CHAPITRE V
Le traité de Francfort.
Les négociateurs chargés de régler les questions réservées par les préliminaires de Versailles et de préparer le traité de paix définitif entre la France et rAUemagne, s'étaient réunis à Bruxelles le 24 mars; pour la France M. de Goulard, député, et le baron Baude, ministre à Bruxelles, assistés de commissaires spéciaux; pour TAUemagne le comte d'Arnim et le baron de Balan, ministre à Bruxelles.
Les plénipotentiaires allemands avaient élevé dea prétentions qui révélaient, de la part de leur gouvernement, le dessein d'aggraver, s'il était possible, le& conditions de paix imposées par les préliminaires. Ils demandaient que les cinq milliards fussent en totalité versés en numéraire ; que la partie des chemins de fer français comprise sur les territoires cédés, accrût à TAUemagne, à la seule charge de désintéresser les porteurs d'obligations; qu'une indemnité fût payée aux Allemands expulsés de France ; qu'une clause fût introduite dans le traité, garantissant, en temps de guerre, la propriété privée sur mer. Les plénipotentiaires français repoussaient naturellement ces exi-
gences, ou ils ne voulaient s'y soumettre qu'en les accompagnant de restrictions gui leur étaient toute importance; puis ils cherchèrent eux-mêmes à faire alléger le fardeau que la France avait à supporter. Ils soutinrent que l'Alsace-Lorraine, séparée de la France, devait prendre une part proportionnelle à sa population de la dette française, à déduire de la rançon de cinq milliards. Les négociateurs allemands écartèrent péremptoirement cette prétention, mais ils renoncèrent en revanche, sans trop de difficulté, à l'indemnité qu'ils avaient réclamée pour leurs nationaux expulsés, aiusi qu'à la clause garantissant la propriété privée sur mer. Ils maintenaient entières leurs exigences sur les autres points, sans que les Français voulussent céder. Les lenteurs de la négociation et l'impossibilité de se mettra d'accord avaient causé à M. de Bismarck, revenu à Berlin, une irritation, dont il transmettait, à diverses reprises, le témoignage au gouvernement de M. Thiers. Enfin il donna Tordre à M. de Balan de déclarer, à la conférence, que les demandes de la Prusse ne devaient donner lieu à aucune discussion, et qu'il fallait les tenir pour un ultimatum.
Pendant que les clauses du traité de paix se discutaient à Bruxelles, d'autres négociations se poursuivaient par ailleurs. L'exécution de cette partie des préliminaires, qui concernait 1'^ d'un nombre déterminé de département ^'^s allemandes et l'occupation pro devait donner lieu à une fi
en commun par le gouvernement français et les chefs militaires allemands. M. de Bismarck avait délégué au commandant de Tarmée d'occupation laissée en France, le G*^ de Fabrice, le soin de régler les questions •de ce genre et lui avait conféré le pouvoir d'arrêter des conventions. Le G*^ de Fabrice et M. Jules Favre entretenaient donc des rapports suivis. C'est ainsi qu'ils signèrent une série de conventions ayant pour objet le rétablissement du service des chemins de fer, la remise aux autorités françaises de l'administration des départements qui restaient occupés, le rapatriement des prisonniers, les conditions du séjour des troupes allemandes en France et la quantité de vivres et de fourrages à leur fournir. Ce n'étaient là, quelle que pût être leur complexité, que des questions de détail sur lesquelles M. Jules Favre et le G** de Fabrice, animés d'une mutuelle bienveillance, se mettaient ^facilement d'accord. Mais, après l'insurrection du 18 mars, les points à régler entre eux s'étendirent tout à coup à des questions de fond. Les préliminaires de paix accordaient seulement au gouvernement français le droit de mettre dans Paris ime garnison de 40 mille hommes, aucun autre corps de troupe ne pouvait être maintenu au nord de la Loire, jusqu'à la signature du traité définitif. Le gouvernement chassé de Paris n'y tenait plus, il est vrai, de garnison, mais il lui fallait former à Versailles, c'est-à-dire au nord de la Loire, une grande armée pour reprendre Paris. Et en effet M. Jules Favre demandait au G** de Fabrice l'autorisation de déroger
aux préliminaires, en portant immédiatement à 80 mille hommes Tarmée à réunira Versailles. De telle sorte que les négociateurs des conventions militaires étaient amenés à discuter le texte même des préliminaires, qu'on avait cru entièrement réservé à Texamen des plénipotentiaires do Bruxelles.
Du reste le 18 mars avait jeté de tels doutes sur les destins de la France que, jusqu'à ce que l'avenir fût éclairci, la conclusion d'un traité perdait beaucoup de son importance. Au premier moment, en voyant M. Thiers et l'armée abandonner Paris dans un désarroi complet, on s'était en effet demandé à l'étranger qui allait être vainqueur de la Commune ou de l'Assemblée. Or, si M. Thiers et son gouvernement devaient succomber, il serait fort inutile d'avoir laborieusement arrêté avec eux des conditions de paix. Avant que M. de Bismarck crût le moment venu d'imposer à la France la signature du traité définitif, il fallait donc que le gouvernement de M. Thiers eût reconquis assez de forces, pour apparaître de nouveau capable de remplir dans l'avenir les engagements qu'il pourrait contracter dans le présent.
En attendant, l'Allemagne avait le plus grand intérêt à découvrir comment la Commune se comporterait à son égard, puis qu'après tout celle-ci réussirait peut-être à étendre sa domination à toute la France. D'autant plus que ses partisans avaient témoigné d'une haine implacable contre les Allemands, appelé à poursuivre la guerre contre eux par tous les m^^^**"* et attaqué saus relâche les hommes du gouverna
de la DëfeDse nationale, comme dépourvus d'audace et de patriotisme. Mais la croyance qu'on edt pu avoir, tirée du langage et des déclarations passées, que la Commune triomphante se montrerait hostile II la Prusse, apparut tout de suite on ne peut plus mal fondée. Dès le premier jour le Comité central, en altérant le teite de la déclaration de neutralité que lui avait transmis le G" de Schiotheim, pour y mettre que l'armée d'occupation tiendrait à sou égard une attitude non point seulement pacifique, mais encore amt(;(iZe(l), avait révélé le prix qu'il attachait à la moindre faveur qu'il pourrait s'attribuer des Allemands. Le Comité centml, puis la Commune leur témoignaient donc en touteoccasîon une absolue condescendance. M. Washhurne, chargé des intérêts de l'empire d'Allemagne, n'avait qu'à réclamer des détenus, à titre de sujets allemands, pour obtenir leur liberté immédiate (Z), et les Alsaciens -Lorrains, en arguant du traité qui les enlevait ft la France, se faisaient exempter en masse du service de la garde nationale, sans qu'on chercb&t àexcepter ceux qui, optant pour la nationalité francise, avaient perdu le droit de se dire étrangers.
Il est vrai que la Commune se trouvait, absolument, dans Paris, & la merci de l'armée allemande d'occupation. Elle en était entourée de Saint-Denis à Charenton, et c'est seulement de son consentement que, bloquée partout ailleurs par l'armée de Versailles, ellâ. pouvait communiquer avec le dehors et recevoir des
(I) Vilfrey, Hiï/or>'e du Traité de Francfort, F* pnat, p. ît, Î.S. (!) Wicklism Hoffmann, Camp, court and tiegt, p. ZTI,
vivres. En outre, comme les Croupes d'occupation tenaieat les forts, si elles eussent voulu attaquer la ville ou seulemeat céder la place aux Vorsaillais, la résistance derrière les seuls remparts ne pourrait gu'étre de courte durée. Aussi le Comité ceotral et après lui la Commune redoutaient-ils fort un accord de l'Allemagne et du gouvernement de Versailles. Les préliminaires de Versailles stipulaient qu'après la signature du traité de paix déânitif et le paiement d'un acompte de 500 millions, les troupes allemandes évacueraient une certaine zone, dont le département delà Seine faisait partie. Le délégué aux relations extérieures, Paschal Grousset, écrivait au G*' de Fabrice, pour savoir si le gouvernement de Versailles avait versé les premiers 500 millions et si, alors, il allait entrer en possession de la zone neutre, sur la rive droite de la Seiue. La Commune se préoccupa, en puisant à la Banque de France, de faire elle-même le paiement. Le G" Cluseret se ménagea une entrevue à Aubervilliers avec un haut fonctionnaire allemand. 11 oSrit, de la part de la Commune, de donner les 500 millions [1), à condition que la neutralité de la rive droite fût maintenue et que l'armée de Versailles ae pUE s'y établir, p'iur ;i mer la ville ou l'attaquer de vivtttf|UyiKlbA^nt tn ne fut n^nt acceptée et te bI^^^^^^^^H pas de ai
Qom 'imoignait
qu*ils inspiraient, et si les sentiments de haine que le parti de la Commune avait ressentis contre Tennemi, pendant le siège, ne se manifestaient plus nulle part, c'est surtout qu'ils avaient été étouffés par d'autres beaucoup plus sincères et plus violents, qui débordaient maintenant tout entiers, par ceux dont l'Assemblée et le gouvernement de Versailles étaient l'objet. Parmi les hommes de la Commune, on ne borne point ses efforts à s'assurer la neutralité de l'étranger sous Paris, on cherche encore à en obtenir du secours contre les Versaillais. Les fusils Chassepot manquaient aux fédérés et le G*^ Cluseret, dans son entrevue à Aubervilliers, offrit d'acheter (1) une partie de ceux que la Prusse avait obtenus par les capitulations. Son offre fut repoussée, on lui dit que l'accueillir serait violer la neutralité. Rossel réussit mieux ; pendant sa délégation à la guerre, il parvint à se procurer un millier de chevaux (2). La proposition fut ensuite faite à la Commune de lui livrer des fusils Chassepot provenant des Prussiens ; elle ne fut point repoussée, Jourde la fit seulement ajourner (3).
Pendant ce temps, l'incertitude qui avait d'abord régné sur l'issue de la lutte engagée entre Paris et. Versailles s'était dissipée. La Commune avait été étouffée en province et les gardes nationaux fédérés, battus en rase campagne, étaient définitivement rejetés dans l'enceinte de Paris. Alors M. de Bismarck
(1) Cluseret, Ventrevue (V Aubervilliers, Revue politique et litté^ raire, 25 mai 1872.
(2) Dauban, Le fond de la société, p. 204.
(Z) Procès des membres de la Commune, Déposition Jourde.
LE TRAITÉ h& FRANCFORT. 271
témoigne au gouvernement de M. Thiers, de plus en plus d'aigreur. Il n'avait cessé'^de se plaindre à chaque retard ou contre- temps survenu depuis l'ouverture de la conférence de Bruxelles. Il menace maintenant de rompre absolument le traité des préliminaires. Il prétendait que la France était incapable de tenir ses engagements, qu'il en résultait pour TAUemagne des délais et un surcroît de charges, que loin de compenser, par quelque concession, les dommages causés, le gouvernement français mettait un tel entêtement à discuter les moindres clauses, qu'il paraissait vouloir se soustraire aux obligations contractées. L'insurrection de Paris avait en effet empêché la France de signer, aussi promptement qu'on l'avait supposé, le traité définitif, qui devait être accompagné d'un premier versement de 500 millions et de l'évacuation simultanée d'une zone du territoire. Ce retard causait un réel dommage aux Allemands, qui étaient privés de leur argent et qui, pour se maintenir leur gage et parer aux accidents, devaient conserver leur armée d'occupation à un effectif très élevé.
Il y avait une autre cause que l'accroissement de charges, pour décider M. de Bismarck à conclure enfin la paix sans plus tarder et qui, bien qu'il ne la mentionnât qu'incidemment, était au fond le pr'^cipal mobile de sa détermination. C'était la posil fort différente dans laquelle le gouvernement M. Thiers, appelé à négocier, devait se troi queur de la Commune ou encore tenu ei elle. M. de Bismarck, en consentant que 1
çaise sous Paris fût portée d'abord à 80 mille hommes, puis à 120, avait, à deux reprises, accordé à M. Thiers une dérogation aux préliminaires de Versailles. Il lui avait en outre remis une partie des officiers et des soldats aguerris prisonniers en Allemagne, gui devaient rendre l'armée où ils entreraient non seulement redoutable par le nombre, mais encore par la valeur. M. de Bismarck avait bien pu faire ces concessions au gouvernement de M. Thiers, pour lui permettre de dompter la Commune et, par là, le mettre à même de remplir ses engagements. Mais il ne pouvait cependant le laisser pousser ses avantages jusqu'à s'emparer de Paris, car alors, s'il ne l'avait contraint auparavant à conclure la paix, il le verrait délivré à l'intérieur de tout ennemi, à la tête d'une grande armée victorieuse, dans une situation imprévue de force et de prestige recouvré, pour discuter, avec plus d'acharnement que jamais, les conditions du traité définitif. La faveur faite à la France de créer une grande armée, tournerait de la sorte à l'absolu désavantage de celui qui l'avait, sans y être obligé, consentie. Aussi, au commencement de mai, M. de Bismarck prend-il tout à coup un ton absolument comminatoire. Par une dépêche au G*^ de Fabrice, du 2 mai (1), il élève la prétention de se faire attribuer gratuitement toute cette partie du chemin de fer de l'Est comprise sur le territoire cédé à l'Allemagne, comme compensation au surcroît de charges, que lui
(1) Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale, t. HI, p. 332.
imposaient les délais mis à signer le traité déSnitif. Il parle en outre de s'emparer de Parts, comme gage, et meoace de faire retirer l'armée française derrière la Loire, en exécution stricte des préliminaires de Versailles (1).
La France, déchirée par la guerre civile, était complètement à la merci de la Prusse, aussi M . Thiers et son ministre des affaires étrangères M. Jules Favre, pensèrent-ils qu'ils ne pouvaient, en laissant les rsipports s'envenimer, courir le risque d'une rupture. M. Jules Favre avait déjà ofiert à M. de Bismarck de s'expliquer personnellement avec lui, pour mettre &n aux lenteurs et aux malentendus qui naissaient des négociations poursuivies en double à firuxelles et avec le G" de Fabrice. Il renouvelle cette oflre et M. de Bismarck, l'acceptant, lui donne rendez-vous à Francfort. La conférence de Bruxelles, dès lors sans objet, pj-enait naturellement fin. Le principal plénipotentiaire que la France y avait eu, M. do Gtoulard allait rejoindre son ministre h Francfort.
Le 6 mai, M. Jules Favre, accompagné de M. Pouyer- Quertier, ministre des finances, rendit une première visiteàM.deBismarck, à l'hôtel du Cygne, ï Francfort. Il lui dit, de prime abord, qu'il venait provoquer un échange d'explications, désireux de faire cesser les malentendus et les récriminations auïtiuels on s'élait abandonné de part et d'autre. M, '>'■ ■'-!( lui ré-
pondit d'untondésobligeaiit, [lar ! Jidses
griefs : — L'Allemagne serait en droit de considérer le traité du 26 février sans valeur, puisque les événements survenus en France le rendaient inexécutable. Tant que la Commune subsisterait, des circonstances pouvaient se présenter qui empêcheraient de plus en plus le gouvernement français de remplir ses engagements. Dans cette incertitude, les Allemands jetaient obligés de maintenir leur armée d'occupation à un efîectif fort élevé, d'où une lourde charge. Ils s'étaient trompés dans le calcul des troupes auquelles la France devait des vivres; ils étaieùt obligés de pourvoir euxmêmes à la subsistance de 150 mille hommes; cette erreur leur coûtait plusieurs millions. Ils avaient rendus 80 mille prisonniers, ils avaient consenti à ce que l'armée sous Paris dépassât le chiffre de 100 mille hommes ; et le gouvernement français ne s'en montrait que plus exigeant, il paraissait vouloir éterniser le siège de Paris , ses plénipotentiaires à la conférence de Bruxelles ajournaient systématiquement les discussions d'où pouvait sortir la paix définitive. Tout se trouvait ainsi remis en question, et TAllemage voyait s'évanouir ses garanties. L'empereur l'avait donc chargé d'en stipuler de nouvelles, par une convention additionnelle. Si la France refusait d'y adhérer, ils exigeraient la stricte exécution des préliminaires, notamment le retrait derrière la Loire des troupes au delà de 40 mille hommes, et ils se réserveraient de réprimer eux-mêmes l'insurrection de Paris.
M. Jules Favre répondit de sou mieux à ces plaintes. Il repoussa particulièrement l'accusation de vouloir
se soustraire aux obligations contractées, en prolongeant les négo'ciations, et dit que, pour prouver sa sincérité, il s'offrait à conclure la paix déËoitive surle-champ. M. de Bismarck déclara que, loin d'être hostile à cette solution, il inclinait à la préférer à toute autre. Cependant, comme première condition d'un accord, il exigerait des garanties supplémentaires. D'après les préliminaires, l'étendue du territoire occupé par les troupes allemandes devait être obligatoirement réduite au fur et à mesure du paiement de l'indemnité des cihq milliards. M. de Bismarck piétendaît revenir sur cette stipulation. Il voulait que l'Allemagne restât libre de déterminer elle-même le jnoment où la France lui paraîtrait suffisamment rentrée dans l'ordre et capable de remplir ses engagejnents, pour qu'elle jugeât opportun de l'évacuer. D'ailleurs elle ne chercherait point à prolonger indûment l'occupation, le maintien de ses troupes en France lui imposait de telles charges, qu'elle s'empresserait d'y mettre 'fin, aussitôt qu'elle le pourrait sans risques.
M. Jules Favre laissa voir qu'il céderait sur ce point, il proposa seulement do renvoyer k une discussion ultérieure les mesm'es d'iUâSHtalMa;, mais d'abord il désirait qu'il fût conv6]iM^^^^^H|^Uerait la paix sansd61ai; sou coUègua l^^^^^^^^|b|t|Câset lui, munis des pouvoirs ïsa £ trancher toutes les ( marck so déclara !Uoift|| Favre de k franchisa d
venaient, en se mettant d'accord, d'éviter de grave9 complications, car il était porteur d'un ultimatum gui aurait pu être suivi d'exécution. L'empereur lui avait commandé de le lire^ et, malgré les explications satisfaisantes qu'ils venaient d'échanger, il lui fallait remplir cette formalité. Le lendemain M. de Bismarck, en grand uniforme et avec apparat, rendait aux ministres français leur visite de la veille, à Thôtel où ils étaient descendus. Il leur lisait donc l'ultimatum, tout en déclarant le dépouiller de son sens comminatoire. C'était une récapitulation des griefs que la Prusse avait successivement élevés, depuis la signature des préliminaires, et que M. de Bismarck avait déjà fait connaître de vive voix, dans sa première entrevue. Gomme conclusion, venait la menace, si la France ne consentait aux concessions exigées, d'intervenir par les armes, pour prendre Paris, et renvoyer l'armée française derrière la Loire. M. Jules Favre, en recevant copie de l'ultimatum, observa qu'il ne le considérait plus comme valable et qu'il ne l'acceptait qu'avec le commentaire qui lui avait été donné. M. de Bismarck lui répondit par des paroles courtoises, et se retira.
Le jour même, MM. de Bismarck et Jules Favre commençaient à discuter les clauses du traité définitif. Le débat porta d'abord sur les garanties supplémentaires. M. Jules Favre essaya en vain de faire maintenir, pour l'évacuation du territoire, les conditions stipulées par les préliminaii'es de Versailles. 11 ne put arracher à M. de Bismarck qu'une clause qui
restreignait, au moins dans une certaine limite, la liberté d'action que voulaient se réserver les Allemands. Il fut convenu, qu'après le paiement du troisième demi-milliard, l'évacuation des quinze premiers départements spécifiés dans le traité des préliminaires> s'effectuerait immédiatement, de 'plein droit. M. de Bismarck demandait encore, comme garantie supplémentaire, que les portes de Paris lui fussent livrées, sur la zone occupée par ses armées.. M. Jules Favre s'y refusa absolument. Il fit voir qiiele contact des soldats allemands et de la population, dans l'état troublé de la ville, serait une source certaine d'agressions et de conflits. M. de Bismarck se laissa convaincre. Il exigea simplement que ses troupes eussent le droit de faire des patrouilles dans la zone neutre.
Les préliminaires de Versailles, en laissant Belfort à la France, mentionnaient que le rayon afférent à la forteresse, serait déterminé ultérieurement. Cependant son étendue avait été dès lors fixée à la portée du canon autour des remparts et M. de Bismarck l'avait^ de vi^e voix, évaluée à sept kilomètres. Mais lorsqu'on voulut délimiter le tracé définitif, le rayon géométri* que de sept kilomètres se trouva couper des agglomérations d'habitants et ne correspondit en aucune façon aux accidents du sol. Il fallait donc établir une meilleure frontière. La forteresse de Belfort, laissée à la France, deviendrait d'autant plus précieuse qu'elle serait environnée d'un territoire, permettant d'étendre au loin son système de défense. Aussi M. Jules Favre
T>% Ll COMMUEE.
fit-il tofu ses efbrls pour faire élargir le plus possiUe le rajoa à tracer alentoiir. Il mit la plus rive insistance à obtenir la Talléè et le boorg de Giromagny, sièges de nombreuses industries et qui, en donnant possession de la route de Belfort au ballon d'Alsace, assuraient la communication de la forteresse avec le point culminant des Vosges. M. de Bismarck, après avoir longuement combattu cette demande, promit cependant de l'étudier, pour rechercher ce qu'il pourrait en accorder. A une nouvelle entrevue, le 8 mai, il se déclara prêt à agrandir le rayon de Belfort, à condition qu'on lui donnât une bande de terrain de dix kilomètres, sur la frontière du Luxembourg. Le territoire à céder avait une superficie de 10 mille hectares avec 7 mille habitants et celui à acquérir une superficie de 6 mille hectares avec 27 mille habitants. On regagnait doue un certain nombre de Français, mais surtout l'avantage des positions autour de Belfort était tel, que M. Jules Favre pensa qu'il n'y avait point à hésiter et que la proposition devait être acceptée. Cependant c'était là une question qui touchait à la souveraineté et qu'il ne se croyait pas le droit de trancher lui-même. On convint donc que le traité définitif à soumettre à la ratification de l'Assemblée nationale, serait rédigé de façon à permettre de choisir, entre le maintien de la frontière spécifiée par les préliminaires du côté du Luxembourg et sept kilomètres seulement autour de Belfort, ou bien l'abandon de la bande de territoire demandée par l'Allemagne et, en compensation, la
vallée de Giromagny et ses dépendances, rétrocédées à la France.
M. de Bismarck concéda ensuite assez facilement le rapatriement immédiat de 20 mille prisonniers, dont la France avait un pressant besoin pour comprimer l'insurrection survenue en Algérie.
La discussion reprit obstinément au sujet des traités, de commerce et de l'estimation à donner à cette partie du chemin de fer de TEst qui passait à TAUemagne. La guerre avait naturellement mis un terme à toutes les conventions entre la France et TAllemagne, y compris les traités de commerce. MM. Thiers et Pouyer- Quertier n'avaient cessé sous l'empire, en qualité de protectionnistes, de combattre les traités qui avaient inauguré en France 1 a liber té commer ciale^ Us désiraien t donc vivement éviter le retour au régime antérieur à la guerre.Mais iM . de Bismarck, qui était alors partisan luimême de la liberté commerciale, exigeait, au contraire, que la France s'engageât à reprendre avec l'Allemagne les relations commerciales comme auparavant, disant qu'il aimait mieux recommencer la guerre à coups de canon que de s'exposer à la guerre à coups de tarifs. M. Pouyer-Quertier, après la plus vive résistance, fut obligé de céder, crainte d'une rupture. Gn convint que les deux gouvernements prendraient, pour base de leurs relations commerciales, Tégalité de traitement, sur le pied de la nation la plus favorisée. M. do Bismarck offrait cent millions de cette portion des chemins de fer de l'Est acquise à l'Allemagne, et les négociateurs français en réclamaient quatre cents.
M. Pouyer-Quertier, en discutant avec habileté, finit par obtenir 325 millions, à'défalquer sur le deuxième -acompte de l'indemnité de guerre.
Toutes les questions restées en litige ou en suspens se trouvaient ainsi tranchées. Le 10 mai, le traité de la paix définitive était signé à Francfort par MM. Jules Favre, Pouyer-Quertier et de Goiïlard pour la France ^t MM. de Bismarck, d'Arnim et de Hatzfeld pour l'Allemagne. Un délai de dix jours fut fixé, pour échan- :ger les ratifications de l'Assemblée nationale et de l'empereur.
M. Jules Favre rentra à Versailles le 12 mai. Le lendemain, en présentant le traité, il faisait à la tribune de l'Assemblée nationale un exposé des circonstances gui •en avaient précédé et accompagné la discussion. Ce (traité définitif, qui aggravait, sur quelques points, les conditions déjà si désastreuses des préliminaires de Versailles, produisit une sorte de révolte dans l'Assemblée. Au moment d'accepter sans retour possible les horribles sacrifices à subir, il semblait que le vote des préliminaires ne fût môme pas intervenu et on •éprouvait la même difiiculté à se résigner, que si aucun engagement antérieur n'eût été pris. Il fallut que MM. Thiers et Jules Favre entrassent avec insistance •dans le détail des exigences de M. de Bismarck, qu'ils fissent connaître l'ultimatum menaçant qu'ils avaient reçu, pour que la commission chargée d'examiner le traité conseatît à l'approuver et à en recommander l'adoption. Une assez forte résistance, dont le 6'^ Chanzy se faisait l'interprète, s'était produite
contre le projet d'agrandir le rayon autour de Belfort, au prix d'une cession de territoire, le long de la frontière de Luxembourg. M. Thiers Tint défendre luimême cette transaction. Il entra dans des détails techniques sur l'importance de Belfort et produisit, à l'appui de son opinion, une lettre du dérenseur de la Tille, le colonel Denfert-Rochereau. L'Assemblée, convaincue, approuva la clause relative à Belfort, puis ratifia le traité en entier, par 433 voix contre 98.
M. Jules Favre retourna immédiatement à Francfort et, le 21 mai, il échangea les ratifications avec M. de Bismarck. La paix entre la France et l'Allemagne était définitivement conclue.
Le traité de Francfort peut être considéré comme le dernier legs fait par l'Empire à la France. L'invasion, le démembrement et la ruine, tels étaient les résultats de cette soif de gloire militaire, de ce besoin de prépondérance guerrière àl' extérieur qui, à deux reprises, s'étaient emparés de la nation et avaient trouvé leur expression dans une forme de gouvernement appropriée, l'empire des Bonaparte. L'Allemagne retirait de ses victoires la consécration de sou unité nationale et une autorité et un respect à l'extérieur qui lui avaient toujours manqué. Certes, c'étaient là des tiens précieux; mais, la prépoudérauce militaire et la gloire des armes (ju'oUe dérobait à la Franco, renfermaient en eUAt^^^^veniu et ieui' poison, car elles devaient, pour^^^H^^nBa|ârgr sur son sol
pements réservés à Tavenir; dans le moment, l'Allemagne, tout entière à Tivresse de sa grandeur nouvelle, ne s'occupait que d'organiser ses conquêtes et de célébrer ses triomphes.
L'incorporation de T Alsace-Lorraine à l'empire avait donné lieu au Reichstag à un travail laborieux. On avait perdu depuis longtemps l'espérance de voir les Alsaciens-Lorrains accepter facilement leur nouvelle condition. Tous leurs actes témoignaient du plus vif désir de demeurer Français et il était certain qu'il faudrait, pendant de longues années, sinon toujours, les maintenir en bride. M. de Bismarck ût donc adopter parle Reichstag une constitution spéciale, qui déclarait leur pays terre de l'Empire et le mettait en tutelle, pour le gouverner à part.