‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873Chapitre 1 sur 13 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Assemblée nationale.

Le Pacte de Bordeaux.

L'élection de TAssemblée nationale s'était faite à la hâte, sur des territoires en partie occupés par l'ennemi, alors que la transmission des nouvelles était lente et incertaine et que les départements étaient séparés de Paris; aussi avait-elle été soustraite à tout . travail d'ensemble et à toute action combinée de la presse et des comités. Le choix des candidats avait entièrement dépendu des influences locales. Cependant lorsque le résultat du vote fut connu, on vit que, par toute la France, les électeurs s'étaient exprimés avec un accord singulier. C'est qu'aussi ils avaient dès longtemps une volonté arrêtée et étaient parfaitement prêts à rendre leur jugement. La lutte engagée depuis deux mois entre les républicains, déterminés à continuer la guerre, et les conservateurs, voulant au contraire la faire cesser, avait disposé le terrain électoral et mis les partis III. 1

en présence ; le moment venu, ils avaient eu tout naturellement, dans chaque département, la même position, les conservateurs avaient formé la liste de la paix, les républicains celle de la guerre. C'est donc sur cette unique et pressante question de la paix ou de la guerre que la France s'était divisée, et le résultat n'était pas douteux. Les conservateurs oblenaient une majorité écrasante. Les villes avaient presque partout voté pour les républicains, mais le suffrage des campagnes avait noyé le leur. Les républicains n'étaient élus en groupes compactes qu'à Paris et en Alsace- Lorraine où, par haine de Tannexion à l'Allemagne, on repoussait la paix ; partout ailleurs ils n'avaient réussi qu'exceptionnellement. Le général Trochu était nommé dans dix départements, M. Gambetta dans neuf. Ils recevaient ainsi une marque de reconnaissance pour la part prépondérante qu'ils avaient prise à la défense nationale, mais ce qui manifestait le mieux les tendances du pays, c'était réleclion de M. Thiers dans vingt-six départements. M. Thiers devait bien sa grande influence à sa récente mission diplomatique en Europe et à ses efforts au Corps législatif pour écarter la guerre ; cependant comme il désapprouvait notoirement toute prolongation de la résistance, il était évident que les électeurs avaient, avant tout, voulu affirmer sur son nom leur désir de conclure la paix.

Le 1 6 février, l'Assemblée nationale définitiTemeot constituée à Bordeaux élisait M. Jules Grévy président et, le lendemain, à la presque unanimité

L'ASSEMBLÉE NATÏONALE. 3

elle nommait M. Thiers, Chef du pouvoir exécutif de la république française. Ilexercerait ses fonctions sous le contrôle de l'Assemblée, avec le concours des ministres qu'il aurait choisis et qu'il présiderait. Le gouvernement de M. Thiers fut immédiatement reconnu par toutes les puissances européennes.

Le 17, M. Keller, député du Haut-Rhin, lisait à l'Assemblée une déclaration des députés du Bas- Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle et de la Meurthe qui, faisant connaître l'inébranlable volonté de leurs électeurs de rester Français , adjuraient l'Assemblée de repousser tout traité démembrant le territoire. Cette proposition avait visiblement ému les députés et plusieurs voulaient en renvoyer la discussion au lendemain, lorsque M. Thiers intervint. Il dit qu'il fallait trancher sans retard une question, qui entraînait le choix à faire de la paix ou de la guerre. L'Assemblée fut de cet avis, et les députés se rendirent dans les bureaux. La commission nommée, après avoir entendu M. Thiers, écarta la proposition de M. Keller, pour lui substituerla résolution suivante, adoptée à une énorme majorité : « L'Assemblée natio- « nale, accueillant avec la plus vive sympathie la décla- « ration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à « la sagesse et au patriotisme des négociateurs. » L'Assemblée, en refusant de tracer un programme inacceptable à l'ennemi, venait d'indiquer son désir de conclure la paix .

Le 19 février M. Thiers fit connaître le nom des ministres qu'il avait choisis :

4 lA COXXUXE.

DcFAURB, justice.

Jules Fatre, affaire étraogères.

Ernbst Picard, inlérienr.

JcLES SiMOx, instmctioo publique.

De Larct, traranx publics.

Lambrecht, agriculture et commerce.

Géuéral Le Flo, guerre.

Amiral Pothuau, marine.

Le nûoistèredes finances fut confié quelques jours après à M. Pouyer-Quertier.

L'armistice que M. Jules Favre avait conclu à Versailles, avec M. de Bismarck, expirait le 21 féTrier. Il était donc urgent d'entamer les négociations pour la paix. M. Thiers devait les conduire lui-même avec le ministre des affaires étrangères. Il se Gt adjoindre par l'Assemblée une commission de quinze membres qui raccompagnerai ta Paris; son rôle serait parement consultatif, mais, suivant au jour le jour les négociateurs, elle allégerait leur responsabilité et pourrait aider à faire accepter les dures conditions de paix qu'on prévoyait. M. Thiers obtint en outre de l'Assemblée de ne point siéger pendant son absence, afin qu'aucune discussion intempestive ne vînt lui causer d'embarras.

Les négociateurs arrivèrent à Paris le 20 février. Le lendemain M. Thiers se rendit seul à Versailles, désireux. d'entretenir M. de Bismarck en tête à tête, pour retirer, s'il était possible, quelqu'avantage de ses anciennes relations avec lui (1). Jusqu'à ce joiir,

(1) Jales Farre, Gouvernement 'de la Défense nationale, t. ni, p. 90.

M . de Bismarck n'avait jamais exactement révélé les conditions qu'il mettrait à la paix, mais à M. Thiers, venu pour conclure un traité définitif, il les précisa immédiatement. Après avoir accordé sans difficulté la prolongation de l'armistice jusqu'au 26 février, il dit que la France, en signant la paix, devrait renoncer à l'Alsace entière y compris Belfort, aux villes de Metz et de Thionville, et à la Lorraine allemande, formant partie des départements de la Moselle et de la Meurthe; de plus elle paierait six milliards.

M. Thiers ne put cacher sa consternation. Il observa cependant que la France n'était pas assez épuisée pour se résigner à des conditions déshonorantes, ou, comme le paiement de la rançon exigée, inexécutables, puis il demanda à voir l'empereur Guillaume dans l'espoir de le fléchir. M. de Bismarck alla trouver l'empereur. Au retour il dit à M. Thiers qu'il serait reçu selon ses désirs, à condition d'éviter tout débat politique, l'empereur ayant l'habitude d'en abandonner le soin à son ministre. L'entrevue eut lieu dans ces termes. M. Thiers, sans sortir des généralités, s'efforça de toucher l'empereur, il lui représenta surtout combien il était de l'intérêt de l'Allemagne de ne pas faire delà paix à conclure la source de nouveaux conflits. L'empereur se montra bienveillant, presque affectueux (1) : il n'avait jamais eu le dessein d'attaquer la France, et il regrettait les obli-

(1) Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale^ t. HI, p. 92.

gatipns que lui imposaient les événements, mais il resia inflexible.

Lorsque M. Thiers revenu à Paris eut communiqué les conditions de paix à la commission de TAssemblée, ses membres ressentirent à leur tour une profonde douleur, non toutefois sans quelque mélange de délivrance. On avait appréhendé du vainqueur des demandes encore plus dures, on avait été jusqu'à craindre qu'il n'exigeât toute la Lorraine et ne prétendît imposer de véritables flétrissures, telles que la remise de la flotte ou la limitation perpétuelle de l'armée à un faible effectif. On était au moins préservé de cette extrême limite de sacrifices. Ce qu'on jugeait absolument accablant, c'était la rançon de six milliards. Une pareille somme semblait irréalisable, et parvînt-on à la réunir, on s'imaginait que son paiement amènerait la plus horrible crise financière.

M. Thiers retourné à Versailles, le lendemain, se mit à discuter les conditions qui lui avaient été posées. M. de Bismarck s'en montra surpris et mécontent; il n'y avait selon lui rien à redire, les termes de la paix étaient à prendre en bloc ou à laisser. M. Thiers répondit qu'il était venu négocier, ce qui entraînait un débat, une discussion, où chacun était supposé capable de se laisser convaincre par les arguments de son adversaire. Il eût été tellement odieux d'imposer de si durs; sacrifices à un pays, sans môme admettre d'observations, que M. de Bismarck dut se rendre. M. Thiers essaya alors de faire réduire le territoire à céder et le montant de l'indem-

nité : quant aux six milliards, ils lui paraissaient impossibles à trouver. M. de Bismarck refusa toute concession : selon lui, l'indemnité demandée était même au-dessous de ce que TAUemagne se fût crue en droit d'exiger; d'ailleurs le paiement en serait facile et des financiers allemands avaient déjà étudié une combinaison d'emprunt qu'ils lui soumettraient.

M. Thiers revint à Paris. Le lendemain matin les financiers annoncés par M. de Bismarck, M. Bleischrôder et le comte de Henckel lui exposèrent, en présence de la commission de l'Assemblée, le mode de libération qu'ils avaient imaginé. Leur concours eût été fort onéreux, et eût encore alourdi la rançon ; du resteM. Thiers et la commission pensaient que Thonneur et le crédit de la France exigeaient qu'on se passât de tels intermédiaires. Ils congédièrent donc les financiers allemands après avoir repoussé leurs offres.

M. Thiers retourna dans la journée à Versailles avec M. Jules Favre. En les recevant, M. de Bismarck leur apprit qu'il avait obtenu de l'empereur de réduire l'indemnité de guerre à cinq milliards (1). Les négociateurs français, après avoir dit qu'ils refusaient l'aide des financiers allemands, réclamèrent sans succès une nouvelle réduction de l'indemnité. Ils ne furent d'abord pa§ plus heureux, en essayant de regagner quelque partie du territoire, et ne purent en particulier arracher la ville de Metz. Enfin M. Thiers se borna à exiger la place de Belfort qui n'a-

(1) Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale, t. III, p. 97.

vait jamais appartenu à 1* Allemagne. Sur ce point il montra une ténacité invincible, prêt à rompre s'il n'obtenait satisfaction. «Je le vois encore, dit M. Ju- « les Favre, pâle, agité, s'asseyant et se levant tour à « tour; j'entends sa voix brisée par le chagrin, ses « paroles entrecoupées, ses accents à la fois suppliants « et fiers, et je ne sais rien de plus grand que la pas- « sion sublime de ce noble cœur, prête un instant aux « dernières extrémités et devenue insensible aux con- (( seils de la raison, tant était violent et sacré le sen- « timent dont elle s'inspirait (1). » M. de Bismarck parut troublé, l'émotion l'avait gagné; il dit à M. Thiers qu'il comprenait ses souffrances et qu'il serait heureux de lui faire cette concession, toutefois il ne pouvait rien promettre sans l'avis du général de Moltke et l'assentiment de l'empereur, et il sortit. Il dit en revenant : « J'ai dû, selon la volonté « de l'empereur, exiger l'entrée de nos troupes à Paris. « Vous m'avez exposé vos répugnances et vos craintes « et demandé avec insistance l'abandon de cette « clause. Nous y renonçons si, de votre côté, vous nous « laissez Belfort. » M. Thiers répondit, sans hésiter, que, pour garder Belfort, il consentait à l'entrée des Allemands dans Paris, certain que ses habitants se résigneraient à subir l'humiliation infligée, quand ils sauraient l'avantage qui en découlait.

Les clauses du traité relatives à l'évacuation du territoire, au mode des paiements et aux garanties

(l) Jules Favre, Gouvememe7it de la Défense nationaley t. III, p. 101.

de rindemnité, furent discutées pied à pied et provoquèrent des débats fort vifs. Les conditions de paix aussitôt connues, avaient soulevé dans le monde une véritable réprobation. On était surtout stupéfait de la rançon colossale demandée au vaincu. Lesjpuissances s'abstenaient cependant d'intervenir, sauf l'Angleterre qui adressait à la Prusse une note, dans laquelle elle s'élevait contre ses exigences. La persistance des négociateurs français à discuter qui, en traînant les choses en longueur, avait permis à l'opinion européenne de s'émouvoir et à l'Angleterre de remontrer, avait fini par irriter profondément M. de Bismarck. Le samedi matin 25 février il reçut MM. Thiers et Jules Favre d'une façon quasi hautaine, il leui* reprocha de revenir sur des points convenus, d'inventer des prétextes pour gagner du temps et recommencer la guerre : « Je le vois bien, dit-il d'un ton acerbe, vous n'avez « d'autre but que de rentrer en campagne, vous y « trouverez l'appui et les conseils de vos amis mes- « sieurs les Anglais. » Eux, sans s'émouvoir, continuèrent à débattre les détails du traité. A mesure que la discussion se poursuivait, M. de Bismarck s'animait, prêtant à M. Thiers l'intention de tout entraver, se disant malade, à bout de forces, puis s'emportant tout à fait et se promenant à grands pas dans le salon : « Je suis bien bon de prendre la o peine à laquelle vous me condamnez ; nos con- (( ditions sont des ultimatums, il faut les accepter « ou les rejeter. Je no veux plus m'en mêler ; amenez

« demain un interprète, désormais je ne parlerai plus « français. » Et il commença en effet à discourir eu allemand (1) avec une extrême véhémence. Trois jours auparavant il s'était déjà livré à une sortie du même genre. Comme M. Thiers, dans un moment d'irritation, avait répondu à une de ses demandes : « mais « c'est une indignité ! » il s'était mis brusquement à parler allemand. M. Thiers lui ayant observé qu'il devait bien savoir qu'il ne comprenait pas l'allemand, il avait alors répondu que, puisqu'on traitait d'indignes ses paroles en français, il s'était cru trop peu maître de la langue pour oser la parler (2). Puis il avait simplement repris la conversation en français. Cette seconde fois il s'était bien autrement emporté. M. Thiers était resté tout le temps silencieux. Cinq heures sonnèrent,on annonçale dîner. M. de Bismarck, redevenu calme, invita les négociateurs français d'une manière pressante. Ils refusèrent et restèrent à conférer avec M. Alphonse de Rothschild, qu'ils avaient mandé de Paris, pour étudier le paiement de l'indemnité. Après le dîner M. de Bismarck vint luimême les chercher ; il les conduisit au salon où se tenaient ses convives. Il se montra aimable et gracieux, prenant visiblement à tâche de faire pardonner son emportement. M. Thiers reçut ses politesses en homme blessé, mais prêt à oublier. Il ne pouvait certes agir autrement ; d'ailleurs il savait bien que,

(1) Jules Favre, Gouvernement de In Défense nationalCy t. HI, p. 113.

(2) Moritz Busch, Graf Bismarck und seine Leute^ t. II, p. 372.

quelles que fussent ses exigences et sa dureté, M. de Bismarck avait déployé moins de rigueur que n'eût fait, dans le moment, tout autre politique de ses compatriotes. Au sein de l'Allemagne et dans Tarmée, c'était un concert pour trouver trop bénignes les conditions mises à la paix. Loin de Texciter, M. de Bismarck a cherché, dans une certaine mesure, à modérer la soif de vengeance et de conquête de sa nation et, quelque minimes qu'on puisse juger les concessions obtenues de lui, aucun autre homme d'Etat, à sa place, n'eût probablement eu la force de les arracher au parti militaire.

Le dimanche 26 février, dans l'après-midi, le traité était définitivement dressé. M. de Bismarck fit appeler les représentants de la Bavière^ du Wurtemberg et de Bade qui apposèrent leur nom au bas, sans aucune réflexion. Lui-même était radieux, il prit pour signer une plume d'or, qu'un joaillier badois (1) lui avait offerte à cette intention. MM. Thiers et Jules Favre signèrent avec désespoir et revinrent à Paris en pleurant.

Après avoir fixé le tracé de la nouvelle frontière et le montant de l'indemnité, la convention déterminait les conditions des paiements à faire et de l'évacuation du territoire. Un premier milliard serait versé au cours de l'année 1871 et les autres dans le délai de trois années. L'évacuation des départements occupés aurait lieu par zones. La ville de Paris et ses forts sur la rive gauche, avec une première zone dé-

(1) Moritz Busch, Graf Bismarck und seine Leute, t. I, p. 297.

. limitée par la Seine, seraient évacués aussitôt la ratification des préliminaires par TAssemblée. Une seconde zone le serait après le paiement d'un premier demi-milliard, comprenant les départements deTOise, delà Somme, les parties des départements de la Seine, Seine-Inférieure, Seine-et-Marne situées sur la rive droite de la Seine. Les autres départements seraient délivrés au fur et à mesure du paiement des derniers pactes de l'indemnité. Les troupes d'occupation s'abstiendraient de toute réquisition, le gouvernement français les entretiendrait lui-même. Le rapatriement des soldats prisonniers en Allemagne commencerait immédiatement. La garnison de Paris ne'pourrait jusqu'à la paix définitive dépasser 40 mille hommes. Les négociateurs n'avaient arrêté à Versailles que des préliminaires de paix ; la discussion du traité final nécessitait donc de nouvelles négociations, que Ton convint de poursuivre dans une ville neutre, à Bruxelles. Les préliminaires ne devaient engager la France qu'après avoir été ratifiés !par TAssemblée nationale, et, pour donner le temps de les examiner, l'armistice fut prorogé jusqu'au 12 mars.

M. Thiers partit aussitôt pour Bordeaux. Il se présenta à l'Assemblée le 28 février et lut lui-même le préambule : « L'Assemblée nationale, subissant les « conséquences d'une situation dont elle n'est pas « l'auteur, approuve les préliminaires de paix dont le <( texte est ci-annexé, » puis M. Barthélémy Saint- Hilaire, qui remplissait auprès de lui les fonctions de secrétaire, fit connaître les articles du traité.

M. Thiers demanda Turgence. Les députés qui croyaient devoir rejeter le traité la combattirent. M. Thiers réclama une solution immédiate, faisant valoir la situation douloureuse du territoire occupé et surtout la nécessité pressante de délivrer Paris de Tennemi, dans l'état d'esprit de ses habitants. Son opinion prévalut et le soir même l'Assemblée discutait les préliminaires dans les bureaux. A la séance du lendemain, le rapporteur de la commission chargée d'examiner le traité, M. Victor Lefrauc, concluait à l'adoption. Le débat s'engagea immédiatement. M. Edgar Quinet, le premier à parler, s'élève avec véhémence contre la politique de conquête et de vengeance de la Prusse. Après lui, M. Bamberger, un Strasbourgeois, député de la Moselle, adjure TAssemblée de repousser le traité et s'écrie, dans la douleur de voir sa terre natale arrachée à la France : « Un « seul homme, dont le nom restera éternellement (( cloué à Tinfamant pilori de l'histoire, devait signer « ce traité, cet homme c'est Napoléon III. » Les bravos et les cris d'approbation ont accueilli cette apostrophe. Mais au milieu du bruit M. Galloni d'Istria s'est écrié : « Napoléon III n'aurait jamais signé un « traité honteux I M. Gavini, ancien préfet de la Corse et M. Conti, secrétaire de l'Empereur, eux aussi députés delà Corse, protestent également avec véhémence. M. Conti monte à la tribune. Il prononce à grand'peine quelques phrases couvertes par les clameurs : « Je viens renouveler la protes-

« tation que j'ai faite de ma place contre les m. 2

i4 Là commune.

a paroles de l'honorable préopinani. J'espère qu'elle « retentira dans le pays tout entier; je ne m'attendais i< pas à des récrimiiiations contre un passé auquel « plusieurs d'entre vous se rattachent. — Allons « donc! Allons donc! — Est-ce qu'il n'y a pas ici « beaucoup de nos collègues, qui, comme moi, aient « prêté serment à l'empire et l'aient servi avecdévoue- « ment. — Un membre : Et l'Empereur, est-ce qu'il « n'avait pas prêté serment à la république ! — Les a interruptions ne me feront pas descendre de la tri.- « bune, car je viens défendre mon pays et ce qu'il a « honoré. Faut-il retrancher de son histoire quelques <c années glorieuses, dont la prospérité ne sera pas ou- «bîiée? — M. Vitet: Allons donc, glorieuses! dites « honteuses. — En attaquant le gouvernement que « je défends, vous incriminez la France elle-même, qui « l'a fondé et soutenu par une série de plébiscites. — « M. de Franclieu : Descendez de la tribune, les bour- <c reaux n'ont pas le droit d'insulter les victimes ! » Les clameurs couvrent complètement la voix de l'orateur. Plusieurs membres à gauche ont crié : la déchéance ! M. Bethmont : <c II n'y a qu'un moyen de « clore l'incident, c'est de prononcer la déchéance de « l'Empereur ! — Oui ! Oui 1» Les cris : la déchéance ! la déchéance I s'élèvent de toutes parts. M . Conti, contraint de renoncer à la parole, descend de la tribune. L'agitation est à son comble. Le président se couvre et interrompt momentanément la séance. A sa reprise M. Target lit, aux applaudissements de l'Assemblée, une proposition de déchéance signée de vingt-cinq

députés. MM. Gavini et Conti veulent de nouveau prendre la parole. Leur insistance à présenter Tapologie de Tempire amène M. Thiers à la tribune. « Messieurs, je vous ai proposé une politique de con- « ciliation et de paix, et j'espérais que tout le monde a comprendrait la réserve dans laquelle nous nous « renfermons à Tégard du passé. Mais ce passé se « dresse devant nous, il semble se jouer de nos « malheurs, lorsque nous courbons la tête sous ses « fautes, sous ses crimes. — Oui, oui, c'est vrai ! — « Savez-vous ce que disent en Europe les princes que <c vous représentez? Je l'ai entendu de la bouche des (c souverains — ils disent que ce n'est pas eux qui (c sont coupables de la guerre, que c'est la France. Eh « bien ! je leur donne un démenti à la face de l'Europe. « — Applaudissements. — Non I la France n'a pas « voulu la guerre, c'est vous qui protestez, qui l'avez « voulue. » M. Conti au pied de la tribune adresse à M. Thiers des paroles étouffées par les cris : n'interrompez pas ! à l'ordre I M. Thiers: «Vous avez « méconnu la vérité, elle se dresse aujourd'hui devant « vous, et c'est une punition du ciel, de vous voir ici « obligés de subir le jugement de la nation, qui sera « aussi celui de la postérité. — Oui, oui. Vifs applau- « dissements. — Je n'ajoute plus qu'un mot. Vous a dites que nous ne sommes pas une Constituante, mais il n'est pas douteux que nous soyons souvea rains. Savez-vous pourquoi ? C'est que depuis vingt- « cinq ans, c'est la première fois que les élections aient « été parfaitement libres. — Acclamations. — Je de-

ii| LA COMMUNE.

Hi m^Uvtt^ UcK^Uire derincident. » Le président Grévy ttb^ ^vix xtàx Tordre du jour présenté par M. Target :

* ïiW^^mblée nationale clôt Tincident, et dan» les

* circonstances douloureuses que traverse la patrie, « ^u face de protestations et de réserves inatten- «» dues, confirme la déchéance de Napoléon III et de « sa dynastie, déjà prononcée parle suffrage univer- « sel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion « et du d émembrement de la France. » On vote par assis et levé, d'enthousiasme. À la contre- épreuve six députés debout repoussent seuls la déchéance.

Cet incident vidé, M. Bamberger termina son discours. Il fut suivi à la tribune par MM. Victor Hugo, Louis Blanc, Jean Brunet, Millière, Langlois qui demandèrent à TAssemblée de repousser le traité. MM. Georges (des Vosges) et Keller parlèrent dans le même sens, commereprésentantsdes populations qu'on arrachait à la France. Tous ces orateurs exhalèrent les plaintes du patriotisme ; ils protestèrent contre la violation du droit et l'insulte faite à la conscience moderne, ils en appelèrent à l'avenir, ils représentèrent le démembrement à subir comme tellement humiliant que la pensée en était intolérable, ils excitèrent à trouver en soi cette volonté de résister à tout prix, qui peut enfanter des prodiges. C'étaient là de nobles discours, mais leurs auteurs, enrecommandantdecontinuerlaguerre, exigeaient l'impossible et ne tenaient point compte de la nature des choses. La ratiffcation des préliminaires fut au contraire défendue par M. Vacherot et le G*^ Changarnier. Puis M. Thiers vint dire qu'il lui

avait fallu une conviction absolue de Fimpossibilité de poursuivre la guerre pour Tobliger, comme négociateur, à accepter ^ pareilles conditions, et pour Tamener, comme chef d'Etat, à en recommander l'adoption. On connaissait son désespoir d*être personnellement appelé à accepter la consommatipn de malheurs et de fautes qu'il avait cherché à prévenir, mais la paix s'imposait fatalement. Dans l'état d'épuisement et de désorganisation de ses forces, seule elle pouvait permettre au pays de panser ses blessures et de relever plus tard sa grandeur. M.Thiers, pendant son diiscours, s'était, à diverses reprises, interrompu , la douleur et l'émotion brisaient sa voix. L'Assemblée éprouvait un égal désespoir, mais l'épuisement absolu du pays était manifeste et elle ratifiait les préliminaires le !•' mars par 546 voix contre 107.

A l'issue de ce vote, M Grosjean, au nom des vingthuit députés du territoire enlevé à la France, parmi lesquels figurait M. Gambetta, venait protester une dernière fois contre le traité, puis il annonçait que ses collègues et lui se retiraient de l'Assemblée, quoiqu'on les eût pressés d'y demeurer : « Au moment « de quitter cette enceinte, disait-il, oH notre dignité (c ne nous permet plus de siéger, et malgré Tamer- « tume de notre douleur, la pensée suprême que nous « trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de « reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, « n'ont cessé de nous défendre, et d'inaltérable at- « tachement à la patrie dont nous sommes violemment « arrachés. Nous vous suivrons de nos vœux et nous

« attendrons, avec une confiance entièredansTavenir, « que la France régénérée reprenne le cours de sa <f grande destinée. Vos frères d'Alsace et de Lorraine, « séparés en ce moment de la famille commune, con- « serveront à la France, absente de leurs foyers, une af- « fection filiale, jusqu'au jour où elle viendra y re- « prendre sa place. » L'Assemblée avait écouté avec une poignante émotion. Le démenibrement que la France avait cherché à éviter, en soutenant après Sedan une lutte désespérée, se consommait et, aumoment de la séparation, les concitoyens que Ton perdait devenaient plus chers qu'ils ne l'avaient jamais été.

M. Thiers, en pressant l'examen des préliminaires de paix, avait surtout en vue de mettre fin à Toccupation de Paris par les Allemands. Le protocole et les pièces diplomatiques destinés à transmettre la ratification de l'Assemblée avaient été dressés d'avance ; aussitôt le vote, ils étaient signés et expédiés à M. Jules Favre demeuré à Paris, qui les portait luimômo sur-le-champ à Versailles. M. de Bismarck ne put cacher le dépit que lui causait cette promptitude. Il avait cru que l'Assemblée, qui avait jusqu'au 12 mars pour discuter les préliminaires, y mettrait du temps. L*état-major prussien avait réglé d'après cela le passage de son armée à Paris ; les corps devaient s'y succéder à tour de rôle, l'empereur lui-môme y ferait son entrée solennelle le 3 mars. Les soldats allemands, irrités d'une longue résistance et du ton de défi des Parisiens à leur égard, tenaient fort à se montrer dans la ville, c'était comme la consécration de leur triomphe.

M. de Bismarck sentait bien qu'ils allaient lui reprocher de les avoir privés de cette satisfaction. Il ne pouvait se dispenser cependant d'échanger avec M. Jules Favre la ratification des préliminaires qui lui enlevait le droit d'occuper Paris. L'empereur Guillaume dut renoncer à y entrer, et le premier détachement, introduit le 1" mars, en ressortit le 2 au matin, sans être suivi par d'autres.

La France, au moment où elle se résignait à la paix, n'avait point le choix d'agir autrement. 420 mille de ses soldats -étaient captifs en Allemagne, 240 mille retenus désarmés dans Paris, 90 mille internés en Suisse ; si on ajoute à ces chiffres 150 mille tués, blessés ou malades, on trouve qu'elle était privée de plus de 900 mille hommes, c'est-à-dire de presque toute sa population réellement apte au service militaire (1). Depuis la reddition de Paris et la perte de l'armée de l'Est, l'armée de la Loire sous les ordres du G*^ Chanzy était la seule grande armée qui tînt la campagne; mais, après ses défaites et deux retraites successives d'Orléans sur le Mans et du Mans sur Laval, elle n'eût pu soutenir avan tageusement le choc de l'ennemi. Les gardes nationaux mobilisés, qui formaient la dernière réserve, étaient sans instruction et tout manquait pour les utiliser et en faire des soldats, les cadres, les armes, l'équipement. Les armées ennemies occupaient vingt-huit départements et dominaient Paris, elles avaient dépassé la zone des forteresses et n'eussent plus rencontré, j usqu'aux extrémités du territoire,

(1) Voyez la note A.

que des villes ouvertes et des campagnes sans défense. Comme Thiver était fini, les Allemands eussent accepté volontiers de continuer la guerre pour parcourir, au printemps, ces régions du midi de la France, terres de la vigne et du soleil, qui, aux yeux de rhomme du Nord, sont une sorte de paradis. La France était donc définitivement vaincue, tous ses moyens de résistance étaient épuisés. Un traité pouvait seul lui permettre de se délivrer de l'ennemi.

Lorsque la paix fut assurée, l'attention se fixa tout entière sur la situation intérieure. On cherchait à s'orienter après la tourmente. L'horizon avait changé. L'aspect d'une foule de choses était nouveau.

C'était l'Assemblée nationale qui sollicitait par dessus tout les regards. Le pays avait voulu qu'elle fît la paix, elle l'avait faite. Mais ensuite elle restait debout, au milieu des ruines causées par la guerre et la révolution, source unique d'autorité en l'absence de toute constitution, et les électeurs qui l'avaient nommée, sans pouvoir s'expliquer sur aucun programme politique, se demandaient dans quel sens elle allait user de sa souveraineté. En l'élisant les électeurs des campagnes, qui l'emportaient par le nombre, avaient d'abord procédé par élimination ; ils avaient écarté tout l'ancien personnel de l'empire contre lequel le soulèvement était universel, puis encore les républicains qui voulaient continuer la guerre, et alors ils avaient choisi des hommes qu'ils avaient'vus comme eux désirer la paix et qui, en même temps, ayant vécu au milieu d'eux, préoccupés des

mêmes soins et des mêmes travaux, leur étaient naturellement apparus comme les meilleurs mandataires. Les républicains avaient tout de suite appelé les élus des départements des « ruraux » et cette désignation, en dehors de la raillerie et du mépris qu'elle comportait dans leur bouche, était exacte. L'Assemblée n'était pas seulement nommée par des paysans qui, votant en désaccord avec les citadins, avaient fait prédominer leurs candidats sur ceux des villes, les députés eux-mêmes étaient bien en grande partie des «ruraux », des hommes résidant à la campagne ou tout au moins propriétaires terriens. Or les hommes qui, attachés au sol, jouissent encore d'une grande situation personnelle, appartiennent aux classes dirigeantes du passé, la noblesse et la vieille bourgeoisie. Et, en effet, les députés élus étaient surtout de l'ordre do ces censitaires, qui, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, avaient formé le corps électoral et détenu le pouvoir. La majorité dans l'Assemblée était composée de personnages nouveaux, n'ayant jamais fait partie de corps politiques ; néanmoins dès qu'on avait pu juger de son caractère, on avait reconnu qu'elle était essentiellement monarchique. Ses premiers actes l'avaient d'ailleurs marquée, selon la langue en usage pour désigner les partis, comme « réactionnaire ï) et « cléricale », associant à l'idée de la monarchie la restauration et le maintien d'institutions en désaccord avec les formes propres à la démocratie. Aussi témoignait-elle en toute circonstance d'une profonde aversion pour la république et les républicains.

Dès le début, les discours el les incideuts de séance révélaient de quelles passions ardentes elle était animée.

A rouverture de l'Assemblée, la foule des curieux avait salué les députés, se rendant en séance, par des cris retentissants de : vive la république, des ovations avaieDt été faites au général Garibaldi et à Victor Hugo, des murmures avaient au contraire accueilli certains monarchistes. La majorité témoignait incontinent de son irritation. Le marquis de Franclieu réclamait la nomination immédiate de questeurs chargés des soins de police, des mesures militaires étaient prises aussitôt, et l'Assemblée entourée d'un cordon de troupes. La vue et le nom du général Garibaldi suffisaient, en toute circonstance, à mettre hors d'eux-mêmes les députés de lamajorité. Le général avait été nommé député dans deux départements, la Seine et la Côte-d'Or, et en Algérie. Par une lettre, que le président lisait à l'ouverture de l'Assemblée, il déclarait renoncer à son mandat. A la fin de la séance, au moment de se retirer pour toujours, il demande la parole. « Il est trop tard ! lui crie-t-on, la séance est levée ! Vous n'avez pas le di*oit de parler I Vous êtes démissionnaire ! » Il cherche inutilement à se faire entendre, on étouffe sa voix. Son attitude et sa parole n'ont rien de provoquant, son simple aspect excite les frémissements de la majorité. C'est contre l'ennemi du pape que, comme catholique, elle se soulève. Le 8 mars la validation des pouvoirs des députés de TAlgorio obligea à discuter les droits à

rôligibilité du général Garibaldi, qui était étranger. M. Victor Hugo parla de la reconnaissance due à un homme qui avait combattu pour la France et qui, dit-il, était le seul chef d'armée ayant commandé dans la dernière guerre sans être vaincu. Cette assertion soulète au sein de la majorité une véritable tempête. Les apostrophes les plus violentes arrêtent court l'orateur. Indigné, M. Victor Hugo donne, séance tenante, sa démission de député et sort de TAssemblée pour n'y plus rentrer. L'examen des élections de Vaucluse, où la liste républicaine avait passé tout entière, suscita des débats passionnés. Le succès des républicains fut attribué au rétablissement de la candidature officielle et des moyens de pression en usage sous l'empire. L'Assemblée ordonna une enquête et ajourna la validation des élus qui, sans attendre, envoyèrent leur démission pour se représenter aux électeurs.

En face de la majorité monarchique, les républicains ne formaient qu'une faible minorité, mais loin de. compenser leur petit nombre par de l'habileté et du sang-froid, une partie d'entre eux s'abandonnait aux emportements de la colère. Ils continuaient à être aveuglés par cette surexcitation du patriotisme, qui les avait portés à vouloir indéfiniment poursuivre la guerre et qui leur avait été si fatale aux élections, en les faisant repousser par les campagnes. Après avoir presque seuls parlé et volé contre la paix, maintenant qu'elle était conclue, aucuns persistaient à la déclarer honteuse ou bien pré-

2i lA OJU^M.

te&iaîent -^e TAsseci^^ a xt-jl:: jrsj^n divÂl d'aliéner une ponî^oa vi:i tecri^ù^ «nit^ par le seul bil d'agir aàccsL. cl5s &i i ski mirJat ImiUnt les dépcâès i^s ^ârrîtxres cédfe à TAHeau^e qoi s'êtiieii: iié;l ^^^à^é^^ MM. Lidm-RdUin. Giiod- R>uiol, R.vàef^rî. Ria,:. Mjùoo. Yirtor Hugo, Félix Pyat eî quelr^ies aulr^es* ionujiea: lear déaiissioQ et éclair^issaiea: les nues déjà si Mbles de leur parti. Paris av^i élu d'ardents rèpabticains et parmi eux des partisans de la CDmmune. lis têsioîsaaieiit d'une aoimosité, allant chez quelijuds-uns jusqu'à la haioe la plus Tiolente, contre ces républicains qui avaient foimé le gouvernement de la Défense nationale et, dans Topinion populaire, si mal conduit la défense, i^eur passion débordait tellement, que le péril quo ton» ler^ républicains couraient en commun (làtiH uno AHHcrnbléo monarchique et que la république courait av(5C eux ne pouvait les amener à se contenir. lU rcnietlaiout eux-mêmes à la majorité des armes d*atlaques contre le gouvernement qui, depuis le 4 septembre, avait personnifié la république. MM. Louis Blanc, Victor Hugo, Edgard Quinet, et quatorze autres députés de Paris déposaient en effet le 6 mars une proposition, pour que l'Assemblée demandât compte de sa conduite à Tex-gouvernement de la Défense n.'itionale. Trois députés de Paris partisans de la Comniune, MM.Delescluze, CournetetRazoua, allant plus loin, proposaient formellement qu'on décrétât d'accusation les membres du gouvernement de la Déoase nationale, comms coupables de haute trali ison.

L'Assemblée nationale se trouvait donc divisée en deux partis de force inégale, mais semblablement passionnés et animés Tun contre l'autre d'incurables i*ancunes. M. Thiers, chargé de relever le pays avec le concours d'un tel corps politique, avait promptement reconnu qu'il n'y réussirait qu'en s'assurant Tappui des hommes modérés de toute opinion. Il avait donc composé son ministère, en partie avec des républicains pris au gouvernement de la Défense nationale, et en partie avec des monarchistes, orléanistes et légitimistes, choisis dans la nouvelle majorité. Mais cela était insuffisant. Il fallait, pour tirer le pays de l'abîme où il était tombé, obtenir que les partis fissent trêve à leurs dissensions et que, réservant la question de forme de gouvernement qui les divisait, ils se consacrassent à ces projets de réorganisation et de relèvement national sur lesquels, au nom du patriotisme, ils pouvaient se mettre d'accord. Le jour même où il était nommé Chef du pouvoir exécutif, en remerciant l'Assemblée du témoignage de confiance qu'elle lui donnait, M. Thiers faisait donc appel à une trêve des partis : « Pacifier, réorganiser, <c relever le crédit, voilà la seule politique possible en « ce moment. A celle-là tout homme honnête etéclairé, « quoi qu'il pense sur la monarchie ou sur la répu- « blique, peut travailler utilement. Ahl sans doute, « lorsque nous aurons rendu à notre pays les services « pressants que je viens d'énumérer, quand nous « aurons relevé du sol où il gît le noble blessé qu'on

« appelle la France, quand nous aurons fermé ses m. 3

2iç LA oôïiryE-

« plaiâs^ ruihné ses ^opToes, noms le reQ^i^oQ3 à lai- « mêriie. et r^laîâ durs, ayant itecocTTê la liberté de « ses es^lSi» il Terra ooeomciit il rent rirre. Quand c œ!^ ceuTTe de léparatioa sera terminée, le temps de * disc;::ter les thfories de goaiTomcmect sera venu- " Nous aurons rec^UTré EOtte sang-fnoid. ayant opéré t noîre recosstitoîioii sons îe goarernemeat de la r répîiilique, nous lourrons prononcer, en connaistf sance de cause, sur nos destinées, b

M. Thiers, le 11 mars, revenait sur les mêmes idées, n les déreloppait avec plus de précision pour les faire définitivement accepter : a Permettez-moi de vous « exposer, encore une fois, la politique que nous vous u avons annoncée, le jour où je vous ai présenté les u ministre» nos collègues, pour qu*il n'y ait entre a nous aucun malentendu. Spontanément, par un n acte do sagesse qui vous honore, et dont je vous H remercie, vous vous êtes dit : nous ne serons pas a constituants. Vous vous êtes dit, qu'au lieu de consa titucr, vous vous borneriez à réorganiser. Et pourri quoi ? parce que si vous vouliez exercer votre pou- « voir constituant, vous vousdiviseriezàl'instant même '( et que si, au contraire, vous ne voulez que réorga- <( niser, vous serez tous d'accord. Pour réorganiser « vous n'avez rien à faire qui vous divise. Pour « veiller à l'évacuation du pays, pour rétablir les « services financiers, pour renouveler tous les corps « électifs, pour rappeler vos prisonniers, pour recom- « poser l'armée, pour cette œuvre si pressante et si i( indispensable, il faut ne rien faire qui vous désunisse.

ce Nous vivons unis, à la condition qu'il y ait beaucoup ce de questions réservées.

ce Confessons-le très sincèrement, vous êtes divisés ce en deux grands partis ; Tun croit que la France ne c( peut trouver de repos définitif que sous une monarc< chie constitutionnelle ; l'autre pense qu'avec lesinstic( tutions que vous vous êtes données, qu'avec le c( suffrage universel, le mouvement des esprits, il y « a quelque chose qui entraîne les générations actuel- « les vers la forme républicaine. Ces deux grands « partis se subdivisent. Le parti monarchique n'est « pas d'accord sur tous les points. Le parti républicain « est également divisé. Oui, il y a dans son sein des c( hommes généreux qui croient que la république, ce môme quand elle n'est pas dans leurs mains, est c< encore larépublique. Il en estd'autres qui n'admettent ce la république, que quand elle est entre leurs mains.

ce Vous êtes donc profondément divisés et cependant ce vous êtes unis en honnêtes gens, dans cette pensée ce de réorganiser le pays et de différer le jour où ce on le constituera. Quel est mon devoir à moi que ce vous avez, je dirai, accablé de votre confiance, ce c*est la loyauté envers les partis qui divisent la ce France et l'Assemblée. Ce que nous leur devons à ce tous, c'est de n'en tromper aucun ; c'est de ne pas ce nous conduire de manière à préparer, à votre insu, ce une solution exclusive. Je dirai donc: monarchistes, ce républicains, non, vous ne serez pas trompés, nous ne ce nous occuperons que de la réorganisation du pays. « Qu'il me soit permis de dire aux hommes qui ont

<r donné leur vie entière alla B^nlbE^e : sroya jmstes « enrers les membres de cette A^emblée qoi ne pen- « sent pas comme tous. Sons quelle forme se fêta la « réorganisation? sons celle de la répnbliqne. Tons « m'avez appelé président dnconsefl. Chef dn ponroir ^ exécutif de la République française. Dans tons les « actes du gouTemement, le mot de République firan- « çaise se trouve sans cesse répété. Cette réorganisa- « tion, si nous y réussissons, se fera donc sous la «c forme de la république et à son profit.

« Maintenant, messieurs, ne venez pas nousdire : ne « sacrifiez pas la république, ne la perdez pas. La *i république est dans vos mains, elle sera le prix de « votre sagesse et pas d'autre chose. Toutes les fois « que vous vous emporterez, toutes les fois que vous '< soulèverez des questions inopportunes, toutes les tf foi» que malgré vous — je le sais — vous paraîtrez u les rx)nfidents ou les complices des hommes de dé- « novAm, vous porterez à la république le coup le plus n funoKte. Eh bien ! lorsque le pays sera réorganisé, a nous viend];ons ici, bien fiers d'avoir pu contribuer à w cotte noble tâche, vous dire : Le pays! vous nous f Tavioz confié sanglant, couvert de blessures, vivant <^ à peine, nous vous le rendons un peu ranhné, c'est << le moment de lui donner sa forme définitive, et, je a vous on donne la parole d'un honnête homme, a aucune des questions qui aura été réservée n'aura « été résolue par une infidélité de notre part. »

Ce langage plein de sagesse et de patriotisme fut compris. Un accord tacite se fit, qui prit le nom de

Pacte de Bordeaux, pour renvoyer à des temps meilleurs la décision de la forme du gouvernement. Et cependant, tant les passions étaient ardentes et les divisions profondes dans l'Assemblée, il fallut, outre les circonstances, l'autorité irrésistible que M. Thiers exerçait alors, pour que les partisfissent, à l'intérêt du pays, le sacriflce d'ajourner leurs espérances. 11 est vrai que l'abnégation à montrer n'était point égale de part et d'autre. Les républicains, en minorité et qui eussent vu la question décidée contre eux, ne pouvaient qu'accroître leurs chances en retardant toute décision. Puis M. Thiers promettait de réorganiser le pays sous l'égide de la forme républicaine provisoire existant de facto et, dans ce cas, ils pouvaient pressentir que, bien qu'il s'engageât à rester neutre, il allait forcément travailler en faveur de la république définitive. Les véritables sacrifices à faire venaient donc des monarchistes, car par la même raison que tout délai était favorable à leurs adversaires, il leur était désavantageux. Mais ils n'étaient point prêts à relever le trône. Ils étaient divisés en deux fractions à peu près égales, légitimiste et orléaniste, et chacune avait un prétendant tenant en échec celui de l'autre. D'ailleurs ils ne formaient encore qu'une masse confuse et inexpérimentée. Us ne pouvaient rien entreprendre sans M. Thiers qui, après avoir été à leur tête aux élections, était leur chef au gouvernement.

L'appel de M. Thiers à une trêve des partis avait eu lieu au cours d'une discussion qui avait, une fois de

plus, mis aux prises les républicains et les monarchistes. Il s'agissait de désigner la ville où siégeraient l'Assemblée et le gouvernement. On s'accordait à ne pas les laisser à Bordeaux, mais en même temps la majorité voulait absolument les écarter de Paris. L'état de la ville, tombée depuis l'ai-mistice dans une sorte d'anarchie, inspirait de vives craintes ; aller délibérer, dans ces conditions, au milieu d'une population ardemment républicaine, causait une insurmontable répulsion aux monarchistes et aux catholiques de la majorité. La commission appelée à choisir le nouveau siège du gouvernement désignait Fontainebleau, par l'organe de son rapporteur M. Beulê. Les républicains combattirent ce projet. M. Louis Blanc exposa combien il était cruel, après le siège que les Parisiens avaient soutenu au prix de tant de sacrifices, de les priver de la présence du gouvernement ; il fit remarquer quelles conséquences désastreuses pareille mesure pourrait entraîner, en irritant une population déjà surexcitée; il ditque,précisémentparce que la ville était troublée, il fallait aller sur les lieux étudier et combattre le désordre. Mais la détermination de l'Assemblée d'éviter Paris était immuable. M. Thiers personnellement proposa Versailles. Il fit remai-quer que Fontainebleau se prétait mal à l'expédition des affaires ; il était trop éloigné de Paris, où devaient rester les ministères, les administrations, la banque, les tribunaux, le corps diplomatique. Ces raisons parurent décisives et Versailles fut choisi comme siège de l'Assemblée et du gouvernement. La ville était encore oc-

cupée par les Prussiens, qui ne devaient Tévacuer que le 13 mars; il fallait, en outre, certains délais pour préparer le palais de Louis XIV à recevoir les députés. L'Assemblée nationale s'ajourna donc le il mars, après avoir fixé sa réunion à Versailles le 20.

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