CHAPITRE II Le 18 mars
L'armistice était venu brusquement changer le train de vie des habitantsde Paris. Si, pendant le siège, toutes les affaires et les occupations ordinaires avaient été interrompues, le service de la garde nationale avait cependant préservé de l'oisiveté. Les rudiments de tactique et de théorie que les officiers et sous-officiers improvisés avaient dû apprendre, les longues heures consacrées à l'exercice, la garde sur les remparts avec les marches pour s'y rendre et en revenir, le service des avant-postes fait par les mobilisés, avaient suppléé à toute autre occupation. L'armistice, en mettant fin au service de la garde nationale, enleva le seul moyen qui subsistât d'employer le temps. De la conclusion de l'armistice à la signature des préliminaires de paix, la population s'était vue absolument emprisonnée par l'ennemi, qui ne permettait de sortir qu'avec des laissez-passer et de correspondre que par lettres ouvertes ; puis, les préliminaires signés, les troupes allemandes continuaient à occuper Saint-Denis et les forts de la rive droite. Le retour à la vie normale dans ces conditions était impossible. La ville avait, pendant
le siège, épuisé toutes ses ressources en vivres, en combustible, en matières premières ; avant de se remettre au travail, il fallait donc se ravitailler. La réu* nion et le transport des immenses approvisionnements requis ne pouvaient qu'être très lents. Ou dut d'abord réparer les chemins de fer; lorsqu'ils furent en état, ils s'encombrèrent et ne purent suffire aux besoins. Tout manquait de la sorte à la population pour reprendre ses anciennes habitudes, aussi vivaitelle dans un désœuvrement absolu. On ne découvrait en ville aucune apparence d'affaires ou d'industrie. Un grand nombre de boutiques étaient fermées, les autres sans acheteurs. Les habitants, revêtus du sombre uniforme de la garde nationale , passaient leur temps dehors, à flâner. Ils stationnaient sur les places, sur les boulevards, aux carrefours, Le plus léger incident, le moindre discoureur suscitaient des attroupements.
Des fractions entières de la population, les ouvriers habiles, les artistes, les employés, les petits boutiquierçi qui d'ordinaire vivent à Taise, par suite de l'élévation de leurs salaires ou de leurs gains quotidiens, étaient dans la détresse. Les hommes valides n'avaient plus pour se suffire que la solde de 1 fr. 50 allouée à la garde nationale, que l'on continuait à payer. La privation de nourriture et de chauffage, les angoisses morales pendant le siège, avaient rendu malades toutes les personnes faibles ou délicates et cause aux autres un véritable épuisement physique ; la mortalité restait donc énorme, le siège et ses suites de-
Taient coûter la Tie à près de cinquante mille Parisiens (1). Pour remédier à l'insuffisance de nourriture et combattre la fatigue, particulièrement sensible dans les marches au grand air et les nuits passées sur les remparts, les gardes nationaux s'étaient mis à boire. L'approYisionnement de vins et spiritueux, alors que tous les autres avaient manqué, s'était trouvé inépuisable. Un vice naturellement étranger au Français, Tivrognerie, s'était ainsi développé dans d'énormes proportions. Vers la fin du siège on avait pu voir des bataillons entiers de la garde nationale se rendre aux remparts, dans un état plus ou moins complet d'ébriété. A la paix on continua à boire , pour se remonter physiquement, et aussi par habitude et par oisiveté.
La population de Paris, soumise à de si grandes souffrances, traversait en même temps la plus grave des crises morales. Le sentiment de la lutte à poursuivre, de la victoire à arracher coûte que coûte avait été une passion maîtresse, qui avait enflammé les âmes, empêché de ressentir les misères du jour, atténué les haines, contenu les soupçons. Mais à présent qu'on était vaincu et prisonnier de l'ennemi, elle manquait et tous les germes de dissension, laissés libres, allaient se développer. Machiavel a remarqué que presque tous les grands sièges se terminent par des séditions. Il se passe sans doute, dans le domaine moral, quelque chose d'analogue à ce qu'on observe dans le monde physique. Si une force mise en jeu est subite-
(1) D' Sueur, La mortalité à Paris pendant le siège, p. 76.
ment comprimée, comme elle ne peut s'annihiler, elle se transforme en vibrations moléculaires tendant à disjoindre les parties. De même, pendant les sièges, l'acharnement de la défense suscite une surabondance de force nerveuse, quiàlafin, lorsque l'objet auquel elle s'est appliquée, la résistance à l'ennemi, vient. à manquer, se divise entre les factions et se dépense en luttes intestines.
Les élections fournirent un premier symptôme du changement d'esprit produit par la fin de la résistance. Le département de la Seine envoyait quarantetrois députés à l'Assemblée nationale. Sauf MM. Jules Favre, Gambetta et Dorian, aucun des membres ou des ministres du gouvernement de la Défense nationale ne fut élu. En exceptant MM. Thiers, Léon Say, les amiraux Saisset, Pothuau, le général Frébault, l'ingénieur Sauvage et quelques maires, les députés nommés appartenaient aux fractions les plus ardentes du parti républicain. En tête venaient M. Louis Blanc avec 216 mille voix, Victor Hugo avec 213 mille, qui représentaient déjà une autre nuance que celle des membres du gouvernement de I4 Défense nationale; puis des hommes encore plus accentués, Garibaldi, Ledru-RoUin, Rochefort, et enfin les chefs même du parti de la Commune, Delescluze, FélixPyat, Millière, Gambon, Malon, Cournet. Ainsi pendant le siège, tant qu'une lueur d'espérance était demeurée, la population avait bien pu, dans certains moments de surexcitation, délaisser le gouvernement de la Défense nationale, mais elle lui était
ciussitôt revenue. Maintenant, après la capitulation, elle n'élisait que des hommes qui Teussent attaqué. En effet, il n'y avait pas un Parisien qui ne le tînt directement responsable de la défaite. A Theure des responsabilités à se partager, tout le monde se déchargeait sur les membres du gouvernement, qui tombaient ainsi dans le dernier discrédit. Ils n'étaient plus que des capitulards, des ineptes, des lâches à balayer au plus vite du pouvoir. Et alors on élisait leurs ennemis , les hommes qui les avaient combattus, auxquels on faisait une sorte d'amende honorable. N'avaient-ils pas en effet, ceux-là, averti sans relâche la population de la défaite qu'on lui ménageait ? Ah ! si, disait-on, au lieu de les repousser, on les eût acceptés le 31 octobre, le siège eût pu avoir une toute autre conclusion. Ils eussent certes pris des mesures violentes, mais dans les circonstances tragiques que Ton traversait, on voyait bien maintenant que c'est seulement en agissant de la sorte qu'on eût pu trouver le salut. Les hommes du parti extrême voulaient d'ailleurs poursuivre la guerre à outrance, même après la reddition de Paris, et on les choisissait encore à cause de cela. Dans l'exaltation patriotique où Ton se maintenait, nul ne s'inquiétait du sort réservé à Paris, enserré par les Allemands et sous leur canon, si la guerre devait continuer. Les Parisiens, les yeux fixés sur l' Alsace- Lorraine, plutôt que de consentir au démembrement delà patrie, étaient résignésà tout affronter et à tout subir. Us n'avaient point de renseignements qui leur
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permissent de décider si on pouvait ou non reprendre la gaerre en province. Ils voulaient se persuader qu'on le pouvait, et ils se plaisaient à transformer les immenses levées d'hommes décrétées par M. Gambetta en armées capables de vaincre.
Le dépouillement du scrutin fut à Paris des plus laborieux, tant il y avait de noms inscrits sur les listes. Le résultat de Télection ne fut connu qu'au bout de quelques jours. Par suite, au moment même où Paris apprenait que ses élus étaient d'ardents républicains, partisans de la résistance à outrance, il découvrait, avec stupeur «et colère, que les provinciaux avaient au contraire nommé des monarchistes résolus à la paix. Paris et les départements avaient pendant quatre mois poursuivi séparément leurs destinées. Ils ne se trouvaient après ce temps d'accord que pour repousser le gouvernement de la Défense nationale; mais les Parisiens écartaient le G"^ Trochu et ses collègues, comme trop faibles et parce qu'ils avaient capitulé; tandis que les provinciaux rejetaient M. Gambetta et les siens, comme trop violents et parce qu'ils voulaient continuer la guerre. Les hommes du 4 septembre avaient donc formé un véritable gouvernement de juste milieu et de transaction. A leur chute, Paris et la province, auxquels ils avaient servi de trait-d'union, s'en allaient chacun sur une pente fatale aux extrêmes : l'un s'abandonnait aux républicains révolutionnaires, l'autre aux monarchistes réactionnaires. Or c'étaient là deux sortes d'hommes qui, par leur notion absolument dissemblable du droit m. 4
et de la souveraioeté, par Tabîme qu'un siècle de luttes a mis entre elles, ne pouvaient être conciliées sur le même sol.
Lorsqu'ils eurent perdu leur dernière illusion, celle de voir la France continuer la guerre et chasser l'ennemi, les Parisiens furent pris d'une grande aigreur au spectacle de leur misère et se rappelèreot avec amertume les souffrances supportées. De toutes parts maintenant éclatent les plaintes, les regrets, les récriminations. C'était bien la peine de s'être imposé de si durs sacrifices, d'avoir montré tant d'abnégation. Qu'en retirait-on et la France avec soi? Lorsque l'Assemblée nationale fut constituée à Bordeaux, les Parisiens ressentirent une nouvelle angoisse, la république leur sembla perdue. L'Assemblée d'accord avec M. Thiers allait, croyaient-ils, rétablir la monarchie. M. Thiers passait à Paris pour un orléaniste, aux élections de 1869 un grand nombre de républicains avaient combattu sa candidature, et fort peu de gens supposaient que la république pût jamais trouver en lui un défenseur. La possession de la république avait depuis le 4 septembre dédommagé des revers et des souffrances. Si on finissait par être vaincu, au moins on resterait libre, et si Paris combattant ne parvenait à chasser l'ennemi, ses efforts, comme ville de la révolution, auraient toujours réussi à détruire la monarchie. Mais voilà quQ cette suprême consolation s'évanouissait! La coupe d'amertume débordait et on ne pouvait se résigner, après avoir tant souffert et tout perdu, à se laisser encore enlever la république.
Aussi longtemps que la garde nationale, qui était le peuple armé, conserverait ses armes, Paris devait rester la place forte de la république. Les partis républicains extrêmes cbercbent donc à s'emparer tout à fait de la garde nationale.
Pendant le siège, les révolutionnaires jacobins, socialistes, n'avaient cessé de s'organiser et de resserrer ' leurs liens ; chaque échec leur avait servi de leçon pour s'y mieux prendre à l'avenir. Ils avaient fait trêve à leurs dissensions, depuis qu'ils avaient trouvé un cri de guerre, la Commune, qui les ralliait tous. Leurs principaux organes de domination étaient le Comité des vingt arrondissements constitué pendant le siège dans les réunions publiques (1), la Fédération des chambres syndicales, et l'Association internationale des travailleurs. Cette dernière, à la fin de l'empire, était devenue une armée, poursuivant le triomphe du socialisme par la révolution, passée maintenant presque tout entière à la Commune. Ses chefs se réunissaient dans une salle de la rue de la Corderie, où siégeaient également la Fédération des chambres syndicales et le Comité des vingt arrondissements (2). Le parti de la Commune sentit le besoin, à côté de ces associations, d'en créer une nouvelle qui s'appliquât spécialement à la garde nationale et en assurât la. direction. La tendance, au sein de la garde nationale, à établir une organisation indépendante, en faisant représenter les hommes par des
{1) Lissagaray, Histoire de la Commune^ p. 23. (2) Id., ibid,, p. 23-76.
délégués, était du reste ancienne et, le 10 décembre, le gouvernement de la Défense nationale avait été obligé de dissoudre les comités, gui, dans certains bataillons, cherchaient à contrôler le commandement (1). A la fin de janvier, des candidats à la députation avaient provoqué une grande réunion de gardes nationaux au Cirque. On y avait arrêté une liste de candidats et chargé le bureau de ménager une nouvelle réunion (2). Les élections avaient eu lieu, mais on était tourmenté de la crainte de voir restaurer la monarchie et ridée de grouper en un faisceau les bataillons de la garde nationale germait de divers côtés. Aussi la réunion décidée au Cirque se tenait-elle au Wauxhall le 15 février. Un grand nombre de gardes nationaux, plus ou moins régulièrement délégués, y assistèrent. Un comité provisoire soumit à l'assemblée un projet de statuts d'une fédération des bataillons de la garde nationale. Une troisième réunion, encore mieux préparée, eut lieu au Wauxhall le 24 février (3). Deux mille délégués des compagnies s'y rencontrèrent. Les statuts de la fédération furent discutés de nouveau, sans qu'on parvînt cependant à s'accorder d'une rédaction définitive. Mais le comité -provisoire devint le Comité central et fut reconnu, par les autres associations siégeant à la Corderie, comme le représentant autorisé de la garde nationale fédérée.
(I) De Mortemîirt, Enquête parlementaire sur le 18 Mars, p. 373. (?) Lissagaray, Histoire de la Commune, p. 70. (3) Lanjalley et Cornez, Histoire de la Révolution du 18 Mars, p. 14.
Les délégués réunis au Wauxhall le 24 février avaient pris la résolution suivante : « La garde na- « tional^proteste, par Torgane de son Comité central, « contre toute tentative de désarmement et déclare « qu'elle y résistera au besoin par les armes. » Puis, comme ce jour-là était l'anniversaire de la révolution de février 1848, ils se rendirent sur la place de la Bastille et participèrent aux manifestations qu'y faisait la garde nationale. Des députations défilaient devant la colonne de Juillet, au bruit du tambour, drapeau en tête, déposant à la grille et sur le piédestal des couronnes d'immortelles. Des orateurs prononçaient des discours enflammés, accompagnés du cri de : Vive la République. Un peuple immense stationnait sur la place et dans les rues voisines. Le drapeau rouge flottait sur la colonne. Les manifestations, le défilé et les discours continuèrent le 25 et le 26 ; aux gardes nationaux se joignaient maintenant des mobiles, des soldats et des femmes. La foule sur l'a place devenait de-plus en plus fiévreuse. Le 26, un agent de police, Vincenzoni, découvert un carnet et un crayon (1) à la main, recueillant les numéros des bataillons, est saisi par des chasseiu'S à pied (2). Uae bande de furieux demande à grands cris sa mort. Il est conduit sur le bord du canal, attaché à une planche, jeté à l'eau et frappé d'une grêle de pierres. Des milliers d'hommes le regardent noyer sans intervenir.
L'armistice était près d'expirer et le bruit se ré-
(1) Joutmal des Débats^ 27 février 1871.
(2) Ghoppin, Etiquete parlementaire sur le 18 Mars^ p. 223.
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pand, dans la ville déjà si pleine d'effervescence, que les Prussiens vont entrer. Paris se considérait comme ayant triomphé d'eux, puisque la famine seulQ Tavait réduit. Aussi leur prétention de pénétrer dans ses murs paraissait-elle injustifiable et était-elle ressentie comme un outrage. L'indignation et la colère populaires débordaient. Dans la réunion du 24 au Wau^chall, les délégués de la garde nationale avaient déclaré qu'ils s'opposeraient à l'entrée des Prussiens. Le Comité central avait, en conséquence, décidé qu'il mettrait la garde nationale sur pied pour les repousser. La rumeur publique annonce qu'ils entreront le 27, aussi le 26 au soir la ville est-elle pleine de tumulte. On cherche à organiser la résistance. Des bataillons spontanément réunis surveillent les portes et parcourent les rues toute la nuit (1). En môme temps on se dit que les canons de la garde nationale sont parqués à Passy, et place Wagram, dans la zone que l'ennemi doit occuper, et on ne doute point qu'il ne s'en empare. Ces canons intéressaieht particulièrement les Parisiens, beaucoup avaient été fondus pendant le siège, à l'aide de souscriptions patriotiques, ils portaient le chiffre des bataillons ou le nom des souscripteurs auxquels ils étaient dus. Â la nouvelle qu'on peut les perdre, tout le monde s'alarme. On sonne le tocsin, on bat le rappel. Des bandes d'hommes et de femmes partent des quartiers les plus éloignés pour aller les chercher. On n'a pas de chevaux, on s'attèle aux pièces avec des cordes et
(!) G'^ Vinoy, L'armistice et la Commune, p. 144.
on les emmèQe au loin, dans des lieux sûrs, le plus grand nombre à Montmartre, d'autres aux Buttes Chaumont et place des Vosges.
Cependant lorsqu'on sut que la garde nationale voulait s'opposer à l'entrée des Prussiens, l'inquiétude devint générale. Tous les hommes qui, dans le parti de la Commune, avaient conservé du sang-froid jugèrent combien pareille tentative pourrait leur être funeste. L'Association internationale des travailleurs, qui prétendait s'élever au-dessus des haines de peuples, combattit la résistance et, soutenue par les autres groupes de la Corderie, fit revenir le Comité central sur sa détermination. L'Internationale, le Comité des vingt arrondissements, le Comité central s'emploient maintenant à calmer la garde nationale. Des appels à la retenue sont affichés sur les murs et insérés dans les journaux, qui secondent l'effort des comités. Ces exhortations produisirent leur effet, mais furent surtout aidées, lorsque rentrée des Prussiens fut enfin officiellement annoncée, par l'avis qu'en dédommagement Belfort restait à la France. L'humiliation à supporter était compensée par un avantage procuré] à la patrie, et la population se résigna.
Le i^'mars, qui vit entrer les Prussiens, fut un jour de deuil public. Les journaux avaient suspendu leur publication; la Bourse, les théâtres, les cafés, un grand nombre de boutiques demeurèrent fermés ; des drapeaux avec des crêpes pendaient aux maisons. Les habitants montrèrent un calme et une douleur dignes, évitant les quartiers occupés. Les Prussiens restèrent
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coofiaés eaii^ la Seine et les mes des Ternes et du fautMxirg Saint-Honoré. Oa avait dressé des bairièresY aux limites qui leur étaient assignées. Ils étaient ainsi comme parqués dans un coin de la ville, et ressemblaient assez peu à des triomphateurs. Le traité les autorisait à visiter sans armes les Invalides et le Louvre. Us renoncèrent à se rendre aux Invalides, tant la population était hostile. Les quelques escouades qui parcoururent le I^uvre trouvèrent les fenêtres blindées, par précaution contre le bombardement, et les salles pleines d'ombre.
Dans la crise amenée par Toccupation de Paris, le parti de la Commune et le Comité central s'étaient produits au grand jour et avaient montré leur influence. Ils s'appliquent maintenant à parfaire leur organisation. Le 9 mars deux cents bataillons envoyèrent des délégués au Wauxhall (1). Les statuts de la Fédération républicaine de la garde nationale furent lus et définitivement acceptés. Le préambule déclarait que « la république, étant le seul gouverne- « ment de droit et de justice, ne peut être subordonnée c( au suffrage universel, qui est son œiivre. »Et l'article 6 : « les délégués de la garde nationale devront préce venir toute tentative qui aurait pour but le renver- « sèment de la république. » Le Comité central devait être désormais formé des chefs de légion et de trois délégués par arrondissement, élus par les compagnies, les bataillons, les légions. On décida
(J) Lissagaray, Histoire de la Commune, p, 78.
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la réélection immédiate des officiers de tout grade.
Pendant que le parti de la Commune étendait la main sur la garde nationale, le commandement régulier se désorganisait au contraire et perdait toute influence. A la fin du siège, un grand nombre d'officiers de rétat-major et des bataillons avaientpris des laissezpasser et étaient allés au dehors, se reposer de leurs fatigues. Le G'^ Clément Thomas et son chef d'étatmajor le colonel Montagut donnèrent leur démission lo 14 février, déclarant que l'abandon de leurs officiers, joint à la retraite du gouvernement de la Défense nationale et de leur ancien chef le G*^ Trochu (1), leur enlevait toute autorité et ne leur permettait plus d'assumer les responsabilités du commandement. M. Thiers les remplaça par le G*^ d'Aurelle de Paladines. Mais dans Tétat d'esprit de la population, le choix d'un officier de l'armée régulière fut très mal pris. Le général, étranger à Paris, ne pouvait remédier aux difficultés de sa situation et il n'exerça jamais qu'une autorité nominale.
Les canons enlevés par le peuple, avant l'entrée des Prussiens, étaient restés à Montmartre et place des Vosges, où on les avait d'abord traînés. Là, les gardes nationaux fédérés en avaient pris possession. A Montmartre les pièces, au nombre de 170 (2), étaient parquées au sommet de la butte, dans un terrain entouré d'une tranchée et surveillé par des postes fédérés.
(1) Colonol Montagut, Enquête parlent . sur le IS Mars, p. 359.
(2) G'^ Vinoy, Uarmistice et la Commune^ p. 217. Lissagaray, Histoire de la Commune^ p. 88.
Montmartre organisa en outre un comité local siégeant rue des Rosiers, pour diriger les bataillons de sa garde nationale et veiller à sa défense. Le gouvernement essaya de se faire rendre les canons, par l'entremise du maire de l'arrondissement M. Clemenceau, auquel des officiers de la garde nationale avaient cru pouvoir les promettre, mais en définitive ceux qui les détenaient refusèrent de les livrer. Les fédérés enlevaient en outre chaque jour, sur les remparts ou dans les dépôts, de nouveaux canons, des chassepots, des munitions (1); l'autorité militaire était sans force pour réprimer ce pillage et le parti de la Commune complétait ainsi son armement. Le 15 mars les délégués de 215 bataillons de la garde nationale fédérée se réunirent au Wauxhall (2). L'élection régulière des membres du Comité central eut lieu, dans les formes prescrites par les statuts de la fédération. Garibaldi fut acclamé général en chef et Lullier colonel, commandant l'artillerie. Des comités de défense locale étaient en outre constitués dans la plupart des arrondissements (3).
Au moment où le parti de la Commune prenait ces dispositions, une série d'actes de l'autorité militaire à Paris et de l'Assemblée et du gouvernement à Bordeaux venait encore accroître l'esprit de révolte. Le 11 mars le conseil de guerre chargé de juger les fauteurs de l'insurrection du 31 octobre condamnait à
(I) G'i Vinoy, Varmistice et la Commune, p. 191, 201. .(2; Lissagaray, Histoire, p. 8C.
(3) Id., ibid., p. 85.
mort, par contumace, Flourenset Blanqui. Ce jugement, rendu si longtemps après Tévénement, frappa le peuple de surprise et lui parut in justifiable. Comment I on poursuivait encore des hommes pour avoir combattu le gouvernement de la Défense nationale 1 Mais Paris venait précisément de le repousser et de le honnir, il n'avait élu député aucun de ses membres, il avait au contraire acclamé et élu ses pires ennemis, ceux-là mômes qui avaient voulu le renverser. Blanqui et Flourens protestèrent contre la sentence qui les frappait, et ils continuèrent; à éluder les recherches de la police. Le. il mars encore le G'^ Vinoy, commandant l'état de siège, supprimait, sur l'ordre du gouvernement, six des principaux journaux du parti de la Commune, parmi lesquels le Vengeur de Félix Pyat, le Cri du peuple de Jules Vallès, le Mot d'ordre de Rochefort, le Père Duchêne de Vermesch.
Les Parisiens avaient senti se développer leur irritation contre l'Assemblée nationale, à l'occasion de l'hostilité témoignée au G*^ Garibaldi leur élu, et, chaque jour, les récriminations et les propos malveillants échangés entre les députés monarchistes et les républicains l'avaient ensuite alimentée. A Bordeaux on méconnaissait tellement l'état anormal de Paris qu'on contribuait, tant par ce qu'on oubliait de faire que par ce qu'on accomplissait, à perpétuer le malaise et l'anxiété de la population.
Pendant le siège, très peu de locataires avaient pu payer leur loyer. Les endettés se demandaient main-
tenant, dans la gêne où ils étaient tombés» s'ils parviendraient jamais à se libérer. Et alors resteraientils éternellement sous le coup des poursuites des propriétaires et des menaces d'éviction ? La question des loyers était ainsi devenue un véritable tourment. £lle faisait le sujet d'interminables discussions dans la presse et les clubs. Les socialistes, presque tous les ouvriers demandaient que, puisqu'on souffrant pour la patrie, ou avait été privé de salaire et de revenu, on fût légalement déchargé de l'obligation de payer ses loyers ; les autres proposaient toutes sortes do transactions, entre les intérêts des propriétaires et ceux des locataires, mais l'opinion était unauime qu'il y avait des mesures à prendre, qui nécessitaient l'intervention immédiate du législateur. Cependant le gouvernement négligeait cette question. Le garde des sceaux, M. Dufaure, déclarait qu'il l'étudierait (1) lorsque, l'Assemblée ayant quitté Bordeaux, il pourrait se transporter à Paris. Cet ajournement était considéré, par les Parisiens, comme un déni de justice, aussi partaient-ils de là pour ajouter foi au bruit répandu, que l'Assemblée allait absolument supprimer la solde de la garde nationale et les priver de leur dernier moyen d'existence.
Depuis le jour, le 13 août 1870, où le Corps législatif avait une première fois prorogé l'échéance des billets de commerce, on avait vécu, de prorogation en prorogatioQ, sans rien payer. Le 10 mars M. Dufaure faisait adopter par l'Assemblée une loi
(1) Dufaure, Séance du 10 Maf*8, Assemblée nationale.
qui ramenait au droit coiucauQ, en rendant exigible sept mois, date pour date, après l'échéance inscrite aux titres, tous les effets échus du 13 août au 12 novembre. Les premiers effets, qui eussent profité d'une prorogation, devenaient payables le 13 mars, c est-à-dire immédiatement. A Paris, où les affaires étaient nulles et où il était impossible de remplir ses engagements, cette loi exposait une foule de gens à des protêts et à la faillite. Les commerçants furent maintenant presque intéressés à voir se prolonger la crise politique, pour dérober leurs embarras particuliers dans la ruine générale, et la classe la plus naturellement portée à soutenir le pouvoir établi, quel qu'il soit, se promit au moins, cette fois-ci, de rester neutre entre le gouvernement et ses ennemis.
Par surcroît, l'établissement du gouvernement à Versailles vint froisser les Parisiens dans leurs sentiments les plus chers, La pensée que leur ville pût cesser d'être capitale ne leur était jamais venue à l'esprit; transporter le siège du gouvernement au dehors, leur semblait donc un fait contre nature. Aux yeux de ses habitants, Paris n'est pas une ville ou même tine capitale ordinaire, c'est la ville des villes, la capitale du monde. Pour beaucoup de républicains, c'est le foyer de la Révolution, et, à ce titre, l'objet d'un véritable culte. Les Parisiens se sentaient blessés, au plus vif de leur orgueil, en pensant qu'ils étaient frappés par des monarchis tes et des ruraux , c'est-à-dire par des hommes qu'ils ne considéraient qu'avec dédain. Ils craignaient en outre que la perte du goum. 5
vernement ne leur causât des dommages matériels et un appauvrissement, et ils se demandaient avec angoisse si, dans la situation qu'on leur faisait, ils pourraient jamais se relever de leur misère et revoir leurs anciens jours de prospérité et de splendeur. A partir du jour où TÂssemblée décide de s'établir à Versailles, les classes populaires adhèrent définitivement au parti de la Commune; les hommes que leurs opinions modérées ou leur position sociale empêchent de suivre cet exemple se déclarent neutres, et se désintéressent de la chose publique. En temps normal, TAssemblée eût encore pu rallier, dans certains quartiers, une partie des habitants monarchistes comme elle d'opinion, mais cet appui lui manquait alors, car c'était précisément là la classe riche qui, le siège fini, s'était empressée d'aller chercher le repos au loin. De telle sorte qu'à Theure où elle devait se retrouver à Versailles, l'Assemblée n'avait point d'adhérents dans Paris et ne pouvait commander le concours d'aucune fraction de la population.
Pendant le séjour de l'Assemblée et de M, Thiers à Bordeaux, l'administration de Paris avait été remise à MM. Jules Favre, Picard, Pouyer-Quertier, ministres des affaires étrangères, de l'intérieur et des finances, à M. Jules Ferry exerçant les fonctions de préfet de la Seine, au G*^ Vinoy commandant l'armée, et au G*"^ d'Aurelle commandant la garde nationale. Ils se réunissaient en conseil tous les soirs (1) et se rendaient parfaitement compte de la situation. Les
(1) G*i d'Aurelle, Enquête parlementaire sur le 18 ifar^, p. 367.
gardes nationaux de Montmartre tenaient leurs canons braqués sur la ville. Le Comité central comTait les murs de ses adresses et publiait le procès- verbal de ses séances dans les journaux. Les membres du conseil voyaient donc l'insurrection se préparer au grand jour, mais ils étaient sans force contre elle. Le G*^ Vinoy disposait de trop peu de troupes, pour courir le risque d'engager une bataille ; le G*^ d'Aurelle avai t reconnu qu'il ne parviendrait point à se faire obéir delà garde nationale; le préfet de police déclarait que ses agents, traqués dans la ville, ne pouvaient appréhender les condamnés contumaces ou les membres des comités qu'on leur signalait (1). Le G*^ Vinoy était cependant parvenu à mettre fin à une des difficultés du moment, en renvoyant dans leurs foyers les soldats désarmés deTarmée de Paris. Ces hommes, en contact avec la population, soumis à des excitations de toute sorte, eussent certainement grossi les rangs de Tinsurrection. Les chemins de fer encombrés ne pouvaient les emmener assez vite. Le G*^ Vinoy les achemina par les grandes routes; leurs dernières colonnes partaient le 15 mars. Ce jour-là même M. Thiers arrivait à Paris venant de Bordeaux.
Les ministres et les généraux réunis lui firent connaître l'état de la ville et la prévision qu'ils avaient d'une insurrection (2). Il était impossible de désarmer le peuple de Paris, mais ne pourrait-on pas au moins
(1) Chopin, G«^ d'Aurelle, Enquête parlementaire sur /e 18 Mars, p. 227, 368.
(2) G"* d'Aurelle, Enquête parlementaire, p. 367.
reprendre les canons braqués à Montmartre et aux Buttes-Chaumont, qui transformaient la garde nationale en armée sur le pied de guerre. La tentative de reprendre les canons par la force parut si grosse de conséquences, que la majorité des membres du conseil émit ravis de temporiser (1). M. Thiers essaya alors, à son tour, de les obtenir de plein gré. (2). Il vit un certain nombre de républicains influents qui l'assurèrent qu'ils seraient rendus. On envoya, une nuit, des attelages chercber, place des Vosges, les canons promis ; ils furent repoussés avec leurs conducteurs, par les habitants du quartier. Il était donc bien évident que les canons ne seraient point rendus par ceux qui les gardaient. M. Thiers pensa que son gouvernement ne pouvait, sans perdre toute autorité, se laisser ainsi; braver et, quoique la majorité des membres du conseil inclinât encore à temporiser, il fit prévaloir son opinion de brusquer le dénouement (3).
Le G'* Vinoy ne . disposait que de 25 à 30 mille hommes, fort démoralisés par les défaites et la capitulation. Ou ne pouvait tenter avec eux qu'une opération rapide et circonscrite. Aussi décida-t-on qu'on les porterait à Timproviste^ au milieu de la nuit, sur Montmartre et Belleville. On espérait ainsi s'emparer des canons, avant que la population avertie n'eut le temps de résister. Dans la nuit du 17 au 18 mars une
(l) (i'ï d'Aurelle, Enquête parlementaire, p, 367.
(î) Thiers, Enquête parlementaire^ p. 176.
(3) G*i d'AuroUe, Enquête parlementaire, p. 3G8.
proclamation est placardée sur les murs de Paris signée de M. Thiers et des ministres. Elle invite les citoyens à se rallier au gouvernement pour rétablir Tordre dans la ville; puis elle annonce que les trbupes ▼ont reprendre les canons, propriété de TÉtat, qui, tombés dans des mains criminelles, sont une menace permanente de guerre civile. Selon le plan arrêté, à 3 heures du matin Montmartre se trouva occupé militai^ rement par la division du G*^ Susbielle et Belleville par celle du G*^ Faron. Des troupes de soutien étaient placées au boulevard Gliçhy, à la place du Ghàteaud'Eau, à la place de la Bastille. Une dernière réserve, à l'Ecole militaire, devait recevoir l'artillerie reprise. Personne à Montmartre n'avait eu l'éveil. Les troupes pénètrent sans obstacle, sur la butte, dans le terrain où sont les canons et commencent à détruire les tranchées pratiquées par les fédérés. Faire arriver, à travers des rues montantes, les attelages destinés aux pièces, sortir celles-ci du terrain par un étroit passage, les atteler, les emmener était une opération lente et des plus compliquées. Deux heures se sont passées à attendre les attelages, ils sont en partie arrivés et un certain nombre de pièces ont été traînées en bas de la butte. Mais, dans l'intervalle, la population de Montmartre fort émue s'est mise sur pied. Les femmes et les enfants remplissent les rues. Les gardes nationaux fédérés prennent les armes et s'assemblent au bas de la rue MuUer. Une fois en nombre, ils s'approchent du premier cordon de troupes, déployé en tirailleurs. Les soldats, pressés par les femmes et les enfants qui
leur crient de ne pas tirer, se laissent désarmer. Les gardes nationaux avancent sur le gros des troupes. Le 88® de ligne met la crosse en Tair et fraternise avec eux. Le G*^ Lecomte qui commande et ses officiers sont faits prisonniers. La brigade en réserve sur le boulevard Glichy avait été également entourée par la foule. Le G*^ Susbielle fait charger les cavaliers de son escorte pour s'ouvrir la rue Houdon, vers le haut de Montmartre. L'officier qui mène la charge est tué d'un coup de feu et les cavaliers prennent la fuite. L'infanterie témoignait de telles dispositions qu'il fallut la replier rapidement dans l'intérieur de Paris, crainte de la voir passer au peuple. Le G'^ Faron lui aussi s'était d'abord emparé de Belleville sans coup férir, puis, entouré par des masses de gardes natio naux hostiles, il avait dû abandonner la position et ramener ses troupes.
Pendant que l'armée agirait, le G*^ d'Aurelle devait assembler la garde nationale fidèle. Le 17 mars au soir il avait appelé 30 chefs de bataillons, les seuls sur les 260 existant qu'il crût bien disposés. Il leur avait demandé si, en cas de trouble, leurs hommes appuieraient le gouvernement. Ils avaient unanime* ment répondu qu'il n'y fallait point compter (1). Le G*^ d'Aurelle fit néanmoins battre le rappel le 18 dès 6 heures du matin et, pendant plusieurs heures, les tambours parcoururent les quartiers riches et réputés les plus conservateurs. Les habitants sortaient des maisons, lisaient les affiches, échangeaient leurs im«
(I) G'^ d'Aurelle, Enquête parlementaire ^ p. 368.
pressions, mais ils ne s'armaient point. C'est à peine si cinq à six cents finirent par répondre à l'appel, si mal disposés qu'ils voulurent arrêter l'officier d'étatmajor du G** d*Aurelle (1) et qu'on fut obligé de les renvoyer chez eux. \
M, Thiers et les ministres s'étaient réunis au ministère des affaires étrangères. Lorsque, vers midi, ils apprirent l'insuccès complet de l'armée et Tabandon de la garde nationale des quartiers les plus conservateurs, la situation leur parut affreuse. Ils allaient avoir sur les bras la garde nationale acquise au Comité central qui, de toutes parts, se soulevait et, jugeant par ce qui venait de se passer, les troupes, loin de les défendre, se joindraient probablement à Tinsurrection. M . Thiers émit l'avis d'abandonner Paris pour se retirer, sans attendre, à Versailles. On ne pouvait rappeler les soldats à la discipline qu'en les soustrayant à l'influence des Parisiens. A Versailles on protégerait l'Assemblée nationale source de toute autorité légale et, avec elle, on conserverait la domination de la France. L'insurrection, qu'on était incapable de vaincre dans le moment, s'emparerait, il est vrai, de Paris, mais elle y serait localisée, puis, quand on aurait réuni des forces militaires suffisantes, on reprendrait la ville pour l'écraser (2). M. Thiers réussi t à faire partager ses vues au conseil des ministres. L'évacuationfut donc ^décidée et le G*^ Vinoy reçut' l'ordre écrit
(1) G»* d'Aurelle, Enquête parlementaire, p. 368.
(2) G*» Leflo, Enquête parlementaire, p. 208. G'^ Vinoy, ibid.^ p. 217.
de l'effectuer. Dans l'après-midi, trois bataillons fédérés de Grenelle passèrent devant le ministère des affaires étrangères, se rendant à Tappel du GoHihé central. Le palais, qui n'était gardé que par un petit nombre de chasseurs à pied, s'offrait à eux, si la pensée leur fût venue de l'occuper. Pour soustraire M. Thiers au péril, on le fit sortir par derrière, et il prit à la hâte le chemin de Versailles, accompagné des cavaliers qui servaient d'escorte au G'* Vinoy. Gomme première précaution. Tordre avait été donné de concentrer les troupes sur la rive gauche de la Seine. En occupant les ponts devant soi on serait à même de repousser une attaque et on garderait les portes qui ouvrent sur Versailles. Les corps restés en arrière eurent peine à traverser les quartiers insurgés. Un régiment entier, 1^120** de ligne, fut désarmé à la caserne du Prince-Eugène et retenu par le peuple; y compris les pertes du matin, l'armée abandonnait 5000 des siens dans Paris (1).
Le G*^ Lecomte et les officiers pris avec lui ou arrêtés sur divers points de Montmartre avaient été conduits au Ghâteau-Rouge, un bal public de la chaussée de Clignancourt. Les abords et les jardins de la maison furent'bientôt remplis par une foule furieuse, proférant des menaces de mort et cherchant à les exécuter. Les officiers fédérés chargés de garder les prisonniers, s'efforçaient de les protéger; à la fin, ne recevant point d'ordres, ils décidèrent de les transférer sur la butte, à
(1) G«^ Appert, Rapport d'ensemble sur les opérations de la justice militaire^ p. 4! 9.
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la rue des Rosiers, bû devait siéger le comité de défense de r arrondissement. On les lui remettrait et il statuerait sur leur sort. A trois heures et demie les prisonniers sont emmenés sous Tescorte do gardes nationaux fédérés ; dans le trajet, ils subissent toutes sortes d'outrages et courent leaplus grands dangers. On ne trouva point le comité rue des Rosiers. Il siégeait ailleurs, à la mairie. Les scènes de violence du Char teau- Rouge se renouvellent à la maison de la rue des Rosiers. Au sein de la foule, certains réclament la mort sommaire et immédiate, d'autres veulent le jugement préalable d'un conseil de guerre. Les discussions continuaient, on n'avait formé un conseil de guerre qu'après toutes sortes de retards, les officiers et les fédérés armés tenaient toujours les furieux en échec, lorsqu'à cinq heures une clameur s'élève (1), et, à la suite d'une bousculade affreuse dans la cour de la maison, les prisonniers voient jeter au milieu d'eux un vieillard habillé en bourgeois. C'était l'ancien gé* néral de la garde nationale. Clément Thomas, qui venait d'être reconnu place Pigalle, où il se promenait en curieux, et immédiatement arrêté.
Clément Thomas était un vieux républicain, intègre et courageux. Comme chef de la garde nationale, il avait dû sévir contre cette lie du peuple entrée dans les rangs, puisque toute la population avait été indistinctement armée. Il avait, à diverses reprises, flétri, par des ordres du jour, les bataillons qui avaieait failli au devoir ou à la discipline et, entre autres, les tirail-
(1) Récit du capitaine Beugnot.
"SS hPi COMMUNE.
leurs de Flourens. Sa sévérité et son amitié pour les hommes du 4 septembre Tavaient donc rendu odieux aux partisans de la Commune. A partir du moment où il est amené rue des Rosiers, les officiers fédérés perdent tout empire sur leurs hommes, ils ne peuvent plus contenirlafoulequisedéchaînedanssabestialité et veut du sang. Un capitaine fédéré court à la mairie de Montmartre chercher le maire, M. Clemenceau. Avant que celui-ci n'ait pu arriver, la foule se rue dans la maison, saisit le G** Clément Thomas, l'arrache des mains de quelques hommes courageux qui luttent pour le sauver et Tentraîne dans le jardin. C'est à qui tirera sur lui le plus vite. Il reçoit successivement une douzaine de balles. Le 6*^ Lecomte est amené ensuite. Ce sont des soldats débandés qui, depuis le matin, ont avec le plus d'acharnement demande sa mort, et maintenant ce sont eux qui se mettent en tête du peloton pour le fusiller. La fureur sanguinaire de la foule se calma cependant après ce double meurtre. Les officiers prisonniers, qui s'attendaient à partager le sort des généraux, furent épargnés et le lendemain remis en liberté. L'opération militaire tentée le matin par le gouvernement avait été si peu prévue que, partout, les prises d'armes des gardes nationaux fédérés avaient devancé les ordres et les instructions des comités. Le Comité central avait, depuis quelques jours, abandonné la rue delaCorderie, pouréluderlasurveillancede lapolice. Il se réunissait maintenant dans une école de la rue Basfroi, derrière la place de la Bastille. Ses membres apprirent le 18 mars au matin la tentative du gouver-
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nement, par la rumeur publique et les affiches placardées sur les murs (1). Nommés depuis peu, ayant à peine siégé ensemble, encore étrangers à la décision de grandes affaires, ils n'avaient formé aucun plan d'action et n'avaient surtout rien conçu, en prévision d'un coup comme celui que le gouvernement avait essayé de leur porter (2). Un certain nombre accourut rue Basfroi, mais ils ne purent tenir de la journée de véritable séance. La plupart étant dans leurs arrondissements les hommes d'action en vue , durent y rester, pour stimuler la garde nationale et veiller à la défense locale. L'insurrection, quoiqu'elle grandît d'heure en heure, resta de la sorte longtemps confinée aux quartiers populaires. Le soir seulement elle commença à se porter en avant et de nombreux bataillons se dirigèrent sur l'Hôtel de ville (3). M. Jules Ferry voulait s'y défendre, ce ne fut que sur des ordres réitérés qu'il se résigna à l'évacuer. Les fédérés y entrèrent sans coup férir à dix heures du soir (4). Ils occupèrent en même temps la préfecture de police, l'état-majorde la place Vendôme, l'imprimerie nationale, mais ils ne cherchèrent point à attaquer les troupes qui étaient encore dans Paris. Us évitèrent au contraire les quartiers où elles s'étaient repliées. L'armée put ainsi se retirer à Versailles dans la nuit sans être inquiétée. Les ministres et les prin-
(1) Lissagaray^ Histoire^ p. Il (appendice).
(2) Déposition Jourde, Procès des membres de la Commune.
(3) Lissagaray, /Tw^oiVe, p. 11 (appendice).
(4) Jules Ferry, Enquête parlementaire ^ p. 204.
cipaux fonctionnaires partirent en même temps ou le lendemain matin.
Le 19 mars Paris était abandonné par le gauverncment. Le Comité central siégeait à THôtel de ville, sous les plis du drapeau rouge.
Il avait placardé la proclamation suivante :