CHAPITRE VII
La France et l'Allemagne en 1870.
La France et l'Allemagne engageaient une lutte pour laquelle elles allaient tendre toutes leurs forces, par conséquent c'était l'état même de vigueur ou de faiblesse dans lequel les deux nations se trouvaient qui devait entre elles décider de la victoire. Quelle était donc à ce moment leur situation politique respective, et quelle puissance d'action l'état moral de chacune d'elles permettait-il de déployer?
L'Allemagne a fait, la dernière, l'évolution qui, du fractionnement sous des gouvernements séparés, a conduit les grandes nations européennes à l'unité sous un gouvernement central prépondérant. Pendant que les nations voisines, la France en particulier accomplissaient sur elles-mêmes. un travail de concentration d'où elles tiraient leur action en Europe, l'Allemagne était restée un grand corps sans tête dont les parties étaient divisées contre ellesmêmes. En 1815, le territoire germanique avait, il est vrai, formé une vaste confédération, mais le lien
fédéral reliant les divers états se trouvait insuffisant, parce qu'il était très-faible et surtout parce que la confédération comprenait dans son sein deux grandes puissances rivales se faisant échec Tune l'autre, la Prusse et l'Autriche. Cependant l'aspiration après une concentration politique grandissant sans cesse avait fini par devenir en Allemagne une passion dominante ; c'était l'objet des méditations des penseurs, des efforts des patriotes, des tentatives des hommes et des partis politiques. Rien n'avait encore été obtenu, lorsqu'on vit un petit Etat militaire, le Piémont, réaliser l'unité de l'Italie qui pendant longtemps avait paru un rêve chimérique, en absorbant
tous les Etats italiens jusque-là indépendants. La pensée vint alors à prédominer, que la Prusse était appelée à jouer en Allemagne le rôle du Piémont en Italie. La représentation que la Prusse donnait, comme Etat protestant, de l'esprit de l'Allemagne en face de l'Autriche catholique et en grande partie puissance non allemande, la désignait au parti patriote et progressiste, au détriment de cette dernière, pour être le noyau autour duquel viendraient se grouper les membres épars de l'Allemagne. M. de Bismarck se fait le promoteur de cette politique, et en 1866 jette la Prusse sur l'Autriche. Après Sadowa la Prusse, mettant fin au dualisme, chasse l'Autriche de l'Ailemagne et fait un faisceau unitaire des Etats allemands. Aussitôt que la Prusse eut réussi dans cette œuvre, l'Allemagne, prise d'enivrement, fut à ses pieds. De quelque côté que se fût produite après cela une
attaque contre son unité, l'Allemagne eût été prête aux plus grands efforts pour la repousser, mais il se trouve que l'agression de la France, en outre des colères auxquelles par elle-même, venant de n'importe quelle puissance, elle eût donné lieu, en suscitera de spéciales particulièrement violentes, tirées des sentiments d'inimitié qui existent à ce moment en Allemagne à rencontre de la France. Pendant des siècles l'Allemagne était restée un grand corps sans force, exposé à toutes les entreprises de ses voisins et en particulier de la France. L'immixtion répétée de la France dans les affaires allemandes avait, d'ancienne date, déposé au fond de l'esprit national des germes d'inimitié et de ressentiment, que la conduite de Napoléon I er avait depuis démesurément accrus. Napoléon I er avait fait subir à l'Allemagne tous les outrages de la force victorieuse ; il avait démembré la Prusse et lui avait imposé une limitation de ses forces militaires ; il avait fait passer en vasselage, par la Confédération du Rhin, une série d'États allemands ; il avait dressé en Westphalie un trône pour un de ses frères ; il avait réduit en départements français des territoires s'étendant jusqu'à Hambourg. Ces souvenirs étaient plus que jamais redevenus vivants à la suite de Sadowa. La France était intervenue à Prague pour empêcher la Prusse de recueillir tout le fruit possible de sa victoire ; la France restait même mécontente du traité de Prague, et il était aisé de voir qu'elle nourrissait l'arrière-pensée d'intervenir une fois de plus dans les affaires allemandes, pour
empêcher de se consommer un état de choses qu'elle considérait pour elle comme nuisible. Au moment où l'Allemagne a enfin réalisé son grand rêve d'unité nationale, elle voit donc de nouveau en face d'elle son vieil ennemi, l'empire militaire des Napoléon, qui tient la menace suspendue sur sa tête. Dans ces circonstances, chaque incident, chaque petit heurt survenu entre la Prusse et la France depuis Sadowa, a été comme une piqûre nouvelle faite sur une ancienne plaie qui, en la rouvrant, a renouvelé de veilles douleurs et envenimé de vieilles haines. Le peuple allemand, dans ses profondeurs, est donc prêt à se soulever, et il faut voir quel est le gouvernement qui va l'entraîner contre la France.
La monarchie prussienne a depuis Sadowa pris en main la direction des affaires allemandes. La monarchie prussienne date des origines et a grandi en même temps que le pays qu'elle régit, et en effet la notion que le roi de Prusse a de son droit, la liaison dans laquelle il est avec la noblesse le rattachent étroitement aux forces qui subsistent du passé. Le roi de Prusse a su prendre cependant l'initiative d'une politique qui le constitue le représentant des aspirations nationales de l'Allemagne moderne. S'il a pu agir ainsi, c'est que, tout en se reliant au passé, il n'en représente point les idées sous une forme non susceptible de compromis, comme l'ont fait en Angleterre les Stuarts et en France les Bourbons ; l'idée absolue du droit monarchique a eu de vieille date pour représentants en Allemagne l'Autriche et les partis s'appuyant sur
elle, que la Prusse a précisément vaincus et éliminés. La monarchie prussienne, lorsqu'elle entre en lutte avec l'empire français, est dans un état particulier d'équilibre. Elle n'a encore rien poussé à l'extrême. Elle a réalisé l'unité allemande sans porter la main jusqu'au Sud sur tous les Etats autonomes. Le roi de Prusse n'est point encore élevé au rang d'empereur, roi des rois ; et la facilité que son gouvernemeut trouve à se faire obéir vient de ce qu'il poursuit la politique qui donne le mieux satisfaction aux passions du pays, et surtout de ce fait que le roi, tout en apparaissant comme la volonté dominante, en réalité est lui-mâme dirigé par MM. de Bismarck et de Moltke, qui donnent, pour la politique et pour la guerre, la représentation la plus élevée de l'intelligence nationale. Quelle est, par comparaison à cette situation de l'Allemagne, celle dans laquelle se trouve la France ?
En France, les conditions de l'état politique découlent de l'existence prolongée du gouvernement qui a pris naissance en décembre 1851. La France, ayant détruit la monarchie des origines et s'étant séparée de ses anciens rois, a, par deux fois, établi la république, et, par deux fois, on a vu surgir pour la détruire un nouveau pouvoir de nature monarchique, l'empire des Bonaparte. L'empire a sa raison primordiale dans l'étatde culture et le développementintelleo tuel des classes rurales restés rudimentaires ou imparfaits. C'est-à-dire que l'évolution faite en se détachant de la vieille monarchie pour passer à une forme
de gouvernement abstraite n'ayant pas dans un être vivant une représentation tangible, a été un pas trop grand pour que les classes rurales aient pu d'abord s'y rallier, ce qui les amène instinctivement à personnifier à nouveau le pouvoir dans un être en chair et en os. Et la mise en pied du nouveau souverain, de l'Empereur, est due immédiatement à une réapparition des primitifs instincts païens, s'appliquant à transfigurer le Napoléon et à en faire une idole. Il s'est ainsi trouvé que l'imagination, par le travail qu'elle a fait subir à uno figure particulière, en a fait un type sur lequel viennent naturellement s'arrêter la désignation des masses du dessous chez lesquelles la double conception abstraite de la patrie et de la république est obscure ou manque complètement. Les classes moyennes elles-mêmes ont accepté l'Empereur, parce qu'elles ont subi en partie la fascination du nom de Napoléon, et parce qu'après la révolution de 1848, la peur des idées socialistes les a entraînées à voir un sauveur dans le maître qui comprime toute manifestation de vie publique.
II faut ainsi considérer l'apparition d'un gouvernement de la nature de l'empire bonapartiste comme correspondant à une irruption que font à nouveau, au sein d'un peuple, les instincts inférieurs et les sentiments primitifs; et aussi bien, en suivant à travers l'histoire les traits qu'ont partout accusés les gouvernements de cet ordre, reconnaît-on qu'il en est bien réellement ainsi. En observant par exemple l'empire romain, qui à la distance de deux mille ans est un
type de gouvernement analogue à celui de l'empire bonapartiste, on voit qu'il n'apparaît que lorsque la partie politiquement développée s'est trouvée impuissante à se maintenir et à maintenir avec elle l'État libre. Il existe cependant entre Rome et la France une différence essentielle tirée de la somme de civilisation que le monde moderne possède en plus que l'antiquité; aussi tandis qu'à Rome le césarisme, une fois survenu, étouffe à tout jamais les éléments qui lui sont hostiles, en France il ne fait que les recouvrir, et ceux-ci subsistent en dessous, susceptibles de réapparaître un jour ; d'ailleurs, en France comme à Rome, tout ce qui dans le champ de l'intelligence et parmi les forces sociales a donné naissance au césarisme, représente autant de parties basses ou d'élémeftts corrompus. Le maître, le César, ne subsiste que parce que les sentiments inférieurs ont recouvert les aspirations plus élevées sur lesquelles s'appuie le gouvernement libre. Mais un peuple n'a pu subir la décapitation dans ces hautes parties qui lui assuraient la possession de lui-même, sans que par contre-coup un affaiblissement ne se manifeste chez lui dans tous les grands cotés des passions humaines.
En même temps qu'il enlève la liberté, un gouvernement de la nature de l'empire bonapartiste amène la diminution de l'idée de patrie et l'affaiblissement des mobiles d'action puissants dans le cœur de l'homme qui s'appuient sur cette idée. Avec l'apparition d'un gouvernement où le prince est absolu et tire son élévation dans le temps présent d'un fait d'anthropo-
morphisme venant concentrer en lui toutes les puissances de la nation, entre l'image de la patrie et les yeux du peuple, s'est interposée la forme vivante du nouveau souverain. La langue en offre le témoignage. Il est trois mots, patrie, patriote et patriotisme, qui ont presque disparu de l'usage sous l'empire et dont l'emploi suggère comme une idée d'opposition au gouvernement existant. Pour les hommes qui acceptent un semblable régime, il n'y a pas la patrie, il y a l'empire, l'Empereur, et le patriotisme a pris la forme abaissée du chauvinisme.
En effet, le chauvinisme est fait de ces sentiments mêmes qui ont amené la France à subir l'empire. C'est l'admiration excessive pour la gloire des armes qui a déterminé l'élévation des Napoléon, et le chauvinisme est précisément cette manière de sentir qui fait uniquement ou presque uniquement consister la gloire d'une nation dans sa suprématie militaire. Ce n'est pas que chez les peuples libres aux grands moments de leur histoire, le culte de la gloire nationale ne comprenne la gloire des armes et l'orgueil des victoires remportées sur l'ennemi, mais alors cette gloire n'est pas prisée uniquement pour elle-même, séparée de sentiments plus nobles comme on le voyait en ce moment en France. Pour le Grec citoyen libre de villes qu'il avait disputées aux Perses avec l'orgueil du triomphe militaire se combinaient l'idée de la liberté maintenue, le sentiment d'une culture supérieure soustraite aux atteintes des barbares; chez le Romain de la républi-
que les succès des armes sont surtout prisés parce qu'ils étendent la puissance et la juridiction du peuple romain ; chez le Français patriote de la république, il y a dans l'enivrement de la victoire la satisfaction du sol délivré, de la révolution propagée, du nouvel état social garanti et maintenu. Et c'est parce que l'ancien Grec, l'ancien Romain, le. Français de 1792 étaient possédés par les sentiments les plus puissants et les passions les plus profondes qui puissent agiter le cœur de l'homme, qu'ils ont trouvé en eux une somme énorme de génie, de dévouement et d'héroïsme. Mais dans le cœur des chauvins il n'existe point de sentiments capables d'effectuer rien de pareil. Bien loin de là l'homme de l'empire ayant renoncé à faire l'effort de se gouverner lui-même, finit par se refuser à l'effort personnel nécessaire pour la poursuite de cette gloire militaire qui par-dessus tout cependant lui tient à cœur ; de même qu'il s'est donné un empereur pour le gouverner, il envoie autant qu'il le peut des mercenaires se battre à sa place. L'amour de « la gloire » n'est par lui-même qu'un sentiment de dilettanti pour lequel on n'éprouve aucun empressement à donner sa vie. Aussi bien, peu marchent d'entraînement à l'ennemi et, malgré toutes les facilités données, il n'y aura en France au début de la guerre que 28,000 volontaires (1).
On conçoit après cela par quelles mains l'empire a pu être établi et maintenu. Sous l'empire le gouver-
(1) M* 1 Lebœuf, Enquête parlementaire ', t. I, p 43.
nement demeure à des hommes gui ignorent les grands sentiments nobles : le respect des lois, l'amour de la vérité, la fidélité à des principes. L'Empereur et son entourage se meuvent dans une atmosphère épaisse où la soif de l'or, l'amour des jouissances et des plaisirs grossiers ont absolument pris le dessus. Ce sont là les vices qu'engendre partout la domination d'un maître, mais sous le second empire les vices se sont développés sans les atténuations que d'autres temps ont pu connaître. L'homme des aristocraties conserve dans la servitude un certain orgueil de sang, un vernis au moins de politesse et d'élégance; aux époques de foi religieuse l'adoration que l'on a pour le souverain, comme il en était sous Louis XIV, peut encore tirer sa source de mobiles désintéressés ; ailleurs le pouvoir absolu a été contrebalancé dans ses effets par la pauvreté du peuple ou la rudesse des habitudes. Mais sous le second empire on est en pleine démocratie, et les amis du maître qui jouissent des biens que donne le partage du pouvoir sont de petites gens, des parvenus, des bourgeois qui, ayant perdu les sentiments de dignité que la liberté et la possession de soi donnent aux hommes des démocraties, ne possèdent pas, pour atténuer les vices de la servitude, les avantages des hommes de grande naissance ; on est à une époque de scepticisme, et aucune notion de droit ne se rattache à la soumission que l'on a pour le maître dont le pouvoir nouveau est issu d'un coup de force ; on est à un moment qui a vu un énorme développement de richesse et où tous les appétits peuvent se satisfaire.
A la dégradation morale se joint l'abaissement intellectuel, mais avec cette particularité que celui-ci apparaît d'abord moins complet. L'empire se sert au début d'hommes qu'il a empruntés aux gouvernements précédents ou d'hommes nouveaux qui se sont formés sous les régimes antérieurs, et ceux-ci ont une certaine supériorité d'esprit ; mais, à mesure qu'il dure et que ses fondateurs meurent ou que les hommes qui survivent s'éloignent du point de départ, un abaissement continu de l'intelligence se produit dans toutes les sphères du gouvernement. C'est là le résultat de la répulsion que le régime impérial inspire aux caractères élevés du pays. Les hommes d'une nature réellement noble se tiennent éloignés du pouvoir à l'état d'opposants ou d'ennemis, et celui-ci reste aux mains d'hommes plus malléables qui, à mesure qu'ils respirent l'atmosphère délétère de l'empire, vont se dégradant.
Il est par-dessus tout une cause qui porte invinciblement les gouvernements de la nature de l'empire à recruter leur personnel parmi les hommes médiocres, c'est le besoin de laisser dominante la personnalité du chef de l'Etat. Pour que l'Empereur, le César ait pu s'élever, il faut que le peuple ait entrevu en lui un être "d'un ordre supérieur. Est-ce qu'un pareil chef pourrait jamais se prêter à une telle diminution de son rôle qu'il déléguât l'exercice du pouvoir à des hommes d'une intelligence plus grande que la sienne. Non, il n'y
a que le roi de la vieille monarchie nationale qui puisse ainsi se dépouiller, et en effet alors que Tempe-
reur Napoléon ne peut le faire, à côté de lui son rival, le roi Guillaume, s'y est prêté impunément. Et pourquoi cette différence ? Parce que l'élévation au-dessus de la commune nature, qui est leur raison d'être, n'est pas de même ordre pour le roi et pour l'empereur. Le roi de la monarchie des origines tire son auréole d'une tradition qui se perd dans le passé, son prestige est de nature mystique; il y a un idéal dès longtemps respecté qui commande la soumission et qui s'applique au roi, quelle que soit son action personnelle. Le roi, contrairement encore à l'empereur, étant en outre dans son royaume le seul homme qui puisse jamais être revêtu du prestige particulier qui fait son exaltation, il a pu se dessaisir, sans cesser d'être dominant, de la part d'autorité qu'a perdue le roi de la monarchie parlementaire, et il peut encore laisser prendre place à côté de lui dans l'Etat à des intelligences supérieures à la sienne, sans que celles-ci l'éclipsent aux yeux de son peuple. Au contraire, le César dont le prestige est de date récente et dont le droit découle d'une délégation personnelle, comment pourrait-il subir la diminution qui, du rôle d'être d'une sagesse supérieure conduisant lui-même toutes choses, le ferait passer à celui d'homme médiocre appliquant seulement ses facultés à découvrir les grandes intelligences pour les appeler à gouverner le paya? Est-ce que quand il aurait pris cette nouvelle position, il n'aurait pas subi une diminution qui lui enlèverait toute la raison d'être sur laquelle se fonde sa domination? Le César ne peut donc pas plus laisser prendre place à côté de lui
à des personnalités dominant la sienne, qu'il n'a pu se plier au rôle effacé d'un roi parlementaire. Il faut, sous peine de cesser d'être, qu'il reste dans l'Etat ce qu'il a d'abord été, la souveraine intelligence donnant l'impulsion à toutes choses. Et c'est pourquoi le gouvernement que la France a dans l'empire bonapartiste constitue, par comparaison avec toute autre forme politique connue, le mécanisme le plus imparfait et le plus rudimentaire. Sous l'empire, la somme d'intelligence qui présidera à la direction de la chose publique est en raison exacte delà valeur intellectuelle et des aptitudes mentales de l'empereur; et l'empereur Napoléon III étant précisément un esprit sans force et sans netteté, la politique nationale entre ses mains n'a offert, depuis des années, qu'une succession de fautes et d'erreurs. Au moment où la guerre éclate avec la Prusse, l'empire dure depuis vingt ans, et les conséquences qu'il comporte ayant eu le temps de se produire tout entières , on voit le Sénat , le Corps législatif, les grands postes de l'administration, du corps diplomatique et de l'armée uniformément occupés par des gens médiocres, tout au plus capables d'agir et de commander en sous-ordre ; et l'Empereur personnellement, ayant eu depuis qu'il règne la possibilité de trier des hommes de son choix, en est arrivé à prendre des ministres d'une profonde incapacité, des Gramont et des Lebœuf pour les opposer aux Bismarck et aux Moltke. -
On vient de voir dans quelle situation d'esprit la France et l'Allemagne se trouvaient respectivement
au moment d'entrer en lutte et aussi quelle était la nature de leur gouvernement, il reste à rechercher le degré d'efficacité et de préparation que chaque nation avait su donner à son armée.
Le système du service militaire obligatoire que seuls alors appliquaient les Allemands, recrutait indistinctement l'armée dans toutes les classes de la natiou. Il se trouvait ainsi qu'en dessous des sentiments particuliers qui dans l'homme créent le soldat, l'armée allemande avait son esprit formé par les passions patriotiques de la nation elle-même et par les éléments d'intelligence et de force morale que les classes cultivées peuvent donner. Le système militaire allemand assurait sur le pied de guerre un nombre d'hommes beaucoup plus considérable que tout autre. Les masses de l'armée allemande étaient pliéés au métier des armes par une discipline sévère et une sorte de brisement mécanique traditionnel en Prusse. A la répartition des troupes en corps d'armée qui avait suffi à Napoléon, les Prussiens ayant d'énormes masses à mouvoir avaient ajouté un engrenage de plus par la formation d'armées distinctes ayant chacune un chef propre, mais agissant en combinaison sous les ordres d'un généralissime ; ils avaient donné une organisation particulière à l'étatinajor pour en faire l'organe même de l'intolligence et de la science appliquées à la conduite des opérations, et le chef de l'état-major général, le G al de Moltke, se trouvait être un homme d'une grande culture, capable, après avoir conçu de vastes combinai-
sons de les faire exécuter et de les mener à bonne un. Les Prussiens avaient apporté des perfectionnements à toutes les parties de la tactique et de l'armement; ils avaient accru le calibre de l'artillerie de campagne, augmenté le nombre des pièces employées, modifié le système d'emploi pour le combat ; ils avaient rendu leur cavalerie absolument efficace pour les reconnais-
sances et le service de l'éclairage ; les premiers ils avaient adopté le fusil à tir rapide.
Lorsque la guerre éolate avec la France, l'armée prussienne sortait de deux guerres qui lui avaient servi de sujet d'étude, et à la suite desquelles elle avait reçu les dernières améliorations qu'elle comportait. Et d'un autre côté elle n'avait pas acquis une assez grande confiance en elle pour que la présomption la portât à rien négliger. Au contraire, envisageant une guerre avec la France comme inévitable dans l'avenir et considérant avec tout le monde alors une pareille lutte comme des plus chanceuses, elle s'y tenait préparée dans un état de tension constante. Les plans pour une marche en avant sur le territoire français ont été étudiés et mûris, les lieux, les forteresses ont été reconnus par des officiers sans cesse en voyage ou en mission, des renseignements de toute nature, acquis de toute manière, lui donnent de la situation de l'armée française la connaissance la plus précise. Tournons les regards du côté de la France.
Lorsqu'une nation a particulièrement excellé dans un art, elle est portée à ne pouvoir se détacher de l'ensemble des principes et des règles qui lui ont alors
servi. Or un même système trop longtemps pratiqué finira par vieillir et par perdre ses avantages. C'est là ce qui frappe tout d'abord quand on compare à l'organisation militaire allemande affranchie des idées du passé, celle de la France restée plus ou moins soumise aux errements du premier empire. Les victoires de Napoléon I er avaient causé en France un tel éblouissement, que les institutions qui les avaient assurées devaient servir d'idéal à toute organisation militaire subséquente. Napoléon ayant gagné ses plus grandes batailles avec des armées de cent à cent cinquante mille hommes, on méprisait les grandes masses de Taf mée allemande comme difficiles à mouvoir et de qualité inférieure (1), et on s'en tenait à des armées moins nombreuses, mais formées de soldats restés plus longtemps sous les drapeaux. A l'esprit que l'homme intelligent et que les classes cultivées apportent au service, la légende napoléonienne faisait préférer les vieux grognards et des corps triés de soldats d'élite, aussi au service obligatoire préféraiton le mode de recrutement de Napoléon, la conscription avec rachat à prix d'argent.
Toutefois les éléments de faiblesse que rattachement au passé introduisait dans l'armée française restaient en germe et suffisamment contenus, lorsque deux causes nouvelles, la guerre d'Afrique et l'empire, vinrent les développer outre mesure et vicier encore par ailleurs les institutions militaires françaises. La
(I) G a| Changaroier, Un mot sur le projet de réorganisation militaire,
guerre d'Afrique a diminué les aptitudes de l'armée française pour la grande guerre, en l'adaptant aux conditions prolongées d'un emploi spécial. Ce n'est pas que les inventeurs premiers de la tactique applicable en Afrique n'eussent été des hommes de guerre supérieurs, mais ceux-ci ayant eu des sucesseurs qui, à mesure que la guerre se prolongeait, étaient à leur tour remplacés, ce qui pour les premiers n'était qu'un des modes possibles de l'emploi d'une armée, pour les derniers, par habitude, tradition et routine, est devenu la façon môme de concevoir et de pratiquer partout la guerre. Aussi a-t-on vu l'armée française sortie d'Afrique négliger ces parties de la grande guerre qui, étant inutiles en Afrique, avaient été délaissées et avec le temps avaient fini par s'évanouir de l'esprit des chefs ; le soin de pénétrer les plans de l'ennemi en lui dérobant les siens ; la préoccupation d'être toujours éclairé et d'assurer avant toutes choses ses flancs et ses lignes de communication ; l'habitude d'embrasser les diverses combinaisons possibles sur un vaste échiquier, avec l'art de porter rapidement ses masses à de grandes distances pour les concentrer sur un point donné.
L'empire, exploitant la légende impériale, vint pour sa part porter à ses dernières limites l'emploi des vieux soldats et des corps d'élite, et enfin l'élément démoralisateur et fatal à la discipline du vrai mercenaire apparut définitivement ausein de l'armée, lorsque le remplacement à prix d'argent, au lieu de rester une concession individuelle, s'effectua de plein droit par
l'intermédiaire d'une caisse du gouvernement. L'Empereur étant le chef suprême de l'armée dut en rester la plus haute intelligence pour mieux en incarner la gloire. La faveur de l'Empereur avec des actes de courage personnel sur les champs de bataille suffisant seuls dorénavant à élever aux premiers'rangs, les études et la science furent négligés, et les officiers d'une intelligence supérieure et instruits, au lieu d'être recherchés, restèrent confondus dans la masse. Cette partie théorique de l'art, issue de la réflexion de grands esprits et des méditations de cabinet, aussi nécessaire à l'art de la guerre qu'à tout autre, vint ainsi de plus en plus sous l'empire à être méprisée et enfin par manquer absolument ; et il va se produire une succession de généraux en chef qui, d'abord incapables, do concevoir dans le cabinet un plan de campagne, sur le terrain manquent ensuite du grand coup d'œil, ignorent les parties élevées de l'art et forment ainsi la contre -partie des pléiades de grands hommes de guerre que la nation avait eues à d'autres périodes de son histoire.
Aux vices fondamentaux s'ajoutent le manque de préparation et les défectuosités de la mise sur le pied de guerre. Lorsque "l'incident Hohenzollern éclate, l'armée était sur le pied de paix. Le Corps législatif avait réclamé et le gouvernement avait concédé une diminution du prochain contingent. Une partie des soldats de l'armée active étaient en congé, les soldats de réserve dans leurs foyers ; les effectifs de régiment qui pour l'entrée en campagne
eussent dû être de deux mille cinq cents à trois mille hommes, étaient de douze à quinze cents. Il n'y avait d'organisée, autorisée par le budget, qu'une partie de l'artillerie qu'il eût fallu avoir en première ligne et à plus forte raison en réserve (1). Les arsenaux, à la suite de l'expédition du Mexique, étaient restés vides ou mal pourvus. La réserve dernière, la garde nationale mobile, instrument de guerre en tout état de cause déjà imparfait, n'était même pas organisée et instruite.
S'étant dans ces conditions précipité dans la guerre, l'entrée en campagne se prépare à la hâte, au milieu d'un immense désordre. Au lieu de cette organisation méthodique et sur place des Allemands qui permet d'incorporer du premier coup toute la force militaire de la nation dans des corps d'armée qui, soit qu'on les emploie d'une seule fois, soit qu'on les pousse en ligne successivement, constitueront comme autant de pions d'une égale valeur, on voit avec le système français des hommes qui partent isolément de tous les points du territoire pour rejoindre au loin leurs dépôts, et qui de là sont renvoyés par détachements à leurs régiments ; les régiments eux-mêmes qui, sans attendre leurs réserves, se mettent en mouvement pour aller former sur la frontière des corps d'armée improvisés ; les armes spéciales, le matériel, les vivres qui rejoignent dans la môme confusion et avec le même chassé-croisé. On ne parvient, avec ce mécanisme
(i) G al Suzanne, V artillerie avant et depuis la guerre.
compliqué, à mettre en ligne en temps utile qu'un nombre restreint de corps d'armée, qui contiennent les troupes choisies, tous les cadres; par derrière on forme des corps qui sont composés d'éléments déjà moins bons, et enfin, quand les revers seront venus, on formera des corps de troupes de rassemblement avec les hommes de réserve restés à la traîne. L'armée rendue à la frontière, on n'a pas de plan. On est parti plein de présomption, persuadé que l'on devait vaincre, et cela suffit à tout.
Voici donc dans quel état se trouvaient l' Allemagne et la France, au moment d'entrer en lutte. L'Allemagne venait de réaliser cette unité politique après laquelle elle soupirait depuis un siècle, elle se levait pleine de fureur pour la défendre, elle avait un gouvernement ralliant à lui toutes les forces vives de la nation, servi par de grandes intelligences, son armée portée au plus haut point de préparation était adaptée à toutes conditions de la grande guerre moderne ; la France, par-dessous des apparences trompeuses, était dans un état d'extrême faiblesse et d'impuissance, les grands mobiles d'action sont ensevelis dormants, ce sont les passions et les instincts d'ordre inférieur qui depuis vingt ans ont pris le dessus et amené la formation d'un gouvernement désassocié d'avec la conscience et l'intelligence nationales, l'armée dont elle se sert, a perdu ses aptitudes pour la grande guerre et n'est pas prête.