RUE PALATINE, 5 M DCCC XC
DU RÈGNE
Le complot Hubert, -r- Ouverture de la session de 1838. — L'électiou de M. Emile de Girardia contestée. — L'adresse à la Chambre haute et à la Chambre élective. — Les fonctionnaires publics et le mandat législatif. — L'échec de M. Thiers. — Travaux législatifs divers. — Les tribunaux de commerce. — Loi sur les aliénés. — Les prolégomènes de la coalition. — Bataille sur les fonds secrets. — L'embarras de M. Guizot. — Les fonds secrets à la Chambre haute. — La pension de la veuve du général Damréuiont. — Vote de la conversion des rentes par la Chambre élective. — La plaie de l'agiotage. — Les chemins de fer livrés à l'industrialisme. — Du rôle de la presse démocratique dans la question des chemins de fer. — Le rapport de M. Arago. — Rejet du projet de loi ministériel. — Le procès Hubert. — Accusation de complot contre la vie du roi. — Le verdict du jury. — La coudamnation de Laure Grouvelle. — Mort de M. de Talleyrand. — Le jugement de l'histoire. — Le budget de 1839. — Le couronnement de la reine Victoria. — Envoi du maréchal Soult comme ambassadeur extraordinaire. — Accueil fait au représentant de la France. — Procès du lieutenant Laity. — Fin de la session de 1838. — Le ministère réclame de la Suisse l'expulsion du prince Louis-Napoléon. — Naissance du comte de Paris. — La Suisse menacée. — La Suisse arme — Départ du prince Louis pour l'Angleterre. — Évacuation d'Ancôn a II. 1
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.
— Diflicultés avec le Mexique. — Arrivée de l'amiral Baudia devant Vera-Cruz. — Le priuce de Joiuville au Mexique. — Bombardement de Saint-Jean d'Ulloa. — Protestation à Mexico. — Prise de Vera- Cruz. — La coalition se renoue. — La mort de M. de Moutlosier. — M. Gisquet et le Messager. — Ouverture de la session de 1839. — Le discours du roi. — Discussion de l'adresse à la Chambre des pairs. — Le projet d'adresse de la Chambre élective. — L'attitude de M. Dupin.
— Discussion du projet d'adresse. — L'attaque de M. Guizot. — Riposte de M. Mole. — M. Thiers intervient au nom de la liberté. — Le projet de la commission bouleversé. — Berryer et la Convention nationale. — Victoire du ministère. — Les conséquences de la coalition. — Démission des ministres . — Appel au maréchal Soult. — Les ministres rappelés. — Dissolution de la Chambre. — La bataille électorale. — Attitude du parti républicain. — Résultat des élections. — Le triomphe de la coalition. — Démission du ministère. — Le partage des dépouilles. — Rupture de la coalition. — Vaine combinaison ministérielle avec M. Thiers. — Impuissance de la coalition.
— Le ministère transitoire. — Ouverture de la session. — Troubles dans Paris. — L'élection de M. de Girardin invalidée. — M. Passy nommé président. — Combinaison ministérielle. — Nouvelle tentative avortée. — La fête du roi. — Insurrection du 12 mai. — La Société des saisons. — Armand Barbes et Auguste Blanqui. — La prise d'armes. — L'insurrection vaincue. — Le ministère du 12 mai.
Décembre 1837.
Le complot Hubert.
Le ministère Mole avait échappé victorieusement, jusque-là, aux épreuves qui ne lui avaient pas été épargnées. Les élections, auxquelles il venait de faire appel pour trouver dans la Chambre une majorité plus compacte et moins incertaine , étaient loin d'avoir répondu à son attente, et elles allaient être pour lui le point de départ d'inextricables difficultés. La pression électorale s'était exercée en pure perte. Les cent cinquante membres nouveaux entrés dans le parlement se divisaient en fractions à peu près égales entre l'opposition et le parti ministériel. Celui-ci n'avait ni gagné ni perdu. La situation n'avait donc guère changé. Même absence d'homogénéité, mêmes divergences d'opinions dans la Chambre des députés. L'avenir ne se présentait pas sous un jour bien favorable.
L'amnistie, sur laquelle on avait compté pour apaiser les passions révolutionnaires, était restée impuissante.
Un des condamnés de l'affaire dite du complot de Neuilly, nommé Hubert, avait bénéficié de cette amnistie, et il était allé s'établir à Londres. Le 8 décembre 1 837, Hubert débarqvia à Boulogne pour se rendre à Paris. H perdit son portefeuille en mettant pied à terre. Trouvé par un employé de la douane, ce portefeuille fut remis à l'autorité, n contenait les pièces les plus compromettantes et un plan de machine infernale. Hubert fut arrêté dans l'hôtel où il était descendu à Paris, et nous le verrons bientôt comparaître en cour d'assises avec Laure Grouvelle, fille exaltée d'un littérateur qui jadis avait été ministre de la République française à Copenhague, l'ouvrier mécanicien Steuble et quelques autres fanatiques.
Dix jours après la découverte de cette mystérieuse affaire, le roi ouvrait solennellement la session législative de 1838. Malgré ce nouveau complot, il ne s'en félicita pas moins d'avoir, par une mesure de clémence, porté le calme dans les esprits et assoupi la violence des mauvaises passions. Après avoir parlé du mariage du duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg, qui devait, selon lui, rendre plus cordiales nos relations avec les Etats voisins, et rappelé d'une voix émue les dangers courus par son second fils, le duc de Nemours, à la prise de Gonstantine, il déclarait que jamais il ne s'était trouvé entouré des Ghambres dans des circonstances si favorables. « Tâchons, disait-il en terminant, d'effacer les pénibles souvenirs de toutes nos dissensions, et qu'il ne reste d'autres traces des agitations dont nous avons tant souffert que le besoin plus senti d'en prévenir le retour. »
Mais, en faisant appel aux sentiments de concorde et d'union de la majorité sortie des dernières élections, Louis-Philippe comptait sans les convoitises ardentes et les ambitions déçues de quelques-uns de ses anciens ministres. G'était de là surtout, bien plus que des
Décembre
Ouverture de
la session
de 1838.
Décembre
L'élection de M. Emile de Girardin contestée.
-4 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1837.
partis extrêmes, que devaient naître les difficultés avec lesquelles son gouvernement allait se trouver aux prises. Une coalition étrange était à la veille de se former contre le ministère de M. Mole, coalition dont le principal artisan n'était autre que M. Tliiers, trompé dans ses vues ambitieuses. Il n'était sorte de railleries amères dont il ne poursuivit ce ministère. Involontairement, peut-être, il allait plus loin, et il atteignait le roi en s'en prenant à son pouvoir personnel. Nous allons le voir, comme chef du centre gauche, conduire l'opposition à l'assaut du ministère, et ce fut à son influence que, dans la nomination du bureau de la Chambre, M. Odilon Barrot dut d'obtenir cent quarante-deux voix pour la présidence.
Le ministère de M. Mole avait pour défenseur plus ou moins désintéressé le directeur du journal la Presse, M. Emile de Girardin, auquel son duel avec Armand Carrel avait suscité dans le parti républicain d'implacables inimitiés. Nommé député, dès 1834, par le collège électoral de Bourganeuf, il était entré une première fois sans opposition dans la Chambre; mais sa réélection donna lieu aux plus véhémentes protestations. L'opposition combattait surtout en lui l'avocat ardent du ministère et l'adversaire heureux d'Armand Carrel. On lui reprochait d'abord de n'être point Français. Il était né en Suisse, assurait-on; et M. Martin (de Strasbourg) réclama l'ajournement de son admission, en se fondant sur ce que son âge et le lieu de sa naissance étaient également incertains. En effet, lors de son mariage, M. de Girardin avait fait affirmer par sept témoins un âge tout différent de celui qu'il avait annoncé pour arriver à la Chambre. Malgré cela, son élection, vivement soutenue par M. de Lamartine, n'en fut pas moins validée. Mais nous verrons la Chambre de 1839 se prononcer dans un sens tout opposé. Cette validation pouvait
être considérée comme une victoire pour le cabinet.
Les opposants se flattaient de prendre leur revanche lors de la discussion de l'adresse, qui s'ouvrit àla Chambre élective le 9 janvier 1838. Déjà la discussion qui avait eu lieu à la Chambre haute, dès les premiers jours de l'année, avait soulevé d'assez vives récriminations. On avait entendu M. Villemain désapprouver les lois de septembre et surtout se plaindre amèrement de leur caractère invariable et sacramentel. Il s'était plaint également des complaisances dont on usait à l'égard de la Russie. En effet, dans un petit village français on avait interdit de célébrer la fête de Kosciusko,et, aux dernières fêtes de Versailles, où l'on avait convié jusqu'à des Chiliens et des Mexicains, on s'était bien gardé d'inviter un seul Polonais, un seul de ces braves qui, durant vingt ans, avaient combattu sous les drapeaux de la France. Etait-ce bien là affirmer cette nationalité polonaise qui ne devait pas périr? Le président du conseil s'était borné à répondre que des représentations avaient été faites au sujet des infractions aux traités de 1815 commises à Varsovie, et que la cour de Saint-Pétersbourg avait justifié par des considérations puissantes les mesures transitoires qu'elle avait jugé nécessaire de prendre.
M. Villemain, en veine d'opposition, avait critiqué ensuite l'attitude du ministère à l'égard des affaires d'Espagne, 011 les menées carlistes semblaient mettre en péril le trône de la reine Isabelle. Le projet d'adresse, entièrement favorable au ministère, n'avait rencontré néanmoins qu'une douzaine d'opposants. Les choses furent loin de se passer aussi bien à la Chambre élective.
Là, de véritables batailles s'engagèrent, et le ministère fut violemment pris à partie. M. Gauguier lui fit un crime d'être intervenu dans les dernières élections par des manœuvres « corruptives, illégitimes et coupables ». Il attribuait à ces manœuvres l'accroissement
L'adresse à
la Chambre
haute et à la
Chambre
élective.
Le ministère pris à partie.
6 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
Janvier 1838. du nombre des fonctionnaires publics salariés dans la Chambre. Il y en avait 171 dans la précédente législature; ce nombre s'était élevé à 198. Il n'était pas possible de voir un abus plus monstrueux, abus qui, d'ailleurs, n'était point particulier au règne de Louis- Philippe, auquel il avait été légué par la Restauration. L'inconvénient était moindre peut-être qu'il ne l'a été depuis, parce qu'alors le mandat de député n'était point salarié ; mais il n'y en avait pas moins quelque chose d'étrange et d'anormal dans ce fait que près de deux cents administrateurs, magistrats ou autres fonctionnaires, payés pour remplir d'importantes fonctions, en étaient empêchés par leur mandat législatif. M. Dupin, par exemple, ne pouvait occuper à la fois son siège de procureur général à la cour de cassation et son fauteuil de président de la Chambre. Il y avait là un abus auquel la monarchie de Juillet aurait dû couper court; elle n'y songea guère.
Cependant elle n'en méconnaissait pas les graves inconvénients. Ainsi, dans cette discussion de l'adresse.
Les fonctionnaires publics et le mandat législatif.
on entendit l'ingénieur en chef de la Gironde, M. Billaudel, se plaindre très amèrement d'avoir reçu une lettre officielle dans laquelle on le mettait en demeure d'opter entre sa place et la députa tion. A quoi le ministre des travaux publics, M. Martin (du Nord), répondit avec infiniment de raison que la résidence d'un ingénieur en chef était indispensable là où il était tenu d'exercer ses fonctions, et, qu'en passant sept mois à la Chambre des députés, cet ingénieur compromettait les intérêts de tout un département. Or ces sages paroles s'appliquaient aussi bien à tous les autres fonctionnaires députés. Seulement M. Billaudel était un député désagréable au ministère. Au reste, la situation qui lui était faite n'avait rien de bien rigoureux : tout en le mettant en disponibilité provisoire, on lui laissait son traite-
Echec de M. Thiers.
ment entier, ce dont il se garda bien de se plaindre. On janvier i83S. payerait deux ingénieurs au lieu d'un, voilà tout ; c'étaient les contribuables qui étaient appelés à faire les frais du rigorisme ministériel. Quant à l'abus si justement signalé par le ministre, il sera précieusement conservé; la Chambre refusa de prendre en considération un amendement de M. Gauguier, tendant à interdire , le cumul des fonctions publiques salariées avec le mandat de législateur.
Il n'y avait là rien de personnel au président du conseil. Il était réservé à M. Thiers de prendre directement à partie son successeur. Dans le paragraphe de l'adresse relatif aux affaires d'Espagne, ainsi conçu : « Nous nous confions aux mesures que votre gouvernement, en exécutant fidèlement le traité de la quadruple alliance, croirait devoir prendre pour atteindre le but que les hautes parties contractantes se sont proposé, » un député doctrinaire, M. Hébert, haut fonctionnaire de la magistrature, proposa de substituer à ces mots : en exécutant, ceux-ci : en continuant d'exécuter. Gela signifiait que le gouvernement avait assez fait pour l'Espagne et qu'il ne convenait pas à la France de s'engager dans de nouvelles aventures.
Devenu grand partisan de l'intervention active pour empêcher le triomphe de la contre-révolution dans la péninsule, M. Thiers, suivi des orateurs de la gauche, combattit avec une sorte de fureur l'amendement de M. Hébert, parce qu'il y voyait percer une arrière-pensée de laisser succomber la révolution en Espagne. Le président du conseil, au contraire, s'y rallia avec empressement; il y trouvait comme une approbation de sa politique. Prenant à son tour M. Thiers à partie, il lui reprocha, non sans malice, de n'avoir pas toujours été de la même opinion. N'avait-il pas, lorsqu'il occupait le pouvoir, refusé d'obéir aux injonctions de l'Angleterre,
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
Travaux
législatifs
divers.
Janvier 1838. qui le pressait d'occuper le Passage et Fontarabie ? Le gouvernement entendait garder sa liberté d'agir, liberté que semblait lui réserver l'amendement de M. Hébert. Malgré son peu de goût pour le président du conseil, M. Guizot, en cette occasion, lui prêta l'appui de sa voix puissante ; il ne songeait pas encore à faire alliance avec la gauche pour le renverser. Grâce à son concours, M. Mole l'emporta d'une centaine de voix. Ce fut pour M. Thiers un échec sensible, et, dès lors, il mit tout en œuvre pour prendre sa revanche, n'hésitant pas à recourir à des compromissions peu dignes et à des moyens d'une moralité douteuse.
Due à la protection des doctrinaires, cette victoire n'assurait pas au cabinet une force sur laquelle il pût compter. Sa majorité flottante, incertaine, qu'il ne dominait point par le prestige de ses membres, était exposée à se disloquer au premier choc, et cela ne manquera pas d'arriver. Mais n'anticipons pas. Durant deux mois, il lui fut permis de marcher sans trop d'obstacles, sans soupçonner les machinations qui se tramaient contre lui. Cette sorte de trêve fut consacrée à des travaux législatifs d'une certaine importance. Nous citerons notamment les lois sur les tribunaux de commerce ; sur les justices de paix; sur les faillites et banqueroutes et surtout sur les aliénés. La Révolution avait confié le soin de nommer les juges consulaires à des électeurs désignés par des assemblées plénières de marchands et de négociants. Mais ce système parut trop libéral à l'Empire. En 1807, le code de commerce investit les préfets du droit de dresser eux-mêmes une liste des chefs des maisons de commerce les plus recommandables, lesquels, sous le nom de notables commerçants, devinrent désormais les électeurs consulaires. Ce droit absolu, remis à l'administration, était évidemment contraire à l'esprit de la révolution de Juillet. Le minis-
Les tribunaux de commerce.
Loi sur les aliénés.
tère, dans son projet, crut remédier à l'abus en établis- février 1838 sant des notables de droit, dont la liste serait complétée par les préfets en vertu des attributions que leur conférait le code de commerce. Mais le rapporteur de la commission, M. Bourdeau, signala devant la Chambre des pairs, dans la séance du 22 février, l'impossibilité d'une liste de notables commerçants de droit, où figureraient des députés, des pairs de France et une certaine catégorie de magistrats. On finit par se mettre d'accord sur une liste de notabilités dressée par le préfet d'après les renseignements fournis par les tribunaux, les chambres de commerce et les maires des communes. C'était loin d'être le retour à la législation libérale de 1791.
La loi sur les aliénés, dans la pensée de ses auteurs, était à la fois une loi de protection à l'égard des malheureux dûment atteints de folie, et de préservation pour la société. D'après l'ancienne législation, lorsqu'un aliéné menaçait la sécurité publique, il suffisait d'un simple arrêté administratif pour le faire enfermer dans une prison de l'arrondissement. Après quoi, le ministère public poursuivait d'office son interdiction devant le tribunal. Or, il était véritablement barbare de jeter au milieu de malfaiteurs vulgaires un infortuné coupable d'avoir perdu la raison. La loi nouvelle obligea chaque département à avoir un établissement public spécialement destiné à recevoir et à soigner les aliénés, ou à traiter à cet effet avec un établissement public ou privé soit de ce département, soit d'un département voisin.
L'examen approfondi auquel donna lieu la discussion de cette loi dans les deux Chambres prouva que l'on en comprenait toute la gravité. La Chambre des pairs y consacra une partie du mois de février. Ce n'était assurément pas chose facile que de remédier à tous les abus et de protéger à la fois la société et la liberté individuelle. On s'efforça surtout d'empêcher que, sous prétexte d'alié-
10 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
Février 1838. nation mentale, un individu pût jamais être arbitrairement détenu. Ce point, il faut le reconnaître, n'était pas sans difficulté. Ainsi il était loisible à toute personne de réclamer l'admission d'une autre personne dans un établissement d'aliénés, à la double condition d'indiquer le degré de parenté ou la nature des relations existant entre elles, et de produire un certificat de médecin constatant l'état mental de la personne à renfermer. Mais n'était-ce point là ouvrir la porte à l'arbitraire? Une famille n'abuserait-elle pas de la faculté qui lui était conférée par la loi de réclamer l'admission d'un de ses membres dans une maison d'aliénés, et ne pourrait-on voir une femme faire enfermer son mari sur un certificat de médecin? Car comment répondre qu'il ne se rencontrerait pas de médecins assez oublieux de leurs devoirs pour délivrer'"des certificats de complaisance? Ces arguments n'étaient pas sans valeur, et ils furent mis en relief avec beaucoup de vigueur. La loi n'en fut pas moins votée à une majorité considérable par la Chambre des pairs d'abord, puis, quelques semaines après, par celle des députés (1). C'est encore elle aujourd'hui qui régit la matière.
Assurément cette loi a apporté une grande amélioration à l'ancien état de choses. Avant elle les aliénés étaient placés, en quelque sorte, en dehors du droit commun et livrés a un arbitraire effroyable. La législation nouvelle leur était donc éminemment protectrice. Elle n'en a pas moins été l'objet des récriminations les plus passionnées. On lui a reproché, non sans quelque raison, de n'être pas suffisamment en harmonie avec les dispositions du code civil. Et, malgré toutes les précautions prises pour éviter les abus, en dépit des responsabilités incombant aux directeurs des hospices d'aliénés,
(1) La loi sur les aliénés a été promulguée le 30 juin 1838.
mènes de la "côâTîtion.
il n'en est pas moins vrai qu'avec la complicité d'un février 1838.
médecin, il ne serait pas impossible de faire renfermer
une personne, sinon parfaitement saine d'esprit, tout au
moins inoffensive et ne présentant aucun danger pour
la sécurité publique. Cela prouve combien il est difficile,
dans les choses humaines, de tout concilier au point de
vue de la justice idéale. La question des aliénés n'est
certes pas absolument résolue, et elle mérite d'occuper
encore l'attention du législateur.
Cependant les menées sourdes continuaient contre le Les proiégo ministère, dont les ennemis les plus dangereux ne siégeaient pas dans les rangs de la gauche pure. Impatient de prendre sa revanche de l'échec qu'il avait subi lors de la discussion de l'adresse, M. Thiers n'hésita pas à faire faire des ouvertures à M. Guizot, à qui, quelques mois auparavant, il avait dit, si violemment, en pleine Chambre : « Je ne vous souhaite pas. » Ce fut un doctrinaire, M. Abel de Rémusat, avec lequel il était au mieux, qui servit d'intermédiaire.
Il se trouva à point nommé un terrain sur lequel on put se mettre d'accord. Un doctrinaire repenti, M. Henri Fonfrède, fils du girondin tombé dans la tourmente révolutionnaire, avait écrit, aux applaudissements de la cour, que, dans une monarchie bien entendue, toute initiative et toute impulsion devaient venir de la royauté. M. Duvergier de Hauranne, doctrinaire ardent, riposta, dans la Revue française, par un article où il s'efforça de faire prévaloir les droits du parlement. C'était le développement de la maxime chère à M. Thiers : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Sur ce point, l'entente était facile eiitre gens qui reprochaient aux ministres actuels de n'être que des commis complaisants de la royauté.
La question des fonds secrets, dont M. Thiers et ses récents alliés n'avaient jamais dédaigné l'usage, fut choisie comme se prêtant merveilleusement à une
Mars 1838,
Bataille sur les fonds secrets.
i2 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
attaque décisive contre le ministère. On se distribua les rôles. Après avoir laissé les orateurs de gauche ouvrir le feu, M. Jaubert devait pousser droit aux ministres en ménageant la royauté, M, Guizot prendre ensuite la parole pour le soutenir, et M. Thiers faire un suprême effort pour achever la défaite.
Le gouvernement réclamait 1,500,000 francs, somme supérieure de 300,000 francs aux crédits accordés dans les premières années du règne, mais inférieure de 300,000 francs à celui qui avait été alloué l'année précédente. Le passé si récent des troubles et des agitations de la rue lui rendait ce crédit indispensable pour réprimer ou prévenir de nouveaux complots. Du vote de la Chambre dépendait donc l'existence du cabinet.
La discussion s'ouvrit le 12 mars 1838. L'attaque partit d'un des membres de la commission, M. Garnon. Il ne comprenait pas l'utilité d'un supplément de fonds secrets au moment où le roi lui-même venait d'affirmer le calme des esprits et le retour du pays à la tranquillité la plus parfaite. M. Gauguier n'y voyait qu'un moyen de subventionner les journaux officieux et de corrompre le corps électoral. M. Jaubert prit alors la parole, et, après avoir critiqué avec une ironie amère tous les actes de M. Mole, il déclara qu'il accordait son vote au gouvernement, mais qu'il le refusait au ministère. M. Gisquet vint ensuite. L'ancien préfet de police, qui avait sa disgrâce à venger, s'efforça de démontrer, tout en reconnaissant la nécessité des fonds secrets, que l'heure était venue de les réduire au lieu de les augmenter. Le président du conseil prit la parole à son tour, et il posa nettement la question de confiance, après avoir repoussé dédaigneusement tout vote et tout appui motivés comme ceux de M. Jaubert. M. Odilon Barrot répondit au ministre en présentant la situation sous les plus sombres couleurs. Le garde des sceaux, M. Barthe, invoqua alors le souve-
Mars 1838.
M. Guizot.
nir de l'amnistie pour taxer d'exagération le tableau tracé par M. Odilon Barrot, et attester la pensée d'union et de concorde dont le gouvernement était animé.
Chef de l'opposition, M. Odilon Barrot était dans son L'embarras de rôle en attaquant des ministres qui, pas plus que leurs devanciers, n'étaient dans le sentiment de la révolution de Juillet. Mais que pouvait bien avoir à leur reprocher M. Guizot, l'homme de gouvernement par excellence, dont l'apparition à la tribune, dans la séance du 14, excita la curiosité générale? A son air contraint, on pouvait deviner l'embarras qu'il éprouvait du rôle auquel il s'était condamné. Comme pour se faire pardonner la demi-opposition dont il devenait complice, il commença par réclamer sa part de responsabilité dans la politique de résistance suivie par la monarchie de Juillet. Il ne voulait pas refuser les fonds secrets à l'administration, mais il tenait à l'avertir de la gravité de la situation. Il ne venait adresser au ministère aucun reproche spécial, mais il lui attribuait le peu d'union intime existant entre le gouvernement et les Chambres, et il mettait sur le compte de la mollesse politique du pouvoir l'affaiblissement moral de l'esprit public. Tout cela était bien vague, incolore, sans cohésion. La Chambre étonnée écoutait avec une froideur un peu dédaigneuse l'orateur dont la parole hautaine avait si souvent dompté ses auditeurs. Ce fut un insuccès complet, une véritable déroute, à ce point que M. Thiers, qui devait porter le coup décisif, demeura muet à son banc. Il essuyait là une nouvelle et cruelle défaite. Le ministère l'emporta à la majorité de 249 voix contre 133; et la coalition, à peine formée, jugea prudent d'interrompre provisoirement sa campagne.
La victoire du cabinet ne fut pas moins grande à la Chambre haute qu'à celle des députés. Dans la joie de son triomphe, le ministère se montra presque provoca-
Les fonds
secrets à la
Chambre
haute.
Avril 1838.
La pension de la veuve du
général Damrémont.
14 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
teur, raillant à plaisir ces ambitieux du pouvoir qui, n'osant refuser l'argent, déversaient le blâme sur les personnes. M. de Montalivet le prit de très haut avec l'opposition, dont le but était de renverser le gouvernement; ce qui amena M. Yillemain à lui dire que l'on pouvait vouloir le renversement du ministère sans porter atteinte au gouvernement issu de la révolution de Juillet. M. Cousin, et après lui le duc de Broglie, le doctrinaire par excellence de la Chambre haute, ne ménagèrent pas le ministère, tout en se déclarant prêts à voter, dans leur intégralité, les fonds secrets, lesquels, mis aux voix dans la séance du 6 avril, ne rencontrèrent qu'une vingtaine d'opposants.
Toutefois cette double victoire n'assurait pas au ministère une majorité fixe et compacte dans le parlement. Quelques semaines auparavant, il avait vainement essayé de faire accorder une pension de dix mille francs à la veuve du général Damrémont, tué glorieusement sous les murs de Constantine. Le général Jacqueminot, au nom de la commission , avait objecté que la veuve d'un lieutenant général n'avait droit qu'à une pension de 1,500 francs, et qu'il suffisait d'élever cette pension à la somme de six mille francs à cause des circonstances héroïques où le général Damrémont avait trouvé la mort. Malgré l'insistance personnelle du président du conseil, appuyé cette fois par MM. Thiers et Guizot, la Chambre élective se rangea à l'avis de sa commission. Là, du moins, elle pouvait alléguer des nécessités d'économie, et peut-être alla-t-elle trop loin en refusant, quelque temps après, une pension de 3,000 francs à la veuve du colonel Combe, tué non moins glorieusesement devant Constantine, et au nom duquel se rattachait le souvenir de l'heureux coup de main d'Ancône. Mais nous la verrons bientôt, dans la question capitale des chemins de fer, s'élever contre un projet de loi
émané de l'initiative ministérielle, et qui avait le mérite de sauvegarder les intérêts généraux du pays.
Avant d'aborder cette question vitale, elle eut à en traiter une d'une haute importance, et qu'elle allait également résoudre dans un sens contraire aux vues du gouvernement, nous voulons parler de la conversion des rentes, question agitée depuis longtemps déjà et toujours restée sans solution.
Un nouveau projet de conversion des rentes avait été déposé par M. Gouin dans le courant du mois de février. Favorablement accueilli par la commission à l'examen de laquelle il avait été renvoyé, il fut soumis aux délibérations de la Chambre des députés dès le 4 avril, immédiatement après l'adoption d'une nouvelle loi sur l'organisation de l'état-major de l'armée. Bien que les rentes inscrites au grand-livre, sous le Directoire, eussent été qualifiées de rentes perpétuelles^ par opposition aux rentes viagères^ il n'en était pas moins facultatif à l'Etat de les rembourser, si les rentiers n'aimaient mieux accepter la conversion. Cette faculté résultait incontestablement de l'article 1911 du code civil portant que toute rente constituée en perpétuel est essentiellement rachetable. Aussi la commission, par la bouche de son rapporteur, M. Antoine Passy, n'hésitait-elle pas à affirmer le droit du gouvernement, et sa conclusion était qu'il devait user de ce droit.
L'opération consistait à substituer une rente de 4 1/2 pour cent à celle de 5 francs ou à rembourser au pair les rentiers qui n'accepteraient pas cette substitution. Elle était extrêmement avantageuse pour nos finances, puisqu'il en devait résulter une économie de près de quatorze millions. De plus, en procurant la baisse de l'intérêt des capitaux, elle était appelée à rendre un signalé service au commerce, à l'industrie et à l'aûriculture. La
Avril 1838.
Vote de la
conversion
des rentes par
la Chambre
élective.
PÀ
ttc-
16 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Avril 1838. proposition n'en rencontra pas moins des résistances passionnées.
La discussion s'ouvrit, le 17 avril, par un discours du comte de Laborde, qui se posa en adversaire ardent de la conversion. Il y voyait une spoliation, et regardait comme une injustice suprême de dépouiller des hommes qui, aux mauvais jours, avaient assisté la France de leurs deniers. Mais c'était là une pure métaphore. On ne dépouillait personne, puisque l'on offrait aux rentiers de les rembourser au taux où la dette avait été consolidée. Et la plupart des porteurs de rente avaient acheté jadis à un taux bien inférieur. Mais, objectait M. Joulfroy, le cours de la rente, à l'heure présente, étant de 108 francs, le rentier éprouverait donc une perte de 8 francs par titre de rente. C'était là un raisonnement spécieux. Pour les titulaires d'origine, qui seuls étaient réellement intéressants, il pouvait y avoir privation de bénéfice, mais non perte positive. Qui les empêchait de vendre au cours actuel ? Il était à peu près certain qu'étant donné l'état des choses en France, le cours fléchirait à peine.
Sans prendre nettement parti pour ou contre la proposition, le cabinet y paraissait fort hostile au fond. Ainsi le ministre des finances, M. Lacave-Laplagne, gravement indisposé alors, se fit transporter dans un fauteuil à la Chambre pour lui conseiller d'attendre, avant de prendre une décision, la fin de la crise américaine et l'amélioration de la législation sur les sociétés en commandite. Mais cette proposition d'ajournement fut combattue avec une extrême vivacité par M. Berryer. Elle n'avait aucune chance, d'ailleurs, d'être accueillie par la Chambre, dont la majorité penchait visiblement pour la conversion.
Plusieurs systèmes étaient en présence, distincts de celui de la commission. M. Garnier-Pagès proposait de
convertir au pair, à l'aide d'un emprunt productible Avril 1838. d'un intérêt de 4 0/0. M. Berryer soutenait qu'il n'y avait aucune espèce de raison pour soustraire les rentiers aux chances de dépréciation de l'argent et d'abaissement du cours des intérêts. Il s'opposait donc à toute conversion avec un fonds ayant atteint ou dépassé le pair, comme le voulait M. Garnier-Pagès. M. Laffitte était également d'avis que les .rentiers ne pouvaient échapper éternellement à la loi commune de la réduction de l'intérêt ; et personne n'était plus compétent que l'ancien ministre des finances de Louis-Philippe pour traiter une pareille question.
Après avoir rappelé les vicissitudes du projet de conversion depuis le jour où il était sorti du cerveau de M. de Villèle, il proposa un nouveau mode de conversion. Son moyen, c'était d'admettre tout le monde à souscrire pour des rentes 3 0/0 concurremment avec les rentiers et au même prix d'émission, c'est-à-dire à 83 francs 33 cent.t/3, en déposant, à titre de garantie, un dixième du montant de la souscription en capital. Attirés par l'avantage de ces conditions, les particuliers viendraient infailliblement, selon lui, prendre dans la dette réduite la place que les rentiers laisseraient vacante.
Après une interruption d'une dizaine de jours, la .Mai i838. ■discussion reprit, le 2 mai, avec la même passion ardente. L'intérêt qui, à la Chambre, s'attachait à cette question avait gagné le public. A Paris surtout, où l'on voulait les capitaux au meilleur marché possible, la préoccupation était vive, et l'on attendait avec impatience le résultat des délibérations de la Chambre. Celleci décida en principe, dans la séance du 3 mai, que les propriétaires du cinq pour cent auraient la faculté d'opter entre le remboursemant du capital à raison de cent francs pour cinq francs de rentes et la conversion en II. 2
18 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
Mai 1838. rentes nouvelles ; qu'une diminution de cinquante centimes au moins serait effectuée sur l'intérêt des rentes échangées; qu'enfin, pour les rentes nouvelles émises au pair, l'exercice du droit de remboursement serait suspendu pendant un délai de douze années.
Le lendemain, l'ensemble du projet de loi fut voté à la majorité de 251 voix contre 145, sur 396 votants. Et, comme pour humilier davantage encore le ministère, qui s'était montré si rebelle à cette loi, la Chambre lui imposa l'obligation de rendre compte de son exécution dans un délai de deux mois à compter de l'ouverture de la session prochaine. Le ministère était consterné. Fort heureusement pour lui, à quelques semaines de là, la Chambre des pairs, à la grande joie de M. Mole, repoussa la loi par 124 voix contre 34 (1). Mais cela ne rendit pas beaucoup d'autorité au ministère, et l'on avait pu voir, tout récemment, dans la question vitale des chemins de fer, combien il en était dépourvu auprès de la Chambre élective, ^f P'^^^^^® Une véritable plaie s'était, depuis peu, abattue sur le pays, celle de l'agiotage. Assurément les ventes ou achats fictifs, connus sous le nom de marchés à terme et de marchés à prime, qui forment la base de la spéculation, n'étaient pas chose nouvelle. De tout temps, il s'était trouvé des gens s'ingéniant à faire fortune sans rien produire, et l'agiotage consiste précisément à s'enrichir les uns aux dépens des autres, sans un accroissement réel de produits ou sans service rendu. On l'avait vu, au siècle dernier, à l'époque du système de Law, prendre en France un développement scandaleux. Alors, à côté de ruines instantanées, s'élevèrent, du jour au lendemain, de colossales fortunes. Cette fièvre de spéculation, qui avait sévi également durant les jours
(1) Séance du 28 juin.
troublés de la Révolution française, se développa tout à coup, dans notre pays, avec une violence nouvelle, quelques années après la révolution de 1830. Une partie de la population laborieuse devint la proie de V industrialisme , qui est à l'industrie ce que le charlatanisme est à la médecine. Ce fut le vol organisé. Le règne des hommes d'affaires commençait. On mit en actions des industries imaginaires, des mines où il n'y avait point de minerai. Les habiles se jouaient de la crédulité des actionnaires en leur faisant accepter de^" apports honteusement majorés, ou prenaient, sans les payer, des actions qu'ils revendaient avec des primes obtenues par fraude. La solution fatale de la question des chemins de fer vint, à point nommé, fournir un nouvel aliment à ces hommes de proie, que M. Dupin a^ flétris si justement du nom de loups-cerviers.
On a vu, dans le précédent volume de cette histoire, comment, malgré les efforts des organes du gouvernement, la dernière Chambre élective avait décidé, en principe, de livrer à des compagnies privilégiées l'exploitation de nos grandes lignes de fer, décrétant ainsi la spoliation de la France.
Le gouvernement ne se tint pas pour battu. Il espéra que la Chambre nouvelle comprendrait mieux que sa devancière les intérêts généraux du pays, et, dès la fin de février, le ministre des travaux publics, M. Martin (du Nord) présentait à la Chambre des députés un projet grandiose d'un vaste réseau de chemins de fer. Ce projet comprenait neuf lignes principales dont sept, partant de Paris, devaient le relier à la frontière de Belgique, au Havre, à Nantes, à la frontière d'Espagne par Bayonne, à Toulouse par le centre, à Marseille par Lyon, et à Strasbourg par Nancy. Deux autres lignes rattachaient Marseille, d'une part, à Bordeaux par Toulouse, et de l'autre, à Bâle par Lyon et Besançon. L'ensemble
Mai 1838.
-j,qyry r>
Les chemins de fer livrés à | l'industria- i
lisme.
Mai 1838. de ce réseaii comprenait onze cents lieues, et les dépenses en étaient estimées à plus d'un milliard. L'administration, il est vrai, ne réclamait l'exécution immédiate que des lignes de Paris à Bruxelles, à Rouen, à Bordeaux, et de celle de Marseille à Avignon. Le ministre insistait, d'ailleurs, pour que toutes ces lignes fussent construites par l'État et demeurassent sa propriété.
Que les chemins de fer s'exécutassent à l'aide de l'emprunt ou de l'impôt, il était possible d'amortir, en un petit nombre d'années, le capital engagé, tout en donnant à bon marché le transport des voyageurs et le transit commercial. On n'aurait pas eu à craindre, pour ce dernier trafic, la concurrence des pays voisins. Et, comme on n'avait pas de capital-actions à rémunérer, le public eût bénéficié en confort, en bien-être, en sécurité, de tout ce que l'on prélève sur lui pour maintenir le haut cours des actions par la distribution d'un gros dividende. Plus tard, une fois le capital amorti, le produit net eût servi au dégrèvement de l'impôt. Cela sautait aux yeux. Il n'était pas de gens sensés, d'esprits sages, d'hommes désintéressés, qui ne souhaitassent l'exécution immédiate des chemins de fer par l'Etat, Mais ce n'était pas le compte des banquiers, des faiseurs d'affaires, des tripoteurs d'industrie, des spéculateurs et capitalistes qui figuraient, en grand nombre, dans les Chambres et au dehors, parmi les amis de la monarchie de Juillet. Une immense clameur s'éleva donc contre le projet du gouvernement, non pas des rangs de la bourgeoisie, comme on l'a dit, car les classes moyennes comme les classes nécessiteuses, c'est-à-dire les classes qui travaillent et qui produisent, souhaitaient ardemment les chemins de fer à bon marché, que l'Etat seul pouvait établir, — mais des rangs de ces spéculateurs avides qui voyaient près de leur échapper
l'immense proie sur laquelle ils avaient compté. Ils Mai t838. \
mirent en campagne des stipendiés qui s'efforcèrent de |
prouver que des compagnies particulières feraient plus \
vite et plus économiquement que l'État. C'était le con- ;
traire qui était vrai ; l'exemple de la Belgique et d'au- '
très pays voisins était là pour le démontrer. '
La presse démocratique, il faut lui rendre cette jus- du rôle de la j
tice, apporta à défendre les véritables intérêts du pays Presse démo- |
^^ . 11 cratique dans
une âpreté singulière, un incontestable talent et une la question des i logique inflexible. Le National, le Bon sens^ le Journal chemins de • ^ du peuple, le Cou/rier de Lyon ne négligèrent aucun des j arguments qui militaient en faveur de la construction et de l'exploitation des chemins de fer par l'Etat, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel. Avec , une sorte de prescience infaillible, ils montrèrent l'in- i dustrie des chemins de fer livrée à un agiotage effréné, j les concessions achetées au prix d'ignobles pots devin, • ! les travaux exécutés sans suite et sans ordre, et, fata- \ lement, les compagnies sacrifiant l'intérêt général à l'in- \ térêt privé. Vain avertissement! Les hommes de proie i avaient, dans l'une et l'autre Chambre, des alliés puissants. La plupart des amis du gouvernement pen- , chaient visiblement pour les compagnies, et, dans la i séance du 7 mai 1838, le ministre des travaux publics, j comme s'il eût craint de les indisposer, soutint le projet j de loi avec une mollesse et une tiédeur que M. Jaubert | lui reprocha vivement.
Chose singulière ! tandis que les journaux républicains Le rapport de ■<
combattaient pour les véritables principes et défen- ^^- ■^r^.go.
daient éloquemment les intérêts du pays, c'était un ;
membre de l'opposition la plus avancée, l'illustre Fran- j
çois Arago, qui acceptait de la commission législative i
des chemins de fer la mission de demander que l'on en 1
abandonnât l'exécution à des compagnies soumission- i
naires. Tout d'abord, après avoir établi un parallèle fort ,
22 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Mai 1838. savant, mais qui ne prouvait rien, entre les divers systèmes de locomotion, il demandait que l'on ne travaillât pas simultanément aux grandes lignes projetées, afin de pouvoir profiter des perfectionnements qui, chaque jour, se révélaient chez les autres peuples. C'était puéril. En effet, dans les pays voisins, on travaillait avec une ardeur fiévreuse à l'établissement des voies ferrées, tandis que, de tâtonnements en tâtonnements, d'hésitations en hésitations, nous allions abandonner à des exploiteurs une des sources de la richesse nationale. L'idée d'ajournement de M. Arago ne tendait à rien de moins qu'à laisser échapper au profit de nations rivales tout le commerce de transit.
On l'entendit, dans le cours de la discussion, contester, bien gratuitement, à l'État le pouvoir de faire des chemins de fer avec économie et célérité. Il accusa même les vices de construction des voies ferrées de la Belgique, citées comme modèle par M. Legrand, commissaire du roi. L'assertion n'était rien moins que prouvée. Mais en admettant qu'il y eût défectuosité dans la construction des chemins de fer belges, en quoi cela prouvait-il qu'il en serait de même en France? Et à qui l'illustre savant pouvait-il faire croire sérieusement que l'Etat, avec sa puissante armée d'ingénieurs de premier ordre, son outillage incomparable et ses immenses ressources, n'était pas plus apte à entreprendre la construction des chemins de fer que des spéculateurs éhontés, sans connaissances techniques, et ayant tout à créer, à organiser, obligés d'avoir recours à des ingénieurs inexpérimentés, et obéissant surtout à des considérations d'intérêt privé. Le simple bon sens suffisait pour faire justice de toutes les allégations du rapporteur.
Cependant ses conclusions trouvèrent d'énergiques défenseurs dans MM. Berryer et Billault, deux avocats appartenant l'un à la droite, l'autre à la gauche, et sur-
tout dans MM. Duvergier de Hauranne et Muret de Bord. Mai i838. Ce fut un poète, M. de Lamartine, qui défendit avec le plus d'éloquence les droits de l'Etat ou plutôt ceux de la nation, car le gouvernement, dit-il, était la nation agissante, et non l'ennemi commun comme se le figuraient certains esprits. Les compagnies, au contraire, agissant dans un but étroit et égoïste, ne lui paraissaient pas pouvoir entrer en parallèle avec l'Etat pour une entreprise toute nationale. Il reprocha, lui aussi, non sans amertume, au gouvernement de ne pas défendre ses droits avec assez de vigueur.
Il semble que, piqué du reproche, le ministre des Rejet travaux publics ait voulu tenter un dernier effort. On m?ni*stériel.°^ était au 10 mai, la discussion touchait à sa fin. M. Martin (du Nord) monta de nouveau à la tribune pour faire ressortir toutes les ressources de l'Etat et démontrer que celui-ci était parfaitement apte à exécuter rapidement l'entreprise des chemins de fer dans les conditions les plus favorables d'économie et de sécurité. Il s'attacha surtout à dégager' la responsabilité du gouvernement. La Chambre seule, dit-il avec raison, aurait à répondre, devant l'opinion publique, de l'ajournement indéfini de l'exécution des voies ferrées.
Effort suprême et inutile ! la majorité de la Chambre se trouvait d'avance acquise aux compagnies. Cent quatre-vingt-dix voix, contre soixante-neuf, repoussèrent le projet de loi du gouvernement, livrant ainsi à 1 agiotage et à la voracité des spéculateurs un service national par excellence. La féodalité financière et industrielle était créée.
Le ministère de M. Mole ne saurait être regardé comme complice de l'immense spoliation dont le pays était victime. Mais on peut certainement lui reprocher, avec MM. Jaubert et de Lamartine, de n'avoir pas opposé une résistance plus obstinée à la coalition des
Mai 1838.
Le procès Hubert.
Accusation
de complot
contre la
vie du roi.
24 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
intérêts privés. Dans un débat comme celui-Jà, où l'intérêt national était en jeu, il aurait dû poser la question de confiance. Peut-être aurait-on hésité à le renverser. Dans le cas contraire, il aurait eu la gloire de tomber en défendant la fortune de la France.
La discussion du budget de 1839 suivit de près les débats auxquels donna lieu cette importante question des chemins de fer. Mais avant d'aborder la loi de finances, il faut dire un mot d'un procès politique qui se déroulait alors devant la cour d'assises de la Seine, et dont l'opinion publique était fort préoccupée.
Nous avons raconté déjà comment, le 8 décembre 1837, un préposé des douanes, de service sur le quai de Boulogne-sur-Mer, avait ramassé un portefeuille tombé de la poche d'un homme qui venait de débarquer du paquebot arrivant de Londres. N'ayant pu rejoindre cet homme, qui avait disparu encourant, il s'était décidé à remettre le portefeuille entre les mains de la police. En examinant les diverses pièces contenues dans ce portefeuille, pour en découvrir le propriétaire, on avait trouvé une lettre signée du nom de Stiegler, oti était exposé le plan complet de toute une entreprise nouvelle contre la vie du roi. Deux heures après, on arrêtait, dans un hôtel garni de Boulogne, tenu par une dame Petiton, le signataire de cette lettre. Stiegler n'était pas son nom. Comme on l'a vu plus haut, il s'appelait Louis Hubert. Impliqué dans le complot de Neuilly, il avait été condamné à cinq ans de pri.«!on ; et la dernière amnistie l'avait rendu à la liberté.
Louis Hubert était alors un jeune homme de vingttrois ans, corroyeur de son état. Il semblait voué à passer sa vie dans les complots et les conspirations, pour finir un jour misérablement. Après une instruction qui n'avait pas duré moins de cinq mois, il fut renvoyé devant la cour d'assises de la Seine, sous la prévention
de complot contre la vie du roi, avec Laure Grouvelle, mai 1838. Giraud, commis marchand, Napoléon Annat, corroyeur, Didier Valantin, étudiant en droit, Leproux, juge suppléant au tribunal de Yervins, Léopold de Vauquelin, propriétaire, et Jacob Steuble, jeune mécanicien, auteur d'un plan de machine infernale trouvé dans la coiffe du chapeau de Louis Hubert. Presque toute l'accusation reposait sur les dénonciations de l'étudiant Valantin, flétri déjà d'une condamnation infamante pour crime de faux. Les prévenus avaient pour défenseurs quelques-uns des avocats les plus en renom de l'époque, Emmanuel Arago, Jules Favre, Chauvin- Billiard, Hemersdinger, Teste, Leblond, Ferdinand Barrot, Colmet d'iVage et Charles Ledru.
Des propres aveux de Louis Hubert, il résultait qu'il s'était concerté avec deux ou trois de ses co-accusés en vue de détruire et de changer la forme du gouvernement. Vingt séances furent consacrées aux interrogatoires des prévenus, à l'audition des témoins et aux plaidoiries des avocats. La cour rendit son arrêt le 28 mai.
Déclarés non coupables par le jury, Leproux, Vauquelin et Valantin furent acquittés.
La déclaration du jury était affirmative en ce qui Le verdict du concernait Louis Hubert, la demoiselle Grouvelle, ^^^^' Steuble, Giraud et Annat, avec cette circonstance aggravante pour le premier que sa résolution de détruire la forme du gouvernement avait été suivie d'actes commis pour en préparer l'exécution.
Laure Grouvelle avait su exciter au plus haut degré La
l'intérêt et la commisération. Elle était fille, comme nous '^^^de^J^ure'^ l'avons dit, d'un ancien ministre de la République, dont Grouvelle. elle avait conservé intactes au fond du cœur, comme un héritage sacré, les opinions républicaines. Elle jouissait d'une certaine aisance. Agée d'un peu moins de quarante ans, au moment de son arrestation, elle vivait
26 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
Mai 1838. fort retirée avec sa vieille mère. Elle était connue à la fois par son exaltation républicaine et son dévouement absolu aux classes souffrantes. On l'avait vue, pendant le choléra, s'asseoir, à l'hôpital, au chevet des malades, et, bravant la contagion, prodiguer aux mourants les soins d'une sœur de charité. Admiratrice de Morey et d'Alibaud, elle avait payé de ses deniers l'ornement de leur tombe, et l'accusation ne manqua pas de s'en faire un grief contre elle. Louis Hubert lui avait apparu comme un patriote de leur trempe. De là l'intérêt qu'elle lui avait porté lorsque l'amnistie l'avait rendu à la liberté. C'est elle qui lui avait fourni l'argent nécessaire pour son voyage à Londres, et c'était la principale charge relevée contre elle par l'accusation. Aussi croyaiton généralement à son acquittement.
En entendant prononcer la culpabilité de Laure Grouvelle, Hubert entra dans une fureur indescriptible. Les gendarmes furent obligés de se jeter sur lui pour l'empêcher de se servir d'une arme qu'il tenait à la main, et dont il voulait se frapper. On l'entendait s'écrier en se débattant : « Misérables, vous avez condamné la vertu même. » Le président, lui faisant application des articles 9 et 10 de la loi du 9 septembre 183o, ordonna qu'il fût expulsé de la salle. Louis Hubert fut condamné à la peine de la déportation, qu'il dut subir dans une prison du royaume, en attendant l'établissement d'un lieu de déportation.
La cour condamna Laure Grouvelle, Steiible et Annat à cinq ans de prison, et Vincent Giraud à trois années de la même peine. En entendant sa condamnation Laure Grouvelle se précipita toute en larmes dans les bras de son frère et de sa belle-sœur, en leur recommandant sa vieille mère. On l'arracha de leurs bras pour l'entraîner hors de la salle. Quelque temps après, la malheureuse était atteinte de folie
dans sa prison. C'était une martyre de sa foi politique. Mai i838.
Quelques jours auparavant était mort tranquillement Mort de m. de dans son lit, après avoir été comblé de tous les biens et de ^ ^^ tous les honneurs, un homme qui avait trahi toutes les causes, et vendu, pour ainsi dire, sa patrie. M. de ïalleyrand, âgé de près de quatre-vingt-quatre ans, avait succombé à une maladie qui avait quelque peu altéré ses facultés. L'Église ne lui avait pas pardonné ce qu'elle appelait son apostasie de 1789. Il voulut, avant de mourir, se réconcilier avec elle. Depuis trois mois, il avait des conférences suivies avec un ecclésiastique fort militant, l'abbé Dupanloup. Ce fut alors qu'il ajouta à son testament un codicille où il déclara qu'il voulait mourir dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine. J ,/ r
Le jour même de sa mort, il signa une rétracii©n de toutes ses erreurs passées, notamment de sa participation à la constitution civile du clergé, et il reçut l'extrême onction. Peu après, on annonça au moribond la visite du roi. Nous avons dit les immenses services rendus par M. de Talleyrand à la maison d'Orléans, services de nature plus ou moins délicate; Louis-Philippe devait bien à l'ancien ami de madame de Feuchères un dernier témoignage de sympathie. Toujours est-il que le prince de Talleyrand le remercia avec effusion de sa visite, en lui disant d'une voix éteinte : « C'est le plus grand honneur qu'ait jamais reçu ma maison. »
L'archevêque de Paris, M. de Quélen, qui considérait comme une grande victoire pour l'Église la rétractation du prince, vint deux fois dans la journée prendre de ses nouvelles. « Je donnerais ma vie pour lui, » disait-il. Ce propos fut rapporté au prince comme une marque de l'intérêt que lui portait l'archevêque. M. de Talleyrand était alors au plus bas. « Ah! murmura-t-il, M. l'archevêque aurait un bien meilleur usage à en faire. » Quel-
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Mai 1838.
Le jugement de l'histoire.
Le budget
de
ques instants après, il expira; il était quatre heures du soir.
Nous avons dit ailleurs ce qu'était la prétendue habileté diplomatique du prince de Talleyrand (1). Faite de bassesse et de duplicité, son habileté a consisté surtout à sauvegarder ses intérêts personnels et à surnager dans les grands naufrages. Dans toutes les négociations auxquelles il a pris part, depuis la chute du colosse impérial, son intervention n'a été marquée que par l'abaissement de la France. Il a eu pourtant des amis dévoués, et sa mémoire a trouvé d'enthousiastes défenseurs (2). Mais l'histoire, qui plane au-dessus des considérations personnelles, ne saurait avoir d'indulgence pour l'homme dont la main sinistre apparaît dans tous les malheurs de la patrie. Elle ne peut oublier ses lâchetés, ses apostasies intéressées et ses trahisons ; quel autre nom en effet donner à son rôle néfaste durant les Cent jours? Elle fait donc œuvre de justicière en flétrissant sa mémoire, comme celle de Judas qui vend son Dieu et de Leclerc qui vend sa ville.
On n'en fît pas moins au prince de Bénévent de magnifiques funérailles, auxquels assistèrent tous les grands corps de l'Etat. Mais le pays demeura complètement indifférent à cette solennité funèbre, et le peuple répondit par des railleries à l'éloge du mort, tombé des bouches officielles.
La Chambre élective était alors en pleine discussion du budget de 1839. Le projet s'élevait, en dépenses, à la somme de \ ,062,917,930 francs, et, en recettes, à celle de
(1) Voy. notre Histoire du premier Empire et notre Histoire de la Restauration.
(2) M. de Lamartine, entre autres.
M. de Talleyrand a laissé des Mémoires qui devaient être publiés trente ans après sa mort. Il y a longtemps que les trente ans sont passés. Nous ignorons pourquoi ces Mémoires n'ont pas encore vu le jour.
1,074,893,109; soit un excédent de 11,975,179 francs. Mai I838. C'était là une situation fort satisfaisante. La commission n'en proposa pas moins certaines réductions, notamment celle de 8 000 francs sur le personnel du conseil d'État, laquelle fut adoptée en dépit de la résistance du garde des sceaux, qui réclamait, lui, une surélévation de traitement. En revanche, une légère augmentation fut accordée à l'instruction publique, dont le budget n'allait pas encore à quatorze millions, somme assurément dérisoire pour un pays comme la France.
La discussion de ce dernier budget fournit à M. de Tracy l'occasion de réclamer de nouveau, au nom de la Charte de 1 830, la liberté de l'enseignement, et de protester contre la prééminence accordée, dans nos collèges, à l'enseignement littéraire sur l'enseignement scientifique. Le ministre de l'instruction publique, M. de Salvandy, défendit avec beaucoup de raison et d'éloquence l'enseignement littéraire, qui avait pour but de développer la * morale et d'éclairer la conscience. Il montra surtout combien les leçons de l'histoire pouvaient être profitables dans nos écoles pour apprendre à la jeunesse que le bien ne saurait sortir de l'intolérance et des excès, et que les crimes étaient impuissants à engendrer la liberté.
Une intéressante discussion eut lieu également, le Juin 1838. 1 3 juin, sur l'abus de l'introduction des fonctionnaires publics salariés dans la Chambre. A plusieurs reprises déjà cet abus avait été vivement et vainement signalé. M. Gauguier, député des Vosges, demanda que, du moins, le traitement des députés fonctionnaires publics fût suspendu pendant la durée des sessions. Mais cette proposition, si rationnelle, trouva à peine de l'écho dans la gauche. Le même jour, le budget des dépenses fut voté à une immense majorité. Quelques économies, réalisées sur divers chapitres, élevèrent à seize millions
Juin 1838.
Le
courounement
delà reiue
Victoria.
Envoi du maréchal Soult "■comme ambassadeur extraordinaire.
30 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
l'excédent du budget des recettes, qui fut voté le 20 juin. Peu de jours après, le budget général de 1839 était adopté sans débats par la Chambre des pairs, à l'unanimité moins une voix. Rarement l'état financier du pays s'était présenté dans d'aussi bonnes conditions.
La situation au dehors n'était pas moins favorable. On était dans les meilleurs termes avec les puissances continentales ; et si le ministère anglais, dirigé par lord Palmerston, témoignait encore quelque mauvaise humeur au gouvernement de Louis-Philippe relativement aux affaires d'Espagne, le peuple britannique semblait rempli des meilleures intentions à notre égard.
Il n'était bruit alors, en Angleterre, que du prochain couronnement de la jeune reine Victoria qui, le 20 janvier 1837, avait succédé au roi Guillaume IV, son oncle. Invitées à se faire représenter à cette solennité nationale, les puissances étrangères y déployèrent une magnificence prodigieuse. Ce fut entre elles un assaut de luxe et de dépenses. La cour des Tuileries choisit comme envoyé extraordinaire le maréchal Soult, duc de Dalmatie. On pouvait craindre que le choix du soldat qui, plus d'une fois, avait balancé la fortune du duc de Wellington, ne soulevât quelque mécontentement de l'autre côté de la Manche. Il n'en fut rien.
Le maréchal Soult loua, pour six semaines environ, moyennant quarante mille francs, l'hôtel de lord Ponsonby, qu'avait occupé jadis M. de Chateaubriand, lorsqu'il représentait à Londres le gouvernement de la Restauration, et où il avait donné les fêtes les plus splendides dont l'Angleterre eût gardé le souvenir. Le soldat de fortune, sous le rapport de la magnificence, ne devait le céder en rien à l'ambassadeur de Louis XVIII. Le gouvernement de Louis-Philippe, il est vrai, avait obtenu des Chambres, au grand déplaisir d'un certain nombre de députés, des sommes assez considérables
pour frais d'ambassade extraordinaire. Toutes les mo- Juw isîs. narchies européennes avaient fait choix, pour les représenter, des personnages les plus riches et les plus en vue. L'Autriche avait envoyé le prince de Schwartzen- J
berg ; la Russie, le comte Strogonofî; le Danemark, le .'
propre neveu du roi, duc de Holstein-Gottorp, pour i
lequel on rêvait un mariage avec la jeune reine Victoria; la Suède, le général comte Lowenheim; l'Espagne, le marquis de Florida Blanca ; la Prusse, le prince Puthuc, l'homme le plus riche du royaume. Il n'était pas jusqu'à la Turquie qui n'eût dépêché un ambassadeur extraor- •
dinaire, et elle avait fait les choses royalement. Ahmed- ;
Pacha était parti de Constantinople chargé de présents. C'était la première fois que la Sublime-Porte se faisait représenter à une semblable cérémonie.
Tous les envoyés des puissances étrangères arrivèrent ,
escortés d'une suite nombreuse et brillante. Parmi les personnages qui accompagnèrent le maréchal Soult, nous citerons son fils, le marquis de Dalmatie ; son gendre, le marquis de Mornay, député du centre gauche ; i
le duc de Vicence, fils de M., de Gaulaincourt, l'ancien •
ministre favori de l'empereur, et le marquis de Bassano, i
fils de son ministre d'Etat. C'étaient donc d'anciennes créatures impériales qui allaient représenter la France auprès de la nation qui avait été la plus mortelle enne- |
mie de Napoléon. ;
Il n'en fut pas moins fait bon accueil à l'illustre Accueil fait | homme de guerre que les armées anglaises avaient si ^tant'^de la^' ' souvent trouvé devant elles, notamment à Toulouse et à Fr .nce. Waterloo. Ce fut le 28 juin 1838 qu'eut lieu, dans la vieille abbaye de Westminster, le couronnement de la nouvelle reine d'Angleterre. Dès cinq heures du matin, ]
les rues que devait parcourir le cortège étaient inon- ]
dées de foule. L'enthousiasme de cette foule, la sérénité peinte sur les visages, contrastaient avec le temps j
32 HISTOIRE DU RÈGiNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Jlin 1838. sombre et brumeux qui attrista cette matinée d'été. Mais peu à peu les nuages se dissipèrent, et le soleil brillait à l'iiorizon, lorsque le cortège royal quitta le palais dô Buckingham pour se rendre à Westminster. L'ambassadeur extraordinaire du roi des Français venait le second, immédiatement après celui de la Sublime- Porte. Sa voiture, faite en forme de gondole, dépassait en magnificence tous les autres équipages. Sur tout le parcours du cortège, il fut salué d'acclamations frénétiques, à ce point que l'ovation qu'on lui lit contrebalança celle dont la jeune reine était l'objet. Ce fut l'événement de la journée ; et les représentants des autres puissances en dissimulèrent mal leur surprise et leur dépit. Contraste frappant! ces hommages, adressés à l'un des plus glorieux lieutenants de l'empereur, semblaient un démenti sanglant au long et stupide anathème dont le gouvernement britannique avait poursuivi la France de la Révolution et de l'Empire.
L'enthousiaste accueil fait sur les bords de la Tamise au maréchal Soult eut, dans notre pays, un profond retentissement. Peut-être le gouvernement ne le vit-il pas d'un aussi bon œil que la nation elle-même, dont l'amour-propre se trouva infiniment flatté de cette réception. Le ministère de M. Mole craignit-il qu'elle ne donnât quelque vie nouvelle à la pensée napoléonienne? On aurait pu le croire en le voyant traduire, à quelques jours de là, devant la cour des pairs, un des complices du complot de Strasbourg, l'ex-lieutenant de pontonniers Laity, sous la prévention d'attentat contre la sûreté de l'État, pour la publication d'un écrit intitulé : Relation des événements du 30 octobre 1836. Le prince Napoléon à Strasbourg .
Procès Ce fut le 9 juillet que l'ex-lieutenant Laity comparut
^^ 'raîtv"^"* devant la Chambre haute. Il avait pour défenseur M* Michel (de Bourges), assisté de M* Delangle. Comme,
Laitj'.
dans son interrogatoire, il s'était glorifié de son dévouement à l'Empire et à la personne du prince Louis-Napoléon, le procureur général Frank-Carré déclara que ce n'était point par crainte d'une restauration napoléonienne, mais par simple prévoyance que des attentats de la nature de celui du lieutenant Laily devaient être réprimés et punis. Napoléon, auquel il n'avait pas ménagé la louange, demeurait, à ses yeux, l'homme unique, sans successeur possible. A quoi Michel (de Bourges), dans une plaidoirie enflammée, répondit qu'il n'y avait d'unique en France que la liberté. Il ne concevait pas comment on pouvait incriminer la relation d'un événement solennellement absous par le jury de Strasbourg. Mais la cour des pairs ne fut pas de cet avis. Le lendemain, elle condamna le lieutenant Armand Laity à cinq ans de détention et à 10,000 francs d'amende, et ordonna qu'après l'expiration de sa peine, il demeurerait, pendant toute sa vie, sous la surveillance de la haute police.
Cet arrêt sévère ne fut pas ratifié par l'opinion publique. On ne comprenait pas bien l'importance donnée à l'affaire, ni pourquoi le lieutenant Laity avait été traduit avec tant d'appareil devant la cour des pairs, c'està-dire devant un tribunal d'exception, quand les accusés de Strasbourg avaient été simplement déférés à la cour d'assises. Enfin, on se demandait, non sans quelque raison, s'il avait été bien habile, de la part des ministres, de réveiller, alors que l'apaisement semblait s'être fait dans les esprits, le souvenir d'une conspiration à laquelle personne ne songeait plus.
Tel était le sentiment général lorsque, deux jours après cette condamnation, fut close la session législative de 1838. La première session de la Chambre nouvelle avait donné de bien médiocres résultats. Une seule loi utile et féconde, celle de la conversion de la rente, était II. 3
Juin 1838.
Juillet 1838.
Fin de la session de 1838.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Juillet 1838.
Le ministère
réclame
de la Suisse
l'expulsion
du prince
Louis- Napoléon.
sortie d'elle, et elle n'avait pas été ratifiée parla Chambre des pairs. Une proposition libérale de M. Hippolyte Passy, relative à l'esclavage des nègres, avait bien été prise en considération, après une longue et intéressante discussion, mais il n'y avait pas été donné suite. Une loi sur les attributions des conseils généraux et des conseils d'arrondissement avait été votée; mais, conçue dans un esprit étroit, cette loi n'avait pas relevé le rôle de ces assemblées, ni délivré le pays de l'écrasante centralisation administrative sous laquelle il étouffait. En revanche, la Chambre élective avait, au grand détriment des intérêts du pays, livré nos chemins de fer à l'industrialisme et à l'agiotage. Elle ne se sépara qu'après avoir voté divers projets de loi portant concession d'un certain nombre de lignes, entre autres celle de Paris à Orléans, qui devait former la tête de la plupart des chemins se dirigeant vers l'ouest et le midi. Cette Chambre, sur laquelle on avait compté pour refaire une majorité compacte et donner au gouvernement la force morale qui lui manquait, se séparait donc avec le sentiment de son impuissance, et il était à prévoir que le ministère, harcelé par les doctrinaires, ballotté entre l'opposition de droite et celle de gauche, serait encore une fois dans l'obligation de faire appel au pays électoral.
La session était à peine close et le procès Laity terminé, que la monarchie de Juillet se vit à la veille d'entamer contre la Suisse une action militaire dans les circonstances suivantes. En apprenant la fâcheuse issue de l'échauffourée de Strasbourg, le reine Hortense était accourue à Paris pour solliciter la mise en liberté de son fils. Peut-être son intervention ne fut-elle pas étrangère à la mesure de clémence dont on usa envers le prince. Mais le gouvernement français lui avait intimé l'ordre de repartir aussitôt. Elle revint en Suisse portant en elle le germe d'une maladie que l'inquiétude et
le chagrin aggravèrent rapidement. A la nouvelle de Juillet 1838. cette maladie, le prince Louis-Napoléon avait quitté précipitamment l'Amérique, et il était arrivé à temps pour recevoir le dernier soupir de sa mère, qui était morte entre ses bras le 3 octobre 1837.
Au lieu de retourner en Amérique, le jeune prince était resté au château dArenenberg, qui ne tarda pas à être signalé comme un foyer de propagande bonapartiste. Le gouvernement français avait-il le droit d'exiger son expulsion? c'était au moins douteux. Comme s'il n'eût pas été bien certain de son droit, M. Mole s'était borné, dans les premiers mois de l'année, à adresser certaines représentations à la diète fédérale. Mais après le procès Laity, il réclama formellement le renvoi du prince.
Le 3 août 1838, la diète eut connaissance d'une note communiquée par notre ambassadeur à Berne, M. do Montebello, où il était dit que le roi des Français ne devait pas s'attendre à ce qu'un pays ami comme la Suisse souffrît que le prince Louis-Bonaparte rentrât dans son territoire et qu'il osât y renouveler de criminelles intrigues. Le prince excipait, il est vrai, de sa nationalité suisse. Mais, ajoutait la note, « la Suisse est trop loyale et fidèle alliée pour permettre que Louis-Bonaparte se dise à la fois l'un de ses citoyens et le prétendant au trône de France; qu'il se dise Français toutes les fois qu'il conçoit l'espérance de troubler sa patrie au profit.de ses projets, et citoyen de Turgovie quand le gouvernement de sa patrie veut prévenir le retour de ses criminelles tentatives. » La demande du gouvernement de Louis-Philippe rencontra au sein de la diète de sérieuses résistances. Un député du canton de Turgovie protesta avec force contre des prétentions attentatoires, selon lui, à l'indépendance de la Suisse. Il était temps, dit-il, d'en finir avec les exigences de l'étranger, et de
36 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Août 1838. prouver, une fois pour toutes, que la Suisse n'était point une province de la France, mais un Etat libre.
M. Mole insista. Le 14 août, il écrivit à notre ambassadeur pour lui donner ordre de demander ses passeports, si satisfaction ne nous était pas donnée par l'expulsion du prince Louis. La diète hésitait, partagée entre la crainte de se mettre la France sur les bras et le désir d'affirmer hautement son indépendance. Les avis étaient fort partagés. Trois projets de réponse furent enfin soumis à l'assemblée. Tous trois concluaient également au rejet de la demande d'expulsion, mais sous des formes différentes. Dans l'un, on invitait le gouvernement de Turgovie à exiger du prince Louis une renonciation formelle à sa qualité de Français, et à toute prétention résultant de cette qualité ; dans un second, le refus était motivé sur ce que le prince étant citoyen de Turgovie, il ne pouvait être pris à son égard aucune mesure exceptionnelle ; enfin le troisième projet consistait à inviter le gouvernement français à s'adresser directement au canton de Turgovie.
Maissance du Les choses en étaient là quand un événement heureux pour la dynastie d'Orléans vint tout à coup faire diversion aux préoccupations causées par ces démêlés avec la Suisse. Le 24 août 1838, au pavillon de Marsan, à midi, la duchesse d'Orléans était prise des douleurs de l'enfantement. A deux heures, les témoins de l'accouchement, les maréchaux Lobau et Gérard, furent introduits dans sa chambre, et, trois quarts d'heure après, le comte Mole en sortit tout joyeux pour annoncer à la foule des hauts fonctionnaires, accourus au pavillon de Marsan, qu'un prince venait de naître. On l'appela Louis-Philippe- Albert, et il fut décidé qu'il porterait le titre de comte de Paris.
Le corps municipal fut convoqué d'urgence pour recevoir une lettre close du roi, lui notifiant la naissance du
comte de Paris.
nouveau prince. « J'ai voulu, y était-il dit, que ce premier rejeton de mes fils portât le titre de comte de Paris. Le corps municipal partagera ma joie. J'aime à dire à chacun de vous que cet heureux événement est doublement cher à mon cœur, puisqu'il donne une garantie de plus à la stabilité de nos institutions et à la sécurité de tous, et qu'en formant entre nous un nouveau lien, il me fournît cette occasion de donner à ma ville natale une preuve éclatante de toute l'affection que je lui porte et que je lui conserverai toujours. »
C'était une idée heureuse, en effet, que de donner à l'héritier de la couronne le nom de la ville où la monarchie de Juillet avait été fondée. Mais l'avenir montrera combien Louis-Philippe se trompait dans ses prévisions en croyant que le berceau de cet enfant était une garantie de stabilité des institutions de Juillet et de sécurité pour tous. Il manquait à ce berceau la sanction populaire. Il n'en est pas moins facile de comprendre la joie et l'orgueil de Louis-Philippe, qui croyait l'avenir de sa race assuré par la naissance de cet enfant. Plus que jamais il parut nécessaire d'éloigner des frontières du pays l'audacieux qui était venu, à main armée, contester les droits de la dynastie d'Orléans et revendiquer le trône impérial.
La Suisse hésitait toujours. Les trois projets dont nous avons parlé plus haut vinrent en discussion, le 3 septembre, à la diète fédérale. Mais les députés n'osèrent prendre aucun parti. La situation, en effet, s'était compliquée d'un incident nouveau. Mazzini et une partie des patriotes italiens qui avaient agité la péninsule étaient rentrés dans le canton de Zurich, malgré leur engagement de quitter le continent. Aux réclamations de la France se joignirent alors celles des cours d'Autriche et de Russie, dont les ministres avaient appuyé hautement la note adressée par M. Mole au gouvernement helvétique. La
Août 1838.
La Suisse menacée.
Septembre t838.
Octobre 1838.
La Suisse arme.
38 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
diète était de plus en plus embarrassée. Dix-sept États s'étant prononcés pour l'ajournement de toute discussion, elle se prorogea au 1" octobre.
Des députés suisses, envoyés à Milan pour assister au couronnement de l'empereur Ferdinand IV, comme roi du royaume lombard -vénitien, ayant interrogé le prince de Metternich sur les intentions de l'empereur, il leur avait été répondu que la confédération n'avait à espérer aucun appui de l'Autriche dans ses démêlés avec la France. La Suisse en était réduite à un isolement complet.
De son côté, le gouvernement français, fatigué des moyens dilatoires opposés à ses réclamations, se décida à prendre des mesures comminatoires. Un corps de vingt-cinq mille hommes fut échelonné sur la frontière ; l'artillerie de Lyon reçut l'ordre de se tenir prête à marcher; enfin le général Aymard, appelé à la tête du corps d'armée chargé d'opérer en Suisse, publia un ordre du jour menaçant pour nos voisins. La situation devenait de plus en plus critique, la confédération était à la veille d'être envahie. Le dénouement de cette situation vint enfin de celui-là qui l'avait créée.
Le 20 septembre, le prince Louis-Bonaparte fit savoir au directoire helvétique qu'il était prêt à chercher autre part un asile, sans s'expliquer d'ailleurs sur la nationalité dont il entendait se recommander. Le directoire répondit au gouvernement de Turgovie, qui lui avait transmis cette résolution, qu'elle était trop vague pour servir de base à une entente. Il lui paraissait indispensable que le prince indiquât le lieu où il avait le dessein de se retirer. Ce dernier se décida à désigner l'Angleterre, où il comptait se rendre en traversant l'Allemagne et la Hollande.
En apprenant, dans sa séance du 1" octobre, les préparatifs militaires de la France, la diète se crut obligée d'avertir les cantons d'avoir à armer de leur côté pour se
Départ du prince Louis pour l'Angleterre.
tenir prêts à tout événement. Une commission d'inspec- Octobre 1838, tion fédérale- militaire fut convoquée immédiatement; mais, en même temps, une autre commission était nommée pour veiller à l'exécution du départ du prince. Quelques jours après, en réponse à la note comminatoire de M. Mole, la diète adressa à M. de Montebello une lettre où, tout en maintenant avec fermeté son droit de repousser, comme contraire à son indépendance, toute demande d'expulsion d'un citoyen suisse, elle annonçait le prochain départ du prince Louis, en témoignant le désir de voir rétablir promptement et se consolider entre la France et la Suisse les précédentes relations de bon voisinage et la vieille réciprocité d'affection qui les unissait.
Le 14 octobre 1838, le prince Louis-Napoléon quitta le château d'Arenenberg, et partit pour l'Angleterre, où il allait, avec plus d'ardeur que jamais, conspirer contre le gouvernement de Louis-Philippe. Le ministère de M. Mole se contenta de la demi-satisfaction obtenue de la Suisse, et il eut grandement raison. La France n'avait aucun intérêt à se montrer plus exigeante à l'égard d'un peuple ami, dont il fallait ménager les susceptibilités nationales. Le surlendemain, une dépêche de M. Mole annonçait à la diète que le différend entre la Suisse et la France pouvait être considéré comme terminé, et les troupes fédérales, réunies depuis quelques jours à peine, furent immédiatement licenciées. Ainsi finit, à la satisfaction des deux parties, un débat qui avait failli troubler la tranquillité de la Suisse et lui mettre les armes à la main pour une cause bien étrangère à ses intérêts.
L'affaire avec la Suisse était à peine terminée qu'une autre question extérieure surgissait. Nos lecteurs n'ont pas oublié l'heureux effet qu'avait produit en Europe et en France l'occupation d'Ancône par nos troupes sous le ministère de Casimir Périer, et avec quel enthou-
Évacuation d'Ancône.
40 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
Octobre 1838. siasme les Italiens avaient salué la vue du drapeau tricolore qui leur était apparu comme un signe d'affranchissement. Leur patriotisme s'en était réjoui parce que la présence de nos soldats à Ancône contrebalançait l'influence autrichienne dans la péninsule. Il s'en fallait de beaucoup toutefois que les espérances des patriotes se fussent réalisées. Le despotisme pontifical était resté à peu près le même, et nos soldats avaient fini par devenir les auxiliaires complaisants de ce despotisme. On ne s'en félicitait pas moins de leur présence à Ancône, parce qu'elle y était considérée comme une sorte d'humiliation pour l'Autriche. Seulement, d'après une convention passée en 1832 avec la cour de Vienne, la France devait évacuer Ancône aussitôt après le départ des troupes autrichiennes. Deux années auparavant, M. Thiers, alors président du conseil, avait déclaré qu'il y resterait quand même. Il y avait là certainement de quoi flatter l'amour-propre national. Mais, aux yeu^x de M. Mole, cette obstination n'était ni juste ni conforme aux engagements pris. Aussi, quand il apprit, au commencement d'octobre, par le comte d'Appony, ambassadeur d'Autriche, que la cour de Vienne s'était décidée à retirer les troupes autrichiennes des Etats du pape, prit-il la résolution d'agir dans le même sens. Il savait d'ailleurs quelque gré au gouvernement autrichien de sa récente attitude dans le dernier différend de la France avec la Suisse, et il tenait à lui donner un témoignage de sympathie. Le 25 octobre 1838, nos troupes reçurent l'ordre d'évacuer Ancône qu'elles occupaient depuis plus de six ans, et, au commencement de décembre, il n'y restait plus un soldat français. Cette évacuation, bien que conforme à la raison et à la justice, n'en produisit pas moins un mauvais effet dans le pays. On y vit une reculade de la part du ministère, et il en résulta un certain mécontentement que les ennemis
de M. Mole ne manquèrent pas de mettre à profit. Octobre i838. 1 Ce n'était pas seulement en Europe que la France Difficultés i avait eu maille à partir, cette année, avec certaines puis- Mexique. I sances étrangères; de sérieuses difficultés s'étaient éle- | vées entre elle et la république mexicaine. La mésintel- I ligence était déjà ancienne. Elle prenait sa source dans une foule d'avanies dont un certain nombre de Français, ^/>6'/w^-^U^ résidant au Mexique, se trouvaient l'objet de la part des autorités de ce pays. Une flotte partie de Brest avait amené au Mexique le baron DetTaudis, chargé d'appuyer '■ les réclamations de nos nationaux. Il revendiqua pour , eux le droit de s'établir librement, de faire le commerce i dans toute l'étendue de la république, demanda la des- titution de certains magistrats, coupables d'actes de vio- | lence envers nos compatriotes, et enfin une indemnité j de 600,000 dollars pour compenser les pertes et dommages dont ils avaient été victimes. Peut-être le ba- ; ron Defîaudis n'apporta-t-il pas, dans les négociations ' confiées à son intelligence, le tact, la circonspection et j la modération nécessaires pour en assurer le succès. ) Toujours est-il que ses exigences furent repoussées avec ; hauteur par le gouvernement mexicain. A la suite d'un ' ultimatum demeuré sans résultat, tous les ports de la \ république furent mis en état de blocus, et le baron j Deffaudis, dont les formes acerbes n'avaient pas peu con- 1 tribué à envenimer les choses, revint en France pour ] rendre compte de sa mission. ,, Le cabinet des Tuileries résolut d'obtenir, coûte que | coûte, satisfaction du gouvernement mexicain. Les forces navales laissées dans les eaux du Mexique n'étant point suffisantes, une nouvelle escadre, dont le com- J mandement fut confié au contre-amiral Baudin, partit i de Brest, et arriva à la fin d'octobre devant Vera- | Cruz. Elle se composait de trois frégates, deux bricks et quatre bombardes. Il était temps qu'elle parût ; la ,
Novembre
Arrivée de l'amiral Baudin devant
Vera-Cruz.
Le prince de
Join ville au
Mexique.
Bombardement de Saint Jean-d'Ulloa.
42 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
flottille du commandant Bazoche, décimée par le scorbut et la fièvre jaune, pouvait à peine maintenir le blocus auquel étaient soumises les côtes mexicaines.
A peine arrivé, l'amiral Baudin somma le président Bustamente de donner satisfaction aux légitimes réclamations de la France. Le Mexique avait fait de formidables préparatifs de défense. De nombreuses pièces d'artillerie garnissaient le fort de Saint- Jean d'Ulloa, qui couvrait Yera-Cruz. Aussi le Mexique persistat-il tout d'abord à nous refuser toute satisfaction. Il comptait un peu alors sur l'assistance des Etats-Unis et de l'Angleterre, dont le commerce se trouvait singulièrement gêné par le blocus étroit établi par notre escadre. La rigueur de ce blocus, le mauvais état des finances mexicaines et certaines agitations intérieures, finirent par. décider le président Bustamente à entamer des négociations ; mais, comme on le verra, ce fut surtout pour gagner du temps.
Sur ces entrefaites, le prince de Joinville rejoignit la flotte de l'amiral Baudin sur la frégate la Créole. Le prince de Joinville était le troisième fils du roi Louis- Philippe. Destiné à la marine, il avait fait de bonne heure l'apprentissage de son rude métier. Après avoir navigué du côté des Açores, il avait visité, comme lieutenant à bord de la frégate l'Iphigénie, les côtes de la Grèce et de l'Asie Mineure. Il était allé, l'année précédente, dans les mers du Brésil. A peine de retour en France, il en était reparti, avec le grade de capitaine de vaisseau, pour se rendre dans les eaux de Vera-Cruz. Il avait alors vingt ans.
Il arriva tout juste pour prendre part au bombardement de Saint- Jean d'Ulloa. Fatigué des tergiversations du gouvernement mexicain, et prévoyant sa réponse négative, l'amiral Baudin concentra toutes ses forces sur ce point, qui était comme la clef du pays. Défendu
par cent quatre-vingt-cinq pièces de canon et un corps d'armée campé dans les environs, le fort de Saint- Jean d'Ulloa était réputé imprenable. Aucun obstacle n'arrêta l'ardeur et l'entrain de nos marins. Le 28 novembre, l'attaque commença furieuse. Après quatre heures de bombardement, la petite garnison qui défendait la forteresse se trouva dans l'impossibilité de tenir plus longtemps. Le général commandant de Vera-Cruz dut subir la capitulation imposée par le vainqueur. Il s'engagea à livrer le jour même le fort de Saint-Jean d'Ulloa avec tout son matériel de guerre et ses approvisionnements, à réduire de quatre mille à mille hommes la garnison de Yera-Cruz, et à indemniser de toute perte et de tout dommage les Français qui, pendant l'action, avaient quitté la ville.
A la nouvelle de cette capitulation, des cris de fureur retentirent à Mexico, au milieu de la Chambre des représentants. Une protestation parut le 1" décembre, signée du président Bustamente. « On nous a pris pour des Algériens, y était-il dit; prouvons que nous sommes des Mexicains. » On jura une guerre à mort aux Français, et un décret d'expulsion fut rendu contre ceux de nos nationaux qui habitaient le Mexique.
En apprenant le refus du gouvernement mexicain de ratifier la convention du 28 novembre, l'amiral Baudin lança contre Vera-Cruz quelques compagnies de débarquement. Le général Santa-Anna tenta vainement de résister à l'impétuosité de nos soldats, il dut se retirer précipitamment, grièvement blessé. L'action avait été vive, mais fort courte. Le jeune prince de Joinville s'y était distingué comme ses frères d'Orléans et Nemours à Anvers et à Constantine. Chacun, d'ailleurs, avait fait vaillamment son devoir. Nos pertes, peu considérables, s'élevèrent à huit hommes tués et à cinquante-six blessés. Ce brillant fait d'armes donna à réfléchir au gou-