émeute se produisit à Paris à la suite du plébiscite. Les plus exaltés parmi les républicains qui avaient compté sur l'insuccès du plébiscite étaient dans une profonde irritation. Des rassemblements se formaient la nuit dans le faubourg du Temple, du côté dé Belleville ; ils se dispersaient d'ailleurs sans résistance sous les charges des sergents de ville ou au passage des patrouilles. Les essais de construction de barricades la plupart du temps n'aboutissaient même pas. Une seule fois, dans la nuit du 10 au 1 1 mai, une barricade était défendue et, dans la lutte, un de ses défenseurs était tué. Ces tentatives, tant elles étaient sans espoir, n'étaient que des mouvements irréfléchis naissant spontanément d'une extrême surexcitation d'opinion. Les agitateurs étaient en si petit nombre que la police les eût de suite fait disparaître par les arrestations, sans la curiosité qui amenait la foule dans le faubourg du Temple comme à un spectacle. Aller voir l'émeute était devenu un passe-temps pour les Parisiens. Après quelques jours, la curiosité publique s'é-
moussa, les agitateurs se découragèrent et Paris rentra dans son calme accoutumé.
Un fait plus sensible au parti de l'empire que les émeutes était le vote de certains corps de l'armée qui avaient donné un grand nombre de non. Le vote des régiments occupant la caserne du prince Eugène et le fort d'Ivry avait été très-commenté par les journaux de l'opposition. L'Empereur accompagné de l'Impératrice allait faire une visite à la caserne du prince Eugène ; il parcourait les chambrées et, en se retirant, laissait deux mille francs à distribuer aux soldats*
Ces incidents désagréables disparaissaient cependant dans l'immensité du triomphe et ils n'empêchaient pas que du côté de l'empire on- ne fût tout entier aux félicitations. On se préparait à proclamer avec solennité les résultats du plébiscite, mais on voulait auparavant reconstituer le ministère resté incomplet depuis la démission de MM. Buffet et Daru. Une troisième vacance se produisait maintenant par la retraite de M. de Talhouët. Le Journal officiel du. 16 mai contenait les nominations de M. le duc de Gramont, ambassadeur à Vienne, au ministère des affaires étrangères; de M. Plichon, député, au ministère des travaux publics ; de M. Mège, député, au nùnistère de l'instruction publique en remplacement de M. Segris qui, à la retraite de M. Buffet, était passé de l'instruction publique aux finances. Ce remaniement du cabinet dans les conditions où il s'opérait était un premier indice du changement survenu dans.
la situation parlementaire. Le 2 janvier, tous les ministères politiques s'étaient trouvés occupés, par des députés, et en partie par des hommes politiques qui, comme MM. Buffet et Daru, entraient aux affaires, pour faire prédominer le programme d'un parti. Aujourd'hui, l'un des ministères principaux, celui des affaires étrangères était remis à un ambassadeur et les deux ministres choisis dans le sein du Corps législatif n'étaient que des personnages effacés sans
influence.
Le Corps législatif était rentré en session le jeudi 12 mai. Il s'était aussitôt consacré au recensement des votes plébiscitaires dont le soin lui était dévolu. Le 21 le recensement était présenté à l'Empereur parle président et le bureau du Corps législatif. La présentation était faite d'une façon solennelle dans la grande salle du palais du Louvre, l'Empereur ayant à ses côtés les membres de sa famille, les grands dignitaires de l'État) et devant lui dans la salle, le Sénat, le Corps législatif, et le Conseil d'État. L'Empereur prononçait un discours dans lequel il indiquait les conséquences que le plébiscite devait avoir : « Messieurs, en rece* * vant de vos mains le recensement des votes émis ce le 6 mai, ma première pensée est d'exprimer ma te reconnaissance à la nation qui, pour la quatrième « fois depuis vingt-deux ans, vient de me donner un « éclatant témoignage de confiance. Aujourd'hui l'em- « pire se trouve affermi sur sa base, il montrera sa « force par sa modération. Mon gouvernement fera « exécuter les lois sans partialité comme sans fai-
«blesse. Il ne déviera pas de la ligue libérale qu'il « s'est tracée.- Déférant pour tous les droits, il proté- « géra tous les intérêts sans se souvenir des votes disa sidents et des manœuvres hostiles. Mais aussi il « saura faire respecter la volonté nationale, si éner- « giquement manifestée et la maintenir désormais au- « dessus de toute controverse. »
L'Empereur faisait ensuite l'exposé de ces améliorations indéfinies qu'il avait coutume de montrer comme, appât, aux masses qui le soutenaient : « Débarrassés « des questions constitutionnelles qui divisent les « meilleurs esprits, nous ne devons plus avoir qu'un « but : rallier autour de la constitution que le pays <( vient de sanctionner, les honnêtes gens de tous les « partis ; assurer la sécurité; amener l'apaisement des « passions ; préserver les intérêts sociaux de la con- « tagiori des fausses doctrines ; rechercher avec l'aide «de toutes les intelligences, le moyen. d'augmenter « la grandeur et la prospérité de la France.
« Répandre partout l'instruction, simplifier les «rouages administratifs; porter l'activité du centre «où elle . surabonde aux extrémités qu'elle déserte; « introduire dans nos codes qui sont des monuments, « les améliorations justifiées par le temps; multiplier « les agents généraux de la production et de la richesse ; « favoriser l'agriculture et lé développement des tra- « vaux publics ; consacrer enfin notre labeur à ce pro- « blême toujours résolu et toujours renaissant, la meil- « leure répartition des charges qui pèsent sur les « contribuables : tel est notre programme. C'est en
« le réalisant que notre nation, par la libre expansion « de ses forces, portera toujours plus haut les progrès « de la civilisation. » Après avoir tout promis aux autres, l'Empereur terminait en se promettant à luimême la durée : « Nous devons plus que jamais aucc jourd'hui envisager l'avenir sans crainte . Qui pource rait, en effet, s'opposera la marche progressive d'un « régime, qu'un grand peuple a fondé au milieu des « tourmentes politiques et qu'il fortifie au sein de la « paix et de la liberté ? »
Le Corps législatif ayant repris ses travaux achevait la discussion d'une loi sur la presse qui réalisait une de ces améliorations annoncées à l'avènement du ministère du 2 janvier. Le jugement des délits de presse était transféré par cette loi des tribunaux correctionnels au jury.
La discussion de la loi sur la presse n'était que la la reprise d'une mesure dont le caractère était depuis longtemps fixé et n'avait donné lieu à aucun incident qui fît ressortir l'influence que le plébiscite devait avoir au Corps législatif sur la position des partis visà-vis les uns des autres et du ministère vis-à-vis d'eux tous. La situation nouvelle se dessinait dans les séances des 3 et 4 juin. Le 3, le Corps législatif commençait la discussion d'une loi apportant des modifications à la législation sur les Conseils généraux. C'était là encore une de ces mesures libérales mises en tête de son programme par le cabinet du 2 janvier. L'article 1" conférait au Conseil général le droit do nommer lui-même son président, droit qui d'après Tan-
tienne législation appartenait au gouvernement. Cet article était adopté sans discussion. L'article 2 que la commission du Corps législatif et le ministère étaient d'accord pour proposer, laissait chaque Conseil général libre de décider de la publicité ou de la non publicité de ses séances, et le laissait maître, dans le cas où il se prononcerait pour la publicité, d'en régler le mode et la mesure. M. Clément Duvernois de concert avec MM. Birotteau et Lafont de Saint-Mur présentait alors un amendement qui, dépassant dans le sens des droits du contrôle populaire l'article de la loi, rendait obligatoire pour le Conseil général, ce que celui-ci laissait facultatif. « Les séances du Conseil général, disait « l'amendement, sont publiques à moins que la majo- « rite ne demande le comité secret.
« Un compte-rendu est rédigé sous la surveillance du « président. Il mentionne le nom des membres qui « ont pris la parole pendant les séances. »
MM. Clément Duvernois, Pinard, Birotteau, appartenant tous les trois à la droite bonapartiste, se succédaient à la tribune pour défendre l'amendement contre le ministre de l'intérieur et le garde des sceaux qui insistaient, au contraire, pour que l'article de loi fût adopté sans'modifications. Le débat en soi pouvait bien n'être que secondaire, mais, par suite de la lutte engagée par deux ministres avec des adversaires déclarés, il allait prendre des résultats du vote le caractère d'un véritable échec pour le ministère. Les deux parties de l'amendement Duvernois, mises aux voix 8éparément,étaientadoptées,lapremière,par 194 contre
18, et la seconde, par 1 13 contre 82. Tous les chefs de la droite bonapartiste, MM. Clément Duvernois, Granier de Cassagnac, Dugué de la Fauconnerie, Jérôme David, Pinard avec les 56 qui avaient, le 24 février, émis un vote de défiance contre le cabinet, votaient en fa* veur de l'amendement.
Le lendemain, M. Paul Bethmont interpellait le ministère pour savoir s'il considérait que la loi permît do tenir des réunions publiques pour les élections au Conseil général. M. Emile Ollivier répondait que les prescriptions de la loi étaient formelles et n'autorisaient point de semblables réunions et que, par conséquent, le ministère s'opposerait à ce qu'il en fût tenu, Après cette réponse sur un point de droit, la question se terminait d'elle-même, d'autant plus que M* Bethmont n'insistait pas ; mais M. Emile Ollivier cherchant à se relever de l'échec de la veille, après avoir répondu au point spécial qui faisait l'objet de l'interpellation, au lieu de laisser tomber celle-ci, en prend au contraire occasion de solliciter un vote de confiance. M. Jérôme David prenait alors la parole : « Je crois « qu'avec le régime parlementaire la question de ca- « binet se dégage des votes de l'Assemblée. Mais avant « qu'un vote soit acquis, je dis que poser la question « de cabinet, sur un sujet secondaire, c'est un acte « d'intimidation. C'est une atteinte indirecte à nos « prérogatives. Voyez la situation où vous nous place cez, mes amis et moi : nous pouvons penser que vous « ne répondez pas jusqu'à présent aux espérances que a le pays était en droit de concevoir lors de votre arri-
« vée aux affaires ; nous pouvons penser que vous «êtes le ministère de l'indécision, que vos actes ne « sont pas caractérisés, qu'il sérail difficile de préciser « dans quelle voie vous marchez ; nous pouvons peu» « ser qu'il serait difficile de dire si vous êtes autori- (c taires ou libéraux ; nous pouvons penser tout cela sans « vous donner un vote de défiance qui, en tous cas, a ne se comprend pas à propos d'une interpellation « qui, dans les circonstances où elle se produisait et «aux termes où l'avait ramenée M. Bethmont, était « devenue presqu'un débat sans intérêt. Je soutiens « que le vote que vous allez obtenir sera une fiction « et non une réalité. Il sera d'autant plus une fiction « que dans les conditions actuelles, après les réserves « que je viens de faire, mes amis et moi, nous voterons « pour vous. »
M . Emile Ollivier n'en persistait que davantage h solliciter un vote de confiance et il repoussait le vote que M. Jérôme David se proposait d'émettre en faveur du ministère après le langage qu'il avait tenu. M. Je» rôme David reprenait : « Je ne vous ai pas dit, M, le « garde des sceaux, que vous étiez un ministre inca- « pable, J'ai dit que vous posiez la question de con- « fiance mal à propos. Je ne vous conteste pas le droit « de venir interroger la Chambre, lorsque vous croyez le « moment venu d'éclaircir des doutes. Si cela est vrai, « il est également vrai que vous ne pouvez contester « aux membres de cette Assemblée Je droit de conaduire leur vote comme ils l'entendront sans se « préoccuper autrement de votre assentiment. Le vote
« d'hier vous a indiqué que sur quelques points nous « différions d'avis avec vous, qu'il était des circons- « tances où notre libéralisme dépassait le vôtre. Nous « vous avons donné là un premier avertissement. — « M. Emile Ollivier: Donnez le dernier. — M. Cléce ment Duvernois : Nous attendrons notre heure. » Au vote, la gauche s'abstenant, l'ordre du jour pur ôt simple que M. Emile Ollivier sollicitait comme une marque de confiance ralliait l'unanimité des 189 votants, M. Jérôme David et tous ses amis de la droite bonapartiste votant pour le ministère.
Cet incident marquait la situation nouvelle que le plébiscite était venu faire aux partis. La droite bonaparliste avait essayé de renverser le ministère du 2 janvier lorsqu'après son avènement il avait voulu transformer l'empire ; mais aujourd'hui la situation étant tout autre, son attitude changeait. Elle continuait à traiter de très-haut M. Emile Ollivier, elle lui montrait, en le mettant en minorité sur des questions secondaires, que la majorité ne faisait pas corps avec lui; mais, après lui avoir donné le sentiment de sa, position précaire, elle votait pour lui. Pourquoi en effet l'eut-elle renversé ? La politique dont M. Emile Ollivier s'était fait le représentant au plébiscite n'impliquait-elle pas l'abandon du programmedu 2 janvier? Les bonapartistes se sentaient absolument impopulaires ; mais M. Emile Ollivier dont le nom était associé depuis si longtemps aux idées de liberté avait encoro prise sur l'opinion publique, et il se consacrait à la défense de l'empire plébiscitaire avec une absence de
scrupules que les plus ardents bonapartistes n'eussent pu dépasser.
Si le plébiscite a fait accepter le ministère à la * droite bonapartiste, il a par contre établi une séparation profonde entre lui et la gauche. Le plébiscite à l'occasion duquel la république a reparu, a mis la gauche dans un état d'inimitié plus que jamais absolu contre tout ce qui relève de l'empire. Quant aux parlementaires du centre gauche, aux partisans de la monarchie anglaise, l'empire a en définitive manifesté pour eux une aversion presque aussi grande que pour les républicains, et la manière dont, après avoir repoussé leur tentative de transformation, il est rentré dans les voies originelles de l'appel au peuple, les a rejetés, vis-à-vis de lui, dans l'opposition.
Cependant les bonapartistes, les républicains et les parlementaires pénétrés dans des sens différents de préférences politiques décidées, ne formaient au Corps législatif que des groupes peu nombreux. La majorité se composait de ces députés issus de la candidature officielle n'ayant point de principes politiques absolument fixes. C'étaient de ces conservateurs ralliés d'avance à tous les gouvernements quileur promettent la tranquillité. Ils s'étaient laissé entraîner par un courant qui paraissait irrésistible et alors que l'Empereur lui-même cédait à entrer, le 2 janvier, avec le centre gauche dans une combinaison qui devait faire de l'empire une monarchie parlementaire; mais n'éprouvant point comme le centre gauche d'attachement absolu pour cette forme de gouvernement, ils sont prêts, maintenant que l'Em-
pereur a retrouvé sa force, à se remettre au service de l'empire plébiscitaire en se dégageant de toute alliance avec l'opposition. Les députés de la majorité passivement et ceux de la droite bonapartiste tout en le malmenant, se trouvent donc maintenant réunis derrière M. Emile Ollivier et cela par suite de la position qu'il a prise à l'égard de l'Empereur.
M. Emile Ollivier, après avoir tenu une grande place dans l'opposition par son talent de parole, a succombé dès - qu'il est passé à l'action comme chef de gouvernement. Manquant de toute vue profonde et à défaut de ce tact qui fait que le politique flaire une situation et découvre d'instinct le courant des choses, M. Emile Ollivier arrivé au pouvoir a été pris et emporté par les événements en s'imagiuant être immobile et fixe et leur commander. Aucun homme n'a été plus absolument soumis aux influences qui ont agi sur lui et moins maître de lui-même. M. Emile Ollivier en ce moment après toutes les évolutions quila faites et les alliances qu'il a successivement formées pour les rompre, n'a plus ni parti, ni amis, ni alliés, aussi en regardant autour de lui ne voit-il plus que l'Empereur pour le maintenir au poste qu'il occupe. Tous ses actes, à partir de ce jour, portent donc la marque d'un dévouement entier à la personne de l'Empereur. M. Emile Ollivier n'apparaîtra plus que comme l'exposant des vues de l'Empereur et c'est à ce titre qu'il reste soutenu au Corps législatif par une majorité de candidats officiels que le plébiscite a remis au pied du trône.
C'est donc l'Empereur qui décide maintenant de la politique que l'on suit, c'est son programme qui est appliqué, or il l'a dit dans son discours en recevant le recensement du plébiscite : « L'empire ne déviera « pas de la ligne libérale qu'il s'est tracée. » Le caractère de la ligne libérale que comporte l'empire plébiscitaire est connu par les antécédents des réformes accordées à diverses reprises. L'Empereur, pourvu que sa suprématie soit incontestée et qu'en toutes choses il puisse s'assurer le dernier mot, consent ensuite sur les questions de détail à faire des concessions. Il a un sentiment asse& juste de la situation pour ne point s'obstiner à maintenir intact le régime de compression des premiers jours de l'empire, et il ne s'est retrouvé d'accord avec la droite bonapartiste que lorsqu'il s'est agi de le faire passer du rôle dominant au rôle secondaire d'un roi parlementaire. Là, il a résisté, mais maintenant rassuré qu'il est par le plébiscite sur sa position personnelle dans l'Etat, il ne se refusera pas à certaines concessions.
Au 2 janvier une des mesures réclamées le plus vivement par les parlementaires avait été une nouvelle loi électorale permettant de dissoudre le Corps législatif pour le reconstituer avec d'autres éléments que ceux de la candidature officielle. La perspective de cette loi était particulièrement odieuse aux députés de la majorité, aussi était-ce un de ces projets de réforme radicale dont le plébiscite amenait l'abandon. Le ministre de l'intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, faisait savoir, en effet, que le gouvernement renonçait
à modifier la législation électorale. Ea revanche sur des questions ne touchant point le fond des choses comme les lois sur la presse, sur les conseils généraux, sur la désignation des journaux chargés de publier les annonces judiciaires, le gouvernement se dessaisissait d'une partie de son pouvoir discrétionnaire. En ce moment se trouvait terminé le travail des commissions nommées pour étudier les questions se rattachant à la liberté de renseignement supérieur, au gouvernement de la ville de Paris, à la décentralisation. Cette dernière commission avait la tâche la plus délicate à accomplir, car tous les moyens d'action de l'empire reposaient sur une extrême centralisation administrative. Les commissions qui après le 2 janvier avaient commencé leurs travaux pleines de vie, les terminaient après le plébiscite sans souffle et dans l'abandon. M. Odilon Barrot n'en venait pas moins exposer, dans une lettre au ministre de l'intérieur, les résolutions prises par la commission de décentralisation. Elle s'était prononcée pour la nomination des maires par le conseil municipal, pour une organisation nouvelle du canton, pour l'extension des attributions des conseils généraux, pour la formation d'une commission départementale permanente. L'heure de réformes aussi considérables était passée. Comme il fallait cependant faire quelque chose dans cet ordre d'idées après tant de promesses, le gouvernement présentait au Corps législatif une loi nouvelle sur la no-
mination des maires; mais repoussant la proposition des députés de la gauche de les faire élire parle
suffrage universel, repoussant également la solution à laquelle s'était arrêtée la commission de décentralisation et que patronaient MM. Keller, Lefebvre- Pontalis et autres députés, au Corps législatif, de remettre leur nomination au conseil municipal, la seule concession qu'il fit était de s'obliger lui-môme à les prendre au sein du conseil municipal en se dépouillant du droit qu'il avait eu jusqu'à ce jour de les choisir au dehors. Et c'est à cette minime concession, que se réduisaient maintenant les réformes de décentralisatioû.
D'ailleurs tout ce qui suivait le plébiscite passait inaperçu. Le lendemain du vote s'était produit cette détente qui succède aux crises prolongées. Le pays, délivré de l'anxiété où l'avait tenu l'incertitude qui planait sur le vote d'où pouvaient dépendre de si grandes conséquences, était entré dans un repos profond. Il paraissait que le plébiscite avait fait à l'empire et aux partis une situation respective donnée que, pour de longs jours, rien ne pouvait changer. Toutes les questions de détail devenaient donc indifférentes. Cette classe de conservateurs qui soupire après les gouvernements forts qui lui permettent de se soustraire au soin de la chose publique, voyant ses vœux exaucés, était rentrée dans la torpeur qui est son état normal. Les républicains déçus dans leurs espérances, pensant que de longtemps l'occasion devait leur manquer pour diriger contre l'empire une attaque comme celle dont il venait de triompher, restaient découragés. Le pays dans son ensemble, par peur de la révolution qui lui
était apparue, était satisfait du succès du gouvernement. Le pouvoir personnel de l'Empereur demeurant masqué par les stipulations libérales de la nouvelle constitution et tempéré par la promesse de ne point entrer dans une voie de réaction, le pays paraissait devoir se contenter pour4ongtemps, à la place d'institutions vraiment libres, du régime de tolérance qu'on établissait quelque précaire qu'il fût, et des concessions de détail qu'on continuait à faire quelque minimes qu'elles pussent être. Aussi jamais l'attention ne s* était plus complètement détournée des questions politiques, jamais le calme, la quiétude, n'avaient été plus grands qu'en ces jours. Soudain, le 3 juillet, une nouvelle arrive : le M* 1 Prim a offert la couronne d'Espagne à un prince de la famille Hohenzollern qui Ta acceptée.
La reine Isabelle de Bourbon avait été détrônée et chassée d'Espagne en septembre 1868 à la suite d'un pronunciamento militaire. Les Cortès constituantes, appelées à statuer sur la forme du gouvernement, avaient écarté la république et conservé la monarchie. Cependant comme elles proclamaient en même temps la déchéance de la famille des Bourbons, elles avaient un trône sans roi. Elles établissaient provisoirement une régence. Les chefs militaires qui avaient fait la révolution partageaient le pouvoir ; le M al Serrano devenait régent; le M* 1 Prim, .président du conseil des ministres ; l'amiral Topete, ministre de la marine. Quoique n'occupant que le rang secondaire, le M' 1 - Prim était le vrai souverain, et par le fait de la division des partis, de la faiblesse des Cortès et de l'ascendant qu'il devait à la vigueur de son caractère, il exerçait sur toutes choses une action dominante. On s'était mis à chercher un roi. Prim s'était chargé des démarches. Le premier candidat indiqué était le duc de Montpensier qui se rapprochait de l'ancienne famille par sa femme, sœur de la reine Isabelle;
Mais cette parenté lui créait précisément en Espagne des inimitiés, il avait d'ailleurs contre lui la cour des Tuileries qui éprouvait pour les princes d'Orléans autant de répugnance que pour la république. Le duc de Montpensier éliminé, on avait cherché hors d'Espagne. Les négociations ouvertes avec le roi de Portugal qui serait, par la réunion de la couronne d'Espagne à celle de Portugal, devenu roi de toute la péninsule, puis avec le duc de Gênes neveu de Victor-Emmanuel et enfin avec le duc d'Aoste son propre fils, avaient successivement échoué.
Parmi les candidatures auxquelles on s'était un instant arrêté, figurait celle du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen. Au commencement de 1869 cette candidature avait fait à Berlin l'objet des ouvertures d'un agent venu d'Espagne. M. Benedetti* l'ambassadeur français à Berlin, avait eu à ce sujet une conversation avec M. de Bismarck dont il avait rendu compte à son gouvernement; mais les pourparlers n!ayant pas alors abouti, la candidature Hohenzollern s'était confondue avec toutes les autres qui avaient échoué. On ne s'en préoccupait donc plus lorsque, le 3 juillet, un télégramme venu de Madrid annonce, sans aucune préparation, non-seulement que la tentative auprès du prince a été reprise, mais qu'elle a réussi. Le M* 1 Prim, qui voyait l'intérim se prolonger indéfiniment, était revenu à la candidature Hohenzollern; le nombre des princes parmi lesquels il pût choisir était très-limité et il n'avait rien trouvé ailleurs. Les négociations enta-
mées par l'Espagne pour avoir un roi, avaient été jusqu'à ce jour conduites sans secret, Prim avait vu ses démarches publiquement discutées échouer en raison même de la connaissance que les tiers en avaient eue. Le retour à la candidature Hohenzollern avait donc été fait par lui dans les conditions d'un secret absolu. C'est le 2 juillet au soir que le M* 1 Prim dont le secret venait accidentellement de s'ébruiter (J), était amené à donner communication de son projet- à l'ambassadeur de France à Madrid, M. Mercier de Lostende. Le 4 juillet, le conseil des ministres espagnol, assemblé à San Ildefonse sous la présidence du Régent, approuvait l'arrangement ménagé par le M al Prim avec le prince de Hohenzollern, il décidait de proposer le prince comme candidat au trône et convoquait les Cortès pour le 20 du mois à l'effet de ratifier la proposition. On apprenait donc presque en même temps le succès du M* 1 Prim auprès du prince et de ses collègues, l'acceptation des Cortès ne faisait de doute pour personne, de telle sorte que, par un véritable coup de théâtre le trône vide d'Espagne apparut du jour au lendemain près d'être occupé par un prince prussien.
La candidature Hohenzollern, lorsqu'elle avait été une première fois entrevue , avait donné lieu en France et en Europe aux remarques de divers journaux, mais l'attention d'un petit nombre d'hommes politiques avait seule été attirée. Pour le public daus son ensemble la candidature était donc quelque chose
(t) Ckerbulliez, L' Espagne politique, p. 99.
d'absolument nouveau; tout ce qui s'y rapportait était inconnu, et en particulier la personne du prince restée jusqu'à ce jour profondément obscure. Aussi l'annonce de la candidature produisit-elle une profonde émotion. Depuis les changements survenus en Allemagne à la suite de Sadowa les relations de la France et de la Prusse étaient extrêmement tendues. Les deux pays éprouvaient l'un pour l'autre des sentiments chroniques d'appréhension. La Prusse avait été arrêtée à Prague par l'intervention de la France ; elle n'avait pu étendre son hégémonie à l'Allemagne du Sud ; mais on supposait qu'elle voudrait un jour poursuivre son travail de domination en Allemagne, et on entrevoyait cette éventualité comme la source d'un conflit presque inévitable avec la France. D'un autre côté, la Prusse, en 1866, n'avait pu s'allier à l'Italie pour attaquer l'Autriche sans la connivence de l'empereur Napoléon. L'Empereur s'était trompé sur la force respective de l'Autriche et de la Prusse; les triomphes si rapides de cette dernière avaient permis à M. de Bismarck de former la confédération de F Allemagne du Nord sans laisser prendre à l'Empereur aucune des compensations qu'il avait pu lui promettre ou lui faire entrevoir. L'agrandissement de la Prusse, réalisé dans ces conditions, était ressenti par le gouvernement français comme un dommage et une humiliation dont on prévoyait qu'il voudrait un jour obtenir réparation.
Le 5 juillet, M. Cochery déposait au Corps législatif une demande d'interpellation. Dès le lendemain le duc
de Gramont donnait lecture à la Chambre de la note suivante préparée en conseil : « Il est vrai que «leM âl Prim a offert au prince de Hohenzollern la couce ronne d'Espagne et que ce dernier Ta acceptée. Mais « le peuple espagnol ne s'est point encore prononcé, « et nous ne connaissons point encore les détails « vrais d'une négociation qui nous a été cachée. Aussi, « une discussion ne saurait-elle aboutir maintenant à (( aucun résultat pratique. Nous vous prions, Mes» « sieurs, de l'ajourner .
« Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à « la nation espagnole, et d'éviter tout ce qui aurait « pu avoir les apparences d'une immixtion quelconque « dans les affaires intérieures d'une noble et grande « nation, en plein exercice de sa souveraineté ; nous « ne sommes pas sortis, à l'égard des divers préten- « dants au trône, de la plus stricte neutralité, et nous « n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux ni pré- « férence ni éloignement.
« Nous persisterons dans cette conduite, mais nous « ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple « voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étran- « gère, en plaçant un de ses princes sur le trône de « Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment « l'équilibre des forces en Europe et mettre en péril « les intérêt? et l'honneur de la France.
« Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne « se réalisera pas. Pour l'empêcher, nous comptons à « la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur « l'amitié du peuple espagnol.
« S'il en était autrement, forts de votre appui, Mes- « sieurs, et de celui de la nation, nous saurions rem- « plir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »
Les menaces qui terminaient la note du ministre des affaires étrangères avaient été accueillies par les applaudissements des députés bonapartistes, mais avaient au contraire soulevé les protestations de la gauche. M. Crémieux exprimait les craintes qu'il ressentait que le gouvernement ne cherchât à faire naître une occasion de conflit avec la Prusse. Mais M. Emile Ollivier repoussait absolument cette interprétation : « Demain, disait-il, l'honorable M. Cré* « mieux et les différents membres de cette Assemblée « reliront la déclaration qui a été lue à cette tribune, « après avoir été délibérée en conseil, et ils pourront « mieux en peser les termes. Ils se convaincront « qu'elle ne contient de provocation contre personne, « qu'elle ne porte aucune atteinte aux droits légiti- « mes du peuple espagnol, surtout qu'elle ne révèle « aucune incertitude dans la pensée du gouveme- « ment sur la question de savoir s'il veut la paix ou « s'il appelle la guerre. Le gouvernement désire la « paix, il la désire avec passion, mais avec honneur. « Je supplie les membres de cette Assemblée d'être «.bien persuadés qu'ils n'assistent pas aux préparatifs « d'une action vers laquelle nous marchons par des
« sentiers couverts ; nous disons notre pensée entière, « nous ne poursuivons pas la guerre, nous ne sommes « préoccupés que de notre dignité. Soyez convaincus « de l'absolue sincérité de notre langage, je l'affirme
L'AFFAIRE I10HENZ0LLERN. 79
« sur l'honneur, il n'y a aucune arrière-pensée dans «l'esprit d'aucun de nous quand nous disons que « nous désirons la paix. »
Quoique pût dire M. Emile OUivier, la note lue par M, de Gramont constituait une préface peu diplomatique aux négociations que Ton engageait. La manière dont l'action diplomatique allait être restreinte à la Prusse devait encore diminuer par ailleurs les facilités d'uA arrangement amiable. Pour faire échec à la candidature par les voies pacifiques, un gouvernement qui n'eût point été placé vis-à-vis de la Prusse dans la position particulière du gouvernement français, eût également entamé des négociations avec les deux puissances en cause. Lorsque M. de Gramont venait dire que le gouvernement français n'était jamais intervenu dans la question du trône d'Espagne, et lorsqu'il déclarait vouloir persister dans cette attitude pour ne pas porter atteinte à l'indépendance du peuple espagnol, on savait très-bien que la nature des choses ne lui avait pas permis et ne pouvait lui permettre envers l'Espagne une indifférence aussi absolue. Les liens de diverse nature qui existent entre l'Espagne et la France font que le choix d'un gouvernement pour l'Espagne ne peut manquer d'être influencé, ,dans une certaine mesure par les dispositions de la France. Du côté du prince prussien on eût même pu trouver le moyen d'exercer une action d'un certaiu ordre. Le prince Léopold de Hohenzollcrn n'était pas, comme l'avait été autrefois le duc d'Anjou, un fils absolument inséparable de la personne d'un roi
régnant ; ses relations de famille lui créaient une position distincte; indépendamment de sa parenté avec le roi de Prusse, il était le frère d'un souverain, le prince Charles de Roumanie, il était marié avec une sœur du roi de Portugal, son père le prince Antoine était un personnage riche et important. La branche des Hohenzollern-Sigmaringen, dont ce dernier était le chef, avant de faire cession de ses droits souverains à la branche de Prusse, avait existé longtemps à l'état séparé. Les Hohenzollern-Sigmaringen étaient catholiques et le prince Léopold était petit-fils de Murât par sa mère. Cette parenté avec la famille Bonaparte devait môme faire dire au roi de Prusse qu'il n'avait pas cru que l'arrivée au trône d'Espagne d'un prince parent pût déplaire à l'Empereur des Français. Mais pour le gouvernement français placé dans la position humiliée où l'a mis Sadowa, tout ce qui n'est pas la Prusse dans la question de la candidature disparaît. On écarte donc l'Espagne et le prince ; on les ignore ; c'est à la Prusse seule qu'on s'adresse.
M. de Gramont avait, sans perdre de temps, entamé l'action diplomatique. Dès le 3 juillet il avait télégraphié à M. Le Sourd, chargé d'affaires de France à Berlin, en l'absence de M. Benedetti en congé. à Wilbad, de se mettre en rapport avec le gouvernement prussien. Le 4, M. Le Sourd était allé demander des explications à M. de Thile, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères remplaçant M. de Bismarck en villégiature à Wartzin. M. de Thile répondait qu'il n'avait aucune connaissance de la candidature Hohen-
zollern et, dans toute sa conversation, il s'appliquait à dégager la responsabilité de son gouvernement. Le lendemain M. Le Sourd rendait compte à M. de Gramont d'un entretien qu'il venait d'avoir avec M. de Rascon, l'ambassadeur d'Espagne à Berlin. Celui-ci lui avait affirmé qu'il n'avait été chargé personnellement d'aucune négociation auprès du gouvernement prussien ou du prince lui-même, et il rejetait sur le M al Prim toute la responsabilité de l'affaire.
N'ayant pu obtenir d'explications du cabinet de Berlin, M. de Gramont se tourne vers le roi lui-même. Le roi Guillaume était alors à Ems. M. de Gramont, le 7 juillet, adresse à M. Benedetti à Wilbad l'ordre de s'y rendre. M. Benedetti part immédiatement et arrive à Ems le 8 au soir. Il trouve en arrivant les instructions de M. de Gramont. Dans une première dépêche officielle en date du 7 juillet le ministre résume en ces termes la demande à présenter au roi : « Effor- « cez-vous d'obtenir que Sa Majesté conseille au «prince de Hohenzollern de revenir sur son acceptation. » Dans une lettre particulière écrite en même temps le ministre, s' exprimant sans aucun des ménagements qu'il croit devoir garder dans un papier officiel , établit ainsi le terrain sur lequel il place la question : « Si vous obtenez du roi « qu'il révoque l'acceptation du prince de Hohenzol- « lern, ce sera un immense succès, et un grand ser- « vice. Le roi aura de son côté assuré la paix de l'Eu- « rope.
« Sinon, c'est la guerre. Ainsi donc pas d'ambages « et pas de lenteurs. Jamais mission ne fut plus im- « portante, puissiez-vous y réussir.
« P. S. Tenez- vous en garde contre une réponse « qui consisterait à dire que le roi abandonne le « prince de Hohenzollern à son sort et se désinté- « resse de tout ce qui arrivera. Nous ne pourrions ao « cepter cette réponse comme satisfaisante, car le « gouvernement du roi ne peut se désintéresser au- « jourd'hui par de simples paroles d'une situation « qu'il a contribué à créer. Il faut qu'il la modifie, « qu'il la redresse, pour que nous acceptions Tasce surance de son désintéressement. »
M. Benedetti est pour la première fois reçu en audience par le roi le 9, à 3 heures de l'après-midi. L'ambassadeur, en atténuant les instructions qu'il a reçues, dit" au roi que le gouvernement français attend de lui qu'il veuille bien' intervenir auprès du prince de Hohenzollern pour le faire renoncer à son entreprise. Le roi en réponse expose la position qu'il a prise vis-à-vis de la candidature et voici en quels termes M. Benedetti, dans sa correspondance officielle, rapporte ses explications : * Les négociations ouver- « tes au sujet de la candidature ont été poursuivies « entre le gouvernement espagnol et le prince de « Hohenzollern ; le gouvernement prussien n'y est « pas seulement resté étranger, il les a ignorées; le « roi lui-même a évité de s'y associer, il a refusé de « recevoir un envoyé du cabinet espagnol porteur « d'une lettre du M ftl Prim, en faisant part cepen-
dant à son premier ministre, le comte de Bismarck, de ces divers incidents. Il n'a consenti à s'expliquer que quand le prince Léopold, ayant décidé d'acquiescer aux propositions qui lui étaient faites, a sollicité son consentement, ce qui a eu lieu à l'arrivée du roi à Ems, et à ce moment sa Majesté s'est bornée à lui déclarer qu'elle ne croyait pas pouvoir mettre obstacle à son dessein. C'est donc comme chef de la famille et nullement en sa qualité souveraine de roi de Prusse, qu'il a été instruit de la détermination du prince et qu'il est intervenu; aussi n'a-t-il ni réuni ni consulté le conseil des ministres, et le gouvernement prussien ne saurait être interpellé sur une afiaire qu'il n'a pas connue, et dont il n'est pas plus solidaire qu'un autre cabinet européen (1). »
Ceci étant, le roi ne croyait pas, après avoir donné au prince son consentement, pouvoir intervenir auprès de lui pour lui faire retirer sa candidature. Sur le point précis de son intervention, qui faisait l'objet de la demande du gouvernement français, le roi ne donnait donc point satisfaction. Cependant il faisait valoir que, telles que les choses s'étaient passées, l'honneur de la France ne saurait être atteint, car l'initiative des négociations relatives à la candidature avait été prise par le cabinet de Madrid sans qu'aucun gouvernement étranger y eût été mêlé ; il n'y avait donc point lieu à un conflit et il se refusait à admettre
(I) Benedetti, Ma mission en Prusse, p. 331.
que la guerre pût sortir d'un pareil incident. Le roi .ajoutait qu'il s'était mis en rapport avec le prince Antoine qui se trouvait à Sigmaringen et qu'il lui avait demandé des explications sur ses intentions et sur celles de son fils ; il lui importait d'avoir la réponse des princes avant de reprendre l'entretien; il n'avait pas de chiffre pour se servir du télégraphe, en conséquence il demandait qu'on attendît. L'ambassadeur déférait à ce désir du roi et la question, dans •cette première entrevue, n'allait pas plus loin.
M. Benedetti ayant été retenu à dîner par le roi n'avait pu envoyer que le 9 au soir d'abord un résume itélégraphique de l'entretien, puis un rapport détaillé par la poste qui ne pouvait parvenir à Paris que le 1 1. La journée du 10 à Ems se passait sans reprise des pourparlers. M. Benedetti ayant cependant rencontré le roi dans la soirée, ils étaient convenus ensemble •d'une entrevue pour le lendemain matin.
Quelques heures avant de voir le roi le 9, M. Benedetti avait eu une conversation avec M. de Werther, l'ambassadeur de Prusse à Paris, qui se trouvait en ce moment à Ems. Par un premier télégramme il en avait rendu compte à M. de Gramont et il avait pu ainsi lu donner un aperçu préliminaire de ce que M. de Werther lui avait laissé entrevoir des vues du roi. A peine M. de Gramont a-t-il reçu ce premier télégramme à Paris le 10, à 10 heures et demie du matin qu'il écrit à M. Benedetti : « Nous ne pouvons plus attendre. Pence dant que le roi vous remet d'heure en heure sous •« prétexte de se concerter avec le prince de Hohenzol-
«lern, on rappelle en Prusse les hommes en congé, et « on gagne sur nous un temps précieux. A aucun prix « nous ne pouvons donner à nos adversaires aujour- « d'hui ces mêmes avantages qui ont été en 1866 si « funestes à l'Autriche. Et d'ailleurs je vous le dis « nettement, l'opinion publique s'enflamme et va nous « devancer. Il nous faut commencer ; nous n'attendons « plus que votre dépêche pour appeler 300,000 hommes « qui sont à appeler. Je vous en prie instamment, écri- « vez-nous, télégraphiez-nous quelque chose de bien « clair. Si le roi ne veut pas conseiller au prince de « Hohenzollern, eh bien! c'est la guerre tout de suite « et dans quelques jours nous sommes au Rhin. » Faisant suite à cette lettre, dans la nuit du 10 au 11 aune heure du matin M. de Gramont envoie un télégramme dans lequel il dit à M. Benedetti : « Vous «ne pouvez pas vous dire à quel' point l'opinion publique est exaltée. Elle nous déborde de tous côtés et « nous comptons les heures, il faut absolument insister « pour obtenir une réponse du roi négative ou affirmative. Il nous la faut pour demain; après demain « serait trop tard. »
Ainsi pressé par son gouvernement M. Benedetti a, le 11, sur les midi, l'entrevue avec le roi convenue la veille au soir. L'ambassadeur sollicite de nouveau l'intervention du roi pour amener le désistement du prince. Gomme dans le premier entretien, le roi déclare ne pouvoir intervenir personnellement auprès du prince ; cela changerait le sens de la position qu'il
a prise dès le premier jour dans l'affaire. Le roi per-
sistait donc à laisser la décision définitive à prendre
aux princes eux-mêmes et, comme on était convenu d'un sursis, il ne croyait point qu'il y eût péril à attendre un ou deux jours que la lettre des princes arrivât. L'ambassadeur lui faisant observer que son gouvernement était pressé d'avoir une réponse et que, sollicité par l'opinion publique, il devait s'expliquer sans retard devant le pays, le roi remarquait que pareille insistance, quand il ne demandait plus qu'un délai trèscourt pour s'assurer des intentions des princes, pouvait donner à penser que la France voulait provoquer un conflit; il protestait de sa confiance dans le maintien de la paix si on lui donnait le temps d'y contribuer. L'entretien se terminait là ; l'ambassadeur, quoiqu'il eût pressé le roi beaucoup plus vivement que dans la première audience, cette fois-ci encore n'allait point jusqu'au bout de ses instructions. Il n'exigeait du roi aucune réponse définitive et, s'il le quittait sans lui rien promettre au sujet de la demande d'attendre, il ne la repoussait pas non plus (1) ; sur ce point il s'en référait à son gouvernement.
M. Benedetti à l'issue de son second entretien inclinait de plus en plus à penser que le roi Guillaume n'avait point cherché dans l'affaire HoUenzollern une occasion de conflit avec la France, et qu'il ne demandait qu'à la terminer en faisant venir la renonciation de l'initiative des princes eux-mêmes pour ne pas subir personnellement une trop forte humiliation. Après un
(l) Benedetti, Ma mission en Prusse, p. 360.
premier télégramme expédié d'Ems le 1 1 , à une heure et demie du soir rendant compte de la conversation qu'il vient d'avoir avec le roi, M. Benedetti à 2 heures et demie en expédie un second à M. de Gramont pour l'informer que M. de Werther partait pour regagner son poste à Paris, et, dans ce télégramme, il donnait avis que M. de Werther allait remplir une mission pacifique : « J'ai cru comprendre d'après ce qu'il m'a dit qu'il n'a « d autre mission que de chercher à vous démontrer «la sincérité des sentiments du roi, et du désir de Sa «Majesté d'arriver à une solution pacifique, sans « toutefois faire personnellement une concession qu'il K juge incompatible avec sa dignité ou, en d'autres ter- «mes, en laissant peser uniquement sur le prince de « Hohenzollern la responsabilité de sa renonciation. » Le 12 à midi 45, M. de Gramont télégraphiait à M. Benedetti qu'il consentait à accorder au roi le délai qu'il demandait : « Notre dessein, disait-il, n'a ja- (( mais été de provoquer un conflit, mais de défendre « l'intérêt légitime de la France dans une question (( que nous n'avons pas soulevée. Aussi, tout en con-
* testant la justesse des raisonnements du roi et main-
* tenant très-éhergiquement nos prétentions, nous
* ne pouvons refuser au roi de Prusse le délai qu'il «nous demande, mais nous espérons que ce délai (< ûe s'étendra pas au delà d'un jour. » Mais un Peu après, à une heure 40, M. de Gramont envoyait 1111 second télégramme à son ambassadeur dans lequel il se reprenait à insister plus énergiquement ^ jamais sur la participation ostensible à obte-
nir du roi dans l'acte de la renonciation : « Emet ployez toute votre habileté, je dirai même votre « adresse, à constater que la renonciation du prince de « Hohenzollern vous est annoncée, communiquée ou « transmise par le roi de Prusse ou son gouvernement. « C'est pour nous de la plus haute importance. La « participation du roi doit être à tout prix consentie « par lui ou résulter des faits d'une manière saisis- « sable (1). »
Le 12 juillet, la nouvelle arrive à Paris, venant de Madrid, que le prince Antoine a renoncé au nom de son fils à la candidature. La nouvelle est connue depuis quelques heures lorsque M. Olozaga, l'ambassadeur d'Espagne, à 3 heures moins le quart, se présente au ministère des affaires étrangères pour donner communication d'une dépêche que lui adresse directement le prince Antoine l'avisant du désistement de son fils. Au moment où M. Olozaga entre dans le cabinet de M. de Gramont, M. de Werther s'y trouvait, arrivé le matin même d'Ems à Paris, le ministre venait de le recevoir et avait à peine échangé quelques mots avec lui lorsque l'ambassadeur d'Espagne avait demandé à être immédiatement reçu. M. de Werther était passé dans un salon à côté, M. Olozaga avait fait sa communication et était reparti. Le ministre avait alors fait revenir M. de Werther (2) et avait repris l'entretien avec lui. M. de Werther porteur des assurances pacifiques du roi d&
(1) Gramont, La France et la Prusse avant la guerre, p. 103.
(2) Gramont, La France et la Prusse, p. 115.
Prusse qui est allé trouver à Ems M. Benedetti pour que celui-ci prévînt son gouvernement se trouve maintenant en tête-à-tête avec le ministre des affaires étrangères de France. La renonciation du prince de Hohenzollern est définitivement connue ; il n'y a plus aucune crainte que la Prusse s'empare de la couronne d'Espagne. Quelles dispositions l'ambassadeur de Prusse va-t-il trouver dans le gouvernement français?
M. de Gramont déclare à M. de Werther que le désistement du prince et de son père ne le satisfaisait nullement ; ce n'était là pour lui qu'un fait secondaire, car la Franco n'eût jamais permis l'installation du prince sur le trône d'Espagne (1); et continuant il dit que, quoique la candidature soit retirée, il craint qu'il ne subsiste, par le fait de la conduite du gouvernement prussien, des causes de mésintelligence entre les deux pays. On devait donc chercher des moyens d'apaisement. M. de Gramont soumet dans ce sens à M. de Werther le projet d'une lettre que le roi écrirait à l'Empereur'; le roi dirait simplement dans cette lettre qu'en autorisant la candidature, il n'avait cru heurter ni les intérêts ni la dignité de la nation française, et que maintenant il s'associe à la renonciation du prince, dans le désir de voir disparaître tout sujet de dissentiment entre les deux gouvernements. Séance tenante le ministre écrit de sa main un projet de lettre pour le roi qu'il remet à M. de Werther (2).
(1) Dépêche Werther.
(2) Gramont, La France et la Prusse, p. 122.
90 LA GflUTE DE L'EMPIRE.
L'ambassadeur restant sur la réserve (1), ni ne se rallie à la proposition ni ne la combat absolument, il fait seulement observer que la note lue au Corps législatif, le 6 juillet, rendait une pareille démarche bien difficile de la part du roi. En effet le roi dans les entretiens qu'il avait eus avec M. Benedetti, avait parlé du froissement que le ton de la note lui avait fait éprouver et M. de Gramont avait la mention des paroles du roi dans les rapports de son ambassadeur. A ce moment on vient annoncer à M. de Gramont que M. Emile OUivier le demandait; il s'excuse auprès de l'ambassadeur de Prusse (2), passe dans une salle voisine, met rapidement M. Emile Ollivier au courant de la conversation et l'introduit après cela dans le cabinet où était resté M. de Werther. M. Emile Olivier prie à son tour l'ambassadeur de soumettre au roi l'idée d'une lettre . Les deux ministres lui disent ensemble que s'il ne croit pas pouvoir faire cette communication au roi, ils seraient obligés d'en charger M. Benedetti.
M. de Werther et MM. de Gramont et Emile Ollivier se séparent à 3 heures et demie. L'ambassadeur va rédiger le rapport détaillé de l'entrevue qu'il vient d'avoir qui parviendra au roi le lendemain à Ems ; les ministres se rendent à Saint-Cloud auprès de l'Empereur où le conseil se réunit. Revenu de Saint-Cloud, M. de Graînont, à 7 heures du soir, adresse à M. Benedetti un télégramme contenant les instructions ar-
(1) Rapport Werther. Gramont, ut supra, p. 121.
(2) Gramont, ut supra, p. 125.
rêtées dans le conseil qui vient de se tenir : « Nous « avons reçu des mains de l'ambassadeur d'Espagne « la renonciation du prince Antoine au nom de son «fils Léopold, à sa candidature au trône d'Espagne. « Pour que cette renonciation produise tout son effet, «il nous paraît nécessaire que le roi de Prusse s'y « associe et nous donne l'assurance qu'il n'autorisera «pas de nouveau cette candidature. Veuillez vous « rendre immédiatement auprès du roi pour lui de- « mander cette déclaration qu'il ne saurait refuser, « s'il n'est véritablement animé d'aucune arrière-pen- « sée. »
Vers 10 heures M. de Gramont reçoit de l'Empereur la lettre suivante : « Palais de Saint-Cloud, le 12 juil- « let 1870.
« Mon cher duc,
« En réfléchissant à nos conversations d'aujourd'hui « et en relisant la dépêche du prince Antoine, je vois « qu'il faut se borner à accentuer davantage la dé- « pêche que vous avez dû envoyer à Benedetti en fai- « sant ressortir les points suivants :
« 1° Nous avons eu affaire à la Prusse et non à • l'Espagne.
« 2° La dépêche du prince Antoine adressée à Prim a est un document non officiel pour nous, que personne « n'a été chargé en droit de nous communiquer.
« 3° Le prince Léopold a accepté la candidature au « trône d'Espagne, et c'est le père qui renonce.
« 4° Il faut donc que Benedetti insiste, comme il « en a l'ordre, pour avoir une réponse catégorique par
« laquelle le roi s'engagerait, pour l'avenir, à ne pas <r permettre au prince Léopold (qui n'est pas engagé) « de suivre l'exemple de son frère et de partir un « beau jour pour l'Espagne.
« 5° Tant que nous n'aurons pas une.communica- « tion officielle d'Ems, nous ne sommes pas censés « avoir eu de réponse à nos justes demandes.
«6° Tant qiie nous n'aurons pas cette réponse, nous « continuerons nos armements.
« 7° Il est donc impossible de faire une commu- « nication aux Chambres avant d'être mieux ren- « seignés. « Napoléon. »
Ce dernier point n° 7 se rapportait à la réponse qu'il convenait de faire à une demande d'interpellation déposée ce jour-là même au Corps législatif par deux membres de la droite, MM. Clément Duvernois et de Leusse ; et cette demande rédigée de manière à formuler d'avance le sens de l'action que le parti bonapartiste voulait qu'on exerçât, était ce qui avait amené le conseil des ministres à faire faire par M, Benedetti de nouvelles démarches auprès du roi.
La lettre de l'Empereur venant dire d'accentuer le sens de la dépêche déjà envoyée à M. Benedetti, M. de Gramont, d'accord avec M. Emile Ollivier, expédiait un second télégramme à 1 1 heures trois quarts du soir : « L'Empereur me charge de vous faire remarquer que «nous ne saurions considérer la renonciation que « nous a communiquée l'ambassadeur d'Espagne et « qui ne nous est pas adressée directement, comme « une réponse suffisante aux justes demandes adressées
L'AFFAIRE H0HENZ0LLERN. 93
« par nous au roi de Prusse; encore moins saurions- « nous j voir une garantie pour l'avenir. Afin que « nous soyons sûrs que le fils no désavouera pas « son père et qu'il n'arrivera pas en Espagne, « comme son frère l'a fait en Roumanie, il est indis- « pensable que le roi veuille bien nous dire qu'il ne « permettra pas au prince de revenir sur la renonciation communiquée par le prince Antoine. Dites « bien au roi que nous n'avons aucune arrière-pensée, « que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, et « que nous ne demandons qu'à sortir honorablement « d'une difficulté que nous n'avons pas créée. »
Or nulle part il n'est tracé avant ce moment d'une préoccupation que le gouvernement français pourrait avoir de ce qui se passera dans l'avenir après le retrait de la candidature. C'est qu'en effet toute crainte de ce genre était chimérique. De toutes parts, on s'est montré hostile à la candidature, l'opinion publique en France est soulevée, l'Allemagne désapprouve les signes d'ambition donnés par la famille Hohenzollern. Le régent d'Espagne et Prim se déclarent heureux d'être délivrés d'une affaire aussi compromettante ; le père du prince a renoncé au nom de son fils ; le roi de Prusse va approuver la renonciation. Toutes les puissances, la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, l'Italie, sont intervenues officieusement et se sont prononcées contre cette arrivée au trône d'Espagne d'un prince prussien. Prétendre avoir des craintes qu'une entreprise ayant échoué dans de semblables conditions pût être jamais reprise par le caprice individuel du prince
Léopold n'était donc pas sérieux. Aussi aucune préoccupation de ce genre n'était-elle apparue aussi longtemps que le gouvernement français se promettait d'obtenir le double but quïl poursuivait, le retrait de la candidature et le roi en prenant l'initiative ; mais maintenant que la renonciation est venue non pas de l'initiative du roi, mais de celle des princes, il faut un autre moyen pour y associer le roi. Aussi bien la nouvelle de la renonciation est arrivée dans l'après-midi du 12 et le même jour M. de Gramont, d'accord avec M. Emile Ollivier, s'arrête à deux combinaisons qui chacune constituent envers le roi de Prusse l'introduction d'une demande nouvelle ; à M. de Werther il réclame une lettre, à M. Benedetti il donne l'ordre de solliciter un engagement pour l'avenir. Ces deux demandes distinctes M. de Gramont les poursuit sans les ajuster Tune à Vautre ; elles se combineront en tombant sur le roi de Prusse comme elles pourront. La journée du 12 à Ems s'était passée sans incident. Vers les 6 heures du soir M. Benedetti s'était rendu auprès du roi. On n'avait pas encore à Ems la nouvelle du désistement envoyé par le prince Antoine à Madrid. Le roi avait dit à M . Benedetti que la lettre apportant la réponse des princes lui arriverait le lendemain et qu'aussitôt qu'elle lui serait parvenue, il le ferait demander. L'ambassadeur attendait donc d'être appelé par le roi, lorsqu'il reçoit le premier télégramme expédié à 7 heures du soir par M. de Gramont qui lui donne l'ordre de se rendre immédiatement auprès du roi et de solliciter son engagement pour l'avenir. Il
n'attend' plus alors d'être appelé. Le 13 dès le matin il réclame une audience à l'aide de camp de service le prince Radziwil (1), qui lui répond que le roi le recevra après sa promenade. Sur ces entrefaites M. Benedetti, étant lui-même sorti, est aperçu par le roi dans une allée sur la Brunnen promenade. Le roi se dirige vers lui et, en l'abordant, lui montre la Gazette de Cologne (2) qu'on venait de distribuer et qui contenait un télégramme privé daté de Sigmaringen annonçant la renonciation du prince de Hohenlollern. Le roi observe qu'il n'a pas encore reçu la lettre des princes, mais qu'il l'attend le jour même ; M. Benedetti dit que de son côté il a reçu de Paris la nouvelle de la renonciation. A ce moment le roi peut considérer l'affaire comme terminée, lorsque l'ambassadeur lui demande de prendre vis-à-vis de la France rengagement de s'opposer dans l'avenir à toute reprise que le prince pourrait vouloir faire de sa candidature. Le roi déclare sans hésitation qu'il ne saurait contracter un semblable engagement. M. Benedetti renouvelle sa demande en mettant en avant les meilleurs arguments qu'il croit pouvoir produire, mais le roi refuse de nouveau son acquiescement et met presque aussitôt fin à l'entretien.
Retourné à son hôtel, M. Benedetti reçoit le second télégramme que M. de Gramont lui a expédié la veille au soir à 1 1 heures trois quarts pour lui réitérer Tordre de *SÔÏÏïcïter l'engagement du roi. Le roi
(1) Benedetti, Ma mission en Prusse, p. 371.
(2) Rapport officiel rédigé sous la surveillance du roi.
rentré chez lui a de son côté trouvé de nouveaux documents ; la lettre de Sigmaringen apportant la renonciation des princes est arrivée, ainsi que le rapport de M. de Werther sur sa conversation de la veille avec MM. de Gramont et Emile Ollivier. La veille le roi avait promis à M. Benedetti de le faire appeler aussitôt qu'il aurait reçu la réponse des princes, mais la demande imprévue que lui a présentée M. Benedetti à laquelle s'ajoute subitement celle d'une lettre que lui communique M. de Werther l'amène à modifier ses résolutions. Au lieu de mander l'ambassadeur pour lui faire part lui-même de la renonciation, il charge le prince Radziwil de la communication ; celui-ci se rend auprès de M. Benedetti, il lui dit que la renonciation du prince de Hohenzoliçrn est arrivée et que le roi le prie de télégraphier à son gouvernement qu'après cela il considérait l'affaire comme terminée (1).
Mais M. Benedetti, depuis l'entrevue sur la promenade, a reçu de M. de Gramont le second télégramme, et il attend, pour reprendre sa demande auprès du roi, que celui-ci le fasse appeler comme ils en sont convenus la veille ; voyant que le roi ne lui fournit pas l'occasion attendue, il est obligé de faire au prince Radziwil la demande d'une nouvelle audience , et il lui dit que, s'il agit ainsi, c'est qu'il a reçu des ordres de son gouvernement qui l'obligent à insister sur un sujet dont il a déjà entretenu le roi le matin. M. Bene-
(I) Benedetti, Ma mission en Prusse, p. 380.
detti à la manière dont le roi a absolument refusé d'acquiescer à la demande d'engagement pour l'avenir, soupçonne bien que la mission confiée à l'aide de camp vient du désir que le roi éprouve de se soustraire à de nouvelles instances, mais il ne se doute en rien qu'à ce moment est intervenu en outre le rapport de M. de Werther. M. de Gramont a laissé ignorer à M. Benedetti la demande d'une lettre qu'il a présentée à l'ambassadeur de Prusse (1).
Le prince Radziwil retourné auprès du roi lui communique la demande d'une nouvelle audience que fait M. Benedetti, et comme celui-ci a informé le prince du sujet qu'il entend traiter, le roi sait que l'ambassadeur veut poursuivre auprès de lui la demande qu'il- lui a déjà présentée le matin. Le roi renvoie son aide de camp, le prince Radziwil, auprès de M. Benedetti. L'aide de camp dit à l'ambassadeur que le roi ne saurait consentir à reprendre avec lui la discussion relativeà un engagement pour l'avenir, le roi ne lui accorde donc point l'audience demandée dans ce but ; mais l'aide de camp déclare en même temps que le roi n'avait aucune difficulté à approuver la renonciation du prince Léopold. M. Benedetti rédige pour son gouvernement, sous les yeux du prince Radziwil, la partie d'une dépêche relative à ce fait : « Le roi a consenti, « m'a dit son aide de camp, à donner son approbation « entière et sans réserve au désistement du prince de « Hohenzollern ; il ne peut faire davantage. » Le prince
(1) Benedetti. Ma mission en Prusse, p. 383.
Radziwil se retire après cette dernière communication, et, dajis cette journée, les choses en restent là.
Pendant que ceci se passait à Ems, M. de Gramont tentait par une autre voie de faire parvenir au roi sa demande de garantie pour l'avenir. Il remettait à Lord Lyons, 1-ambassadeur d'Angleterre à Paris, le mémorandum suivant, en le priant de le transmettre à son gouvernement pour que celui-ci en fit, en qualité de médiateur, l'objet d'une communication au gouvernement prussien : « Nous demandons au roi de Prusse « de défendre au prince de Hohenzollern de revenir « sur son acceptation , s'il le fait l'incident est ter- « miné (1) ». Lord Lyons en recevant communication de cette demande, faisait observer à M. de -Gramont qu'il ne devait point craindre, après ce qui s'était passé, que le prince de Hohenzollern s'offrît de nouveau comme candidat, et Lord Granville, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, se refusait à transmettre le mémorandum au gouvernement prussien.
M. Benedetti dans la journée du 13 avait successivement informé M. de Gramont de ses démarches.
A 10 heures et demie du matin il lui avait envoyé un télégramme rendant compte de son entrevue avec le roi sur la Brunnen promenade. A 11 heures et demie il lui en expédiait un nouveau pour lui dire qu'il venait de recevoir son second télégramme et qu'il se conformerait à ses ordres. M. de Gramont,
(1) Gramont, La France et la Prusse, p. 178.
après avoir reçu ces deux dépêches le 13, télégraphie à 8 heures du soir à sou ambassadeur : « Faites uu « dernier effort auprès du roi; dites-lui que nous nous « bornons à lui demander de défendre au prince de « Hohenzollern de revenir sur sa renonciation. Qu'il « vous dise : Je le lui défendrai et vous autorise à me « l'écrire ou qu'il charge son ministre de me le faire « savoir, cela nous suffira. Si, en effet, le roi ne nourrit « pas d'arrière-pensées, ce n'est pour lui qu'une ques- « tion secondaire; mais pour nous elle est très-impor- « tante. La parole seule du roi peut constituer pour « l'avenir une garantie suffisante. J'ai lieu de croire « que les autres cabinets d'Europe nous trouvent jus- « tes et modérés. L'empereur Alexandre nous appuie « chaleureusement. Dans tous les cas, partez d'Ems et « venez à Paris avec la réponse affirmative ou néga- « tive. Il faut que je vous aie vu vendredi avant midi. « Si cela est nécessaire, prenez un train spécial. Con- « tinuez toujours néanmoins à me télégraphier ce que « vous avez à me faire connaître. Peut-être pourriez- « vous, en recevant la nouvelle de la renonciation du « prince de Hohenzollern, lui dire : Sire, Votre Majesté « se porte garante de la parole du prince de Hohen- « zollern, car elle n'ignore point que comme puissance « nous n'avons point de rapports avec le prince et que 1 par conséquent devant le pays notre garantie offi- (( cielle est dans la parole du roi. »
M. Benedetti reçoit ce télégramme dans la nuit du 13 au 14, mais comme le jour même le roi lui a déjà fait répondre qu'il ne consentait pas à lui accor-
der d'audience pour reprendre l'entretien au sujet de la garantie pour l'avenir, il est dans l'impossibilité de faire directement auprès du roi ce dernier effort que lui prescrit son ministre. Il trouve cependant une voie détournée. Le 14 au matin il profite d'un entretien qu'il a avec le ministre de l'intérieur de Prusse, M. d'Eulembourg, en ce moment à Ems. Il explique au ministre le sens précis que le gouvernement français attache à l'assurance demandée au roi. M. d'Eulembourg répond à M. Benedetti qu'il soumettra ses observations au roi et il lui promet même de revenir, mais, quelques instants après, il lui mande simplement qu'il n'a aucune communication à lui faire. M. Benedetti, obéissant aux ordres de son gouvernement qui le mandaient à Paris pour le lendemain 15 avant midi, quittait Ems le soir môme. Il prie l'aide de camp de service d'exprimer au roi le désir qu'il éprouve de prendre congé de lui. Le roi lui fait répondre que, partant lui-même pour Coblentz à 3 heures, il le recevra à la gare dans son salon réservé. Le roi, dans cette dernière entrevue, se borne à lui dire que personnellement il n'a plus rien à lui communiquer, et que les négociations qui pourraient être poursuivies le seraient par son gouvernement.
Avant de faire connaître les dernières complications d'où sort immédiatement la déclaration de guerre, il nous faut exposer les agissements qui, en France, se sont produits à côté du gouvernement et qui ont décidé du cours qu'il a imprimé à la négociation.
Lorsque la nouvelle de la candidature Hohenzol-
L'AFFAIRE HOHKNZOLLERN. 401
Jern éclata, elle produisit une impression d'autant plus profonde que Ton se demanda si ce n'était pas là une cause de rupture subrepticement amenée par M. de Bismarck pour provoquer avec la France une guerre dont l'heure lui semblait venue. Cependant on put s'apercevoir bientôt que du coté de la Prusse, à laquelle on avait d'abord pensé, personne n'éprouvait le désir de se servir de l'incident pour engager une lutte avec la France. Du côté de la France il en est autrement. Là, dès la première heure, le parti bonapartiste a. vu l'occasion favorable du conflit que depuis longtemps il veut avoir avec la Prusse.
Le parti bonapartiste a fait l'empire; il le conçoit d'une certaine manière et il tient à ce qu'il garde sa forme propre entre les autres gouvernements. Le parti bonapartiste veut que la conception particulière qu'il fait de L'empire soit appliquée, parce que cette application donne la forme politique qui correspond le mieux au degré de culture des masses et à la somme de moralité des chefs qui le composent, et parce que le seul moyen qu'il ait de conserver l'empire pour lui est de le maintenir sous sa forme première. Les essais de transformation de l'empire entrepris dans ces dernières années ont donc été combattus par les bonapartistes. Lessénatus-consultesde 1860, 67 et 69 par lesquels l'Empereur avait modifié les institutions de 1852, la formation du cabinet du 2 janvier et l'arrivée au pouvoir des parlementaires, tout cela réalisé malgré les. bonapartistes les avait momentanément fait passer à l'état de vaincus. Mais la
résistance qu'ils avaient d'abord faite sans succès était devenue efficace le jour où le cabinet du 2 janvier avait abordé la question du pouvoir constituant du Sénat. Lorsque l'Empereur était intervenu pour conserver sa prérogative césarienne d'appel au peuple, lorsqu'il avait eu recours au plébiscite pour ratifier la nouvelle constitution, les bonapartistes avaient enfin obtenu que l'empire rentrât dans ses voies originelles et restât fidèle à ses traditions. Le plébiscite avait redonné à l'Empereur la domination sur des assemblées retombées à une position secondaire. L'Empereur a obtenu cet avantage par un appel direct à la nation; mais qui lui a donné la prise qu'il possède ainsi sur elle ? Avant tout, l'impression produite sur l'imagination par la grandeur militaire de Napoléon Bonaparte. C'est par le prestige de la victoire, par l'éclat de la guerre que le Napoléon est devenu un homme plus grand que nature, c'est par là que l'empire a pu une première fois prendre naissance et plus tard être rétabli. Cependant à l'époque où l'on est parvenu, l'empire a subi une énorme diminution de prestige par suite de la grandeur militaire que la Prusse a développée à côté de lui. Les racines que le Napoléon a jetées au cœur de la nation se trouvent donc affaiblies et, lorsque la transmission de la couronne devra se faire du père au fils, si on n'a qu'un Empereur diminué, d'abord le passage sera difficile, puis le pouvoir du nouveau souverain demeurera précaire. Le fils a été déjà associé au père au plébiscite, il faut l'associer au père dans la guerre pour lui obtenir
L'AFFAIRE H0HENZ0LLERN. 103
l'auréole de la gloire militaire. Si l'Empereur français a sur sa frontière un rival qui projette sur lui son ombre, comment pourra-t-il rester en permanence dans la nation ce que les bonapartistes veulent absolument qu'il soit, un être sans pareil, chef absolu, maître de toutes choses. Déjà Napoléon I er s'était trouvé en présence du même dilemme, ne voulant pas subir de diminution, il s'était vu condamné à la guerre sans fin et avait dû s'attaquer, pour les détruire, à toutes les monarchies militaires du continent. La fatalité qui avait poussé Napoléon I er existe en ce moment pour les bonapartistes. Il faut, pour qu'ils puissent résister aux entreprises des républicains, des parlementaires, des libéraux de toute nuance, que l'Empereur retrouve toute sa grandeur et, pour cela, la guerre avec la Prusse est nécessaire.
Le parti bonapartiste comme parti agissant est peu nombreux et son influence sociale, sa valeur morale, sa position dans le pays, sont peu considérables ; mais par les liens qui l'attachent à l'empire, par la force que lui a donnée le succès du plébiscite, il se trouve posséder de& avantages décisifs pour peser sur l'Empereur et le gouvernement. Le parti bonapartiste au Corps législatif compose la droite qui a montré son dévouement à l'empire en résistant aux entreprises des parlementaires, il est maître du Sénat, il a en communauté de vues avec lui les chefs de l'armée, les courtisans, les familiers et surtout l'Impératrice que le sentiment maternel porte à la guerre qui seule peut redonner à l'empire le prestige nécessaire pour
que la transmission de la couronne du père au fils se fasse avec se curité .
A côté des bonapartistes sont les purs chauvins qui veulent la guerre quand même parce qu'ils ne peuvent tolérer les agrandissements de la Prusse et l'éclat de ses victoires. Les hommes chez lesquels ce sentiment du chauvinisme existe à ce point d'exaltation ne sont pas très-nombreux, mais, unis aux bonapartistes, ils vont former une combinaison redoutable. Si les bonapartistes étaient seuls, leur intérêt de parti apparaîtrait avec trop d'évidence pour qu'ils pussent agir efficacement, tandis que les chauvins, faisant cause avec eux r colorent l'action commune des sentiments d'un patriotisme particulier qui trouve de l'écho, à des degrés divers, dans une grande partie de la nation.
Le gouvernement est en ce moment dans les mains d'hommes dont les tendances sont naturellement pacifiques. L'Empereur vieux, malade, fatigué, n'est point porté à courir de nouveau les hasards de la guerre. Le chef du cabinet, M. Emile OUivier, a pris le pouvoir pour faire prédominer un programme dont une partie essentielle est la paix. M. de Gramont arrive de Vienne où toutes les tendances sont à la paix. Le ministre de la guerre a pour sa part accordé des économies sur son budget et une diminution du contingent. Les ministres venus des centres droit et gauche, à l'époque du grand mouvement qui a précédé la formation du cabinet du 2 janvier, ont signé des déclarations dont un des principaux articles est le maintien de la paix. Ces mêmes hommes débutent
cependant, le 6 juillet, par faire lire une note tellement comminatoire que Ton se prend de suite à douter de leur désir de préserver la paix. C'est qu'ils ont subi la pression du parti résolu de faire sortir la guerre de l'incident Hohenzollern.
Les bonapartistes qui veulent la guerre sont des hommes sans scrupules, habitués à tout pour réussir, ne reculant devant rien . Us entourent l'Empereur et les ministres, ils les poursuivent de leurs obsessions, les pressent d'agir. Ce sont les familiers, les gens dont le dévouement à la dynastie est tel qu'ils ne craignent point d'agir en dehors de l'Empereur, et même contre lui (1). Us ont déjà eu 'cette attitude après le 2 janvier lorsqu'ils ont résisté aux réformes, et aujourd'hui encore qu'ils comprennent les intérêts de la dynastie d'une manière diflérente de l'Empereur, ils n'hésitent point à la reprendre. Ils cherchent, à l'aide de leurs journaux, à surexciter l'opinion publique, ils provoquent l'Allemagne, couvrent la Prusse de menaces et d'insultes; au Corps législatif ils agissent sur les députés timides, indécis, flottants, par des excitations de toute sorte. Ou voit ainsi tout à coup un parti exalté qui entoure le gouvernement, enveloppe le Corps législatif, a possession d'une partie de la presse et qui, se multipliant par son activité et se rendant fort par son audace, arrive, au milieu de l'indécision du reste de la nation, par être la seule volonté se faisant sentir sur le gouvernement.
(I) L'Ordre, 15 octobre 1871.
106 LA GnUTE DE L'EMPIRE.
De môme cependant que la droite bonapartiste exerçait son action au Corps législatif dans le sens de la guerre, de même la gauche faisait tous ses efforts pour préserver la paix. Dès le premier jour le ton de la note lue à la tribune par M. de Gramont avait fait craindre à la gauche que le gouvernement ne voulût la guerre. La gauche s'inquiétait particulièrement du secret qui planait sur la négociation et elle essayait d'amener le gouvernement à fournir des éclaircissements. MM. Picard et Jules Favre demandaient, le 7 juillet, qu'on fixât un jour pour discuter l'interpellation déposée par M. Cochery, ils proposaient le lendemain. M. Emile Ollivier priait au contraire la Chambre d'ajourner le débat, ce qui amenait une exclamation violente de M. Jules Favre : « Indéfinice ment afin qu'on puisse faire des tripotages de « bourse ! » La Chambre se ralliait à l'opinion de M. Ollivier. M. Jules Favre repoussé dans sa demande s'écriait : « C'est après des discours comme celui que « vient de nous faire entendre M. le garde des sceaux a que l'expédition du Mexique a eu lieu, et on sait ce « qui est arrivé. »
Cependant le désir d'obtenir des communications du gouvernement était si universel que dans la séance du 11 juillet M. de Gramont prenait la parole : « Mes- « sieurs, le gouvernement comprend l'impatience de « la Chambre. Il partage ses préoccupations , mais « il lui est impossible de porter à sa connaissance a un résultat définitif. Il attend la réponse dont « dépend sa résolution. Tous les cabinets auxquels
« nous nous sommes adressés paraissent admettre la « légitimité de nos griefs. J'espère être très-prochai- « nement en mesure d'éclairer la Chambre; mais aujourd'hui je fai3 appel à son patriotisme pour la «prier de se contenter de ces explications incomplô- « tes. » Quoique le président déclarât l'incident clos, M. Emmanuel Arago parvenait à dire quelques mots : « Très-désireux d'une solution qui assurerait la paix « européenne, je demande à M . le ministre des affaires « étrangères si les questions adressées à la Prusse « n'ont trait qu'à l'acceptation éventuelle de la couce ronne d'Espagne par le prince de Hohenzollern. S'il « en est ainsi, je crois qu'on doit espérer une réponse « satisfaisante; mais si les questions sont complexes et « de nature à soulever d'autres discussions que l'inci- « dent Hohenzollern, nous serions malheureusement • obligés de les considérer comme offrant d'autres pré- « textes à une déclaration de guerre. » Le ministre des affaires étrangères ne répondait pas et le président mettait an à l'incident.
Le 12 vers midi la nouvelle arrive de Madrid que le prince Antoine vient ^de renoncer au nom de son fils à la candidature. L'agitation et l'anxiété étaient extrêmes dans Paris; les abords, la salle des Pas perdus du Corps législatif étaient constamment encombrés de députés, de journalistes, de boursiers à l'affût des nouvelles. M. Emile Ollivicr reçoit la nouvelle du désistement du prince avant l'ouverture de la séance, dans la salle des Pas perdus. Il se laisse aller, au milieu de la foule, à manifester sa satisfac-
lion; allant à la rencontre de M. Thiers, il lui dit : o L'affaire est heureusement terminée, c'est la paix. » Les assurances pacifiques que le ministre a données se répandent avec rapidité parmi les députés, et les journalistes, les boursiers montent dans les voitures qui les attendent sur le quai et galopent vers la Bourse, où aussitôt une forte hausse se produit. C'est la paix! mais à peine ce mot a-t-ilété entendu et sait- on qui Ta proféré, que les bonapartistes et les chauvins se ruent sur M. Emile Ollivier et lui font de violents reproches sur l'attitude qu'il a prise ainsi en public et sur la déclaration pacifique qu'il s'est permis de faire. Tous les chefs du parti bonapartiste sont là, traitant les qiinistres de lâches, de misérables, les accusant s'ils acceptent la renonciation dans les conditions où elle se produit, venant du prince Antoine, de déshonorer la France (1).
La séance du Corps législatif commence. Le parti bonapartiste intervient pour faire savoir que le désistement pur et simple du père du prince ne lui suffit pas. MM. Clément Duvernois et de Leusse représentant en cette occasion le parti, demandent à interpeller le gouvernement « sur les garanties qu'il a stipulées ou « qxi!il compte stipuler pour éviter un retour- de comte plications successives avec la Prusse; » M. Emile Ollivier quitte après eet incident le Corps législatif et J se rend au ministère des affaires étrangères. Lorsqu'il arrive, M. de Gramont était en conférence avec M. àé
(l) Thiers, Enquête parlementaire, t. I, jk 8.
Werther. M. Emile Ollivier à la nouvelle du désistement du prince, dans la salle des Pas perdus, avait dit : c'est la 'paix, sans faire aucune réserve; mais sans doute les reproches que la communication publique qu'il a faite lui ont attirés et l'interpellation des députés bonapartistes, ont déjà agi sur lui pour modifier ses sentiments. A peine, en effet, M. de Gramont lui a-t-il fait connaître la demande d'une lettre qu'il soumet à M. de Werther, qu'entrant dans les vues du ministre des affaires étrangères il se met à l'appuyer.
L'Empereur avait reçu de son côté à Saint-Cloud la nouvelle du désistement. Elle avait produit sur lui la même impression que sur M. Emile Ollivier. Dans l'après-midi, causant avec les ambassadeurs d'Autriche et d'Italie, il leur avait dit que la paix était désormais assurée et qu'ils pouvaient considérer l'affaire comme terminée.
Entre quatre et cinq heures les ministres et l'Empereur se réunissent en conseil à Saint-Cloud. C'est à l'issue de ce conseil que M. de Gramont enverra l'ordre à M. Benedetti de présenter au roi la demande de garantie pour l'avenir. L'Empereur et M. Emile Ollivier ont l'utt et l'autre déclaré, en apprenant le retçait de la candidature, qu'il n'y avait plus n^tif dp conflit, et tout porte à croire que, s'ils sussent été laissés à eux-mêmes, ils se fussent contentés du retrait de la candidature tel qu'il se produisait sans penser à faire au roi de Prusse aucune demande nouvelle. Mais le gouvernement français,
iJO LA CHUTE DE L'EMPIRE.
par la manière dont il a engagé les négociations, s'est, dès le premier jour, placé au bord de l'abîme où il va tomber. Il n'a cessé d'associer la demande accessoire de l'intervention du roi à la demande principale du retrait de la candidature ; il a dès le début et tout le temps ensuite demandé au roi de Prusse d'intervenir auprès du prince par un acte ostensible. Or si le roi s'emploie sous main à faire retirer le prince, il a grand soin d'agir de manière à ce que son intervention ne soit pas apparente, et il se borne à approuver, après qu'il est accompli, l'acte qui paraît être né d'une décision spontanée du prince. Pour que le gouvernement français se déclare satisfait il faut donc que, considérant la grandeur de la concession qu'a faite la Prusse par le retrait de la candidature concédé tel quel, il fasse de son côté la concession de laisser tomber la participation personnelle et ostensible demandée au roi. C'est au moment où il faut agir ainsi que les bonapartistes demandent au Corps législatif qu'on stipule des garanties engageant la Prusse. Sous le coup de l'ascendant qu'il subit de la part des bonapartistes, le gouvernement n'ose dégager le roi delà demande d'intervention personnelle qui lui a été présentée ; au lieu de la laisser tomber, il se décide donc à la poursuivre. Mais la chose n'est maintenant pas facile, car le gouvernement français s'est borné à demander que le roi de Prusse agît ostensiblement pour faire retirer la candidature, et la candidature a été retirée sans qu'il ait paru agir. C'est alors que, pour ressaisir le roi qui leur échappe et l'amener à donner
des garanties personnelles, l'Empereur et ses ministres conçoivent la pensée de reprendre leur demande d'intervention du roi sous une forme nouvelle : qu'il s'engage à empêcher tout retour de la candidature qui pourrait se produire dans l'avenir. La démarche qu'ils faisaient ainsi allait les mettre vis-à-vis de la Prusse dans une position absolument fausse où ils ne seraient plus maîtres de rien.