CHAPITRE VIII
Les défaites et l'Invasion.
La France pour l'entrée en campagne forme, sous le commandement de l'empereur Napoléon ayant pour major-général le M al Lebœuf, une armée unique qui prend le titre d'armée du Rhin et comprend sept corps et la garde impériale. La garde sous le commandement du G aI Bourbaki se réunit à Metz, où est le quartier général de l'Empereur; le 1 er corps M al de Mac-Mahon,en avant de Strasbourg, entre le Rhin et les Vosges; le 5 mo corps, G al de Failly, à Bitche et à Sarreguemines ; le 2 me corps, G al Frossard à Forbach et Spickeren ; le 3 me corps, M al Bazaine, à Saint-Avold ; le 4 mo corps, G al de Ladmirault, entre Sierk et Boulay . Ces corps qui sont les plus tôt prêts sont placés en première ligne. En arrière, en formation moins avancée, sont le 6 me , M al Canrobert, au camp de Châlons, et le 7 me , G ftl Félix Douay entre Belfortet Strasbourg. On avait d'abord pensé à une diversion par le débarquement d'une armée dans la Baltique, mais ni les corps d'armée ni la flotte ne sont prêts à temps et ce projet n'a pas de suite. Dans les premiers jours d'août
les divers corps de l'armée française composent une masse d'à peu près 270 mille hommes de toute arme, avec de 800 à 900 pièces de canon (1).
L'Allemagne, sous le commandement suprême du roi Guillaume, avec le G* 1 de Moltke pour chef d'état-major, forme trois armées distinctes ayant chacune son général en chef et son organisation propre- La I re armée, G' 1 de Steinmetz, comprend deux corps prussiens, le VIP et le VIII ; elle se rassemble en avant de Trêves ; la II e armée, prince Frédéric- Charles, se rassemble en avant de Mayence; elle comprend la garde prussienne, l'armée saxonne formant le XIP corps, et les III e , IV e , IX e , X e corps prussiens. La III e armée, prince royal Frédéric-Guillaume, ayant le G al de Blumenthal pour chef d'étatmajor, destinée à opérer d'abord entre le Rhin et les Vosges, se forme dans le Palatinat; elle comprend, outre deux corps prussiens, les V e et XI e , les armées de l'Allemagne du Sud, les I er et II e corps bavarois, la division wurtembergeoise et la division baâoise. Soit du côté des Allemands un total de 380 mille hommes, infanterie et cavalerie, et 1,200 canons, pour le premier moment de l'entrée en campagne.
Le mois d'août est arrivé, et l'organisation des corps de l'armée française est encore incomplète. On cherche à « se débrouiller », à mettre fin au désordre dans lequel toutes choses se passent, à remédier aux oublis et aux manquements qui se découvrent
(1) Voir la note A.
dans l'intendance et le matériel; on n'est donc pas prêt pour commencer des opérations actives et prendre l'offensive comme on l'avait désiré. Les divers corps restent échelonnés le long de la frontière ; les divisionset même les brigades sont disséminées sur de vastes espaces, mal placées pour se concentrer rapidement. Le pays ennemi qu'on a devant soi est boisé et accidenté, on est dans l'ignorance la plus complète sur ce qui s'y passe, la seule opération offensive qu'on ait entreprise en vue de le reconnaître le 2 août en avant de Forbach où un petit combat a été livré qui a rendu maître de Sarrebruck, au point de vue des éclaircissements à obtenir sur les projets de l'ennemi, n'a eu aucun résultat. Du côté des Allemands tout s'est réalisé selon les plans mûris d'avance, les corps d'armée complètement organisés sont arrivés pour former les armées sur les points fixés dans les délais voulus. La mobilisation a commencé le 16 juillet, et dès les premiers jours d'août les trois armées allemandes, prêtes pour l'offensive, s'approchent, par grandes masses, de la ligne mince et dispersée que forme l'armée française.
La III e armée touche la première la frontière de France. Le 3 août, le prince de Prusse a en tête, pour frapper un premier coup à quelques kilomètres de Wissembourg (1) à Bergzabern, la division de Bothmer du II e corps bavarois, et un peu en arrière les V e et XI e corps prussiens. A Wissembourg, isolée à
(1) La guerre franco-allemande, p. 172.
l'extrême frontière se trouvela 2 œe division du 1 er corps G al Abel Douay, cette division qui a fait des détachements ne compte que 5,000 hommes. Dès la pointe du jour, le 4, le G al Douay a fait pousser de l'autre côté de la Lauter une reconnaissance qui est rentrée à 7 heures du matin, sans avoir rencontré d'ennemis (1). A 8 heures, la division bavaroise de Bothmer arrive sur Wissembourg. Le G al Douay qui a Tordre du M al de Mac- Mahon de ne se replier que devant des forces supérieures et qui ne voit d'abord s'engager qu'un nombre assez faible d'ennemis (2) accepte le combat. Jusqu'à 10 heures toutes les tentatives des Bavarois sur la ville et sur les hauteurs en arrière sont repoussées, mais à partir de ce moment arrivent successivement les V° et XI e corps prussiens ayant marché au canon ; la disproportion des forces devient énorme. Le G al Douay a été tué; en vain ses troupes continuent d'opposer une résistance des plus énergiques, assaillies de front pendant qu'on les déborde du côté du château de Geissberg sur lequel elles s'appuient à droite, elles sont contraintes débattre en retraite et se retirent, par le col du Pigeonnier, sur Lembach où elles rallieront la division Ducrot. Les Français laissaient aux mains de l'ennemi le corps de leur général, un canon, un bataillon entier pris dans la ville de Wissembourg, deux cents prisonniers faits par ailleurs, tous leurs blessés; la division n'étant munie d'aucune
(1) G al Ducrot, Wissembourg, p. 23.
(2) G al Ducrot, Wissembourg, p. 17.
voiture d'ambulance (1). Les Allemands avaient 1,550 hommes hors de combat.
La III e armée maîtresse de Wissembourg s'avance en Alsace. Le grand quartier général français a enfin reconnu l'extrême dispersion des corps d'armée. Pour faciliter la concentration et mettre plus d'unité dans le commandement, il répartit les divers corps entre deux maréchaux, le M aI Bazaine aura sous ses ordres, en avant de Metz, les 2 e , 3 e et 4° corps, et le M al de Mac-Mahon, en Alsace, les 1 er , 5 e et 7*. Le 5 août au matin le M al de Mac-Mahon reçoit du grand quartier général l'avis que les 5 e et 7 e corps sont mis sous ses ordres. Le M* 1 de MaoMahon, des deux partis à prendre, soit de refuser une bataille en se repliant dans les défilés des Vosges , soit d'attendre l'ennemi , s'arrête à ce dernier et prend position en arrière de Wœrth, à Frœschwiller. Il ne paraît pas s'être rendu compte de la force de l'armée qui marche sur lui, car eût-il concentré les trois corps de son commandement, leur effectif réuni serait encore de beaucoup inférieur à celui de l'ennemi, et cependant des deux divisions que comprend en ce moment le 7° corps, il n'en n'appelle à lui qu'une seule et laisse l'autre dans le Haut- Rhin. Il ne s'est pas non plus rendu compte de l'imminence de l'attaque à laquelle il est exposé (2), car, d'après les dépêches échangées avec le G al de Failly (3), celle des divisions du 5 e corps qui peut le
(1) G al Ducrot, Wissembourg, p. 30.
(2) M al Lebœuf, Enquête parlementaire, t. I, p. 51.
(3) G' 1 de Failly, Opérations et marches du 5' corps, p. 1 1 et 12.
rejoindre le plus vite dans la position où il s'est décidé à accepter le combat ne peut arriver que le 6 dans l'après-midi, et dès le 6 au matin il sera attaqué.
Réduit à son seul corps et à la division Gonseil-Dumesnil du 7 e , le M al de Mac-Mahon a seulement un peu plus de 40,000 hommes. L'armée française occupe à Frœschwiller une forte position, à gauche elle s'appuie sur les. derniers contreforts des Vosges ; devant elle, elle a la Sauer dont l'ennemi devra traverser les prairies, mais la ligne des positions qu'il conviendrait réellement de couvrir est trop étendue pour que la petite armée française puisse l'occuper tout entière, et elle se verra ainsi exposée aux attaques de flanc de l'ennemi surtout sur la droite du côté de Morsbronn. Dans la soirée du 5 août le V e corps prussien était arrivé à Wœrth en face des Français, et dès le 6 au matin, la bataille avait commencé par les engagements d'avantpostes. Le II e corps bavarois en marche par Lembach sur la position française s'était de son côté engagé par une de ses divisions à Langensulzbach. Les Français étaient rangés : la l r6 division du I er corps, G al Ducrot, à gauche, faisant face à Langensulzbach; la 3 e division, G al Raoul, avec la 2 e réduite par le combat de Wissembourg et la brigade de grosse cavalerie Bonnemain, au centre de la position à Frœschwiller et à Elsasshausen ; la 4 e division, G al de Lartigue, et la division Gonseil-Dumesnil, du 7 e corps, avec la brigade de grosse cavalerie Michel, tenaient la droite faisant face à Gunstett et à Morsbronn.
La bataille engagée le matin par le V e corps et par
les Bavarois restait complètement à l'avantage des Français, et jusqu'à midi et demi toutes les attaques des Allemands étaient repoussées. Le prince de Prusse arrive à Wœrth à 1 heure, venant de Soultz où la veille il a établi son quartier général. Dans le plan que lui et son état-major avaient formé, on ne devait livrer bataille que le lendemain ; cependant, trouvant le combat engagé, il se décide à le poursuivre, La position occupée la veille au soir par les divers corps de son armée leur permet de se concentrer rapidement pour se soutenir les uns les autres. Déjà en effet ils marchent au canon et ils vont successivement arriver sur le champ de bataille. Le V e corps, qui depuis le matin avait dirigé de Wœrth des attaques sur la position française, s'engage maintenant à fond et tout entier. Sur la droite française se porte le XI e corps, qui arrive sur le champ de bataille, et auquel vase j oindre un peu après la division wurtembergeoise. Sur la gauche, du côté de Langensulzbach où les Bavarois du II e corps ont été repoussés en désordre dans les attaques du matin, se porte comme renfort le I er corps bavarois. Le XI corps prussien s'empare d'abord du village de Morsbronn et de l'Albrechthauserhof sur lesquels s'appuie la droite française. Pour arrêter les Prussiens qui s'avancent de Morsbronn et dégager son infanterie, le G al de Lartigue vers 1 heure a recours aux charges de sa grosse cavalerie. Les deux régiments de cuirassiers de la brigade Michel et une fraction du 6 e lanciers se précipitent sur Morsbronn. Le terrain est absolument défavorable à la cavalerie,
des fossés, des rangées d'arbres, des souches coupées au ras du sol, les maisons du village de Morsbronn mettent obstacle au mouvement des chevaux. Les cuirassiers dans les diverses directions où ils cherchent à joindre l'ennemi sont accueillis par des feux d'infanterie qui renversent leurs rangs. En essayant de se reformer, ils tombent sous de nouveaux feux, sont assaillis par de la cavalerie que l'ennemi lance à propos; la brigade est anéantie. Presque toute la III e armée formant une masse infiniment supérieure à celle des Français et ayant près de 250 pièces de canon, a fini par arriver pour prendre part à l'action. La supériorité de l'artillerie allemande comme nombre de pièces, calibre et justesse de tir, se révèle tout à coup aux Français dans cette journée. Les Allemands ne cessent de gagner du terrain, ils sont parvenus jusqu'à Elsasshausen et se préparent à marcher de là directement sur Frœschwiller. Le M aI de Mac-Mahon pour les arrêter fait charger les cuirassiers de la brigade Bonnemain. Le terrain est encore moins favorable à l'emploi de la cavalerie que du côté de Morsbronn. Les régiments de cuirassiers sont détruits avant d'avoir pu aborder ou même entrevoir l'ennemi. Les Français, pressés sur leurs deux ailes, sont maintenant refoulés sur leur centre à Frœschwiller, et tous les corps de l'armée allemande, agissant concentriquement, se jettent sur cette position. Il est 5 heures. Tout ce que le courage peut faire, chefs et soldats l'ont fait, mais ils sont à bout de forces ; le G* 1 Raoul a été blessé à mort, M* 1 de Mac-Mahon a eu son chef d'état-major
le G* 1 Colson et un de ses aides de camp le capitaine de Yogué tués non loin de lui. Sous l'effort de cette grande attaque des Allemands qui en même temps qu'elle se produit de front arrive sur la droite pour couper Tunique ligne de retraite, la ligne de bataill e française cède tout entière en déroute. Les Français avaient environ 6,000 hommes hors de. combat ; ils laissaient 9,000 prisonniers, 28 canons, 5 mitrailleuses, 1 drapeau aux mains de l'ennemi. Les Prussiens avaient 8,800 hommes hors de combat, et les Bavarois et Wurtenbergeois 1,800.
Les Français se précipitent en arrière du champ de bataille sur Reichshoffen cherchant à gagner les Vosges, Généraux, officiers, soldats de toute arme, voitures et canons vont pêle-mêle et confondus (1). La cavalerie allemande est à la poursuite, elle enlève Reichshoffen et se jette sur Niederbronn. A ce moment arrive à Niederbronn, venant de Bitche d'où elle est partie le matin, la division Guyot de Lespart du 5 e corps; elle arrête la cavalerie ennemie, et le torrent des fuyards peut s'échapper et gagner les Vosges. Plusieurs milliers do soldats de toute arme, qui ont été coupés de Reichshoffen et des Vosges, se sont enfuis vers Strasbourg où ils arrivent dans un affreux désordre (2), suivis de paysans terrifiés qui courent chercher refuge dans la forteresse.
Le G âl de Failly est resté toute la journée à Bitche
(1) Colonel Fay, Journal d'un officier de formée du Rhin, p. 338.
(2) A. Schnéegans, La guerre en Alsace, Strasbourg, p. 45. Emile Delmas, De Frœschwiller à Paris, p. 28.
sans recevoir d'ordres ou de nouvelles du M al de Mac- Mahon, ne sachante quoi se résoudre, entendant le canon à la fois du côté de Frœschwiller et de Spickeren. Il n'a avec lui que trois brigades, une division du 5 e corps étant en marche sur Reichshoffen et une brigade stationnant à Sarreguemines. A 5 heures du soir il reçoit une dépêche qui lui apprend la défaite du 1 er corps et sa retraite sur Saverne. Le conseil de guerre se réunit et, décision prise de se retirer soimême sur Saverne par la Petite-Pierre, le 5 e corps se met en marche, laissant ses bagages dans le fort de Bitche et abandonnant dans la ville même une partie des convois de l'artillerie (1). La division Liébert du 7 me corps, partie de Belfort pour Mulhouse, apprend, en arrivant dans cette ville, la défaite de Frœschwiller. En même temps le bruit court que les Allemands ont passé le Rhin à Huningue et menacent la ligne de retraite delà division. Le 7 août au matin, avant d'avoir rien fait qui ait permis de reconnaître l'inexactitude des bruits d'alarme et sans prendre le temps de laisser manger les hommes, on repart pour Belfort, où on arrive le lendemain soir dans le plus complet désordre, ayant couvert la route de traînards (2).
Dans la journée du 7 les troupes qui reviennent de Frœschwiller ont atteint Saverne. Les hommes qui sont restés en ordre ou se sont reformés autour du drapeau, marchent au milieu d'un flot de soldats débandés de toute arme ayant perdu sacs, fusils, gi-
(1) G al de Failly, Opérations et marches du 5 e corps, p. 17.
(2) Histoire de Varmée de Châlonspar un volontaire,?. 32.
bernes et formant une masse sans cesse en proie à des alertes et à des paniques nouvelles (1). Quoique une des brigades du 5 e corps couvre la retraite, à peine la tête de la cavalerie ennemie est-elle apparue à Steinbourg que, d'une traite, on franchit les Vosges. On n'essaie même pas de détruire les grands tunnels par lesquels le chemin de fer traverse les Vosges et qui restés intacts vont permettre à l'ennemi de tenir ses communications ouvertes avec l'Allemagne. Tout le pays est en proie à la terreur et au désespoir. A la vue de l'armée débandée les populations éclatent en sanglots et en gémissements. Les habitants de villes entières comme Saverne (2) se munissant à la hâte de quelques vivres, ceux des villages poussant devant eux leurs bestiaux pour fuir l'ennemi, abandonnent leurs maisons et vont camper dans les bois ou sur lea» montagnes. A Neuf château, les troupes du 1 er corps prennent le chemin de fer pour aller se refqrmer air camp de Châlons où elles seront rejointes par celles des 5° et 7 e . Ainsi les trois corps d'armée, placés sous le commandement du M al de Mac-Mahon, ont cessé de tenir la campagne, ils ont perdu l'Alsace, perdu les Vosges et laissent découverte la droite des corps d'armée placés en avant de Metz.
La P° et la II e armée allemande s'étaient de leur côté avancées vers la frontière de France, ayant la
(1) Edmond About, le Soir, 17, 18 et 19 août 1870. Colonel Fay, Journal, p. 66. De Frœschwiller à Sedan, Journal d'un officier du l« r corps, p. 37.
(2) Edmond Texier, le Siècle, 11 août 1870.
Sarre pour objectif. Sarrebruck est le point où, passant la Sarre, la I rc en aval, la II e en amont, elles se toucheront par leurs ailes. Le 5 août au soir les avant-gardes des deux armées ne sont plus qu'à une faible distance de Sarrebruck. Le 2 e corps français occupe Spickeren, près de Forbach, ayant devant lui Sarrebruck ; dans cette position il se trouve en pointe isolé en avant des autres corps français. Le G al de Kamecke, commandant la XIV division formant l'avant-garde de la P e armée, est arrivé le 6 à il heures et 4emie du matin à Sarrebruck (l). Il trouve les ponts sur la Sarre, ceux de la ville et celui du chemin de fer intacts, les Français n'ayant rien fait pour les détruire (2) ; il passe de suite la Sarre, marche sur Spickeren, se lance à l'attaque de la position française. Les Français tiennent à Spickeren des hauteurs dominantes, où ils ont eu le temps de se couvrir par des tranchées-abris, deux des divisions du 2° corps sont sur le front et la troisième en réserve à portée. La XIV e division allemande montant du bas à l'attaque des positions de Spickeren reste pendant plus de trois heures isolée sans que le G al Frossard fasse aucune combinaison d'ensemble qui lui permette de profiter des avantages qu'il possède de la position et du nombre. Il demeure de sa personne en arrière du champ de bataille, pensant ainsi être mieux à même de surveiller les diverses parties du long périmètre où le com-
(1) Guerre franco-allemande, p. 295.
(2) Guerre franco-allemande, p. 293.
bat s'est engagé (I), et il laisse sur le front ses divisionnaires diriger chacun à part soi les détails du combat. Cependant par le fait que l'engagement se prolonge, les Français mettent en ligne de plus en plus d'hommes, leur supériorité finit ainsi par se faire sentir, les forces de la XIV e division commencent à s'épuiser, ses pertes sont grandes, dans une attaque avortée le G âl de François commandant une des brigades a été tué, le G al de Kamecke est donc menacé de subir une défaite. Mais on a entendu le canon et sur les Allemands ce bruit a produit un effet magnétique. Les troupes du VIII e corps de la I re armée, celles du III e corps de la II e armée, les plus rapprochées du champ de bataille, se mettent en marche à la hâte pour y arriver; elles accourent par la grande route, par le chemin de fer, par fractions de divisions, de brigades, selon qu'on a pu marcher le plus vite, l'artillerie et la cavalerie devançant l'infanterie; les troupes qui vont successivement s'engager auront fait ainsi 24, 34 et jusqu'à 45 kilomètres. Le G* 1 deGœben, commandant le VIII e corps, est accouru sur le champ de bataille et a pris le commandement. Il a fait donner les dernières réserves, engagé immédiatement les premières troupes de soutien arrivées et rétabli les affaires prussiennes. A partir de 4 heures les renforts continuent sans interruption à arriver aux Prussiens qui finissent par avoir sur le terrain deux divisions entières et une fraction d'une troisième, et pour les com-
(1) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 30. G al Frossard, Rapport sur les opérations du 2* corps, p. 49.
mander les chefs des trois corps auxquels elles appartiennent, et enfin le général en chef de la I re armée, le G* 1 de Steinmetz, venu lui-môme avec de nouvelles réserves. Pour résister aux attaques sans cesse reprises avec des troupes fraîches que l'ennemi dirige maintenant contre lui, le G ai Frossard est contraint d'engager jusqu'à son dernier homme. Les tentatives faites de front par l'ennemi pour conquérir les hauteurs de Spickeren n'ont point eu pour lui de résultat décisif, quoiqu'il ait gagné du terrain et se soit établi à mi-côte, lorsque la nuit met fin au combat, les Français tiennent encore le sommet des crêtes. C'est sur la gauche que se décide la victoire des Allemands. De ce côté les Français, au lieu de se placer sur les hauteurs, ont prolongé leur aile dans un fond occupant le village de Styring et la ville de Forbach. On a accumulé à la gare de Forbach de grands approvisionnements, et le G a! Frossard n'a pu se résoudre à disposer sa ligne de bataille de telle sorte qu'ils tombassent sans coup férir aux mains de l'ennemi (1). La position des Français à Styring a le désavantage d'être de très près dominée par des bois qui forment un abri dont les Prussiens se sont prévalus. On a combattu toute la journée à Styring avec des chances diverses, lorsqu'à la nuit les Prussiens font une dernière et brusque attaque sur le village ; les Français n'avaient plus aucune espèce de réserve, et le village leur est définitivement enlevé. En même temps arrivait sur.Forbach,
(1) G al Frossard, Rapportsur les opérations du 2* corps, p. 34.
tournant complètement la position française, l'avantgarde d'une division entière, la XIII e qui a passé la Sarre à Wehrden à 12 kilomètres au-dessous de Sarrebruck. Le G' 1 Frossard ainsi tourné et forcé sur sa gauche battait en retraite au milieu de la nuit sans être poursuivi. Les Français avaient 4,058 hommes hors de combat, les Allemands 4,871.
Au moment où se livrait la bataille de Spickeren, les troupes du 4 e corps étaient trop loin sur la gauche du côté de Boulay et la garde impériale trop en arrière pour pouvoir soutenir le G al Frossard; mais le 3 e corps avait ses quatre divisions placées en éventail à Saint-Avold, Marienthal, Puttelange et Sarreguemines dans un rayon de 12 à 20 kilomètres de Spickeren, toutes assez près pour arriver prendre part au combat ; cependant aucun secours ne vint. Le M al Bazaine placé de sa personne à Saint-Avold, communiquant par chemin de fer avec Forbach, ni ne se rend, ni n'envoie la division qu'il a avec lui sur le terrain. Il a reçu le matin diverses dépêches de son. divisionnaire à Sarreguemines, du quartier général de l'Empereur, même du G a ' Frossard lui annonçant des attaques possibles sur plusieurs points (1), mais lorsque la journée s'est avancée sans qu'aucune de ces attaques se soit prononcée, bien que depuis 10 heures et demie du matin il reçoive des dépêches du G al Frossard annonçant un engagement et devenant sans cesse plus inquiétantes, il persévère à rester
(1) M" 1 Bazaine, L'Année du Rhin, p. 23 et suivantes.
à Saint- Avold et abandonne à lui-même le G' 1 Frossard qui depuis la veille est cependant placé sous ses ordres. Il donne tard ou sans précision des instructions à ses divisionnaires. Au G* 1 Montaudon gui à Sarreguemines n'est qu'à douze kilomètres de Spickeren, qui en outre de sa division a avec lui la brigade Lapasset du 5 e corps et dont l'arrivée pourrait tout changer, il n'envoie d'ordres qu'à trois heures du soir (1). Le G al Montaudon part ainsi trop tard pour arrriver à temps (2). Aucun des divisionnaires n'a pris sur lui de marcher au canon ou n'a seulement eu la pensée, pour avoir des renseignements, d'envoyer un officier sur le lieu du combat (3). Le G aI Castagny part de Puttelange à 1 heure de l'après midi sur l'ordre duM al Bazainede se rapprocherde Spickeren, mais en route, parvenu dans un vallon boisé où on n'entend plus' le canon, il s'arrête et revient sur ses pas (4). Le bruit du canon se faisant entendre de nouveau, il repart pour Spickeren où il arrive la nuit. Le G aI Met» man ayant quitté Marienthal stationne en route à Benning et n'arrive également à Spickeren qu'entre neuf et dix heures du soir la bataille terminée (5). Le G al Frossard abandonnant Spickeren a fait retraite latéralement sur Sarreguemines, mais il apprend, en
; (I) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 12.
(2) Jules Claretie, La France envahie, p. 220.
(3) G* 1 Frossard, Rapport sur les opérations du 2 e corps, p. 56 et 58.
(4) G* 1 Frossard, Rapport, etc., p. 56.
(5) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 12. G âl Frossard, Rapport, etc., p. 58. De Meissas, Journal d'un aumônier de V armée du Rhin, p. 52.
routela défaite de Frœschwiiler et se rejette sur Puttelange. En même temps les divisions Metman, Castagny, Montaudon qui n'ont plus trouvé le 6 al Frossard à Spickeren et qui ont erré toute la nuit sans ordres et sans chef de corps pour coordonner leurs mouvements, se replient successivement sur Puttelange où, manquant de vivres (1), elles s'accumulent avec les troupes du 2 e corps.
. Les nouvelles des défaites de Frœschwiiler et de Spickeren arrivant en même temps le 6 août au soir au quartier général de l'Empereur à Metz y portèrent la consternation (2). Toutes les illusions qu'on avait nourries de sa supériorité sur l'ennemi s'évanouirent. On se sentit de suite impuissant à tenir tête en restant en Lorraine. Dès la matinée du 7 on a formé au grand quartier général la résolution de replier l'armée sur Châlons, où, grossis par les renforts que l'on pourra faire venir de l'intérieur, on prendra position pour barrer à l'ennemi le chemin de Paris. Mais l'Impératrice régente et le conseil des ministres qui ont été avisés de cette résolution, préviennent l'Empereur que l'abandon de Metz et de la Lorraine produirait sur l'esprit public une telle impression qu'ils l'adjurent d'y renoncer (3). En même temps en effet que son prestige militaire s'écroulait, l'empire perdait l'assise sur laquelle il reposait. Le parti bonapartiste n'est donc plus seulement guidé pour la conduite de la guerre par des
(1) M al Bazaine, V Armée du Rhin (dépêche Metman), p. 32.
(î) Colonel Fay, Journal, p. 55.
(3) Papiers secrets et correspondance du second empire, p. 33.
considérations stratégiques, il doit encore se préoccuper de l'impression que le public ressentira des résolutions prises et des opérations effectuées. Dès le 3 l'Empereur et son état- major ont abandonné le projet de retraite sur Châlons et s'arrêtent à la pensée de rallier l'armée sur une position favorable pour accepter une bataille en avant de Metz. Les divers corps dans leur mouvement de retraite vers Metz ont donc pris à coté les uns des autres des positions qui leur permettraient de livrer bataille, d'abord le 8 août sur la Nied allemande, puis le 9 août, plus en arrière, sur la Nied française. Cependant on finit par se trouver encore mal placé sur la Nied, et le 1 1 l'armée qui a fait un nouveau mouvement rétrograde se trouve définitivement concentrée en avant du camp retranché de Metz, sur la rive droite de la Moselle, dans des positions à se protéger facilement du canon des forts.
L'irrésolution persistante du grand quartier général pour le plan de campagne se répercutait en arrière et s'éteadait au mouvement des troupes. On avait eu un instant la pensée d'amener le 5 e corps à Metz, puis on avait remis à prendre une décision définitive et on lui avait donné une série d'ordres contradictoires ; en dernier lieu on lui faisait prendre le chemin de Châlons. Une des divisions du 6 e corps en formation à Ghâlons se trouvait déjà arrivée par chemin de fer à Nancy, lorsque le 7 on avait arrêté le plan d'une retraite générale de l'armée sur Ghâlons. On avait alors fait revenir cette division de Nancy à Châlons. Puis ayant abandonné le plan de retraite et s'étant arrêté à l'idée
de tenir devant Metz, on avait donné des ordres pour faire venir à Metz tout le 6° corps. Le 12, ce corps avait rallié l'armée, mais sa formation n'étant pas encore complète au moment de son départ de Châlons, il arrivait à Metz manquant d'une partie de l'artillerie, du matériel et même de l'effectif en hommes qu'il eût dû avoir (1).
Cependant l'insuffisance de l'Empereur et de sou major général s'était révélée avec une telle évidence que de toute part l'opinion s'élevait pour demander leur remplacement. Le gouvernement de l'Impératrice régente et l'Impératrice elle-même intervenaient donc auprès de l'Empereur, d'abord pour exiger le sacrifice de son major général, puis enfin sa propre retraite. Le 12 dans l'après-midi l'Empereur se démettant du commandement en chef le transférait au M al Bazaine avec leG al Jarras pour chef d'état-major.
Au moment où le M* 1 Bazaine prend le commande- ' ment en chef, on était revenu au grand quartier général à la résolution qu'on avait d'abord formée de battre en retraite sur Châlons. Les nouvelles qu'on a reçues sur la marche de l'ennemi dont les trois armées, eu s'avançant sur la Moselle, vont posséder une supériorité numérique écrasante, la position dans laquelle on se trouve à Metz, ayant sur sa droite la ligne de la Moselle ouverte à l'ennemi qui par là peut venir tourner l'armée et la couper de la France, ont fait reprendre cette résolution. En recevant le commandement
(1) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 27. M" 1 Canrobert, Enquête parie m., tom. IV, p. 273.
LES DÉFAITES ET L'LNVASIOiN. 22!
en chef, le M al Bazaine a en même temps reçu de l'Empereur des ordres formels dans ce sens (i).Mais le 13 lorsqu'il s'est agi de traverser la Moselle, on n'a pu se servir des ponts sur lesquels on comptait. A l'entrée en campague on avait envoyé un grand équipage de pont à Forbachpar chemin de fer sans envoyer d'attelages et, à la suite du combat de Spickeren, cet équipage, ne pouvant être emmené, était tombé aux mains de l'ennemi (2). Pour remédier à cette perte et <3ii prévision du passage à effectuer de la rive droite sur la rive gauche, dès le 8 le G al Coffînières, commandant du génie, avait commencé la construction de trois ponts de chevalets sur la Moselle. Ces ponts établis dans de mauvaises conditions, trop bas sur l'eau, avaient été recouverts par une crue survenue le 12 (3) ; le 13 ils étaient hors de service, et le M al Bazaine ne croyant pas devoir se contenter pour le passage des trois ponts fixes de la ville de Metz et du chemin de fer, remit au lendemain, moment auquel le G al Goffinières déclara que les ponts seraient rétablis, à effectuer la retraite et le passage
Le 14, les divers corps se mirent en mouvement, certains d'entre eux assez tard dans la matinée, aussi l'après-midi était-il arrivé sans que le passage de la Moselle fût terminé; l'armée était répartie entre les deux rives, lorsque tout à coup elle est attaquée. A la suite de la bataille de Spickeren les Allemands ne
(1) ML* 1 Bazaine. V Armée du Rhin, p. 47.
(2) Ibid.
(3) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 22.
s'étaient pas trouvés prêts à suivre les Français. Il leur avait fallu quelque temps pour amener sur la Sarre le gros de leurs forces et leurs masses d'infanterie restées en arrière des troupes d'avant-garde qui avaient combattu à Spickeren. Pendant sa retraite sur Metz l'armée française n'avait donc pas été inquiétée et ne s'était trouvée en contact qu'avec de la cavalerie, mais l'arrêt qu'elle a fait sur la Nied et les trois jours pendant lesquels elle a séjourné en avant de Metz ont donné le temps aux armées allemandes d'arriver. Lorsque le grand quartier général prussien a eu reconnu que l'armée française est restée pelotonnée sous Metz sur la rive droite de la Moselle, son plan a été de faire un double emploi de ses forces : d'abord opposer aux Français devant Metz des forces suffisantes pour les contenir, au cas où ils voudraient prendre l'offensive sur la rive droite ; puis diriger directement sur la Moselle, au sud de Metz, des masses capables de tourner le flanc droit découvert des Français pour couper l'armée du Rhin de sa ligne de retraite sur Verdun et Ghâlons. C'est la I re armée, continuant depuis l'entrée en France à tenir la droite prussienne, qui est chargée de stationner sur la rive droite de la Moselle, pendant que la II e armée, allant traverser la Moselle au sud de Metz, cherchera à prévenir les Français sur la rive gauche.
Tout le monde avait maintenant conscience dans l'armée allemande qu'il était avantageux que les Français restassent le plus longtemps possible sur la rive droite de la Moselle. Plein de ce sentiment, le
G* 1 de Goltz, commandant une des brigades du VII e corps de la I re armée, placé le 14 en avant-garde le plus près des cantonnements français, aussitôt qu'il a bien reconnu que les Français lèvent leur camp et passent la rivière pour mettre autant que possible obstacle à ce mouvement, prend sur lui d'engager une bataille (i). Il lance sans attendre sa brigade sur les Français, en demandant aux chefs des corps placés le plus près de lui de le soutenir. Lorsque les Français sont attaqués à trois heures et demie de l'après-midi, ils n'avaient plus sur la rive droite que le 3 e corps, la division Grenier du 4 e et la garde. L'attaque des Prussiens se produit d'abord sur Golombey occupé par la division Castagny, puis, à mesure que les troupes des I e * et VII e corps prussiens entrent en action, elle s'étend en avant de Borny depuis le fort de Queuleu jusqu'à celui de St-Julien. A ce combat prennent part les quatre divisions du 3 e corps, la division Grenier du 4 e , puis les deux autres divisions de Gissey et de Lorencez du même corps qui passaient en ce moment la Moselle et que le G al de Ladmirault ramène en arrière au soutien des troupes engagées. Les Français, qui au moment de l'attaque étaient en retraite, ont d'abord cédé du terrain et pris leurs positions de combat en arrière des positions qu'ils occupaient au campement, ce qui a permis aux Prussiens de chercher à s'attribuer la victoire, mais sur tous les points où ils ont en dernier lieu fait ferme ils ont repoussé les
(1) Guerre franco-allemande, p. 450.
attaques de l'ennemi. Lorsque la nuit met fin au combat, tous les efforts des Prussiens pour entamer la ligne française avaient échoué; l'avantage principal qu'ils s'étaient promis de leur attaque n'en n'était pas moins obtenu, ils avaient retardé le passage des Français de la rive droite sur la rive gauche et gagné du temps pour le mouvement tournant de la II e armée. Les Prussiens avaient 4,906 hommes hors de combat, les Français 3,608, dans le nombre le G al Decaen qui avait succédé dans le commandement du 3 e corps au M al Bazaine et qui sera lui-même remplacé par le M 11 Lebœuf.
Le passage de la Moselle interrompu par la bataille de Bomy a été repris dans la nuit du 14 au 15 et opéré définitivement par les dernières troupes dans la matinée du 15. Lorsque l'armée ayant passé la rivière veut sortir du vallon de la Moselle et s'élever sur les plateaux que franchissent les routes qui vont vers Verdun et Ghâlons, un effroyable encombrement se produit. L'armée pour gagner Verdun eût pu se partager de suite entre quatre routes distinctes (1), mais l'état-major général n'a fait des lieux aucune reconnaissance détaillée (2), et les ordres de marche du M -1 Bazaine portent pour tous les corps de prendre les deux seules routes de Verdun, par Etain et par Mars-la-Tour. Or ces deux routes ayant, au sortir de Metz, pendant plusieurs kilomètres, un tronc
(1) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 24.
(2) Metz, campagnes et négociations par un officier supéi*ieur t p. 137.
commun bordé par une suite ininterrompue de maisons (1), l'armée entière vient s'engouffrer dans cette sorte de défilé et y perd de longues heures immobilisée. Aux massçs d'hommes se sont ajoutés, pour obstruer la route et ses abords, les convois régimentaires et auxiliaires composés d'un nombre énorme de charrettes dont le défilé est interminable (2).
Dans la nuit du 15 au 16 les 3 e et 6 e corps ont enfin campé sur les plateaux de la rive gauche qui couronnent la vallée de la Moselle à Rezon ville et Vionville. Les ordres du M* 1 Bazaine portaient que la marche sur Verdun serait reprise dès la pointe du jour Je 16, mais les 3 e et 4 e corps retardés par la bataille de Borny et l'encombrement de la route sont restés en arrière et, sur la demande des chefs de corps, le M al Bazaine, pour leur donner le temps de rejoindre, fait différer la mise en marche jusqu'à l'après-midi (3) . A ce moment on savait au quartier général français des partis de cavalerie devant soi sur la rive gauche de la Moselle, et les rapports d'espions signalaient des forces ennemies sur la gauche dans la direction de Gorze. D'ailleurs on n'a aucune connaissance précise de la position et de la marche des armées allemandes. Celles-ci s'avancent couvertes par un immense rideau de cavalerie lancé en avant à de grandes distances, qui en même temps qu'il les éclaire sur les mouvements des Français, par contre masque et défi) G' 1 Frossard, Rapport sur les opérations du 2« corps, p. 80.
(2) Colonel Fay, Journal, p. 71.
(3) G' 1 Frossard, Rapport, p. 89.
robe complètement les leurs (1). L'Empereur devançant l'armée a quitté Gravelotte le 16 à 6 heures du matin, escorté dans sa marche sur Verdun par une brigade de cavalerie. Des hauteurs de la route de Conflans qu'il suit il a vu reluire au loin les casques de la cavalerie prussienne. Celle-ci, peu d'instants après son passage, engageait une bataille.
La division de grosse cavalerie Forton tenant la tête de l'armée française a campé entre Rezonville et Mars-la-Tour dans la nuit du 15 au 16. Tout à coup, vers 9 heures du matin, la cavalerie prussienne surgit avec du canon du côté de Mars-la-Tour. Les obus prussiens tombent à l'improviste sur le campement au moment où les hommes de la cavalerie française prenaient leur repas ou menaient leurs chevaux à l'abreuvoir. Une panique s'empare des conducteurs de voitures et de transports et se communique d'abord aux dragons de la brigade Murât, puis au reste de la division (2) qui se rejette en désordre, de toute la vitesse des chevaux, sur l'infanterie des corps placés en arrière d'elle.
Les retards continus qu'a subis le mouvement de retraite des Français sur Verdun a Uni par donner le temps à Tavant-garde de la II e armée d'arriver couper la route. Quelques heures de moins per-
(1) Colonel Fay, Journal, p. 69. Des causes gui ont qmené la capitulation de Sedan par un officier attaché à l' état-major générât, p. 11.
(2) Colonel Bonie, La cavalerie française. G Bl Frossard, Rapport, p. 84.
dues parles Français, on peut supposer que les Allemands n'eussent point réussi dans leur tentative. En effet quelque diligence que ceux-ci aient apportée dans leur mouvement tournant, bien que pour passer la Moselle ils se soient servi des ponts existants qu'ils trouvent intacts, le 16 au matin ils n'ont encore que .très-peu de troupes sur la rive gauche à portée, pour une attaque immédiate, des positions qu'occupent les Français, et le plus grand nombre des corps de la I re et de la II e armée est encore trop loin pour pouvoir arriver même dans la journée. Il est vrai que la cavalerie et l'artillerie d'avant-garde n'ont point hésité à entamer l'action. Après avoir surpris et refoulé la division Forton, l'artillerie prussienne s'est portée en avant et, quoique n'étant encore soutenue que par de la cavalerie, elle commence à canonner l'infanterie française. En même temps que les Français étaient attaqués sur leur front, sur la route de Verdun, ils l'étaient à leur gauche sur le plateau de Rezonville; c'est le III e corps prussien, G* 1 de Avensleben II, avec la VI e division de cavalerie qui ayant traverséla Moselle sur le pont suspendu de Nouvéant, s'est avancé par le défilé de Gorze et qui monte de là par les pentes et les terrains boisés qui aboutissent à Rezonville. Lorsque commence cette attaque du IIP corps, le M* 1 Bazaine a avec lui sur les plateaux les 2 e et 6 e corps, la garde impériale, la réserve générale d'artillerie de l'armée, les deux divisions do grosse cavalerie qui sont venues se reformer derrière l'infanterie, il possède donc une grande supe-
riorité numérique sur l'ennemi; il ne parait point Tavoir reconnu, ni soupçonné, avec le peu de renseignements qu'il possède, que c'est un corps isolé, loin de tout soutien qui l'attaqué. Il vient d'avoir sa cavalerie surprise qui en reculant a causé un certain trouble et livré du terrain, le 2 e corps a campé la nuit sur des positions perpendiculaires à la route de Verdun, qui sont défavorables pour se déployer du côté où vient l'ennemi (1) : loin donc de prendre l'offensive et d'assaillir vigoureusement le III e corps qui débouche ayant un défilé et une rivière à dos, le M' 1 Bazaine conserve une attitude purement défensive. Le maréchal est dans la pensée que les Prussiens viennent pour le couper de ses communications avec Metz, tandis que leur but est au contraire de l'y rejeter ; il établit donc la garde impériale, en arrière, li Gravelotte, pour assurer ses communications avec Metz, pendant que les 2 e et 6 e corps tiendront tête à l'ennemi. Le combat ainsi commencé se poursuit dans les mêmes conditions pendant plusieurs heures, les Prussiens compensant leur infériorité numérique par leur audace et la supériorité de leur artillerie (2). A partir de midi et demi les deux partis sont successivement amenés à se servir de leur cavalerie. Le M al Bazaine qui s'est porté en avant pour maintenir sa ligne de bataille à un moment où une partie du 2 e corps pliait, enveloppé par la cavale- Ci) G" 1 Frossard, Rapport, p. 98.
(2) G âl Frossard, Rapport, p. 8G et 87. Du Pin Chambly, L'Armée de Metz, p. 17.
rie ennemie, n'a été délivré que par ses officiers et les cavaliers de son escorte mettant le sabre à la main. Vers trois heures les 3° et 4 e corps restés en arrière arrivent sur le champ de bataille et prennent position sur la droite des troupes déjà engagées, ils prolongent la ligne de bataille française dans la direction de Rezonville à Mars-la-Tour. Mais en face de ces deux corps, les Allemands se renforcent pour leur part de leur X e corps qui a passé la Moselle la veille à Pont-à-Mousson et qui, dirigé pour couper la route de Metz à Verdun sur St-Hilaire entre Mars-la- Tour et Verdun, au bruit du canon, s'est rabattu sur Mars-la-Tour. Ce qui s'était passé à Rezonville se répète du côté de Mars-la-Tour, bien qu'inférieurs en nombre, ce sont les Allemands qui attaquent et les Français qui gardent la défensive. La préoccupation constante du M* 1 Bazaine est pour sa gauche où il continue à appréhender un mouvement tournant de l'ennemi ; il y stationne donc de sa personne et y masse le plus de forces possible ; sur sa droite, à ses 3 e et 4 e corps qui avaient d'abord dessiné une offensive vigoureuse, il donne seulement pour instruction de se maintenir. A quatre heures et demie le prince Frédéric-Charles arrive sur le champ de bataille et prend le commandement. Peu après, pour renforcer les III e et X e corps arrivent successivement des fractions des IX e et VIII e corps venus de la rive droite de la Moselle par Nouvéan t et Gorze. Ces renforts finissent par diminuer l'infériorité numérique des Allemands sans toutefois la faire
disparaître complètement, la totalité des forces enga-
géesde leur côté dans cette journée ne devant pas dépasser 80,000 hommes (1). Le prince Frédéric-Charles fait poursuivre la bataille jusqu'à neuf heures du soir, sans que les attaques renouvelées qu'il dirige contre les divers points de la ligne française réussissent à modifier sensiblement les positions occupées par les deux armées depuis l'après-midi. Cette bataille n'amenait aucun résultat décisif; les pertes se balançaient environ 16,000 hommes de chaque côté ; les Prussiens, dans les attaques qu'ils avaient tentées contre les positions françaises, avaient échoué, mais ils restaient maîtres de Mars-la-Tour et de Vionville qu'ils avaient occupés le matin, et, dans cette position, ils interceptaient la route directe de Metz à Verdun sur laquelle les Français s'étaient engagés pour opérer leur retraite. Cependant le lendemain matin, les Prussiens découvrirent combien les résultats qu'ils avaient pu se promettre de la marche tournante de leur II e armée étaient obtenus, les Français renonçant à opérer leur retraite sur Verdun et Châlons avaient abandonné le champ de bataille et rétrogradaient vers Metz.
On a voulu voir, dans ce retour à Metz, l'indice d'une résolution antérieurement arrêtée dans l'esprit du M al Bazaine de ne pas quitter la ville (2) . Ce qui est certain, c'est que dans les positions respectives que les deux armées occupaient le 16 août au soir, la marche sur Verdua était devenue extrêmement difficile. Les Prussiens
<1) Guerre franco-allemande, supplément, p. 205. (2) Voir la note B.
LES DÉFAITES ET L'INVASION. 23 i
étaient maîtres de la route directe de Metz à Verdun et, par conséquent, pouvaient prévenir sur Verdun et la Meuse les Français obligés maintenant de se rejeter sur les routes faisant circuit de Briey et de Conflans. Le terrain sur lequel il eût fallu se mouvoir et manœuvrer pour gagner Verdun était une sorte de boyau formé par la frontière belge ; dès le jour même, après s'être remis en marche, on eût été rejoint et forcé de nouveau de livrer bataille ; les corps ennemis qui avaient marché sans pouvoir s'engager le 16 étaient cependant arrivés assez près pour prendre part à une bataille le 17. Obligé de faire face à des troupes sans cesse renouvelées qui auraient fini par comprendre la totalité des forces très-supérieures de la I re et de la II e armée, 1 il est probable que, s'il eût persévéré après la bataille de Rezonville à marcher sur Verdun, le M al Bazaine eût eu son armée détruite ou jetée en Belgique.
Quoi qu'il en soit, l'armée du Rhin a commencé son mouvement de retour sur Metz le 17 au matin. L'immense convoi dont elle est suivie est ramené au milieu de la plus grande confusion (1) ; malgré le nombre des voitures on ne peut évacuer assez vite une partie des approvisionnements qu'on doit livrer aux flammes pour les empêcher de tomber aux mains de l'ennemi (2). On est également dans la nécessité d'abandonner un grand nombre de blessés. Les Prussiens
(1) Colonel Fay, Journal, p. 99.
(2) Metz, Campagnes et négociations par un officier supérieur, p. 83.
demeurèrent d'abord dans l'incertitude sur la résolution dernière que pourraient prendre les Français. Ils restèrent donc rangés faisant face au nord pour pouvoir attaquer de nouveau l'armée du Rhin si elle venait à reprendre la marche sur Verdun; dans l'aprèsmidi du 17, avec les nouveaux corps ayant rallié, les Prussiens se trouvent dans cette position, ayant sept corps d'armée sur le terrain, les VIII e et VIP de la I" armée, les IIP, IX e , X e , le XII e et la garde de la IP armée. Les Français purent ainsi se replier vers Metz sans être inquiétés.
Les Allemands ont maintenant toutes leurs forces sur la Moselle. La IIP armée ayant franchi les Vosges est arrivée sur la Moselle qu'elle a traversée à Nancy et en amont. Les trois armées allemandes occupent un échiquier restreint, elles se soutiennent les unes les autres et peuvent effectuer, dans n'importe quelle direction, des concentrations écrasantes. Chaque armée depuis le 5 août a été renforcée d'un corps entier : la P e armée du I er corps ; la IP du II e corps ; la IIP du VI e corps. Ces renforts ont plus que compensé les per tes subies sur les champs de bataille. Le grand quartier général prussien ne se croit donc pas obligé d'appeler à lui toutes ses forces pour une nouvelle bataille, il laisse la IIP armée poursuivre sa marche au delà de la Moselle dans la direction de Toul et de Ghâlons; il se contente des forces qu'il peut réunir pour une bataille immédiate, soit les sept corps déjà concentrés le 17 au soir, plus le II e corps en marche de Pont-à-Mousson. Le I er corps, resté sur la rive droite
de la Moselle, continuera à y stationner pour s'opposer aux entreprises que les Français pourraient tenter en faisant irruption de Metz de ce côté. Le 18 août, huit corps d'armée sous le commandement du roi avec le G aI de Moltke et les deux généraux en chef de la I ra et de la II e armée, formant une masse de 1 80,000 hommes d'infanterie, 25,000 cavaliers et 700 pièces de canon se mettent en mouvement pour assaillir les Français dans une suprême bataille rangée.
Les Français ont pris position sur une ligne de hauteurs allant du sud au nord, passant par Rozérieulles, Amanvillers et St- Privât; ils tournent le dos à la Moselle et ont leur front vers la France, tandis que les Allemands font face à la frontière d'où ils sont venus. Les Français ont leur gauche appuyée sur le camp retranché de Metz qui de ce côté empêche tout mouvement de flanc de l'ennemi ; ils ont protégé leur front par des tranchées-abris et des travaux de défense faits aux fermes et aux villages. Cependant sur la droite à St-Privat et Roncourt la position française est moins forte, ne s'appuyant à aucun grand obstacle artificiel ou naturel, et prêtant ainsi à une double attaque de front et de flanc. Si les Français avaient l'avantage de la position, les Allemands avaient celle du nombre en hommes et en canons,les Français ayant seulement 120,000 hommes et moins de 500 canons- Les Français sont rangés : le 2 e corps le plus près de Metz appuyant sa gauche sur le fort St-Quentin, à droite du 2 e corps le 3 e , puis le 4 e à Amanvillers et tout à fait à la droite de la ligne, à St-Privat et Roncourt,
le 6*. Le 6 e corps qui est venu de Châlons sans sa réserve d'artillerie n'a pas non plus de parc de génie et il ne peut se protéger par des travaux de campagne du genre de ceux qu'ont faits les autres corps. En outre le M âl Bazaine continuant à appréhender une attaque qui le couperait de Metz, comme il Ta déjà fait à Rezonville, se tient toute la journée sur sa gauche et y place ses réserves; de telle sorte que leur droite, partie décisive pour les Français, puisque c'est en ce moment le seul côté par lequel ils conservent leurs communications ouvertes avec la France et qui est en même temps leur point faible, est cependant restée la position la moins bien préparée et la moins garnie pour la défense.
La bataille commencée seulement vers midi par l'attaque du IX e corps sur le centre français, à partir de ce moment, s'étend à tout le front des deux armées d'un développement de près de i 3 kilomètres. Les Allemands partout repoussés finissent par concentrer leurs efforts sur la droite française. A 5 heures du soir ils attaquent St-Privat avec le corps de la garde. Mais lorsque la garde prussienne s'est avancée à découvert, les Français postés dans une position dominante font pleuvoir sur elle un feu de mousqueterie d'une intensité terrible; la garde subit des pertes énormes, des compagnies entières disparaissent, des bataillons, des régiments perdent tous leurs officiers, et enfin elle doit être ramenée en arrière. A peine les Allemands ont-ils reculé qu'ils préparent une nouvelle attaque plus décisive. La principale préoccupation du G' 1 de Moltke
a été de prendre à revers la droite française, et il a réglé dans ce but la marche de son XII e corps. Ce corps a eu un grand circuit à faire et lorsque la garde s'est engagée, quoique approchant du champ de bataille, il n'était pas encore prêt à entrer en ligne. Pour rendre décisive la reprise d'une attaque de l'infanterie sur St-Privat, l'ennemi fait converger sur ce point le feu d'une masse énorme d'artillerie. Le 6 e corps a épuisé ses munitions, et son artillerie est impuissante à répondre à celle de l'ennemi. Puis à 7 heures, lorsque 'les Allemands ont jugé que l'eflet produit par l'artillerie doit être atteint, la garde ramenée droit sur St-Privat et le XIP corps arrivé en ligne, attaquant sur l'angle extrême des positions françaises à Roncourt, donnent l'assaut à toutes les positions du 6 e corps. Devant cette irruption de masses très-supérieures en partie formées de troupes fraîches, le 6 e corps, quoique manquant de munitions, vigoureusement commandé par le M al Ganrobert, oppose une dernière et énergique résistance. Les Allemands doivent emporter les maisons de -St-Privat dans une mêlée corps à corps, mais la lutte ne peut se prolonger indéfiniment, et les Français, rejetés en désordre en arrière du champ de bataille, abandonnent à l'ennemi Roncourt et St-Privat. La retraite du 6 e corps a découvert la droite du 4° qui, pris en écharpe par l'ennemi, est obligé de se reporter en arrière d'Amanvillers et du terrain sur lequel il s'était maintenu toute la journée. Lorsque les aides de camp des 4* et 6 e corps vinrent apporter à Plappeville au M al
Bazaiue et à son état- major la nouvelle du succès remporté à cette dernière heure de la journée par l'ennemi, ils y causèrent une pénible surprise, car on y était en pleine sécurité et on se croyait définitivement vainqueur (1). Le M* 1 Bazaine fait partir la division des grenadiers Picard de là garde et la réserve d'artillerie de l'armée, mais ces réserves, placées sur la gauche, sont trop loin pour arriver en temps utile et tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'empêcher les Allemands de dépasser ce soir-là Amanvillers. Les pertes des Français se sont élevées dans cette journée à 12,273 hommes hors de combat, et 2,000 laissés prisonniers aux mains de l'ennemi, celles des Allemands à 20,159 hommes hors de combat.
Les Allemands, par le terrain gagné à St-Privat sur la droite française, ont complété le mouvement tournant qu'ils avaient entrepris autour de Metz. L'armée du Rhin, repliée dans le camp retranché de Metz, a perdu ses communications avec la France et se trouve enserrée dans un cercle de fer.
(I) Colonel Fay, Journal, p. 107 et 108.