JUILLET-AOUT
Inauguration
du chemin de
fer de Saint-
Gei-main.
Septembre
Voyage du
duc et de la
duchesse
d'Orléans.
Septembre
Situation des
affaires en
Algérie.
662 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
siastes acclamations ; partout des ovations et des fêtes, hommages éphémères et habituels offerts à tous les princes, et qui purent faire croire à la nouvelle duchesse d'Orléans que la monarchie de Louis-Philippe était assise sur d'impérissables bases.
A cette époque se tenait à Compiègne un camp placé sous le commandement du prince royal. De brillantes manœuvres eurent lieu. Les troupes réunies dans ce camp, pleines d'ardeur et d'entrain dans les simulacres de batailles auxquels elles se livraient chaque jour, exprimaient hautement le regret de ne pouvoir participer aux luttes réelles dont la terre d'Afrique allait être prochainement le théâtre. Leur chef avait un ardent désir de prendre part à ces combats. Il en fit la demande formelle; mais le conseil des ministres, consulté, jugea qu'il appartenait au duc de Nemours, qui avait été témoin de l'insuccès de la première expédition de Constantine, d'assister à la revanche.
D'immenses préparatifs avaient été faits pour assurer la réussite de la nouvelle expédition, attendue avec impatience. Tous les regards étaient tournés vers l'Algérie quand, le 21 septembre, le duc de Nemours, tout récemment nommé, malgré sa jeunesse, maréchal de camp, débarqua à Bône pour prendre le commandement d'une brigade. Mais, avant d'aborder le récit de notre seconde expédition de Constantine, il faut dire quel était l'état de nos affaires en Afrique depuis le jour douloureux où notre petite armée expéditionnaire était rentrée dans Bône sans avoir pu remplir sa mission. Il y avait de cela dix mois déjà.
Les dissentiments existant entre le maréchal Clausel et le ministère n'avaient pas permis de le conserver à la tête du gouvernement de l'illgérie ; il avait été remplacé au mois de février par le général comte de Damrémont, qui, en 1830, avait coopéré à la prise d'Alger. En môme
Septembke
temps, le général Bugeaiid était nommé gouverneur de la province d'Oran, avec une situation presque indépendante de celle du gouverneur général. Il était spéciale- Damrémon't"et ment chargé de traiter avec Abd-el-Kader pour empêcher Bugeaud en l'émir de gêner notre expédition en prêtant secours au bey de Constantine.
Pour assurer l'accomplissement de sa mission, le général Bugeaud prit immédiatement des dispositions menaçantes à l'égard de l'ancien bey de Mascara. Trois brigades, commandées par les généraux Laidet et Rulhières et le colonel Combe, se tinrent prêtes à marcher contre lui. Vers le milieu de mai, à la suite de pourparlers sans résultats avec Abd-el-Kader, la division expéditionnaire commença son mouvement. Elle marcha droit sur la Tafna, où nous avions un camp important. Après l'avoir relevé, elle devait poursuivre Abd-el- Kader à outrance. L'émir, effrayé, malgré son audace, envoya au général Bugeaud un exprès porteur de propositions de paix. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, à trois lieues du camp français, dans une haute vallée, baignée par les eaux de la Tafna. A 9 heures du matin, le général se trouva au lieu convenu à la tête de quelques milliers de fantassins et de cavaliers. Abd-el- Kader n'y était pas. Seulement plusieurs Arabes parurent, chargés de l'excuser de son retard. Une indisposition l'avait empêché de partir assez tôt pour arriver à l'heure convenue. Mais il était en marche, et si le général voulait faire quelques pas, il ne tarderait pas à le rencontrer.
Sans hésiter, le général Bugeaud se porta en avant, n'ayant d'autre escorte que son état-major. Au bout d'une heure de marche, il aperçut l'armée arabe, forte de 9 à 10,000 chevaux. Aussitôt il lança son cheval au galop, et, arrivé près de l'émir, auquel il prit familièrement la main, il l'invita à mettre pied à terre pour
Traité de la Tafna.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
Septembre
Indignation
générale en
France.
conférer ensemble des conditions de la paix. Le général Bugeaud avait pleins pouvoirs pour traiter. L'émir et lui se mirent bientôt d'accord. Abd-el-Kader aurait eu grand tort d'ailleurs de ne pas souscrire aux conditions proposées, car elles lui assuraient des avantages auxquels, quelques années auparavant, il n'aurait pas osé prétendre. Il reconnaissait bien la souveraineté de la France en Afrique, mais il demeurait maître absolu de la presque totalité de la province d'Oran. Nous ne conservions de cette province que sa capitale, Mostaganem, Arzew et quelques points du littoral. La province d'Alger même ne nous restait pas entière. Nous ne nous réservions qu'Alger, le Sahel, la plaine de la Métidja, jusqu'à la crête de la première chaîne du petit Allas, et le territoire de Coléah. Le reste était abandonné à Abd-el- Kader, à qui la France cédait en outre toute la plage de la Tafna, Tlemcen, la Mcchouar et les canons dont cette citadelle était pourvue. Elle s'engageait de plus à lui vendre toutes les munitions et les armes dont il pourrait avoir besoin. On n'était pas plus accommodant. Enfin l'émir administrerait désormais la province d'Oran, celle de Titéry et la partie de celle d'Alger qui lui était réservée par le traité. Et, en compensation de tous ces avantages, il devait donner à l'armée française trente mille fanègues (d'Oran) de froment, autant de fanègues d'orge et cinq mille bœufs. Il était loisible à la France, mais à charge de réciprocité, d'entretenir des agents auprès de l'émir dans toutes les villes soumises à son administration pour servir d'intermédiaires près de lui aux sujets français.
Tel était ce fameux traité de la Tafna, qui faisait bénévolement cadeau à notre plus mortel ennemi de la plus grande partie de la Régence. Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir sacrifié depuis sept ans, en Algérie, tant de sang français et dépensé tant de millions. Aussi, à
A.NNÉK 18;]7. CHAPITRE NEUVIÈME. - G6o
peine connu, souleva-t-il une immense réprobation, et Septembre contre le général qui l'avait signé, et contre le gouvernement qui l'avait ratifié. Il y eut, d'un bout de la France à l'autre, un formidable cri d'indignation dont un journal légitimiste, la Quotidienne, se fit l'écho, en qualifiant le traité d'acte honteux, et en déclarant que c'était un étrange oubli de la dignité nationale. Déféré à la cour d'assises, il avait été acquitté, comme on l'a vu plus haut; ce verdict d'acquittement, c'était le cri de la conscience publique et la condamnation, par le pays, du gouvernement qui avait approuvé un tel acte.
On a dit, il est vrai, pour excuser le traité de la Tafna, Octobre isa:. que c'était un moyen de rendre plus facile la nouvelle Préparatifs de expédition projetée contre Constantine. Singulière expédition de excuse ! Pour venger un échec douloureux à notre Constantine. amour-propre militaire, on concluait avec un ennemi acharné de la France un traité beaucoup plus préjudiciable à nos intérêts que ne l'avait été cet échec. Il semble même que ce fatal traité de la Tafna ait accru l'arrogance et les pi'étentions du bey de Constantine. A des ouvertures pacifiques du gouverneur général, Ahmed-Bey, comptant peut-être sur le secours de la Turquie, répondit par des exigences ridicules. Il n'y avait donc qu'à demander aux armes la revanche de l'infructueuse campagne de l'année précédente.
Dès le mois d'août, il y avait à Bône, au camp de Drehan, et au camp admirablement fortifié de Ghelma, sur la route de Constantine, près de vingt mille hommes avec un matériel immense en provisions de bouche et en munitions de guerre. Tout le mois de septembre fut employé à l'organisation de l'armée expéditionnaire. Composée de quatre brigades comprenant une quinzaine de mille hommes, cette armée avait pour principaux chefs, sous le commandement suprême du gouverneur général Damrémont, le général d'artillerie Yalée, le
Second siège
de Constantine.
686 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
Octobre 1837. général Fleury, commandant le génie, le duc de Nemours et les généraux Trézel et Rulhières. Elle était établie sur le plateau de Medjez-el-Ammar, dans une admirable situation, à quelques lieues en avant du camp de Ghelma, quand, le 1" octobre 1837, nos soldats reçurent l'ordre de se tenir prêts à partir « pour venger leurs frères d'armes qui, trahis par les éléments, avaient vu leur courage et leurs efforts échouer l'année dernière ». A ces paroles, empruntées à l'ordre du jour du général Damrémont, l'armée répondit par des cris de joie; elle était impatiente de vaincre.
Nos diverses brigades se mirent en marche dans la matinée du 2 octobre, par une pluie fine et pénétrante. Le 5, à la première heure, toute l'armée se trouvait concentrée sur la rive droite de l'Oued-Bou-Mezroug. Elle n'avait pas encore rencontré d'ennemis ; mais là, elle fut attaquée par des nuées de tirailleurs arabes, qui disparurent devant quelques charges vigoureuses de nos chasseurs d'Afrique. Ce fut le choc avant-coureur des batailles du siège.
Le lendemain, on était en vue de Constantine. Comme l'année dernière, Ahmed-Bey avait laissé à son lieutenant Ben-Aïssa le soin de défendre la ville, et il tenait la campagne avec une dizaine de mille hommes pour inquiéter les assiégeants et les poursuivre s'ils venaient à être contraints de lever le siège. Un moment, on put craindre de noviveau les effets désastreux de la mauvaise saison. Mais, en dépit du terrain, détrempé par des pluies continuelles, et malgré les attaques réitérées de l'ennemi, trois batteries étaient établies dans la soirée du 7 sur le plateau de Mansourah. Le 8 et le 9 il en fut élevé trois nouvelles sur le Koudiad-Aty, et un feu terrible commença de s'ouvrir contre les remparts de la ville, qui, creusés dans le roc, semblaient impénétrables aux boulets, aux bombes et aux obus.
Il n'est sorte de souffrances et d'obstacles que ne sur- Octobre i837 montèrent l'héroïsme et l'intrépidité de nos soldats. Le temps cependant était devenu plus clément. Toutes les sorties des assiégés furent victorieusement repoussées, comme les attaques impétueuses des cavaliers d'Ahmed. Le H octobre, les batteries de Koudiad-Aty étaient parvenues à éteindre en partie le feu des remparts, pendant qu'à 150 mètres seulement de la place, on construisait une batterie de gros calibre. L'heure de l'assaut était proche.
Avant d'en venir à cette extrémité, le général en chef crut devoir faire une tentative pour engager la ville à se rendre. Mais un jeune Arabe, qui était parvenu à entrer dans la place comme émissaire, n'avait rapporté qu'une réponse railleuse et empreinte d'ailleurs d'une héroïque fierté. Les défenseurs de Constantine paraissaient résolus à s'ensevelir sous ses ruines.
Cependant la batterie de brèche avait été achevée durant la nuit. Le général Damrémont, qui n'avait cessé de se prodiguer depuis l'ouverture du siège, venait d'arriver dans la tranchée, le 12 octobre, vers 8 heures du matin, pour se rendre compte de l'état des travaux, quand un boulet de canon lui fracassa la colonne vertébrale ; il tomba foudroyé. Le général Perrégaux, qui se trouvait à ses côtés, fut presque en même temps frappé d'une balle à la tête en se penchant vers lui pour le secourir. Le général Damrémont mourait de la mort glorieuse du soldat, au moment où le succès allait couronner son entreprise. Sa mort jeta une sorte de consternation dans l'armée, mais le courage de nos soldats n'en fut pas ébranlé; au contraire, leur ardeur de vaincre s'en accrut, et, quand le général Valée, qui prit immédiatement de droit le commandement et la direction du siège, leur annonça que l'assaut serait donné le lendemain, ils accueillirent cette nouvelle avec
Mort du
général
Damrcmont.
Octobre 1837.
Prise de Constantine.
668 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
enthousiasme, sentant bien que la meilleure vengeance à tirer de la mort de leur général était d'emporter la ville.
La batterie de brèche faisait d'épouvantables ravages aux remparts, lorsque parut un envoyé d'Ahmed-Bey porteur d'une demande d'armistice. Le général Valée répondit quil ne traiterait que dans Constantine, et le lendemain, à 7 heures du matin, il donna le signal de l'assaut.
La première colonne d'attaque, dirigée par le lieutenant-colonel Lamoricière, fut lancée par le duc de Nemours. Bientôt toutes les troupes suivirent, et se répandirent dans la ville avec l'impétuosité d'un torrent. La chute d'un pan de mur et l'éclat d'une mine, qui ensevelirent un grand nombre de nos soldats, n'arrêtèrent pas leur élan. Les sapeurs du génie, en éventrant les maisons, nous permirent de tourner l'ennemi, qui, bientôt, n'eut d'autre ressource que de capituler. Une foule d'Arabes s'étaient rejetés sur la Casbah ; le général Rulhières, nommé commandant de la place, y arriva en même temps qu'eux, La plupart mirent bas les armes, les autres périrent en se précipitant du haut du rempart dans la plaine. Avant la fin du jour le drapeau tricolore llottait sur tous les monuments de la ville : Constantine était à nous.
Ce triomphe si rapide n'avait pas été obtenu sans de cruelles pertes. Parmi les morts on comptait le chef de bataillon de Sérigny, le capitaine du génie Haket et le colonel Combe, le glorieux soldat d'Ancône, qui, la poitrine traversée par une balle, eut encore la force de s'écrier : « Ceux qui ne sont pas mortellement blessés jouiront de ce succès... Je ne demande rien à mon pays pour ma femme, pour les miens, mais je lui recommande les officiers de mon régiment. » Parmi les blessés figuraient les officiers du génie Vieux et Leblanc,
et le brillant lieutenant-colonel de Lamoricière. Une Octobre i837 centaine de soldats avaient trouvé la mort dans cet éclatant fait d'armes, et près de cinq cents avaient été blessés.
Sans doute c'étaient là des pertes sensibles, mais de bien minime importance en réalité si on les compare à la grandeur des résultats atteints. La prise de Constantine, en effet, amena la soumission d'une foule de tribus hostiles, et assura la tranquille possession de toute la province. Ce fut surtout le prestige de la France rétabli dans tout son lustre. Aussi fut-elle accueillie avec des démonstrations d'enthousiasme. Le duc de Nemours y gagna ses épaulettes de lieutenant-général. Le général Valée reçut le bâton de maréchal et fut nommé gouverneur général de l'Algérie. Quant au général Damrémont, à qui revenait une si bonne part de ce succès, on lui fît aux Invalides des funérailles magnifiques. S'il n'avait pas, dans son passé militaire, des états de service éclatants, comme ceux du maréchal Mortier, à côté duquel il fut placé dans le caveau funèbre, il venait de mourir de la mort de Turenne, en léguant au pays une victoire immortelle : le pays ne lui marchanda pas sa reconnaissance.
L'heureuse nouvelle arriva à Paris au moment où se célébrait le mariage de la seconde fille de Louis-Philippe. Le 17 octobre 1837, la princesse Marie d'Orléans épousait le duc de Wurtemberg. Ce fut une fête toute de famille. Louis-Philippe n'eût pas mieux demandé que d'y donner un caractère national en s'adressant aux Chambres pour faire doter la nouvelle mariée par le trésor public ; mais le souvenir était encore présent à tous des débats pénibles auxquels avait donné lieu la loi relative à la dotation de la reine des Belges. Sur la représentation de ses ministres, peu soucieux de recommencer une lutte parlementaire sur un sujet aussi
Le mariage
de la
princesse
Marie.
670 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
Octobre 18-37. scabreux, le roi se résigna à pourvoir de ses propres deniers à l'établissement de sa fille. C'était plus digne et plus juste. La jeune princesse elle-même insista pour qu'il en fût ainsi, ne voulant pas que sa personne fût livrée aux discussions de la tribune. Elle avait alors vingt-quatre ans. C'était une nature d'élite, unissant aux qualités charmantes de la femme le mérite d'une véritable artiste. Une de ses œuvres, fort réussie, la statue de Jeanne d'Arc, avait rendu son nom extrêmement populaire. Catholique, elle épousait un protestant, comme son frère, le duc d'Orléans, avait épousé une luthérienne. L'évêque de Versailles, qui procéda à la célébration du mariage religieux dans la chapelle du château, selon le rite catholique, adressa aux époux une allocution empreinte d'une remarquable tolérance. De la part d'un évêque c'était tout à fait méritoire. La famille d'Orléans avait, du reste, donné elle-même, la première, l'exemple de cette tolérance, si rare dans le monde, et dont elle devait se départir au bord d'une tombe (1).
Ce mariage célébré sous de si heureux auspices, et que la mort prématurée de la jeune princesse devait rompre à quinze mois de là, passa, pour ainsi dire, inaperçu au milieu des préoccupations qui agitaient la France. On y était, en effet, en proie à une véritable fièvre électorale.
Le roi ne s'était pas montré fort enthousiaste d'une
La dissolution
de la
Chambre.
(1) Par une étrange contradiction, les d'Orléans, qui avaient si bien admis des protestants à vivre avec eux de la vie de famille, ont cru devoir les rejeter de leur sein après la mort. En visitant, à Dreux, le tombeau de la famille d'Orléans, ou voit, non sans quelque stupéfaction, une petite chapelle isolée, à peine reliée au bâtiment pi'incipal. C'est là qu'est inhumé le corps de la princesse Hélène de Mecklembourg. Celle qui, vivante, partageait, quoique protestante, la couche nuptiale du duc d'Orléans, n'a pas été jugée digne, après sa mort, de reposer auprès de celui dont elle avait été l'épouse si digne et si honorable.
Les élections.
ANNÉE 1837. CHAPITRE iNEUVIÈME. G71
dissolution de la Chambre des députés, dissolution qui Octobre avait été réclamée, comme on l'a vu, par des membres ^^^'•
de l'opposition. Mais les ministres, et particulièrement M. Mole, jugeaient la mesure indispensable, espérant trouver dans des élections nouvelles une majorité compacte, tout à fait indépendante des doctrinaires, et qui leur assurât une longue et tranquille possession du pouvoir. Le roi finit par se rendre à leurs raisons. Le 3 octobre, parut une ordonnance royale convoquant pour le 4 novembre les collèges électoraux, et fixant au 18 décembre l'ouverture de la prochaine session législative.
Mais pour se faire une majorité, il fallait exercer sur novembre le corps électoral une pression considérable ; M. Mole n'hésita pas. Plagiaire des moyens qu'avait employés si longtemps la Restauration, et devant lesquels Casimir Périer n'avait pas reculé, après les avoir si éloquemment flétris autrefois, le ministère du 15 avril résolut i
d'intervenir hautement et énergiquement dans la lutte, ''.
et d'user de toutes les influences administratives en fa- J
veur de ses candidats. Pour faire place à ses créatures, <
il envoya siéger à la Chambre des pairs un certain j
nombre de députés, parmi lesquels figuraient des mem- |
bres de l'opposition, comme M. Bignon. Sur une fournée !
de cinquante nouvaux pairs de France, la moitié avait ■
été prise dans la Chambre élective. Vigoureusement soutenu par certaines feuilles officieuses, comme la Charte de 1830, le Temps et le Journal des Débats, le j
cabinet déploya dans la bataille électorale une infati- ^ ]
gable activité. Ses adversaires lui reprochèrent aigre- i
ment d'user et d'abuser de tous les moyens de pression. "i
« La corruption coule à pleins bords » , s'écria le National, j
parodiant un mot fameux de Royer-Collard. En admet- ;
tant même qu'il y ait eu, dans cette appréciation, une exa- ]
gération de la part du journal républicain, les amis du ;
gouvernement furent obligés de reconnaître que M. Mole
Novembre
Le comité central.
672 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
avait quelque peu dépassé la mesure dans la recommandation de ses préférences.
L'opposition, de son côté, mit au service de ses convictions un zèle et une ardeur à toute épreuve. Un comité central se forma pour lutter contre les forces vives de l'administration. Nous citerons, parmi ses membres les plus marquants, l'illustre savant Arago, Dupont (de l'Eure), le maréchal Clausel, MM. Mauguin, Laffitte, Larabit, Garnier-Pagès, de Cormenin, et Eusèbe de Salverte, membres de la dernière Chambre ; Cauchois- Lemaire, rédacteur en chef de la il/merue; Louis Blanc, alors rédacteur en chef du Bon sens ; l'avocat Bornez ; le banquier Goudchaux ; Népomucène Lemercier, de l'xAcadémie française; Marie, Ledru-Rollin, Dupont, avocats, et le grand sculpteur David (d'Angers).
Le comité avait pour but ostensible de réunir toutes les nuances de l'opposition pour arriver à former une Chambre indépendante. Mais il se composait, en majeure partie, de républicains déclarés, et certains libéraux constitutionnels refusèrent de s'y associer. Chef de l'opposition dynastique, M. Odilon Barrot, par exemple, écrivit à M. Chambolle, rédacteur en chef du Siècle, une lettre où, déplorant la scission qui s'était produite au sein de l'opposition, il regrettait de n'avoir pu coopérer à la formation d'un comité dans lequel le parti républicain était entré, enseignes déployées, avec toutes ses prétentions extralégales.
Cette fois, les légitimistes, ceux que la monarchie de Juillet n'était point parvenue à rallier, ne se désintéressèrent pas de la lutte; ils reçurent l'ordre d'agir et de voter, et l'on put voir, comme nous l'avons vu depuis, avant la proclamation de la troisième République, leur programme se rapprocher singulièrement de celui des républicains. Comme eux, ils exigeaient des candidats l'engagement de ne point accepter de fonctions salariées
pendant l'exercice de leur mandat; de réclamer la ré- Novembue forme électorale, l'abolition du serment, de voter la ré- ^^^'' duction des fonds secrets, de rejeter toute loi d'apanage, toute dotation extraordinaire, et de ramener le budget des dépenses au taux où il était avant 1830. L'écart n'était pas bien grand encore; nous avons fait des progrès depuis.
Ces revendications, communes aux trois groupes principaux de l'opposition, ne laissèrent pas que de jeter l'inquiétude au château. Combien il eût été habile de sa part de prendre les devants, de ne pas se laisser dépasser en libéralisme par l'opposition, de profiter de l'heureuse impression faite sur le pays par la prise de Constantine pour proposer lui-même les réformes réclamées par l'opinion, de rentrer en un mot dans les larges voies de progrès et de liberté ouvertes par la Révolution de 1830. Mais il n'osa pas. La liberté, dont le roi avait sans cesse le mot à la bouche, lui était suspecte. Et, réagissant de plus en plus contre son principe, la monarchie de Juillet se laissa entraîner sans retour dans la politique de résistance qui devait la mener à sa chute.
Les efforts tentés de part et d'autre eurent sur le corps électoral une iniluence à peu près égale. Aussi les élections du 4 novembre ne donnèrent-elles au gouvernement qu'une victoire terriblement contestée.
Dans ce grand pays de France, qui comptait déjà plus Le résultat du de 32 millions d'habitants, il n'y avait que 198,836 élec- scrutiu. teurs inscrits, sur lesquels 151,720 seulement prirent part à l'élection. D'après une statistique de l'époque, l'opposition aurait obtenu 232 nominations, se décomposant comme suit : 19 républicains, 15 légitimistes, 56 opposants dynastiques, et 142 membres du centre gauche. Il n'y aurait eu que 227 députés réellement ministériels. Le ministère se serait donc trouvé en minorité ; mais un certain nombre de membres classés dans 1. 43
Novembre
Décembre
Coup d'œil
sur les
sept
premières
années du
règne.
074 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. annék 1837.
le centre gauche passèrent à lui, et lui assurèrent la majorité. Toutefois, si l'on considère les puissants moyens d'action dont il disposait, il est permis de dire que sa douteuse victoire pouv^ait être considérée comme une défaite.
M. de Lamartine, qui était un de ses amis dévoués, fut nommé dans trois départements. D'autres, MM. Arago, Billault, le maréchal Clausel, Sébastiani, Taillandier, le comte de Thiard, Thiers et Tupinier eurent les honneurs d'une double élection. A Paris, tous les anciens députés recommandés par le comité central furent réélus, à l'exception de M. Laffitte, qui échoua dans le second arrondissement contre M. Jacques Lefebvre. L'échec de l'homme que l'on pouvait regarder comme le véritable fondateur de la monarchie de Juillet causa un certain étonnement. Depuis, il est vrai, M. Laffitte s'était plus d'une fois repenti d'avoir coopéré à cette fondation. Il rentra néanmoins dans la Chambre renouvelée. Une vacance ayant eu lieu dans le sixième arrondissement de Paris, par suite d'option, il y fut élu, et put aller reprendre sa place sur les bancs de l'opposition radicale.
Telle était la situation incertaine, indécise, créée par le scrutin du 4 novembre. D'un côté comme de l'autre on ne savait trop à quoi s'en tenir. 132 membres nouveaux avaient été nommés, dont quelques-uns étaient encore hésitants. M. Mole, malgré son grand effort électoral pour s'assurer la victoire, n'était donc pas sûr d'une majorité, quand, le 18 décembre, s'ouvrit la session législative de 1838.
On verra, dans le volume suivant, à quels écueils devait se heurter le ministère de M. Mole, avec quelles difficultés il allait se trouver aux prises; mais il est intéressant, avant de fermer ce livre, de jeter un coup d'œil en arrière, et d'examiner le chemin parcouru par
la monarchie de Juillet depuis le jour où, sortie d'une décembre assemblée sans mandat, et qui avait usurpé sur la souveraineté nationale, pour barrer le passage à la République, elle avait subrepticement, pour ainsi dire^ pris la place de la Restauration.
Tout d'abord ce devait être une monarchie entourée d'institutions républicaines; elle apparaissait le drapeau tricolore à la main, ce glorieux drapeau relevé sur les barricades des trois jours; elle prenait sous sa garde les principes de 1789, devenus désormais une vérité, et chacun, se fiant à ses promesses, voyait déjà la France, retrempée aux sources de la liberté, reprendre son rang dans le monde, et, respectueuse de tous les droits des peuples, s'imposer à l'Europe par sa grandeur morale et l'énergie de son attitude. Hélas ! ce fut un rêve, disparu bientôt comme un éclair.
Les hommes qui avaient concouru à la fondation du nouveau régime, qui l'avaient couvert de leur popularité, qui s'étaient portés, en quelque sorte, garants de sa bonne loi, les Lafayette, les Laffitte, les Dupont (de l'Eure), s'en séparèrent avec éclat le jour où il leur fut démontré que le règne de Louis-Philippe éiait la continuation pure et simple de la Restauration. Ceux à qui le roi citoyen accorda toute sa confiance étaient d'anciens serviteurs de la royauté déchue, comme MM. Pasquier, Decazes, de Sémonville, Mole et tant d'autres, ou des libéraux venus à résipiscence, comme MM. Casimir Périer, Guizot, de Broglie, qui ne voyaient dans la Révolution de 1830 que la substitution d'une dynastie à une autre. Encore, du propre aveu de M. Guizot, avait-on choisi la nouvelle le plus près possible de l'ancienne pour qu'il fût clair à tous les yeux qu'on avait entendu innover le moins possible dans le système monarchique.
On innova fort peu, en efTet. Il y avait cent mille électeurs en France avant 1830, il y en eut un peu moins
676 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
DÉCEMBRE de deux cent mille après ; tout le reste, écrivains, rentiers, commerçants, petits propriétaires, artisans, ouvriers, cultivateurs, tout ce qui ne payait pas 200 francs de contributions, demeura à l'état d'ilotes et de parias. C'était, il faut l'avouer, un singulier retour aux principes de la Révolution. C'était bien la peine d'avoir livré la bataille des trois jours, déployé un héroïsme surhumain, culbuté un trône, pour arriver... à doubler les privilégiés de la Restauration. Et malheur désormais à qui tentera de revendiquer un peu trop hautement les libertés publiques ! Autant la monarchie de Juillet se montra basse et humble devant les royautés européennes pour se faire pardonner ses origines révolutionnaires, autant elle apporta de raideur et de sévérités contre les patriotes un peu trop ardents.
Mais ne fallait -il pas, s'écrient ses apologistes, après MM. Casimir Périer, Guizot et de Broglie, assurer l'ordre dans la rue et garantir la stabilité des institutions nouvelles? Eh bien! elle y a joliment réussi! Nous avons montré combien le règne de la Restauration avait été troublé dans tout son cours par des conspirations sans cesse renaissantes et des émeutes de tous les jours. Ce n'était rien auprès des commotions sanglantes qu'eut à subir la monarchie de Juillet dans les sept premières années de son règne. Nous la voyons marcher d'insurrections en insurrections, et, ce qui est plus grave peutêtre, d'attentats en attentats. Le régicide est passé à l'état de manie. Répressions impitoyables, lois liberticides, rien n'y fait. Ce qui prouve, contrairement à une opinion tout à fait erronée, que l'ordre dans la rue et la stabilité dans les institutions ne tiennent nullement à l'existence de la monarchie. Il est à remarquer, au contraire, que l'ordre matériel est d'autant plus assuré chez un peuple que la liberté y est plus puissante et plus respectée.
Et ce n'étaient pas seulement les troubles matériels, décembre sans cesse renaissants, qui formaient la caractéristique '^''''
de la monarchie de Juillet, le désordre moral y régnait à l'état endémique. La presque universalité des citoyens français, y étant traités en parias politiques, s'en désintéressaient complètement, et ne croyaient pas à sa durée parce qu'elle n'avait pas de racines dans les entrailles mômes du pays. On voyait un indice de cette perturbation morale dans la fréquence des crises ministérielles, sans exemple dans les annales du régime parlementaire, et qui semblait la condamnation de ce régime. La dernière session, notamment, en avait mis à nu les vices, les imperfections, les embarras et les misères. Le gouvernement, sans fixité, était livré à la risée de ses ennemis, et la Chambre s'était séparée, mécontente d'elle-même, prévoyant sa dissolution prochaine, et laissant le pays anxieux et plein de doutes sur l'avenir de la monarchie de Juillet.
Ce n'est pas qu'en dehors de l'ordre politique, d'importantes améliorations n'aient été réalisées. La loi sur l'instruction primaire, bien que de beaucoup insuffisante encore, constituait un indéniable progrès. La loi départementale et celle sur les municipalités avaient été également un bienfait en arrachant le département et la commune au despotisme de la législation de pluviôse an VIIL D'immorales institutions, depuis longtemps condamnées par la conscience publique, avaient été justement proscrites. Ainsi la loterie, on l'a vu, avait disparu depuis le 1" janvier 1836. Supprimée par la Révolution, cette détestable invention de l'ancien régime avait été rétablie, bien malàpropos, en l'an YI, sous le Directoire. Depuis son rétablissement jusqu'à sa suppression, elle avait coûté à l'épargne publique une somme de deux milliards, dont une partie avait servi à enrichir quelques favorisés du sort. Les bénéfices de l'État s'étaient élevés
DÉCEMBRE à trois cent quatre-vins^t-cinq millions, c'est-à-dire à dix millions par an. Sans doute c'était une ressource importante. Mais l'Etat ne saurait se prévaloir de cette maxime de la vieille Macette « que l'argent a bon goût, de quelqu'endroit qu'il vienne »; la suppression de la loterie fut un hommage rendu à la morale publique. Fermeture H ^n fut de même de l'abolition d'une autre institu-
des maisons tion, non moins contraire aux bonnes mœurs et à la dignité d'un grand peuple. En vertu de la loi de finances rendue dans l'avant-dernière session, toutes les maisons de jeu de Paris furent fermées le 31 décembre. Là encore l'Etat trouvait une source de profits peu honorables. Sans doute les imprudents qui entraient dans ces maisons, ouvertes à tous, étaient sûrs de ne pas être dévalisés par des voleurs ; mais la fortune leur était plus souvent contraire que favorable. Combien d'artisans, d'employés sont venus là perdre le salaire honnêtement gagné et compromettre l'existence de leurs familles! Dans les jours qui précédèrent la fermeture de ces maisons, les joueurs s'y précipitèrent avec une sorte de rage. Celles du Palais-Royal, littéralement encombrées, furent le théâtre de scènes dramatiques. Un ouvrier qui avait perdu tout ce qu'il avait — ce n'était pas grand'chose — se tua raide en sortant du numéro 113, le plus fameux des établissements du Palais.
La dernière nuit des maisons de jeu fut particulièrement mouvementée dans les salons de Frascati, célèbre maison de la rue de Richelieu. On y pouvait à peine remuer tant l'affluence était grande. Il fallut en faire fermer les portes à 10 heures; mais la foule s'amassa dans la rue, aux abords de la maison, pour assister à la sortie et jouir d'un spectacle qu'on ne devait plus revoir à Paris. On sait avec quelle sorte de frénésie certaines femmes se livrent à cette passion du trente et quarante et de la roulette. Le jeu les absorbe complètement; tous
ce livre.
les charmes et toutes les grâces de leur sexe s évanouis- décembrk sent sous les traits du visage contracté par l'ardente soif du gain. La femme disparaît, la joueuse reste.
Quand les dames habituées des salons de Frascati sortirent de cette maison, dont les portes se refermaient à jamais sur elles, elles furent accueillies par les sarcasmes les plus discourtois et les quolibets les plus grossiers de la multitude répandue dans la rue. Elles durent se mettre sous la protection des sergents de ville, qui leur offrirent le bras pour les conduire jusqu'aux boulevards ou à la plus prochaine voiture. Ainsi finirent en France les maisons de jeu publiques, où il était loisible à tout venant d'aller se ruiner sous la protection de la loi. Il était bon de mettre sous les yeux de nos lecteurs ce dernier tableau de mœurs disparues dans notre pays.
Heureux le règne de Louis-Philippe, s'il n'avait été Conclusion de témoin que de pareilles mesures; heureux son gouvernement s'il avait toujours aussi bien compris les véritables intérêts populaires! Mais que de réformes plus urgentes, plus fécondes, il négligea de faire! Et pourtant jamais gouvernement, au début, n'avait eu un champ plus vaste à parcourir, une route plus facile à suivre. La grande majorité du pays était disposée à l'accepter malgré les vices de son origine. S'il avait voulu imprimer à sa marche un caractère véritablement national, l'assentiment de tous lui eut trouvé un point d'appui formidable contre toutes les factions.
Mais, par un étrange manque de foi et de confiance dans le pays, Louis-Philippe eut peur de la liberté. Nous l'avons vu rompre, dès les premiers temps de son règne, avec les hommes qui avaient compté sur lui pour l'établir définitivement en France. Hardi en paroles, il se montra d'une excessive timidité dans les faits. Il se disait le fils de la Révolution, et, presque tout de suite, il en foula aux pieds les principes les plus essentiels. Il
G80 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
Décembre aima mieiix se retourner vers le passé que d'aller réso- '^^^' lùment vers l'avenir, continuer Louis XYIII et Charles X
que de reprendre la tradition de 1789 et d'être le glorieux émancipateur du peuple français. Tel il nous apparaît au moment où nous fermons ce livre. Et malheureusement, dans les chapitres qui vont suivre, nous allons le voir briser les dernières espérances que son avènement avait fait naître, et, sous l'inspiration de conseillers antipathiques au pays, s'éloigner de plus en plus de l'idéal de justice, de tolérance, de progrès et de liberté dont la Révolution de Juillet avait paru être l'éclatante signification.