NOVEMBRE
DÉCEMBRE
Protestation Mexico.
Prise de Vera-Cruz.
Décembrk
La coalition se renoue.
/i/zV^
44 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
vernement mexicain et le rendit de composition plus facile. Nons eûmes, du reste, la sagesse de ne pas pousser plus loin l'attaque, et nous verrons bientôt le gouvernement français, respectueux de l'indépendance du peuple mexicain, se contenter d'une réparation suffisante des griefs dont nous avions à nous plaindre.
Pendant que, au delà de l'Atlantique, le gouvernement de Louis-Philippe assurait le respect du drapeau tricolore, il continuait à être battu en brèche, à l'intérieur, non seulement par les républicains et les légitimistes, mais encore par quelques-uns de ceux qui se prétendaient ses amis les plus dévoués. M. Duvergier de Hauranne poursuivait sa campagne contre l'insuffisance des ministres, leur docilité trop grande à l'égard de la couronne, et le pouvoir personnel du roi, sans prendre garde que ses attaques, passant par-dessus la tête des ministres, frappaient directement la monarchie de Juillet elle-même. Dans les polémiques auxquelles avait donné lieu l'immixtion peut-être abusive du roi dans les choses administratives, le duc d'Orléans luimême avait été pris directement à partie. Le National avait été traduit devant la cour d'assises pour avoir, en termes irrévérencieux, dénoncé le pouvoir occulte exercé par le prince au ministère de la guerre, et le jury, en acquittant la feuille républicaine, donna plus de force encore aux attaques dirigées par elle contre les abus du pouvoir personnel.
La coalition, un moment ébranlée par les échecs de ses principaux membres dans la dernière session, se renouait ouvertement. MM. Thiers et Guizot, revenus récemment, l'im d'Italie, l'autre de sa campagne du Val- Richer, se montraient plus ardents, plus animés que jamais contre M. Mole et ses collègues. Nous allons les voir de conserve monter de nouveau à l'assaut du ministère, ne reculant, pour essayer de l'abattre, devant
aucune alliance. Stimulé par sa haine et son ambition, M. Guizot n'hésita pas à proposer au chef de la gauche, à M. Odilon Barrot, de s'unir à lui pour renverser ce gouvernement personnel qui, disait-il, déshonorait et perdait le pays.
L'opinion publique, émue de certains faits auxquels le ministère était d'ailleurs étranger, semblait encourager les coalisés. M. de Montlosier, l'ennemi acharné des jésuites, venait de mourir à Glermont-Ferrand. Bien qu'il fût mort dans les sentiments les plus religieux, l'évêque de Glermont, n'ayant pu obtenir de lui, à ses derniers moments, la rétractation de son Mémoire à consulter, avait impitoyablement fermé à son cercueil les portes de l'Eglise. On voyait revivre là l'esprit de la Restauration, et l'on s'en prenait au gouvernement de l'intolérance d'un fonctionnaire ecclésiastique.
Autre fait plus grave : un journal, qui avait abandonné l'administration pour passer momentanément à l'opposition libérale, le Messager, avait accusé, à mots couverts, mais suffisamment transparents, l'ancien préfet de police Gisquet, d'avoir profité de sa situation pour enrichir, par des moyens peu avouables, une femme mariée qu'il aimait et la mère de cette femme. M. Gisquet fit condamner le journal en cour d'assises pour diffamation envers un fonctionnaire public ; mais il n'en sortit pas moins flétri de l'audience. Des faits de la cause, en effet, il résulta que, si M. Gisquet n'avait pas été un fonctionnaire prévaricateur et concussionnaire dans le sens réel du mot, il avait fait gagner des sommes considérables à sa maîtresse et à ses parents au moyen de pots de vin sur différentes entreprises. L'avocat général Plougoulm, tout en reconnaissant les hautes qualités administratives de l'ex-préfet de police, n'eut pas de paroles assez sévères pour condamner l'homme qui payait en faveurs à une mère le prix du déshonneur de
Décembre 18:i8.
La mort de .M. de Montlosier.
M. Gisquet et le Messager.
Décembre
Ouverture de
la session de
•46 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1838.
sa fille. Le gérant du Messager fut condamné à cent francs d'amende ; c'était le minimum de la peine.
Ancienne créature de Casimir Périer, M. Gisquet n'était pas un ami du ministère Mole, qui l'avait destitué de ses fonctions de préfet de police à cause des scandales de sa vie privée. Aussi figurait-il au nombre de ses plus ardents adversaires. Au cours du procès, le ministère crut devoir le rayer de la liste des conseillers d'Etat en service extraordinaire. C'était une sorte de satisfaction donnée à la morale publique. Il ne rejaillit pas moins, de cette affaire, une impression fâcheuse sur le gouvernement de Louis-Philippe, et l'administration de l'époque fut dès lors soupçonnée d'être fortement imprégnée de l'atmosphère de corruption qui s'était dégagée de cette cause. Nous ne tarderons pas à voir ces soupçons largement confirmés par une série de faits qui, peu à peu, déconsidéreront la monarchie de Juillet.
Ce fut au milieu de ce concours de circonstances peu favorables pour elle que s'ouvrit, le 17 décembre 1838, la session de 1839. La situation était grave. Non que le pays fût présentement agité; jamais peut-être, depuis 1830, il n'avait joui d'une tranquillité aussi complète, tranquillité qui, d'ailleurs, ne devait pas être de longue durée. Mais le trouble était dans les classes dirigeantes, au sein même du parlement, trouble venant entièrement, comme on l'a vu, de compétitions et d'ambitions personnelles. La coalition était manifeste, et déployait effrontément son drapeau. Formée des éléments les plus hétérogènes, elle avait un but commun : le renversement du ministère.
Tout était bon aux journaux de tous les partis, allfés à la coalition, pour attaquer les ministres du 15 avril. Les uns, prenant texte de l'intolérance de l'évêque de Clermont, leur reprochaient de fermer les yeux sur les empiétements et les prétentions du clergé; les autres,
AXMÉE 1838.
à propos de l'évacuation d'Ancône, leur faisaient un crime d'avoir compromis la dignité de la France à l'égard de l'étranger; ceux-ci les rendaient responsables de la démoralisation administrative dont le procès Gisquet avait mis à nu la plaie vive ; ceux-là, les accusant d'être de purs instruments de la volonté personnelle du roi, les dénonçaient comme de grands coupables pour avoir faussé le principe essentiel du gouvernement représentatif : le roi règne et ne gouverne pas^ principe cher à certains parlementaires, mais qui ne résultait certainement pas de la Charte.
Le discours du roi fut une défense modérée du ministère. Nullement agressif contre les adversaires de ce dernier, il se terminait par un appel à la conciliation. (( N'oublions pas que là est notre force, » s'écriait le roi, après avoir rappelé que l'état florissant du pays était dû au concours que les Chambres lui avaient prêté depuis huit ans. « Puisse cet accord, ajoutait-il, devenir tous les jours plus complet et plus inaltérable ! Puisse le jeu de nos institutions, libre et régulier tout à la fois, prouver au monde que la monarchie constitutionnelle peut réunir aux bienfaits de la liberté la stabilité qui fait la force des Etats! » Le roi, on le voit, semblait accuser cette absence de stabilité, qui caractérisait sa monarchie.
Dès le lendemain, la bataille s'engagea, sur le terrain de la présidence, entre ministériels et coalisés. Ceux-ci opposaient M. Passy à M.Dupin, dont l'opposition au ministère ne leur paraissait pas assez nette. Ils furent battus de quelques voix, M. Dupin ayant été réélu par 183 voix contre 178 données à M. Passy. L'écart était faible et la victoire du cabinet bien modeste, surtout si l'on considère que le président Dupin était un ami souvent dangereux des ministres. Mais les coalisés prirent une éclatante revanche dans l'élection de la commission
Décembre
Le discours du roi.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1838.
DÉCEMBRE
Discussion de
l'adresse à la
Chambre des
pairs.
Le projet d'adresse de la Chambre
élective
chargée de la rédaction de l'adresse. Sur neuf membres, six appartenaient à la coalition; c'étaient MM. Guizot, Thiers, Duvergier de Hauranne, Etienne, Mathieu de la Redorté et Passy. Trois seulement, MM. de Belleyme, de la Pinsonnière et de Jussieu, étaient entièrement dévoués au ministère.
La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs précéda de quelques jours celle de la Chambre des députés. Elle donna lieu, de la part de M. de Montalembert, de M. Yillemain et du duc de Broglie, à d'assez vives attaques contre le ministère. Le dernier, qui était le porteparole des doctrinaires à la Chambre haute, s'en prit surtout à l'évacuation d'Ancône. On avait eu tort de partir, selon lui, sans exiger de garanties, et d'abandonner ainsi les populations de la Romagne à leur triste destinée. Il était facile de répondre que la présence de nos troupes à Ancône n'avait guère allégé les chaînes du peuple italien. M. Mole se borna à opposer à l'orateur de l'opposition doctrinaire le langage qu'il avait tenu comme ministre en 1833, et à rappeler le texte de la convention relative à l'occupation d'Ancône^ texte d'où il résultait que nous étions tenus d'évacvier cette ville lorsque l'Autriche évacuerait la Romagne.
Simple paraphrase du discours de la couronne, l'adresse de la Chambre des pairs ne rencontra que quatorze opposants sur cent seize votants. Malgré la passion apportée par quelques orateurs dans la discussion, l'opinion publique ne s'était guère émue ; mais elle attendait avec impatience la bataille qui allait s'engager à la Chambre des députés.
Œuvre des coalisés, le projet d'adresse de la Chambre élective était rédigé dans les termes les plus malveillants pour le cabinet. L'évacuation d'Ancône, les malheurs de la Pologne, le différend avec la Suisse, étaient autant de griefs dont la commission s'était armée contre lui, comme
si MM. Thiers et Guizot étaient bien venus à stipuler au nom des nationalités asservies, eux qui en avaient fait si bon marché lorsqu'ils se trouvaient au pouvoir! Le dernier paragraphe visait même plus haut que les ministres, et, passant par-dessus leurs têtes, atteignait le souverain. « Nous en sommes convaincus, Sire, y était-il dit, « l'intime union des pouvoirs, contenus dans leurs li- <( mites constitutionnelles, peut seule fonder la sécurité « du pays et la force de votre gouvernement. Une admi- « nistration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments « généreux, faisant respecter au dehors la dignité de « votre trône, et le couvrant, au dedans, de sa respon- « sabilité, est le gage Je plus sûr de ce concours que « nous avons tant à cœur de vous prêter. » C'était une mise en demeure au roi d'avoir à se débarrasser de son ministère.
Ce projet d'adresse avait été voté par six voix contre trois. M. Dupin, qui, comme président de la Chambre, faisait partie de droit de la commission, ne s'était pas encore prononcé. Au moment où elle allait se séparer, il demanda adonner son avis, et, tirant un petit papier de sa poche, il lut une note par laquelle il reconnaissait la nécessité d'une administration plus forte pour couvrir la couronne, rallier une majorité dans la Chambre et imprimer aux affaires une marche plus nette. Cette déclation après coup excita une surprise et une indignation profondes. M. Dupin, en effet, n'avait-il pas été le candidat du ministère à la présidence ? Et il l'abandonnait, prévoyant sa chute prochaine ! Il préludait ainsi aux lâche- '^nJ tés dont sa vie politique devait donner tant d'exemples.
Une affluence considérable de gens avides d'émotions se pressait dans l'enceinte de la Chambre des députés quand, le 7 janvier 1839, commença la discussion générale. Le ministère avait contre lui les orateurs les plus éminents de la Chambre. Il eut, il est vrai, des défen- II. 4
Décembre
Janvier 1839.
L'attitude de M. Dupin.
"iuWy-U
Discussion du projet d'adresse.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1839.
Janvier 1839.
L'attaque de M. Guizot.
seurs dévoués, une douzaine au plus, mais qui, à part deux ou trois exceptions, n'avaient à opposer à des noms éclatants qu'un dévouement obscur. Ils n'en résolurent pas moins de renverser l'adresse de la commission par une série d'amendements favorables au ministère.
Ce fut un ancien officier du génie, littérateur à ses heures, et fort ami du château, M. Liadières, qui, le premier, attaqua, avec beaucoup de verve et d'entrain, cette adresse « respectueusement violente et académiquement révolutionnaire » ainsi qu'il la qualifia. Il regrettait d'être obligé de se séparer de ses anciennes amitiés, de ses admirations même ; mais il s'y trouvait obligé, dit-il, par le changement d'opinion, de conduite et de langage dont certains hommes politiques donnaient l'affligeant spectacle. Et il citait alors une phrase d'une allocution célèbre prononcée deux ans auparavant par M. Guizot devant ses commettants, où il était dit : « Au milieu d'une paix, d'une prospérité sans exemple, comment expliquer ce qui se passe au milieu de nous? Je vais vous le dire : C'est la lutte assidue, incessante, persévérante de ceux qui veulent être ou qui regrettent d'avoir été, contre ceux qui sont. » Cette phrase, citée avec tant d'à-propos par M. Liadières, était une allusion sanglante aux appétits ambitieux des principaux meneurs de la coalition.
Ainsi directement mis en cause, M. Guizot s'élança à la tribune pour défendre et l'adresse et lui-même. Après une éloquente apologie de son passé, il s'efforça de repousser énergiquement ce mot de coalition, qu'on lui jetait à la tête, si l'on y attachait « la moindre idée du moindre abandon de ses antécédents et de ses principes ». Ce qu'il reprocha surtout au ministère, au milieu des murmures du centre, ce fut d'avoir déchaîné l'anarchie et avili le pouvoir. Cela dit du ton sec, amer et tranchant qui lui était particulier. Et, assimilant les ministres
Riposte de M. Mole.
ANNÉs 1839. CHAPITRE DIXIÈME. 51
actuels à de simples courtisans, il leur appliqua faus- Janvier 1839
sèment ce mot de Tacite : omnia serviliter pro domina-
tione, ils font tout servilement pour être les maîtres. Ce
qu'il demandait, en somme, sous une forme brutale,
c'était leur renvoi. « L'anarchie est entrée avec vous dans
cette Chambre, elle n'en sortira qu'avec vous. »
Ce discours agressif n'eut pas tout le succès qu'en attendait son auteur. Aux rares applaudissements qui l'accueillirent lorsqu'il descendit de la tribune, M. Guizot put concevoir des doutes sur l'issue de la lutte engagée. Avec beaucoup d'à-propos et de finesse, M. Mole retourna contre lui le mot fameux de Tacite : omnia serviliter pro dominatione. « Ce n'est pas des courtisans que Tacite disait ce qui vient d'être cité tout à l'heure, c'était des ambitieux. » La riposte était sanglante, et les applaudissements réitérés du centre prouvèrent qu'elle avait porté. Le succès du président du conseil fut incontestable.
L'assaut n'en continua par moins, terrible, contre le ministère. M. Thiers succéda à M. Mole. Son attaque, non moins vive que celle de M. Guizot, en était, en quelque sorte, la contradiction. En effet, tandis que M. Guizot avait accusé le ministère de laisser péricliter entre ses mains l'intérêt du pouvoir, M. Thiers lui reprocha d'avoir complètement négligé celui de la liberté. Les coalisés, on le voit, n'étaient pas absolument d'accord. Le retour attendrissant de M. Thiers vers la liberté pouvait paraître singulier, venant de l'homme qui, au pouvoir, s'était montré impitoyable dans la répression des prises d'armes légitimistes ou républicaines, et dont les lois de septembre étaient, en partie, l'ouvrage. Aussi M. Garnier-Pagès eut-il beau jeu, en prenant à son tour la parole, dans la séance du 9 janvier, au nom de l'extrême gauche. Avec quelle ironie il félicita MM. Thiers et Guizot d'éclairer le pays de leurs lumières et dépasser dans les rangs des défenseurs de la liberté I
M. Thiers
intervient au
nom de la
liberté.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
Janvier 1839.
Le projet
d'adresse de
la commission
bouleversé.
Gomme il s'estima heureux de voir des hommes qui avaient dirigé la politique qu'il avait combattue si ardemment venir la blâmer eux-mêmes ! Et combien il se réjouit d'avoir entendu tomber de la bouche des ministres actuels, en présence de la France, cette déclaration, à savoir que tous les hommes qui, depuis sept ans, avaient servi la couronne avaient été des ambitieux ! Il appuya donc de tout son pouvoir le projet d'adresse.
Cette approbation malicieuse de la tactique des coalisés par un des membres les plus autorisés du parti républicain ne manqua pas d'affaiblir beaucoup la portée de leurs attaques. Un ministériel, dont la puissante intervention était attendue avec impatience, M. de Lamartine, vint également leur porter de terribles coups. S'il ne témoigna pas d'une confiance illimitée dans le ministère, il le mit, du moins, bien au-dessus de ses adversaires, et revendiqua pour la royauté sa part légitime d'influence sur le gouvernement. Impossible, d'ailleurs, de se montrer plus sanglant à l'égard des alliés de la coalition. « Je continuerai à voter pour les ministres de l'amnistie et de la paix, contre ces ministres énigmatiques, où les uns ont un pied dans le compte rendu, les autres dans les lois de septembre, et dont l'alliance suspecte et antipathique ne promet à mon pays que deux résultats funestes : la dégradation du pouvoir et la déception certaine de la liberté. « Retenons bien ces paroles de M, de Lamartine. Le jour où nous le verrons passer tout entier à l'opposition et se déchaîner, à son tour, avec une étrange âpreté, contre la monarchie de Juillet, ce jour-là, ce seront les ministres énigmatiques, auxquels il venait de faire allusion, qui occuperont le pouvoir.
Le projet d'adresse de la commission était atteint d'un coup mortel. Ni les graves paroles de M. Passy, ni la dialectique serrée de M. Billault, ni les attaques
adoucies de M. Jouffroy contre les ministres du 13 avril, Janvier 1839. ni le discours amer de M. Duvergier de Hauranne, que le président du conseil qualifia de mauvais pamphlet, ni le concours prêté en cette circonstance par M. Mauguin à MM. Guizot et Thiers, ne purent sauver l'œuvre de la coalition, dont M. Odilon Barrot lui-même blâma le caractère excessif. On vit successivement les principaux paragraphes hostiles au ministère remplacés par des amendements qui lui étaient favorables.
Le premier amendement, proposé par M. Amilhau, consistait à féliciter le gouvernement du roi et les pouvoirs de l'État de la prospérité de la France et du repos du monde, que l'adresse des coalisés attribuait à la Chambre seule. La vie du ministère dépendait du vote. Ce fut donc une heure solennelle que celle où, au milieu d'un tumulte inexprimable, il fut procédé au scrutin par appel nominal. L'amendement fut adopté à sept voix de majorité. Ce résultat inattendu causa une sensation profonde. C'était peu par le nombre des voix, c'était beaucoup eu égard aux puissants moyens dont disposait la coalition. Dès lors on put présager sa défaite. Elle n'en continua pas moins la lutte avec une sorte de rage. Sur chaque point ce fut une bataille acharnée.
La question belge où, tardivement, M. Thiers crut devoir protester contre le traité des vingt-quatre articles élaboré jadis par la conférence de Londres, le différend avec la Suisse et l'évacuation d'Ancône, furent pour le ministère l'occasion de nouvelles victoires chèrement disputées. Cependant, il eut à subir un léger échec dans la séance du 16 janvier. Comme sanction des votes précédemment acquis. M, Amilhau proposait à la Chambre d'exprimer par un vote son approbation générale de la politique extérieure du cabinet. Cette proposition était d'un ami. Elle rouvrit, en quelque sorte, la discussion générale. Elle permit notamment à l'illustre Berryer de refaire, au
Janvier 1839.
Berryer et la
Convention
nationale.
Victoire du ministère.
point de vue extérieur surtout, le procès à la monarchie de Juillet. Il n'eut pas de peine à prouver, dans un magnifique discours, combien la politique étrangère des différents ministères, qui s'étaient succédé depuis 1830, avait été peu favorable aux intérêts de notre pays. Il montra les amis de la France abandonnés et trahis partout, la Belgique livrée par Louis-Philippe, sans garanties territoriales, à un prince d'origine allemande et lié à l'Angleterre, au lieu d'attendre le moment propice de réunir le territoire belge à la France. « Vous êtes abandonnés partout, vous êtes isolés, et voilà où en est réduite la France. » Sa main, dit-il, se sécherait avant de mettre dans l'urne une boule signifiant qu'une telle politique était conservatrice de notre dignité et de nos alliances. L'incomparable orateur enveloppait dans le même anathème tous les ministères de la monarchie de Juillet.
Ce fut au cours de cet implacable réquisitoire que, dans un mouvement superbe, il laissa tomber de sa bouche l'éloge de la Convention nationale, éloge dont les restrictions ne sauraient affaiblir la portée. (( Quelque révolution qui se fasse, s'écria-t-il, quelque gouvernement qui s'établisse, de quelque antipathie qu'on soit animé, on abdique sa nationalité, si l'on ne conserve pas le même sentiment sur nos affaires avec l'étranger, la même jalousie des intérêts de la France... Si je disais ici toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreurs, de crimes, une assemblée vouée, pour ses actes intérieurs, à l'exécration des gens de bien, dont le souvenir soulève encore tout cœur d'homme; eh bien! je la remercie d'avoir sauvé l'intégrité du territoire ! » Immense fut l'effet de cette évocation patriotique.
Yainement, pour détourner le coup, le président du conseil s'efforça-t-il de démontrer que les paroles de l'orateur s'adressaient beaucoup plus à la révolution de
ANNÉE 1839. CHAPITRE DIXIÈME. So
Juillet elle-même qu'au ministère actuel, la Chambre, à Janvier 1839. une majorité de neuf voix, refusa d'adopter l'amendement qui, d'une façon générale, accordait sa confiance absolue à la politique extérieure des ministres du 15 avril. C'était le premier échec du cabinet dans cette discussion. On pouvait craindre une défaite définitive. Le lendemain, 17 janvier, les coalisés, animés par ce succès, revinrent à la charge avec plus d'acharnement que jamais pour obtenir le vote du paragraphe de la commission où la politique ministérielle était frappée d'un blâme absolu. La lutte fut surtout entre M. Thiers et M. Mole. Celui-ci finit par avoir raison de toutes les subtilités du nouveau coryphée de l'opposition. La Chambre, dit-il, ne pouvait blâmer en général une politique dont elle avait successivement, en détail, approuvé tous les points. La Chambre fut de cet avis, et, au grand désappointement des coalisés, le ministère retrouva sa petite majorité, perdue la veille.
Mais tout n'était pas dit encore. Restait un dernier paragraphe où les coalisés, parlant de la nécessité de contenir les pouvoirs dans leurs limites constitutionnelles, proposaient à la Chambre de déclarer qu'elle n'accorderait son concours qu'à une administration qui, au dehors, ferait respecter la dignité du trône et, au dedans, le couvrirait de sa responsabilité. Ici la personnalité du roi était visée par-dessus les ministres. M. Odilon Barrot lui-même trouva l'attaque trop violente, et l'on se demanda s'il ne conviendrait pas de l'adoucir. MM. Duvergier de Hauranne et Guizot, implacables dans leurs ressentiments, se montraient intraitables. Néanmoins on serait arrivé à l'atténuer si, à la dernière heure, les amis de M. Odilon Barrot ne s'étaient refusés à tout accommodement.
MM. Thiers, Guizot et Odilon Barrot déployèrent tout ce qu'ils avaient de force et d'éloquence pour faire
Les conséquences de la coalition.
56 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
Janvier 1839. adopter le projet de la commission, efforts inutiles. Seul, avec M. de Lamartine, le président du conseil tint tête aux orateurs les plus puissants de la coalition, et par 222 voix contre 213 la Chambre adopta un amendement de MM. de Belleyme, de Jussieu et de la Pinsonnière qui réduisait l'attaque à néant. Plus rien ne restait du projet de la commission. Le vote sur l'ensemble de l'adresse modifiée confirma la défaite de la coalition ; 221 voix contre 208 consacrèrent la victoire du ministère. C'était une majorité de treize voix; majorité relativement importante, répétons-le, si l'on considère le nombre des coalisés, l'éclat et le prestige de quelquesuns d'entre eux, et les puissants moyens d'action dont ils disposaient.
Nous avons dû, malgré le cadre restreint de cet ouvrage, décrire avec quelques détails cette phase mémorable du règne de Louis-Philippe, où l'on vit certains monarchistes conservateurs, aiguillonnés par d'injustifiables rancunes et une ambition démesurée, chercher des alliances au sein d'une opposition qu'ils avaient si durement traitée, et monter avec elle à l'assaut du pouvoir, au risque de démolir, moralement au moins, cette monarchie de Juillet dont ils se prétendaient les plus fermes soutiens. Quand les libéraux avancés ou les républicains de la Chambre attaquaient la royauté de Juillet, ils le faisaient au nom d'un principe, ceux-là parce qu'infidèle à son origine, elle avait trahi toutes ses promesses, ceux-ci parce qu'ils la jugeaient inconciliable avec le régime de progrès et de liberté dont ils poursuivaient le triomphe. Mais lorsque MM. Thiers, Guizot et leurs amis, se déchaînaient contre des ministres qui, en définitive, ne faisaient que continuer le système établi par eux, ils obéissaient à de moins nobles mobiles, et l'on était en droit de mettre en doute leur désintéressement.
M. Molé sortit certainement grandi de cette lutte; et les encouragements du roi ne lui manquèrent pas pour continuer à combattre des adversaires qui ne purent lui refuser leur admiration. Lui, cependant, malgré son triomphe, ressentait un découragement profond. Les 221 qui l'avaient soutenu — chiffre de bon augure aux yeux de quelques-uns — se réunissaient chez l'un d'eux, le général Jacqueminot, et ils avaient juré d'opposer une résistance invincible aux efforts de la coalition. Mais le ministère ne jugeant pas suffisante la majorité de treize voix dont il disposait, crut devoir, trois jours après son succès, remettre sa démission entre les mains du roi.
Louis-Philippe eut alors l'idée de confier au maréchal Soult le soin de constituer un nouveau ministère, le croyant en état de réunir une majorité. Mais, après une vaine tentative de fusion, le maréchal se retira, et le roi rappela ses ministres, décidé à faire appel au pays, et à charger M. Molé du soin de faire les élections.
Une ordonnance royale, en date du 31 janvier 1839, prorogea les Chambres au lo février. C'était la préface de la dissolution. Le 1" février, le journal officiel annonçait que les ministres démissionnaires reprenaient leurs portefeuilles, et, le lendemain, une nouvelle ordonnance prononçait la dissolution de la Chambre des députés, convoquait les collèges électoraux pour le 2 mars, et le parlement pour le 26 du môme mois.
Il y avait quinze mois à peine que cette Chambre avait été nommée, succédant à une assemblée qui elle-même s'était séparée avant l'expiration de son mandat. Cette nouvelle dissolution exaspéra à la fois les membres de la majorité, qui ne demandaient qu'à se reposer sur leur victoire, et les coalisés, dont les principaux chefs se voyaient déjà à la veille de reprendre possession du pouvoir. Il y avait dans l'air comme des bruits de coups d'Etat, et, par un rapprochement que rien ne justifiait
Janvier 1839.
Démission des
ministres.
Appel au maréchal Soult.
Février 1839.
Les ministres
rappelés.
Dissolution de
la Chambre.
La bataille électorale.
58 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
FÉVRIER 1839. d'ailleurs, on rappelait que les ordonnances de Juillet avaient été précédées d'une double dissolution. Les deux partis se préparèrent à la lutte avec une sorte de fureur, prêts à se précipiter les uns sur les autres comme des adversaires acharnés. Les ministres, le roi lui-même, s'y jetèrent à corps perdu. Louis-Philippe semblait y chercher une diversion à l'intime et profonde douleur dont il était accablé. Il venait, en effet, de perdre sa fille Marie, la duchesse de Wurtemberg, morte à Paris, à vingt-cinq ans, des suites de couches, et qui avait été enterrée à Dreux le 27 janvier 1839. Toujours est-il qu'il n'hésita pas à compromettre, dans la bataille électorale, le renom d'impartialité de son gouvernement.
Jamais peut-être on ne vit déployer tant d'animosité. Ce fut une guerre atroce d'influences et de calomnies. D'un côté, le ministère, appuyant ouvertement le comité central conservateur présidé par le général Jacqueminot ; de l'autre, et correspondant avec tous les comités d'arrondissement, trois comités comprenant toutes les forces vives de la coalition. Il y avait le comité du centre droit, où figuraient MM. Guizot, Duchâtel, de Rémusat et Duvergier de Hauranne; le comité du centre gauche, mené par M. Thiers, et le comité de la gauche, dont les principaux membres étaient MM. Odilon Barrot, Chambolle, Isambert et le maréchal Clausel. Réunis par une communauté de haine contre les ministres, MM. Guizot, Thiers et Odilon Barrot imprimaient une direction centrale à ces trois comités et déployaient cette activité prodigieuse, particulière à l'esprit d'intrigue et d'ambition. Les comités légitimistes et républicains, sans adhérer à la coalition, n'en soutinrent pas moins ses candidats en haine de la monarchie de Juillet.
Le ministère, on le voit, avait affaire à forte partie. Aussi n'hésita-t-il pas à faire flèche de tout bois et à user contre ses adversaires de tous les moyens d'in-
fluence, de corruption et d'intimidation que le pouvoir Février 1839. lui offrait. M. Mole fit, sans le moindre scrupule, ce que MM. de Yillèle et Casimir Périer avaient fait avant lui. Tous les préfets et sous-préfets, mandés à Paris, reçurent l'ordre de soutenir à tout prix les candidats ministériels. Plusieurs hauts fonctionnaires, hésitants ou soupçonnés de pactiser avec l'opposition, furent destitués sans pitié. Enfin une foule de feuilles officieuses, salariées sur les fonds secrets, furent distribuées à profusion dans la province, et firent une guerre à mort aux candidats de la coalition.
Les coalisés, de leur côté, n'épargnèrent ni argent, ni menaces, ni promesses. Ils paraissaient sûrs du succès, et alors, malheur aux fonctionnaires qui les auraient combattus! M. Guizot se distingua entre tous par son acharnement, gourmandant les scrupules de ceux-ci, encourageant la timidité de ceux-là. Il fallait, selon lui, faire peur aux préfets, et leur bien donner à entendre que, vainqueurs, les coalisés seraient inflexibles. M. Thiers, dans les Bouches-du-Rhône, et M. Duvergier de Hauramie, en Vendée, dressèrent contre le ministère des réquisitoires d'une violence inouïe. Ces attaques passionnées se comprenaient de la part des opposants de vieille date qui, de tout temps, avaient reproché à la monarchie de Juillet d'avoir violé toutes ses promesses; mais, venant d'hommes qui avaient été les complices de cette violation, elles paraissaient étranges et déconcertaient l'opinion.
En voyant ces ministres de la veille, MM. Thiers et Guizot, que la nostalgie du pouvoir faisait les alliés de l'opposition la plus avancée, se déchaîner contre le gouvernement dont ils aspiraient à redevenir les conseillers, M. Royer-Collardne put se défendre d'un indéfinissable dégoût. Quel étonnement, en effet, pour ce vieux parlementaire libéral, qui avait si énergiquement
Février 1839.
Attitude
du parti
républicain.
60 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
blâmé les mesures de rigueur proposées par M. Thiers, lorsqu'il était au pouvoir, de voir ce ministre de septembre attaquer avec tant d'acrimonie le ministère de M. Mole au nom de ces principes de la liberté qu'il avait si lestement désertés à l'occasion ! Dans un discours aux électeurs de Yitry, il n'hésita pas à condamner la politique de ses anciens amis, les doctrinaires, et à flétrir énergiquement la coalition ; ce qui lui valut les attaques enfiellées de toutes les feuilles dévouées à cette coalition. Etranger à la coalition, le parti républicain ne pouvait qu'applaudir à ses elîorts, en la voyant porter de si rudes coups au régime monarchique. N'étaient-ils point les alliés inconscients et involontaires de la République les monarchistes de 1830, qui battaient si rudement en brèche la royauté qu'ils avaient faite ? Car, en attaquant, à cette heure, le gouvernement personnel du roi, en vertu du fameux axiome : « Le roi règne et ne gouverne pas », MM. Thiers et Guizot sapaient, sans le vouloir, les bases mômes du trône dont ils se donnaient comme les plus fermes appuis. « La France veut le gouvernement du pays par le pays ; la cour veut le gouvernement personnel du roi, écrivait alors M. de Gormenin. Au bout de l'un se trouvent l'ordre et la liberté ; au bout de l'autre se trouve une révolution. » Les coalisés ne tenaient pas un autre langage. M. Thiers en était arrivé à comparer la monarchie de Juillet à la Restauration, et son organe attitré, le Constitutionnel, demandait aux électeurs, comme aurait pu le faire le National ou la Tribune, s'ils entendaient que la royauté absorbât le pouvoir des Chambres dans sa plénipotence absolue. Le Journal des Débats, qui soutenait M. Mole, ne pouvait s'empêcher de gémir de ces convoitises ardentes d'ambitieux n'admettant pas que l'on pût se passer de leurs lumières. Et lui, le champion si intrépide de la monarchie de 1830, il en arrivait à s'écrier :
<(■ Voilà la véritable faiblesse des royautés nouvelles, février 1839 •de celles qu'on a vues naître du sein d'une insurrection populaire, de celles dont on a discuté publiquement les ■attributions, de celles dont chacun peut se dire : C'est moi qui l'ai faite. » Il se souvenait qu'il avait été longtemps l'un des organes les plus autorisés de la monarchie de droit divin.
Gomme le parti républicain, le parti légitimiste ne dissimulait pas sa joie de voir le trône de celui qu'il appelait l'usurpateur si fortement ébranlé par ceux-là mêmes qui l'avaient édifié. La violence de la lutte avait ■déterminé une véritable crise commerciale et industrielle. L'inquiétude était partout. Le travail national se trouvait comme paralysé. L'argent devenait rare, et le crédit se resserrait ; on se fût cru à la veille d'une grande guerre. Aussi chacun hâtait-il de ses vœux le dénouement prochain de la crise.
Malgré la violence des attaques dirigées contre hii, le ministère était plein de confiance dans l'issue finale de la bataille, confiance partagée par le roi lui-même. Mais on sait combien sont souvent trompeurs les renseignements administratifs. Les élections eurent lieu le 6 mars. Grand fut le désappointement de M. Mole à la nouvelle des résultats du scrutin. Une trentaine des anciens députés de la majorité étaient restés sur le carreau, et l'on pouvait évaluer à près de deux cent cinquante le nombre des élus hostiles au ministère. G'était le triomphe de la coalition.
Dans cette victoire d'une opposition formée de tant •d'éléments hétérogènes, l'esprit de résistance d'une partie des classes censitaires contre les tendances rétrogrades de la monarchie de Juillet entrait certainement pour beaucoup. Mais pouvait-on y voir un soulèvement du pays légal contre l'omnipotence de la royauté? Non, assurément. Une partie des vainqueurs se plaignaient,
Mars 1839.
Résultat des
élections.
Le triomphe de la coalition.
Mars 1839.
Démission ministère,
du
Le partage des dépouilles.
Rupture de la coalition.
62 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
au contraire, de la mollesse du pouvoir. A les entendre, le pays n'était pas assez gouverné. Et nous verrons tout à l'heure un des principaux d'entre eux, M. Guizot, revendiquer avec une singulière énergie sa place parmi les conservateurs.
Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas à se le dissimuler, le ministère était battu ; il lui était difficile de rester debout devant la coalition victorieuse. Le 8 mars, M. Mole et ses collègues remirent leur démission entre les mains du roi, qui ne put faire autrement que de l'accepter. Il s'agissait maintenant de se partager les dépouilles des vaincus.
Mais sur ce point, les coalisés furent loin de se trouver d'accord. Comment faire la part égale entre le centre gauche et la gauche, représentés par MM.Thiers et Odilon Barrot, et les doctrinaires, don-t le chef avéré était M. Guizot? Les libéraux de la gauche et du centre gauche voulaient bien admettre ce dernier au pouvoir, mais à la condition de ne lui confier aucun des portefeuilles importants, comme celui des affaires étrangères ou celui de l'intérieur, qui l'eût rendu maître de toute l'administration française. Dans une réunion tenue chez M. Odilon Barrot, on imagina de lui offrir le ministère de l'instruction publique. S'il acceptait, toute la gauche prenait l'engagement de le soutenir. Mais il repoussa cette part secondaire du butin. La coalition avait eu trois chefs: M. Thiers, M. Odilon Barrot et lui; il lui paraissait juste que l'on donnât à chacun d'eux une des trois grandes situations politiques de l'Etat, le ministère de l'intérieur, celui des affaires étrangères ou la présidence de la Chambre. Que MM. Thiers et Odilon Barrot prissent pour eux-mêmes celles qui leur conviendraient, il y consentait, mais à la condition d'avoir la troisième, acceptant d'ailleurs le maréchal Soult comme président du conseil. On ne s'entendit pas, les
coalisés de gauche n'ayant pu se résoudre à lÎATer au Mars 1839. chef des doctrinaires ni la direction des débats législatifs ni celle de la politique intérieure ou étrangère.
La coalition fut ainsi rompue. Mortellement blessé dans son immense orgueil, M. Guizot se retira, essayant de dissimuler, sous une attitude froide et dédaigneuse, l'implacable ressentiment dont son cœur était plein. Quelle mortification en effet ! Avoir été l'un des principaux facteurs de la victoire, et être joué par cette gauche dont il avait servi les passions au risque de s'aliéner à jamais le cœur du roi ! Il ne pouvait y avoir pour son amour-propre de plus cuisante blessure. Et, ajoutant l'ironie aux amertumes de la déception, le Constitutionnel, organe attitré de M. Thiers, engageait les doctrinaires à se faire oublier, à s'exiler temporairement, et à se réfugier dans les ambassades, où l'on s'empresserait de leur ouvrir un asile.
Cependant, les vainqueurs n'ayant pu s'entendre, le Vaine combiroi chargea le maréchal Soult de voir M. Thiers. Il écrivit même, de sa main, à ce dernier pour l'inviter à former un ministère. Les noms de MM. Dupin, Humann Duperré, Sauzet, Passy, Yillemain et Dufaure, furent mis en avant. M. Thiers se réservait les affaires étrangères, et la présidence du conseil aurait été dévolue au maréchal Soult. M. Thiers s'était montré exigeant. Il entendait que le roi laissât aux ministres la libre disposition des fonctions publiques, et qu'il consentît, sinon à une intervention, du moins à une démonstration en faveur de la révolution espagnole. Malgré ses répugnances visibles pour MM. Passy, Dufaure et Yillemain, qui souvent avaient attaqué la politique de son gouvernement, le roi accepta tout, hommes et choses. On était ainsi arrivé au 21 mars. L'accord semblait fait, il ne manquait plus que la signature aux ordonnances portant constitution du nouveau ministère*
liaison miDis-
térielle avec
M. Thiers.
64 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
Mars 1839. Une dernière réunion avait paru nécessaire, et les
futurs ministres se trouvaient au château, auprès du roi, quand M. Thiers voulut imposer au nouveau cabinet l'obligation de soutenir la candidature de M. Odilon Barrot à la présidence de la Chambre. L'idée de confier au chef de la gauche dynastique la direction des débats parlementaires souriait médiocrement au roi ; toutefois la résistance ne vint pas de lui. M. Humann se récria vivement. On se sépara sans pouvoir s'entendre, et toute la combinaison échoua au moment où l'on croyait le ministère entièrement formé.
Diverses autres combinaisons furent mises en avant ; on essaya d'un rapprochement entre M. Thiers et M. Guizot; efforts inutiles. Unis pour détruire un pouvoir dont ils convoitaient les dépouilles, les coalisés ne parvinrent pas à se mettre d'accord pour s'en partager les lambeaux. La vanité, l'orgueil, l'amour-propre furent plus forts que l'intérêt général. M. Thiers prit pour une sorte d'injure l'offre d'une ambassade qui lui fut faite par le roi lui-même. C'était un moyen de se débarrasser de lui, Telle fut, du moins, l'interprétation que ses amis donnèrent à cette offre. Aussi firent-ils remonter au roi la responsabilité de la prolongation de la crise, et se déchaînèrent-ils avec une violence inouïe contre la faction de la cour.
Les feuilles officieuses de leur côté, le Journal des Débats en tête, s'en prirent à M. Thiers du gâchis où l'on se trouvait. C'était lui, cet ambitieux étourdi, ce brouillon malfaisant, qui était cause de tout le mal. On le comparait volontiers au cardinal de Retz; on en faisait l'artisan d'une nouvelle Fronde. Gela même le releva de son impopularité; il devint, pour un moment, l'idole des gauches, et il fut accablé de leurs félicitations.
Il fallait pourtant en finir. L'ouverture des Chambres, fixée d'abord au 21 mars, avait été ajournée au 4 avril,
Mars 1839.
Avril 1839.
Le ministère transitoire.
et l'on était arrivé au 31 mars. Impossible de se présenter devant elles sans ministres; la cour, en ces conjonctures difficiles, se décida à former un ministère de transition.
Le 1" avril 1839 parurent au Monitew une série d'ordonnances qui appelaient le duc de Montebello aux affaires étrangères; M. de Gasparin, à l'intérieur; le général de Cubières, à la guerre; le baron Tupinier, à la marine; M. Girod de l'Ain, à la justice et aux cultes; M. Gautbier, aux finances, et M. Parant, à l'instruction publique. Ce n'étaient pas là des noms éclatants, de nature à éveiller, dans un sens ou dans un autre, les susceptibilités des partis. Une note du Monitew^ prit soin de préciser d'ailleurs le caractère absolument provisoire de ce cabinet épliémère. L'opinion publique n'y vit pas moins une sorte de défi jeté à la gauche. Il s'ensuivit une irritation profonde dans la population. Les rues, dont le calme n'avait pas été troublé depuis les événements d'avril, redevinrent le théâtre de troubles assez graves.
L'ouverture de la session parlementaire eut lieu le Ouverture de
, ., , , • n, ^ . , la session.
4 avril, sans cérémonie aucune, ras de séance royale. Troubles dans
pas de discours de la couronne. L'agitation de la rue Paris.
contrasta singulièrement avec ce que cette reprise des
travaux parlementaires eut de froid et de terne. Des
bandes parcouraient la ville, chantant la Marseillaise^
brisant les réverbères, et menaçant de piller les boutiques
d'armuriers. Il fallut un déploiement de forces assez
considérable et de nombreuses charges de cavalerie
pour les disperser. Il y avait là comme un prélude
d'émeute.
Dès le 6 avril, à la Chambre haute, des explications
furent demandées au gouvernement sur la formation
du nouveau cabinet, qualifiée d'inconstitutionnelle par
M. de Dreux-Brézé. Le ministre des affaires étrangères,